LA FONDATION DE L ABBAYE DE CORBIE
Générosité de sainte DalliilJe; elle orne le tombeau de saint Éloi et fait de grandes aumônes aux monastères et aux pauvres. — Fondation de l'abbaye de Gorbie. — Le diplôme de fondation. ~ L'abbé Théodeiroid, moine de Luxeuil, prend possession de l'abbaye. — La villa rurale se transforme en monastère. — Les basiliques et les bâtiments de Gorbie. — La « famille » de Gorbie : serfs, affrancbis, colons, hôtes. — Sainte Batliilde pourvoit à l'entretien de la communauté par la donation de plusieurs villas. — L'immunité royale accordée à l'abbaye.
Pour ses œuvres charitables la reine Bathilde ne prenait pas seulement dans les possessions du fisc, les villas et les bois, mais elle retranchait de sa parure les ornements de prix, les bijoux, les gemmes précieuses. Ainsi fit-elle pour les moines de Corbion à qui elle donna, outre la villa de Norroy, sa ceinture royale avec d'autres présents (1). L'auteur de la Vie de saint Eloi,
(1) Vita tanctx Balthildis, c. 8; p. 492. — Voir le chapitre précédent. Mabillon nomme la villa dont il est ici question, Nugaretum, qui Pflt probablement .Norroy, village du pays de Woëvre, en Lorraine (Meurthe-et-Moselle). (Cf. AA. SS. O. S. B., epec. 11°, in Vita aancta- Balthildis, p. 747.)
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qui dramatise et allonge le texte perdu de saint Ouen, attribue à l'intervention surnaturelle de l'ancien monétaire de Clotaire II et de Dagobert les volontaires dépouillements de Bathilde, comme si sa vertu et sa charité ne suffisaient pas à expliquer sa conduite (1).
« 11 faut noter, dit ce biographe, que peu après sa mort le saint évêque de Noyon apparut en songe, pendant la nuit, à un personnage du Palais et lui ordonna d'avertir sans délai la reine Batliilde de quitter les ornements d'or et les pierres précieuses qu'elle portait. Comme le palatin ne se hâtait pas, saint Éloi lui apparut de nouveau la nuit suivante et le pressa d'obéir, mais en vain, car, effrayé, il n'osait pas révéler à la reine l'ordre reçu pendant sa vision. Une troisième fois Éloi le visita sans aucun succès. Alors la fièvre le saisit. La reine vint le voir et lui demanda la cause de son mal. Vaincu par la souffrance, le malade parla et aussitôt la fièvre le quitta. Bathilde obéit et ne garda de ses ornements royaux que les bracelets dor. Du reste elle fit des aumônes et orna le tombeau du saint : une croix très riche fat dressée à la tête et un couvercle où l'or et l'argent étaient jetés à profusion fut placé sur le sarcophage : Ce saint a tant fabriqué de tombeaux pour les saints, disait la reine, que je dois bien lui en élever un digne de sa mémoire. L'exemple de Bathilde fut contagieux, les palatins donnèrent à lenvi des pierres précieuses, des fibules, des
(1) La vie de saint Eloi, écrite par saint Ouen, remaniée par nn écrivain postérieur que il. Krusch fait moine de Saint-Eloi de îfcyon et de l'époque carlovingienne, contient plusieurs passages interpolés et des chapitres ajoutés. L'épisode que nous transcrivons librement paraît bien être l'œuvre du moine de Noyon. Nous le rapportons seulement pa.-ce que l'iiagiographe le lie intimement au récit de la décoration du tombeau de saint Eloi.
Cf. Vacandard, Fie de saint Ouen, p. 235 et 361 ; B. Krusch in Fifo EUgii, M. G. H., Script., t. TV, p. 651 et seq.)
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agrafes, des broches, des joyaux de toutes sortes (Ij. » L'aOeclion de la reine pour le monétaire intègre, ami et conseiller des rois francs, n'avait pas besoin d'un tel avertissement; le culte reconnaissant qu'elle lui avait voué la détermina à enrichir son mausolée par le sacrifice de ses joyaux dont une partie servit au soulagement des indigents. Ses aumônes d'ailleurs débordaient les frontières du royaume ; les basiliques romaines, celles des saints apôtres Pierre et Paul notamment, reçurent d'elle des présents considérables et les pauvres de Rome d'abondantes et de fréquentes large sses (2).
Ni les aflaires publiques, ni la distribution de bienfaits si divers ne suffisaient à l'active et charitable régente. Heureusement pour sa mémoire, ses sollicitudes se portèrent sur des œuvres plus durables, car les meilleures lois deviennent caduques, les efforts delà politique et de la diplomatie se perdent vite dans les temps troublés, aux époques de décadence, et le souvenir des bienfaits s'évanouit. Ainsi en serait-il advenu des travaux entrepris par la reine pour la bonne administration de l'État, le soulagement de ses sujets et des esclaves, la réforme des monastères et des églises, si elle n'avait pas fondé le monastère de Corbie, ni restauré et agrandi labbaye de Cbelles, œuvres de pure piété et de surérogation mais qui vécurent autant que la monarchie à l'ombre de laquelle elles étaient nées. Ces deux monastères fuient les foyers où le culte de Bathilde resta le plus vivant et
(1) •■ Illud etiam adnectendum credidi, quod nuperrime post obitum 8uum apparuit vir beatus in visioue noctis cuidam personas in aula régis habitanti, cui in habitu praefulgido adsistens prfccepit ut sine aliquo cunctamine adiens reginam Balthildem commoneri eam deberct, etc., etc. » (Fifo sancti EUcjii, lib. II, c. 41; M. G. H., Script., t. IV, p. 724.)
