‹ Sainte Bathilde, reine des FrancsChapitre 14 sur 30 · V, c. 19; Migne, t. XCV, col · texte numérisé non relu

V, c. 19; Migne, t. XCV, col

Lli GOUVERNEMENT DE LA RÉGENTE 143

événement, da « martyre », comme on disait alors (1). Celte date ne doit pas s'éloigner beaucoup de !a vérité, car Ennemond souscrivit en 639 la charte d'immunité accordée par Emmon, évêque de Sens, à l'abbaye de Saint-Pierre-le-Yif (2).

La grave accusation portée contre sainte Bathilde n"a pas été acceptée par l'histoire. Parmi les évêques ses contemporains et ses sujets, trois périrent de mort violente, saint Ennemond, Sigebrand de Paris et saint Léger. Les listes épiscopales des églises du royaume franc en font foi (3). Aucun document ne mentionne, d'autre part, quels prêtres ou quels diacres moururent condamnés par l'ordre de la reine Bathilde. Le meurtre de l'évêque de Paris, Sigebrand, provoqua son entrée à Chelles; celui de saint Léger fut commis quelques années après.

Seul l'assassinat de saint Ennemond peut être attribué à son gouvernement. Deux récits, celui du moine Eddi et celui de l'auteur anonyme de la Vie de saint Ennemond, jettent sur ce drame assez de lumière pour faire éclater l'innocence de la reine et soupçonner les coupables. Le meurtre de l'évêque de Lyon est-il un des premiers résultats du changement de politique inauguré par Ébrûïn?A celte heure le maire du Palais de Aeustrie

(1) >< Bathildis, misais militibus, Dalfinum lugdunensem episcopum intcrficit anno DCLXI... » (Chronic. Virdun., D. Bouquet, t. III, p. 361.)

(2) Pardessus, Biplomata, t. II, p. 114. — Le « GaUia Christiana », sur la foi des historiens anglais place la mort de saint Enne-mond en l'an 655 ou 656. Cela est inexact, car Clovis II était alors vivant. On n'aurait pas accusé sainte Bathilde qui ne gouvernait pas; et d'ailleurs la charte d'Emmou est tenue pour authentique par Mabillon, Lecointe, Pardessus, Gallia Christiana, t. IV, p. 46.

(3) Gams, O. S. B., Séries Episcovorum; Ratisbonne, 1873. Il faut noter pour mémoire saint Pri.x, évêque de Clermont-Ferrand, assassiné eu 674 par des mécontents de son diocèse. (A A. SS., t. III, Januarii, p. 246) et saint Pcrréol ou Fergéol, évêque de Grenoble, qu'on dit victime d'Ebroin, mais sur lequel on n'a aucun renseignement. (.1.1. SS., t. II, .Januarii, p. 25.) Quand saint Prix mou. rut, Bathilde était à Chelles.

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14G CllAlTlRE IX

s'efforçait decourber sous le jongles hauts fonctionnaires, les grands propriétaires d'Auslrasie et de Bourgogne avides d'indépendance, et d'affermir par la force l'autorité légitime du roi et la sienne.

L'évéque de Lyon et son frère, d'origine gallo-romaine, étaient parmi ces grands de Bourgogne, tous deux très haut placés, tous deux suspects au nouveau maire du Palais. Delphin fut faussement accusé de trahison dans une assemblée de grands tenue près d'Orléans et eut la tête tranchée. Ennemond, malade, n'avait pu se rendre à la réunion. Il reçut le corps mutilé de son frère, lui rendit les derniers honneurs et prit la fuite. Puiî^, dit l'auteur anonyme, désireux du martyre, il rentra dans Lyon, appela auprès de lui Waldebert, abbé de Luxeuil, et sur ses conseils se prépara à la mort(l).

