‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 88 sur 113 · A Monsieur Jean Deslions, doyen de Senlis · texte numérisé non relu

A Monsieur Jean Deslions, doyen de Senlis

Il le presse de se déclarer pour la bulle du pape contre les jansénistes. ~ Il réfute ses prétextes tirés du « Miracle de la Sainte-Épine », et ses objections tirées de la prudence humaine.

2 avril 1657.

Monsieur,

Je vous envoie la nouvelle constitution de Notre Saint-Père le pa.pe (2), qui confu'me celle d'Innocent X et autres papes

(1) Jean Deslions, docteur de la maison de Sorbomie, doyen et théologal de Senlis ; né à Pontoise en 1615, mort à Senlis en 1700. Il se trouvait attaché aux nouvelles opinions, et par goût, et plus encore par les liaisons qu'il avait avec Arnaud et t(ueJques autres personnages du même parti. V. Collet, Vie de saint Vincent, liv. V, t. P^ p. 563.

(2) La Constitution d'Alexandre VII, du 16 octobre 1656.

qui ont condamné les opinions nouvelles de Jansénius. Je crois, monsieur, que vous la trouverez telle qu'il ne vous restera plus de lieu de douter, après l'acceptation et publication qu'en ont faites nosseigneurs les prélats tant de fois assemblés sur ce sujet, et depuis peu, nosseigneurs de l'assemblée du clergé (1), qui en ont fait imprimer une relation que je vous envoie aussi, et enfin après la censure de Sorbonne, et la lettre qui vous a été écrite par ordre de Sa Sainteté (2).

J'espère qu'à ce coup, monsieur, vous donnerez la gloire à Dieu et l'édification à son Église, que chacun attend de vous en cette occasion : car, d'attendre davantage, il est à craindre que l'esprit malin, qui emploie tant de souplesses pour éluder la vérité, ne vous mette imperceptiblement en tel état, que vous n'aurez plus tant de forces de le faire, pour ne vous être pas prévalu de la grâce (3), depuis un si long temps qu'il y a qu'elle vous sollicite par des moyens si suaves et si puissants, que je n'ai pas ouï dire que Dieu en ait employé de tels à l'égard de qui que ce soit de ce côté-là.

De dire, monsieur, que les miracles que fait la sainte épine au Port-Royal semblent approuver la doctrine qui se professe en ce lieu-là, vous savez celle de saint Thomas, qui est que jamais Dieu n'a confirmé les erreurs par des miracles, fondé sur ce que la vérité ne peut autoriser le mensonge, ni la lumière les ténèbres. Or, qui ne voit que les propositions soutenues par ce parti sont des erreurs, puisqu'elles sont condaimiées? Si donc Dieu fait des miracles, ce n'est point pour autoriser ces opinions, qui portent à faux, mais pour en tirer sa gloire en quelque autre manière.

(1) Le 17 mars 1657.

(2) M, Deslions avait déclaré à saint Vmcent qu'il avait dessein de quitter les opmions de Jansénius, mais que pour cela il souhaitait que le pape lui donnât l'éclaircissement de quelques difficultés qui l'arrêtaient et qu'il expose dans une lettre à Sa Sainteté. Samt Vincent eut assez de crédit pour lui obtenir une réponse très favorable, mais où il ne manqua pas de trouver de nouvelles ambiguïtés. (Collet, ilid., p. 564.)

(3) « Dans le temps que M. Vincent écrivit cette lettre, on donna au public, par son conseil, un écrit intitulé : Défense de la vérité catholique touchant les miracles, par lequel on répondit de telle sorte aux fausses conséquences que l'on voulait tirer des miracles prétendus du Port- Royal, et l'on fit voir si clairement qu'ils ne favorisaient en rien les erreurs des jansénistes, qu'ils ne trouvèrent aucun lieu d'y répondre. » Note d'AbeUy ; Yie de saint Vincent, liv. II, chap. xiii.

D'attendre que Dieu envoie un ange pour vous éclairer davantage, il ne le fera pas ; il vous renvoie à l'Eglise, et l'Eglise assemblée à Trente vous renvoie au Saint-Siège, au sujet dont il est question, ainsi qu'il paraît par le dernier chapitre de ce concile.

D'attendre que le même saint iVugustin revienne s'expliquer lui-même, Notre-Seigneur nous dit que, si l'on ne croit pas aux Ecritures, on croira encore moins à ce que les morts ressuscites nous diront. Et s'il était possible que ce saint revînt, il se soumettrait encore, comme il a fait autrefois, au Souverain Pontife.

D'attendre le jugement de quelque faculté de théologie fameuse, qui décide encore ces questions, oii est-elle? On n'en connaît point dans l'état du christianisme une plus savante que celle de Sorbonne, dont vous êtes un très digne membre.