(2) « Etiam ad Romam usque ad beati Pétri et Pauli basiiicas vel ad Bomenses pauperes plura et larga sepiaa direxit munera, » {Vita sanctœ Balthildis, c. 9; p. 494.)
c'est par eux surtout que s'est conservée la mémoire de son œuvre politique, sociale et religieuse. Les noms de sainte Bathilde, de Corbie et de Chelles demeurent indissolublement liés, fidèlement évoqués parTÉgliseau cours de sa liturgie, alors que l'éclat du règne de l'ancienne esclave d'Erchinoald s'éteint dans les ombres du passé.
La création de monastères avait été une des œuvres pies des rois mérovingiens ; souvent aussi les grands, les évêques, mus, comme eux, par des motifs d'expiation ou de sanctification, avaient établi dans leurs domaines des communautés monastiques. On fondait, on dotait une abbaye pour le rachat de ses péchés aussi bien que pour honorer les saints et offrir aux âmes que le monde effrayait ou qu'attirait la perfection évangélique le refuge assuré et le champ clos des luttes ascétiques.
L'abbaye de Corbie date des premiers temps de la régence de Bathilde; elle est l'œuvre propre de la sainte reine, encore que le diplôme de fondation accole simplement son nom à celui de son fils Clotaire III qui n'était alors qu'un enfant, mais sur la tète duquel reposait la couronne de la monarchie franque.
« Labbaye et la ville de Corbie, écrit, au dix-septième siècle, Dom Cocquelin, religieux du monastère, sont situés au pied d'une montagne dans une plaine fertile; sur les riches coteaux les champs de blé s'étendent ; dans les vallées, les grasses prairies et les pâturages abondent; enfin les rivières avoisinantes nourrissent une multitude de poissons (1). » Corbie, sise au confluent de la Somme
(1) « Sita est abbatia et urbs ad montia imininentia radiées, iu 4)uriori8 soli subjecta planitie, aegetibus in locis editioribus ferax, in declivioribus pratorum et pascuorum ubertat© ditior, et in fluminibus piscium multitudine et sapore fertilissima. » (Historiae Eegalis Abbatiae sancti Pétri Corbeiensia Compendium, par Dom B. Cocquelin; dans Mémoires de Za Société des Antiquaires de Picardie, t. VIII, p. 386.)
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et de la petite rivière d'Ancre, l'ancienne Corbeia, n'est pas dans un site pittoresque ou grandiose ; dans le calme paysage qui l'environne et la décore les collines ondulent mollement et se 'profilent sans heurt sur les horizons indécis et fuyants.
11 est impossible de fixer exactement la date de la fondation de Corbie, car le diplôme royal est tronqué : l'indication du jour où la chancellerie du Palais l'expédia manque aussi bien que les signatures (1). Cependant c'est après la mort de Clovis II, survenue à la fin de l'année 657, et avant le 23 décembre 661 où Clotaire 1(1 exempta l'abbaye des tonlieux prélevés sur les marchandises circulant dans le royaume, qu'il faut placer le moment où la terre de Corbie fut donnée à l'Église. Elle appartenaitalors au fisc royal, c'est-à-dire, en droit mérovingien, au roi personnellement; toutefois elle avait été cédée à Guntland, maire du Palais de Neustrie sous le règne de Clotaire II, aïeul de Clovis II (2). Vraisemblablement, Guntland en avait joui à titre temporaire : on sait, en effet, que les grands officiers du Palais obtenaient du roi quelques domaines du fisc dont les revenus leur tenaient lieu de traitement (3).
Après la mort de Guntland, la villa de Corbie avait fait retour au fisc.Bathilde, au nom de son fils, la consacra à Dieu : « Nons'croyons, faisait-on dire à Clotaire III, dans
(1) Pardessus, Diplo7nata, t. II, n° 336, p. 114.
Cf. Levillain, Examen des chartes de Corbie, chap. II, p. 27, et 217.
(2) Mabillon. {A A. SS. 0. S. B.; Vita beati Theodefridi, saec. U\ p. 994); B. Knisch. {Chronic. Fredeg. IV, c. i; M. G. E. Script., t. II, p. 144.)
