‹ Sainte Bathilde, reine des FrancsChapitre 13 sur 30 · V, c. 19; Migne, t. XCV, col · texte numérisé non relu

V, c. 19; Migne, t. XCV, col

les cœurs, modifié les mœurs, ofîert aux esprits un idéal entièrement différent de celui du paganisme; elle avait combattu les plaisirs sanguinaires de l'amphithéâtre et condamné les débauches que favorisaient le théâtre et les thermes. Aussi les débris des monuments ruinés par les guerres étaient-ils employés à la construction des sanctuaires élevés en l'honneur de Dieu et des martyrs autant qu'à la réparation des remparts et des maisons particulières. Dans les régions du nord, où les forêts étaient immenses et la pierre rare, les églises étaient en bois, le plus souvent.

Aucune cathédrale, aucune basilique mérovingienne n'est demeurée. A peine quelques témoins mutilés offrent encore d'imparfaits souvenirs de l'architecture religieuse dans le royaume de sainte Bathilde : tels, le baptistère Saint-Jean à Poitiers, la chapelle Saint-Laurent à Grenoble, une crypte du monastère de Jouarre fondé par saint Adon et doté par la reine Bathilde.

La cathédrale était le principal édifice religieux de la ville, le plus spacieux aussi, car les populations environnantes y étaient convoquées aux grandes fêtes liturgiques. Sa nef était flanquée de deux bas-côtés surmontés de tribunes; l'autel dressé, au point où le transept croisait la nef, séparait les fidèles du clergé groupé dans l'abside. L'église ne s'ouvrait pas immédiatement sur la rue; elle était précédée d'un atrium au milieu duquel un bassin servait aux ablutions des fidèles. C'est là qu'aux grandes solennités la joie populaire se manifestait, immodérée, très profane. Les sujets de la pieuse reine Bathilde ne s'adonnaient plus, comme leurs pères, à la passion du cirque et de l'amphithéâtre, mais le besoin de réjouissances comprimé d'un côté éclatait d'un autre : sous les portiques, près des sarcophages placés le

long des murs, les danses et les chansons licencieuses succédaient aux graves processions, aux mélodies grégoriennes (I). Plus tard, au Moyen-Age, cette gaité bruyante franchira la porte de l'église et le théâtre moderne naîtra à l'ombre pieuse des cathédrales gothiques.

Simples, bien éclairées par des fenêtres à plein cintre, les églises mérovingiennes étalaient plus de luxe à l'intérieur qu'à l'extérieur. Sur les murailles, des peintures ou des mosaïques représentaient les scènes de l'histoire sacrée. La charpente qui supportait la lourde toiture de métal était peinte quand un plafond de bois orné ne la cachait pas. Une tour portée par quatre grands arcs s'élevait à l'intersection du transept et de la nef, et, par de larges baies, versait la lumière à profusion sur l'autel et le sanctuaire. Le pavillon de bois, à plusieurs étages, qui la surmontait se terminait en flèche, à la manière des clochers dont l'usage se répandait alors et qu'on élevait à côté de l'église.

Près de la cathédrale se trouvait le baptistère qui en était l'annexe nécessaire, le vestibule spirituel. Les architectes en construisant les églises s'étaient inspirés de la basilique antique; ainsi empruntèrent-ils aux thermes les dispositions du bâtiment élevé au-dessus de la piscine où l'on plongeait les catéchumènes. Un autel, l'image de saint Jean-Baptiste au Jourdain, en marquaient le caractère essentiellement religieux (2),

Souvent, joignant la cathédrale ou quelque autre église, était la demeure d'un reclus ou d'une recluse.

(1) Voir plus haut, cliap. VI.

(2) Xous renvoyons le lecteur pour tous les détails d'architecture signalés dans notre travail aux ouvrages d'archéologie notamment à ceux de M. Enlart: Architecture religieuse. Architecture civile et militaire. Paris, Picard.

LE ROYALMli DE SAINTE I5ATI1ILDE 131

L'hôte de la « recluserie » était un moine, un clerc, une religieuse, parfois une jeune lille de haute piété à qui Tévêque permettait de s'enfermer dans une retraite absolue, définitive. Une petite fenêtre ouvrait sur l'extérieur pour les communications nécessaires avec le monde; par une autre, le reclus, à travers la muraille de l'église, assistait aux offices et recevait les sacrements. Toutes deux étaient grillées et la porte, elle-même, scellée. Quelquefois les « recluseries » se trouvaient près des portes de la ville ou dans un monastère (1). On regardait le reclus comme le religieux par excellence de la ville qui par ses prières attirait \es bénédictions de Dieu et par ses pénitences éloignait les châtiments mérités. Aussi toute entrée en « recluserie » remuait la cité : l'évèque convoquait le clergé et les fidèles, conduisait en procession le nouveau solitaire dans le logis dont la porte close sur lui ne s'ouvrirait plus qu'au jour de sa mort et de sa sépulture (2).

