LA FONDATION DE L ABBAYE DE CORBIE
son choix il rendit la justice non seulement aux serfs dont il était le juge naturel, mais à tous les habitants des villas et domaines de l'abbaye, parce que le comte et ses agents n'avaient plus le droit d'intervenir dans les procès des tenanciers entre eux ; enfin le devoir lui incomba de lever des troupes quand le roi publiait le ban de guerre.
L'immunité accordée au propriétaire fut aussi un bienfait pour ses tenanciers, car, entre autres choses, elle les déchargea de l'obligation de nourrir, de loger et de défrayer l'équipage nombreux et exigeant des fonctionnaires en tournée administrative ou judiciaire. L'immunité attira dans les domaines qu'elle sauvegardait les hommes libres et besogneux, elle accrut la puissance de nombreux propriétaires laïques et ecclésiastiques qui, devenus indépendants de toute autorité subalterne, grandirent outre mesure et transformèrent plus lard leurs vastes patrimoines en seigneuries séculières ou ecclésiastiques. Ce fut, en effet, de ces domaines privilégiés multipliés par milliers et non pas de la tente des conquérants germains que sortit l'aristocratie féodale : issue de la propriété foncière, la noblesse française a surgi du sol national; elle s'est organisée et fortifiée alors que le pouvoir royal s'énervait et s'affaiblissait; elle s'est développée lentement au gré des circonstances, sous la pression des nécessités publiques, parmi les guerres et les luttes politiques.
La royale abbaye de Corbie, dotée par la reine Balhilde, placée par l'immunité dans la « mainbour » du roi, se trouva d'emblée au rang des riches propriétaires, encore qu'elle comptât parmi les moindres, et, comme ces derniers, elle fut emportée dans les divers mouvements de l'évolution économique et politique qui aboutit, deux
siècles plus lard, à la conslitution hiérarchique des seigneuries féodales (1).
(1) Consulter, sur cette évolution, Fustel de Coulantes, L'Alleu et le Domaine rural, Les Origines du système féodal. Les Transformations de la royauté i^endant l'époque carolingienne; E. Lavisse. Histoire de France, t. II; J. Flach, Origines de l'ancienne France, t. I et II.
L'abbé Tliéodefroid est fait évéque. — L'administration de labbaye de Corbie, l'abbé, le prieur, le cellerier, le maître dos Novices, le conseil. — Le travail manuel et intellectuel à Corbie. — L'ofûce divin, l'aijstinence et le jeûne selon saint Benoît et saint Colomban. — Les bienséances monastiques. —La reine Bathilde accorde une exemption de tonlieux à l'abbaye. — Elle lui concède également un droit considérable sur les douanes de Fos. — La << tractoria • de Corbie à Fos. — Le » cursus p;iblicus ». — L'hôpital de l'abbaye. — Puissance économique de Corbie. — Le monastère est exempté de la juridiction épiscopale et nomme son abbé sous le contrôle du roi et de l'évèque d'Amiens.
L'abbé Théodefroid gouverna le monastère pendant plus de dix ans, puis il fut élevé à l'épiscopat et occupa probablement le siège d'Amiens. Le panégyriste de sainte Bathilde qui signale sa promotion n'indique pas le diocèse qu'on lui confia; toutefois, un diplôme de Thierry III fournit un indice qui n'est pas sans valeur : le roi y confirme lélection d'Erembert, troisième abbé de Corbie, et rappelle que, sur son ordre, le prédécesseur, Chrodegairo, avait été institué abbé par Théodefroid. Or,
semble-t-il, cet acte de juridiction revenait de droit à l'évêque diocésain (1).
