SAINTE BATUILDE A LA COUR
Tous les hôtes du Palais étaient défrayés par le roi ; mais, plus que les fonctionnaires en charge, les jeunes stagiaires méritaient le nom de « nourris » du roi, qui était, peut-être, donné à tous (i). Pour ces adolescents sevrés des tendresses de la famille, Bathilde se fit une joie et un devoir d'être, comme dit le vieil hagiographe, une « nourrice très bonne ». La plupart avaient suivi, au moins en partie, le cours des études classiques de ce temps-là, qui comprenaient les sept arts libéraux : la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la géométrie, l'astronomie, l'arithmétique et la musique (2).
Au septième siècle les écoles étaient encore très répandues dans toute l'étendue de l'empire franc. Elles remontaient au temps de la « paix romaine », où les cités entretenaient des professeurs publics, tandis qu'au sein des familles riches le préceptorat servile s'était maintenu (3).
Les chefs-lieux des cités, les grandes villes, des bourgs même étaient pourvus d'écoles, au moins élémen-
(1) a Oomitibus, domesticis, majoribus, atque nutriciis, vel omnibus qui ad exercendum servitium regale erant necessarii. » (Greg. Tur., Hist. Franc, lib. X, c. 36, p. 391.) — « Quos ipsa dulciter enutriverat. » (Vita sanctas Balthildis, c. 10, p. 496.) — « Vir Domini in ejus aula nutritus. » (Vita Secunda sancti Wandregisili, c. 6; Mabillon, AA. SS. 0. S. B., saec. IF, p. 513.)
(2) L'étude de la grammaire s'étendait à la lecture des ouvrages classiques. « La dialectique, ajoute Grégoire de Tours, enseignait la discussion des propositions; la rhétorique, les divers mètres poétiques; la géométrie, la mesure des lignes terrestres; l'astronomie, le cours des astres; l'arithmétique, les combinaisons des nombres, enfin la musique, l'art d'unir aux poèmes les diverses modulations des sons. » (Greg. Tur., Eist. Franc, lib. X, c. 31, p. 449.) — Au commencement de cette énumération Grégoire de Tours cite l'auteur du manuel classique de son temps, Martianus Capella, qui intitula son ouvrage : les Noces de Mercure et de la Philologie " De Nuptiis Merciirii et Philologisc ». Au jour de ses noces, Mercure oiFre à sa fiancée pour servantes sept jeunes filles : Grammaire, Dialectique, Ehétorique, Géométrie, Arithmétique, Astronomie et Musique. Cette composition étrange et hardie fit le succès du livre de Martianus Capella pendant le haut moyen âge. (Cf. Ozanam. la Civilisation chrétienne chez les Francs, c. IX.)
(3) " Quisquis docere vult, judicio ordinis probatus decretum curalium mereatur, optimorum conspirante consensu. » (Cad. Thcod., XII, 3, 5; Leipzig, t. V., p. 35.)
taires (1). A côté de cet enseignement laïque, qui va en s'affaiblissant de jour en jour, grandit l'enseignement ecclésiastique, celui des écoles épiscopales d'abord, des monastères ensuite, et qui n'est pas seulement religieux et d'Église mais profane aussi, accessible aux laïcs (2). Toutefois ce n'est pas de ces écoles monastiques, qui naissaient à peine, que sortaient les « nourris » de Clovis II et de Bathilde.
Avec ces hôtes ordinaires du Palais apparaissent parfois, et pour d'assez longs séjours, les hauts personnages dont la reine se dit volontiers la fille, les évéques. Plusieurs, avant de recevoir la consécration des pontifes, avaient fait partie du Palais et rempli d'importantes fonctions. Le choix du clergé et du peuple, la volonté du prince les avaient appelés au gouvernement de l'Église. On les revoyait à la Cour mandés par le roi ou amenés par les besoins de leurs diocèses.
Tel était lentourage de Clovis et de Bathilde; leur
(1) Quand Chilpéric veut modifier l'alphabet, il donne ses ordres à toutes les cités du royaume, ce qui suppose des écoles assez nombreuses. Il ordonne de passer tous les livres à la pierre ponce et de les écrire à nouveau selon son alphabet : « Et misit epistulas in universis civitatibus regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri antiquitus ecripti, planati pomice rescrioerentur. » (Greg. Tur., Eist. Franc, lib. V, c. 44, p. 237.) — Voir aussi l'aventure de l'esclave Andarchius, ihid., lib. IV, c. 46, p. 180 : « humili prece a praeceptore infantium depoposcit... » (Tita sancti Walarici, c. 3; Mabil., A A. SS. 0. S. B., ssec. 11°, p. 71). — « Liberalium studiis litterarum traditur imbuendus... » (Vita sancti Pauli Verodunensis, c. 1; ihid., p. 258), — « Tradidit eum (pater) ad viros sapientes et storico» » (Vita sancti Landcterti, c. 2; ihid, saec. III, p. 61), — « Grammaticorum imbutus initiis, nec non Theodosii edoctus decretis. » (Tita sancti Boniti, c. 3, ihid., p. 79), — « litterarum eruditoribus... traditua fuit. » (Vita sancti Hermenlandi, c. 2, ihid., p. 366.)
(2) Les écoles épiscopales nécessaires à la formation littéraire et spirituelle des clercs étaient établies auprès de toutes les églises cathédrales. L'histoire en signale plusieurs dans l'empire franc. A ces écoles épiscopales il faut joindre les écoles paroissiales établies dans les villes et les bourgs à la suite du concile de Vaison, en 529. (Conc. Vas., c. I; Maassen. Conc. 2Eri Merov., p. 56.) Toutefois il est impossible de déterminer dans quelle mesure le concile fut obéi par le clergé.
SAINTE BATIlILDli A LA COUR 41
Palais comprenait à la fois la cour et le gouvernement, la demeure royale et les ministères. Cette cour était policée, élégante : on y copiait volontiers celle de Byzance; on lui empruntait son faste, ses titres pompeux. Tous les personnages, tous les hauts dignitaires sont «illustres, magnifiques ». Ils se disent : « Votre Magnificence, Votre Grandeur », comme ils appellent le roi : « Votre Sublimité, Votre Gloire, Votre Clémence. » Cène sont pas là des formules de pure courtoisie, ce sont des termes officiels employés dans les diplômes et les actes publics ou privés (1).
L"éclat extérieur répond à la sonorité des titres. Le luxe des palais et des villas du roi surpasse celui des plus grandes maisons. Les palatins étalent la richesse de leurs vêtements, de leurs parures autour du roi, distingué de tous par la longue chevelure qui a valu aux princes mérovingiens le surnom de rois chevelus.
Volontiers Clovis II s'habille à la façon romaine, fidèle à la politique de son aïeul : lorsque le fondateur de la monarchie française, vainqueur des Wisigoths, eut reçu de l'empereur Anastase le diplôme du consulat, il en prit les insignes et lit son entrée solennelle dans la ville de Tours, à cheval, couvert de la tunique de pourpre, de la chlamyde consulaire, la tête ceinte du diadème des triomphateurs romains (2). Ce n'était pas l'eflet
(1) Ideo gloriae veatrse praeceptionem deposco. » (Greg. Tur., Hist. Franc, lib. IV, c. 46, p. 181.) « Episcopus... Clementiae regni nostri... » (Marculfe, 1. I, c. 16; Migne, t. LXXXVII, col. 710); " ...petiit seronitati nostrae » {ihid., 1. I, c. 19; Migne, ihid., 712). Ces appellations s'adressent au Eoi ou sont employées par luimême. Les suivantes, au contraire, s'adressent à des fonctionnaires :
■' Cognoscat Magnitude seu Utilitas Vestra. » (Marculfe, t, lib. I, 24, ihid.. col. 714, etc.)
« Ille Rex, viris apostolicis... et inlustribus viris. » (Ihid., lil) I, 2; ihid., col. 699.)
(2) « Igitur ah Anastasio imperatore codecilloa de consolato accepit et in basilica beati Martini tunica blattea indutus et clamide,
42 ciiApiTRii; m
d'une puérile vanité. Devenu chef d'un peuple ou l'élément gallo-romain formait presque la totalité de la population, où les Francs n'étaient qu'une très faible minorité, Clovis revêtit, au moins dans des occasions déterminées, le costume des plus hauts dignitaires de sa nouvelle nation. Ainsi firent ses successeurs et, à leur exemple, beaucoup de Francs.
Cependant le costume germanique traditionnel ne fut pas abandonné, et parce qu'il était plus commode que le romain il prévalut. Les riches Francs usèrent des deux, sans doute, selon leur fantaisie ou les circonstances.
Moins ample, moins majestueux, le vêtement des Francs se prête bien à Tornementation. Une tunique de laine, de lin ou de soie couvre la « tunicelle » et les braies qui s'arrêtent aux genoux comme la tunique. Des bas, des souliers ou des sandales retenues par deslanières entrecroisées autour de lajambe complètent le léger costume francau septième siècle. L'usage des gants est général (1). L'argent, l'or, les pierreries brillent sur les tuniques aux couleurs éclatantes (2). La ceinture est très riche, la boucle en est de métal précieux et rehaussée de gemmes (3;. Des broches ou « fibules » de
imponens vertice diademam. Tune asceuso équité... etc. » (Greg. Turon., Eist. Franc, lib. II, c. 38, p. 102.)
(1) A sanctis manibus ejus chirothecas (quod vulgo wantos vocant). » (Vita sancti Betharii, c. 9, Bolland., Augusti t. I, p. 170; M. G. H., Scrip. Ber. Merov., t. III, p. 617: cf. etiam Vita sancti Columliani, c. 15; M. G. H., Scrip. Eer. Merov., t. IV, p. 81; Vita sancti Philiherti, c. 11, Mabil., A. S. 0. B., Il", p. 787.)
(2) « Utebatur quidem in primordio auro et gemma in habitu, habebat quoque zonas ex auro et gemmis comptas, née non et bursas déganter gemmatas, lineas vero métallo rutilas orasque sarcarum (sarca, d'après Du Cange, pallium) auro opertas, cuncta quidem vestimenta pretiosissima ; nonnula etiam holoserica... » (Vita sancti Eligii, c. 12; Migne, t. LXXXVII, col. 490.)
(3) « Plerumque enim sub baltheo gemmarum fulgore consepto, at que sub purpura auro nitente contesta pro fldei ardore proprium corporis schéma duro premebat cilicio. » (Vita sancti Audoeni, c. 1, n" 5; Bolland. Augusti. t. IV. p. 806.)
SAl.NTE BATUILDE A LA COUR 43
toutes formes et de même style ajustent les vêtements. L'épée est suspendue au baudrier; à la ceinture s'attachent, reliés par de petites chaînettes, le couteau, le briquet à feu, l'aumônière où le palatin enferme son argent et de menus objets de toilette.
Les femmes, on le pense bien, surpassent les hommes par le luxe et la recherche de leurs habits, car la mode qui impose ses lois à ceux-ci est la grande affaire de celles-là. Comme les hommes, elles portent une double tunique. Celle de dessus à manches larges et courtes descend à mi-jambe, et quelquefois un « pallium « couvre la tète et les épaules. Les riches matrones ainsi que les plus élégants parmi les palatins aiment les bracelets, et les bagues d'or et d'argent, les bijoux et les joyaux. Elles portent des colliers et des boucles d'oreilles, se peignent en nattes, en bandeaux, au gré de leur fantaisie. Dans leur chevelure brillent l'or et les pierres précieuses (1).
La religion a sa place au Palais. L'oratoire royal renferme le trésor des reliques placé sous la garde d'un prêtre, 1' « abbé du Palais », qui préside aussi le service religieux, aidé par plusieurs clercs choisis comme lui par le roi (2). Parmi les reliques du trésor la plus célèbre
(1) " Ponit (Radcgundi8) in altare blattaa (hlatta seu purpura) gemmataque ornamenta... stapionem (forsan, diadema), camisas, manicas, cofeas (gallice, coiffes), fibulas, cuncta auro, quœdam gemmis exornata. » (Fortunat, Vita sanctm Eadec/undis, I, c. 13; Migne, t. LXXXVIII, col. 503; 3/. G. H., Scrip. Ber. merv., t. II, p. 369) ; « ... foliola aurea... ad collum neptse suae facinorose suspenderit; vittam de auro exornatam idem neptae suae superflue fecerit... » (Greg. Turon, Hist. Franc, lib. X, c. 16, p. 427. — Cf. etiam ibid., lib. IX, c. 9, p. 365.)
Les objets de luxe, de toilette, les armes des temps mérovingiens sont connus et catalogués, car beaucoup ont été retrouvés dans les sarcophages. Le musée archéologique de Namur et un grand nombre de musées de France en possèdent. Ils confirment et éclairent les récits des écrivains contemporains qui les signalent sans les décrire.
(2) « RuBticus... abbatiam Palatini oratorii... gessit. " {Vita sancti Desiderii, c. 2; Migne, t. LXXXVII, 220.) « ...et pignora multa sanc-
était la tunique, la « cappa >; , de saint Martin de Tours (1). Ces vénérables restes n'étaient pas de purs objets de dévotion; ils entraient, oserait-on dire, dans l'organisme de l'État; ils remplissaient une fonction, car c'est sur eux qu'on prélait serment de fidélité et d'obéissance au roi, et qu'on témoignait en justice (2).
Les plaisirs de la cour étaient variés; la chasse, les festins y tenaient alors le premier rang. Les forêts vastes et giboyeuses ofiraient à Clovis II et à ses courtisans le sanglier et le cerf, l'ours et le loup. Les repas plantureux, les libations copieuses plaisaient au jeune roi qui en recueillit la réputation de glouton et d'ivrogne. Ces basses jouissances n'avaient pas de prise surl'àrae délicate de Balhilde; elles lui rappelaient trop les désordres et les viles passions du roi. Connut-elle dès lors l'insolent triomphe d'odieuses rivales, les douloureux délaissements d'un prince, « trompeur de femmes «, comme le nomme l'auteur du Liber hislorix Francorum (3)? Le jugement désavantageux porté par les chroniqueurs n est pas assez explicite pour qu'on puisse préciser s'il
torum... ditioni illiua (Betharii) constituit (Clotarius II). » (Fito sancti Betharii, c. 6, BolL, Augusti, t. I. p. 170.)
(1) Comme le trésor pulilic, le trésor des reliques se déplaçait et suivait le roi; le premier gardé par les trésoriers, le second par les clercs du Palais. La tunique, ■■ cappa », « capella », « chape », de saint Martin a donné son nom à l'oratoire (chapelle) où elle était renfermée. « Tune in palatio nostro super capellam domini Martini, ubi reliqua sacramenta percurrunt, debeant conjurare. » (Marculfl Formula, lib. I, c. 38; Migne, t. LXXXMI. col. 723.)
(2) 1 Et Leode et samio (seu leudesamium, id est, fidelitatis sacramentum), per loca sanctorum, vel pignora quae illuc pro eodem diresimus debeant promittere et conjurare. » (Marculfi, Formulée, lib. I, c. 40; Migne. t. LXXXVII, col. 724.)
" Res Eligio coram reliquiis sanctorum praecipiebat ei ut impositione manuum sacris pignoribus donaret sacramentum. » (Tita sancti Eligii, I. c. 6; Migne, t. LXXXVII, col. 483.)
(3) Le « Liber historiae Francorum » plus anciennement connu BOUS le nom de « Geata Regum Francorum » dit de Clovis II: « Fuit autem ipse Chlodoveus omni spurcitia deditus, forriicarius et inlusor feminarum, gula et ebrietate contentus. » (Dom Bouquet, t. II, XLIV. p. 569. Cf. etiam M. G. H., Script. Eer. Merov.. t. II. p. 316.)
SAINTE BATniLDE A lA COUR 45
s'applique seulement à la vie de Clovis avant son mariage ou si, comme tant de reines, Bathilde eut à pleurer sur les infidélités de son royal époux (1). Quel qu'ait été le mélange de joies et de douleurs qui marqua les prémices de son mariage, une douce espérance en jaillit. De secrètes appréhensions troublèrent sa chair et réjouirent son âme : Bathilde allait être mère.
(1) Outre le témoignage de la Chronique de Saint-Denis, cité plus haut, et qui fait écho à celui du Liber Eietoriae Francorum, on peut consulter : Vita sancti EUoii, lib. II, c. 31 ; Migne, t. LXXXVII, col. 560; Vita sancti Batoleni; D. Bouquet, t. III, p. 565; Eistoria translationis sancti Benedicti, c. 2; Mabillon, AA. SS., saec. 11°, p. 339. — Ces témoignages sont plutôt favorables à Clovis II, mais ils sont ou trop vagues ou d'auteurs de beaucoup postérieurs aux événements qu'ils racontent.
Première grossesse et craintes de sainte Bathilde. — Saint Eloi, sa fortune rapide, ses -vertus, son élévation à l'épiscopat. — Il rassure la reine et lui prédit la naissance d'un flis. — Les aumônes de sninte Bathilde. — Saint Genès, a>bé du Palais et aumônier de la reine. — La famine de l'année 632. — L'abbaye de Saint-Denis dotée par Dagobert. — CloTis H la dépouille d'une partie des largesses de Dagobert pour soulager les pauvres. — Exemption de l'abbaye. — Situation canonique des monastères. — Le privilège accordé à Saint-Denis, confirmé par le roi en 634. — Naissance de Clo taire III.
Dès ce moment, la pensée de sa prochaine maternité remplit l'âme de Bathilde : les espérances, les inquiétudes connues de toutes les mères s'accrurent chez elle des préoccupations de la reine. Clovis II, d'une faible santé, épuisé par les voluptés et les excès de table, ne laissait espérer ni une longue vie, ni une postérité nombreuse. La pieuse reine s'en alarmait; « elle redoutait, dit l'historien de saint Éloi, la naissance d'une fille, craignant que^ par là, le sceptre n'échappât à la race de
Clovis II (1). » La loi salique, en effet, n'accordait à la femme aucune portion de terre, aucun immeuble ; et parce qu'il n'y avait aucune différence chez les Francs entre le droit privé et le droit public, la loi qui réglait la transmission de la terre réglait celle de la royauté (2). Clovis II, sans héritier mâle, c'était, à bref délai, la réunion de la Neustrie et de la Bourgogne à l'Austrasie, sous l'autorité de Sigebert III.
Bathilde trouva au Palais même la consolation qu'elle demandait dans ses prières. Parmi les prélats qui s'y rencontraient, était un personnage dune sainteté éminente, Éloi, évéque de Noyon et de Tournai (3). Il gouvernait ce double diocèse depuis une douzaine d'années (4). Sa carrière avait été celle de plusieurs évêques de ce temps, de saint Ouen de Rouen, de saint Didier de Cahors, d'autres encore. Il sortait du Palais où il était entré par son mérite, ses talents et non par la puissance de sa famille, comme il arrivait d'ordinaire. Il était né en Aquitaine, à Chaptelat, près de Limoges, vers l'an 590. Ses parents étaient de condition libre; sa famille, chrétienne depuis longtemps et peu riche apparemment, car nous le voyons se former à l'orfèvrerie dans les ateliers monétaires de Limoges dirigés par un artiste renommé, Abbon (5). L'orfèvrerie était
(1) « Regina... verens ne filiam ederet, et ab hoc regnum succumbéret. » (Yita sancti Eligii, lib. II, c. 31; Migne, t. LXXXVII, col. 560; M. G. H., Script. lier. Merov., t. IV, p. 717, [c. 32].)
(2) De terra vero salica in mulierem nuUa portio hereditatis transit, sed hoc virilis sexus acquirit, hoc est, lilii in ipaa hereditate succedunt. » (Lex Salica, tit. LXII, 6; Bouquet, t. IV, p. 156.)
(3) Les diocèses de Noyon et de Tournai furent unis sous l'épiscopat de saint Médard, évêque de Noyon, en 531; Tournai fut érigé en siège distinct en 1146. Gams G. S. B., séries Episcoporum, p. 586 et 251.
(4) E. Vacandard, Vie de saint Ouen, p. 83 et append. A, p. 349 et eaiv.
(5) Vita sancti Eligii, lib. I, c. 1 et seq., M. G. H., Script, ller^ Merov., t. IV, p. 670 et seq.
florissante, très favorisée par le goût des princes mérovingiens, amateurs de pièces rares, collectionneurs attentifs à remplir leurs trésors d'objets de prix (1).
Après quelques années passées dans les ateliers d'Abbon, Éloi, jeune, artiste, sûr de son talent, s'éloigna des horizons limousins et alla chercher fortune en Neustrie. Il sollicita le patronage d'un personnage important du Palais, le trésorier Bobbon, qui le prit sous sa protection, sa « mainbour ». C'était d'une pratique fréquente. Parfois un acte écrit témoignait du lien qui unissait les deux contractants (2). La nécessité, l'intérêt en étaient les mobiles ordinaires. Souvent même celui qui demandait la « mainbour « d'un grand de l'État était riche déjà et n'avait d'autre but que d'accroître sa fortune ou de s'élever aux honneurs. La protection de Bobbon ouvrit à Éloi la voie qui devait le conduire à ses hautes destinées. Clotaire II, l'aïeul deClovis II, instruit par Bobbon des talents du jeune Limousin, lui commanda un trône en or. Avec le métal donné il en fit deux : « Seigneur, dit-il au roi, en lui offrant le second, il me restait de l'or; voici ce que j'en ai fait. « La surprise plut à Clotaire, qui mit Éloi au nombre de ses palatins (3).
(1) Grégoire de Tours signale souvent le goût des Mérovingienfl pour les pièces d'orfèvrerie, les étoffes précieuses. (Hiat. Franc, lib. V, c. 34, p. 227; lib. VI, c. 2, p. 245.) Les écrivains contemporains le marquent aussi assez fréquemment. (Vita sancti Eligii, lib. I. c. 5; M. G. H., Script. Rer. Merov., t. IV, p. 672.)
(2) La « mainbour » n'entraînait pas la perte de la liberté, même pour les pauvres; elle n'était pas héréditaire. Elle comportait une certaine dépendance, des obligations diverses et engageait le protecteur aussi bien que le protégé. Quand l'une des parties rompait le contrat, elle payait une compensation pécuniaire déterminée dans l'acte de mainbour qui était fait en double expédition. (Voir Eozière, Eecueil de formules, n" 43; t. I, p. 69; Migne, P. L., t. LXXXVII, col. 797.)
(3) Vita sancti Eligii, lib. I, c. 4 et 5; M. G. H., Script., t. IV, S. 671 et seq.
Tous les ofïiciers de la cour^, tous les fonctionnaires prêtaient serment au roi sur les reliques des saints en entrant au Palais. Éloi avait la conscience délicate, il ne put se résoudre à un serment si solennel. Ses larmes, sa crainte religieuse touchèrent le roi, qui l'en dispensa et l'assura de sa confiance (i). Il semble que le nouveau palatin eut bientôt la direction de l'hôtel monétaire du Palais, en même temps qu'il battait monnaie dans ses propres ateliers ou remplissait d'importantes fonctions dans les provinces. Des pièces d'or à l'effigie de Clotaire II, de Dagobert, de Clovis II, signées de son nom et frappées à Paris, à Marseille, à Arles, au Palais, font penser que Clotaire II, ou peut-être Dagobert, lai confia l'intendance des monnaies (2).
En 636 ou 637, une ambassade heureuse auprès de Judicaël, duc des Bretons, qui vint, sur son conseil, faire hommage au roi des Francs, mit en lumière ses qualités d'homme d'État (3). Aussi bien, fut-il le conseiller le plus écouté de Dagobert; il en reçut les plus grandes faveurs qu'il tourna en bonnes œuvres (4). Le fisc royal lui abandonna la villa de Solignac ; il y fon^a, le 22 novembre 63i, un monastère d'hommes, sous la double règle
(1) Op. cit., lib. I, c. 6; ihid., p. 673.
(2) « Ce grand personnage a sans doute occupé une position tout à fait exceptionnelle. Je ne serais pas éloigné de voir en lui comme un surintendant des monnaies... » (Prou, Monnaies Mérovingiennes, p. LXXXIII.) On peut admettre aussi qu'Eloi, fonctionnaire royal et monétaire, séjourna dans quelque port maritime ou fluvial, Marseille, Arles, car il est dit au chapitre X de sa vie qu'il rachetait des cargaisons entières d'esclaves à leur débarquement. Les deux opinions expliquent la diversité d'origine des monnaies de saint Eloi. On a contesté l'identité de saint Eloi et du monétaire Elegius, parce que l'auteur de sa vie ne parle pas de son emploi de monétaire alors qu'il signale son habileté d'orfèvre. La raison en est peut-être que les monétaires se comptant alors par centaines, l'écrivain a passé sous silence une charge si commune.
(3) nta Eliuii, lib. I, c. 13; M. G. H., Script. Rer Merov., t. IV, p. 680; Dom Félibien, G. S. B., Histoire de Pari?, t. I, p. 50; D. Lobineau, G. S. B., Histoire de Bretagne, t. I, p. 23.
(4) Vita Eligii, lib. I, c. 14; ihid., p. 680.
50 CIIACIÏRE IV
de saint Benoît et de saint Colomban el dont saint Remacle fut le premier abbé (1). A Paris, il consacra à la gloire du patron de Limoges, saint Martial, une communauté de vierges sous la direction de sainte Aure et la règle de saint Colomban (2).
L'appel de Dieu interrompit la carrière politique d'Éloi qui avait cinquante ans quand le clergé et le peuple de Noyon l'élurent évéque dans le temps même où le référendaire saint Ouen, son ami, était choisi pour le siège de Kouen (3). Ils passèrent un an dans l'étude et la prière, reçurent successivement les ordres et furent consacrés le 13 mai 641 (4). Encore que la
(1) Tita EUoii, lib. I, c. 15, ihid., p. 680-681. Mabillon a publié, la charte de fondation de l'abbaye de Solignac en tête de la vie de saint Eemacle, premier abbé, qui mourut évêque de Maestricht. (A A. SS. 0. S. B., ssec. 11°, p. 468; Pardessus, Diplomata, t. II, p. 11.) A. Malnory a contesté l'authenticité de cette charte, notamment parce qu'elle n'est pas rédigée selon les formules mérovingiennes. (A. Malnory, Quid Luxovienses monachi..., p. 28, n° 3, et p. 86 et seq.). B. Krusch l'accepte, au contraire, et renvoie son lecteur à des formules semblables prises dans des documents mérovingiens authentiques, tels, l'épître de sainte Eadegonde {Greg. Tur., Hist. Franc, lib. IX, c. 42, p. 401 et eeq.) et la formule de donation de Marculfe (lib. II, 1; Migiie, t. LXXXVII, col. 725 et seq.).
L'abbaye de Solignac, située près de Limoges, dévastée par les Sarrasins en 732-733, fut restaurée par Louis le Débonnaire. En 1619 elle adopta la réforme de la congrégation de Saint-Maur et fut détruite à la Révolution. (Gallia Chrictiana, t. II, p. 566 et seq.)
(2) Tita EUoii, lib. I, c. 17; M. G. E., Script. Rer. Mérov., t. IV, p. 682.
Le monastère de Saint-Martial était dans la Cité. En 1107, les religieuses furent dispersées par l'évêque de Paris, Galon, à cause de leur relâchement. L'abbaye fut réduite en prieuré et placée sous la juridiction de l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés. On y installa une communauté de moines. Vers l'an 1530, le prieuré Saint-Martial fut réuni à l'évêché de Paris, et les bénédictins remplacés par des prêtres séculiers. L'archevêque François de Gondi le confia enfin aux Barnabites en 1629. (Dom Félibien, Histoire de Paris; Lebeuf, Histoire de la ville et du diocèse de Paris.) L'Eglise de Paris célèbre la fête de sainte Aure le 5 octobre.
(3) « ... Nullus civibus invitis ordinetur episcopus, nisi quem populi et clericorum electio plenissima quesierit voluntate... •> (Conc. Paris. (556-573), c. VIII; Maassen. Conc. Merov., p. 144; cf. Conc. Paris. (614), c. II; Maassen, p. 186.)
(4) Une loi de l'Eglise des Gaules prescrivait un stage d'un an aux laïques appelés à l'épiscopat: « Nullus ex laïcis, absque anni conversione praemissa episcopus ordinetur : ita ut intra anni ipsiofl
discipline ecclésiastique du temps voulût que l'évéque fût pris dans le pays même, les deux élus étaient si connus que les prélats consécrateurs n'hésitèrent pas plus que le gouvernement de la reine Nanthilde et de Clovis II à ratifier le choix des électeurs (1).
Au moment où l'histoire le rencontre auprès de Bathilde, Éloi touchait à la vieillesse. « Il était de haute taille, le visage coloré, la chevelure abondante et bouclée, dit son biographe, il avait la main belle et les doigts longs. Son abord était facile; une longue pratique des vertus de pureté, de charité et d'abnégation, l'expérience de la vie, l'habitude de la cour, en avaient fait un saint aimable, gracieux, de bonne compagnie, volontiers joyeux (2). » Les faveurs divines, les dons surnaturels se cachaient en lui sous le couvert d'une douce bonhomie. Quand la charité l'obligeait à manifester les lumières dont souvent Dieu l'éclairait, il les dissimulait parmi les compliments ou les propos plaisants. Ainsi fit-il avec la pieuse reine. D'adroites félicitations apaisèrent ses esprits; car, dit l'histoire, « il entretintgaîment Bathilde, la complimenta de sa maternité prochaine et du fils qu'elle allait mettre au monde. Il ajouta qu'il serait par-
spatium, a doctis et probatis viris, disciplinis et regulis spiritalibus plenius instruatur. » (Couc. Aurel (549), c. IX; Mansi, Conc. collcc, t. IX, p. 131; Maassen, Conc. Merov., p. 103.)