Les « recluseries » ont traversé le Moyen-Age mais pour disparaître si complètement que le souvenir même s'en est généralement effacé. Autre fut le sort des monastères et des hôpitaux. Les monastères d'hommes s'établissaient le plus souvent dans la campagne, les monastères de femmes, dans les villes, ou, pour plus de commodité et d'espace, hors dos murs, dans les faubourgs et à portée de secours. C'est ainsi que saint Eloi avait fondé à Paris, dans la cité, l'abbaye

(1) Tita sancti Lcodegarii, c. I, 15. Boll., t. I, Octobris, p. 466; Vif a mncti Bavonis, c. 7; Mabillon, A. A. S.S. O. S. B., exe. 11°, p. 382; Greg. Turon., Uist. Franc, lib. VI, c. 29, p. 268; et Vitse ]j(ttrum, passim.

(2) " Data die evocato clero et populo, cum crucibus et thymiamateriis, unLversoque ecclesiastico apparatu ad réclusion is cellulam coiivenitur. » (Vita sancti Bavonis a Theodorico abbate, U. 28; BolL, t. I. Octobris. p. 247.)

de Saint-Martial (1). La création et la sanctification de ces demeures de la prière furent parmi les œuvres préférées de sainte Bathilde; elle usa de son influence royale pour y introduire les règles de saint Benoît et de saint Colomban; elle les dota magnifiquement.

Les hôpitaux se divisaient en deux grandes catégories : les hospices, où les voyageurs recevaient l'hospitalité, et leshôtels-Dieu, ouverts aux malades. En fait, les hospices étaient principalement hors des villes, à l'entrée des monastères dont ils formaient un service, et sur les grandes routes. Parfois le même établissement abritait les voyageurs et les malades. On voyageait beaucoup alors, les auberges étaient rares : l'hospice dumonastère, où on était reçu gratuitement, d'où l'on partait en laissant une aumône volontaire, résolvait, en partie, le problème du long voyage à peu de frais. Ainsi se rendait-on des rivages de la mer du Nord à Rome, aux grands sanctuaires de la chrétienté et aux principales foires du royaume.

Les hôtels-Dieu établis dans les villes étaient sous la juridiction de l'évêque; quelques-uns cependant appartenaient à de riches propriétaires : ils étaient sur leurs terres et desservis par des esclaves. D'autres enfin bâtis dans les monastères recevaient des vieillards infirmes, des malades incurables : tel celui que saint Ansbert fonda dans l'abbaye de Fontenelle (2).

Comme toutes les communautés, leshôpitaux étaient dotés. Quiconque, laïque ou clerc, créait un hôpital lui assurait en biens immobiliers les revenus suffisants : « Je donne, lègue, transmets et transfère, disait le dona-

(1) Voir plus haut, chapitre IV.

(2) « Xenodochium imbecillium ac decrepitorum pauperum, ad instar duodeni apostolici numeri constituit. » (Vita sancti Ansherr.i, c. 21; Mabillon, A.A. S.S. O. S. B., saeculo II, p. 1008.)

leur, les domaines ainsi désignés... et situés dans tel territoire avec tout ce qui s'y trouve : serfs, maisons, vignes, terres, prés, bois... » En outre il sollicitait du roi et de l'évêque l'immunité complète, de sorte que le revenu entier était employé selon les intentions marquées dans la charte de fondation (1).

Avant de quitter ces refuges de la maladie et de la souffrance, il faut jeter un regard sur des hôpitaux d'une autre sorte : les léproseries établies loin des villes, dans des lieux déserts à cause de la contagion et aménagées comme de petits ermitages {1). Les conciles plaçaient les lépreux sous la protection spéciale des évéques qui devaient subvenir à leurs besoins, les vêtir et les nourrir (3).