Les années du gouvernement abbatial de Théodefroid et de ses deux successeurs, obscures aux yeux de l'histoire, car aucun document n'en garde le souvenir, furent cependant laborieuses et fécondes (2). Mais si l'oubli s'est fait sur la vie et les travaux des premiers pères de Corbie, quelques traits épars permettent toutefois d'esquisser la physionomie de l'antique communauté. A la vérité l'union mal délimitée des règles de saint Benoît et de saint Colomban, des coutumes bénédictines et des usages irlandais loin de les dissiper accumule les ombres, et cependant les lignes principales et les contours apparaissent assez nets pour que l'abbaye de sainte Bathilde se dessine, lumineuse encore, sur l'horizon brumeux et lointain.
A sa tète est l'abbé, chef temporel et spirituel, maître et père; maître dans l'administration des biens du monastère, père dans le gouvernement de la commu-
(1) « ... per nostram voluntatem et praeceptionem ad regendum ac dominandum monasterio suprascripto constituit... » (Pardessus, Diplomata, n' 39S; t. II, p. 188; Levillain, Examen des chartes de Corhie, p. 66 et 233.) — Le règne de Thierry III a commencé en 673. (Vacaudard, Eègne de Thierry III, dans « Revue des Questions historiques », avril 1896, p. 491). Théodefroid ne fut pas évêque auparavant puisque c'est d'après l'ordre de ce prince qu'il fit de Chrodegaire son successeur à Corbie; il resta donc abbé jusqu â, cette date, à tout le moins. Plusieurs savants font, sans hésitation, Théodefroid évêque d'Amiens (cf. Gallia Christiana, t. X, 1156; Gams, Ser/cs ei)iscoporum, p. 487; Mas-Latrie, Trésor de chronolo- (jic, col., 157.)
(2) Les '< Statuta Eremberti » attribués au troisième abbé de Corbie ne sont pas de cette époque, au jugement de Mabillon qui en avait vu, à Corbie même, un manuscrit : « Eremberto abbati tribuuutur antiquiora statuta nondum vulgata, monasterii Corbeiensis, quae posteriorum temporum esse constat. In eis agitur a? eleetioue abbatum, deque iustitutione omnium offlcialium, id est, majoris-prioris, claustralis prioris, circuitorum... : quorum omnium officia et rauuia, recentiorum sane temporum, in illis statutis praescribuntur. » (.innal. 0. S. B.. lib. XVII, c. 26; t. I, p. 565.) Les ■■ Statuta Eremberti » ont été publiés dans les « Mémoires ae la Société des Antiquaires de Picardie », t. VIII.
nauté. Les moines lui doivent Tobéissance jusqu'à la mort, dit saint Colomban (1); mais, « qu'il cherche à être aimé plutôt que redouté », conseille saint Benoît (2). Parce que labbé est le chef de la famille monastique, il doit en être le modèle et la règle vivante; aussi lepatriarche des moines réclame de lui une somme de qualités et de vertus difficile à réunir : qu'il soit homme de bonne doctrine et qu'il prêche d'exemple, que sa justice soit égale, qu'il agisse avec prudence et traite ses religieux selon leur caractère et leursdispositions, sans jamais per-, dre de vue ce qui est la fin de son cffîce, le salut de leurs âmes (3). Qu'il sache aussi qu'on l'a choisi pour servir ses frères bien plus que pour les commander. Il sera docte, chaste, sobre, miséricordieux; en corrigeant ses frères il se souviendra de sa propre fragilité; il ne sera ni turbulent, ni anxieux, ni excessif, ni obstiné, ni inquiet, mais prévoyant et mesuré; enfin il fera de la discrétion la règle de son gouvernement (4).
Perpétuelle, sans autre contrôle que celui des évêques et des conciles, la charge abbatiale avait en ce temps-là une importance qui justifie bien les exigences du législateur des moines d'Occident. Selon les termes de la règle, l'abbé devait être élu par la communauté, mais en fait il
(1) Voir plus haut, chapitre XI; Régula sancti Columhani, c. I; Holstcnius, t. II, p. 154.