(1) Ut decedente episcopo, in loco ejus non aliua subrogetur nisi loci illius indigena. » (Conc. Clippiac. (626-627) can. 28. Maassen, p. 200.) A la loi de l'Eglise, l'Etat avait joint la sienne : « Ita ut, episcopo decedente, in loco ipsius, qui a metropolitano ordinari débet, cum provincialibus, a clero et populo eligatur; et si persona condigna fuerit, per ordinationem principis ordinetur, vel certe, si de palatio eligitur, per meritum pereonœ et doctrinœ ordinetur. » (Edictum Chlotacharii; D. Bouquet, Hi6t. des Gaules, t. IV, p. 118)
(2) 11 Erat tranquillus moribus, serenus aepectu, gercbat vultum planum... ornatum aspectum, quietum sensum, animum Isetum... » (Vita Eliaii, 1. I, c. 9; Migne, t. LXXXVII, col. to6.) Oe passage a été rejeté par M. B. Krusch.
« Erat eniœ fltatura prolixus; gerebat cœsariem formosam et crinem quoquo circiilatum; manus habebat honestas et digitos Iongros. » (Vita sancti Eligii, 1. I. c. 12. Script., t. IV, p. 678.)
rain de l'enfant royal qu'on appellerait Clotaire. Puis sous le prophète, l'artiste reparut : « Il fit fabriquer un jouet de prix pour son futur filleul et l'offrit à la reine (1). »
Cette prédiction inattendue qui étonna tous les palatins
présents réjouit sainte Batbilde. Elle y vit la récompense de ses bernes œuvres et la réj onse du Ciel à ses
prières, car « la reine, qui aimait les évéques comme ses pères, les moines comme ses frères, était la mère des pauvres et distribuait à tous d'abondantes aumônes ». Les largesses qu'elle fit aux églises, aux monastères, aux indigents, n'étaient pas son unique affaire, ni peut-être la principale. Déjà elle entrevoyait le moment où elle aurait à diriger l'État. En même temps qu' « elle intercédait auprès du roi pour les églises et les pauvres », elle se créait des serviteurs dévoués parmi les grands, « elle les honorait et s'entourait de leurs conseils. » Dans la foule des jeunes palatins, comtes et fonctionnaires du lendemain, elle choisissait ses futurs collaborateurs à l'adminislralion du royaume. Elle les voulait honnêtes, vertueux et ^ les exhortait à vivre dans la piété (2) ».
Aux bonnes œuvres, Batbilde alliait l'aliment de toute vie chrétienne, la prière. <« Déjà, dit son vieil historien, elle entretenait sous l'habit du siècle l'ardent désir de
(1) " Veniens ad eam (Balthildem) Eligius alacriter eam recrea- Tit, atque coram omnibus puerperam vocitans, partum ejus masculum prsenuntiavit, suumque filium ex mysterio rcgenerationis fore praedixit : nomen etiam puero adhuc in alvo imposait : et ad hsec omnia certius tenenda, quoddam opificium, quod parvulo posset aptarr, fieri rogavit, atque ad usus ejus, usque dum nasceretur custodiri jussit. » (Tita sancti EUgii, liii. II, 32, M. G. H., Script. Eer. Merov.. t. IV, p. 717.)
(2) <■ ... diligens valde sacerdotes ut patres, monachos ut fratres, pauperes ut pia nutrix, largas que elimosinas distribuens singulis, principum honorem conservans consiliaque corum congrua retinens, juvenes ad religiosa studia semper exortans, régi humiliter et assidue pro ecclesiis et pauperibus suggerens. » (Vita sanctse BaUhildis. c. 4. p. 486.)
servir Jésus-Christ. Chaque jour elle faisait de longues prières et se recommandait avec larmes au Christ, roi du ciel (1). »
La prière de Bathilde était la prière ecclésiastique, le psautier, l'office divin, l'assistance à la messe. Les temps mérovingiens n'ont pas connu d'autres dévotions, semblet-il, si ce n'est le culte des saints et de leurs reliques qui ne fut pas toujours très éclairé, ni selon la discrétion et la sagesse chrétienne. C'est dans la méditation des psaumes de l'antique Loi, des écrits des prophètes, des pages sacrées du Nouveau Testament, aussi bien que dans ses souffrances et ses besoins personnels que Bathilde trouvait le secret des larmes qu'elle répandait devant Dieu.
Si notre regard veut l'atteindre à ses heures de prière, il doit pénétrer dans l'oratoire de la villa royale où l'office divin et le sacrifice de l'autel sont célébrés, et la suivre dans l'appartement où, loin de la foule des palatins, elle s'abandonne seule à l'action de l'Esprit-Saint et y puise les forces directrices de sa vie.
Quels qu'aient été les écarts de Clovis II, la fidélité, la vertu et la prudence de Bathilde ne pouvaient que lui plaire et attirer sa confiance, car elle était vraiment, comme dit le chroniqueur de Saint-Denis, « sainte dame et relegieuse et plaine de la paour Nostre-Seignour ; et si csloit sage dame et degrant biauté (2). »
Aussi lui donna-t-il comme ministre de ses largesses un saint personnage, l'abbé Genès, qui apparaît brusquement à celte heure et dont le passé échappe aux prises
(1) « Jam cnim sub seculari habitu Christo ministrare cupiens, frequentabat orationem cotidie, commendans se cum lacrimia Christo régi eœlesti. » (Vita sanctss Balthildis, c. 4, p. 486.)
(2) Chroniciues de l'ahhaye de Saint-Denis, 1. V. c. 22; Bouquet, t. III. p. 303.
de l'histoire. «Il était, dit le biographe de sainte Bathilde, le fidèle serviteur du roi, accordé à la reine pour servir les évêques et les pauvres et par ses mains nourrir les indigents, vêtir ceux qui étaient nus, ensevelir les morts et distribuer aux monastères d'hommes et de vierges, de l'or et de l'argent. Ce même serviteur du Christ, le seigneur Genès, devint, par la grâce de Dieu, évêque de Lyon(l). »
Genès remplit à la cour la charge d'abbé du Palais, de gardien des reliques, poste recherché et qui (,'onnail accès à de plus sublimes fonctions : de là, saint Béthaire, saint Sulpice, Rusticus avaient été élevés à l'épiscopat pendant le règne de Clotaire II (2). L'emploi d'aumônier de la reine était de pure confiance; il s'ajouta par la volonté royale à celui d'abbé palatin. Saint Genès s'acquitta de l'un et de l'autre jusqu'après la mort du roi, c'est-à-dire vers l'an 660 où il monta sur le siège de Lyon, vacant par la fin tragique de saint Ennemond (3). Il fut un aumônier si zélé que le vieil hagiographe laisse dans l'ombre sa charge officielle pour noter sa prévoyante charité : « Il était sans cesse au Palais; par ses soins et sur ses
(1) " Cui ipse rex plus consulens juxta fidem et devotionem ejus, dédit ei in adjutorium sunm fldelem famulum abbatem Genesium per cujus manus ministrans ipsa sacerdotibus et pauperibus, pascebat egenos et iiiduebat vestihus iiudos studioseque sepelire ordinabat mortuos, dirigens per Ipsum ad cœnobia virorum ac virginum auri vel argeiiti largissima munera. Qui ipse Christi famulus domnus Genesius postea, Christo jubeute, Lugduno Galliae ordinatus est episcopus. » (Vita sanctie Balthildis, c. 4; p. 486.)
Sur la vie antérieure de saint Genès voir l'Appendice A.
(2) Saint Béthaire ou Bohaire, évêque de Chartres {Vita sancti Bctharii, c. 6, .4.4. SS. Aug., t. I. p. 170), saint Sulpice, évêque de Bourges (Vita sancti Sulpicii, c. 9; Mabillon, A A. SS. O. S. B., t. II, p. 159 et 160; AA. SS., Januarii, t. II, p. 533), Rusticus, évêque de Cahora. {Vita sancti Desiderii, c. 2, Migne, t. LXXXVII, col. 220.)
(3) Sur la mort de saint Ennemond, cf. BoU., septemb., t. VII, p. 676 et seq.; Gallia christiana (éd. Palmé), it. IV, col. 43 et seq.), saint Ennemond est aussi appelé Chamond. Il est, sous ce dernier nom, le patron d'une ville industrielle du département de la Loire.
indications, la reine Bathilde donnait aux pauvres les plus abondantes aumônes (1). »
Au cours de l'année Go2, la quatorzième du règne de Clovis II, le saint aumônier multiplia les largesses royales, car, alors, « fu en France merveilleuse famine », dit le chroniqueur de Saint-Denis (2). Les princes Mérovingiens avides de richesses les distribuaient aussi sans compter. On sait les plaintes de Chilpéric I" et comment les rois de la première dynastie donnèrent jusqu'à s'appauvrir les villas du fisc aux grands personnages, aux monastères et aux églises séculières (3). Mais quelque entières que fussent les donations royales il arrivait parfois que le souverain en ressaisissait une partie.
La famine de 652 détermina Clovis II à une reprise des largessesfaites à l'abbaye deSaint-Denis^ dotée et enrichie par Dagobert. Le célèbre monastère oflrait un des plus beaux exemples de la pieuse prodigalité des rois Mérovingiens. Dagobert en éleva le cloître, la plupart des bâtiments et l'église ornée de tapisseries de grand prix où brillaient l'or et les pierres précieuses (4). De nombreuses villas assurèrent l'existence de la communauté (5). Le royal donateur y joignit tous les droits du
(1) " Tune enim in palatio Francorum erat assiduus. Per quem ut diximus, ipsa domna Baltliildis una cum Régis Chlodovei imperio, et suggerente ipso Dei famulo in cunctis pauperibus largam providebat régis elemosiuam per loca multa. » (Vita sanctse Balthildis. c. 4; p. 487.)
(2) Chroniques de Saint-Denis, lib. V; c. 20, Dom Bouquet, t. III, p. 302.
(3) « Aiebat enim plerumque: Ecce pauper remansit fiscus noster, cocc divitiae nostrae ad eclesias sunt translatœ... » (Greg. Tur., Hist. Franc, lib. IV, c. 46, p. 286; D. Bouquet, Hist. des Gaules, t. II, p. 291.)
(4) Gcsta Daooherti, c. XX; Dom Bouquet, Hist. des Gaules, t. II, p. 584.
(5) D'un seul coup, Dagobert, au dire de l'auteur des Gestes (c. XXXV, Bouquet, II, p. 589) donna vingt-sept villas à l'abbaye; elles provenaient de la confiscation des biens du palatin Sadrégisèle et étaient situées en Poitou et en Anjou. En y ajoutant celles mentionnées par Dom Doublet (Histoire de l-iouaye de Saint-])cnis,
56 CUAPITRE IV
lise sur la foire de Saint-Denis qui durait quatre semaines et fut une des plus considérables de l'Europe au Moyen-Age 1). D'autres revenus du fisc tirés de Marseille et de Paris y furent réunis (2). Enfin un mausolée construit par saint Eloi sur le corps de saint Denis dressai t au fond du sanctuaire son armature de marbre rehaussé d'argent, d'or et de gemmes (3). Si l'on en croit l'auteur des Gestes de Dagobert, l'abside même qui abritait ce pompeux monument était recouverte d'argent pur (4).
Il faut admettre que la quantité d'argent employée là était grande, car elle constitua la seule reprise de Clovis II en faveur de ses peuples affamés : « par le conseil d'aucuns,racontelechroniqueurdeSaint-Denis, il) commanda que l'église Saint-Denis fust découverte endroit les fiertres (tombeaux) que ses nobles pères li Rois Dagouberz avoit fait couvrir par dehors d'argent pur par grant devocion, et commanda que il fust déparliz aus povres et aus pèlerins. Ce commandement fist à l'abbé Aigulphe et li encharja que il le feist selonc Dieu au plus loiaument que il porroit (o;. >•>
Encore que l'histoire ne les nomme pas, on peut penser
p. 658, 669, 670) et qu'on lit aussi dans Pardessus {Diplomata, II, p. 31, 32, 35, 53) : Sarclidas (Saclas), Aquaputam (Puteaus), Tauriacum (Thoury), Tibernium (Tivernon), Kubridum (Rouvray), Monarvillam (ilonnerville), Vasconisvallem (Valvaisçais), Itieinascoam (Ecouen), et enfin Stirpiniacum (Etrepagny) (Cf. J. Havet, Bibliothèaue de l'Ecole des Chartes, 1890), on atteint le chiffre de 36 villas, très probablement inférieur à la réalité. Les noms français des villas sont la plupart dans Doublet.
(1) "La foire de Saint-Denis devint très cc.eore: les marchands s'y rendoient, non seulement de toutes les provinces de France, mais encore des pays étrangers, de Saxe, de Hongrie, de Lombardie, d'Angleterre, d'Espagne et des autres royaumes. » (Dom Félibien, Histoire de l'Ahhayc de Saint-Denis, p. 14.)
(2) Cf. Gesta Dagoberti, c. XVIII et XXXIV; D. Bouquet, t. II, p. 584 et 588.
(3) Cf. Vita sancti Eligii, lib. I, c. 32; Migne, t. LXXXVII, col. 504.
(4) Cf. Gesta Dagoherti, c. L; D. Bouquet, t. II, p. 594.
(5) Chroniques de Saint-Denis, lib. V, ch. 20; D. Bouq.. t. III, p. 302. Cf. etiam Gesta liegum Francorum, lib. IV, c. XLI; D. Bouq., t. III, p. 138; Gesta Daçoherti, c. L, D. Bouq., t. II, p. 594.
que sainle Bathilde et saint Genès furent parmi les conseillers qui inspirèrent le roi en cette affaire. L'abbé et les moines de Saint-Denis ainsi dépouillés furent amplement dédommagés, car l'évéque de Paris, saint Landry, leur accorda, à la sollicitation du roi, le privilège de l'exemption, que confirma, en 654^ un diplôme royal (1).
La situation canonique des monastères n'était pas réglée comme elle l'est depuis des siècles. Elle variait avec les régions, et, dans une même contrée, au hasard des circonstances ou de la volonté des fondateurs et des évoques. Les premiers moines, laïques pour la plupart, étaient à l'égard des chefs de l'Église comme les simples fidèles dont ils ne se distinguaient que par une vie plus austère, séparée du monde, enclose dans les limites du monastère ou perdue au fond des solitudes. L'entrée des clercs dans les communautés, l'élévation des moines aux ordres sacrés, ouvrirent les portes du cloître aux évéques dont la juridiction atteignait les moines clercs et, pnr eux, les monastères. D'inévitables conflits surgirent.
Au milieu du cinquième siècle, Fauste, abbéde Lérins, présenta aux Pères du troisième concile d'Arles une requête contre les prétentions de son évêque, Théodore de Kréjus (2). Le concile marqua ainsi les confins des deux puissances : seul l'évéque de Fréjus ordonne les moines de Lérins et donne le saint chrême; quand il y a lieu, il confirme les néophytes; sans sa permission aucun clerc étranger n'est admis aux fonctions sacrées,
(1) Saint Landry fut évêque de 653 à 656. L'Eglise de Paria célèbre sa fête le 10 juin.
(2) Le monastère de Lérins fut fondé au commencement du cinquième siècle ou peut-être dès la fin du quatrième par saint Honorât dans l'île de Lérina qui porte aujourd'hui le nom du saint. La règle bénédictine y fut introduite au septième siècle. L'abbaye de Lérins, réduite à 4 ou 5 religieux, supprimée par Pie VI en 17B7, a été restaurée en 1869 par une colonie de Cisterciens de la congrégation de Sânanque.
38 cuAi'iïRii: IV
ou même à la communion. D'autre part, l'autorité abbatiale s'étend sur tous les laïques du monastère ; l'évêque ne s'arrogera aucun droit sur eux; il ne les élèvera pas à la cléricature sans la volonté de l'abbé. Cela est conforme à la raison et à la religion, ajoutent les Pères du concile, car les clercs par l'ordination doivent à l'évêque l'obéissance convenable, tandis que les laïques ne sont soumis qu'au supérieur qu'ils ont librement choisi (1).
Écho des traditions monastiques, le concile d'Arles règle de la sorte les rapports qui uniront longtemps les établissements religieux à la hiérarchie ecclésiastique. Un efïort constant de l'épiscopat resserre les liens, rattache les phalanges de moines aux troupes éparpillées de l'Église séculière, courbe sous la main des pontifes les crosses abbatiales.
Ainsi cinquante ans après le concile, le droit se jirécise encore; nul monastère, si humble soit-il, ne se fonde sans la permission de l'évêque (2), et, tous les ans, sur son ordre, les abbés du diocèse se réunissent en synode pour y traiter des afiaires de l'ordre monastique (3).
(1) « ....ut clerici, atque altaris miniatri a nuUo, niai ab ipso fepiscopo), vel cui ipse injunxerit, ordinentur: chriama nonnisi ab ipso speretur : neophyti si fuerint, ab eodem confirmentur : peregrini clerici absque ipsius prœcepto in communionem, vel ad ministerium, non admittantur. Monasterii vero omnis laica multitudo ad curam ahbatis pertineat: neque ex ea sibi episcopus quidquam vindicet, ant aliquem ex illa clericum, nisi abbate petente, praesumat. Hoc enim et rationis et religionis plénum est, ut clerici ad ordinationem episcopi débita subjectione respiciant: laica vero omnis monasterii congregatio ad solam ac liberam abbatis proprii, quem sibi ipsa elegerit, ordinationem, dispositionemque pertineat. » (Conc. III. Arelat., Mansi, VII, c.908.)
(2) «■ Monasterium novum, nisi ab epiacopo aut permittente, aut probante, nullus incipere, aut fundare praesumat... » (Conc. Agathense [Agde] a. 506. can. XXVII et LVIII. Mansi t. VIII. p. 329 et 334. Cf. Conc. Epaonen; a. 517, can. X, Maaaaen, Concilia aevi Merovingici, p. 21.)
(3) >< Abbates pro bumilitate religionis in epiacoporum poteatate consistant et si quid extra regolam fecerint, ab episcopis corrigantur; qui semel in anno, in loco ubi episcopua elegerit, accepta vocatione conveniant. » (Conc. Aurel. a. 511, can. XIX, Maassen, Conc. Merov., p. 7.)
Sous le gouvernement des premiers mérovigiens la puissance épiscopale étend ses prises, entreprend sur la discipline et, discrètement d'abord, envahit le temporel. Elle corrige les abbés coupables et les dépose (1): elle leur interdit de vendre les biens des monastères sans son consentement (2). Mais son autorité déjà lourde devient odieuse quand l'évêque viole le droit d'élection des moines, accepte des présents, livre la charge abbatiale au plus offrant, révoque sans motif suffisant les supérieurs, ou profite de leur mort pour aliéner et dissiper le patrimoine monastique (3), quand enfln il excommunie l'abbé, le moine, l'agent du monastère, qui, sans sa permission, recourt au roi et réclame justice contre ses envahissements (4).
Ainsi la charte concordataire qui unit moines et évêques depuis le troisième concile d'Arles n'est plus qu'un parchemin surchargé d'additions et de ratures, troué, déchiré en maint endroit. Il faut rendre cette justice aux évêques que leurs propres assemblées, les
(1) « Abbas si iu culpa repperiatur aut fraude et innocentem se adserens ab epiecopo suo accepere noluerit successorem, ad metropolitani judicium deducatur. » (Conc. Epaonense, c. XIX, Maasaen, Conc. Mer., p. 24. Cf. étiam Conc. Aurel., can. XXI, ibzd., p. 64; Conc. Arel V., c. III, ibid., p. 119.)
(2) « ... Similis Quoque de venditionebiis, quas abbatea facere praesumserint, forma servabitur, ut quidquid sine episcoporum notitia vinditum fuerit, ad potestatem episcopi revocetur. » (Conc. Epaonense, can. VIII, ihid., p. 21. Cf. Conc. Aurel., c. XXVI, ihid., p. 81; conc. Aurel. (541), can. XI, ihid., p. 89.)
(3) Il Ut episcopus nec abbatem, nec archipresbyterum sine omnium Buorum compresbyterorum et abbatum concilie de loco suo praesumat ejecere neque pcr premium alium ordinare niei facto concilio tam abbatum quam presbyterorum suorum... » (Conc. Turon., can. VII, ihid., p. 124. Cf. etiam Conc. incerti loci, can XI, ihid., p. 195.)
« Ut defuncto presbytère vel aljbate niliil ab episcopo auferatur vpI archidiacono, vel a quemcumque de rébus parrochiœ, exinodotie vel monasterii aliquid debcat minuere. » (Conc. Cabilon. c. VII, ibid., p. 210.)
(4) •' Ut abbatis vel monachi aut agentea monasteriorum patrocinia secularia penitus non utantur nec ad principes presentia sine episcopi sui permisso ambulare non audiant. Quod si fecerint, a suis episcopis excommunicentur (Conc. Cabil. can. XV, ibid., p. 211).
flO ClIAl'll'KE IV
conciles, prirent la défense des monastères contre les prétentions des prélats ambitieux ou dominateurs. C'est, en effet, par leurs décisions, leurs canons, que l'histoire reconnaît et les raisons légitimes de leur intervention et l'abus qu'on en fit.
Aussi bien l'action épiscopale provoqua la réaction monastique. Les abbés revendiquèrent les droits anciens. Pour les reconquérir, un moyen s'offrait à eux, le privilège. C'était contre les empiétements des fonctionnaires royaux le remède ordinaire, la panacée. Du haut en bas de l'échelle sociale tout le monde y recourait; les abbés firent comme tout le monde. Les chartes d'exemption accordées par les évèques de bonne grâce ou autrement rappelèrent les règles fixées à Arles et en dépassèrent la portée bien souvent.
Il en advint ainsi aux moines de Saint- Denis. Le privilège consenti par saint Landry est perdu. Celui qu'on lit sous son nom dans les Diplomaia n'est pas authentique (1). Il est donc impossible d'en savoir l'étendue; mais deux documents, la confirmation qu'en fit Cîovis II et la formule d'exemption conser\ée par le moine Marculfe, permettent d'en tracer à peu près les limites (2).
Dès le début de cette formule s'accuse la tendance générale des monastères à solliciter l'exemption de l'autorité diocésaine comme l'ont obtenue Lérins, Saint- Maurice d'Agaune, Luxeuil (3). L'évêque se réserve le
(1) Pardessus, Biplomata, n' 320; t. II, p. 95.
(2) Le moine Marculfe est contemporain de sainte Bathilde, semble-t-il. Il a dû fréquenter le Palais, peut-être y pratiquer. Son ouvragre offert à saint Landry (papae Lauderici), é\éqde de Paris, selon la plupart des érudits français, contient, dans une première partie, les formules des actes royaux et officiels, dans la seconde, celles des actes privés. La compilation de Marculfe devint le formulaire officiel des premiers Carolingiens, Pépin et Charlemagne.
(3) Le monastère de Saint-Maurice d'Agaune est contemporain de Lérins et de Ligugé. Le « laus perennis », psalmodie perpétuelle.
NAISSANCE DE CLOTAIRE lll 61
droit d'ordonner les sujets de l'abbaye, de bénir les autels, de donner le saint Cbrême et de promouvoir les abbés librement élus par les moines, sans aucune rétribution. 11 reconnaît n'avoir aucune autre puissance sur le monastère, ses biens, ses sujets, ses domaines, ses livres, ses vases sacrés, ses ornements. Il n'entre dans les limites du monastère que sur la demande des moines. S'il y vient pour quelque fonction liturgique, il se retire après l'office et une « simple et sobre bénédiction », c'est-à-dire un modeste repas ; il n'exige rien de plus pour ne pas troubler la paix du cloître et la solitude des moines. Enfin il conserve le droit de châtier les religieux lièdes ou déréglés si l'abbé ne réussit pas à les corriger(l).
Ces dispositions ordinaires des privilèges d'exemption furent, sans doute, celles de la charte perdue de saint Landry. Le diplôme de confirmation donné moins de deux ans après par Clovis II qui atteste l'existence de cette charte passe sous silence les clauses d'ordre spirituel ou ecclésiastique. Il interdit aux évêques de Paris et à leurs délégués de vendre ou d'échanger sans le consentement de la communauté les villas, les esclaves, les vases sacrés, les ornements liturgiques; en un mot, tous les biens temporels (2).
Souvent le roi promulguait les privilèges qu'il accor-
y fut établi sous le roi Sigismond. En 824, des chanoines séculiers remplacèrent les moines; un chapitre régulier leur fut ensuite substitué au XII* siècle. Napoléon I" unit ce chapitre à la communauté du Grand-Saint-Bernard. Depuis lors les chanoines de Saint- Bernard de Menthon résident à Saint-Maurice. Leur abbé est de droit évêque de Bethléem « in partibua » en vertu d'un décret de Grégoire XVI (3 juillet 1840).
L'abbaye de Luxeuil, fondée par saint Colomban en 590, reçut la règle bénédictine sous l'abbé saint VValdebert (629-670). Elle embrassa la réforme, en 1634, dans la congrégation bénédictine de Saint-Vanne.
(1) Marculfi. Formula, lib. I, 1; Migne, t. LXXXVII, col. 698; Rozière, n^ 574; t. II, p. 729.
(2) Pardessus, Diplomata, n' 322, t. II, p. 98.
dait dans des assemblées d'évêques et de grands convoqués à son gré et selon les nécessités de l'État, ce que note soigneusement le chroniqueur de Saint-Denis, traduisant les Gesla Dagoberti : « Lonc tans après asembla li Rois Loys les barons et les evesques de son roiaume en la vile de Clichi el siezeme an de son règne pour trailier des communes besoignes du roiaume (1). » Les « barons » du moine chroniqueur ne sont pas les seigneurs féodaux que l'Europe connaîtra trois siècles plus tard, mais les grands, les fonctionnaires publics : palatins, ducs et comtes; tous à la nomination du roi et dans sa main. Le roi les mande auprès de lui, dans quelque villa, pour prêter serment dans des circonstances solennelles (2), régler les affaires importantes des provinces (3), notifier ses ordres et les actes officiels de sa chancellerie. Ce n'est ici ni la lointaine assemblée nationale des Germains signalée par Tacite (4), ni le parlement moderne représentant la nation, faisant les lois, établissant le budget, limitant le pouvoir exécutif; c'est le conseil des palatins, plus ouvert, et dans lequel, à côté des évêques, les ducs et les comtes qui gouvernent les provinces prennent place, signalent les besoins et les
(1) Cf. Chroniques de Saint-Denis, 1. V., c. XXI; D. Bouquet, t. III. p. 302.
« Succedente vero tempore, XVI. anno regni sui Hludowicus rex Clippiaco residens, convocatis pontificibus, nec nou et regni primoribus, regio stemmate ex more comptua, inter ceteras principalium rerum actiones, ob cjuas pro salute regni tractandas optimates, ut diximus, congregaverat... » (Gesta Bagoljerti, c. LI, D. Bouauet. t. IL p. 595.)
(2) Chronic. Fredeg, 1. IV, c. 56, 76; D. Bouq., t. II, p. 435 et .-.^; .V. G. n.. Script., t. IL p. 148. 159.
(3) Chronic. Fredeg. l. IV, c. 44, 55, 90; D. Bouq., t. II. p. 431, 435 et 447; Script., t. IL p. 143, 148 et 166.
(4) « De minoribus rébus principes consultant, de majoribus omnes; ita tamen, ut ea quoque, quorum penea plebem arbitrium est, apud principes pertractentur. Coeunt, nisi quid fortuitum et subitum incidit, certis diebus, quum aut inchoatur luna aut impletur... » (Tacite, Germania, c. XL)
réclamations de leurs administrés et donnent, par leur nombre, plus de solennité à l'expression des volontés royales.
Entre autres affaires, l'assemblée réunie en 654, dans la villa de Clichy, eut à expédier et à contresigner le diplôme de confirmation fait en faveur de l'abbaye de Saint-Denis. Clovis II, le front ceint de la couronne royale, fit, en forme de discours, semble-t-il, la lecture des privilèges accordés à l'abbaye et énumérés dans la charte que les évêques et les grands signèrent avec lui (1).
Au milieu de ces manifestations de l'autorité souveraine, Bathilde n'apparaît pas; son nom ne se lit pas dans les actes publics comme plus tard pendant son gouvernement personnel, toutefois son influence est là, car on la reconnaît partout où la charité et la piété royales se répandent en bienfaits et en bonnes œuvres. D'ailleurs la reine est alors tout entière aux préoccupations et aux joies de sa première maternité. Tandis que la famine sévissait, que le roi s'appauvrissait à soulager son peuple, la prédiction de saint Èloi s'était accomplie : Bathilde avait donné un fils à Clovis II, en 652, l'évêque de N'oyon l'avait porté sur les fonts et nommé Clotaire (2).
(1) Parmi les quarante-sept signataires du diplôme de Clovis II, on peut remarquer saint Ennemond, saint Eloi, saint Landry, le référendaire Beroalde, qui a dressé l'acte, Bobo, Warnachaire, Ebroin, etc. Le diplôme est du 22 juin 654.
(2) « Nam et regina filium protulit, et Eligius eum filiolum habuit, ac nomen Lotharius, quod dudum indiderat vocitavit. » (Vita Eligii, lib. II. c. 31 ; Migne, t. LXXXVII. col. 560; M. G. H., Script., t. IV. p. 717.
