‹ Sainte Bathilde, reine des FrancsChapitre 10 sur 30 · SAINTE BATHILDE A LA COUR · texte numérisé non relu

SAINTE BATHILDE A LA COUR

« La divine Providence, leur dit-il, en deux mots, avait décrété d'honorer par un tel mariage celle qui avait dédaigné le ministre du roi et de tirer d'elle une lignée royale (1). »

Le monde dans lequel Bathilde prenait la première place aux côtés du roi ne lui était pas inconnu. La présence presque continuelle d'Erchinoald dans les villas royales où il était accompagné par quelques esclaves préférés avait familiarisé Bathilde avec le Palais. Parmi la loule des grands^ des fonctionnaires, des esclaves chargés, comme naguère Bathilde, demplois importants et qui vivaient auprès du roi, régnaient un certain air, des façons de penser et de parler communs à tous, quelque chose comme l'esprit de cour. La jeune reine ne fut donc pas au-dessous de sa nouvelle fortune. D'ailleurs, en un temps où le caprice royal élevait jusqu'au trône les plus humbles esclaves, le choix de Bathilde, belle, vertueuse, déjà connue, n'était pas pour déplaire.

Son influence remplit bientôt le Palais : « Elle avait reçu de Dieu, aflirme le vieil hagiographe, la grâce de la prudence : avec un soin vigilant, elle obéissait au roi, comme à son maître; elle était pour les grands une mère; elle se regardait comme la fille des évêques; elle paraissait être la nourrice, très bonne et très attentive,

(1) « In Quo eradu ipsam divina dispensatio decreverat honorare, ut, dum ministrum régis contempserat, ad régis copulam perveniret, atque ex ipsa regalis soboles procederet. » (Vita sanctx Balthildis, c. 3; p. 485.) L'historien ajoute immédiatement: « ce qui s'est accompli, comme chacun sait, car sa descendance règne actueUement ». « Quod nunc peractum est, sicut omnibus patet, ipsam ejus nunc regalem rcgnantem progeniem. » L'auteur de la seconde Vie transforme ce passage; après avoir introduit l'inciae où il fait Bathilde de race royale, il supprime la fin de la phrase parce qu'une dynastie nouvelle règne sur les Francs: " ut ipsa, quae erat ex regali progenie, regiam sumeret copulam regalehique gigneret sobolem. » (Vita B., c. 3; ihid.)

des jeunes gens et des adolescents; enfin, elle s'attirait raffection de tous (1). »

Ces quelques mots sont une description dont les contemporains saisissaient les allusions, les moindres détails. A treize siècles de distance, ils semblent d'une pauvre et fade rhétorique. Pour en mesurer la portée, il faut pénétrer dans le Palais mérovingien et revivre un instant avec ceux qui l'habitaient.

La demeure royale n'est pas celle d'un barbare puis sant et inculte, non plus que le camp volant oîi le chef conquérant s'installe un jour et le lendemain replie sa tente. Cependant, le Palais de Clovis II, centre du gouvernement, nest pas fixé dans une ville, à la manière moderne. Paris, est bien la capitale de la Neustrie, il n'est pas le siège de lÉtat. Le gouvernement se déplace; il suit le roi, qui loge tantôt dans les palais construits sous l'Empire dans les grandes villes, tantôt et le plus souvent dans les nombreuses villas héritées du fisc impérial.

Quand le fondateur de la monarchie française, Clovis, eut pris la place à peu près abandonnée par les fonctionnaires de l'Empire, il se regarda comme le délégué, peutêtre même le successeur de l'Empereur, dans les Gaules. De Constantinople, Anastase lui envoya les insignes du consulat et consacra aux yeux des populations son autO' rite de fait (2). Il maintint en vigueur les institutions romaines et s'attribua les nombreuses propriétés du fisc impérial. Avec les palais où logeaient les fonction-

(1) « Sed et ipsa, conlatam sibi a Deo prudentiae gratiam vigilant! Btndio et régi obtemperabat ut domino et principibus se est ndebat ut mater, sacerdotibus ut filia, juvenibus seù adolescentibus ut optima nutrix eratque amabilis omnibus. » (Vita sanctsd Balthildis, c. 4, p. 485.)

(2) « Igitur ab Anaatasio imperatore codecillos de consolatU accepit... » (Greg. Turon., Eist. Franc, lib. II, c. 38, p. 102.)

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naires les plus élevés, le maître des milices, le préfet du prétoire, les empereurs même, Clovis et ses successeurs possédèrent toutes les villas acquises au fisc impérial, par achat, déshérence ou confiscation (1).