(2) « SJtudeat plus amari- quam timeri » {Régula sancti Benedicti, c. LXIV. )
(3) « ... duplici doctrina suis praeesse discipulis; id est, omnia bona et sancta factis amplius quam verbis ostendere... aequalis sit omnibus ab eo caritas... sciatque quam ditticilem et arduam rem suBcepit, regerc animas, et multorum servire moribus... agnoseat pro certo quia iu die judicii ipsarum omnium animaruçi est redditurus Domino rationem... » {Rcg. sancti Boncd. c. II.)
(4) •■ ...sciatque sibi oportere prodesse magis quam praeesse... Oportot eum esse doctum... eastum, sobrium, misericordem... sua que fragilitatc^ scmper suspectus sit... non ait turbulentus et aiixius, non sit nimius et obstinatus, non zclotypua et nimis suspiciosus... Bit providus et consideratus... testimonia discretionis matris virtutis BumeuB, sic omuia temperet... » (Reo-, c. LXIV.)
en était souvent' tout autrement et les évêques le nommaient (1). Ainsi Chrodegaire fut choisi par Théodefroid; puis, à son décès, les moines réclamèrent leur droit d'élection, ils mirent à sa place leur confrère Erembertqui avait été élevé dans le monastère et le roi Thierry III confirma le vote (2).
Si les responsabilités temporelle et spirituelle pèsent de tout leur poids sur l'abbé, celui-ci trouve dans les officiers du monastère un appui et un secours. Le prévôt ou prieur est son lieutenant : en son absence il prend la direction de la communauté. Â ce haut dignitaire de l'abbaye, saint Benoît recommande l'humilité, une soumission entière aux ordres de l'abbé et l'observance parfaite de la règle (3).
Plus important et plus difficile que celui du prévôt était le rôle du cellérier de Corbie, car l'administration des villas données au monastère par la reine Bathilde, le recouvrement de divers revenus et la direction temporelle de l'abbaye le mettaient en rapports fréquents avec les moines, ses confrères, et avec un grand nombre de laïques tenanciers des domaines monastiques, agents royaux ou simples particuliers.
D'un tel officier saint Benoît exige d'éminentes qualités : « Le cellérier du monastère, dit-il, sera sage, de mœurs graves, sobre; il ne seri ni glouton, ni orgueilleux, ni turbulent, ni querelleur, ni lent, ni prodigue, mais il se
(1) In abbatis ordinatione illa semper consideretur ratio, ut hic constituatur, quem sibi omuis concors cougregatio, secundum timorem Dei, sive etiam para quamvis parva cougregationis saniori consilio elegerit. » (Eeg., c. LXIV.)
(2) Pardessus, Diplomata, n° 398; t. II, p. 188; Levillain, Examen des chartes de Corhie, p. 66 et 233.
(3) « Qui tamen prsepositus illa agat cum reverentia quae ab abbate suo ei injuncta fuerint, nihil contra abbatis voluntatem aut ordinationem faciens, quia qviantum prselatus est ceteris, tantum eum oportet sollicite observarc prsecepta regulae (Beg. sancti Brnrd.. c. liXV.)
tiendra dans la crainle de Dieu et sera comme le père de la communauté (1). Un seul homme ne pouvait suffire aux multiples fonctions d'une charge si lourde; aussi, outre les hôteliers et les infirmiers qui le secondaient dans des services prévus, le cellérier de Corbie s'adjoignait des aides dont l'emploi était déterminé selon les besoins du monastère (2).
A cùté de ces officiers apparaît un autre personnage recommandable par son expérience des choses spirituelles et le discernement des esprits, le maître des novices des temps postérieurs, qui n'a pas encore de titre dans la nomenclature des charges monastiques et à qui Tabbé confie le bon recrutement de la communauté. Alors comme à toutes les époques, les aspirants à la vie religieuse y étaient attirés par des motifs divers : l'amour de la perfection évangélique et le désir du service de Dieu ou la recherche naturelle^ égoïste d'une existence à l'abri des soucis ordinaires, puis entre ces deux attraits toutes les nuances des vocations superficielles et d'imagination. « Que le moine choisi pour cet emploi, dit l'abbé du Mont-Cassin, soit apte à gagner les âmes, qu'il examine avec soin le novice et voie s'il cherche Dieu, s'il est empressé à l'office divin, à l'obéissance, s'il accepte les opprobres; qu'on ne lui cache pas les difficultés et les épreuves par lesquelles on va au Seigneur (3) ».