Bientôt trois grands, trois ducs, dit l'anonyme, chargés de le tuer s'il refusait de se rendre au Palais, commencèrent avec leurs troupes le siège de la ville épiscopale. Quand on eut annoncé à l'évéque que l'armée était auprès des murailles, qu'elle incendiait les faubourgs et ravageait le pays, il célébra les divins mystères et après la communion demanda pardon à son peuple des torts qu'on pouvait lui reprocher, lui lit ses adieux et se livra au commandant en chef. Deux prêtres, deux diacres, quelques clercs l'accompagnèrent. Le long de la route, ils récitaient ensemble les heures canoniales (2).

D'un seul mot Eddi note le drame : « L'évéque partit courageusement avec Wilfrid qui le suivait, malgré sa défense, au lieu du combat. Et le saint Pontife reçut la

(1) Cf. Viia Huncti Anncmundi, c. 2 et seq.; AA. SS., t. VII, iseptembria, p. 694 et seq.

(2) Vita auncti Annemundi, c. 5 et seq., ibid., p. 695.

LE (iUUVERNEMENT Ut; LA HÊCENTE 147

couronne du martyre (l). » L'auteur anonyme entre dans plus de détails : « Arrivée près de Chalon-sur-Saône, la troupe dressa le camp. Pendant la nuit deux hommes soudoyés pénétrèrent dans la tente où dormait Ennemond et le tuèrent. Quand les clercs y entrèrent à leur tour pour le réveiller et chanter laudes avec lui, ils le trouvèrent mort, le visage couvert de sang (2). »

L'assassinat de saint Ennemond attrista les chefs de la troupe, car ils se souvinrent des reproches de saint Waldebert à qui ils avaient refusé la permission d'accompagner l'évêque : « C'est pour le tuer, leur avait ditTabbé de Luxeuil, que vous me repoussez. » Ils avaient protesté de la pureté de leurs intentions, allégué l'obligation où ils étaient de le conduire au tribunal du roi; et l'événement avait réalisé les pressentiments sinistres de saint Waldebert, sans qu'on pût toutefois les accuser d'avoir trempé dans le crime (3).

De telles circonstances montrent assez qu'un guetapens avait été préparé pour clore à jamais les lèvres d'Ennemond. Aucun des contemporains n'a accusé Ébroïn de ce crime. L'auteur de la Vie du saint évêque ne nomme personne, ne formule aucun soupçon. Qui donc avait intérêt à la mort d'Ennemond? Ébroïn peut-être; peut-être aussi un des compétiteurs au siège d'Autun.

(1) « lUe vero intrepida mente, neaciens quid esset sibi futurum, ad agonia locum perveiiit, simulque cum eo sanctua Wilfridus servua Dei, episcopo tamen prohibente... Jam enim sanctus Epiacopus martyrio coronatua est. » (Vita sancti Wilfridi, c. 6, AA. SS. O. s. li.. aaec. IV% para Ta, p. 639.)

(2) Ea tempestate actum est, ut medio noctis ailentio, a duobus submiasia viris, cunctia iiiibi dormientibus, gladio necaretur oi.-culte... expcrrectique protinus ejua clerici, postulantes episcopum, ut matutiiias paiigeret laudes, necdum coguoveraiit mortuuiu, aed putabant, eum aopore depressum : qui appropiuquantes ad Icctulum, diacooperta facie, viderunt illum totum cruoro perfu- 8UU1... » (Vita sancti Anncmundi, c. 9 et 11, JUoil., t. VII, Septembria,

(3) Vita sancti Anncmundi, c. 9 et 11; BoU., t. VII, Soptembris, p. 696.

148 CUAI'ITRE IX

Depuis la mort de Ferréol, l'évêque défunt, des factions acharnées troublaient la ville, empêchaient toute élection. La crainte du métropolitain, mandé à la cour, campé dans le voisinage, arma-t-elle la main des assassins? A défaut de témoignages, l'histoire ne peut qu'enregistrer les faits; ils montrent assez que l'assertion du moine Eddi ne repose sur rien et qu'elle ne peut ternir la mémoire de la reine qui « aimait les évêques comme on aime son père (1) ».