(Z) ■' ... villa noncopanti Latiniaco, que ponitur in pago Mcldeciuo, qui fuit inlustribua viris Ebroino, Vuarattune, etGhislemaroquondam majores domos nostros, et poet discessum ipsiua Vuarattune in fisco noetro fuerat revocata... >> (Dipl. Theodorici IV, a 688; Pardessus, Dipl., t. II, n° 410, p. 204.) — Cette villa, possédée successivement par trois maires du Palais et qui fait retour au fisc sans aucune mention d'achat, d'échange ou de confiscation, ne peut avoir été aux maina de ces personnages qu'à titre transitoire.
le diplôme de fondation, que Dieu nous récompensera de ce que, en vue de notre salut, nous donnons aux lieux consacrés aux saints et que, par ces bienfaits, nous mériterons avec le secours divin la gloire éternelle. C'est pourquoi nous et notre glorieuse mère la reine Bathilde nous avons ordonné de construire en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul, princes des apôtres, de saint Etienne, premier martyr, et sous l'autorité du vénérable abbé Théodefroid, un monastère dans le domaine de Corbie possédé autrefois par Guntland et depuis par notre fisc, afin que des moines y vivent selon la sainte Règle (1). »
Ces religieux appelés à vivre à Corbie, en pleine terre neustrienne étaient profès de l'abbaye bourguignonne de Luxeuil ; ils apportaient avec eux la « sainte Règle » formée des codes unis de Benoit et de Colomban. A la demande de la régente, l'abbé saint Waldebert choisit pour la fondation le moine Théodefroid et lui adjoignit plusieurs compagnons. Il est probable que "Phéodefroid vint dès le moment de la donation déterminer les transformations à faire et diriger les constructions exigées par la destination nouvelle de la villa de Corbie; il est vraisemblable aussi que la petite troupe monastique s'installa sans retard dans la maison principale, le « dominicum », et y commença dès lors les exercices de la vie religieuse.
Les grandes maisons romaines et mérovingiennes, où de nombreux esclaves vivaient avec la famille du maître, étaient bien appropriées aux besoins d'une communauté : les galeries de l'atrium devenaient le cloître du monastère; le « triclinium », 1" « œcus » et d'autres pièces
(l) Voir l'appendice C.
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servaient aux religieux de réfecloire et de salle de travail ou de lecture; enfin divers ateliers annexés à la maison principale, la ferme et ses dépendances passaient aux mains des moines (1).
l-,es communautés, en effet, comptaient parmi leurs membres des artisans de toutes sortes, des forgerons, des menuisiers, des tisserands, et aussi des brasseurs, des vignerons, des bouviers, des agriculteurs, qui remplaçaient peu à peu les esclaves dont quelques-uns, par contre, passaient du service des moines au service de Dieu, dans le monastère même, et devenaient par la profession les frères et les égaux de leurs maîtres (2j. Saint Benoît avait fait de cette égalité un principe qui abolissait toutes les différences d'origine entre les fils de sa famille spirituelle : « Que celui qui est de naissance libre, dit-il, ne soit pas préféré à celui qui vient de l'esclavage... parce que, esclave ou libre, nous sommes un dans le Christ et que nous avons accepté la même servitude sous le même Maître (3). »
Quand la maison de la villa donnée aux moines était trop petite ou lorsque le fondateur rêvait pour son œuvre de grandes destinées, la demeure primitive faisait place à un monastère élevé sur un plan presque semblable, et qui depuis s'est à peine modifié. Ainsi, après quinze siècles passés, retrouve-t-on comme une première image
(1) L'œcus était un salon. Les grandes maisons en avalent souvent plusieurs.
(2) On sait que le rachat des captifs était une des principales œuvres de miséricorde de ce temps et "que les chrétiens qui l'exerçaient engaBeaient souvent ceux qu'ils avaient délivrés à embrasser la vie monastique. Des maîtres aussi se firent moines avec leurs esclaves: ■> ex familia propria tonsuratos instituit monachoa oœnobiumque fundavit (Aredius abbas). » (Greg. Tur., Higt. Franc, 1. X. 29. p. 441.)
(J) « Non convertenti ex servitio prseponatur ingenuus... quia sive servus, sive liber, omnes in Christo unum sumus et sub uno Domino sequalem servitutis militiam bajulamus. » (Upo. ?anrti Benedicti. c. II.)
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de la maison romaine dans les abbayes et les maisons religieuses où se sont conservées les traditions antiques. L'atrium romain agrandi revit dans le cloître aux galeries ornées, percées de portes pour les appartements communs ou d'apparat dont la destination a changé : le petit sanctuaire consacré aux divinités tutélaires ne se reconnaît plus dans la basilique monumentale élevée par les moines à la gloire de Dieu et de ses saints; le réfectoire, le chaufîoir, les parloirs, d'autres salles encore offrent un aspect austère et grave que n'avaient pas les « triclinia » et les salons où s'étalaient le luxe des familles patriciennes et des riches parvenus.
Les religieux ne touchèrent à la maison gallo-romaine que dans la mesure exigée par leurs coutumes particulières; ils conservèrent toutes les améliorations réalisées; ils ne détournèrent pas les canaux qui alimentaient les thermes domestiques puisque saint Benoît accorde aux moines l'usage modéré des bains (1^; ils n'éteignirent pas l'hypocauste qui chauna les monastères aussi bien que les grandes maisons gallo-franques, comme en fait foi le plan de l'abbaye de Saint-Gall, tracé au neuvième siècle (2).