LE COXCILK DE CHALON-SUR-SAONE
Naissance de Cliildéric et de Thierry. — Paiï du royaume. — Le concile d'Orléans. — Celui de Chàlon-sur-Saônc convoqué par Clovis II. — Puissance des évêques. — Intervention des rois francà dans les élections épiscopales. — Résistance de l'Église des Gaules.
— Le concile défend d'élire en même temps deux évêques pour un même diocèse. — Les conciles mérovingiens. — La simonie
— L'intervention du pape saint Grégoire le Grand. — Les mœurs du clergé : clergé marié, clergé célibataire. — La formation cléricale. — Les règles de prudence prescrites par les conciles.
La naissance de Clotaire fui suivie de celle de Childéric en 653, et, l'année suivante, de celle de Thierry. Bathilde et Clovis étaient désormais rassurés : le sceptre de Neustrie ne passerait pas aux mains des rois austrasiens. Bien plus, dix ans après, Childéric devint roi d'Austrasie. Mais en ce temps la politique pacifique de Sigebert III et de Clovis II laissait les royaumes francs dans une tranquillité profonde, troublée seulement par quelques guerres de frontière (1). Telle paraît être, en
(1) En 641, le duc Eodolphe de Thuringe s'était révolté contre le roi d'Austrasie et depuis lors il ne reconnaissait que nominalement l'autorité de Sigebert. (Cf. Chronic. Fredeg., cap. LXXXVII. D. Bouquet, t. II, p. 446; M. G. H.. Script., t. II, p. 164.)
eflet, l'expédition de Clovis II contre les Gascons, à peine connue par la mort d'un « nourri » du roi, Amalbert, fils de saint Germer, ancien palatin de Dagobert et fondateur de Fabbaye de Flay (1).
Aussi les événements du règne de Clovis II sont-ils peu nombreux et de ceux qui s'accordent mal avec le tumulte des guerres et les discordes politiques : deux fois, en moins de quinze ans, les églises du royaume tinrent leurs assises.
Une première fois, pendant la minorité du roi, à une date qu'il faut placer entre les années 639 et 641, le gouvernement provoqua la tenue d'un concile pour juger un hérétique étranger qui troublait le diocèse d'Autun. Rien n'est resté des actes de ce concile réuni à Orléans, ni le nom de Ihérétique, ni la moindre indication sur la nature de son erreur ; seul le souvenir de sa condamnation communiquée à toutes les cités du royaume a été conservé par l'auteur de la Fie de saint Eloi (2).
Le second concile assemblé à Chalon-sur-Saône à une date incertaine, entre 639 et 654, jette une vive lumière sur l'état de l'Église gallo-franque au temps de sainte Bathilde (3). Candericus, évêque de Lyon et métro- Ci) Saint Germer était marié. Suivant nn nsage assez fréquent au moyen âge, il avait, du consentement de sa femme et après avoir réglé l'avenir de ses enfants, embrassé la vie monastique. La Vie de saint Germer est le seul document qui mentionne l'expédition de Clovis II contre les Gascons. (Vita sancti Geremari, c. 18; Mabillon, A A. SS. 0. S. B., sœc. 11% p. 460.) Flay est devenu Saint- Germer (Oise).
(2) Vita Eligii, lib. I, cap. 35; Migne, t. LXXXVII, col. 506-507; M. G. E.. Script., t. II, p. 692.
(3) l^a date exacte du concile de Chalon n'a pas été déterminée. « L'Art de vérifier les dates » (édit. Paris, 1770, p. 187) la met au 25 octobre de l'année 643 ou 644; Mansi (Conciliorum collect., t. X, p. 1189) la recule jusqu'à l'année 650. C'est l'opinion acceptée par Mgr Duchesne (Fastes épiscopaiix de l'ancienne Gaule, t. I, p. 352) ; Maassen iConc. Merov., p. 208) la laisse flotter entre l'année 639. première du règne de Clovis. et l'année 654 où eut lieu l'assemblée de Clichy à laquelle assistèrent plusieurs snccessenra des Pères du concile de Chalon. M. Vacandard (Vie de saint Ouen, p. 223) serre la
66 CDAPITRE V
politain, le présida; cinq autres métropolitains et trente trois évéques y assistèrent; enfin, six prélats s'y firent représenter l,. Parmi tant de vénérables personnages, plusieurs brillaient par d'éminentes vertus qui les élevèrent aux honneurs des autels : saint Ouen de Rouen, saint Pallade dAuxerre, saint Donat de Besançon, saint Éloi de Noyon.
Tous étaient sujets de Clovis II. Sigebert III, que l'Église compte cependant au nombre de ses saints, ne laissait pas les évoques de ses États se joindre à ceux du royaume neustro-bourguignon, même quand ils étaient de la même province ecclésiastique ; tel fut le cas de saint Didier de Cahors qui reçut défense de se rendre au concile provincial convoqué par Yulfolède de Bourges, son métropolitain, parce que la cité de Bourges relevait de la couronne de Neustrie (2:. D'ordinaire les rois francs, à l'instar des empereurs chrétiens, n'intervenaient que pour la réunion des conciles de tout le royaume. Ainsi en fut-il pour le concile de Chalon (3).
A l'appel de Clovis II, quarante-cinq évéquf s, représentant à peu près les deux tiers des diocèses, se réunirent dans l'église Saint-Yincenl de Chalon. Bien plus que sous l'empire, l'intervention royale parait justifiée, car, après le roi, rien n'est aussi considérable, aussi fort que l'épiscopat. Les membres qui le composent, guides spirituels du peuple, pasteurs des âmes, successeurs des
question de plus près. Il place l'ouTerture du concile au 24 octobre de l'une des années 647. 648, 649.
(1) Cf. Maassen, Conc. Merov., p. 213; A A. SS., Februarii, t. III, p. 688; Gallia Christ., t. IV, p. 43. Voir la liste de ces prélats dans l'Appendice B.
(2) Lettre de Sigebert à Didier de Cahors. (Dom Bouquet, t. IV, p. 47.)
(3) ... es evocatione vel ordinatione gloriosisBimi domni Chlodovei régis pro zt-lo religiouis vel ortodoxa; fidei dilectione in Cabillonense urbe in eccleaia sancti Vincenti pari ter conglobati... » (Concil. Mérov., Maaasen. p. 208.)
LE CONCILE DE CUALON-SUR-SAONE !H7
apôtres, sont aussi détenteurs et administrateurs de vastes domaines et de revenus importants, chefs temporels de milliers d'hommes qui dépendent de l'Église à des titres divers. Leur puissance vient de loin, de l'origine même de l'Église, puisque dès les premiers jours les apôtres et les diacres se sont occupés du patrimoine de la société clirétienne. La propriété ecclésiastique née à Jérusalem, aux pieds de saint Pierre, grandit sous le feu des persécutions en raison des besoins auxquels elle dut pourvoir; entretien du clergé, des veuves, des orphelins, des pauvres et du culte (1). Avec les siècles les charges de l'Église se sont accrues, ses richesses aussi, et d'autant plus facilement que la loi lui a reconnu le droit d'acquérir et de recevoir des legs (2). Ainsi le patrimoine des églises des Gaules s'est constitué peu à peu par des dons d'évèques et de clercs (3), de laïques pieux riches ou pauvres (4), de rois enfin dont
(1) Actus Apost., cap. V, vers. 1 et seq.
(2) Cod, lib. I. II. 1. 13, 14. 15, etc., p. 12 et sea.
« Ut oblatioues defunctorum ecclesiis deputatae, nullorum coinpctitionibua aufereiitur prasscnti coustitutioue pi'aeatamus. « (Chlotarit constitutio, art.X; Pardessus, Viplomata, n" 165, t. II, p. 121.)
« Quœcumciue Ecclesiae vel clericis, aiit quibuslibet personis, a gloriosae memoriae praefatia principibus munificeutiae largitate coulata sunt, omni firmitate perdurent. » (Ihid., art. XII.)
(3; Les dons du clergé aux églises ont formé la très grande part du patrimoine ecclésiastique. Les évêques, fréquemment choisia dans les familles riches, devaient laisser au diocèse tout ce qu'ils acquéraient pendant leur épiscopat; la même loi réglait les biens acquis par les autres clercs dans leur ministère. (Oonc. Oartli., an. 419, can. 38; Mansi, t. IV, col. 432; Conc. Agath., an. 506, can. 48; Mansi, t. VIII, col. 333) Beaucoup léguaient, en outre, à leur église, leurs biens personnels. (Greg. Tur., Hist. Franc, lib. X, 31, p. 445 et seq.)
(4) Parmi les donations des laïques, un grand nombre, celles des moins fortunés, principalement, ne relèvent pas de la seule piété. Comme celles des grands personnages, elles se revêtent de considérations surnaturelles : l'honneur dû à Dieu et aux saints, la rémission des péchés, le salut éternel. Mais les exactions d'un fisc souvent aux abois, dur, lourd aux pauvres et aux faibles portent les petits propriétaires à livrer leurs biens à de plus puissants, à n'être plus que les usufruitiers de leur patrimoine, en un mot à sacrifier leur indépendance au profit de leur sécurité et de leur bien-être. Les églisefl et les grands monastères gagnèrent ainsi des terres con-
68 CBAPITRE V
les largesses marquent chaque page de Thisloire (1). L'évêque administre les biens du diocèse qu'il ne peut aliéner pour ne pas désorganiser les services qui en vivent (2). Nombreux sont ces services, car l'État franc, qui ne paie pas ses propres fonctionnaires, ne se charge ni de l'enlrelien du clergé, ni des édifices religieux, ni de l'assistance publique, ni de l'instruction du peuple. Des revenus de ces biens et des aumônes des fidèles l'évêque fait plusieurs paris : une pour lui et sa maison, une autre pour son clergé, la troisième pour la construction et la réparation des églises, la quatrième pour les malheureux de toutes sortes qu'il doit soulager ou entretenir (3;. Il habille et nourrit les lépreux (4); il rachète les esclaves (5;; les pauvres et les infirmes inscrits à la matricule de l'église sont à sa charge (6). A ces dépenses déjà considérables il en ajoute souvent d'extraor-
sidérables et une clientèle nombreuse. Ces donateurs devinrent, eous des noms divers, les fermiers des terres ecclésiastiques; ils furent, la plupart du temps, délivrés des charges odieuses telles que le droit de gite par l'immunité que les rois accordaient volontiers aux évêques et aux abbés aussi bien qu'aux personnages les plus influents de leurs Etats. Qu'on ajoute à cela l'autorité spirituelle de l'Eglise universellement respectée et on entreverra pourquoi tant d'hommes se mirent avec leurs biens sous la tutelle des évêquea et des abbés.
Parfois à la donation était jointe une demande de « précaire >\ c'est-à-dire, de ferme, à faible loyer, d'une autre terre, dont le rendement augmentait, doublait même, le revenu du donateur. — (tour les actes de donations, de précaires, de concessions de terres, cf. Formules de Eozière, t. I, n"' 214, 215. 217, 218, 326, 327. 328. 329. 330, 331, 332, 339, 340, 341. 342. 343. 344, 345, 349; Diplomata, t. II, n" 513, p. 463, n" 585, p. 477; Cod. Just. I, 2, 14, § 9. p. 14.)
(1) Vita sancti Eemigii; D. Bouquet, III, p. 377 D; Com. Aurelian, 511. can. 5; Maassen. p^ 4; Chron. Fredeg., 1, D. Bouquet, t. II, p. 417; Vita sanctse Balthildis, c. 7, p. 489 et seq. ; Diplomata, n° 163, 191. 271. etc.
(2) Conc. Carthag IV, can. 31 et 32, Mansi, t. li.1, col. 953 et 954 j Conc. Carth. V. can. 4. ihid.. col. 969.
(3) Conc. Aurelian., an. 511, can. 5; Maassen, p. 4.
(4) Conc. Aurel., an. 539. can. 21; Maassen, p. 107; Conc. Lugd., an. 583. can. 6. ihid., p. 154.
(5) Conc. Aurel., an. 511, can. 5; Maassen, p. 4; Conc. Matisc. an. 585, can. 5, ihid.. p. 167.
(6) Conc. Aurel., an. 511, can. 5 et 16; Maassen, p. 4 et 6; Mirac. sancti Martini, lib. I, cap. 31; Migne, t. LXXI. col. 934.
dinaires, et qui rentrent plutôt dans les attributions des pouvoirs civils; tel cet évêque de Nantes qui construit des digues (1) ou saint Didier de Cahors relevant les murailles et les fortifications de sa ville (2).
Les peuples ne sont pas surpris de l'immixtion de révêque dans les affaires temporelles de la cité; n'est-il pas depuis longtemps le chef aimé qui la défend souvent contre cet autre chef, le comte, représentant du roi, qui, lui, perçoit les impôts, distribue la justice ou la vend, lève l'armée et la commande, vit enfin et s'enrichit de sa fonction, mais aux frais des administrés?
Sous le règne de Clovis II, l'évéque est le personnage le plus important de la cité, respecté, vénéré, redouté aussi, car dans ses mains repose l'arme terrible de l'excommunication prête à frapper les rois aussi bien que leurs agents ou leurs sujets.
Avec une telle puissance il fallut compter. Les princes mérovingiens le comprirent et, dès le principe, avec une adresse inégale et des succès divers, ils intervinrent dans les élections cpiscopales. C'était une nouveauté hardie. L'empire romain, devenu chrétien, avait, d'ordinaire, laissé à l'Église le choix de ses pasteurs. Sa forte organisation, son administration vigoureuse, œuvre d'une expérience plusieurs fois séculaire, s'accordaient aisément avec une Église honorée, protégée même, mais libre dans l'État libre et bienveillant. Aussi l'Église a-t-elle conservé des jours heureux qui couronnèrent le long martyre de son enfance un impérissable souvenir. De ceslointaines fiançailles aveclÉtatellea gardé jusqu'à
(1) Fortunat., Carmina, lib. III, cap. X; Migne, t. LXXXVIII, col. 134.
(2) Vita sancti Desiderii, cap. 9; Migne, t. LXXXVII, col. 228 : " Turrea murorumque ambitu ac quadratorum lapidum compactione munivit
l'aube des temps modernes, malgré les luttes contre le rude empire germanique, le rêve du Saint-Empire, toujours caressé, jamais réalisé.
L'intervention des princes francs dans le recrutement épiscopal ne fut pas acceptée docilement par l'Église des Gaules. Si la main du fondateur de la monarchie française fut légère et discrète, celle de ses successeurs fut si lourde que les conciles ne cessèrent de réclamer la liberté des élections (1). Clotaire tenta de résoudre la difficulté. Â la suite du cinquième concile de Paris (614) qui avait rappelé la tradition ecclésiastique et déclaré derechef que l'élection de lévêque devait se faire par le clergé et le peuple avec le concours des évèques de la province, sans aucun don pécuniaire (2), Clotaire avait ajouté dans un édit célèbre : Si le candidat en est digne, il sera élu par l'ordre du prince : mais s'il est tiré du Palais il devra être recommandable par son mérite et sa doctrine (3). Ce fut là, et bien avant la lettre, le premier « article organique » de la législation ecclésiastique du royaume très chrétien.
Cependant l'intervention royale ne fut pas toujours mauvaise ; elle eut parfois de bons résultats et porta plus d'un saint sur la chaire des pontifes.
(1) Conc. Avernense, an. 535, can. 2; Maassen, p. 66; conc. Aurel., an. 549, can. 10; iiid., p. 103; Conc. Parisiense, an. 556-573, can. 8; ihid., p. 144.
(2) « Ut decedente episcopo in loco ipsiua ille Christo propitio debeat ordinari, quem metropolitauus, a quo ordinandus est, cum comprovincialibus suis, clerus vel populus civitatis illius aijsque ullo quommodo vel datione pecuniae elegeriut. Quod si aliter aut potestatis subreptioue aut quacumciue neglegentia abaque electione metropolitani, cleri consensu vel civium fuerit in ecclesia intromiseus, ordinatio ipsius secundum statuta patrnra irrita habeatur. » (Conc. Aurel., an. 614, can. 2; Maassen, p. 186.)
(3) « Ita ut, episcopo decedente, in loco ipaius, qni a metropolitano ordinari débet cum provincialibus, a clero et populo eligatur; et si persona condigna fuerit, par ordinationem principia ordinetur, vel carte, si de palatio aligitur, per meritum parsonœ et doctrinae ordinetur. " (Edictum Chlotacharii, 1; Dom Bouquet, t. IV, p. 118.)
Là reine Bathilde usera du privilège de la couronne, en dépit des conciles, et ce sera pour le bien el la gloire de l'Église; mais, en définitive, même entre les meilleures mains, l'arme était dangereuse. L'épiscopat s'en gara autant qu'il le put, car elle fut trop souvent au service de la simonie ou d'indignes ambitions.
Le concile de Chalon, à son tour, réclama contre le droit que s'arrogeait l'autorité royale; il le fit en termes me.surés, mais fermes et catégoriques : « Quand l'évéque d'une cité mourra, l'élection de son successeur ne se fera par aucun autre que les évéques de la province, le clergé et le peuple; si on fait autrement l'élection sera nulle (1). »
A l'abus de la mainmise des rois s'ajoutait quelquefois la création de deux évêques pour un seul diocèse. L'Église avait formé ses cadres d'après les divisions administratives de l'Empire et établi un diocèse par cité. Dans les Gaules, partagées en provinces et en cités, chaque cité eut son évêque; celui de la métropole, cheflieu de la province, fut naturellement le métropolitain. Parmi les causes qui produisirent à diverses époques la présence simultanée de deux évéques dans le même diocèse, il faut signaler le désir d'assurer sa succession à un candidat de son choix qui déterminait un évêque à prendre un auxiliaire et à partager avec lui les revenus de l'Église (2).
Après le Concile de Paris de 614 (3), celui de Chalon
(1) « Si quia epiacopus de quacumque fuerit civitate defunctua, non ab alio niai comprovincialibua, clero et civibua auia habeatur electio; ain aliter, hujuamodi ordinatio hirrita habeatur. » (Conc. Cabiloiieiise, an. 639-654, can. 10; Maaaaen, p. 210.)
(2) Déjà le concile œcuménique de Nicée avait décidé que certains évêques hérétiques convertis ne aéraient paa maintenua dana l'exercice de leur charge pour qu'il n'y ait paa deux évêques dans la même cité. (Conc. Nie., can. 8; Mansi, t. II, p. 680.)
(3) Conc. Pariflienae, an. 614, can. 3 [2]; Maassen, p. 186.
prohiba cette infraction à la discipline et aux traditions de l'Église, aux droits du clergé et du peuple : « Que dans le même temps, déclara-t-il, on n'ordonne, ni ne tolère deux évêques dans la même cité, et qu'on ne fasse pas un partage injuste des biens ecclésiastiques (1). » Évidemment le partage était fait au détriment des pauvres et des bonnes œuvres du diocèse.
Un autre point, dès l'abord, occupa le concile. Les Pères rappelèrent les anciens canons qui prescrivaient aux métropolitains de réunir chaque année le synode provincial (2). Une obligation analogue imposait aux évêques la tenue, au mois de mai, du synode de leurs prêtres, et, au mois de novembre, de l'assemblée des abbés (3).
En fait, les conciles provinciaux ne se tinrent pas régulièrement, car l'insistance des conciles de royaume à rappeler la loi prouve qu'elle était mal observée. La réunion des prêtres ou des abbés était beaucoup plus facile. Bien qu'on ne puisse établir dans quelle mesure les évêques réalisèrent là-dessus la pensée des conciles, un fait reste acquis, la fréquence remarquable de ces assemblées dans les royaumes mérovingiens jusqu'à la mort de sainte Bathilde : de oll à 680 plus de cinquante ont laissé leurs traces dans l'histoire. La plupart sont des conciles de royaume, quelques-uns de toute la monarchie franque; mais les synodes provinciaux et
(1) « Ut duo in una civitate penitus uno tempore nec ordinentur nec habeantur episcopi nec res ecclesiae saeva diviaione debeant partire. » (Conc. Cabil., can. 4; Maassen, p. 209.)
(2) « ... ut metropolitaui cum eorum cumprovincialibus per eingulos annos debeant in sinodali coniungi Deo propitiante concilio... ■> 'Conc. Cab., in prsef . ; Maassen, p. 208.'— Cf. Conc. Aurel an. 533, can. 2; Maassen, p. 62; an. 538, c. 1; p. 73; an. 541, can. 37 p. 95; an. 549, can. 23; p. 108; Conc. Aspasii, an. 551, can. 7, p. 114 «Jonc. Turon., an. 567, can. 1, p. 122.)
(3 Conc. Autissiodorense, an. 573-603, can. 7; Maassen, p. 180.
LE CONCILE DE CQALON-SUR-SAONE 73
diocésains y figurent à peine, car leur réunion n'a pas frappé l'attention des chroniqueurs.
La multiplicité des assemblées du clergé des Gaules, sous ces diverses formes, t'nt l'Église en haleine et la fit lutter sans relâche contre les abus les plus criants, l'achat des dignités ecclésiastiques et le désordre des mœurs.
« Que personne, évéque, prêtre, abbé ou diacre, décrètent les Pères, ne recherche désormais les ordres sacrés par des présents. Que celui qui le fait soit privé entièrement de l'honneur qu'il a osé acheter de la sorte (1).» La sanction semblait dure aux coupables, car l'habitude de se présenter les mains pleines pour les charges civiles étant ordinaire, n'était-il pas licite d'offrir des présents pour les dignités ecclésiastiques alors qu'elles procuraient à leurs titulaires, comme les fonctions civiles, des avantages temporels, pécuniaires (^)? Aussi bien était-ce la tentation à laquelle les candidats succombaient le plus fréquemment malgré les censures de l'Église (3). La simonie s'était insinuée peu à peu; elle avait si bien envahi la cour et l'Église que l'épiscopat fut parfois livré au plus offrant et que certains prélats conférèrent les ordres sacrés, argent comptant (4).
Conlrc de tels abus, l'Église des Gaules n'avait pas été
(1) " Ut nuUus episcopus neque presbyter vel abba seu diaconus per praemium ad sacrum ordinem amodo penitus non accédât. Quod qui fecerit, ab ipaa honore, Qua praemiis comparare praceumpserit, omnino privetur. » (Oonc. OabiL, can. 16; Maassen, p. 211.)
(2) Greg. Tur.. Hist. Franc, 1. IV, 42, p. 175; lib. V, 48, p. 239; lib. VIII. 18. p. 337.
(3) Conc. Aurel., an. 533, can. 3, 4, p. 62; Aurel., 549, can. 10, p. 103; Turon., an. 567, can. 28, p. 135; Conc. incerti loci, an. 614, can. 11. p. 195; Greg. Tur., Hist. Franc, lib. III, 2, p. 110; lib. IV. 35. p. 169; lib. VIII, 22, p. 339; lib. X, 26, p. 438.
(4) Greg. Tur., Uist. Franc, lib. VI, 7, p. 253; Conc. Tur., au. 567, can. 28, p. 135.
seule à combattre. Dominant les anathèmes répétés des conciles, la voix de saint Grégoire le Grand avait retenti aux oreilles des princes et des évêques prévaricateurs. Par ses lettres il avait invité Clotaire II, l'aïeul de Clovis II, à réunir un concile pour extirper 1" « hérésie simoniaque >s l'achat des dignités ecclésiastiques et des ordres sacrés. La même invitation avait été faite aux jeunes rois Théodebert et Thierry et à leur toute-puissante grand'mère, la reine Brunehaut (1).
Le Pontife romain leur rappelait aussi qu'ils devaient veiller aux mœurs du clergé : « On rapporte que quelques évêques vivent mal..., écrit-il à Brunehaut. Nous devons les punir, de peur que le crime de quelques-uns ne devienne la perte de beaucoup. Car les mauvais évêques sont la ruine des peuples. Qui donc intercédera pour les péchés du peuple si l'évêque, qui doit le faire, commet des fautes plus graves?... Il ne faut pas dissimuler les choses que nous disons parce que celui qui peut corriger le coupable et néglige de le faire se rend complice de sa faute. Pensez à votre âme; pensez à vos petits-fils, pensez à vos provinces, et, avant que la main du Créateur ne frappe, travaillez énergiquement à la correction de ces crimes (2;... »
(1) Greg. Magni, Epistolarum, lib. XI, 59, 60, 61, 63; Migne, t. LXXVII, col 1179 et seq.; ilid., 69, col 1209.
(2) « Multorum igitur ad nos relatione pervenit, quod dicere sine afflictione cordis nimia non valemue, ita quosdam sacerdotes in illis partibus impudice ac nequiter conversari, ut et audire nobis opprobrium et lamentabile eit referre... ardenter ad hsec debemus ulciscenda consiirgere, ne paucorum facinus multorum possit esse perditio. Nam causa sunt ruiuœ populi sacerdotes mali. Quis enim pro populi se peccatis intercessor objiciat, si sacerdos qui exorare debuerat graviora committat ?... Nec enim sunt dissimulanda quae dicimus quia qui emendare potest et negligit, participem se procul dubio delicti constituit. Providete ergo animae vestrae, providete nepotibus, quos cupitis regnare féliciter, providete provinciis; et priusquam Creator noster manum suam ad feriendum escutiat... » (Sancti Greg. Magni, Epistolarum XI, 69; Migne, P. L., t. LXXVII, col. 1029.
L'attention de Fépiscopat mérovingien sur ce point délicat était toujours en éveil (1). A Chalon les Pères renouvelèrent les vieilles prescriptions trop négligées : « Encore que cela ait été réglé déjà par les anciens canons, il nous plait de rappeler qu'il faut déposer l'évêque, le prêtre, le diacre qui ose vivre avec une femme, hormis celles permises par les canons, de telle sorte qu'on puisse le soupçonner d'adultère (2). »
La vigilance s'imposait d'autant plus que les évêques choisissaient leurs diacres et leurs prêtres parmi les clercs engagés dans les ordres mineurs, lecteurs, acolytes, exorcistes, dont beaucoup étaient mariés. Quand l'un d'eux était ainsi appelé aux ordres sacrés, il rompait les liens conjugaux, traitait sa femme comme une sœur et s'il agissait autrement, s'il avait des enfants, il était aussitôt privé de son office (3).
Le mariage des clercs mineurs était de toute antiquité et s'explique. La nécessité qui fit établir les premiers diacres par les apôtres, imposa la constitution d'un clergé subalterne pour le service des autels et des communautés chrétiennes. Il y eut des lecteurs, des aco-
(1) Conc. Aurel., an. 511, can. 29; Maassen, p. 8; Conc. Arvern., an. 535, can. 16, p. 69; Conc. Aurel., an. 538, can. 4., p. 74; Conc. Aurel., an. 549, can. 3, p. 101; Conc. Aspasii, an. 551, can. 2, p. 113; Conc. Tur., an. 567, can. 10, 11, p. 124; Conc. Matisc, an. 583, c. 1, 2, 3, p. 156.
(2) « Licet jam prioribus canonibus fuerat atatutum, sed tamen placuerit renovare, ut, si quia episcopus, presbyter aut diaconus, vel quicumque ex sacerdotale cataloco praeter pt-rsonas, quae in ipsiB canoiiiljus conteneîitur, cum qualiciimciue extranea muliere familiaritato habere praesumpserit, que indecora vel adulterii posait afforre suapitione, Juxta siatuta canonum ab ordine regradetur. " (Can. 3, Conc. Cabilonenae, p. 209.) Les femmes que loi? canons indiqués toléraient dans la maison des prêtres et des uiacrea étaient la grand'mère, la mère, la tante, la sœur, la nièce. (Cf. Conc. Nie, can. 3; Manai, t. II, col. 670; Conc. Lugd., an. 583, can. 1; Maaasen, p. 154.)
(3) « ... Quod si, quod Deus avertat, de eorum familiari contubernio post acceptam benedictioncm infans natus paruerit, ab offlctî gradu privetur. » (Conc. Lugd., an. 583, can. 1, Maaasen, p. 154.)
76 CDAPITRE V
lytes, des chantres, des sous-diacres pour la célébrafion des offices liturgiques, des portiers pour l'entretien et la garde des temples, des fossoyeurs pour la sépulture des fidèles. Ces humbles fonctionnaires étaient vraiment d'Église, mais gardaient leur position dans le monde : gens de métier et de boutique, artisans ou petits commerçants, qui menaient une vie édifiante, lisaient les saintes Écritures, étaient assidus aux assemblées du culte.
Dès le moment de leur inscription à la matricule du clergé, ils participaient aux privilèges du corps ecclésiastique. Aussi n'était pas clerc qui voulait. La loi romaine avait ses exigences, les rois francs s'en inspirèrent et rÉglise y souscrivit. Le concile d'Orléans de l'année 5 il décréta qu'aucun séculier ne serait admis à la cléricature sans la permission du roi ou du comte (1).
Les clercs échappaient à la juridiction des fonctionnaires royaux, relevaient de leur évêque et du roi, recevaient de l'Église une indemnité, le « stipendium », dont parle le concile de Tours, soit en espèces, soit en « précaire » par la concession d'une petite terre d'Église (2).
(1) « ... Ut nullus saecularium ad clericatus officium praesumatur nisi aut cum régis jussioue aut cum judicis voluntate... » (Conc. Aurel., an. 511, can. 4, Maassen, p. 4.)