Il faut reconnaître cependant que le portrait d'Ébroïn fait par les chroniqueurs et les hagiographes disposait la postérité à noircir les traits du personnage, que sa politique toute diflérente de celle de son prédécesseur lui attira des haines implacables et que le meurtre fut, de part et d'autre, un moyen, !'« ultima ratio ». C'est un mal peut-être inévitable : l'assassinat politique commis dans tous les siècles, au sein des civilisations les plus rafTinées comme des plus barbares, n'est pas caractéristique d'une époque. Mais les scènes de meurtres et de violences groupées, ramassées, mises en relief, détachées du décor environnant, prennent des formes disproportionnées et taussent la réalité. Pour être juste, l'histoire doit se méfier du mirage et se souvenir que plusieurs des meurtres perpétrés par les rois mérovingiens ou leurs ministres ne furent, au fond, que des exécutions sommaires.

Erchinoald avait favorisé la tendance des grands et des riches à l'indépendance par le peu de soin apporté à réprimer leurs empiétements. 11 avait suivi la pente qui menait l'État à l'anarchie féodale. Dans la main rude et inhabile des princes mérovingiens les mailles trop lînes,

(1) « Diligeus valde sacerdotes (id est episcopoa) Ut patres. » (.Vita sanctx Balthildis, c. 4, p. 486.)

trop délicates de Tadministration romaine s'étaient rompues. Les exactions, les vexations des comtes mérovingiens, leur tyrannie lourde et maladroite souvent, exaspéraient les populations autant que les exigences fiscales, impitoyables mais méthodiques, des fonctionnaires impériaux pendant les plus mauvais jours de l'Empire.

Une réaction s'était produite qui aboutit à l'édit de 614. Cet édit de Clotaire II, alors seul roi de la monarchie franque, était une façon de charte constitutionnelle où le souverain traitait de l'élection des évêques, de la nomination des comtes, des impôts, etc. (I). « Que nul comte d'une province ne soit établi dans une autre, y lisait-on; de la sorte, s'il fait un dommage de quelque nature que ce soit, on pourra, selon la loi, prendre sur ses biens propres de quoi restituer ce qu'il aurait injustement enlevé (2) .»

L'édit de Clotaire améliora sans doute les rapports des comtesavec leurs administrés, mais pas tellementqueson fils Dagobert n'eût à redresser plus d'un tort, en Xeustrie, en Bourgogne surtout, et à faire rendre justice aux pauvres (3). Ainsi on prit dans les grandes familles du pays ceux qui devaient gouverner les cités. La puissance du roi en fut diminuée; il n'eut plus ses comtes dans la

(1) Pour l'élection des évêques, voir plus haut le chapitre V.

(2) " Ut nulluB judex de aliis provinciis aut regionibus in alia loca ordinetur; ut si aliQuid mali de quibuslibet couditionibus perpetraverit, de suis propriis rébus exinde, quod maie abstulerit, juKta legis ordinem debeat rcstituere. » (Edictum Chlotacharii Régis, XII; Bouquet, t. IV, p. 118.) — Le mot judex (juge) désigne le comte qui gouverne la cité parce qu'il rend aussi la justice. Les deux termes à cette époque sont synonymes. Il en est de même des mots province et région. La province, division administrative, n'existe plus.

(3) « Tanto timoré pontificcs et procores in regno Burgundise consistentes, seu et ceteros leudes adventus Dagoberti concusserati ut a cunctis esset adrairandum. Pauperibus justitiam habontibus gaudium vehcmenter irrogaverat. » (Chronic. Fredeg., LVII; Bouquet, t. II, p. 436.)

main comme au temps où il les choisissait jusque parmi ses affranchis et les déplaçait à son gré.

Les comtes visèrent dès lors à plus d'indépendance, à la perpétuité de leur charge et plus tard à l'hérédité, aux dépens de l'autorité suprême. Le péril grandissait. La sage et perspicace régente résolut d'y faire face; son ministre traduisit sa pensée en mesures énergiques, en répressions hardies. Les vues politiques de Bathilde et d'Ebroïn étaient semblables ; un même désir d'affermir l'autorité royale les animait.