(1) « Balneornm ueus infirmis, quoties expedit, offeratur, etc. » {Régula, cap. XXXVI. Cf. Tita sancti Amati, c. XI; MabUIon. AA. SS. ord. S. B.. sasc. II, p. 123.)
(2) L'hypocauste était un calorifère. Son foyer « praefurnium ». placé daps le sous-sol de l'édifice et faisant saillie, était construit très solidement en matériaux réfractaires. On y brûlait du bois. Un canal conduisait la chaleur sous les appartements à chauffer; il aboutissait à une chambre de chaleur qui occupait le sous-sol. Cette chambre bâtie sur le sol recouvert de larges briques, avait une hauteur de 40 à 60 centimètres; ses piliers de briques espacés de 30 centimètres au plus, supportaient un plafond qui était luimême le sol des appartements. Ce sol appelé « suspensura » (... « ut suspensuras balneorum »... Senec, Epist., XC) était formé de briques posées sur les piliers et parfaitement jointes. Sur ces briques un lit de cailloux noyés dans le ciment et recouvert d'une couche de ciment pur empêchait les émanations de gaz délétères et conservait longtemps la chaleur. A ces éléments qui constituaient les premiers hypocaustes construits par les Romains et décrits par
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Vraisemblablement, l'abbaye de Corbie avait ces commodités, impérieuses nécessités pourdes hommes délicats issus de grandes familles ou longtemps nourris au Palais
Vitruve (premier siècle av. J.-C.) on ajouta bientôt des tubes enchâssés dans lea mura pour distribuer la chaleur plus également dans différentes pièces et à l'étage supérieur comme on peut l'inférer de quelques textes de Sénèque et de Pline: « Ut impressos parietibus tubos, per quos circumfunderetur calor, qui ima simul ac Bumma foveret œqualiter. » (Senec, Epist., XC.) « Adhœret dormitorium membrum, transitu interjacente, qui suspensua et tubulatus couceptum vaporem salubri temperamento hue illucque digerit et miuistrat. » (Plin., Epist., lib., II, 17) Ces tuyaux, pourvus de bouches de chaleur, partaient naturellement de la chambre chaude du eous-sol.
Ce système de chauffage, connu par les écrits des anciens et par les fouilles faites dans les contrées ovi s'étendit la puissance de Rome, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie, n'est pas pour nous sans quelques oljscurités qu'éclaireront peut-être de nouvelles découvertes. La principale touche à leur fonctionnement. Les hypocaustcs n'étaient pas tous semblables: les uns établis selon le principe des calorifères à air chaud, étaient pourvus de tubes qui traversaient le foyer et recevaient de l'extérieur l'air qu'ils répandaient dans la maison ; d'autres avaient à la fois des tuyaux pour le dégagement de la fumée et des tubes spéciaux qui prenaient la chaleur de la chambre chaude du sous-sol pour la conduire dans les appartements; dans certains hypocaustes les mêmes tuyaux servaient à l'échappement de la fumée et au chauffage de la maison, mais alors on n'ouvrait les bouches de chaleur qu'au moment où la braise incandescente ne dégageait plus de gaz délétères; enfin on a découvert quelques hypocaustes où les tuyaux n'avaient pas d'issue hors des appartements qu'ils chauffaient. Quel que fût le mode de fonctionnement de ces antiques calorifères on les gouvernait selon le besoin; Pline le dit formellement de celui de sa villa de Laurente : « hypocaustum... suppositum calorem, ut ratio exegit, aut effuudit, aut retinet. » (Epist., lib. II, 17; cf. lib. V, 6.)
Les maisons de rapport « insulae », louées à plusieurs locataires, étaient peut-être chaufrées par l'hypocauste comme on peut le déduire d'un texte du Digeste où il est parlé des tubes de chaleur annexés à des thermes privés et dressés dans un mur mitoyen: « non licet autem tubulos habere admotos ad parietem communem. » (Dig., A'III, 2, 13.)
Enfin il y eut des églises chauffées de la même façon: saint Epiphane dit que certains hérétiques, les Adamites, bâtissaient leurs églises sur hypocaustes : « In primis enim hsereticos istos ferunt ecclesias suas... in hypocaustis exstrucre. Quippe subter ignem excitant ad eos vaporandos ac fovendo^ qui in illud cubiculum conveniunt. >• 'S. Epiph., Adv. herer.. II, 52, 2; Migne, P. G., t. XLT, col. 955). ■' Dans les abbayes primitives, dit Viollet-le-Duc, ce mode de chauffage était usité ainsi que le démontre le plan de Saint- Gall. qui date do l'anni^'s 820 environ. » (Diction, de VArchifcturr, t. III, au mot Cheminée, p 194; cf. Daremberg et Saglio, Dirtinn. des Antifiuiti's Grecque.^ et Pomaines, t. III. p. 345 et seq.; Morin, Apparri}? dr rhnuffaar, dans '< Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres » ; Snvantu étranoers, t. VIII, 2, p. 347 ft siiiv.: Enlart, Arrlu'-nlnr/ir ririlo, t. Il, p. 13 et 142, etc., etc.
ilO CHAPITRE XII
et même pour beaucoup d'esclaves habitués au bienêtre des maisons où ils avaient vécu dans l'entourage immédiat du maître. Aux uns et aux autres, la grâce qui les jetait dans ces pieuses retraites réservait en retour de rudes austérités et des renoncements multipliés.