(2) « ... presbyteris vel clero, qui etipendiis ex ipso alimento paecuntur... » (Conc. Tur., an. 567, can. 25 [24]; Maassen, p. 134.) — « Clerici... stipendia sanctis laboribus débita, ... consequantur. » (Conc. Agath., an. 506, can. 26; Mansi, t. VIII. col. 331.)
Le précaire ecclésiastique était l'abandon gratuit d'une terre d'église au profit d'un clerc ou même d'un serviteur de l'église. Son caractère essentiel était d'être temporaire. Le « précariste » jouissait des revenus du domaine tant que l^évêque le jugeait bon. A la mort du concessionnaire, ou s'il quittait le diocèse, en d'autres circonstances même, la terre revenait de droit à l'Eglise. Le précaire constituait une portion importante du traitement des clercs. Les conciles du temps, sans nommer le précaire, ont porté plusieurs décrets à son sujet. (Cf. Conc. Agath., an. 506, can. 7; Mansi, t. VIII, col. 325; Conc. Aurel., an. 511, can. 23; Maassen, p. 7; Epaon, an. 517, can. 14, p. 22; Aurel., an. 541, can 18, p. 91; Lugd., an. 567. can. 5, p. 140.)
LE CONCILE DE CUALON-SUR-SAONE 77
De tels avantages stimulaient les vocations, mais favorisaient parfois les vues humaines et intéressées. Aussi l'Église dirigeante, jalouse de l'honneur de ses membres, cherchait à reconnaître dans les candidats l'appel de Dieu, à le dégager des contrefaçons habiles, et surtout à former une élite déjeunes clercs disposés à une vie plus parfaite. A l'imitation des Églises d'Italie, le concile de Vaison, tenu en l'année 329, avait décrété que les cui'és garderaient dans leur maison les jeunes lecteurs pour le service du culte et le chant des leçons et des psaumes, pour les instruire dans la loi divine et s'en faire de dignes successeurs. Le même concile ajoutait que si l'un d'eux voulait se marier on ne devait pas l'en empêcher à cause de la fragilité de la chair (1). Évidemment le concile voyait de meilleur œil les clercs qui embrassaient résolument le célibat, la chasteté parfaite, intégrale. A l'âge requis, dix-huit ans, marque un concile de Tolède, ils faisaient leur choix (2). Ceux qui ne se mariaient pas étaient peu après, à vingt ans partois, promus au sousdiaconat; aucun n'était diacre avant vingt-cinq ans. ni prêtre ou évêque avant trente ans (3j.
Les écoles de clercs étaient nombreuses. Chaque église épiscopale avait la sienne i4). Plus humbles,
(1) Hoc placuit, ut omnes presbyteri, Qiui sunt in parrociis constituti, secundum consuetudinem, quam per totam loaliam satis aalubriler teneri cognovemus, juniores lectores, (juantoscumque eine uxoribus habuerunt, Becum in domo, ubi ipsi habitare videntur, recipiant et eos quomodo boni patres spiritaliter nutrientes psalmis parare, divinis lectionibus inaistere et in lege Domini eradire contendant, ut et sibi dignoa Buccessores provideant et a domiuo praemia œterna recipiant. Cum vero ad ostatem perfectam pervenerint, si alequis eorum pro carnis fragilitate uxorem habere voluerit, potestas ei ducendi conjugium non negetur. » (Conc. Vasenee. an. 529, can. 1; Maassen, p. 56.)
(2) Conc. Tolet., an. 531, can. 1; Manei, t. VIII, coL 785.
(3) Conc. Agathenee, an. 506, can. 16, 17; Mansi, t. VIII, coL 327; Conc. Arelat., an. 524, can. 1; Maassen, p. 36; Conc. AureL, an. 538, can. 6; Maassen. p. 75.
(4) Conc. Turon., an. 567, can. 13 [14]; Maassen, p. 125. Ce concile mentionne la « turba clericorum juniorum » de la maison épiscopale.
celles des paroisses n'ont pas laissé de Irace dans l'histoire, mais à la voix du concile de Vaison elles s'étaient vraisemblablement multipliées dans les Gaules comme en Italie. Toutes contribuèrent au bon recrutement et à la sanctification du clergé sans lui donner cependant une formation intelleetuelle bien étendue, ni littéraire. Elles avaient pour but de l'initier aux connaissances les plus répandues et de le préparer à la lecture de la Bible et des Pères. Le latin des écrivains ecclésiastiques contemporains montre que si le but fut atteint il ne fut pas dépassé.
On entrait jeune dans ces écoles, dès l'enfance souvent (1). Les clercs s'y exerçaient aux vertus de leur état. Ils faisaient à l'église les fonctions de chantre ou de lecteur; ils assistaient aux offices de jour et de nuit et servaient à l'autel (2). Les clercs restaient longtemps dans les rangs inférieurs de la hiérarchie; un prêtre, au témoignage de Grégoire de Tours, note, comme ses états de service, les obscurs labeurs oii il s'est dépensé: il a été lecteur dix ans, sous-diacre cinq ans, diacre quinze ans (3).
Une lo.igue formation, de sages lenteurs ne sont pas les seules précautions que TÉglise prend alors pour sauvegarder la vertu de ses ministres ou défendre leur réputation contre la malignité. Elle n'admet pas pour eux le « mur de la vie privée ». L'évéque loge dans sa
Les liagiographes du VU* siècle signalent les écoles épiscopales où leurs héros ont été élevés. Cf. Mabillon, AA. SS. 0. S. B., Vita Leodegarii, t. II, p. 651, n° 1. — Cf. etiam Greg. Tur., Hist. Franc, 1. VI, c. 36, p. 277.
fl) Conc. Tolet., an. 531, can. 1; ilansi, t. VIII, col. 785.
(2) Conc. Tur., an. 567, can. 19 [18]; Maassen, p. 127. L'office de nuit était célébré avant l'aurore, de grand matin; le concile l'appelle manicatio, matutina. Il est signalé par Grégoire de Tours incidemment, Hiit. Franc, lib. III, c. 15, p. 125, 1. V, 23, p. 219; Conc. Agath., an. 506, can. 30; Mansi, t. Vlll, col. 330. (3) Greg. Tur., Eist. Franc, lib. IV, c. 6, p. 145.
maison des prêlres, des diacres, des sous-diacres, les jeunes clercs de son école, tous témoins de sa conduite; souvent même quelques-uns couchent dans sa chambre (1). Quand lévêque est marié, il agit plus prudemment encore; il se garde de celle qui fut sa femme plus que de toute autre. Si, comme à Lyon, sa maison ne lui est pas interdite, sa chambre lui reste inaccessible (2). Sa réserve à l'égard de toutes les femmes sera si grande qu'aucun soupçon ne devra toucher sa réputation (3). Jamais il n'en recevra une dans sa chambre s'il n'est accompagné de deux prêtres (4).
Les évoques qui édictent pour eux-mêmes de telles ordonnances ont l'œil fixé sur leur clergé; en parlant d'eux-mêmes c'est à lui qu'ils pensent et appliquent la loi. Les archiprètres qui gouvernent les plus importantes paroisses, les diacres, les sous-diacres sont astreints aux mêmes obligations. Pour couper court aux commentaires malveillants, ils auront toujours un clerc avec eux, soit dans leur paroisse, soit à la campagne, dans leur villa (5).
Les Pères de Chalon en rappelant succinctement les règles fixées par les conciles précédents laissent entendre qu'elles étaient observées au moins dans leur esprit. D'ailleurs, Tefflorescence de sainteté qui caractérise le septième siècle et surtout le règne de Bathilde témoigne
(1) Greg. Turon., Hist. Franc, lib. VI, 36, p. ^.iL — Le mot « juniores » du latin mérovingien ne désigne pas seulement « les plus jeunes » mais aussi les « inférieurs » en général, et, dans l'espèce tous les clercs minorés.
(2) Grog. Tur., Hist. Franc, lib. IV, 36, p. 171; Conc. Aurel.. an 541, c. 17; Maassen. p. 9\.
(3) Conc. Turon., an. 567, c. 14; Maassen, p. 125; Oonc. Matisc, an. 583. can. 1 ; ihid., p. 156.
(4) Conc. Matisc, an. 583, eau. 3; Maassen, p. 156.
(5) Conc. Turon., an. 567, can. 20 [19]; Maassen, p. 127. — Ces villas étaient des propriétés personnelles ou des domaines d'Eglise tenaa en précaire.
de l'effort constant de l'Église des Gaules et du succès obtenu. A côté d'inévitables faiblesses et de quelques exemples plus scandaleux, ce siècle offrit le spectacle des plus héroïques vertus; il fut, comme l'appelle Mabillon, un siècle d'or où la plus haute perfection se cacha dans les cloîtres, au fond des solitudes, remplit la chaire des pontifes, brilla parmi les chrétiens de toute condition, dans le peuple et au Palais, et sanctifia jusqu'au trône des Mérovingiens.
LE CONCILE DE CHALON-SUR-SAONE [suite]
Di fers alnis dons le gouvernement des églises paroissiales. — Conslitiition du patrimoine des églises. — Les oratoires des -villas deviennent églises paroissiales. — L'immunité des biens d'église.
— Décret touchant les abbés et les monastères. — La -vente des esclaves hors du royaume interdite par le concile. — Les esclaves d'Eglise. — Décret sur la confession. — La pénitence publique.
— L'observation du dimanche. — Désordres dans les églises. — Jugement porté par le concile contre trois évèques.
Les Pères du concile n'avaient pas seulement à prémunir le clergé contre les morsures de l'ambition ou les surprises des sens. D'autres dangers le menaçaient. Ici, ce sont des plaideurs audacieux, d'une bonne foi douteuse, qui, avant tout jugement, envahissent les domaines de l'Église ou les pillent : « Qu'on les regarde comme les meurtriers des pauvres », concluent les Pères (1). Là, le mal est plus profond, plus enraciné, plus étendu. Des laïques mettent la main sur les biens
(1) Ut nullua ante audientia ree quarumlibet ecclesiarum invadcro aut auferre praesumat. Quocl qui feceret, ut negatur (uecator) pauperum habeatur. » (Conc. Cabil., can. 6, p. 209.)
82 CnAPITRE VI
ecclésiastiques et s'emparent du gouvernement des paroisses (1). L'abus n'est pas nouveau. Les conciles du siècle précédent, qui ont lutté sans cesse contre lui, ont essuyé plus d'une défaite, car l'épiscopat et le clergé n'étaient pas sans reproche. Avec laide des rois ou des laïques puissants dans la « mainbour » desquels ils s'étaient placés, plusieurs évêques et des clercs avaient obtenu les charges et les dignités ecclésiastiques. Ces patrons que l'Église avait toujours redoutés, contre qui elle avait souvent tourné ses foudres suivirent l'exemple de leurs protégés, prirent les biens des églises, et s'arrogèrent sur ces églises libres jusqu'alors les mêmes droits que sur les oratoires de leurs villas (2).
Ainsi l'intervention du roi et des grands dans le choix dés évêques et des titulaires des églises paroissiales ou monastiques avait entraîné des conséquences désastreuses. Les évêques aux plus mauvais jours de cette époque étaient pris d'ordinaire en dehors des rangs du clergé (3). Ces pasteurs des peuples, attirés par les richesses de l'Église, se souciaient assez peu de leur ministère; ils n'étaient pas entrés dans les bergeries du Seigneur « par la porte » ; ils avaient violé la haie et escaladé le mur (4),
Depuis le règne de Glotaire 11 et de Dagobert la situation s'était améliorée. L'épiscopat, mieux choisi, recruté parmi les clercs ou les meilleurs des palatins ainsi que la vigilance et la sévérité des conciles avaient réduit à
(1) Saeculares vero, qui necdum sunt ad clericato conversi, res parrocliiarum vel ipsas parrochias minime ad regendum debeant habere commissas. » (Conc. Cabil., can. 5, p. 209.)
(2) Couc. Arvern., an. 535, can. 4 et 5; Maassen, p. 67; Conc. Aurel., an. 541, can. 25; ihid. p. 93; Concil. Aurel., an. 549, eau. 14; ihid., p. 104; Conc. Turon., an. 567, can 25 [24], 26 [25]; ihid., p. 134; Conc. Paris., an. 556-573, can. 1, 2, 6; ihid., p. i-t^i et seq.
(3) Greg. Turou., Hi^t. Franc., lib. VI, c. 46; Arndt., p. 286.
(4) " Qui non intrat per ostium in ovile ovium, sed aacendit ttJiunde, ille fur est » (Joan., X, 1.)
merci les clercs ambitieux. Seuls les laïques restaient surlabrèche{l). Il fallut composeravec eux et abandonner à plusieurs un droit de patronage surles églises libres, assez semblable à celui des possesseurs de villas sur leurs propres oratoires. Les Pères du concile de Chalon, n'en étaient pas encore là; ils défendirent pied à pied des positions dont beaucoup étaient perdues d'avance.
Un point déjà réglé par le concile de Paris de 614 revint en discussion (2) : « Qu'à la mort d'un prêtre ou d'un abbé, l'évéque, son archidiacre ou quelque autre n'enlève rien des biens de la paroisse, de l'hospice ou du monastère. Celui qui le fera sera frappé selon les prescriptions des canons (3). » Or, le concile de 614 prononçait l'excommunication contre les coupables. La peine était grave et visait les évoques et leurs agents. Dès l'origine et pendant longtemps tous les biens des églises furent dans la main des évéques qui les administraient par leurs archidiacres (4). Les revenus en étaient distribués sous leur contrôle. Aucune église paroissiale, aucun clerc n'avaient droit aux revenus d'un domaine déterminé. Avec le temps les choses s'étaient modifiées : les biens donnés aux églises paroissiales, longtemps placés sous l'autorité immédiate de l'archidiacre, furent peu à peu attribués en partie au clergé de ces mêmes églises (o). La discipline en souffrit peut-être, car à une
(1) Conc. 8ub. Sonnatio, an. 627-630; can. 19; p. 205; Conc. Clippiac. an. 626-627, can. 21; p. 200; Conc. Latun., an. 673-675, can. 9; MaaBsen, p. 218; Conc. Burdegal., an. 663-675, can. 2, p. 215.
(2) Conc. Paris., an. t-xi, can. 10 [8]; iMd., p. 188.
(3) " Ufe dt'fuiicto preabytero vel abbate niliil ab episcopo auferatur vel archidiacono vel a quemcumque de rébus parrochise, exinodotie vel monasterii aliquid debeat minuere. Quod qui fecerit, juxta Btatuta canonum debeat cohercere. » (Conc. Cabil., can. 7ibtd., p. 210.)
(4) Conc. Agathense, an. 506. can. 22; Manai, t. VIII, col. 328; Conc. Aurel., an. 511, can. 15; Maasson, p. 6.
(5) Conc. Carpentoratense, an. 527; Maaasen, p. 41; Conc. Aurel., an. 538, can. 5, ibid., p. 74.
84 CnAPlTRE VI
époque où toute puissance venait de la terre, où la fortune mobilière n'était rien, la constitution des patrimoines particuliers rendit leurs bénéficiaires plus forts, plus indépendants de l'évêque. Vainement l'épiscopat tenta-t-il de rétablir l'ancien droit, vainement il revendiqua, à la mort du prêtre ou de l'abbé, tout ou partie des biens : la coutume avait si bien supplanté la loi qu'il en était venu à sanctionner de l'analbème la perte délinitive de ses propres droits et de l'antique forme de la propriété ecclésiastique.
En beaucoup d'endroits s'efiectuait une révolution différente qui devait aboutir à la création de nouvelles paroisses : « Plusieurs de nos frères les évéques, disaient les Pères, se plaignent de ce que le? oratoires créés depuis longtemps dans les villas des grands et dotés par eux écbappent à l'autorité épiscopale et qu'on ne laisse pas Tarcliidiacre corriger les clercs qui les desservent. Il convient de modifier cela : que l'évêque puisse donc gouverner les clercs et administrer les revenus de telle sorte que la célébration de l'office divin et du sacrifice de la Messe soit assurée dans ces oratoires. Ceux qui s'y opposeront seront excommuniés comme il a été réglé par les anciens canons (1). »
Les premiers oratoires de villas remontaient à l'époque impériale. Trop éloignés des villes ou des bourgs, les ricbes propriétaires construisaient une église sur leurs
(1) " Nonnulli es fratribus et coepiscopis nostris resedeatibua nobis in sancta sinodo in queremonia detulerunt, quod oraturia per villas potentum jam longum constructa tempore et facultatis ibidem cotlatas ipsi, Quorum villse sunt, episto])is contradicant et jam nec ipsue clericus, qui ad ipsa oraturia deserviunt, ab archidiacono cohercere permittant. Quod convenit emendare, ita dumtasat ut in potestate sit episcopi et de oramatione elericorum «t de facultatem ibidem collata, qualiter ad ipsa oraturia et offlcium divinum possit implere et sacra libamina consecrare. Quod qui contradixerit, juxta priscua canonea a communione privetur. u (Oonc. Oabil., can. 14, p. 211.)
terres. Des clercs tirés de la paroisse voisine ou présentés par le maître et acceptés par l'évêque la desservaient (1). Lieu consacré, livré au culte, Toratoire était sous la juridiction épiscopale, mais il appartenait à un laïque qui assignait quelques-uns de ses « manses » à l'entretien du clergé et aux frais du culte ; il était en même temps profane et sacré, séculier par nature et d'Église par grâce. Le régime en était donc essentiellement diflérent de celui des autres églises, cathédrales, paroissiales, monastiques. Les clercs attachés à son service se trouvaient sous l'autorité de deux chefs, l'un temporel, présent d'ordinaire, auquel il fallait plaire : l'autre spirituel, toujours éloigné, qui donnait la juridiction ou la retirait : situation délicate, épineuse pour les clercs, nid à procès pour tous. Aussi les conciles légiférèrent, menacèrent, excommunièrent (2). C'était inévitable.
■ L'oratoire fut d'abord une simple chapelle. On n'y administrait ni le baptême, ni la pénitence. Quand il renfermait les reliques d'un saint, la paroisse voisine y déléguait des clercs pour le chant de l'office (3). Puis il y eut des villas assez pourvues de gens d'Église pour suffire à la célébration de l'office canonial. L'évêque avait l'œil attentif à leur recrutement; il interdisait l'introduction de clercs étrangers au diocèse sans son autorisation (4). D'ailleurs nul prélat n'avait le droit d'agréger à son clergé les clercs d'un autre évêque à son insu (5). La
(1) Conc. Epaon., an. 517, can. 25; Maassen, p. 25; Conc. AureL, an. 541, can. 7. p. 89.
(2) Conc. Araus., au. 441, can. 10; Mansi, t. VI, col. 437; Conc. Arelat., an. 452, can. 36; Mansi, t. VII, col. 883; Conc. Agath., an. 506, can. 21; Mansi, t. VIII, col. 328; Conc. Aurel., an. 511, eau. 17; Maassen, p. 6; Conc. Epaon et Aurel., ut supra.
(3) Conc. Epao:i., an. 517, can. 25; Maassen, p. 25.
(4) Conc. AuroL an. 541; can. 7; ibid, p. 89.
(5) Conc. Arelat., an. 554; can. 7; il>id, p. 119; Conc. Cabil., an. 639-654; can. 13; ibid, p. 211.
juridiction de l'évèque du lieu s'étendait sans conteste sur tous les clercs de villas, même quand ces domaines appartenaient à un autre prélat (1). L'archidiacre, qui joignait à l'administration des biens du diocèse la surveillance du clergé, avait ainsi la haute main sur ces clercs, souvent mal disposés à l'égard de l'autorité spirituelle : le concile leurrerait en mémoire la loi trop oubliée.
Les liens qui unissaient l'oratoire rural à l'église paroissiale se rompirent peu à peu; ici très tôt, ailleurs plus tard (2). Assez lâches en temps ordinaire, ils se resserraient à certains jours et ramenaient les fidèles et les clercs des villas au centre paroissial ou à l'église cathédrale aux fêtes de Noël, de l'Epiphanie, de Pâques, de l'Ascension, de la Pentecôte, de la Nativité de saint Jean-Baptiste (3). Quand les revenus des « manses » et les offrandes des fidèles furent suffisants et que l'évèque le jugea bon, les attaches se brisèrent tout à fait : l'oratoire de la villa devint église paroissiale. Tout y avait concouru : la volonté des possesseurs du sol, le désir des fidèles, tenanciers du domaine, les aspirations des clercs, l'esprit du temps qui portait à la constitution de groupes petitS; resserrés, mais indépendants, le plus possible, enfin le zèle et la clairvoyance des prélats.
L'Église gallo-franque avait à se prémunir contre ceux qui administraient la justice aussi bien que contre ceux qui la violaient. Les comtes, les agents royaux qui agissaient sous leurs ordres voyaient avec peine les églises, les monastères, les grands propriétaires
(1) Conc. Araus., an. 441, can. 10; Mansi, t. VI, col. 437; conc. Arelat., an 452, can. 56; ihid, t. VII, col. 882; Conc. Aurel., an. 511, eau. 17; Maassen, p. 6.
(2) Le concile d'Orléans de 541 mentionne les paroisses établies dans les villas des grands. Conc. Aurel., c. 26; Maassen, p. 93.
(3) Conc. Agath., an. 506, can. 21; Mansi, t. VIII, col. 328. — Cf. etiam Conc. Arvern., an. 535, can. 15; Maassen, p. 69.
échapper à leur juridiction, par l'immunité, pour ne relever que du roi (1). C'étaient autant de profits perdus, d'honneurs supprimés, de puissance anéantie. A la vérité, ils avaient tout fait pour aboutir à ce résultat : contre leurs exactions, l'immunité était le seul rempart edicace. Encore les voyait-on de temps en temps entrer dans les domaines de l'Ëglise et en sortir excommuniés. « 11 est parvenu à la connaissance du saint concile, disaient les Pères, que, malgré l'ancienne coutume, les juges publics (comtes et agents royaux) font ce qui n'est permis qu'aux évêques : ils parcourent les paroisses et les monastères malgré le clergé et les abbés qu'ils contraignent à les recevoir et à les nourrir, ce qui est contraire aux canons. Aussi nous avons décidé à l'unanimité de corriger et de séparer de la communion de tous les évêques ceux qui sans invitation des abbés ou des archiprêtres entreprendraient quoi que ce soit dans les monastères ou les paroisses (2). »
(1) Le concile d'Orléans de 511 (can. 5; Maassen, p. 4) signale lea immunités accordées aux églises.
Le diplôme d'immunité est un acte royal, officiel, un « précepte» rédigé dans les bureaux du Palais, signé du roi et du référendaire, scellé dans les formes. L'immunité est toujours une faveur sollicitée par une église, un monastère, un laïque puissant. {Marculfi Formula;, I, 3, 14, 15, 17, etc.; Kozière, 16, 147, 148, 152). Elle est accordée au solliciteur, non à ses biens directement, elle est individuelle. Le texte marque qu'elle est perpétuelle; en fait, on la renouvelle à chaque règne et à la mort du concessionnaire.
L'immunité interdit aux fonctionnaires l'entrée des domaines de l'immuniste pour y juger les procès et en percevoir les honoraires, y exiger le droit de gîte, les prestations, y prendre des répondants (c'est-à-dire des hommes assez qualifiés pour répondre sur leurs biens d'un accusé laissé en liberté), y toucher enfin des redevances dues au fisc remises directement au roi par le bénéficiaire quand l'acte d'immunité n'en marque pas l'abandon pur et simple.
(2) « Pervenit ad sancta synodo, quod judices publie! contra veternam consuetudinem per omnes parrochias vel monasteria, quas mos est episcopis circuire, ipsi inlicita praesumptione videantur discurrere, etiam et clericus vel abbatis, ut eis praeparent, invitus atque districtus ante se faciant exhibere, quod omnimodis nec rcligione convenit nec canonum permittit auctoritas. Unde omnes unianimiter censuemus sentientis, ut deinceps debeant emendare et, si praesumptione vel potestate, qua pollent, excepto
Les comtes qui gouvernaient les cités, cest-à-dire des régions vastes comme nos départements, les hauts fonctionnaires voyageaient avec un équipage nombreux que les habitants devaient nourrir et loger. C'était le droit de gîte, souvent exercé impitoyablement et que chacun cherchait à éloigner de soi et de ses terres. L'jmmunité y pourvoyait. L"Église y joignit l'excommunication, l'arme redoutée dont elle se servait contre les laïques rapaces ou oppresseurs, le remède efTicace qu'elle administrait aux clercs et aux moines en mal d'honneurs et d'indépendance.
Ainsi en usa-t-elle avec les abbés qui, malgré leur évêque, recouraient à la protection, à la « mainbour » des rois et des grands pour soustraire leurs monastères à la puissance épiscopale, au risque de tomber sous un joug plus onéreux (1).
D'ordinaire, l'autorité de l'abbé et de l'évêque suflisait au maintien de l'ordre dansées asiles de la prière, du travail et de la pénitence. Mais quand eux-mêmes étaientla causedumal, forceétait d'en appeler à la juridiction supérieure des conciles. Souvent le trouble venait de l'établissement de l'abbé, tantôt élu par la communauté, tantôt nommé par lévêque qui choisissait un de ses clercs au lieu d'un moine (2). Parfois aussi un monastère était gouverné en même temps par deux abbés dont l'un
invitatione abbatis aut archipresbyteri in ipsa monasteria vel parrochias aliçiuid fortasse praesumpserint, a communione omnium sacerdotum eos convenit seciuestrare. » (Conc. Cabil., can. 11; Maassen, p. 210.)
(1) «Ut abbatis vel monachi aut agentes monasteriorum patrocinia secularia penitus non utantur uec ad principes presentia sine episcopi sui permisse ambulare non audiant. Quod si fecerint, a suis episcopis excommunicentur. (Conc. Cabil., can. 15; Maassen, p, 211.)
(2) « De his vero clericorum personis, quae de civitatinsis eccle- Biae offlcio monastiria, deiocesis vel basilicas in quibuscumque locis positas... suscipiunt ordenandas... » (Conc. Aurel., an. 538, can 21 [18]; Maassen, p. 79.)
LE CONCILE DE CUALON-SUR-SAON'E 89
n'élait pas toujours le coadjuteur de l'autre; et c'était là « l'occasion, disaient les Pères, de divisions scandaleuses enlre les moines (1) ».
Le concile ne se borna pas à légiférer sur les obligations des évéques et des clercs, des abbés et des moines, à frapper d'excommunication les envahisseurs des biens d'Église, il fit un décret en faveur des plus humbles de ce temps, les esclaves, et travailla à la correction des mœurs du peuple chrétien.
Dans le neuvième canon, les Pères déclaraient que « c'est faire œuvre de piété et de religion que de racheter les âmes de l'esclavage. C'est pourquoi le saint concile décrète qu'on ne doit vendre aucun esclave hors des frontières du royaume, de crainte qu'à leur captivité s'ajoute la servitude judaïque (2). » Car il arrivait souvent aux Juifs possesseurs ou marchands d'esclaves, de les convertir à leur religion ou seulement de les circoncire malgré les lois impériales et les décisions conciliaires (3).
C'est le seul abus qu'attaquaient les Pères. L'emphase du début promettait un décret plus libéral, mais l'Église n'est pas révolutionnaire. Entrée tard dans le vieil édifice social où vivait depuis des siècles le monde romain, elle ne s'exposa pas au danger d'en ébranler les
(1) " Ut duo abbates in uno mouasterio esse non debeant, ne 8ub obtentu potestatis semultas inter monachus et Bcandalum non generetur; verum taraen si quislibet abba sibi elegerit successore, ipsi, qui elcgitur, de facultatis ipsiua monasterii ad regendum nullam habeat potestatem. <> (Conc. Cabil., can 12; ihid, p. 211.)
(2) " Pietatis est maxime et religionia intuetua, ut a captivitatis vincolo anime a chrietocolia redemantur. Unde sancta synodus nuscetur cenauiase, ut nullus mancipium extra flnibus vel terminibus, ciui ad regiium domni Chlodovei régis pertinent, penitus non del)eat vcnumdare, ne. quod absit. per taie commertium aut captivitatis vinculum, vel, quod pejus est, Judaica servitute mancipia Christiana teneantur inplicita. » (Conc. Cabil., c. 9; p. 210.)
(3) Conc. Aurel., an. '541. can. 31, p. 94; Matisc, an. 583, can. 17. p. 159.
90 CUAPITRE VI
bases sous prétexte de rendre justice aux esclaves qui en occupaient d'ordinaire le's parties basses, le soussol. Elle fit ce qui était pratique et sage, elle assainit le logement, y répandit l'air, la lumière, la chaleur; elle voulut que l'esclave, égal à son maître dans l'ordre surnaturel, eût sa part de joies honnêtes et de bien-être, et elle y réussit assez pour que beaucoup d'hommes libres cherchassent sous la domination des églises et des monastères la sécurité qui leur manquait dans l'indépendance et parmi les libertés et les licences du temps (1).
Le fait est remarquable; il révèle le changement opéré sous l'influence des doctrines égalitaires de l'Église, et la pression des lois impériales, par l'effort de la coutume qui naturellement adoucit les situations dures ou tendues, enfin par les conditions économiques qui réclamaient impérieusement l'esclavage mais l'amélioraient en attachant l'esclave, le serf, à la terre qu'il cultivait, à la maison qui l'abritait et en assurant son existence contre les coups de la fortune.
L'Église n'a touché qu'avec discrétion à cette institution; elle en a poursuivi les abus, mais elle ne l'a pas condamnée, parce que, en elle-même, elle n'est pas condamnable (2).