Bathilde avait montré sa volonté sur ce point par la réunion de toute la monarchie sous le seul sceptre de Clolaire IIL Avec Ébroïn elle brida les fonctionnaires, rabattit leurs prétentions : de là ces déplacements de comtes, ces choix faits hors des grandes familles et à la manière des premiers Mérovingiens qui valurent à Ebroïn les colères et les rancunes de ceux qu'il dépossédait et dont on retrouve le souvenir dans les récits des écrivains. « Tous ses soins allaient, dit l'un d'eux, à éloigner des dignités les Francs qui étaient de famille aristocratique et capables de quelque bien, soit en les faisant mourir, soit en les chassant, soit en les écartant. A leur place il mettait des hommes faibles, de peu de sens ou de basse extraction, impuissants à s'élever contre ses volontés (1). »

Si cette politique fit des mécontents irréconciliables, elle suscita aussi des admirateurs passionnés. Aux yeux des premiers, Ebroïn est un oppresseur dévoré d'ambi-

(1) Il Iluic studium erat, ut quoscumque ex Francornm genero alta ortos progcnie ziobilitatis \idis3C't in sœculi utilitate proficere, ipsis, vel inlerfectis, ant effugatis, sive sùblatis de medio, taies in eorum honore sublevaret, qui, aut mollitia obligati, vel sensu debilitati, aut vilitate aliqua parentelœ dégénères, non auderent ejus prœceptis resu'tare. » {Vita sancti Bagnc'bcrti, c. 3; BoU., t. III Juuii, p. 188.)

LE COUVERNEMLIXT DE LA lîÉCENTE loi

lion; un lyran cruel, avide de richesses, inique, vendant la justice aux plus offrant et répandant à profusion le sang innocent; c'est un lion furieux qui remplit les terres des Francs du bruit de ses rugissements (1). « Cilz Ebrouinz, meslres du palais, fist tant que li François le cueillierent en si grant haine pour son orgueill et pour sa cruauté... (le) tondirent, et l'envoierent enune abaie de Bourgoigne qui a à non Luxovium (2). » Et quand il sort de Luxeuil où, trois ans, il a été moine contre son gré et pour sauver sa vie, il est le serpent venimeux qui, au retour du printemps, sort de la caverne oîi il était engourdi, distille de nouveaux poisons et redresse la tête, ou l'apostat scandaleux, infidèle à sa vocation, semblable à l'empereur Julien. Sa mort tragique enfin lui ouvre les portes de l'enfer (3), Ainsi le' veulent ses ennemis.

La légende féconde s'empare aussitôt de sa mémoire : « Il y avait près de Lyon, dans l'Ile-Barbe, raconte, au neuvième siècle, l'archevêque de Vienne, Adon, un homme à qui Ébroïn avait fait crever les yeux. Une nuit il priait sur les bords de la Saône quand il entendit un grand bruit de rames battant les ûots. 11 demanda qui voyageait à cette heure : C'est Ëbroïn, cria une voix, nous allons le mettre dans la marmite de Vulcain, là il subira la peine de ses crimes. Et cela était

(1) « Erat... Ebroinus ita cupiditatis face succensus et in amlutione pecunise deditus, ut illi coram eo justam causam lantum haberent, qui plus pecunia» dctulissent... non eolum raiDacitatis l'xercobat commcrcium pro Icvi offensa sanguinem nobilium multorum fundobat innoxium. » (Vita sancti Lcodeqarii; Mabillon, AA. .s,S'. O. S. n.; saec. II' p. 652 et passim; Vita ejusdcm ab Ursino, ibid., p. 671.)

(2) Chroniuucs de Saint-Dcms, lib. V, c. 23; Bouquet, t. III, p. 305.

(3) " Hebroinus Juliano similis... caput relevavit venenosum, et (luasi vipera rcstaurans venena sua » {Ibid., p. 656) ; « ...impenitens prt'cipitatus cet in inferno. » {Ibid., p. 657.)

dit, ajoute Adon, pour la consolation de l'aveugle (1). » D'autres écrivains ont jugé différemment le ministre de sainte Batliilde : « C'était un homme courageux, aiïirme l'auteur de la Vie de saint Prix, mais qui répandait trop facilement le sang des évéques (2). » « A cette époque, déclare un autre, le comte du Palais, Ébroin, majordome, était à la cour. 11 poursuivait hardiment toutes les injustices, toutes les iniquités, il punissait les superbes et les prévaricateurs; la paix était partout pleine et entière (3). » C'est là le plus beau panégyrique qu'on puisse laire d'un homme d'État, trop beau pour être vrai.