Le roi, ses officiers, les hauts dignitaires de l'État, habitaient ensemble les plus spacieuses de ces villas, allaient de Tune à l'autre et consommaient sur place leurs revenus en nature (2). La réunion ainsi formée s'appelait le Palais, la Cour, la Maison royale (3). Les hommes de tout âge, chargés des emplois les plus divers, que l'histoire y rencontre, sont précisément ceux dont parle le vieux panégyriste.

Au-dessous du roi, faible et absolu, à qui Bathilde obéit, qu'elle conseille et dispose à de sages déterminations, à de pieuses entreprises, le premier des fonctionnaires est le maire du Palais, Erchinoald, devenu le sujet de son ancienne esclave. En titre, il est l'intendant, le majordome de la maison privée du roi; il commande aux serviteurs. En fait, il est le premier ministre, le chef

(1) Le fisc impérial « fiscua Oseaaris » avait été organisé par l'empereur Auguste. Ses ressources étaient formées des revenus des provinces dites impériales. Dans les provinces dites sénatoriales, les biens caducs, ceux de certains condamnés, d'autres profits encore, lui étaient dévolus. Les Gaules et les deux Germanies étaient provinces impériales; tous leurs revenus allaient donc au fisc de César (Marquardt, L'organisation financière chez les Romains, p. 388). Les documents font défaut pour estimer la fortune immobilière du fisc dans les Gaules soit au moment de la conquête franque, soit sous le gouvernement des Mérovingiens; toutefois le nombre des donations faites par ces princes montre qu'elle était considérable.

(2) Ces villas destinées à un moins grand nombre d'hôtes furent agrandies et aménagées par les Mérovingiens. L'histoire a conservé le nom de plusieurs villas royales de Neustrie et d'Austrasie: Brenne ou Berny, Attigny, Athis (Somme), Bas-Belain (Luxembourg), ChcUes, Clichy, Etrépagny, Nogent-sur-Seine, Noisy-le- Grand, etc. (Cf. Longnon, Géographie de la Gaule au sixième siècle; Grégoire de Tours, Eistor. Franc, passim. — Voir aussi les tables géographiques de Dom Bouquet dans le Recueil des Historiens des Gaules.)

(3) « Ad aulam regiam penexlt. » {Vita sanctx Wandregisili, c. 7, Mabillon, A A. SS. 0. S. B.; sœc. IP. p. 505) ; « terreni régis palatium deserens. » (Vita sancti Siairanni, c. 4; ihid., p. 415, etc.)

du gouvernement; il a sous son autorité les fonctionnaires qui vivent au Palais et ceux qui administrent les provinces, ducs et comtes. La transformation du maire du palais, intendant de la maison privée du roi, en chef du gouvernement, s'est faite insensiblement sous les premiers Mérovingiens. Ses attributions se sont accrues, grâce aux circonstances, sans dessein préconçu et s'accroîtront encore jusqu'à rendre sa charge héréditaire, jusqu'à lui donner la couronne. Sous le règne de Clovis II, il tient dans sa main tous les fils de l'administration, tous les ressorts de l'État, la cour, les fonctionnaires, la justice (i).

Immédiatement après lui, sont les grands personnages vieillis au service du roi et de son père, Dagobert, et pour lesquels la jeune reine est une mère. Comme tous ceux qui vivent au Palais, ils n'y sont que par la volonté du roi et ne peuvent le quitter qu'avec son assentiment. Ainsi, Dagobert blâma saint AVandrille, pour avoir abandonné la cour et l'office de comte du Palais sans sa permission (2).

Ils sont d'origine franque ou gallo-romaine. D'ailleurs la fusion s^est faite entre les deux races par des mariages multipliés. Les Francs, infiniment moins nombreux que les Gaulois, ne s'en distinguent plus par le nom, car, au temps de sainte Bathilde, les mêmes noms francs ou gallo-romains leur sont communs.

U) Les historiens et chroniqueurs du temps, quand ils parlent du maire lu Palais, le désignent soit par son titre primitif de Majordome, < major domus regise » (Greg. Turon, Eist. Franc, I. VI, c. 9, p. 2 5), soit par sa fonction nouvelle de chef du Palais, « prœposit is palatii », rector palatii » (Vita sancti Eligii, 1. II. c. 55; Migi 'C, t. LXXXVII, col. 579), soit par les deux ensemble, '< major dv.mus palatii. » (Chronic. Fredeg., lib. IV, c. 24; Bouquet, t. II, p. 421; c. 84, ihid., p. 445.)

(2) « Dagobertus. .. volebat eum inquietare pro eo quod sine sua jussione se tonsorasset, et ipsum in suo palatio perduoi jussit » (Vita santi Wandregisili, c. 7, Mabillon, AA. SS. 0. S. B., saec. Il p. 505. Cf. Secunda Vita, c. 2; ihid., p. 512).

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