Tant d'établissements religieux donnent aux villes du septième siècle une physionomie qu'elles n'avaient pas au temps de leur splendeur, aux jours florissants de la « paix romaine » et du paganisme. D'autres édifices cependant conservent le souvenir vivace de l'antiquité; on les entretient parce qu'ils sont nécessaires ou utiles, tels les aqueducs dans les villes dépourvues d'eau et les thermes publics. Tous les peuples soumis à l'empire de Home avaient hérité d'elle l'habitude des bains froids, chauds ou de vapeur. Aussi les maisons riches, les hôpitaux, les monastères mérovingiens ont des salles de bains (4). Outre ces thermes privés, les villes ont toutes

(1) Marculft formula;, lib. II, 1; Migne, P. L., t. LXXXVII, col. 725; Rozière, t. II, p. 717.

(2) 'I ... Dum iter ageret (Lupicinu8) ad visitandos fratres, ut, occupante crépuscule, ad hospitiolum diverteret leprosorum. Erant autem novem viri. » (Greg. Tur., Vitx Patrum, c. I, 4; Migne, t. LXXI, col. 1014.)

(3) « ...ut uniuscujusque civitatia leprobi... ab episcopo ccclesise ipsiua Bufficientia alimenta et neceasaria veatimenta acci-

Piant (Conc. lugdun., a. 583, c. 6; Maaaaen, p. 154); Conc.

Aurel.. a. 539, c. 21; ihid, p. 107.)

(4) Fortunat et Grégoire de Tours aignalent les bains chez les particuliers comme dans les monastères. (Fortunat, Vita sancti

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des bains publics, peu coûteux, moins spacieux qu'autrefois, et dépourvus des annexes que le luxe romain y avait ajoutées, bibliothèques, salons, salles à manger et jardins (1).

L'antique forum, place ordinaire du marché public et de la bourse, où se traitaient aussi les affaires politiques et civiles, n'a pas disparu; le commerce a toujours là son centre, ses assises mouvementées. Les monuments élevés alentour ne sont pas tous ruinés ; l'ancienne maison de la curie sert à la réunion de notables qui, sous le même nom, lai succède {-I) ; enfin, l'église chrétienne remplace le temple détruit.

Les villes respectées par les invasions barbares ont

Gcrmani, c. 61; Migne, t. LXXXVIII, col. 473; Vita sanctœ Radcaundis, iib. I, c. 17; ihid., col. 505; Greg. Turon., De miraculis sancti Martini, Iib. IV, c. 1; Migne, t. LXXI, col. 991; Hist. Franc, Iib. X, c. 16; p. 427.)

La règle de saint Benoit est formelle ; les moines se baignaient : <c balneoruni usus infirmis quoties expedit, offeratur. Sanis autem, et maxime juvenibus, tardius concedatur » (Régula, c. 36). Saint Benoit veut que les religieux jeunes et en bonne santé usent des bains moins souvent que les malades. Le bain était alors d'usage si général, si fréquent, quotidien pour beaucoup, que la modération imposée par le saint patriarche à ses fils n'était pas un des moindres renoncements de la vie monastique.

(1) Le moyen âge eut ses bains, les étuves, dont la décadence en France s'acheva au dix-septième siècle et fut causée par l'invincible tendance des « étuviers » à fa\on8er la débauche clandestine.

(2) La Curie était le sénat de la cité. Tous les cinq ans, les duumvirs en charge choisissaient les décurions parmi les propriétaires ayant au moins 100.000 sesterces (20.000 fr.) de biens inscrits au cens. Les anciens magistrats en faisaient partie; c'étaient des duumvirs, des édiles, des questeurs. Les duumvirs avaient dans leurs attributions la .iustice, la force armée, le pouvoir exécutif; les édiles, l'entretien des routes, rues et monuments, les questeurs, l'administration des finances. Toutes ces fonctions étaient gratuites et très onéreuses. Ces magistrats répondaient sur leurs biens de la rentrée de l'impôt; ils devaient aussi donner des fêtes, ériger des monuments à leurs frais. Ils se ruinaient parfois; la loi leur accordait alors une pension alimentaire. Les charges curiales étaient obligatoires, nul propriétaire ne pouvait y échapper s'il était choisi. (Voir là-dessus le livre L du Digeste.) La curie se modifia profondément après l'établissement des gouvernements barbares. Au temps de sainte Bathilde elle semble n'être plus qu'une assemblée de notables et d'officiers municipaux chargés de l'enregistrement des actes. (Cf Marculfe, II, 37; Migne, t. LXXXVII, col. 749; Formiûpp Andecarense?, 1; ihid., col. 839, etc., etc.).

conservé plus que les autres les œuvres de la civilisation romaine, amphilhéàlres et palais, temples et basiliques : elles sont plus riantes, plus spacieuses, elles ont gardé l'empreinte de la paix et de la félicité qu'on chercherait vainement parmi celles que la torche des barbares avait incendiées, et qui se sont relevées craintives, farouches, armées, trop serrées dans leur ceinture de pierre.