(1) Rozière 47, etc. Voir, plus haut, chap. I".
(2) Pour apprécier les actes de l'Eglise et des hommes en général sur ce point et à cette épociue il faudrait les étudier avec une mentalité autre que la nôtre, et, à la lumière des documents, des lois, de l'histoire, vivre avec eux, regarder où tendaient leurs aspirations et comment ils cherchaient à résoudre le problème de la meilleure existence possible. Etant donnés les idéea, le milieu, les conditions matérielles de la vie, la distribution du sol et des richesses, l'état du commerce et de l'industrie, toutes choses si différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, ils ne pouvaient désirer une solution telle que nous la formulerions pour nous.
A l'indépendance, aux profits aléatoires du service militaire interdit aux serfs, aux libertés civiles et politiques d'alors, lea contemporains de la reine Bathilde préféraient souvent la sécurité qui manquait aux petits iiropriétaires libres, la certitude de vivre et de mourir chez soi, fallût-il pour cela assujettir sa per-
lE CONCILE DE CUALON-SUR-SAONE 91
Comme tous les possesseurs du sol, elle eut ses esclaves qu'elle tint à conserver, même en les alïranchissant (1). Elle les garda sous sa protection qu'elle offrit aux aflranchis des maîtres laïques quand besoin en était (2). Ainsi l'exigeaient les conditions économiques d'une époque où l'agriculture était le fondement de la richesse publique, où la terre était cultivée à peu près exclusivement par les serfs, les colons, les affranchis, où l'Église enfin devait du revenu de ses domaines entretenir son clergé, ses temples, les pauvres, les hôpitaux, les écoles, presque tout le budget de l'État mérovingien.
D'autres besoins d'un ordre plus général avaient attiré l'attention des Pères du concile : « Nous avons pensé que la pénitence des péchés, qui est le remède de l'âme, est utile à tous les hommes : d'une même voix, les Pères
sonne et son bien à un homme* puissant, à une église, et payer cette sécurité par des redevances en nature, en journées ou en espèces. Evidemment la servitude que beaucoup recherchaient n'est pas ceUe que nous nous imaginons, joués, comme nous le sommes, par la piperie des mots.
. Un phénomène actuel peut nous faire sentir avec quelle prudence il faut juger les hommes et les choses du passé. L'abandon des campagnes par des gens qui y possèdent un coin de terre et y mènent la vie d'ouvriers agricoles, pour le travail des usines, le spectacle d'hommes qui cessent volontairement d'être propriétaires pour aller dans les villes grossir les rangs du prolétariat, eussent paru invraisemblables à d'autres époques. Rien n'est plus vrai pourtant, et les raisons qui expliquent le phénomène ne nous échappent pas. Quand ils traitent de leurs intérêts matériels, les hommes de tous les temps peuvent se tromper sur les conséquences lointaines de leurs actes, ils se trompent bien plus rarement sur les résultats immédiats qu'ils ont précisément en vue.
(1) >< ... sane si de servis ecclesiœ libertés fecerit nomiro compitenti, in ingenuitate permaneant, ita ut ab officio ecclcsiae non recédant. » (Conc. Aurel., an. 541, can. 9; Maassen, p. 89; Conc. Epaon; an. 517, can. 7, ibid.. p. 21; Conc. Tolet.. an. 633, can. 67, 70; Mansi, t. X, col. 635, 636. Conc. Emorit., an. 666, can. 20; Mansi. t. XI, col. 86.)
(2) " ... Hujusmodi quoque lihertas si a quocumque pulsata fuerit, cum justitia ab ecclesiis defendatur, praeter eas culpas, pro quibus legis conlatas servis revocari jusserunt libertatcs. " fConc. Aurel.. an. 549. can. 7; Maassen, p. 103; Conc. Agath., an. 506. can. 29; Mansi, t. XIII. col. 329; Lex Ripuariorum, tit. LVIII: Bouquet, t. IV, p. 244.)
déclarent que les prêtres après avoir entendu la confession des fidèles leur imposeront une pénitence (1). » Cet enseignement n'a rien qui étonne aujourd'liui tant il est conforme à la pratique de la vie chrétienne. Cependant quand le concile de Clialon en fit la matière d'un décret, il consacra une coutume qui s'était répandue dans le monde chrétien et allait remplacer l'antique discipline de la pénitence publique.
On sait avec quelle rigueur l'Église des premiers siècles traitait les fidèles coupables de fautes graves et publiques, m«''me de péchés mortels secrets. Une seule fois elle accordait la pénitence canonique, et, à de nouveaux errements, elle refusait d'ordinaire le pardon, abandonnant les pécheurs à la miséricorde divine. La pénitence était, aux yeux de tous, un second baptême qu'on ne réitérait pas plus que le premier (2). La discipline se tempéra peu à peu, car les fidèles, multipliés à la faveu'' de la paix religieuse, admis au baptême avec plus de facilité qu'auparavant, amollis par la sécurité, n'étaient plus les héros de l'ère des persécutions que la pénitence puljlique effrayait aussi peu que le martyre. Un grand nombre s'éloignait des sacrements, se traînait dans la boue du péché, attendait l'heure de la mort pour une suprême purification.
La pénitence allait ainsi manquer son but : elle
(1) « De poenitentia vero i>eccatorum, quœ est medilla animée, utilem omnibus hominibus esse censem^us; et ut pœnitentibus a sacerdotibus data confessione indicatur poenitentia, universitas sacerdotum nuscetur cousentire. » (Conc. Cabil., can. 8; Maassen, p. 210.)
(2) " Sieut unum baptisma, ita una poenitentia, quae tamen publiée agitur. » (Sancti Ambres., De Poenitentia; lib. II, c. 10; Migne, P. L., t. XVI, col. 520.)
« Servis enim Dei poenitentia una est. » (Hermas, Pastor, Mandate IV°, cap. 1; Migne, P. G. t. II, col. 919 cf. Clemens. Alexand., Stromata lib. II, cap. 13; Migne P. G. t. VIII, col. 995; Tertullian.. Be Poenitentia, cap. 9; Migne, P. L., t. I, col. 1243, etc., etc.)
s'adoucit donc, se rapetissa, s'ajusta à la ferveur amoindrie. L'imposant appareil de la pénitence primitive se simplifia : de la confession secrète faite à l'évêque ou au prêtre pénitencier, de l'aveu public, partiel ou total qui ouvrait la voie laborieuse des satisfactions, enfin de la réconciliation solennelle, seules restaient la confession secrète et les satisfactions privées. Cette nouvelle discipline n'abrogeait pas l'ancienne qui survécut longtemps au concile de Chalon (1).
Du même coup la pénitence devint un des exercices de la vie ascétique, on ne se borna plus à la confession des péchés graves, on y ajouta les fautes vénielles, les simples imperfections échappées à la vigilance. Diminuée d'un côté, elle s'agrandit d'un autre; on se confessa plus souvent car la u pénitence est utile à tous les hommes », comme le déclaraient les Pères du concile en approuvant la pratique de la pénitence privée.
(1) C'est par des changements successifs, accomplis sans ordre préconçu, au hasard des circonstances, cjue la discipline pénitentielle se modifia. La pratique n'en était pas identique dans toutes les Eglises-, ici, on était ijIus sévère, là, plus doux; tel péché soumis à la pénitence piibliciue dans une région ne l'était pas dans une autre. Une série de monographies, si elle était possible, donnerait seule, des transformations subies par la pénitence publique un tableau d'ensemble qu'on ne peut brosser eu quelques coups. On y verrait la différence des pratiques pénitentielles, des œuvres satisfactoires à une môme époque, combien aussi leur durée était inégale, comment enfin l'évolution fut rapide dans certaines Eglises, très lente dans d'autres. A Constantinople, la pénitence publique fut abolie dès la première moitié du cinciuième siècle, vers l'an 440 (Cf. Socrates, Hist. EccJes., lib. V, c. 19; P. G. t. LXVII, col. 613 et seq.), alors qu'elle dura plusieurs siècles encore dans les Eglises de l'Occident malgré l'usage de la pénitence secrète.
S'il fallait hasarder une esquisse de l'évolution de la discipline pénitentielle on en tracerait ainsi les grandes lignes: « abandon de la pénitence plénière, extension de la pénitence qui n'avait de public que la réconciliation solennelle du jeudi-saint, introduction de la réitération indéfinie du recours à cette réconciliation, délégation à de simples prêtres de l'administration privée de cette réconciliation .iusque-là fonction épiscopale et solennelle: telles étaient les étapes successives lentement parcourues, par lesquelles la pénitence, ayant éliminé tout ce qu'elle avait jadis contenu de publicité et de solennité, se trouvait être devenue secrète et privée. » (P. Batiffol, Etudes d'histoire et de théologie, p. 194.)
Cette exhortation à la confession n'était pas sans motifs. Beaucoup, parmi le peuple lidèle, obéissaient mal aux lois de l'Église^ entendaient peu ses dogmes, se pliaient diflicilement aux exigences de sa morale et, sous les rites chrétiens, cachaient l'esprit du paganisme. Le repos dominical n'était pas observé ; « Nous rappelons, disaient les Pères, que tout catholique doit sanctifier le jour du Seigneur comme le prescrivent les anciens canons 1> Nous ne faisons donc aucune innovation en déclarant que le dimanche personne ne peut se livrer aux travaux des champs. On ne doit ni labourer, ni tailler les arbres, ni moissonner, ni défricher la terre. Celui qu'on trouvera en faute sera sévèrement puni (2j. »
La sainteté des églises était violée avec autant de facilité. On y entrait en armes, on y excitait desjtroubles, on y commettait des meurtres. De tels désordres exigeaient un rappel énergique au respect des lieux consacrés : « Que nul séculier, décrète le concile, n'entre dans l'église, ni dans l'atrium (3), pour y provoquer du tumulte et des scandales; que personne n'apporte des armes ou quoi que ce soit qui puisse blesser et tuer. Ceux qui ne tiendront pas compte de
(1) Conc. Autissiod., an. 573-603, can. 16; Maassen, p. 181; Conc. Aurel., an. 558, can. 31 (.28) ; ihid, p. 82.
(2) « Licet geueraîiter ab omnibus catholicis vel Deum timentibus de die Domiuico, Quod est prima sabbati, convenit observare et, sicut in euperioribus canoniljus est statutum, non aliquid novi condentes, sed vetera rénovantes instituemus, ut in ipsum die dominico ruralia opéra, id est arare, secare, messes metire, exartus facere vel quicquid ad rures cultura pertinet facere, nuUus penitus non praesumat. Quod qui inventus fuerit faciens, Bub disciplina districtionis omnimodis corrigatur. » (Conc. Cabil., can. 18; Maassen, p. 212.)
(3) La porte de l'église mérovingienne ouvrait sur un «atrium» qui servait d'entrée. Sous les galeries, les pauvres se tenaient pour recevoir les aumônes des fidèles; dans les sanctuaires de pèlerinage les malades s'y installaient; certains pénitents y avaient une place déterminée.
LE CONCILE DE CDALON-SUR-SAONE 95
cette décision seront privés de la communion (1). » Parfois un tout autre spectacle que des scènes de meurtre se déroulait dans l'atrium de l'église. Les lidèles venus aux grandes solennités, les pèlerins accourus aux tombeaux des martyrs ou des saints pontifes, dans les basiliques fameuses, s'abandonnaient souvent à de coupables divertissements. « Il faut corriger les moindres abus, affirmait le concile, pour en éviter de plus graves. Cbacun sait qu'au jour de la dédicace de l'église et aux fêtes des martyrs qui attirent beaucoup de fidèles, plusieurs chantent des cantilènes obscènes au lieu de prier ou dansent quand ils devraient écouter les psalmodies des clercs. Il faut que les prêtres les chassent de l'enceintedes basiliques, des portiques et de l'atrium et qu'ils excommunient ou, au moins^ punissent sévèrement ceux qui ne se corrigeraient pas de bon gré (2). »
Ces chants étaient l'écho des fêtes bruyantes du paganisme. Le culte des dieux disparus, qui vivait dans mainte superstition, remuait, au fond des cœurs, des fibres que l'Évangile n'avait pas pénétrées. Dans la nuit, les stances profanes, les refrains licencieux retentissaient sous les portiques de l'atrium et accompagnaient les
(1) « Et quia multa per praesumptione proveniunt, quae Deo minus placita et sacris canouibus videntur esse contraria, quse a sacerdotibus necesse est quoiiercere, ita sancta synodus instituit, ut nullus secularium nec in ecclesia, nec infra atrium ipsius ecclesiae qualecumque ad vulnerandum vel înterficiendum penitus appetcre. Quod siquis fortasse praesumpserit, ab episcopo loci illius, ubi factum fuerit, ipsi juxta statuta canonum communione privetur. » (Conc. Cabil.; can. 17, Maassen, p. 211.)
(2) Multa quidem eveniunt et, dum levia minime corriguntur, saepius majora consurgunt. Valde omnibus nuscetur esse decretum, ne per dedicationes basilicarum aut festivitates martyrum ad ipsa eolemnia confluentes oliseina et turpea cantica, dum orare debeiit aut clericus psallentea audire, cum choris foemineis, turpia quidim, decantare videantur. Unde convenit, ut sacerdotes loci illos a septa basilicarum vel porticus ipsarum basilicarum etiam et ab ipsis atriis vetare debiant et arcere et, si voluntarie noiuerint emeiidare, aut excommunicare debeant aut disciplinae aculeo eustinere. » (Conc. Cabil., can. 19; Maassen, p. 212.)
danses alors que dans la nef les fidèles plus pieux s'unissaient aux graves mélodies des vigiles; le jour venu, ils troublaient encore le sacrifice solennel. Contre de telles pratiques, restes tenaces des vieilles religions indigènes, les Pères, les conciles, toute l'Église enseignante luttait depuis plusieurs siècles (1).
Avant de se séparer, les évèques réunis à Chalon réglèrent le sort de trois évèques cités à leur tribunal. L'un était le métropolitain d'Arles, Théodore, qui ne se rendit pas à leur appel et fut condamné par contumace. Sa vie n'était pas pure. En outre, il avait violé les canons en plusieurs circonstances et subi la pénitence publique soit avant, soit après son entrée dans les ordres. C'était, dans l'une ou l'autre hypothèse, une aggravation de son cas, car la pénitence publique était interdite aux clercs et il était strictement défendu d'ordonner quicon(|ue s'y était soumis. Pour le clergé la sanction des fautes graves et publiques était la déposition, après laquelle seulement il était permis de prendre rang parmi les pénitents (2). On ne sait ce qu'il advint de Théodore d'Arles non plus que des deux autres accusés (3). Ceux-ci, Agapius et Bobon, étaient en même temps évèques de Digne. Le quatrième canon du concile de Chalon avait, sans doute, été formulé à leur intention. Quelles autres fautes leur fut-il reproché? Les Pères n'en disent rien, sinon que, comme le métropolitain d'Arles, ils avaient agi contre les canons (4).
(1) Cf. Sancti Cœsarii sermones, in appendice operum sancti Augustini; Migne, P. L., t. 39, col. 2165, 2239, 2241, 2268; Conc. Autiss., an. 573-603, can. 9; Maassen, p. 180.
(2) Conc. Epaon., an. 517, can. 3; Maassen, p. 20; Conc. Arelat., an. 624; ibid, p. 37. Sancti Leonis Magni, Epistola 167; Migne, P.L., t. LIV, col. 1203.
(3) Gallia christiana, t. I, col 541, 542; t. III, col. 1114.
(4) « Agapium vero et Bobone Diniensis urbis episcopos pro eo, Quod ipsos contra statuta canonum in multis couditionibus errasse
Après le jugement les prélats notifièrent par lettre à Théodore la sentence portée contre lui et le concile fut terminé (1).
vel deliquisse coguovimus, ipaos juxta ipso tenore canonum ab omni episcopatus eorum ordine decrevimua regrâdare. » Conc. Cabil., can. 20; Maassen, p. 212.)
(1) Epistula synodi ad Theudorium ArèlatcEsem episcopum.
« Domno semper peculiare suo Theudorio citus episcoporum qui nuper est in Cabillonno cum Christi gratia adunatus.
Omnibas in veredica relatione perpatuit, quod etiam vos credimus non ignorasse, quod gloriosus domnus Chlodoveus rex in supra scripta urbe Cabillonno octavo kal. Novembris senodale precepit esse concilio. Ubi omnes nos in basilica domni Vincenti pariter resedentes vcstrum adventum, dum vos in propinquo, etiam in ipsa urbe esse audivimus, omnimodis prestolavimus. Datur intelligi pro qua re vos in ipso concilio non voluistis adesse, dum multa adversus vos et de indécente vita et excesso canonum, quod maxime condolemus, provulgata narrantur. Nam et scripta, qualiter vos constitit penitentia fuisse professus, vestra manu videmus et comprovincialium veetrorum manibus roborata. Unde vos credimus etiam legisse nec nos paenitus ignoramus, quod, qui publiée penitentia profitetur, episcopale catnedra nec tenere, nec regere potest. Propterea salutantis beatitudine veatre honorifice iudecamus, ut usque ad alio sinodo de Arelatense sede, ubi vos constitit pontificale cathedra tenuisse, debeatis omnimodis abatenere nec de facultate ipsius ecclesiae nihil ad vestra dominatione, dum in audientia ante fratres oonveniatis, penitus praesumatia. » (Maasaen, p. 214.)
Influence du concile de Chalon. — Maladie du roi — Son règne pacifique. — Fondations monastiques. — Saint Maur-des-Fossés. — Saint Benoît-sur-Loire. — Saint Fursy fonde l'abbaye de Lagny et saint Wandrille celle de Fontanelle. ~ Saint Frodebert et Moûlier-la-Celie. — Jumièges et saint Philibert. — Démence de Clovis 11. — Il fait ouvrir le tombeau de saint Denis et prend un de ses os. — Mort du roi d'Auslrasie, Sigebert III. — Ce qu'avaient été sa vie et son règne. — Coup d'État du maire du Palais, Grimoald. — Exil de l'héritier du trône d'Austrasie. — Châtiment de Grimoald. — Mort de Clovis II.
Le Concile de Chalon, qui précéda ou suivit de peu de temps le mariage de Bathilde, ne fut pas sans influence. Le gouvernement, qui convoquait les conciles ou, à tout le moins, autorisait leur tenue, ne se désintéressait pas de leurs travaux. Parfois il faisait siennes leurs décisions et les canons passaient dans la législation civile (1).
(1) « ... ita ut, si ea quse nos statuimus etiam vestro recta esse judicio comprobantur, tanti consensus régis ac domini maiori auctoritate servandam tantorum firmet sententiam sacerdotum. » (Conc. Aurel., an. 511, in piologo; Maassen, p. 2. — Cf. Concil Bui-dig., an. 663; ihid, p. 216.)
D'ordinaire, l'effet des réunions était tout autre; l'esprit qui les animait, plus encore que les décrets promulgués, pénétrait les idées, éclairait les consciences, formait ce qu'on pourrait appeler Tesprit public de ce temps-là, déterminait, en plusieurs cas, la conduite du gouvernement.
Sainte Bathilde, régente, s'inspirera du concile de Chalon et spécialement des canons portés contre la simonie et la vente des esclaves. Cependant jusqu'à la mort du roi son action est restée assez généralement cachée aux yeux de la postérité, bien que les contemporains en aient saisi le développement. Bathilde sortit rarement de son rôle discret d'épouse ; elle ne se souvint de son titre de reine qu'au moment où les événements l'obligèrent à gouverner l'empire franc. Ce moment approchait, car la santé du roi déclinait visiblement. Clovis II tenait de ses ancêtres un tempérament débile : quelque mal héréditaire explique peut-être sa fin prématurée et celle des autres princes mérovingiens parmi lesquels on ne compte aucun vieillard. Toutefois, ce ne furent ni les soucis de la charge suprême, ni les fatigues des expéditions militaires qui hâtèrent sa mort, car « cils rois Loys gouverna son roiaume paissieblement ; sans guerres et sans batailles fu tous les jours de sa vie (1). »
L'affirmation du moine de Saint-Denis n'est pas absolument exacte, car, pendant la minorité du roi, en 642, le duc ou patrice Willibade, qui avait la garde de la Bourgogne transjurane, s'était révolté contre le maire du Palais bourguignon, Flaochat, récemment choisi par la reine Nanthilde. Il fut tué, près de Chalon-sur-Saône, dans une bataille où s'étaient trouvés Clovis II et les
(1) Chroniques de Saint-Denis, lib. V, c. 22; D. Bouquet, t. III, p. 303. ,„ — — ,^
<^xH^^Î?^ , BlaLiOTHECA jj
l BlaLiOTHECA l
maires du Palais Erchinoald et Flaochat. Celui-ci avait survécu quelques jours à peine à Willibade (1;.
Sous ce roi pacifique les peuples vécurent heureux, « sans histoire ». A peine eurent-ils à souffrir de la famine pendant l'année 65-2 où Clovis chargea l'abbé de Saint-Denis, Aigulphe, de distribuer aux pauvres une partie des largesses faites à son abbaye par Dagobert (2). Quelque quatre ans plus tard, une épidémie, signalée d'un mot par Tauteur des « Gesla Regum Francorum », s'abattit sur le royaume (3).
Les chroniqueurs et les historiens, si attentifs à rappeler les guerres et les malheurs publics, n"ont presque rien trouvé à raconter d'un règne de dix-huit ans et ont donné à Clovis II le surnom de fainéant qui, depuis, traîne ignominieusement accolé à son nom et à celui de ses successeurs dans la mémoire du peuple. Déjà au dixième siècle leur réputation est faite, le verdict de la postérité proclamé, fixé. Hérigérus, abbé de Lobbes, le noie ainsi :
Chlodoveus Belgica segnis
Regni sceptra tenens, sed nil laudabile linquens Très itidem segnes proprio de semine fratres Liquit Hlotarium, Hildericom et Teodericum (4).
Cependant Clovis II valut mieux que sa réputation; il fît des œuvres utiles qui ont traversé les siècles. Parmi
(1) Chronicon Fredegarii, c. 90; D. Bouquet, t. II, p. 447.
(2) Chroniques de Saint-Denis, lib. V. c. 20; D. Bouquet, t. III. p. 302. Voir plus haut le chapitre IV.
(3) " Per idem tempus concidit regnum Francorum casibus peatiferis. » (Gesta. Reg. Franc, c. 44; D. Bouquet, t. II. p. 569.)
(4) " Clovis le fainéant tenant le sceptre belge, mais n'ayant rien fait de mémorable, eut trois fils, paresseux comme lui, Clotaire, Childéric et Thierry. » (Mabillon, A. A. S. S. O. S. B.; saeculo III, pars II', p. 553.) — Hérigérus, abbé de Lobbes, dans le Hainaut, composa plusieurs ouvrages et mourut en 1007. (Mabillon, ihid, pars I'. p. 13.)
les monastères bénédictins fondés sous son règne, plusieurs furent en partie son ouvrage. Libéralement il donna les terres et les domaines du fisc, propriété personnelle dés rois, à des hommes épris de sainteté qu'une invincible vocation portait à la création de nouveaux monastères. Six fondations d'abbayes furent ainsi faites avec le concours plus ou moins généreux du gouvernement royal. Les premières doivent être citées pour mémoire seulement, car elles sont dues à la reine Nanthilde plus qu'à son fils encore enfant.
Pendant l'année 639, avec laquelle commence le règne de Clovis H, Blidegisile, archidiacre de Paris, obtint du fisc royal un camp fortifié, alors en ruines, le « castrum » des Bagaudes, situé dans une presqu'île de la Marne, et appelé aussi des Fossés, à cause du canal que les Bagaudes insurgés creusèrent pour se défendre contre les armées romaines. Blidegisile y bâtit le monastère de Saint-Pierre des Fossés qui prit le nom de Saint-Maur quand les reliques de ce saint y furent déposées, sous Charles le Chauve (1).
Une autre fondation où la bienveillance du pouvoir royal apparaît encore est celle de Fleury-sur-Loire. Clovis avait dix ans quand Léobode, abbé du monastère de Saint-Aignan, près d'Orléans, installa les premiers
(1) On possède deux chartes qui se rapportent à la fondation du monastère de Saint-Maur-lcs-Fossés, le diplôme de Clovis II (Diplomata, t. II, p. 58) et la charte de Blidegisile (ihid., p. 61). Ces pièces qui ne sont pas authentiques sont vraisemblablement les copies altérées et interpolées des documents originaux.
Le monastère de Saint-Maur fut sécularisé, et ses revenus réunis à la mense épiscopale de Paris, en 1536, à la demande de l'évêque de Paris, Jean du Bellay, déjà abbé commendataire de Saint-Maur, et des moines de l'abbaye. Le motif de l'évêque était l'insuffisance des revenus de la mense; les moines alléguèrent pour leur sécularisation, dit Dom Lobineau, " que l'affluence des fldelles qui alloient à Saint-Maur pour honorer les reliques de ce saint, leur causait de grandes distractiojis dans l'observance de leur règle. » (Cf. Histoire de la Ville de Paris, t. II, p. 993. Paris, 1725.)
moines dans le domaine de Floriacum (Fleury). Ce domaine, comme ie castrum des Fossés, venait du fisc mérovingien. L'abbé de Saint-Aignan donna en échange la villa Âttiniacum (Âttigny), construite sur les bords de TAisne, aux confins de la vaste forêt de l'Ardenne. C'était une propriété de famille de Léobode, mais si éloignée d'Orléans qu'il avait avantage à s'en défaire. La villa Floriacum, sur la Loire, à quelque sept lieues en amont d'Orléans, élait bien plus à ?a convenance. 11 sollicita du gouvernement royal le troc des deux villas. La transaction, faite probablement en 642, à Orléans, pendant le séjour qu'y firent la reine Nanthilde et son fils, plut aussi à ce dernier qui, dit-on, bâtit à Attigny le palais où les derniers Mérovingiens et les Carolingiens aimèrent à résider (1). Des diplômes royaux de plusieurs rois, notamment de Charles le Simple, y furent rédigés (2).
A Fleury, Léobode éleva un monastère qui devint célèbre par ses écoles et laiïluence des pèlerins attirés par l'universelle croyance à la présence des reliques de saint Benoît dont le nom remplaça celui de saint Pierre, premier titulaire de l'abbaye (N).
Le monastère de Lagny, fondé en 644, fut l'œuvre de saint Fursy, d'Erchinoald et de Clovis II. Fursy était un
(1) Attigny est une petite ville industrielle, chef-lieu de canton dans le département des Ardennes.
(2) Dom Bouquet, Historiens des Gaules, t. IX, p. 468, 504, 529, 532, 558, 552.
(3) Saint-Benoit-sur-Loire est un bourg du Loiret. Seule, de l'antique abbaye, l'église est restée.
L'abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire passa, comme tant d'autres, par des périodes de ferveur et de relâchement, de gloire et d'obscurité. Elle fit partie de la congrégation de Saint-Maur jusqu'à la Révolution. Enfin, le 8 février 1864, quelques religieux venus du monastère de la Pierre-qui-Vire, reprirent possession, au nom de l'Ordre de Saint-Benoit, de ce lieu éminemment bénédictin.
La translation du corps de saint Benoit du Mont-Cassin à Flcury-sur-Loire, qu'on fixe aux premières années du huitième siècle, a suscité de vives controverses. (Voir Dom Chamard, Les Seliqucs de saint Benoit, Paris 1882.)
moine irlandais issu d'une famille puissante. Sa vie très sainte fut traversée par la maladie et soutenue par des faveurs surnaturelles extraordinaires. Des persécutions que lui suscitèrent ses prédications le déterminèrent à fuir sa patrie. Il fit voile pour la Grande-Bretagne et se réfugia dans un monastère du royaume d'Est-Anglie qu'il abandonna quand Penda, roi de Mercie, se fut rendu maître du pays. Il passa en France avec le dessein, qu'il ne réalisa pas, de se rendre à Rome. Le bienveillant accueil de Clovis II et d'Erchinoald le retint. Le maire du Palais, touché de ses vertus et de ses malheurs, lui donna la villa Latiniacum (Lagny) et y construisit un monastère avec le concours du roi, « Chlodoveo opitulante », dit Mabillon. Fursy avait l'humeur voyageuse : le désir de revoir sa patrie et sa famille l'arracha à sa communauté de Lagny ; mais, tandis qu'il s'avançait vers le nord, la mort l'arrêta (1).
La onzième année du règne de Clovis, qui fut peutêtre celle de son mariage avec|Bathilde, vit les commencements du monastère de Fontenelle élevé par saint Wandrille sur la terre vendue par Erchinoald à saint Gond (2). Le roi eut-il quelque part à la fondation de Fontenelle? Le rédacteur des « Gesta Abbatum Fonlanellensiura » dit que la terre fut achetée tandis que l'auteur de la première Vie de saint Wandrille, contemporain des événements, note expressément qu'elle appartenait au fisc et qu'elle fut donnée par le
(1) MabiHon. Annal. O. S. B., lib. XIII. c. 26, t. I, p. 356; lib. XIV, c. 1. t. I, p. 377; A. A.. S.S. 0. S. B., Vita sancti Fursci, saeculo 11% p. 286 et seq.
Lagny (Seine-et-Marne) est devenu une ville de plus de 5.000 habitante. L'abbaye de Saint-Pierre de Lagny embrassa la réforme de 8aint-Maur et disparut à la Révolution.