(1) '< Cellerarius... sapiens, maturus moribus, sobrius, non multum edax, non elatus, non turbulentus, non injuriosus, non tardus, non prodigus, sed timèns Deum, qui omni coneregationi eit sicut pater. « (Rcg., c. XXXI.)
(2) .< Si congregatio major fuerit, solatia ei dentur, a ouibus adjutus (lieo., c. XXXI; XXXVI, LUI.)
(3) " Senior ei talis dcputetur, qui aptus ait ad lucrandas animas, et qui super eum omnino curioae intendat et sollicitus sit, si vcre Deum quaerit, et ai sollicitus est ad opus Dei, ad obedientiam, ad opprobria. Praedîcentur ei omnia dura et aspera per quae itur ad Deum. " Œea-, c. LVIII.)
Ces officiers et d'autres encore appliqués à de moindres fonctions sont dans la main de l'abbé qui les prend ou les écarte à son gré ; ils sont ses coopérateurs et administrent avec lui le monastère; parmi eux et aussi parmi les plus expérimentés de ses moines il trouve un conseil et un appui que dans les affaires importantes il demande à toute la communauté (i).
Les religieux de Corbie à qui la reine Bathilde avait épargné les labeurs d'une fondation difficile se livrèrent de suite aux travaux de leur état, l'agriculture, lindustrie rurale et domestique, la copie des manuscrits, les lectures privées et le travail intellectuel imposés par saint Benoît et saint Colomban. Il est impossible d'établir dans quelle mesure les moines de Corbie héritèrent des goûts littéraires du fondateur de Luxeuil, puisque aucun ouvrage de la période primitive de Tabbaye n'en témoigne, mais il serait téméraire de conclure que ces pieux cénobites vécussent dans la paresse intellectuelle alors que le travail manuel n'absorbait pas tous leurs loisirs.
Dordinaire ce labeur n'était pas excessif : « Si la nécessité du lieu, remarque saint Benoît, ou la pauvreté exige que les moines travaillent aux moissons, qu'ils ne s'aiïligent pas, car ils seront alors vraiment moines (2;. » Et ne sait-on pas que le rude Colomban quand il travaillait de ses mains mettait des gants '3)? Ces témoignages don-
(1) Quoties aliqua praecipua agenda sunt in monasterio, con- Tocet Abbas omnem congregationem... Si qua vero minora agenda Bunt in monasterii utilitatibus, aeniorum tantum utatur consilio... V {Eeg. santi Bencd., c. III.)
(2) « Si autem nécessitas loci, aut paupertas exegerit, ut ad fruges eolligendas per se occupentur, non contriatentur : quia tune vere monachi sunt... » (Reo-, c. XLVIII.)
(3) " ... Columbanus... tegumenta manuum, quse GaUi wantoa vocant, quos ad operis labore aolitus erat habere... » {Vita sancti Columhani, c. XV; M. G. E., Script., t. IV. p. 81.)
nenl à penser que la vie des religieux n'était pas absorbée par les besognes manuelles et serviles.
A Corbie, comme en d'autres monastères, le labeur intellectuel eut sa place; les études littéraires y furent, sans doute, très faibles, la lecture des classiques peu favorisée; l'enseignement se borna aux connaissances communes, élémentaires, puis à des commentaires des saintes Écritures, d'ouvrages des Pères, délivres liturgiques, et le tout ne s'éleva pas bien haut. Cependant le principe était posé du développement de l'abbaye de Corbie; sans bruit, à l'abri de ses cloîtres, la communauté réunie par sainte Balhilde préludait par un obscur et lent effort au rôle brillant qu'elle joua aux huitième et neuvième siècles, alors que des moines nourris dans son sein attiraient sur elle l'attention générale : tels l'abbé Grimon, ambassadeur de Charles Martel auprès du pape Grégoire III, saint xVdhalard, conseiller de Charlemagne, saint Anschaire qui évangélisa les peuples Scandinaves, le savant Paschase Radbert et bien d'autres encore de moindre renommée (1).