Ce moine caractère des époques de transition se retrouve dans les maisons particulières. Celles des riches ressemblent, proportion gardée^ aux somptueuses villas où a vécu sainte Batliilde encore esclave d'Erchinoald.

Elles occupent un espace assez vaste, car les appartements sont groupés, sur le même plan, autour de l'atrium et du. péristyle. Toutefois dans la ville fermée un nouveau mode de construction s'impose : les maisons ne s'étendent plus, elles s'élèvent; quand elles sont pourvues, à l'extérieur, de portiques livrés à la circulation publique, on bâtit au-dessus; ainsi on gagne en hauteur ce qu'on perd en surface. L'antique maison se transforme et d'autant plus rapidement, dans certaines régions, que l'influence des Francs s'y fait plus sentir et qu'elle tend à supprimer l'atrium et le péristyle appropriés aux climats chauds ou tempérés, aux villes ensoleillées, mais mal défendusconlrelesinterapéries,lefroid, la pluie, les brumes des pays du nord (1). Outre ces riches demeures la ville compte un grand nombre de maisons plus modestes, habitations de commerçants et d'ouvriers libres, peut-être aussi des immeubles de rapport partagés entre plusieurs locataires, les « insulte », dont les documents contemporains ne parlent

(1) Voir plu8 haut, chap. II.

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pas et qui étaient bien dans les traditions romaines (1).

Les chefs-lieux de cités ne formaient pas les seules agglomérations du royaume de sainte Batliilde; des bourgs, des villages, composés en majeure partie d'hommes libres, s'échelonnaient le long des grandes routes, sur les bords des fleuves et des rivières, près des ponts et des gués, et vivaient de commerce et de petite industrie. Au nord de la Loire un certain nombre de ces villages étaient d'origine barbare, franque principalement. Leurs premiers habitants avaient été acceptés par les empereurs soit pour la culture des terres, soit pour le service des armes, très souvent pour l'une et l'autre (2).

Toutefois, la véritable cellule organique de la société n'était ni le village, ni le bourg, ni la ville, c'était la villa agricole, le grand domaine peuplé de serfs, de colons, d'hommes libres. Les villas sétendaient par milliers sur la surface de l'empire franc; d'elles sont issus la plupart des communes, des villages actuels. Chacune était une petite société, un monde minuscule se suffisant d'ordinaire; elle avait ses champs, ses prairies, ses vignes, sa portion de bois ou de forêt suivant les latitudes et les lieux; ses ouvriers fabriquaient souvent plus qu'elle n'utilisait, ses cultivateurs récoltaient plus qu'elle ne consommait (3). Le maître qui se faisait un point

(1) L'empereur Auguste avait limité à 70 pieds la hauteur des « insulae »; Trajan la réduisit à 60. (Marquardt, Vie privée des Eomains, t. I, p. 260.)

(2) « Quid loquar rursus intimas Franciae nationes non jam ab his locis, quae olim Romani invaserant, sed a propriis ex origine suis sedibua, atquc ab ultimis barbariae litoribus avulsas, ut in desertis Gallias regionibus collocatœ, et pacem Romani imperii cultu juvarent et arma dilectu » Eumène, panégyrique, c. 6; D. Bouquet, t. I, p. 715. — D'autre part des noms de localités comme Alaigne (Aude), Marmagne (Cher). Salmaise (Côte-d'Or), rappellent le souvenir des barbares qui les habitèrent, les Alaine, les Marcomans, les Sarmates. ,

(3) Voir plus haut, chap. I.

LE ROYAUME DE SAINTE HAÏllILDE 137

d'honneur d'acheter le moins possible avait au contraire des produits à vendre.

Une telle organisation du travail n'était pas pour développer beaucoup l'industrie ni les arts, mais elle asseyait la fortune nationale sur ses bases véritables : le travail de la terre, l'élevage, la production agricole qui assurent la vie des populations dans les plus grandes crises, et sans lesquelles elles demeurent livrées aux hasards des guerres ou même à l'insécurité des voies de communication.