D'attendre, d'un autre côté, qu'un gTand docteur et très homme de bien vous marque ce que vous avez à faire, oîi en trouverez-vous un en qui ces deux qualités se rencontrent mieux qu'en celui à qui je parle?

n me semble, monsieur, que j'entends que vous me dites que vous estimez ne vous devoir pas déclarer si tôt, afin d'amener avec vous quelque personne de condition (1). Cela est bon; mais il est à craindre que, pensant sauver du naufrage ces personnes-là, ils ne vous entraînent et noient avec eux. Je vous dis ceci avec douleur, d'autant que leur salut m'est aussi cher que le mien ; et je donnerais volontiers mille vies, si je les avais, pour eux. H semble que votre exemple les fera bien plutôt revenir que tout ce que vous leur pourriez dire. Tout cela donc posé, au nom de Dieu, monsieur, ne différez plus cette action, qui doit être tant agréable à sa divine bonté ; il y va de votre propre salut, et vous avez plus de sujet de craindre pour vous-même que pour la plupart de ceux qui trempent dans ces erreurs, parce que vous en avez reçu, et non pas eux, un éclaircissement particuher de la pa,rt de notre Saint-Père. Quel déplaisir aurièzvous, monsieur, si, remettant plus longtemps à vous déclarer, on venait à vous y contraindre, ainsi que la résolution- en a été prise par nosseigneurs les prélats ! C'est pourquoi je vous supphe dereclief, au nom de Notre-Seigneur, de vous hâter, et de ne

(1) Il justifiait quelquefois ses délais jiar le désir qu'il avait, prétendait-il, de ramener à la soumission à l'Éghse le duc et la duchesse de Liaucourt.

AFFAIRES DIVERSES, 1654-d660 = 219

pas trouver mauvais que le plus iguoràut et le plus abominable des hommes vous paiie de la sorte, puisque ce qu'il vous dit est raisonnable. Si les 'nêles ont parlé et les méchants prophétisé, je puis dire aussi la vérité, quoique je sois bête et méchant. Plaise à Dieu vous parler lui-même efficacement, en vous faisant connaître le .bien que vous ferez ; car, outre que vous vous mettez en état où Dieu vous demande, il y a sujet d'espérer qu'à votre imitation une bonne partie de ces messieurs-là reviendi'ont de leurs égarements ; et, au contraire, vous pomTez être cause qu'ils y demeureront, si vous retardez ce dessein ; et je doute même que vous l'exécutiez jamais : ce qui me serait une affliction mortelle, à cause que, vous estimant et vous affectionnant au point que je fais, et ayant eu l'honneur de vous servir en la qualité que j'ai fait, je ne pourrais, sans une extrême douleur, vous voir sortir de l'Égiise. J'espère que Notre-Seigneur ne permettra pas ce malheur, comme je l'en prie bien souvent, qui suis en son amour, etc.

26. — Aux prêtres de la Compagnie fondée par M. Olier. Il les console de la mort de leur fondateur (1).

17 avriï 1657.

J'aurais voulu, mes chers frères, voyant l'affliction dans laquelle vous êtes plongés par la mort de votre cher père, vous le rendre pour essuyer vos larmes. Mais ne pouvant vous donner son corps vivant, j'ai cru devoir vous présenter son esprit, qui est la meilleirre partie de lui-même. La terre conserve son corps, le ciel son âme, son esprit est pour vous ; et si Dieu Fa jugé digne d'être mis dans son paradis avec les anges, vous ne devez pas le trouver indigne d'avoir place aussi dans vos cœurs. Il aura volontiers quitté son corps, pourvu que son esprit puisse habiter en vous. C'a été tout son désir

(1) Saint Vincent, longtemps le confesseur et toujours l'ami de M. Oher, assista à ses demiers moments et consola ses enfants désolés de la mort de leur père. Ce n'est pas une lettre, mais un discours.

et son souhait pendant sa vie ; après sa mort vous pouvez le rendre content. H était dit dans la loi que si un frère mourait sans enfants, son autre frère devait suscitare semen. Votre père, que je peux aussi appeler votre frère, à cause de son âge (1), est mort, pour ainsi dire, sans enfants, vu le désir qu'il avait de convertir tout le monde et de sanctifier le clergé. Il vous a laissé son épouse, qui est cette maison sainte qu'il a acquise par son sang, par sa mort, étant mort en lui voulant donner sa vie. Suscitez-lui des enfants, faisant connaître Jésus, et lui assurant, s'il y a moyen, autant de serviteurs qu'il y a d'hommes, et lui donnant autant de saints sacrificateurs qu'il y a de prêtres dans l'Église : Fac secundum exemiplar quocl tihi in monte monstratum est.

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