La journée du moine était coupée, mesurée, cadencée, peut-on dire, par la liturgie; l'ofTice divin, l'œuvre de Dieu, comme l'appelle saint Benoît, marquait chacune des grandes divisions du jour. Les heures canoniales de prime, tierce, sexte et none, très courtes dans le ritebéné-
(1) « ...Le monastère de Corbie fut peuplé d'une colonie venue de Luxeuil. C'est assez dire que dès l'origine il servit de retraite à des moines qui partageaient leur temps entre la prière, le travail des mains et l'étude. En peu d'années il devint une école célèbre, d'où sortirent plusieurs des hommes qui figurèrent avec le plus d'éclat dans l'histoire politique, religieuse et littéraire du huitième et du neuvième siècle. " (Léopold Delisle, Le Cahinct des manugcrfts de la liihliuthèque yationale, t. II, p. 104. — Sur les études littéraires à cette époque, voir: Histoire littéraire de la F;rince,par des religieux Bénédictins, t. III ; Ozanam, La civilisation chrétienne chee les Francs, ch. IX; M. Roger, L'enseignement des lettres classiques d'Ausonc à Alcuin, ch. XII, p. 403 et suiv.)
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dictin, étaient à peine plus longues dans le rite colombanien (1). C'est d'ailleurs l'usage général des moines de réserver pour la nuit les psalmodies et les lectures prolongées. Aussi saint Colomban, la journée finie, commence la nuit par un oflice de douze psaumes, puis interrompt vers le milieu le sommeil des moines pour la célébration des Vigiles (2).
En ce point sa discipline s'écarte de la pratique de saint Benoît qui place les vêpres à la fin du jour et crée les compiles pour précéder immédiatement le repos des religieux dont aucun exercice liturgique ne brise le cours jusqu'à la huitième heure, c'est-à-dire au moment où s'achèvent les deux tiers de la nuit, où le chant des vigiles et des laudes inaugure lo. journée bénédictine (3).
(1) « Prima hora dicantur ti'es psalmi... tertia vero, sesta et ncna eodem ordine celebrentur... " (Régula sancti Berted., c. XVII) — « ... per diurnas terni psalmi horas, pro operum interpositione... cum versiculorum augmente... » [lieg. ColomT}., VII; Holstenius, t. II, p. 157.)
(2) Voir plus haut, ch. XI; Reg. Columl)., c. VII; ihid., p. 158.
(3) « Hiemis tempore... octava hora noctis surgendum est... » {Reg. sancti Bened., c. VIII).
L'horaire de saint Benoît était celui des Komains. Du lever du soleil à son coucher, à Eome, on comptait douze heures et douze autres heures partageaient la nuit. L'inégalité des jours entraînait celle des heures: en été, plus longues le jour, plus courtes la nuit, et inversement eu hiver. Au solstice d'été l'heure du jour atteignait son maximum, 75 minutes 30 secondes, celle de nuit son minimum, 44 minutes, 30 secondes; au solstice d'hiver la proportion était naturellement renversée. L'heure équinoxiale, la nôtre, ne servait qu'aux calculs astronomiques. Strictement l'heure usuelle variait tous les jours; il est probable cependant qu'en pratique on prenait ime moyenne, que l'heure d'été, celle du jour, hora œstiva, était sensiblement la même pendant toute la saison, et l'heure d'hiver, hora brumalis, également. (Cf. Mamiel des Antiquités romaines; Marquardt, Vie jirivée, t. I. p. 302.)