Cependant le commerce et l'industrie étaient favorisés par la facilité relative des transports : outre les fleuves et les rivières navigables, un admirable réseau de routes créées par les ingénieurs romains ou gallo-romains reliait toutes les villes, traversait toutes les provinces. Ces routes aboutissaient aux ports de la Méditerranée, de l'Océan, de la mer du Nord ; elles pénétraient en Espagne, en Italie, s'enfonçaient dans la Germanie et, par la vallée du Danube, atteignaient Constantinople et les pays de l'Orient.

Quatre grandes villes, Arles, Lyon, Trêves, Bordeaux, étaient les tètes de lignes du réseau.

D'Arles, l'ancienne voie aurélienne descendait en Italie par Aix, Fréjus, Antibes, la Côte d'Azur; une autre, la voie domitienne des Romains, longeait la Durance, traversait Cavaillon, Sisteron, Embrun, et franchissait les Alpes au col du mont Genèvre. A l'ouest d'Arles, la même roule, au delà du Rhône, gagnait l'Espagne par Nîmes, Béziers et Narbonne. Une dernière route suivait les bords du Rhône jusqu'à Lyon.

Longtemps considérée comme la capitale des Gaules, cette grande villeconservaitsous lerôgnedeBathilde, avec son activité commerciale, quelque chose de son ancienne

138 CHAPITRE Vlli

prépondérance. Reliée à Vienne, V'alence, Avignon par la route du Rhône, elle était en communication avec les ports méditerranéens de Narbonne, Marseille, Fréjus, Antibes, avec l'Italie et l'Espagne. Les routes de Genève, du Petit Saint-Bernard, de Besançon lui ollraient les débouchés de l'Helvétie^ de la Bavière, de l'Italie du nord, du pays des Alamans. A Chalon-sur-Saône, se détachait de la route de Besançon, vers la Germanie, la voie de Langres, Toul, Metz, Trêves et Cologne. Les ports delà Manche, Boulogne et Rouen, étaient en relations avec elle par les routes de Paris et d'Amipns. Elle atteignait les ports de l'Océan par la ligne de la Loire qui touchait Orléans, Tours, Angers, Nantes, Vannes, et se prolongeait jusqu'à l'extrémité de la presqu'île armoricaine. Puis à travers le Forez et l'Auvergne, elle communiquait avec Clermont-Ferrand et Limoges, et, de là, avec Saintes, d'un côté, Périgueux, Bordeaux et l'Espagne occidentale, d'un autre.

Bordeaux, le plus grand port des côtes de l'Océan, s'ouvrait des passages en Espagne par les routes de Tarbes et d'Oloron. Plusieurs voies reliaient Bordeaux aux villes de la Narbonnaise et de la Provence et passaient à Agen, Lectoure, Auch, Toulouse, Albi, Lodève. Il communiquait avec Lyon par Cahors, Rodez, Javols, le Puy et Feurs.

Enfin à la frontière orientale Trêves, Metz, Reims, Cologne, Mayence, Strasbourg étaient réunis par un filet serré de routes stratégiques créées sous l'empire.

Des voies intermédiaires allaient d'une ville à l'autre, s'attachaient aux lignes principales, et complétaient le magnifique réseau par où la civilisation romaine avait pénétré les Gaules, par lequel aussi le torrent des invasions barbares avait roulé. L'établissement de nombreux

monastères du cinquième au septième siècle, dans des lieux écartés, lit créer de nouveaux chemins, qui n'eurent pas la solidité des anciens. On sait avec quel soin les voies romaines étaient « bâties »> : Dans le sol creusé à près d'un mètre, plusieurs couches de maçonnerie superposées portaient les dalles ou le dur gravier qui ont résisté, pendant des siècles, au temps et à l'usure (1).

Sous le règne de sainte Bathilde les routes en bon état ne sont pas, môme par le mauvais temps, pires qu'à d'autros époques (2). Elles sont très fréquentées : fonctionnaires et évoques, moines et pèlerins, commerçants et .manants, piétons et cavaliers, chariots de travail, voitures de maîtres, postes royales les parcourent sans cesse. La dévotion pousse les fidèles vers les sanctuaires renommés; aux grands anniversaires les chemins qui mènent à Rome ou à Saint-Martin de Tours en sont encombrés (3).

Autant que la piété, l'intérêt, le commerce, jettent sur les routes jusqu'à des caravanes qui traversent l'Europe centrale, vont à Constantinople chercher les épices, le papyrus, les étofles précieuses, les articles de iuxe (4).

