CHAPITRE VII
L'homme qui dirigeait à travers la France, l'Europe et le monde les œuvres de lumière et de charité que nous avons décrites, vivait simplement dans une humble ceUule. Après avoir quitté le séminaire des Bons-Enfants, trop étroit pour sa Congrégation, il s'était fixé au couvent de Saint-Lazare hors les murs (1). Dans cette maison, autrefois léproserie, à laquelle Vincent de Paul avait laissé son caractère de simplicité, il s'était fait une existence de travail et de prière au milieu de ses disciples. Toujours le premier levé et le dernier couché, il arrivait à point nommé partout où sa présence était nécessaire, et, d'un mot ou d'un sourire, il ramenait l'ordre et levait toutes les difficultés.
Retiré dans sa chambre, il écrivait ou dictait ses lettres qui partaient pour tous les points du monde et apportaient à chacun le conseil attendu et le réconfort. Son travail était souvent interrompu par les visiteurs de tout rang, dont quelques-uns étaient des fâcheux, et qu'il ne repoussait jamais. Le soir venu, H réunissait ses missionnaires ou ses étudiants et il les entretenait de leurs devohs avec une éloquence toujours renouvelée. Lorsque, avec l'âge, les infirmités furent venues, il ne changea rien à ses habitudes. Son esprit resta intact fet son activité infatigable jusqu'au dernier jour. On ne comprenait les progrès de
(1) Aujourd'hui faubourg Saint-Denis, n" 117.
sa maladie qu'en le voyant sortir dans le carrosse qui lui avait été imposé par la duchesse d'Aiguillon et qu'il appelait son ignominie.
Sa principale préoccupation à Saint-Lazare est de former de bons ouvriers qui continueront son œuvre. Pour cela, il compte surtout sur la conférence. H ne faut pas nous représenter cette conférence comme un discours préparé et étudié; Vincent de Paul n'est pas un professeur qui donne un enseignement méthodique. La conférence ellemême n'est pas une institution établie par un règlement ; c'est une survivance des conversations qu'avaient entre eux les premiers membres de la Mission pour s'éclairer sur leurs devoirs. Elle a gardé de cette origine un caractère particulier, qu'il serait impossible de trouver ailleurs. Les missionnaires font cercle autour de leur « Père ». H les interroge sur le sujet qui a été soumis à leur méditation : il les interrompt, il approuve, il critique, il discute. Puis, quand il a fait le tour de l'assemblée, échauffé par les sentiments de ses disciples et par les siens propres, il prend la parole, en s'excusant d'enseigner. Et il traite le sujet avec une force simple qui est souvent de l'éloquence.
De quoi est faite cette éloquence? Elle est faite de cœiu^ et d'esprit. Elle est dans la chaleur de la conviction de l'orateur et dans ce sentiment commun à tous les auditeurs que la vie de celui qui parle dépasse en héroïsme l'idéal qu'il prêche. Elle est aussi dans l'art de l'improvisateur qui sait trouver le trait saisissant : les lettres qu'il a reçues dans la journée, les nouvelles qu'il a apprises par les visitem's, un incident dans la vie quotidienne de la maison, les souvenirs de sa vie pleine d'expériences variées, lui fom'nissent en abondance des récits pittoresques qui valent plus qu'une théorie. Il les détaille et les commente avec cette honie fine et sans fiel qui est naturelle à son intelligence déliée et pleine de cœur. C'est à ce moment que son visage s'anime, que ses yeux pétillent, et que ses lèvres sourient, malicieuses et bonnes. Voilà Thomme que Simon François a essayé de peindi'e dans son tableau bien connu.
Celui qui donnait de pareils exemples d'éloquence était
préoccupé d'enseigner à ses disciples la théorie de la véritable parole chrétienne; il revenait souvent sur ce sujet et avec raison. La prédication grossière et pédante du commencement du dix-septième siècle avait été réformée, surtout par les oratoriens et par les jésuites. Mais, subissant la contagion de la mode, elle était tombée dans d'autres défauts, en particulier dans le bel esprit et dans l'emphase. Ainsi, la prédication, qui est un enseignement populake, qui devrait rester toujours en contact avec le peuple, s'en éloignait de plus en plus; elle suivait avec docilité le mouvement qui entraînait la littérature vers les salons et les cercles lettrés ; cette littérature allait se séparer de plus en plus de la masse de la nation, elle allait devenir le divertissement d'une élite; et la prédication, méconnaissant ses vraies lois, tendait à devenir une province de cette littérature, un genre littéraire, comme la tragédie ou le sonnet. Ainsi, cette grande commotion de la fin du seizième siècle, ce grand mouvement de réforme chrétienne du premier quart du dix-septième siècle, allaient aboutir, pour la prédication, à doter la France de quelques chefs-d'œuvre d'une éloquence impeccable, écrits d'un style que Vaugelas eût approuvé et d'un tour que n'eût pas désavoué Balzac. Vincent de Paul, qui pense au peuple ignorant, voit le danger et fortement il réagit : dans son cœur et dans la réalité, il trouve la vraie forme de la prédication populaire, celle qui est adaptée aux besoins de la France du moment.
îl l'a exposée dans ce qu'il appelle la petite méthode : il faut prêcher Jésus-Christ et son Évangile uniquement ; il faut prêcher avec son cœur. Il faut prêcher l'Évangile seul, et par là saint Vincent rejette toutes les discussions subtiles et toutes les histoires profanes qui encombraient les sermons du temps et aussi les grossièretés qui les déshonoraient. H faut prêcher avec son cœur, et par là saint Vincent condamne le bel esprit et le grand style qui étaient à la mode. Il a déclaré une guerre à mort à cette éloquence bâtarde qui se traîne sur les traces de Balzac et de Voiture ; le spirituel Gascon, ami du mot propre et précis, trouve
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d'amusantes expressions pour qualifier ces sermons d'école et ces sermons de boudoir : « l'éloquence cathédrante, les périodes carrées, le cœli colorum, le UMs » n'ont pas d'ennemi plus déterminé que lui. L'influence de ces idées de Vincent de Paul fut plus grande qu'on ne le pense communément ; il faudrait peut-être tout un livre pour le démontrer. Eemarquons seulement qu'elles se répandirent en France et hors de France, grâce aux missionnaires chargés de la formation du clergé et grâce aux nombreux évêques et vicaires généraux sortis de la conférence des mardis. Il serait même assez facile de montrer que le plus illustre des prédicateurs français, Bossuet, doit beaucoup à Vincent de Paul : c'est à Saint-Lazare qu'il apprit à se débarrasser de la pédanterie scolastique et du mauvais goût : et si, dans les oraisons funèbres et dans quelques carêmes, il crut devoir élever le ton pour satisfaire des auditoires difficiles, il resta néanmoins près de la simplicité lazariste, et il y revint complètement quand il dut évangéliser le peuple de son diocèse.
Les défauts que Vincent de Paul combattait étaient si profonds qu'ils résistèrent çà et là à toutes les réformes. Les Diafoirus de la prédication se réfugièrent en province ; les plus « éloquents » restèrent à Paris. Ce sont des prédicateurs de ce genre qui ont irrité les nerfs de La Bruyère et qui doivent nous exphquer les attaques du chapitre de la Chaire : ce chapitre nous ramène ainsi à la petite méthode. Ce simple aperçu nous montre l'intérêt des conférences de Saint-Lazare. Elles furent recueillies avec soin par le frère Ducourneau dont l'esprit était vif et la mémoire sohde. Nous sommes donc à peu près certains d'avoir la parole de Vincent de Paul dans toute sa fraîche et naïve originalité.