Le cloître et les appartements qui s'ouvraient le long des galeries formèrent les lieux principaux du monastère, les « lieux réguliers », oii le silence était plus absolu et le recueillement plus profond. L'église occapait le côté nord, parfois le côté sud, le réfectoire, le côté opposé; la sacristie et ses dépendances, les parloirs, les salles de travail, plusieurs autres pièces communes, se partageaient les deux autres côtés; enfin le dortoir que le plan de l'abbaye de Saint-Gall place au-dessus du chauftoir était à l'étage supérieur.
La mise en état des lieux réguliers créés dans Tan cienne demeure de Corbie ou bâtis sous la direction de Théodefroid fut suivie de l'érection de trois églises et de deux oratoires. Le cinquième jour des calendes d'août (28 juillet; de l'année 664, la septième du règne de Clotaire III, la communauté naissante assista à la consécration de la basilique principale de l'abbaye dédiée aux saints Apôtres'Pierre et Paul. Ladédicacedes deux autres églises eut lieu à une époque postérieure, indéterminée, celle de saint Jean le 3 des calendes de février (30 janvier), celle de saint Etienne le 13 des calendes d"aoùt [20 juillet : (1;. Comme les trois basiliques, les deux oratoires élevés en l'honneur de saint Jean-Baptiste et de
(1) Gallia Christiana, t. X, col. 1263. — Le « Gallia » en cet endroit ne donne pas ses sources, nous le citons donc sans l'avoir contrôlé. On sait que normalement la dédicace des églises est fixée au jour anniversaire de leur consécration; aussi connaît-on souvent le jour oîi une église a été dédiée alors qu'on en ignore l'année.
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saint Martin remontent aux temps primitifs de Corbie (1). Le monastère, ses é|^lises, ses dépendances remplaçaient dans le domaine donné par la reine Bathilde l'ancien « dominicum '>; les manses de colons, d'affranchis, de serfs, d'hôtes s'étendaient à l'entour. En passant sous l'autorité des églises et des monastères, les tenanciers de la villa sont restés ce qu'ils étaient sous leurs anciens maîtres: cet esclave qu'on achète, qu'on vend, qui ne peut être propriétaire et qui n'a pas la liberté de se marier hors de sa classe ou du domaine qu'il habite ressemble de prime abord à l'esclave romain (2); mais en fait il a plus de droits acquis, que n'en marquent les codes romains ou barbares. Sous l'influence du christianisme et des conditions économiques et sociales sa situation s'est améliorée (3); la glèbe à laquelle il est attaché l'assure contre les coups de l'adversité; il a un foyer et une famille ; aux yeux de l'Église son mariage est aussi sacré, aussi indissoluble que celui de l'homme libre, la loi lui refuse le droit d'être propriétaire et toutefois il possède en terre, en maisons, en troupeaux, en argent,
(1) Po8t haec vero, cum Magrister fuisaet scholae ad sanctum Petrum eundo vel redeundo ad claustrum, consuetudinem sibi fecerat in oratorio Baptistœ Joannis secretius insistere. » (Vita staiicti Angcharii, c. 7; Mabillon, .1.4. SS. O. S. B., saec. IV", pars lia, p. 84.) — « Quotidie tamen ad oratorium beati Martini veniens... » (Vita sancti AdaVtardi, c. 79; ihid, saec. IV, pars la, p. 317.), -^ Saint Adalhard mourut en 826 et saint Anschaire en 865.
(2) On vend le serf mérovingien au marché ou par devant témoins (Marculfe, II, 22; Zeumer, M. G. U., p. 90; Senonicae, 9; ihid., p. 189); on le lègue (Testam. Aredii; Pardessus, Diplomata, n° 180. t. I, p. 136) ; on le donne (Polyptyque d'Irminon, Guérard XIX, 1 his, p. 199). S'il se marie hors du domaine il faut que les doux maîtres y consentent et règlent le sort des enfants à venir. (Andegavenscs, 45; Zeumer, p. 20.) Contre son maître qui est son juge naturel (Lex Salica. XLIII; Bouquet, t. IV, p. 146) il n'a pas fle recours devant les tribunaux. (Cod. Théod., IX, 6, 2-3, Godcfroy, édit. 1738, t. III, p. 56-57.)
(3) L'Eglise, qui a accepté l'esclavage comme une nécessité, s'en est sans cesse préoccupée et ses conciles ont légiféré à son sujet (cf Conc. d'Agde, an. 506, c. 62; Mansi, t. VIII, p. 335; d'Epaone, an. 517, c. 34, 39; Maassen. p. 27 et 28; d'Orléans, an. 511, c. 3; ihid., p. 3; de Chalon. an. 650, c. 9; ihid., p. 210, etc.)
en esclaves même, un pécule dont la coutume lui permet de disposer et qu'il transmet à ses enfants Cl).