(2) " PrœfatUB patricius (Erchinoaldus) possessionem... per venditionis titulum Godoni contradidit. » (Gesta Ahiat. Fontanell., c. 1. art. 5; Pertz. .If. G. H., Script., t. II. p. 272, 273.)
104 CriAPïTRE VII
roi l). Les deux témoignages ne se détruisent pas, ils se complètent plutôt et prouvent, peut-être, que le roi ajouta gracieusement au lot acheté par saint Gond une partie de la forêt environnante, la forêt de Jumièges, qui appartenait au fisc.
Fursy avait franchi les mers et couru le monde, "SVandrille fit aussi de longs voyages à la poursuite d'un idéal de sainteté qu'il ne trouvait jamais réalisé. Comme l'abbé deLagny, il appartenait à une famille puissante et, dit-on, apparentée à celle de Charlemagne (2 . Palatin du roi Dagobert, comte du Palais, il s'était marié par obéissance à la volonté paternelle '3 . "Wandrille et son épouse vécurent frère et sœur pendant quelque temps, puis, un jour, ils rompirent leur virginale liaison et se réfugièrent chacun dans un monastère. Wandrille entra dans celui de Montfaucon, au « pays » de Verdun, sa patrie, et se défit de la plupart de ses biens. 11 y resta peu de temps : le désir d'une vie plus parfaite, d'une solitude plus profonde, le porta vers une communauté d'ermites, disciples de saint Colomban, àSaint-Ursanne, sur les ris'es du Doubs.
Quelques années plus, tard, Wandrille était à Bobbio, chez les Lombards, dans le célèbre monastère où mourut saint Colomban. Il ne put y cacher sa haute origine, ni les grands emplois auxquels il avait été^élevé. Il s'enfuit de nouveau, rentra dans les Gaules et s'arrêta à Romain-Moutier où l'esprit des saints fondateurs descom-
(1) « Ex fisco quem (locum) asaumpsit regali munere. » {Vita lancti Wandregii.; Mabillon, .4.1. O. S. B., saecul. II', p. 507.)
(2) " Hujus (Wandregisili) genitor... ut veracium didicimus traditione seniorum, patruus gloriosissimi Pippini Ducis Francorum... .» (Gesta. Ahhat Fontanel., c. 1, art. 2, Pertz M. G. H., script., t. II, p. 271.)
(3) Le comte du Palais avait pour emploi la direction de la procédure dans les causes portées au tribunal du roi. Comme lea autres palatins, il pouvait être chargé de fonctions temporaires différentes, ambassades ou commandements militaires.
munautés du Jura s'alliait à celui de saint Colomban (1), C'est de là qu'après un séjour de plusieurs années, Wandrille se rendit au diocèse de Rouen qu'un ancien référendaire du roi Dagobert, saint Ouen, gouvernait. Le pontife fit au moine qu'il avait connu à la cour, jeune et brillant, un accueil bienveillant. Mais sous le froc austère avait disparu l'élégant seigneur « à la chevelure abondante, aux yeux ravissants, au teint de lis, aux mains longues et soignées » que tout le Palais avait remarqué (2). Wandrille était amaigri parles jeûnes; l'âge et les macérations avaient dissipé l'éclat de son visage; ses mains s'étaient durcies aux rudes besognes monastiques.
Saint Ouen l'attacha à son clergé et lui fit accepter les ordres sacrés. Wandrille resta deux ans à peine dans les rangs de la milice cléricale au double litre de moine et de prêtre : l'attrait de la solitude le dominait plus peutêtre que le zèle apostolique; il voulut les joindre ensemble : ce fut l'œuvre qu'il commença à Fontenelle, le 1" mars G49, avec le concours de son neveu saint Gond et de quelques autres hommes de bonne volonté.
L'établissement du monastère, la transformation des lieux sauvages et abandonnés en terres cultivées, l'éducation religieuse de nombreux disciples, l'évangélisaiion de la contrée absorbèrent les forces de saint Wandrille et donnèrent à ses désirs de perfection l'aliment sulTisant (3).
(1) Au milieu du cinauième siècle, saint Romain et son frère saint Lupicin créèrent, dans les montagnes du Jura, des monastères dont le principal fut Condat, plus connu eous le nom de Saint-Claude, aujourd'hui siège d'un évêché.
(2) " Qui (Wandregisilus) erat homo multum index corona capitis dccoratus : oculos speciosos, facicm liliabilem, manus prolixas, et fréquenter per laticem cupiebat eas ablucre. » [Vita gancti Wandrcaisili, c. 6; Mabillon, AA. SS. 0. S. B., saeculo 11° p. 505.)
(3) Sur saint Wandrille et le monastère de Fontenelle, cf. Vita sancti Wandrcois^iU; Mabillon, A. A. S. S. 0. S. B., sœc. 11°, p. 502
106 CHAPITRE VÏI
Moins de deux ans après, Clovis II cédait à saint Frodebert, pour y fonder un monastère, une terre marécageuse située dans les environs de Troyes et appelée l'Ile germanique. Frodebert était d'origine modeste. Devenu clerc, il entra à Luxeuil que gouvernait alors saint Waldebert. Tandis qu'il était à Troyes, auprès de sa famille, Frodebert fut retenu malgré lui par sonévêque; mais comme saint Wandrille, le désir de la solitude, le regret du cloître le déterminèrent à fonder un monastère dans son propre pays. Il se rendit à la cour de Clovis II et obtint du fisc royal llle germanique où il se retira avec quelques religieux de Luxeuil qui l'avaient accompagné. La terre cédée à Frodebert, ainsi que tant d'autres données aux moines, était sans rapport ni valeur: déserte, entrecoupée d'étangs insalubres, couverte d'arbustes sauvages, elle servait de repaire aux bêtes farouches et aux reptiles. Saint Frodebert la consacra à l'apôtre saint Pierre. Sous la main des moines, l'Ile germanique se transforma, perdit jusqu'à son nom et fut appelée dans la suite la Celle ou Moutier-la-Celle (1).
La dernière des grandes fondations monastiques où la main de Clovis II apparaît est celle de Jumièges, près de Rouen. Enclose dans un des plus gracieux méandres de la Seine, verdoyante sous l'épais feuillage des bois, des vergers et des vignes, la terre de Jumièges, dit le vieil historien de saint Philibert, brille comme une gemme
et sea-, A. A. S. S. Bolland., t. V. Julii, p. 253 et seq. ; Gesta Ahhat. Fontancll., Pertz M. G. H., script., t. II, p. 271 et seq.; Ann. O. S. B.; lib. XIII et XIV, passim.)
Fontenelle fit partie de la congrégation de Saint-Maur de 1636 à la Révolution. Elle fut restaurée en 1894 par une colonie de moines venus de Li^ugé (Vienne).
(1) Vita sancti Frodohcrti ; Mabillon. AA. SS. 0. S. B., saec. IF p. 598 et seq.; An7ml. O. S. B.; lib. XIV; t. I, p. 381; Pardeesus. Diplo-fTiata, t. II, p. 106.
L'abbaye de Moûtier-la-Celle embrassa en 1655 la réforme dans la congrégation lorraine de Saint-Vanne.
précieuse, bien digne de son nom, Gemmeticum (1).
C'est là que Philibert, ancien abbé de Rebais, vint construire un monastère. Il était né à Eauze, jadis métropole de la Novempopulanie (2). Son père, comte puis évéque de la cité d'Aire, le « recommanda » à Dagobert qui l'admit au nombre des « nourris » du Palais. A vingt ans, Philibert obtint du roi la permission de se retirer au monastère de Rebais fondé récemment par saint Ouen, dans le diocèse de Meaux, et dont le premier abbé, saint Aile, était encore en charge (3). A sa mort, l'an 650 environ, les moines élurent Philibert qui ne resta pas longtemps à la tête de la communauté. « Humble, hospitalier, mortifié, prudent, charitable, zélé, il voulut gouverner sa maison avec vigueur, sans acception de personne et extirper les vices jusqu'à la racine (4). » Il semble qu'il dépassa la mesure car un parti assez fort se forma contre lui.
Philibert déposa ses pouvoirs, abandonna l'abbaye et visita les monastères fondés par saint Colomban et ses disciples, Luxeuil, Bobbio, d'autres encore en Bourgogne, en Italie, en France. Il étudia et compara les règles de saint Basile, de saint Macaire, de saint Benoit, de saint
(1) « Vere digna etymologia nominis Gemmeticum nuncupatum, qui diTerao vernat décore more gemmarum. Hiuc frondium coma silvestriB, hinc inultiplicea arborum fruges... vinearum abundant botriones... cinctum undique aquis miratur inclyta ceepis... » {Vita sancti Philiberti, c. 6; Mabillon, A. A. 0. S. B., sœc. 11°,
(2) Eauze, aujourd'hui chef-lieu de canton, département du Gers.
(3) Rebais, chef-lieu de canton, département de Seine-et-Marne. Saint Ouen était encore laïque quand il fonda le monastère de Rebais sur ses terres. Il le dédia à saint Pierre. En 1661, l'abbaye entra dans la congrégation de Saint-Maur. Louis XVI y installa, en 1776, une succursale de l'éoole militaire de la Flèche. Le monastère de Rebais disparut à la Révolution.
'4) « Coppit namque humilitat* pollere, hospitalitatcm sectari, abstinentia vigero, prudentiœ lam'pade radiare, florigera charitate vernare, Belo Dei succendi, domum sibi traditam strenue gubernare, nullius personam accipere, inventa vitia radicitus exstirpare. » {Vita sancti Philiberti; Mabillon, A.A. O. S. B., saeculo IP, p. 785.)
Colomban. Quand il eut beaucoup vu, beaucoup appris et qu'il eut fixé les grandes lignes de ses projets monastiques, il en tenta la réalisation et chercha qui l'y aiderait. Saint Ouen, qui fut avec lui hôte du palais de Dagobert, l'accueillit dans son diocèse; Clovis II lui donna la terre de Jumièges et la forêt environnante; Bathilde y joignit de royales largesses (1).
Quand Philibert entra, en 634 ou 655, dans le domaine fiscal, il ne le trouva pas tel que l'a décrit son enthousiaste historien. C'était un « castrum » romain depuis longtemps délaissé et ruiné, où la nature avait repris ses droits. Le travail des moines fit là son œuvre ordinaire : du sein de la forêt, du milieu des décombres, les prairies, les vergers, les vignes surgirent entourant comme d'un frais écrin le joyau de pierre taillé en l'honneur du prince des apôtres, la royale abbaye de Jumièges (2).
Toutes ces abbayes, la première exceptée, eurent la vie longue : au cours des douze siècles de leur existence, elles subirent des crises douloureuses, supportèrent des périodes de pénible langueur, se relevèrent, se rajeunirent dans de vigoureuses réformes, comme au dix-septième siècle sous la discipline vivifiante des congrégations de Saint-Maur et de Saint-Vanne, et lorsqu'elles périrent sous les coups de la Révolution, elles n'étaient pas accablées par le poids de tant d'années et de vicissitudes. A cette heure-là cependant les destinées n'étaient pas, pour toutes, accomplies irrévocablement; deux d'entre d'elles sortirent de leurs ruines au dixci) « Tune a rege Francorum Chlodoveo nomine, atque ejus regina vocabulo Baldecliilde, locum in pago Eotomagensi, quem vetusto vocabulo Gemmeticum... obtinens (Pbilibertus) suggestione supplici... " (T'rta sancti PhiUlierti, c. 6; Mabillon, A.A. S.S. 0. S. B., saeculo 11°, p. 785; Vita Balthildis, c. 8. S. R. M., t. 11°, p. 491; Annal. 0. S. B., lib. XIV, c. 35, t. I, p. 397.
(£) « Ibidem castrum condiderant antiq.ui. » (Vita sancti Philiherti, c. 6, Mabil., A.A. S.S. 0. S. B., eœc. 11°. p. 786.)
neuvième siècle : Saint-Benoît-sur-Loire et Fontenelle.
La fondation de Jumièges fut bien plus l'œuvre de sainte Bathilde que de Clovis, qui, très aftaibli, n'apportait plus aux affaires qu'une attention distraite et des facultés amoindries par des accès de démence. Aux heures lucides, le malheureux prince entrevoyait, semblet-il, l'abîme où sa raison menaçait de disparaître, car il recourait à l'intercession des saints martyrs avec plus de dévotion et de confiance que de discrétion. « Une fois, dit le chroniqueur de Saint-Denis, vint en l'église de Saint-Denis, einssi comme mauvaise fortune le meiioit, pour deprier les saintz martirs. Et pour ce que ilvoloit avoir aucunes aliénées d'eulx tout adés avec soi, il commanda que les chasses des martirz fussent ataintes : après les fist ouvrir, et desjoindre par foie presumpcion le vessel en quoi li précieux cors reposse, mainz relegieusemet le regarda que il ne dut. Ja soit ce que il le feist par devocion, si ne li souflît pas le regarder tant seulement : ainz brisa 16z de l'un des bras, et le ravi '1). »
C'était un acte de pure démence. L'usage de diviser les corps saints, comme on faisait en Orient, n'avait pas encore pénétré dans l'Église d'Occident. A peine, en ce temps-là, se permettait-on de les transférer d'un lieu à un autre; jamais on ne les exposait à la vénération des fidèles. Le corps restait dans son tombeau (2). Aussi, quand Clovis II eut fait ouvrir, non pas la châsse, comme raconte le chroniqueur, mais le sépulcre de l'évêque martyr, quand il eut brisé et enlevé un de ses os, la stupeur et la douleur des moines et des personnages de sa suite furent au comble. Il avait entrepris sur les
(1) Chroniques de Saint-Denis, lib V, c. 22; D. Bouquet, t. III, p. 303.
(2) Mabillon. Pra-fatio in sxculo 11°, A. A. S.S. 0. S. B., c. 42, 43, 44, p. XXII et seq.
110 eu A PITRE VII
droits du clergé, gardien attitré des reliques; il avait violé la sainteté du tombeau de saint Denis et commis un sacrilège intolérable (1). Aussi pensa-t-on que la démence du roi était leffet et non la cause de son action, on oublia combien Clovis II s'était montré jusqu'alors dévot aux saints et à leurs reliques ; sa folie ne fut plus que le juste châtiment de son audace : « Et li martirs, ajoute le moine de Saint-Denis, monstra bien tantost que il ne li plaisait pas dont ses cors estoit ainssi traitiez : car li rois fu tantost si espoentez et si esbahiz, que il chai en frénésie, et perdit son sens et sa mémoire en celle heure meismes (2). «
Clovis II, revenu à lui, répara sa faute; il donna à l'abbaye ou, plutôt, comme dit le chroniqueur, au martyr, quelques villas et rendit le bras enlevé après l'avoir fait « vestir et aorner d'or pur et de pierres présieuses (3) ».
Un an ou deux après cet événement, en février 656, le jeune roi d'Austrasie, Sigebert III, mourait à vingt-six ans après un règne de près de vingt-quatre ans, laissant un fils de quatre ans à peine, Dagobert, dont la royale destinée allait être singulièrement traversée. Comme celui de Clovis II, le règne de Sigebert avait été pacifique, et comme son frère de Neustrie le roi d'Austrasie avait eu à combattre un de ses ducs rebelle. L'issue de la lutte
(1) « Eo tempore Chlodoveus bracWum B. Dionysii Martyris àbscidit, instigante diabolo. » (Ge^ta. Reg. Francoruva^ c. XLIV; D. BouQuet, t. II, p. 569; cf. Krusch, Liber Hist. Franc, c. 44>. — " Discooperire sepulchrum jusait. Corpus autem beati et excellentisaimi ilartyris atque Pontificis Dionysii intuens, minus religiose, licet cupide, os brachii ejus fregit et rapuit, confestimque etupefactus in amentiam decidit. » (Gesta Bagoherti, c. 52; D. Bouquet, t. II, p. 596.)
(2) Chroniques de Saint-Denis, lib. V. c. 22, D. Bouquet, t. III, p. 303.
(3) « Villas quasdam ad ipsum locum tradidit... » (Gesta Dagoherti, c. 52; D. Bouquet, t. II. p. 596.)
avait été différente : la révolte du patrice AVillibade noyée dans son sang n'avait pas eu de suite, celle de Rodolphe ou Radulplie de Thuringe s'était achevée par un triomphe.
Ce duc avait été placé par le roi Dagobertàla frontière orientale de l'empire franc pour la défendre contre les Slaves (1). Enflé par ses succès, Rodolphe tenta dès l'année 634, d'échapper à l'autorité du roi d'Austrasie encore au berceau. Enfin, en 641, Sigebert, trahi par une partie de ses troupes, était battu par le duc de Thuringe qui, dès lors, reconnaissant en droit la suprématie des Francs, devint, en réalité, indépendant (2).
Sigebert III a laisséun tout autre souvenir que Clovis IL C'était un prince bon, courageux et pieux. Il n'avait pas douze ans quand il livra la bataille oii Rodolphe le vainquit.
Le sec et froid chroniqueur qu'est Frédegaire s'est cependant arrêté à le contempler, accablé de douleur, parcourant à cheval le champ de bataille, pleurant et se lamentant à la vue de ses compagnons d'armes morts pour lui et la patrie (3).
La vie de Sigebert fut pure : la chronique attentive, malveillante parfois, n'a rien trouvé à y reprendre. De son mariage avec Himnechilde il eut au moins deux enfants, Dagobert et Blichilde qui épousa plus tard un fils de Clovis II, Childéric IL
(1) " Eadulphua dus filius Chamari, auem Dagobertus Thoringiae ducem inatituit, pluribus vicibus cum exercitu Winidorum dimicans, eosquo victoa vertit in fugam. » (Chronic. Fredeg., c. 77; D. Bouquet, t. II. p. 442.)
(2) " ... paullatim contra Sigibertum jam tune cœperat rebcllare. » (Chronic. Fredeg., c. 77; D. Bouquet, t. II, p. 442.)
« In vcrbia tamen Sigiberto regimen non dcnegabat; sed in factis fortiter ojuadcm resistebat dominationi » (Ihid., c. 87; p. 446.)
(3) " Sigibertua cum auia fldelibua gravi amaritudinis moeroro adrcptua, aupor oquum aedena, lacrymaa oculis prorumpens plangebat quoe perdidcrat. » (Chronic. Fredeg., c. 87; D. Bounurt. t. II. p. 446.)
Le moine Sigebert de Gembloux, qui a écrit la vie de son royal patron, lui attribue la fondation de douze monastères, mais à peine en cite-t-il trois, Slavelot, Malmédy et Saint-Martin de Metz auxquels il faut joindre Cugnon, aujourd'hui entièrement oublié (1).
Le saint roi d'Austrasie fut enterré dans l'église de l'abbaye de Saint-Martin de Metz. Le souvenir de ses vertus et de ses aumônes lui valut la confiance des fidèles et les témoignages de la piété que l'Église approuva en le plaçant sur les autels.
Au moment de sa mort et depuis longtemps le maire du palais d'Austrasie était Grimoald;, fils de Pépin de Landen, personnage ambitieux, peu scrupuleux sur le choix des moyens, et qui crut le moment favorable pour se hisser au rang suprême en la personne de son propre fils, Ghild.ebert. Il tenta l'aventure qu'un siècle plus lard son arrière-neveu, Pépin le Bref, conduira avec un plein succès. Mais à cette heure la majesté des rois chevelus brillait aux yeux des Francs d'un tel éclat que l'audace de Grimoald souleva une tempête où faillit] s'engloutir la haute destinée de sa famille [2).
On a dit que Sigebert, encore sans enfant, avait adopté le fils de Grimoald. De la part d'un roi de vingt ans l'acte est bien invraisemblable, inouï d'ailleurs dans la dynastie mérovingienne dont aucun prince ne fit d'adoption hors de sa maison. En outre, avant le dixième siècle on
(1) Gembloux, aujourd'hui ville de la province de Namur; Stavelot dans la province de Liège, est à peu de distance de Malmédy (Allemagne). — (Cf. Vita sancti Sigiherti, c. 14; BoU. Februar., t. I, p. 231; Pardessus, Diplomata, t. II, p. 88.) Cugnon, village du Luxembourg belge. (Pardessus, Diplomata, t. II, p. 83; Tita sancti Remr.cli; D. Bouquet, t. III, p. 545.) L'abbaye de Saint-Martin fut détruite pendant les guerres du seizième siècle. Le corps de saint Sigebert fut transporté à Nancy après la ruine de l'abbaye. ' (2) Pendant plus de vingt ans la famille de Grimoald fut tenue à l'écart des affaires publiques.
MOnT DE CLOVIS II 113
n'en trouve nulle mention, nulle trace. C'est plus de trois siècles après la mort du roi d'Austrasie que Sigebert de Gembloux l'inscrit dans ses ouvrages et que l'abbé de Lobbes, Hérigérus, s'en inspire (1). Ni l'un ni l'autre n'ont indiqué à quelles sources ils avaient puisé.
Le roi Sigebert disparu, Grimoald entra en scène. Quelques mots ont sudi à l'auteur des Gesta Regum Francorum pour raconter le crime de lèse-majesté du maire du Palais; il en a laissé dans l'ombre les préparatifs, les complices, toutes les circonstances. Quand vint le moment de l'intronisation quand le jeune roi élevé sur le pavois fit le tour de l'assemblée des grands, selon la coutume franque, ce ne fut pas Dagobert qui parut, mais Childebert, le fils de Grimoald. Pendant ce temps, l'évéque de Poitiers, Didon, la seule créature de Grimoald qu'on connaisse, emmenait en Irlande l'héritier du trône d'Austrasie (2).
Comment s'accomplit cet audacieux coup d'État? Comment Grimoald tint-il à l'écart la reine Himnechilde et la Irompa-t-il sur le sort de son fils?. Fut-elle victime ou, comme on l'a prétendu, complice? Dagobert était-il, pour son éducation, entre les mains de Grimoald comme le veut Sigebert de Gembloux (3)? La fraude du maire
(1) 1 ... filium eju8 (Grimoaldi) Childebertum regni Àuatrasiorum haeredem delegat... » {Vita eancti Sigeherti, c. 15; Boll., t. I, Februarii, p. 231; Chronic. Sigcherti; D. Bouquet, t. III, p. 343.)
« Cujus (Grimoaldi) adoptando majeatas regia prolem. Fecerat esse suam : eed post haec natus et ipsi, » etc.
{Vita Ursmari; Mabillon, ,1/1. Of S. B., ssec. III, p. 553.)
(2) M Decedente vero tempore, defuncto Sigiberto rege, Grimoaldu8 major-domus filium cjus parvulum, nomine Dagobertum, totondit, et per Didonem Pictavensis urbis epiacopum in Scotia ad peregrinandum eum dirigens filium suum in regno constituit. » (Gala Rcg. Franc; c. 43, D. Bouquet, t. II, p. 568.)
Les écrivains de cette époque appelaient Scotia l'Irlande (Hibcrnia).
(3) •< ... (.Sigebertus) hune (Dagobertum) nutriendum commisit majori-domus Grimoaldo... >■ (fita sancti Sifjeberti, c. 15, A. A. S. S.
du Palais fut-elle découverte sur-le-champ? Autant de questions sur lesquelles le sobre historien a passé.
Quoi qu'il en soit, le règne de Childebert fut court : il dura moins d'un an. Immédiatement ou peu après l'élévation sur le pavois du fils de Grimoald, la vérité éclata. Au comble de l'indignation, ceux des grands qui n'étaient pas du complot se concertèrent, tendirent des embûches au puissant maire du Palais, s'emparèrent de lui, le conduisirent à Paris et le livrèrent à Clovis II. Le roi de Neustrie le jeta en prison, chargé de fers, et, semblet-il, le condamna à mort [i).
Childebert fut renversé sans que le trône fût rendu au malheureux fils de Sigebert que l'évéque Didon avait laissé dans un monastère d'Irlande. Le secret de l'existence de l'enfant royal et de son exil fut bien gardé par ceux qui avaient concouru à son rapt. Pendant près de dix-huit ans, Dagobert demeura en Irlande ou en Angleterre. L'évéque d'York, saint AVilfrid, le connut alors, s'intéressa à sa douloureuse destinée et l'aida à rentrer dans son royaume (2).
Childebert écarté, Dagobert disparu, le royaume
t. I, februarii, p. 231.) La fonction même de Maire du Palais en faisait l'éducateur, le « nutricius » du roi mineur. Mais il ne semble pas que l'éducation du prince se fît hors des villas royales, du Palais.
(1) « Franci itaque commoti atque vehementer indignati, Grimoaldo insidias prœparant; eumque esimentes ad condemnandum Eegi Francorum Chlodoveo deferunt. Et Parisius civitate in carcere mancipatus, vinculorum cruciatu constrictus, ut erat morte dignus propter scelus quod in dominum exercuit, morte vitam finivit. » (Gesta. Eeg. Franc, c. 43, D. Bouquet, t. II, p. 568.)
(2) Dagobert II. devenu roi d'Austrasie, reçut saint Wilfrid qui se rendait à Eome et le présenta ainsi à ses palatins: « ... cum... jactatus ad ignavos Hibernos perlatus fuissem; ; hinc me inde adductum magna benivolentia secum aliquamdiu tenuit, ab omui periculo protexit, atque nativo solo incolumen ac tutum restitui posse donavit. » (Tita sancti Wiljridi, c. 34; Mabillon, A.A. S.S. O. S. B.; saeculo IIP. pars la, p. 188. Cf. etiam Vita sancti Wilfridi ab Eddio, c. 27. Mabillon, AA. SS. O. S. B.. SBeculo IV° pars la, p. 649.)
d'Auslrasie revint de droit à Clovis II. Ainsi tout l'empire franc se trouva réuni sous un seul roi comme aux époques de Clovis I", Clotaire II et Dagobert I". La main débile de Clovis II tint quelques mois, un an peut-être, le sceptre trop lourd d'une monarcbie trop vaste. Épuisé par les excès de sa première jeunesse, frappé dans son corps et dans son intelligence par un mal inexorable, le fils de Dagobert, s'il avait vécu davantage, aurait plié sous une charge pareille. L'acte même de juslice qui mit un terme à l'usurpation de GrimoaJd fut bien moins son œuvre que celle de son gouvernement et des grands du royaume austrasien.
Dès lors le silence se fait autour du roi : il appartient déjà au passé. Les regards se portent sur ses héritiers, sur la reine Bathilde dont on connaît les hautes aptitudes, les vertus, dont on recherche les faveurs. Tout désormais converge vers elle : les intérêts généraux et particuliers, ceux de l'État et de l'Église, des palatins et des grands, du peuple et des esclaves. le dévoûment et l'ambition, les plus nobles passions et les plus viles s'agitent pour servir sa politique, ses projets, ses tendances, ou pour les exploiter
Le souvenir de Clolilde, de Brunehaut, de Frédégonde, de Nanthilde hante les esprits; on se rappelle les vicissitudes de leur gouvernement ou de leur vie privée, quels efforts, quels soins ont défendu dans leur berceau les rois orphelins, quelles tragédies aussi ont empourpré les palais royaux du sang mérovingien. Que seront et l'avenir des jeunes rois, et les affaires publiques, et la régence prochaine?Bathilde, pendantles dernièresannées de Clovis, s'était formée à l'art de diriger les hommes; elle les avait vus à 1 œuvre ; elle saura les choisir. Maintenant le roi peut achever de mourir, le sceptre n'échap-^
116 CHAPITRF, VII
pera pas à ses fils : la pieuse esclave dont il a fait une mère et une reine sera fidèle à sa double mission jusqu'aux extrêmes limites du devoir et de la conscience. D'un mot l'auteur des Gesla Regum Francorum a noté les dernières heures du roi : « De sa mort et de sa fin l'histoire n'a rien à signaler 1). » Clovis II mourut pendant l'hiver de l'année 657.
(1) « De hujus morte et fine nihil dignum historia recolit. (Gesta Reg. Franc, c. 44; D. Bouquet, t. II, p. 568.)
Clotnire III, seul roi des Francs. — La succession au trône chez les Mérovingiens. — Tentatives pour la transformer. — Sainte Bathilde régente prend le gouvernement de la monarchie au nom de son fils. — Le serment de fidélité. — L'étendue et l'aspect du royaume. — Provinces et cités. — Les chefs-lieux. — Leur physionomie au septième siècle : monuments antiques, cathédrales, recluseries, monastères, hôpitaux, léproseries, maisons. — Les bourgs, les villages, les villas. — Les voies de communication, routes romaines, et fleuves. — Le commerce. — La population.
« Parla volonté de Dieu, le roi Clovis quitta ce monde laissant ses enfanls avec leur mère, dit le vieil historien de sainte Bathilde; son fils Clotaire lui succéda dans le royaume des Francs (1). » 11 n'avait pas cinq ans. A cet âge, aucun de ses prédécesseurs n'avait possédé un empire aussi grand, car ses deux frères Childéric et Thierry étaient déshérités.
Jamais la tradition mérovingienne, la loi salique
(l) '< Deo jubente, rex Chlodoveua. vir eju8, migravit de corpore; relictatiuo aohole filioriim cum matre, suacepit ilico poat eum flliua pjua Chlotariua riuondam ï'rancorum regnum. « (Vita sanctae Balthildis, c. 5; p. 487.)
n'avaient été mises de côté si formellement ni si facilement. Des forêts de la Germanie les Francs n'avaient pas emporté une loi de succession au irône. Leur vieux droit privé, on l'a vu, excluait les filles du partage de la terre alors qu'il y appelait leurs frères avec des droits égaux, sans privilège d'aînesse (1). Cette règle immémoriale fixa la coutume dynastique : les princesses mérovingiennes n'héritèrent pas de la royauté; elles n'eurent que l'usufruit des cités ou des villas reçues en dot ou en douaire ; ainsi le royaume de France ne tomba jamais en quenouille. Il fallut, au contraire, plusieurs siècles de douloureuses expériences pour que le droit des princes francs au partage de la monarchie fît place au droit de primogéniture qui n'est pas dans la loi salique, mais que la raison politique imposa et qui assura à la dynastie capétienne huit siècles de domination ininterrompue.