(1) Les voies romaines avaient une largeur de 3 à 5 mètres. Souvent elles étaient bordées par des trottoirs (margines). Sur lo sol défoncé et battu, une première maçonnerie, le « statumen », avait une épaisseur de 50 centimètres; une deuxième couche de 9 à 10 centimètres, le " nucleus », formé de pierres liées par du ciment, supportait un lit de béton, le « rudus », haut de 20 à 25 centimètres sur lequel on étendait les dalles ou le pavé épais de 10 à 12 centimètres. Un ciment si dur, si résistant encore qu'on ne peut le détacher de la pierre remplissait les joints. Les distances étaient marquées sur des bornes, en milles (1.480 mètres) généralement, quelquefois en lieues gauloises (2.220 mètres r). Sur le parcours on avait élevé des gîtes pour les voyageurs et des relais pour les postes de l'Etat.

(2) « Via publica et delapidata. « (Vita sancti Anshcrti, c. 45; Mabillon, A.l. SS. O. S. li., ssec. II. p. 1015.) Cf. Greg. Tur., Hist. Franc, lib. X, c. 19, 431.)

(3) Greg. Tur., Hist. Franc, lib. IV, 21. p. 158; lib. V, 6, p. 198; lib. VI, 6, p. 251; VIII, 16, p. 335; lib. IV De Mirac sancti Martini et De Gloria confessorum, passim.

(4) Cf. L'aventure de Samo, Chronic Fredea., 48; Bouquet, t. II, p. 432, caravane pillée et massacrée; ihid., 68; p. 439.

140 CHAPITRE VllI

Comme aujourd'hui, les vaisseaux de TOrient versent dans les ports méditerranéens les produits exotiques. Dans le nord, Rouen et Boulogne reçoivent des cargaisons d'esclaves, compatriotes de la reine Bathilde.

D'ailleurs des colonies d'orientaux sont installées dans toutes les grandes villes, à Marseille, Bordeaux, Lyon, Paris, Orléans : les Byzantins et les Syriens font le commerce, les Juifs, plus répandus encore, sont banquiers et usuriers (1). Le trafic intérieur constitue la plus grande part du mouvement des affaires : les produits des villas s'écoulent dans les villes et les bourgs, qu'animent aussi le travail libre industriel ou artistique. Enfin, à des époques fixes, de grandes foires attirent des marchands venus de toute la région avoisinante, du royaume entier et des pays étrangers, telle la célèbre foire de Saint- Denis (2).

Quand les routes étaient infestées de voleurs, les trafiquants et leurs marchandises allaient par bateau. Dès le temps de l'indépendance, les commerçants gaulois utilisaient les rivières navigables; l'importance de la batellerie, bien amoindrie depuis la création des voies romaines, s'accroissait aux époques troublées en raison même de l'insécurité des chemins (3). La police n'était pas facile à faire, car les forêts étaient immenses; des espaces incultes, inhabités, favorisaient aussi les exploits des brigands. Ces lieux déserts, ces forêts formaient une grande partie du territoire, et s'étendaient en zone dangereuse pour la population paisible pressée de plus en

(1) Pour Orléans, cf. Greg. Tur., Eist. Franc, 1. VIII, c. 1, p. 326 — Les Juifs banquiers, Priscus, banquier de Chilijéric. ilhid., 1. VI, c 5, p. 247.) — Chilpéric et Dagobert décrétèrent, sans réussir, la conversion des Juifs de leurs Etats au cliristianisme. (Hist. Franc, lib. VI, c. 17. p. 259; Chronic. Frcdea., c. 65; Bouquet, t. II, p. 438.)

(2) Voir plus haut, chap. IV.

(3) Sur l'insécurité des routes, cf. Greg. Tur., Hist. Franc, lib. X, c. 21, p. 434.

LE ROVAUME DE SAINTE BATllILDE 1 il

plus soit dans les villes, les bourgs fortifiés et leurs environs, soit, dans les villas, sous la protection des demeures seigneuriales qui se transformeront en cliùteaux-forls pour la défense du pays. Quel était le chiffre de celte population? Aucun document ne permet de l'évaluer même approximativement; les registres d'impôts, les livres du cadastre mentionnés par Grégoire de Tours, sur lesquels on pourrait faire fond, ne sont pas arrivés jusqu'à nous (1). 11 est sûr cependant qu'une population beaucoup plus dense qu'au septième siècle couvre aujourd'hui les vastes régions soumises alors à l'autorité bienfaisante de la reine Bathilde (2).