Les affranchis qui occupent sur les terres de Corbie un certain nombre de manses ont des droits inégaux^ car entre l'état de l'homme libre et celui del'esclave, il y a plusieurs degrés. L'acte d'affranchissement indique ce que le maître accorde auserf affranchi et par quelles obligations il le retient encore sous son patronage : celui-là est à peu près l'égal de l'homme complètement libre que le maître affranchit devant le roi, celui-ci est plus rapproché de son ancien état qui est libéré par une simple lettre tandis que cet autre tient le milieu que son propriétaire affranchit publiquement dans une église 2j. Ainsi n'esf-il pas indifférent d'être libéré de Tune ou lautre manière; et toutefois il semble bien que l'affranchi n'est jamais l'égal parfait de l'ingénu, car son « vergeld », c'est-à-dire la compensation payée pour les torts à lui faits, s'il est supérieur à celui de l'esclave est aussi toujours inférieur à celui de l'homme libre de naissance; et cette diflérence demeure quel que soit le rang où il s'élève, qu'il devienne comte, palatin ou évêque (3). Presque toujours il a un protecteur légal, un patron, son ancien
(1) Formulae Lindenbrogianae, 9; Zeumer, M. G. H., p. 273; Merkelianse, 13; ihid., p. 246.
(2) Le serf est tantôt racheté, tantôt affranchi spontanément (Turonenses, 12; Zeumer, p. 141). Quand il a été fait libre devant le roi, Taffranchi s'appelle « denarialis » à cause de la cérémonie du denier jeté à t€rre (Marculfe, I, 22; Zeumer, p. 57.) On le nomme " tabularius » lorsque, affranchi dans une église, l'acte de sa libération est écrit sur des tablettes et « cartularius » quand, par simple lettre (charta), le maître l'a affranchi. (Pour le tabularius cf. Turonenses, 12, ut supra; pour le cartularius, cf. Andegavenses, 20, ihid. p. 11. Biturenses, 8; ihid., p. 171, etc., etc.) L'affranchi qualifié de « civis romanus » avait les mêmes droits que le « denarialis i>. D'autres affranchis, les lit-es ou lides, les « viri ecclesiastici », les << viri regii », etc., différaient fort peu des affranchis déjà signalés.
(3) « Si quis clericum interfecerit, juxta quod nativitas ejusfuit, ita componatur. Si servus, sieut servum... » (Lex Ripuaria XXXVI, 5; Baluze, t. I, col. 36. — Cf. ihid., LXI. 1-2; iljid., col. 45.)
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maître ou celui à qui, au moment de l'affranchissement, il a été cédé (1). A un degré moindre que le serf, il est attaché au domaine, ses descendants héritent à la fois de sa qualité d'affranchi et du manse qu'il tient mais qui n'est pas sa propriété et dont, comme lui, ils jouissent en usufruitiers privilégiés. Les redevances qu'ils payent en journées ou en nature sont à peu près semblables à celles des serfs et, comme elles, fixées par la coutume et parla loi (2).
Aussi invariable était le fermage des colons de Corbie et tel que lavaient accepté leurs ancêtres aux jours lointains où ils avaient pris possession de leurs manses (3). Reçus à des époques diverses, ces premiers colons ne venaient pas de la servitude; ils étaient libres et s'étaient liés au propriétaire par contrat. Comme les serfs et les affranchis, ils s'acquittaient de leur dette annuelle par des journées de travail sur les terres exploitées directement par le maître, et par des paiements en nature aux jours établis par l'usage. Dans son manse, le colon était plus maître que le serf ou l'affranchi ; il le cultivait à sa guise, mais, comme eux, il suivait la condition de la terre à laquelle il était attaché et si elle passait en d'autres mains il restait sous le nouveau propriétaire. Il était héréditaire mais il ne pouvait abandonner son héritage, et c'était là une entrave aussi bien qu'une sauvegarde (4).
En prenant possession de la villa de Corbie et de celles
(1) « Si auctorem euum, qui eum ingenuum dimisit... » (Lex Hipuaria, LVIII. 6; Baluze, t. I, col. 42. cf. imd., LVII, 2; itid., col. 40.)
(2) Formulée Augienses, B, 21; Zeumer, p. 356; Flavianicenaes, 8; ihid., p. 476; Quérard, Polyptyque de Saint-Remi, XX, p. 66 et suiv.
(3) Outre les textes cités au chap. I, voir le procès des colons de la villa Antoniacus (Antoigné, près de Châtellerault) contre leur propriétaire, l'abbé de Cormcry (Guérard, Polyptyque d'Irminon, ai)pendix IX, p. 344.
(4) Formul» Senonicœ, 20, Zeumer, p. 194; Guérard, Polyptyque d'Irminon, appcndix IX, p. 344.
que Bathilde y ajouta, les moines ne modifièrent pas la situation sociale et civile de leurs divers tenanciers; tous virent cependant que le cliangement de maître améliorait leur fortune, car l'autorité des moines était plus douce que celle des agents des domaines royaux, les « domestici » placés par les princes mérovingiens à la tête des villas du fisc.