La royauté, comme le trésor public, était, aux yeux des Mérovingiens, un patrimoine magnifique; à chaque succession on la divisait : autant d'héritiers, autant de royaumes d'une valeur égale en droit mais, en fait, impossible à déterminer, car les revenus de l'empire franc étaient disparates, incertains, aléatoires, difficiles à apprécier exactement; tels les domaines du fisc, les propriétés en déshérence ou confisquées par jugement, les amendes, les impôts.
Le partage égal de la fortune familiale était rarement sans inconvénients; appliqué à la royauté, il fut désastreux : il jeta le trouble dans les relations civiles et commerciales, affaiblit le pouvoir, causa des guerres fratricides et ruina en deux cents ans la monarchie de Clovis.
(1) Voir plus haut chapitre IV.
LE ROYAUME DE SAINTE BATllILDE 119
Le vice capital de cette constitution dynastique n'avait pas échappé aux plus clairvoyants, ni aux plus ambitieux des prédécesseurs de Clotaire III.
Déjà, en 561, à la mort de Clotaire l", Chilpéric s'emparait du trésor public et nouait avec les plus influents des Francs des intrigues qui furent déjouées par la rapidité avec laquelle ses frères se liguèrent contre lui, le surprirent dans Paris où il s'était installé et l'en expulsèrent" (1).
Cinquante ans plus tard, la reine Brunehaut tenta sans plus de succèsd'établirl'aîné de ses petils-fils, Sigebertll,. sur les Austrasiens et les Bourguignons, au détriment de ses cohéritiers; elle ne réussit qu'à faire la fortune de Clotaire II, fils de sa rivale Frédégonde, et à précipiter sa propre perte (2).
Avec Dagobert la tendance à l'unité s'affirme un peu plus et rencontre moms d'obstacles dans l'opinion publique. Roi d'Austras'e avant la mort de son père, Clotaire II, il fut reconnu, en 029, roi de Neustrie et de Bourgogne sans que fussent admis les droits de son frère, Caribert, qu'à tort ou à raison on tenait pour faible d'esprit. A la vérité, Caribert n'accepta pas sa déchéance ;
(1) « Chilpericus vero poat patris funera, thésaurus, qui in viUa Brinnacum erant congregati, accepit et ad Francos utilioros petiit ipsusque muneribus mollitus sibi subdidit. Et mos Parisius iiigreditur sedem que Childeberthi régis occuiDat; sed uon diu ei hoc licuit poasedere; nam cuniuucti fratres eius eum exinde rcpulerunt... " (Grog. Turon., Ilist. Franc, lib. IV, c. 22, p. 159.)
La villa Brinuacus a' été identifiée par Longnon avec Berny- Rivière (Aisne). {Géographie de la Gaule au VI' siècle, p. 395 et Buiv.)
(2) <■ Brunichildis cum flliis Theuderici quatuor, Sigiberto, Childebcrto, Corbo, Mcroveo, Mettis résidons, Sigibertum in rcgno patris instituere nititur. » {Fredeg. Chronicon, c. XXXIX; D. Bouquet, t. II, p. 429; vel Krusch, M. G. n., S. li. M., t. II., p. 140.).
« Burgondiœ farones vero, tam episcopi quam ceteri leudos, timentes Brunichildem, et odium in eam habentes, cum Wanarchario eonsilium inientes tractabant, ut neque unus ex filiis Theuderici evaderet, sed eis omnibus oppressis, et Brunichildem delerent et regnum Chlotarii expctercnt: quod probavit eventus. » (Fredeg. Chronic. c. XLI; ihid., p. 429, vel Krusch, ihid., p. 141.)
il trouva des fidèles qui l'accompagnèrent en Aquitaine; Dagobert transigea : il céda à son frère une grande partie de cette province (1).
Sainte Bathilde reprit lojuvre avortée de Brunehautet de Dagobert; elle posa la couronne de l'empire sur la tête de Clotaire III (2). Il semble que les grands aient accepté facilement la régence de Bathilde, comme vingt ans auparavant celle de Nanthilde que Dagobert mourant avait recommandée au maire du Palais neustrien, Ega. La lidélité et la docilité des hauts personnages de l'État furent une consolation et un appui pour la régente si jêune encore, pour la mère attentive et inquiète à qui l'avenir réservait encore de douloureuses épreuves. Les
(1) « Dagobertus... missos in Burgundia et Neuster direxit, ut suum deberent regimen eligere... Charibertus frat«r suus nitebatur, si potuisset regnum adsumere, sed ejus voluntas pro Bimplicitate parum sortitur effectum. » (Fredeg. Chronic, c. L\T:; D. Bouquet, t. II, p. 435.)
(2) La mort de Grimoald dans les prisons de Paris, la réunion par droit de succession de l'Austrasie à la Neustrie sous le règno de Clovis II, puis de Bathilde et de Clotaire III sont des faits généralement acceptés par les historiens. (E. Lavisse, Hist. de France, t. II, p. 164-165; Michelet, Uist. de France, t. I, p. 215; Dom Pitra, Hist. de saint Léger, p. 87 et 134; Drapeyron, Essai sur l'organisation de l'Austrasie et la création de l'Allemagne, dans « Mémoires lus à la Sorbonne en 1868 », p. 111; Huguenin, Histoire du royaume d'Austrasie, p. 418.)
Toutefois ils ne sont pas admis sans conteste : Le savant éminent qu'est M. B. Krusch rejette le chap. 43 du Liber Historiae Francorum {Gesta Hegum Francorum) d'où on les tire: Grimoald n'aurait pas été livré à Clovis II et aurait gouverné l'Austrasie jusqu'en 663, à l'avènement de Childéric II : « Neque meliora sunt, dit M. Krusch (Liber Hist. Franc, M. G. H., Script., t. II, p. 215 et sea. — Cf. p. 316). quas in c. 43-45 referuntur: menais ea scatere. alio loco dixi, cf. Forschungen zur deutschen Geschichte, t. XXII, p. 474. ..
A la vérité, on y trouve une erreur de chiffre, qui est peut-être une distraction de copiste, donnant 44 ans de règne à Dagobert comme, quelques lignes plus haut, à Clotaire IL II ne nous paraît pas que cela suffise à mettre en doute des événements aussi notoires, aussi retentissants que la fin tragique de Grimoald et la réunion des trois royaumes après l'échec du coup d'Etat.
Il faut remarquer que l'auteur du Liher Hist. Franc, achevait son ouvrage en 727, soit 70 ans après les événements. S'il n'en a pas été témoin, il a vécu du moins avec des contemporains do Grimoald et de Clovis II. Il écrivait en Neustrie et, selon M. Krusch (cf. ib/d., ut supra), il habitait au nord de Paris, dans le pays même où les faits s'étaient, en partie accomplis. A ce
palatins, Gallo-Romains délicats et raffinés, ou Francs frottés de civilisation et se piquant d'élégance, s'empressèrent au service de leur Reine, captivés par sa beauté, retenus par son autorité, la dignité de sa vie, l'éclat de ses vertus : au pied du trône de Bathilde la chevalerie française était en germe.
Sous la main de leur gracieuse souveraine les peuples restèrent unis pendant plus de cinq ans. Les turbulents et rudes Auslrasiens eux-mêmes seront paisibles, comme sous le charme, jusqu'au temps où Clotaire III approchera de sa douzième année et de sa majorité; alors seulement ils prendront ombrage de sa domination, ils remueront et réclameront un roi pour leur pays. Mais
moment, Charles-Martel était le maître de toute la monarchie franque soub l'autorité nominale de Thierry IV. Le témoignage de l'auteur des Gesta Beg. Franc, n'est pas suspect de partialité ni d'adulation, car Charles Martel, petit-neveu de Grimoald, ne pouvait être flatté de ces récits.
Un document, un peu postérieur, de moindre valeur et datant aussi de la fin de la période mérovingienne, confirnfe les dires de l'auteur du Liher Hit-t. Franc. : « Franci vero Chlotarium, fiiium ejus seniorem, in totis tribus regnis statuunt cum ipsa regina, matre sua, regnaturum. » (Chronique publiée par B. Guérard dans « Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi », t. XIII, 2* partie, p. 65; an. 1838.)
Un autre document, la généalogie des rois Francs, de Clotaire II à Pépin le Bref inclusivement, postérieur de plus de 40 ans aux Gcsta Itcoum Francorum en contredit le récit, et, sur ce point, sert d'appui à M. Krusch. Il accorde à Childebert, fils de Grimoald, sept ans de règne: <> Childebertus adoptivus, filius Grimoaldi regnavit annos VII. » (Bouquet, t. II, p. 691 et Pertz; M. G. H., in-f° Scriptor., t. II, p. 308). Pertz constate que l'auteur est Austrasien et qu'il commet plusieurs erreurs de dates .{Ihid., p. 305).
Enfin, M. Krusch utilise un passage très explicite d'un document du neuvième siècle: « Séries Regum Francorum », « Hildebertus adoptivus annum I. Grimoaldus (nothus) annos VII » qu'on peut lire dans M. G. H.; in-folio. Script., t. XIII, p. 724. Ce document est tiré du Codex Bernansis (cf. Forschunoen, loco citato.) • Malgré la précision de ces textes bien trop tardifs, nous pensons qu'il faut accorder la préférence aux plus anciens. Les auteurs de ces catalogues écrivaient sous les puissants empereurs Charlemagne et Louis le Pieux; ils sont sujets à caution. La crainte de déplaire ou le souci de plaire les ont, croyons-nous, portés à donner une issue fantaisiste au coup d'Etat, pour effacer, en q'aciqup sorte la félonie de Grimoald par un succès imaginaire, ou créer en faveur de la jeune monarchie carolingienne un droit royal préexistant.
au moment où le fils aîné de Clovis II était élevé sur le pavois, 011, dans les provinces comme au Palais, tous les hommes libres prêtaient serment de fidélité au roi, l'union des royaumes francs était parfaite.
La prestation de serment que les Mérovingiens imposaient à leurs sujets était en usage depuis longtemps sous les empereurs romains. Dès que le roi était proclamé, des courriers partaient du Palais dans toutes les directions et enjoignaient aux comtes de réunir leurs administrés dans les villes et les bourgs pour exiger d'eux le serment de fidélité (1). Ce serment s'appelait leudesamium; on le prétait sur les reliques des saints envoyées de la Cour à cet eftet (2). L'avènement de Clotaire III fut ainsi publié dans toutes les provinces de l'empire franc. En son nom, Bathilde prit le pouvoir. La puissance de la régente s'étendit de la Thuringe à la Bretagne, des Alpes aux Pyrénées et à la Seplimanie, de la mer du Nord à l'Océan et à la Méditerranée (3). .
Depuis ce temps la physionomie générale des contrées sur lesquelles régna Bathilde a changé, mais moins,
(1) La formule de ce serment ne nous est pas parvenue, mais le moine Marculfe a inséré dans son recueil la lettre d'avis qui était remise aux palatins que la cour envoyait dans les cités; elle vise le cas particulier d'un roi qui appelle son fils au partage de la royauté :
« Tel roi à tel comte. — Comme nous avons prescrit, de concert avec nos grands, que notre glorieux fils fût roi avec nous dans notre royaume, nous vous ordonnons de rassembler tous les hommes de votre ressort, Francs, Romains et de toute autre race dans les cités, bourgs et châteaux. Là, en présence de l'illustre homme un tel que de notre cour nous vous avons envoyé, ils prêteront serment de fidélité (leudesamium ou leode et samio) à notre fils et à nous dans les églises et sur les reliques des saints que nous faisons transporter à cet effet. » (Marculfe I, 40 ; Migne, t. LXXXVII, col. 724.)
(2) Ces reliques étaient des linges, des étoffes précieuses qui avaient touché le corps ou plus ordinairement le tombeau d'un martyr. (Mabillon, A. A. S.S. 0. S. B., prœf., c. 42 et seq. ; p. XXII et seq.; Greg. Tur., De Gloria Martyrum, c. 28; Migne, t. LXXI, col. 729; De rirtutihus sancti Martini, lib. I. c. 11; Migne, ihid., col. 924.)
(3) Voir plus haut, chap III.
peut-être, qu'on ne pense, moins surtout qu'à première vue ne le feraient supposer les bouleversements politiques dont elles ont été le théâtre. Les révolutions, les guerres, les invasions, qui précipitent les trônes, changent les frontières des nations, ruinent les civilisations et écrivent avec du sang et des larmes l'histoire des peuples, modifient à peine la surface des régions qu'elles désolent : des campagnes ravagées que les tenaces cultivateurs féconderont de nouveau, des villes détruites qui surgissent de leurs cendres quandleur existence est commandée par les nécessités économiques ou favorisée par les conditions géographiques, des monuments de luxe et de magnificence à jamais perdus, forment la plus grande part des pertes matérielles subies au milieu des pires cataclysmes politiques et sociaux.
Tout autre est l'effort de la paix et des travaux qu'elle suscite, protège, multiplie. Elle fait reculer leslimitesdes forêts inhospitalières, agrandit les champs cultivés, fertilise les déserts, trace les routes, creuse les canaux, dessèche les marais, crée les villes, établit les ports : lentes et continuelles transformations qui changent l'aspect et jusqu'au relief du sol. Elles ont, plus que les malheurs publics, marqué leur action dans les vastes régions que gouvernait Halhilde.
En deçà du Rhin plus de cent dix cités distribuées nominalement en dix provinces, et au delà les duchés tributaires d'Allemagne, de ïhuringe, de Bavière, jadis conquis par les Francs, mais à cette heure à peu près indépendants, formaient les divisions administratives de l'empire mérovingien.
Ces dix provinces avaient pour métropoles : la première Lyonnaise, Lyon, la deuxième, Rouen, la troisième, Tours, la quatrième, Sens, la première Belgique, Trêves, la
1^'t CHAPITRE VIII
seconde, Reims,la Viennoise, Vienne, la Provence, Arles, la première Aquitaine, Bourges, la seconde, Bordeaux. Plusieurs provinces romaines avaient perdu leur autonomie : les deux Germanies faisaient partie de la première Belgique; la Séquanaise était unie à la première Lyonnaise, les Alpes-Pennines à la Viennoise, la Novempopulanie à la seconde Aquitaine. D'autre part, la province d'Arles avait été formée des Alpes-Maritimes, de la seconde Xarbonnaise et d'une partie de la Viennoise et de la première Narbonnaise (1). Enfin la première Narbonnaise, à l'exception des cités de Toulouse et d'Uzès, était sous la domination des AVisigoths d'Espagne.
Mais cette division de la Gaule en provinces que l'Église avait utilisée pour la formation de ses cadres hiérarchiques ne fut pas adoptée par l'État mérovingien. Eilene reposait pas sur des distinctions ethnographiques; elle était factice, superposée à la distribution en cités qui représentaient les anciens peuples gaulois ou même des groupements moindres auxquels la civilisation, le commerce, une longue prospérité avaient donné une importance considérable. Les prédécesseurs de Clotaire 111 ne remplacèrent pas les gouverneurs romains à la tète des provinces : l'unité administrative du régime nouveau fut la cité.
Les cités étaient d'étendue très inégale. Les unes, particulièrement dans la Provence étaient petites, d'autres équivalaient aux départements actuels, plusieurs étaient aussi vastes que certaines provinces de l'ancienne
(1) Les métropoles de la Séciuanaise, des Alpes-Pennines, de la Novempopulanie, des Alpes-Maritimes de la première et de la seconde Narbonnaise étaient Besançon, Tarentaise, Eauze, Embrun, Narbonne et Aix. Mayence et Cologne étaient les capitales des deux Germanies.
France (1). Parmi les chefs-lieux des cités mérovingiennes, quarante environ sont aujourd'hui des préfectures; parfois même le département moderne se confond à peu près avec l'ancien territoire de la cité administrée par les fonctionnaires de la reine Bathilde qui succédaient aux magistrats gallo-romains et aux chefs gaulois vaincus par César (2). Ainsi les lois économiques qui ont provoqué la création de tant de villes leur ont assuré une durée vingt fois séculaire, sous les régimes les plus divers, malgré les révolutions et les guerres.
Comme un grand nombre de villes et de bourgs, les chefs-lieux de cités ont conservé le nom qu'ils portaient au temps de sainte Bathilde et quin'était plus, d'ordinaire, leur nom originaire remplacé au IIP siècle par celui de la peuplade sous lequel Rome désignait ofQciellement la cité : tel, le chef-lieu de la cité des Parisii ne s'appelait plus Lutèce, mais Paris (3).
Un autre changement s'était produit : le nom générique de « cité » s'était effacé devant celui de « pays» (pagus) qui désignait auparavant le canton gallo-romain. A cette époque il s'applique indistinctement à la cité et au canton
(1) Le territoire des cités d'Avignon, d'Orange, d'Apt, de Carpentras, de Vaison et de Cavaillon déborde à peine celui du département de Vaucluae, tandis que les cités des Vellaves, des Qabali, des Tricasses équivalent à de simples départements et que les « pays » des Ségusiaves, des Arvernes, des Pictones, des Lemovices sont deux ou trois fois plus vastes.
(2) On trouverait facilement douze ou quinze départements qui représentent assez exactement l'a'ntiqae cité gallo-romaine ou franque: Haute-Loire (Vellaves), Lozère (Gabali), Ardèche (Helvii), Loiret (Aureliani), Aube (Tricasses), Indre-et-Loire (Turones), Somme (Ambiani), Seine-Inférieure (Velliocasses et Oaleti), Lot (Cadurci), etc.
(3) Ainsi Genabum, chef-lieu des Aureliani, est devenu Orléans; Avaricum, des Bituriges, Bourges; Mediolanum, des Sàhtones, Saintes; Dariorigum, des Veneti, Vannes; Caesarodunum, des Andecavi, Angers, etc., etc. Encore que ce phénomène soit assez général, plusieurs chefa-lieux de cités ont gardé leur ancien nom gaulois ou latin: Lugdunum (Lyon), Augustodunum (Autun), Burdigala (Bordeaux), Rothomagus (Rouen), Vesontio (Besançon), Toruacum (Tournay).
comme il se donnera plus tard au territoire entier de la nation et au coin de province, à la grande et à la petite patrie. Il n'appartient pas seulement au langage commun, il entre dans les formules de chancellerie, dans les actes officiels et privés où il indique soit le territoire de la cité, soit un moindre comme celui du canton (l).
Résidence du comte et de Tévêque, le chef-lieu était la ville la plus importante de la cité et ordinairement la plus populeuse. Ni cette importance, ni cette prospérité ne doivent faire illusion : les grandes villes mérovingiennes ressemblaient assez peu aux villes modernes. Dans leur enceinte resserrée, les habitants heurtaient les débris de monuments disparus; leurs regards s'arrêtaient sur des ruines grandioses et fantastiques auxquelles l'imagination populaire attachait des légendes gracieuses parfois, le plus souvent tragiques et sinistres, ou bien qu'elle peuplait de démons et de fées dans un mélange confus de traditions païennes et de croyances chrétiennes. Ces restes de la ville antique évoquaient le souvenir lointain d'une grandeur perdue : telles ces familles déchues, logées à l'étroit, et qui gardent, dans une demeure pauvre, des meubles trop riches et des bijoux de prix : c'était là l'histoire des villes que gouvernait la reine Bathilde.
Elles ne remontaient pas toutes à l'époque de l'indépendance; plusieurs avaient changé de place après la conquête et s'étaient installées dans des conditions meilleures, des lieux plus accessibles, d'autres enfin étaient issues de la civilisation romaine. Sur toutes, Rome avait
(1) Marculfl formulx, lib. II, passim. Cf. les autres recueils de formules. Exemples des deux acceptions dans Pardessus, Diplomata, t. II, n" 256, p. 15; n" 257. p. 16; n° 277, p. S7; n' 514. p. 323 et seq. ; etc.
imprimé son image : villes nouvelles qui en retraçaient les traits principaux, villes anciennes dépouillées de la rusticité gauloise, embellies, façonnées, dans lesquelles se retrouvaient le même goût des commodités, la même recherche des plaisirs et de la splendeur.
A côté des basiliques où se traitaient les affaires commerciales, des aqueducs gigantesques, des temples distribués fraternellement entre les dieux de Rome et les dieux indigènes, des écoles où la jeunesse gauloise se formait aux lettres latines, Rome avait élevé les thermes publics, le théâtre, Tamphithéâtre où combattaient les gladiateurs et les bêtes sauvages et, dans les très grandes villes, le cirque pour les courses de chars, les palais impériaux et ceux des gouverneurs, des édifices de luxe, arcs de triomphe et colonnes monumentales.
Sous les coups répétés des invasions barbares l'éclat de cette civilisation grandiose s'évanouit. Quand le torrent des peuples germaniques se fut écoulé, la population décimée par la guerre rebâtit ses demeures. Les villes détruites se relevèrent du lit de cendres où l'envahisseur les avait couchées, et d'un bout à l'autre de la Gaule une même pensée présida à leur restauration. Jusqu'à cette époque, quelques-unes seulement, qui avait rang de colonies romaines, étaient fortifiées ; dès ce moment, c'està-dire vers Tan 300, toutes se fermèrent (1). Au temps de la « paix romaine » elles s'étaient étendues à plaisir, maintenant elles abandonnent les quartiers excentriques, les longues voies où dans les monuments funéraires dorment les ancêtres : rétrécies, encloses d'épaisses
(1) Les colonies étaient composées de vétérans établis dans certaines villes qui devenaient des postes militaires. Elles jouissaient de quelques privilèges. On les avait créées en plus grand nombre dans la Narbonnaise par où avait commencé la conquête des Gaules.
murailles flanquées de tours, elles ne s'agrandissent ni ne s'embellissent plus.
Telles apparaissent les villes du royaume de Bathilde, L'antique et spacieuse ville gallo-romaine s'est transformée; quelques-uns de ses monuments sont encore debout, les autres, ravagés, incendiés, ruinés, s'étalent parmi les amas de maisons ou gisent pêle-mêle dans les profondeurs de ses remparts. La cité guerrière et méfiante du Moyen-Age est déjà là, guettant du haut de ses tours les coureurs ennemis.
La nécessité d'assurer les subsistances fit établir dans l'enceinte fortifiée non seulement des jardins potagers, mais de véritables champs en plus de ceux qu'on cultivait près des murailles de la ville et sous sa protection '1). Toutefois les remparts n'étaient pas toujours une sauvegarde suffisante; ils avaient été élevés à la hâte, ils étaient vieux de plus de trois cents ans. A l'autorité civile, incombait le devoir d'en refaire les parties faibles ou ruinées, mais la paix intérieure dont jouissait l'empire franc depuis Clotaire II ne l'inclinait pas aux dépenses militaires.
Moins encore pensait-on à tirer de leurs ruines ies théâtres et les amphithéâtres. Sainte Bathilde n'avait pas hérité des goûts de Chilpéric qui avait construit ou restauré les cirques de Paris et de Soissons (2).
D'ailleurs un changement profond s'était opéré dans l'àme du peuple : la prédication chrétienne avait pénétré
(1) « Sed in tam grande spatio munitio ieta distenditur ut manentes infra murorum septa terram excolant frugesque in habud' dantiam coUegant. » (Greg. ïur., Eiit. Franc, lib. III, 13, p. 119.)
(2) « ... CMlpericus apud Suessionas vel Parisius circos sedificari jubeDB, spectacula populis priàebuit. » (Aimoin., de Gestis Francorum, lib. III, c. 45; D. Bouquet, t. III. p. 87.)
Le cirque romain de Paris était bâti à la place de la Halle aux vins. Du douzième siècle à la Eévolution, l'abbaye de Saint-Victor occupa le même liea.
LE ROYAUME DE SAINTE BATllILDE 129
les cœurs, modifié les mœurs, offert aux esprits un idéal entièrement difi'érent de celui du paganisme; elle avait combattu les plaisirs sanguinaires de l'amphithéâtre et condamné les débauches que favorisaient le théâtre et les thermes. Aussi les débris des monuments ruinés par les guerres étaient-ils employés à la construction des sanctuaires élevés en l'honneur de Dieu et des martyrs autant qu'à la réparation des remparts et des maisons particulières. Dans les régions du nordj où les forêts étaient immenses et la pierre rare, les églises étaient en bois, le plus souvent.
Aucune cathédrale, aucune basilique mérovingienne n'est demeurée. A peine quelques témoins mutilés offrent encore d'imparfaits souvenirs de l'architecture religieuse dans le royaume de sainte Balhilde : tels, le baptistère Saint-Jean à Poitiers, la chapelle Saint-Laurent à Grenoble, une crypte du monastère de Jouarre fondé par saint Âdon et doté par la reine Bathilde.
La cathédrale était le principal édilice religieux de la ville, le plus spacieux aussi, car les populations environnantes y étaient convoquées aux grandes fêles liturgiques. Sa nef était flanquée de deux bas-côtés surmontés de tribunes; l'autel dressé, au point oîi le transept croisait la nef, séparait les fidèles du clergé groupé dans l'abside. L'église ne s'ouvrait pas immédiatement sur la rue; elle était précédée d'un atrium au milieu duquel un bassin servait aux ablutions des fidèles. C'est là qu'aux grandes solennités la joie populaire se manifestait, immodérée, très profane. Les sujets de la pieuse reine Balhilde ne s'adonnaient plus, comme leurs pères, à la passion du cirque et de l'amphithéàlre, mais le besoin de réjouissances comprimé d'un côté éclatait d'un autre : sous les portiques, près des sarcophages placés le
130 CBAPITRE Mil
long des murs, les danses et les chansons licencieuses succédaient aux graves processions, aux mélodies grégoriennes (1). Plus tard, au Moyen-Age, celte gaité bruyante franchira la porte de l'église et le théâtre moderne naîtra à l'ombre pieuse des cathédrales gothiques.
Simples, bien éclairées par des fenêtres à plein cintre, les églises mérovingiennes étalaient plus de luxe à l'intérieur qu'à l'extérieur. Sur les murailles, des peintures ou des mosaïques représentaient les scènes de l'histoire sacrée. La charpente qui supportait la lourde toiture de métal était peinte quand un plafond de bois orné ne la cachait pas. Une tour portée par quatre grands arcs s'élevait à l'intersection du transept et de la nef, et, par de larges baies, versait la lumière à profusion sur l'autel et le sanctuaire. Le pavillon de bois, à plusieurs étages, qui la surmontait se terminait en flèche, à la manière des clochers dont l'usage se répandait alors et qu'on élevait à côté de l'église.
Près de la cathédrale se trouvait le baptistère qui en était l'annexe nécessaire, le vestibule spirituel. Les architectes en construisant les églises s'étaient inspirés de la basilique antique; ainsi empruntèrent-ils aux thermes les dispositions du bâtiment élevé au-dessus de la piscine où l'on plongeait les catéchumènes. Un autel, l'image de saint Jean-Baptiste au Jourdain, en marquaient le caractère essentiellement religieux (2).
Souvent, joignant la cathédrale ou quelque autre église, était la demeure d'un reclus ou d'une recluse.
(1) Voir plus haut, chap. VI.
(2) Nous renvoyons le lecteur pour tous les détails d'architecture signalés dans notre travail aux ouvrages d'archéologie notamment à ceux de M. Enlart: Architecture religieuse. Architecture civile et militaire. Paris, Picard.
LE ROYAUME DE SAINTE BATllILDE 131
L'Ilôte de la « recluserie » élaitun moine, un clerc, une religieuse, parfois une jeune lille de haute piété à qui l'évoque permettait de s'enfermer dans une retraite absolue, définitive. Une petite fenêtre ouvrait sur l'extérieur pour les communications nécessaires avec le monde; par une autre, le reclus, à travers la muraille de l'église, assistait aux offices et recevait les sacrements. Toutes deux étaient grillées et la porte, elle-même, scellée. Quelquefois les « recluseries » se trouvaient près des j)ortes de la ville ou dans un monastère (1). On regardait le reclus comme le religieux par excellence de la ville qui par ses prières attirait ^.es bénédictions de Dieu et par ses pénitences éloignait les châtiments mérités. Aussi toute entrée en « recluserie » remuait la cité : l'évèque convoquait le clergé et les fidèles, conduisait en procession le nouveau solitaire dans le logis dont la porte close sur lui ne s'ouvrirait plus qu'au jour de sa mort et de sa sépulture (2).
Les « recluseries » ont traversé le Moyen-Age mais pour disparaître si complètement que le souvenir même s'en est généralement etlacé. Autre fut le sort des monastères et des hôpitaux. Les monastères d'hommes s'établissaient le plus souvent dans la campagne, les monastères de femmes, dans les villes, ou, pour plus de commodité et d'espace, hors des murs, dans les faubourgs et à portée de secours. C'est ainsi que saint Kloi avait fondé à Paris, dans la cité, l'abbaye
(1) Vita sancti Lcodcoarii, c. I, 15. Boll., t. I, Octobris, p. 465; Vita xuncti Bavonis, c. 7; Mabillon, A. A. S.S. O. S. B.. eaec. IP, p. 382; Greg. Tnron., Hist. Franc, lib. VI, c. 29, p. 268; et Vitx ptitriLvi, passim.