Ebroïn ne fut ni le monstre de cruauté, ni le parfait justicier qu'on dépeint tour à tour. Ses plus ardents ennemis n'ont rien reproché à l'homme privé, si ce n'est d'avoir repris sa femme à sa sortie de Luxeuil (-4). Il ne fut pas l'ennemi de l'Église : ne le voit-on pas construire un monastère de religieuses en l'honneur de la Vierge Marie? (3). Ne dit-on pas avec un hagiographe qu'à l'intercession de saint Eloi, mort depuis quelques années. Dieu rendit la santé à son fils Bobon? Vrai ou faux,

(1) « Erat tune temporis vir oculis caecatus, unus de illis quibue Ebroïnus effoderat lumina, in insula Lugdunensis provinciae quae Barbara dicitur. Qui cum nocturno tempore super ripam Sicannœ fluminis orandi gratia resideret, audivit navigantium impetum, et magna vi brachiorum contra impetum fluminis insurgentium. Cumque interrogasset, quo navigium illud tenderet, yox in auribus ejus percrebuit : « Ebroinus est, quem ad vulcaniam ollam deferimus ibi enim facti sui poenas luet. Hoc idem vir audivit ad consolationem sui... » {Chronic. Adonis; Bouquet, t. II, p. 670.)

(2) « ...Ebroïno comité palatii, alias strenuo viro, sed in nece sacerdotum nimis féroce... » {Vita sancti Prœjccti, c. 12; Mabillon, AA. SS. O. S. B., ssec. 11°, p. 615.)

(3) " Quodam tempore cum Ebroïnus cornes palatii, major domus Francorum regiae in aula régis adesset, et omnes nequitias eeu iniquitates, quae universa terra fiebant, superbos et iniquos homlnes super eorum faciuoribus (puniens) viriliter supponebat; pax per omnem terram plena et perfecta adrisit. » (Mirac. sancti Martialis, 14, Boll., t. VII, .Tunii, p. 508.)

(4) « Ad mulierem, ut canis ad vomitum, post sacrum velamen rediens. » {Vita Leodeg.. c. 8; Mabillon, AA. SS. 0. S. B., sœc. IP. p. 656.) ETsroïn étant moine, sa femme avait dû prendre le voile de religieuse selon le droit canon.

(5) Pardessus, Diplomata, t. II, p. 138.

l'épisode témoigne en faveur du puissant ministre (1).

L'iiomme public fut sans peur; il ne fut pas sans reproche. La cause qu'il soutenait, celle de l'autorité, était légitime, mais il fut trop impitoyable dans la répression; il frappa sans merci des adversaires qui avaient pour eux des droits suffisants, la coutume, la possession. Dans de pareils conflits où, de chaque côté, les droits, les devoirs, les intérêts personnels, les passions politiques entrent en jeu, il est difficile d'établir les responsabilités. Les entreprises contre les grands de Bourgogne qui firent le plus de victimes et les plus illustres étaient aussi plus indispensables pour assurer l'autorité du souverain, mais elles se heurtaient aux coutumes des Bourguignons qui depuis longtemps déjà n'avaient pas de maire du Palais, relevaient immédiatement du roi et souvent, en fait, étaient indépendants.

Aussi de ce que saint Léger, son frère Garin et saint Bambert ont été mis sur les autels, on ne peut conclure que leur mort fut un vrai martyre, leur cause, bonne sans mélange, et celle de l'adversaire, mauvaise de tout point. Les vertus des victimes, leur mort douloureuse et chrétienne leur ont mérité cet honneur sans canoniser du même coup les intérêts qu'elles défendaient. La vénération dont on les a entourées a, par contre, voué aux malédictions de la postérité la mémoire du ministre innexible. C'était fatal.