(1) « Areptis quoque libris descriptionibus. » (Hist. Franc, lib. V,

(2) Troia opinions ont été soutenues sur l'accroissement de la population. Une première, aujourd'hui abandonnée, que les historiens VcUy et Villaret {Histoire de France, 1764) et Montesquieu professèrent au dix-huitième siècle fut remise en honneur au dixneuvième par Bureau de la Malle. {Mémoire sur la population de la France au XIV siècle, dans « Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres», t. XIV, 2' partie, p. 36 et suiv.; Document statistique; BihUothèque de l'Ecole des Chartes, ISIfO, t. II, p. 169.) Cette opinion, basée sur des légendes et des traditions populaires, sur des textes mal interprétés comme les chilf res^ fourliis par César dans le De Bello Gallico ou les données du Polyptyque de l'abbé Irminon publié par B. Guérard et de « l'Etat des subsides levés en 1428 " qui a servi au Mémoire de Bureau de la Malle, voulait une terre surpeuplée avec une diminution plus ou moins constante depuis des siècles. (Cf. Montesquieu, Lettres Persanes, lettre CXII, Esprit des lois, lib. XXIII, c. 19, 20, 24, passim.)

Un second sentiment, celui de l'Encyclopédie, est que la population demeure sensiblement égale : " La somme de tous les hommes pris ensemble est égale aujourd'hui à celle de toutes les époques que l'on voudra choisir dans l'antiquité et à ce qu'elle sera dans les siècles à venir. S'il a été des temps où l'on a remarqué plus ou moins de rareté dans l'espèce humaine, ce n'est pas que sa totalité diminuait, mais que la population changeait de place, ce qui rendait les diminutions locales. » {Dictionnaire philosophique, au mot Population.)

La dernière opinion est que la population de la France a augmenté depuis les temps anciens, mais avec des périodes de recul causées par les guerres, les épidémies, les famines, notamment la guerre de Cent Ans et la peste noire au quatorzième siècle. M. Levasseur pense qu'au neuvième siècle, après les incursions normandes, la population de la France était de 8.000.000 d'habitants. (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 12 octobre 1888. Comptes rendus, t. XVI de la quatrième série, p. 442.) C'est là une 8imD> supposition.

Dans l'(^Ul actuel des connaissances historiques, le problème

Mort d'Erchinoald, maire du P;ilais. — Ebroïn lui succède. — Les accusations portées contre sainte Balhilde par les écrivains anglo-saxons. — Le meurtre de saint Ennemond, évèque de Lyon, et de sou frère. — Assassinats politiques et exécutions sommaires.

— L'importance des comtes depuis l'édit de Clotaire 11, en V,\i.

— Affaiblissement de l'autorité royale. — Nécessité d'une réaction — Portrait d'Ebroïu d'après ses détracteurs et ses admirateurs. — Les comtes, leur nomination, leurs fonctions civiles, judiciaires, financières, militaires. — Les conseillers ecclésiastiques de sainte Bathilde. — Cbrodebert. — Saint Ouen. —Saint Léger.

— Saint Eloi.

Les collaborateurs de sainte Bathilde, les hauts fonctionnaires du royaume, pris dans le clergé ou parmi les palatins, appartenaient, pour la plupart, au gouvernement précédent. Le maire du Palais, Erchinoald, dirigeait

est insoluble, mais il semble qu'on le serrerait de plus près en recherchant le nombre de villes, bourgs, villages et villas existant alors. Les documents fournissent un grand nombre d'indications. Mais, en outre, les noms mêmes des localités portent leur acte de naissance: l'analyse linguistique permet de retrouver le nom primitif et de fixer l'époque où l'agglomération fut constituée. Encore que des villas ou des centres plus importants aient disparu, un tra\''ail d'ensemble fait sur toutes les régions du royaume de sainte Bathilde serait à peu près exact et formerait un premier élément d'évaluation d'une valeur capitale.

encore les affaires comme avant la mort de Clovis II; mais la main de son ancienne esclave était plus ferme, son action plus personnelle que celle du roi défunt, car l'histoire, qui n'attribue aucun acte important à celui-ci, enregistre plusieurs décisions de la reine Bathilde.