(2) ■ Data die cvocato clero et populo, cum crucibus et thymiamateriis, uiiiveraoque ecclesiastico apparatu ad reclusioiiis ceHulam c-onveiiitur. » (Vita ëuncti Bavonis a Tlieodorico abbate II 28; Boll, t. I, Octobris, p. 247.)
d32 CHAPITRE VIII
de Saint-Martial (1). La création et la sanctification de ces demeures de la prière furent parmi les œuvres préférées de sainte Bathilde; elle usa de son influence royale pour y introduire les règles de saint Benoît et de saint Colomban; elle les dota magnifiquement.
Les hôpitaux se divisaient en deux grandes catégories : les hospices, où les voyageurs recevaient l'hospitalité, et les hôtels-Dieu, ouverts aux malades. En fait, les hospices étaient principalement hors des villes, à l'entrée des monastères dont ils formaient un service, et sur les grandes routes. Parfois le même établissement abritait les voyageurs et les malades. On voyageait beaucoup alors, les auberges étaient rares : l'hospice dumonastère, où on était reçu gratuitement, d'où Ton partait en laissant une aumône volontaire, résolvait, en partie, le problème du long voyage à peu de frais. Ainsi se rendait-on des rivages de la mer du Nord à Rome, aux grands sanctuaires de la chrétienté et aux principales foires du royaume.
Les hôtels-Dieu établis dans les villes étaient sous la juridiction de Tévêque; quelques-uns cependant appartenaient à de riches propriétaires : ils étaient sur leurs terres et desservis par des esclaves. D'autres enfin bâtis dans les monastères recevaient des vieillards infirmes, des malades incurables : tel celui que saint Ansbert fonda dans l'abbaye de Fontenelle (2).
Comme toutes les communautés, les hôpitaux étaient dotés. Quiconque, laïque ou clerc, créait un hôpital lui assurait en biens immobiliers les revenus suffisants : « Je donne, lègue, transmets et transfère, disait le dona-
(1) Voir plus haut, chapitre IV.
(2) « Xenodochium imbecillium ac decrepitorum pauperum, ad instar duodeni apostolici numeri constituit. » (Vita i^ancti Anshcr^.i. c. 21; Mabillon. A.A. S.S. O. S. B.. saeculo II, p. 1008.)
LE ROYAUME DE SAINTE BATlllLDE 133
leur, les domaines ainsi désignés... et situés dans tel territoire avec tout ce qui s'y trouve : serfs, maisons, vignes, terres, prés, bois... » En outre il sollicitait du roi et de l'évêque l'immunité complète, de sorte que le revenu entier était employé selon les intentions marquées dans la charte de fondation (1).
Avant de quitter ces refuges de la maladie et de la souffrance, il faut jeter un regard sur des hôpitaux d'une autre sorte : les léproseries établies loin des villes, dans des lieux déserts à cause de la contagion et aménagées comme de petits ermitages (2^. Les conciles plaçaient les lépreux sous la protection spéciale des évêques qui devaient subvenir à leurs besoins, les vêtir et les nourrir (3).
Tant d'établissements religieux donnent aux villes du septième siècle une physionomie qu'elles n'avaient pas au temps de leur splendeur, aux jours florissants de la « paix romaine » et du paganisme. D'autres édifices cependant conservent le souvenir vivace de l'antiquité; on les entretient parce qu'ils sont nécessaires ou utiles, tels les aqueducs dars les villes dépourvues d'eau et les thermes publics. Tous les peuples soumis à l'empire de Home avaient hérité d'elle l'habitude des bains froids, chauds ou de vapeur. Aussi les maisons riches, les hôpitaux, les monastères mérovingiens ont des salles de bains (4). Outre ces thermes privés, les villes ont toutes
(1) Marculfi formulœ, lib. II. 1; Migne, P. L., t. LXXXVII, col. 725; Rozière, t. II, p. 717.
(2) .( ... Dum iter ageret (Lupiciiius) ad visitandos fratres, ut, occupante crcpuBculo, ad hospitiolum diverteret leprosorum. Erant autem novem viri. » (Greg. Tur., Vitœ Patrum, c. I, 4: Migne, t. LXXI, col. 1014.)
(3) « ... ut uniuscujusque civitatis leprobi... ab epiacopo ecclosiee ipsius eufflcientia alimenta et neceasaria veatimenta accipiant... » (Conc. lugdun., a. 583, c. 6; Maaaaen, p. 154); Conc. Aurol., a. 539, c. 21; ihid, p. 107.)
(4) Fortunat et Grégoire de Toura signalent lea bains chez les particuliers comme dans lea monastères. (Fortunat, Vita sancti
134 CUAPITRE VllI
des bains publics, peu coûteux, moins spacieux qu'autrefois, et dépourvus des annexes que le luxe romain y avait ajoutées, bibliothèques, salons, salles à manger et jardins ; 1).
L'antique forum, place ordinaire du marché public et de la bourse, où se traitaient aussi les affaires politiques et civiles, n'a pas disparu; le commerce a toujours là son centre, ses assises mouvementées. Les monuments élevés alentour ne sont pas tous ruinés ; l'ancienne maison de la curie sert à la réunion de notables qui, sous le même nom, lui succède [t) ; enfin, l'église chrétienne remplace le temple détruit.
Les villes respectée? par les invasions barbares ont
Gcrmani, c. 61; Aligne, t. LXXXVIII, col. 473; Tita sanctse Eadc- OunJis, lib. I, c. 17; ihid., col. 505; Greg. Turon., De miraculis sancti Martini, lib. IV, c. 1; Migne, t. LXXI, col. 991; Hist. Franc, lib. X, c. 16; p. 427.)
La règle de saint Benoit est formelle; les moines se baignaient: " balneorum usus infirmis quoties expedit, offeratur. Sanis autem, et maxime juvenibus, tardius concedatur » (Régula, c. 36). Saint Benoit veut que les religieux jeunes et en bonne santé usent des baius moins souvent que les malades. Le bain était alors d'usage si général, si fréquent, quotidien pour beaucoup, que la modération imposée par le saint patriarche à ses fils n'était pas un des moindres renoncements de la vie monastique.
(1) Le moyen âge eut ses baius, les étuves, dont la décadence en France s'acheva au dix-septième siècle et fut causée par l'invincible tendance des « ctuviers » à fa^oriser la débauche clandestine.
(2) La Curie était le sénat de la cité. Tous les cinq ans, les duumvirs en charge choisissaient les décurions parmi les propriétaires ayant au moins 100.000 sesterces (20.000 fr.) de biens inscrits au cens. Les anciens magistrats en faisaient partie; c'étaient des duumvirs, des édiles, des questeurs. Les duumvirs avaient dans leurs attributions la justice, la force armée, le pouvoir exécutiî; les édiles, l'entretien des routes, rues et monuments, les questeurs, l'administration des finances. Toutes c«s fonctions étaient gratuites et très onéreuses. Ces magistrats répondaient sur leurs biens de la rentrée de l'impôt; ils devaient aussi donner des fêtes, ériger des monuments à leurs frais. Ils se ruinaient parfois; la loi leur accordait alors une pension alimentaire. Les charges curiales étaient obligatoires, nul propriétaire ne pouvait y échapper s'il était choisi. (Voir là-dessus le livre L du Digeste.) La curie se modifia profondément après l'établissement des gouvernement-s barbares. Au temps de sainte Bathilde elle semble n'être plus qu'une assemblée de notables et d'officiers municipaux chargés de l'enregistrement des actes. (Cf Marculfe, II, 37; Migne, t. LXXXVII, col. 749; Formulai Andecavenses, 1; ihid., col. 839, etc., etc.).
conservé plus que les autres les œuvres de la civilisation romaine, amphithéâtres et palais, temples et basiliques : elles sont plus riantes, plus spacieuses, elles ont gardé l'empreinte de la paix et de la félicité qu'on chercherait vainement parmi celles que la torche des barbares avait incendiées, et qui se sont relevées craintives, farouches, armées, trop serrées dans leur ceinture de pierre.
Ce mêine caractère des époques de transition se retrouve dans les maisons particulières. Celles des riches ressemblent, proportion gardée, aux somptueuses villas où a vécu sainte Bathilde encore esclave d'Erchinoald.
Elles occupent un espace assez vaste, car les appartements sont groupés, sur le même plan, autour de l'atrium et du péristyle. Toutefois dans la ville fermée un nouveau mode de construction s'impose : les maisons ne s'étendent plus, elles s'élèvent; quand elles sont pourvues, à l'extérieur, de portiques livrés à la circulation publique, on bâtit au-dessus ; ainsi on gagne en hauteur ce qu'on perd en surface. L'antique maison se transforme et d'autant plus rapidement, dans certaines régions, que Tinfluence des Francs s'y fait plus sentir et qu'elle tend à supprimer l'atrium et le péristjde appropriés aux climats chauds ou tempérés, aux villes ensoleillées, mais maldéfenduscontrelesintempéries,lefroid, la pluie, les brumes des pays du nord (1). Outre ces riches demeures la ville compte un grand nombre de maisons plus modestes, habitations de commerçants et d'ouvriers libres, peut-être aussi des immeubles de rapport partagés entre plusieurs locataires, les « insulîf », dont les documents contemporains ne parlent
(1) Voir plus haut, chap. II.
136 CUAPITRE VIII
pas et qui élaient bien dans les traditions romaines (1).
Les chefs-lieux de cités ne formaient pas les seules agglomérations du royaume de sainte Bathilde; des bourgs, des villages, composés en majeure partie d'hommes libres, s'échelonnaient le long des grandes routes, sur les bords des fleuves et des rivières, près des ponls et des gués, et vivaient de commerce et de petite industrie. Au nord de la Loire un certain nombre de ces villages étaient d'origine barbare, franque principalement. Leurs premiers habitants avaient été acceptés par les empereurs soit pour la culture des terres, soit pour le service des armes, très souvent pour l'une et l'autre (2).
Toutefois, la véritable cellule organique de la société n'était ni le village, ni le bourg, ni la ville, c'était la villa agricole, le grand domaine peuplé de serfs, de colons, d'hommes libres. Les villas s'étendaient par milliers sur la surface de l'empire franc; d'elles sont issus la plupart des communes, des villages actuels. Chacune était une petite société, un monde minuscule se sufQsant d'ordinaire; elle avait ses champs, ses prairies, ses vignes, sa portion de bois ou de forêt suivant les latitudes et les lieux; ses ouvriers fabriquaient souvent plus qu'elle n'utilisait, ses cultivateurs récoltaient plus qu'elle ne consommait 3 . Le maitre qui se faisait un point
(1) L'empereur Auguste avait limité à 70 pieds la hauteur des « insulae » ; Trajan la réduisit à 60. (Marquardt, Vie privée des Eomains, t. I, p. 260.)
(2) " Quid loquar rursus intimas Franciœ nationes non jam ab his locis, Quae olim Romani invaserant, sed a propriis ex origine suis sedibus, atquo ab ultimis barbariae litoribus avulsas, ut in desertis Galliœ regionibus coUocatae, et pacem Romani imperii cultu juvarent et arma dileetu >< Eumène, panégyrique, c. 6; D. Bouquet, t. I, p. 715. — D'autre part des noms de localités comme Alaigne (Aude), Marmagne (Cher), Salmaise (Côte-d'Or), rappellent le souvenir des barbares qui les habitèrent, les Âlains, les Marcomans, les Sarmates.
(3) Voir plus haut, chap. I.
d'honneur d'acheter le moins possible avait au contraire des produits à vendre.
Une telle organisation du travail n'était pas pour développer beaucoup l'industrie ni les arts, mais elle asseyait la fortune nationale sur ses bases véritables : le travail de la terre, l'élevage, la production agricole qui assurent la vie des populations dans les plus grandes crises, et sans lesquelles elles demeurent livrées aux hasards des guerres ou même à l'insécurité des voies de communication.
Cependant le commerce et l'industrie étaient favorisés par la facilité relative des transports : outre les fleuves et les rivières navigables, un admirable réseau de routes créées par les ingénieurs romains ou gallo-romains reliait toutes les villes, traversait toutes les provinces. Ces routes aboutissaient aux ports de la Méditerranée, de l'Océan, de la mer du Nord ; elles pénétraient en Espagne, en Italie, s'enfonçaient dans la Germanie et, par la vallée du Danube, atteignaient Constantinople et les pays de l'Orient.
Quatre grandes villes, Arles, Lyon, Trêves, Bordeaux, étaient les tètes de lignes du réseau.
D'Arles, l'ancienne voie aurélienne descendait en Italie par Aix, Frôjus, Antibes, la Côte d'Azur; une autre, la voie domilienne des Romains, longeait la Durance, traversait Cavaillon, Sisteron, Embrun, et franchissait les Alpes au col du mont Genèvre. A l'ouest d'Arles, la même roule, au delà du Rhône, gagnait l'Espagne par Nîmes, Béziers et Narbonne. Une dernière route suivait les bords du Rhône jusqu'à Lyon.
Longtemps considérée comme la capitale des Gaules, cette grande ville conservai tsous le règne de Bathilde, avec son activité commerciale, quelque chose de son ancienne
138 CHAPITRE VllI
prépondérance. Reliée à Vienne, Valence, Avignon par la roule du Rhône, elle était en communication avec les ports méditerranéens de Xarbonne, Marseille, Fréjus, Antibes, avec l'Italie et l'Espagne. Les routes de Genève, du Petit- Saint-Bernard, de Besançon lui ofiraient les débouchés de l'Helvétie; de la Bavière, de l'Italie du nord, du pays des Alamans. A Chalon-sur-Saône, se détachait de la route de Besançon, vers la Germanie, la voie de Langres, Toul, Metz, Trêves et Cologne. Les ports delà Manche, Boulogne et Rouen, étaient en relations avec elle par les routes de Paris et d'Amiens. Elle atteignait les ports de l'Océan par la ligne de la Loire qui touchait Orléans, Tours, Angers, Nantes, Vannes, et se prolongeait jusqu'à rextrémité de la presqu'île armoricaine. Puis à travers le Forez et l'Auvergne, elle communiquait avec Clermont-Ferrand et Limoges, et, de là, avec Saintes, d'un côté, Périgueux, Bordeaux et l'Espagne occidentale, d'un autre.
Bordeaux, le plus grand port des côtes de l'Océan, s'ouvrait des passages en Espagne par les routes de Tarbes et d'Oloron. Plusieurs voies reliaient Bordeaux aux villes de la Narbonnaise et de la Provence et passaient à Agen, Lectoure, Auch, Toulouse, Âlbi, Lodève. 11 communiquait avec Lyon par Cahors, Rodez, Javols, le Puy et Feurs.
Enfin à la frontière erientale Trêves, Metz, Reims, Cologne, Mayence, Strasbourg étaient réunis par un filet serré de routes stratégiques créées sous l'empire.
Des voies intermédiaires allaient d'une ville à l'autre, s'attachaient aux lignes principales, et complétaient le magnifique réseau par où la civilisation romaine avait pénétré les Gaules, par lequel aussi le torrent des invasions barbares avait roulé. L'établissement de nombreux
monaslères du cinquième au septième siècle, dans des lieux écartés, lit créer de nouveaux chemins, qui n'eurent pas la solidité des anciens. On sait avec quel soin les voies romaines étaient « bâties » : Dans le sol creusé à près d'un mètre, plusieurs couches de maçonnerie superposées portaient les dalles ou le dur gravier qui ont résisté, pendant des siècles, au temps et à l'usure (1).
Sous le règne de sainte Bathilde les routes en bon état ne sont pas, même par le mauvais temps, pires qu'à d'autres époques (2). Elles sont très fréquentées : fonctionnaires et évêques, moines et pèlerins, commerçants et manants, piétons et cavaliers, chariots de travail, voitures de maîtres, postes royales les parcourent sans cesse. La dévotion pousse les fidèles vers les sanctuaires renommés; aux grands anniversaires les chemins qui mènent à Rome ou à Saint-Martin de Tours en sont cnjcombrés (3).
Autant que la piété; l'intérêt, le commerce, jettent sur les routes jusqu'à des caravanes qui traversent l'Europe centrale, vont à Constantinople chercher les épices, le papyrus, les étofles précieuses, les articles de luxe (4).
(1) Les voies romaines avaient une largeur de 3 à 5 mètres. Souvent elles étaient bordées par des trottoirs (margines). Sur le sol défoncé et battu, une première maçonnerie, le « statumen », avait une épaisseur de 50 centimètres; une deuxième couche de 9 à 10 centimètres, le " nucleus ", formé de pierres liées par du ciment, supportait un lit de béton, le « rudus », haut de 20 à 25 centimètres sur lequel on étendait les dalles ou le pavé épais de 10 à 12 centimètres. Un ciment si dur, si résistant encore qu'on ne peut le détacher de la pierre remplissait les joints. Les distances étaient marquées sur des bornes, en milles (1.480 mètres) généralement, quelquefois en lieues gauloises (2.220 mètres r). Sur le parcours on avait élevé des gîtes pour les voyageurs et des relais pour les postes de l'Etat.
i2) « Via publica et delapidata. » {Vita sancti Anshrrti, c. 45; Mabillon. AA. SS. O. S. B., saec. II, p. 1015.) Cf. Grcg. Tur., Hist. Franc, lib. X. c. 19, 431.)
(3) Greg. Tur., Hist. Franc, lib. IV, 21, p. 158; lib. V, 6, p. 198; hb. VI, 6, p. 251; VIII, 16, p. 355; lib. IV De Mirac sancti Martini et De Gloria confessorum, passim.
(4) Cf. L'aventure de Samo, Chronic Fredcg., 48; Bouquet, t. II, p. 432, caravane pillée et massacrée; ihid., 68; p. 439.
140 CllAI'ITRE VIII
Comme aujourd'hui, les vaisseaux de l'Orient versent dans les ports méditerranéens les produits exotiques. Dans le nord, Rouen et Boulogne reçoivent des cargaisons d'esclaves, compatriotes de la reine Balhilde.
D'ailleurs des colonies d'orientaux sont installées dans toutes les grandes villes, à Marseille, Bordeaux, Lyon, Paris, Orléans : les Byzantins et les Syriens font le commerce, les Juifs, plus répandus encore, sont banquiers et usuriers ;1). Le trafic intérieur constitue la plus grande part du mouvement des afïaires: les produits des villas s'écoulent dans les villes et les bourgs, qu'animent aussi le travail libre industriel ou artistique. Enfin, à des époques fixes, de grandes foires attirent des marchands venus de toute la région avoisinante, du royaume entier et des pays étrangers, telle la célèbre foire de Saint- Denis (2).
Quand les routes étaient infestées de voleurs, les trafiquants et leurs marchandises allaient par bateau. Dès le temps de l'indépendance, les commerçants gaulois utilisaient les rivières navigables: l'importance de la batellerie, bien amoindrie depuis la création des voies romaines, s'accroissait aux époques troublées en raison même de l'insécurité des chemins (3 . La police n'était pas facile à faire, car les forets étaient immenses; des espaces incultes, inhabités, favorisaient aussi les exploits des brigands. Ces lieux déserts, ces forêts formaient une grande partie du territoire, et s'étendaient en zone dangereuse pour la population paisible pressée de plus en
(1) Pour Orléans, cf. Greg. Tur., Hin. Fratic, I. VIII, c. 1. p. 325 — Les Juifs banquiers, Priscus, banquier de Chilpéric. (Ibid., 1. VI, c 5, p. 247.) — Chilpéric et Dagobert décrétèrent, sans réussir, la conversion des Juifs de leurs Etats au christianisme, (ffist. Franc, lib. VI, c. 17, p. 259; Cbronic. Frcdcy.. c. 65; Bouquet, t. II, p. 438.)
(2) Voir plus haut, chap. IV.
(3) Sur l'insécurité des routes, cf. Greg. Tur., Eist. Franc, lib. X, c. 21. p. 434.
LE ROYAUME DE SAINTE BATllILDE 141
plus soit dans les villes, les bourgs fortifiés et leurs environs, soit, dans les villas, sous la protection des demeures seigneuriales qui se transformeront en chùteaux-forls pour la défense du pays. Quel était le chirtre de celte population? Aucun document ne permet de l'évaluer même approximativement; les registres d'impôts, les livres du cadastre mentionnés par Grégoire de Tours, sur lesquels on pourrait faire fond, ne sont pas arrivés jusqu'à nous (1). Il est sûr cependant qu'u-ne population beaucoup plus dense qu'au septième siècle couvre aujourd'hui les vastes régions soumises alors à l'autorité bienfaisante de la reine Bathilde (2).
(1) « Areptis quoque libris descriptionibus. » (Hist. Franc, lib.V, 28. p. 222.) ^, . ^ ^ ,
(2) Trois opinions ont ete soutenues sur 1 accroissement de la population. Une première, aujourd'hui abandonnée, que les historiens Velly et Villaret {Histoire die France, 1764) et Montesquieu professèrent au dix-liuitième siècle fut remise en honneur au dixneuvième par Bureau de la Malle. {Mémoire sur la population de la France au XIV siècle, dans « Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres», t. XIV, 2' partie, p. 36 et suiv. ; Document statistique; BihUothèquc de l'FjCole desCJiartes,lS/,0, t. II, p. 169.) Cette opinion, basée sur des légendes et des traditions populaires, sur des textes mal interprétés comme les chiffres, fourinis par César dans le Do Bcllo Gullico ou les données du Polyptyque de l'abbé Irminon publié par B. Guérard et de « l'Etat des subsides levés en 1428 » qui a servi au Mémoire de Bureau de la Malle, voulait une terre surpeuplée avec une diminution plus ou moins constante depuis des siècles. (Cf. Montesquieu, Lettres Persanes, lettre CXII, Esprit des lois, lib. XXIII, c. 19, 20, 24, passim.)
Un second sentiment, celui de l'Encyclopédie, est que la population demeure sensiblement égale : « La somme de tous les hommes pris ensemble est égale aujourd'hui à celle de toutes les époques que l'on voudra choisir dans l'antiquité et à ce qu'elle sera dans les siècles à venir. S'il a été des temps où l'on a remarqué plus ou moins de rareté dans l'espèce humaine, ce n'est pas que sa totalité diminuait, mais que la population changeait de place, ce qui rendait les diminutions locales. » {Dictionnaire philosophique, au mot Population.)
La dernière opinion est que la population de la France a augmenté depuis les temps anciens, mais avec des périodes de recul causées par les guerres, les épidémies, les famines, notamment la guerre de Cent Ans et la peste noire au quatorzième siècle. M. Levasseur pense qu'au neuvième siècle, après les incursions normandes, la population de la France était de 8.000.000 d'habitants. (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 12 octobre 1888, Comptes rendus, t. XVI de la quatrième série, p. 442.) C'est là une simo'"' supposition.
Dans r>'lal actuel des connaissances historiques, le problème
LE GOLVKRNKME.NÏ DE LA HEGENTE
Mort d'ErchiiîoalJ, maire du Palais. — Ebroïn lui succède. — Los accusations portées contre sainte Balhilde par les écrivains anglo-saxons. — Le meurtre de î^aint Ennemond, évéque de Lyon, et de sou frère. — Assassinats politiques et exécutions sommaires.
— L'importance des comtes depuis l'édit de Clotaire 11, en fiU.
— Affaiblissement de l'autorité royale. — Nécessité dune réaction — Portrait d'Ebroïn d'après ses détracteurs et ses admirateurs. — Les comtes, leur nomination, leurs fonctions civiles, judiciaires, financières, militaires. — Les conseillers ecclésiastiques de sainte Bathilde. — Clirodebert. — Saint Uuen. — Sa:nt Léger.
— Saint Eloi.
Les collaborateurs de sainte Balhilde, les hauts fonctionnaires du royaume, pris dans le clergé ou parmi les palatins, appartenaient, pour la plupart, au gouvernement précédent. Le maire du Palais, Erchinoald, dirigeait
est insoluble, mais il semble qu'on le serrerait de plus près en recherchaut le nombre de villes, bourgs, villages et villas existant alors. Les documents fournissent un grand nombre d'indications. Mais, en outre, les noms mêmes des localités portent leur acte de naissance: l'analyse linguistique permet de retrouver le nom primitif et de fixer l'époque où l'agglomération fut constituée. Encore que des villas ou des centres plus importants aient disparu, un trax'-ail d'ensemble fait sur toutes les régions du royaume de sainte Bathilde serait à peu près exact et formerait un premier élément d'évaluation d'une valeur capitale.
LE r.OLVERNEMENT DE LA RÉGENTE 1 43
encore les affaires comme avant la mort de Clovis H; mais la main de son ancienne esclave était plus ferme, son action plus personnelle que celle du roi défunt, car l'histoire, qui n'attribue aucun acte important à celui-ci, enregistre plusieurs décisions de la reine Ba- Ihilde.
Les services d'Erchinoald se bornèrent aux premiers temps de la régence. Il avait vieilli sous le poids des honneurs et des travaux; il touchait à sa fin qui arriva vers l'année 059. A côté de lui, un autre personnnage, Rbroïn, avait grandi. Les hagiographes et les chroniqueurs l'ont attaqué à l'envi; c'était, dit l'un deux, un fils de perdition, un tison d'enfer, et, cependant, il fut assassiné en allant chanter Laudes (1). Sainte Balhilde le choisit ou, du moins, l'accepta de la main des grands, pour maire du Palais de Neuslrie. Il semble bien, en effet, qu'un parti puissant influa sur la détermination de la régente, car « les Francs, au dire d'un chroniqueur, d'abord hésitants et divisés, se concertèrent et l'établirent dans la charge et la dignité de maire du Palais (2) ». Comme à cette époque le maire du Palais n'était pas institué sans la volonté du souverain, il reste à conclure que la reine Bathilde et ses « optimates » furent du même avis.
Déjà sous le règne précédent, Ébroïn avait pris part aux affaires publiques; au bas du diplôme de confirmalion fait par Clovis II en faveur de Saint-Denis on trouve
(1) « Ebroinum fllium perditionis et stipulam inferni. » Leodeg. Vita, c. 13; Mabillon, A A. 0. S. B., eaec. II', p. 661. « ©ies autem agebatur dominica, ideoquc processurua erat ad matutinarum solcmiiia. Cum enim ille pedem foras misisset de limine, eeee iato iiispcrate prosiliena gladio eum percussit in capite. >> (Ihid., c. 16; p. 664.)
(2) '. Franci autem in incerto vaciUantes, accepto consilio, Ebruinum in hujua honoris curam ac dignitatem statuuut. » (Chronic. Frcdeg. continuatio, XOII; Bouquet, t. II, p. 449.)
Ii4 CllAFnïRE IX
sa signature quelques lignes au-dessous de celle d'Ennemond, évêque de Lyon, mis à mort par ses ordres, affirme-t-on, dès le début de son gouvernement (l).
Le meurtre de saint Ennemond a éclaboussé la mémoire de sainte Bathilde. A la suite du moine anglo-saxon Eddi, le vénérable Bède et plusieurs écrivains en ont accusé la pieuse reine (2). Dans son histoire de saint Wilfrid, hôte d'Ennemond et son compagnon de route au moment de sa mort, Eddi, assez mal informé, lui donne le nom de Delphin qui était celui de son frère, comte de la cité de Lyon (3). « En ce temps, dit-il, Bathilde, la mauvaise reine, persécutait l'Église de Dieu. Comme l'impie Jésabel qui tua les prophètes du Seigneur, elle fit mourir, sans compter les prêtres et les diacres, neuf évêques, parmi lesquels Delphin à qui les officiers royaux donnèrent traîtreusement Tordre de se présenter devant elle », pour l'assassiner pendant le voyage (4).
Hugues, abbé de Flavigny, répéta l'accusation d'Eddi et de Bède; il fixa même à l'année 661 la date du tragique
(1) Voir, plus haut, chap. IV, la confirmation des privilèges de l'abbaye de Saint-Denis. (Cf. pour le meurtre de saint Ennemond, Mabillon, Annales 0. S. B., t. I, lib. XIV, c. 53, p. 407.) Dom Pitra {Histoire de saint Léger, p. 317) accuse Ebroïn de tous les meurtres imputés par Eddi à sainte Bathilde.
(2) « La dévote reine Bathilde, qui nourrissait les pauvres, rachetait les esclaves, bâtissait des monastères, fait tuer neuf évêques en huit ans de gouvernement... » (C. Perroud, Origines du premier duché d'Aquitaine, Paris, 1881.)
(3) Cf. la charte interpolée de saint Ennemond ovi il nomme son frère Delphin. (Pardessus, Diplomata, t. II, p. 101.) On a pensé aussi que le nom de Delphin était commun aux deux frères. {A A. SS., t. VII septembris, p. 682.)
(4) " Nam illo tempore malevola regina nomine Brunechild (Bathilflis) Ecclesiam Domini persécuta est: sicut impiissima regina Jesabel, quae prophetaa Domini occidit: ita ista, exceptis sacerdotibus et diaconibus, novem episcopos occidere jussit: ex quibus unua est Dalfinus iste episcopas, quem duces malignissime ad se venire jusserunt. » (Vita sancti Wilfridi, c. 6, Mabillon, AA. SS.
0. S. B., sœc. IV°, pars la, p. 639.) Les copistes et après eux plusieurs écrivains avaient mis Brunehild pour Bathild, mais le Vénérable Bède a suivi la leçon primitive: « Namque Balthild regina, misais militibus, episcopum jussit interfici. » (Hist. Ecc]&s.