Les déplacements de fonctionnaires furent parmi les principaux griefs des grands de Bourgogne; et quand Ébroïn, au milieu de sa carrière, fut contraint de prendre l'habit monastique, l'édit de Clotaire II sur ce point fut renouvelé : « Que ceux qui gouvernent ne soient pas

(1) nta sancti Elegii, lib. II, c. 55; Migne, t. LXXXVII. col. 579.

134 CUAPITRE IX

transférés d'une province dans une autre (I). » Ce souci témoigne de l'importance des comtes dans le gouvernement de l'État mérovingien.

Comme tous les hauts fonctionnaires, ces gouverneurs de cité étaient formés aux règles et aux détails de l'administration dans l'école du Palais. On sait comment s'en faisait le recrutement, comment les fils des fidèles, des « leudes », y étaient acceptés sans distinction de race, comment ils s'y préparaient aux diverses fonctions de la Cour et de l'État, à la suite du roi ou dans les bureaux (2). Les affranchis arrivaient aux mêmes emplois; ce qui n'est pas pour surprendre à une époque où des femmes esclaves s'élevaient jusqu'au trône (3).

Quand le roi choisissait un comte, il l'accréditait auprès de ses administrés par un diplôme : « Parce que nous connaissons ta fidélité et ta capacité, disait la lettre royale, nous te confions la charge de comte dans tel pays gouverné jusqu'à ce jour par ton prédécesseur N., voulant que tu gardes une fidélité inviolable à notre gouvernement, que tu régisses les peuples soumis à la juridiction, Francs, Romains, Bourguignons et autres, avec justice et selon leurs lois et leurs coutumes, que tu sois le défenseur des veuves et des orphelins, que tu punisses sévèrement les crimes des voleurs et des malfaiteurs pour assurer la tranquillité des peuples que tu gouvernes, et que chaque année tu recueilles ce qui est

(1) « Et ne de una provincia rectores in aliam introirent. » {Vita Leoclea., c. 4, Mabillon, AA. SS. 0. S. B.. saec. ir, p. 663.)

(2) Voir plus haut, chapitre III.

(3) <i Si quis Sagbaronem aut gravionem (comitem) occiderit qui puer regiua fuerat... sol CGC. culpabilis judicetur ». Les Salica, LVII, 2; Bouciuet, t. TV, p. 154. — Puer regius désigne un esclave du roi. Ce qui ressort d'ailleurs avec é\idence de l'article suivant où il est parlé du même délit, mais commis sur un comte de naissance libre: qui ingenuus est; et dont le " wergeld » est doublé : 600 sous. (Cf. l'aventure de Leudaste, esclave devenu comte. Greg. Tur., Hist. Franc, lib. V, c. 48, p. 239 et seq.)

LE COLVEHNEMKNT DE LA RÉGENTE loi

dû à. nofre fisc et que tu le remettes à nos trésoriers (1). » Les patentes royales marquent les points principaux de la fonction du comte dans la cité, le .< pays » qu'il administre, mais en réalité, les pouvoirs de l'autorité civile, judiciaire, financière, militaire, reposent entre ses mains : cet ancêtre du préfet contemporain est à la fois le représentant du roi, le plus haut magistrat, le percepteur et le commandant en chef.

Il fait la police de la cité, rechercLe les coupables et les punit (2). Il parcourt le territoire et distribue la justice à chacun (3). Qu'il juge au chef-lieu ou, dans les cantons, il n'est pas seul : A.utour de lui sont des assesseurs, les « rachimbourgs », les « bons hommes », pour parler le langage du temps, et leur réunion forme le tribunal, le « mail (4) ». Quand il ne peut présider, il se tait remplacer par le premier de ses agents, le vicaiic, ou même par des fonctionnaires subalternes, les centenicrs (o). Le comte ne juge pas en dernier ressort : de son tribunal on appelle à celui du loi (0).

(1) Marculfi. formulie, lib. I, 3; Migne, t. LXXXVII, coL 705 Rozière, n" 7, t. I., p. 7.