« Les moines des premiers siècles, dit A Lenoir, divisaient le temps, comme les peuples de l'antiquité, au moyen de clepsydres, de sabliers et de cadrans solaires. » (Architecture Monastique, II* partie; t. II, p. 72). Ces clepsydres, ou plus justement, les horloges hydrauliques qui les avaient remplacées généralement, marquaient l'heure variable alors en usage. On ne connaît ces horloges que par le témoignage des écrivains contemporains, alors que de nombreux cadrans solaires de l'antiquité sont parvenus jusqu'à nous. L'horloge hydraulique donnait l'heure, semble-t-il, comme les thermomètres actuels la température : un vase transparent et gradué recevait l'eau d'un rés<>rvoir, le débit était constant et
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Comment se combinaient les deux syslèmes liturgiques tant à Corbie qu'à Luxeuil et dans les autres monastères où les observances des deux patriarches s'étaient unies? Il n'est pas possible de le dire, caries abbés en décidèrent à leur gré, selon toutes les probabilités. Mais le fait importe assez peu, car le but de Benoît et de Colomban était atteint: la vie religieuse circulait, fervente et féconde, dans ces demeures claustrales où elle s'épanouit en fleurs de sainteté plus qu'à nulle autre époque de leur histoire séculaire.
Le temps liturgique et les saisons modifiaient l'horaire monastique, avançaient le lever ou reculaient les repas. Si l'austère fondateur de Luxeuil impose à ses disciples le jeune perpétuel et l'abstinence absolue, l'abbé du Mont-Cassin, moins rigoureux, établit des observances plus tempérées : de Pâques à la Pentecôte ses religieux mangent à la sixième heure, à midi; de la Pentecôte aux ides de septembre, si la chaleur est modérée et si on ne travaille pas aux champs, ils jeûnent le mercredi et le vendredi jusqu'à none qui sera l'heure ordinaire du repas quotidien depuis le 14 septembre jusqu'au carême où les moines ne dîneront pas avant vêpres (1). Quels furent l'horaire adopté et les jeûnes pratiqués à Corbie en ce temps est aussi impossible à déterminer que la coutume liturgique qu'on y suivait.
exactement mesuré sur la graduation extérieure. Il y avait aussi des horloges à parois opactues qui indictuaient l'heure au moyen d'un flotteur à contrepoids. Ces horloges, très répandues, n'étaient pas semblables, elles étaient d'un mécanisme compliqué et peuiétre u'étaient-elles pas toutes faites d'après les mêmes princii^es. Hippias « le prince des mécaniciens, des géomètres et des musiciens », au dire de Lucien, avait une horloge qui sonnait ou annonçait les heures: « horarum gemina indicia, alterum per aquam et mugitum, alterum per solem, exhibens. » (Lucian., Hippias, 8.) Cf. Manuel des Antiquités romaines, Marquardt, Vie yrivcc, p. 301 et suiv. — Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiq. Grecques et Romaines, t. III; Horologium, p. 256 et suiv. (1) Reg. sancti Benedicti, cap. XLI.
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On connaît mieux certaines prescriptions de bonne tenue et de convenances religieuses imposées par les deux saints abbés. Que les moines aient les mains nettes, les ongles soignés, la barbe rasée, déclare saint Colomban qui les punit quand ils s'approchent de l'autel oublieux de ces soins élémentaires (1). L'attention apportée à l'ordonnance grave et solennelle de l'ofïïce divin s'est étendue à l'ensemble des usages monastiques (2). La pratique de la politesse à laquelle incline d'ailleurs le cérémonial liturgique revient plus d'une fois sous la plume des deux législateurs et n'était pas pour déplaire à des hommes accoutumés aux façons, à l'élégance de la société gallo-franque héritière empressée de la civilisation romaine (3). Un air de distinction native ou acquise caractérisait les moines de Corbie dont plusieurs appartenaient aux plus riches familles et ne se seraient pas accommodés d'une rusticité voisine de la grossièreté ou de la malpropreté. Volontiers ils recherchaient une vie pénitente et austère mais ils la voulaient telle que Benoît et Colomban la prescrivirent et la pratiquèrent. Leurs vêtements de jour et de nuit étaient accommodés au climat^ modestes et propres, car chacun en avait de rechange et les faisait laver (4).