L'humeur bienveillante des religieux, leur cœur sevré des affections familiales, très accessible à la pitié, leur charité qui s'épanouissait en bienfaits, attirèrent sur les terres de Corbie beaucoup d'hommes à qui la vie était dure ou la fortune cruelle et qui se donnaient au monastère en déterminant les conditions de leur servitude volontaire et en masquant parfois d'un motif de piété la détresse qui les poussait (1).
D'autres arrivaient au même point par un chemin tout différent : c'étaient des serfs affranchis et placés par leurs maitres sous le patronage du monastère. On faisait alors don d'un homme à une abbaye ou à un hôpital comme en d'autres temps d'une somme d'argent ou d'une maison : « Je veux que tu sois libre sous la tutelle de tel saint», disait la lettre d'affranchissement (2). Ces préci) " Ingelburgis... beato Petro se tradidit, tali ratione ut nun- Quam a monachis esset vendita, neque uUi homini donata. » (Guérard, PoJyptyque de Saint-Maur-des-Fossés, appendice du Polyptyque d'Irminon, 20, p. 287.) — « Hisenburgis... se condonavit sancto Petro, antequam acciperet maritum, ut in posterum cum flliis et filiabus suis sub servitutis jugo teneatur. » {Ihid, 22, p. 288.)
Nous n'avons pas de témoignage pour l'abbaye même de Corbie, mais ce phénomène social est alors général. La domination des monastères couverts par l'immunité royale, comme Corbie, était recherchée: « çtuelquefois l'intérêt, dit Fustel de Coulanges, prenant la forme de la dévotion, déterminait l'homme à se donner à l'Eglise; on avait ainsi l'existence assurée et une protection certaine. L'obéissance envers l'abbé était ordinairement douce et l'on vivait tranquille sur la terre d'un couvent. » (F. de Coulanges, L'AUeu et le domaine rural, ch. IX, p. 287. Voie plus haut, chapitre VI.)
(2) « Cognuscas... defensione sanctum illius in intégra valeas résidera ingenuitas. » (Andegavenses, 20; Zeumer, p. 11. — Cf. Pardessus, Diplomata, n° 514; t. II, p. 323.)
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sents étaient acceptés volontiers par les églises et les monastères; ils augmentaient la population laborieuse dont le constant et anonyme effort a conquis à la culture et à la civilisation, sous la direction des moines, une immense partie des vastes forêts qui couvraient encore le sol de la Gaule (1).
Certains hommes libres, pauvres, étrangers au domaine, sollicitaient parfois un manse ou un petit lot déterre à cultiver; on les recevait à titre dhôtes mais la concession qu'on leur faisait éfait toujours révocable et précaire. D'autres enfin s'installaient dans le village, parmi les tenanciers, ils exerçaient un métier et payaient par un léger tribut Thospitalité des moines (2).
Telle était, au sens antique et large du mot, la « famille » de Corbie. Un lien que les temps anciens n'avaient pas connu, la charité chrétienne, unissait ses membres plus solidement que la coutume et les prescriptions des lois romaines et barbares : entre les plus humbles, les derniers des serfs, et les moines, leurs maîtres, il n'y avait pas d'infranchissables barrières. Souvent les rudes travailleurs de la glèbe se prirent d'amour pour les jeûnes, les austérités, la vie pénitente des religieux, et ceux-ci firent si bon accueil à leurs aspirations monastiques qu'un capitulaire de Charlemagne avertit les communautés d'ouvrir avec discrétion les portes du cloître à leurs esclaves « pour ne pas ruiner leurs villas (3) ».
(1) Les affranchis d'Eglise portent dans les documents du temps un nom particulier: viri ecclcsiastici, feminae ecclesiasticœ. (Les Ripuaria X, 1 ; X. 2, XIV; Bouquet, t. IV, p. 237.)
12) Ces deux sortes d'étrangers « hospites et accola ", se rencontraient fréquemment dans les propriétés monastiques. (Guérard, Polyptyque d'irminon, t. II; XIV, 86, 87, 88; p. 163; Polyptyque de Saint-licmi, XV, 27; p. 35; XXII, 31. p. 85.)
(3) « De servis propriis vel ancillis, ut non amplius tondantur vel velentur nisi secundum mensuram, et ibi satisfiat et villae non sint desolatse. » (Capit., a. 805, art. 11; Boretius, M. G. H., p. 122.)
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C'étaient, en effet, de leurs villas que les monastères liraient la plus grande partie de leurs revenus. Bien que la journée des religieux fût longue et minutieusement employée aux divers labeurs monastiques, elle ne leur procurait pas les ressources nécessaires : dépensée dans les olfices de jour et de nuit, la prière privée, la lecture et le travail intellectuel, elle laissait aux travauxagricoles, aux arts, aux métiers exercés dans toute grande villa rurale un nombre d'heures trop faible pour suffire aux besoins matériels de îa communauté dont beaucoup de membres d'ailleurs étaient assujettis à des besognes absorbantes et qui n'étaient d'aucune valeur vénale. Ainsi la copie des manuscrits destinés à la bibliothèque, les travaux d'entretien, la fabrication des œuvres d'art pour Tornementation, le « luminaire » des basiliques du monastère, occupaient un grand nombre de religieux et ne produisaient pas de profits propres à figurer en recettes au budget de l'abbaye.