(2) " Unusquisque judox criminosiim latronem ut audierit ad oasam euam ambulct et ipsum ligare faciat. » (Decretio Childe l>erti, 8; Baluze, t. I, capituL, p. 19. Cf. Greg. Tur., Hist. Franc. lib. VI. 8; p. 254.

(3) « Ingressus urbem causarum actionem agere cœpit. » (Greg Tur., Hist. Franc, lib. VIII, 18; p. 337.)

(4) « Si qui Rathinburgi legem voluerint dicere in Mallebergo résidentes. » Lex Salica, LX, 1, D. Bouquet, t. IV, p. 155 « ...sed postea apud ipsum graflonem (comitem) vel apud ipsos bonos homines qui in ipso mallo resedebant... » [Formulx Bignonianx, VIII; Migne, t. LXXXVII, col. 801.)

(5) " Cum resediaset iile vicarius inlustris viri illiua comitis in illo mallo publico... » Formulas Bignonianae, 6; Migne, t. LXXXVII, col. 800. — Les centeniers étaient chargés de la police: « Si quis centenarium aut quemlihet judicem noluerit super malefactorem ad prindendum adjuvai-e... " (Childeberti decretio, 9; Baluz \ C(i)iituliiria, t. I, p. 19.)

(6) '< .Si quis ad mallum venire despexerit, aut quod ei a Rathimliurgis fuerat indicatum, adimplere noluerit... ad Régis prassentiani ipse manniri débet... » (Lex Salica, LIX, 1; Bouquet, t. IV, p. 154.)

La prestation de serment au début d'un règne, la promulgation d'une ordonnance, hi publication d'un ban de guerre obligent aussi lecomt':; à parcourir les cantons et à convoquer ses administrés. Tous, Francs, Gallo- Romains, Burgondes, s'y rendent : c'est le « placitum », le plaid (1). Peut-être y recueille-t-on les impôts que le comte versera entre les mains des trésoriers royaux (2).

Lorsque le souverain veut faire la guerre, le comte réunit le plaid, transmet l'ordre reçu et prend le commandement des troupes (3). Au-dessus de lui, un duc, le maire du Palais ou le roi a la direction suprême. Les Mérovingiens n'ont pas de soldats de carrière, pas d'armées permanentes; ils n'ont pas su conserver l'organisation militaire de l'Empire : les dernières légions romaines qui combattirent sous les ordres de Clovis contre les ^Yisigoths se sont peu à peu fondues ; l'bistoire ne les signale plus, n'enregistre pas même leur disparition (4). Suivant les besoins on procède à la levée en masse de la population libre du royaume, ou bien on recrute le nombre d'bommes nécessaire dans les cités voisines du théâtre des hostilités futures.

A. l'appel du comte, les Francs, lesGallo-Romains sans

(1) « Jubemus ut omnes pagenses vestros, tam Fraucos, Eomanos vel reliquas nationes degentes bannire, et locis congruis per civitates, vicos et castella congregare faciatis... » (Marculf., I, 40; Migne, t. LXXXVII, col. 724.)

(2) Eunte autem comité, ut debitum fisco servitium solite deberet iuferre. » (Greg. Tur., Ilist. Frmic. lib. X, 21, p. 434.)

(3) « Aenovalus cornes Sagiontensis cum pagensibus suis... pugnandum perrexeruut. » Œredeg. Chronic, 87 Bouquet, t. II, p. 446.)

C4) L'historien grec Procope dit que ces légions séparées de Eome et n'y pouvant retourner s'allièrent aux Germains (Francs) et leur cédèrent les territoires qu'elles gardaient. Les légionnaires combattirent avec, eus; mais ils conservèrent leurs usages, qu'ils transmirent à leuf.s enfants, leur mode de recrutement et jusqu'à leurs enseignes. (Procope, De BcUo Gothico, 1. I, c. 12; Bouquet, t. II, p. 31.) Ces légions étaient composées de vétérans à qui l'Etat donnait des terres, eu compensation du service militaire imposé à leurs fila.

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