Les services d'Erchinoald se bornèrent aux premiers temps de la régence. Il avait vieilli sous le poids des honneurs et des travaux; il touchait à sa fm qui arriva vers l'année 059. A côté de lui, un autre personnnage, I']l)roïn, avait grandi. Les hagiographes et les chroniqueurs l'ont attaqué à l'envi; c'était, dit l'un deux, un fils de perdition, un tison d'enfer, et, cependant, il fut assassiné en allant chanter Laudes (1). Sainte Balhildc le choisit ou, du moins, l'accepta de la main des grands, pour maire du Palais de Neuslrie. Il semble bien, en effet, qu'un parti puissant influa sur la détermination de la régente, car « les Francs, au dire d'un chroniqueur, d'abord hésitants et divisés, se concertèrent et l'établirent dans la charge et la dignité de maire du Palais (2) ». Comme à cette époque le maire du Palais n'était pas institué sans la volonté du souverain, il reste à conclure que la reine Bathilde et ses « optimales » furent du nirme avis.

Déjà sous le règne précédent, Ébroïn avait pris part aux affaires publiques; au bas du diplôme de confirmation fait par Clovis II en faveur de Saint-Denis on trouve

(1) « Ebroinum filium perditionis et 8tipulam inferni. » Leodeg. Vita, c. 13; Mabillon, .1.4. 0. S. B., eaec. 11°, p. 661. « Dies autem agfbatur dominica, ideoque processurus erat ad matutinarum Bolcninia. Cum enim ille pedem foras misisset de limine, ecce isto iiisperate prosiliena gladio eum percussit in capite. » (Ihid., c. 16; p. 664.)

(2) ■< Franci autem in incerto vacillantes, accepto consilio, Ebruinum in hujus honoris curam ac dignitatem statuunt. » (Chronic. Fredca. continuatio, XOII; Bouquet, t. II, p. 449.)

IH CUAI'ITKE IX

sa signature quelques lignes au-dessous de celle d'Ennemond, évêquB de Lyon, mis à mort par ses ordres, afflrme-t-on, dès le début de son gouvernement (1).

Le meurtre de saint Ennemond a éclaboussé la mémoire de sainte Bathilde. A la suite du moine anglo-saxon Eddi, le vénérable Bède et plusieurs écrivains en ont accusé la pieuse reine (2). Dans son histoire de saint Wilfrid, hôte d'Ennemond et son compagnon de route au moment de sa mort, Eddi, assez mal informé, lui donne le nom de Delphin qui était celui de son frère, comte de la cité de Lyon (3). « En ce temps, dit-il, Bathilde, la mauvaise reine, persécutait l'Église de Dieu. Comme l'impie Jésabelqui tua les prophètes du Seigneur, elle fit mourir, sans compter les prêtres et les diacres, neuf évêques, parmi lesquels Delphin à qui les officiers royaux, donnèrent traîtreusement l'ordre de se présenter devant elle », pour l'assassiner pendant le voyage (4).

Hugues, abbé de Flavigny, répéta l'accusation d'Eddi et de Bède ; il fixa même à l'année 661 la date du tragique

(1) Voir, plus haut, chap. IV, la confirmation des privilèges de l'abbaye de Saint-Denis. (Cf. pour le meurtre de saint Ennemond, Mabillon, Amiales 0. S. B., t. I, lib. XIV, c. 53, p. 407.) Dom Pitra (Histoire de saint Léger, p. 317) accuse Ebroïn de tous les meurtres imputés par Eddi à sainte Bathilde.

(2) « La dévote reine Bathilde, qui nourrissait les pauvres, rachetait les esclaves, bâtissait des monastères, fait tuer neuf évêques en huit ans de gouvernement... » (C. Perroud, Origines du premier duché d'Aqititainc, Paris, 1881.)

(3) Cf. la charte interpolée de saint Ennemond oti il nomme son frère Delphin. (Pardessus, Biplomata, t. Il, p. 101.) On a pensé aussi que le nom de Delphin était commun aux deux frères. (4^1. SS., t. VII septembris, p. 682.)

(4) « Nam illo tempore malevola regina nomine Brunechild (Bathildis) Ecclesiam Domini persécuta est: sicut impiissima regina Jesabel, quae prophetas Domini occidit: ita ista, exceptis sacerdotibus et diaconibus, novem episcopos occidere jussit: ex quibus unus est Dalfinus iste episcopas, quem duces malignissime ad se venire jusserunt. » (Vita sancti WiJfridi, c. 6, Mabillon, AA. SS.

0. S. B., saec. IV°, pars Ta, p. 639.) Les copistes et après eux plusieurs écrivains avaient mis Brunehild pour Bathild, mais le Vénérable Bède a suivi la leçon primitive: « Namque Balthild regina, missis militibus, episcopum jussit interfici. » (.Hist. Ecclas.

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