La reine Bathilde et tous les fondateurs de monastères savaient bien qu'il n'en pouvait être autrement : leur but n'était, ni de créer des fermes-modèles, ni des ateliers d'artistes et d'ouvriers, encore que les monastères comptassent, en fait, des agriculteurs, des ouvriers d'art ou de métier, des architectes, des décorateurs, des copistes; leur but était celui-là même qu'indique le diplôme de fondation de Coibie : le salut de leurs âmes, la gloire de Die'u et de ses saints. Les longues psalmodies, les supplications solennelles de la Messe, en un mot les prières liturgiques montant du cloître vers le ciel parmi les pénitences, les austérités, les renoncements, les œuvres de charité, leur paraissaient le moyen le plus efficace de parvenir à leur fin. A ces moines, à ces vierges consacrées ils demandaient d'être leurs intercesseurs auprès de
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Dieu et de leur réserver, au jour de leur mort, une place parmi eux, à l'ombre des basiliques monastiques.
Sainte Bathilde pourvut donc à l'entretien de la communauté de Corbie : « Que votre zèle sacbe, dit-elle aux fonctionnaires royaux, que nous avons donné à ce monastère la villa entière de Corbie avec ses dépendances et aussi les villas de Fouilloy, de Gentelles, de Cbipilly, de Forceville, dAubigny avec toutes leurs dépendances, dans le --' pays » d'Amiens, celles de Monchy-aux-Bois, de Wailly, de Beaurains, dans le « pays » d'Arras, enfin celle de Talmas avec une partie de la forêt de la Vicogne et une portion de celle de Thésy (1). »
Tous ces biens appartenaient au lise royal; Bathilde et Clotaire III en disposaient en maîtres et l'abandon qu'ils en firent était absolu. Ainsi en était-il de toutes les donations des Mérovingiens, quoique les donataires, évè([ues, abbés ou laïques les fissent confirmer à chaque changement de règne (2).
A cette magnifique dot sainte Bathilde ajouta un privilège fort reclierché des grands propriétaires de ce temps, l'immunité, que de Corbie elle étendit à toutes les villas cédées à la communauté naissante : « A partir de ce jour nous accordons l'immunité entière et nous interdisons à nos fonctionnaires d'entrer dans ces domaines. Par ce « précepte » nous voulons que dorénavant et pour toujours le lieu appelé Corbie et les villas désignées plus haut avec leurs terres^ leurs maisons, leurs esclaves, leurs divers bâtiments, leurs vignes, leurs bois, leurs prairies, leurs pâturages, leurs
(1) Cf. Appendice C. — Sur l'identification de ces localités avec cellea marquées dans le diplôme de fondation, voir Levillain, Examen critique des chartes de l'ahhayc de Corhie, p. 214 et suiv.
(2) Marculfe, lib. I, 16, 17; Zeumer, M. G. H., p. 53 et 54.
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moulins et toutes leurs dépendances soient en la pleine possession et dépendance de la communauté, avec le privilège de l'immunité complète, hors de toute entreprise de nos fonctionnaires. Aucun deux, dit en substance le diplôme royal, n'aura d'autorité sur ce monastère, ni sur ses hommes, ni sur les domaines que nous lui donnons présentement, ni sur ceux que dans l'avenir nous, nos successeurs ou des personnes craignant Dieu lui donnerons: il n'y jugera pas les procès et n'exigera pas de compensations pécuniaires ffieda'; il n'y prendra ni gîte, ni repas; il n'y lèvera aucun impôt (1). »
Les donations énumérées dans la charte royale assuraient l'existence du monastère, le privilège de limmunité le plaçait avec tous ceux qui en dépendaient sous l'autorité immédiate du roi, de telle sorte qu'entre celui-ci et les « hommes » de Corbie il n'y eut plus d'autre intermédiaire que l'abbé.
Ce recours à l'immunité, qui fut très fréquent, s'explique par les exactions des fonctionnaires '2); il eut pour conséquences immédiates d'amoindrir l'importance des comtes, administrateurs des ciiés, en rétrécissant de plus en plus le territoire soumis à leur juridiction et de mettre entre les mains des « immunistes « évêques, abbés ou laïques, l'autorité de ces mêmes fonctionnaires.
Aussi, Théodefroid, l'abbé de Corbie, prit-il immédiatement sur les domaines de son monastère les droits du comte de la cité d'Amiens : il leva les impôts qu'il versa au trésor royal, ou qu'il garda, s'il plut à la reine Bathilde de les lui abandonner; par des magistrats de
(1) Voir l'appendice C.
(2) Voir plue haut, chap. VI et IX.