(1) " Sacerdos offerens qui uugulas non dempserit, et diaconus cui barba tonsa non fuerit... sex percussionibus » {Beg. sancti Columh., c. X; Holstenius, t. II, p. 165. — Cf. Suivra, ch. XI.)
(2) liea. sancti Bencd., c. X-XIX, passim.
(3) « ... et omnibus congruus honor exhibeatur, maxime tamen domcsticis fidei et peregrinis., etc. (Bcg. sancti Bened. c. LUI.) « Juniores ergo priores suos honorent... » (Iljid., c. LXIII et passim.) « Si Quis emittit sputa et contingit altare, viginti quatuor psalmos : si parietem attingit, sex — si in sonum risus eruperit... Si quis veniat ad sacriflcium cum nocturno cingulo... Verbum contra verbum simpliciter dictum, sex percussionibus: si ex contentione, centum plagis... etc. » (Reg. sancti Columhani, c. X, vassim.)
(4) « Ab initio diei usque noctem commutatio vestimenti... » (Reg. sancti Cohimh., c. X; Holstenius, t. II, p. 169.) « Sufticit... duas tunicas et duas cucuUas habere, propter noctes, et propter lavare ipsas res ». {Reg. sancti Bened., c. LV.)
Ainsi dans l'abbaye issue de la villa patricienne flottait encore l'air de la société polie : on ne s'y traitait i«as d'Illustre ou de Magnifique comme au Palais, mais on appelait l'abbé vénérable et le portier « sénieur » (1). Telles apparaissent sur le fond décoloré d'un tableau vieux de douze cents ans les figures de ces moines dont les travaux, les jeûnes, la vie édifiante répandirent au loin la bonne renommée de Gorbie, attirèrent dans ses cloîtres les candidats à la perfection évangélique et firent que sainte Bathilde ravie de son œuvre ajouta encore à ses pieuses prodigalités.
Le 23 décembre G61, en la cinquième année du règne de Clotaire III, elle accorda à l'abbaye une exemption de tonlieux, c'est-à-dire de tous droits de douane et d'octroi et de toutes les taxes prélevées sur la circulation des voitures (2). Par la concession d'immunités accordées à tous venants, les Mérovingiens laissèrent se rompre entre leurs mains le solide réseau de la fiscalité romaine; ils perdirent ainsi peu à peu l'impôt foncier : ils maintinrent en meilleure situation les douanes, les octrois et d'autres droits qu'ils multiplièrent parfois parce qu'ils étaient faciles à percevoir : le « navigius » était prélevé sur les bateaux, le « portaticus » à l'entrée des villes, le « pontaticus » au passage des ponts, le « rotations » et le « temonaticus » sur les voitures, le « saumaticus » sur les bêtes de somme. On payait le « cespitaticus » pour l'herbe foulée par les animaux et les véhicules, le « pulveraticus » à cause de la pous-
(1) Les chartes donnent aux abbés le titre de vénérable — « Senior portarius », « senior cellararius », {Statuta Adhalardi, c. IV, et passim). Le mot senior, sénieur, seigneur, eut pendant longtemps le sens d'homme respectable par l'âge, la dignité, les qualités ou les emplois, soit dans l'Eglise, soit dans le siècle. La garde de la porte et de ses dépendances était alors une charge très importante. {Rca. nancti liencd., c. 66.)
(2) Voir l'appendice D.
sière qu'ils soulevaient et le « rivaticus « quand on utilisait le bord des rivières. Toute vente de propriété était soumise à un droit de mutation, le « mutaticus » (1).
Ces diverses taxes, qui pesaient lourdement sur le commerce déjà afîaibli par l'insécurité des routes, n'étaient pas perçues directementpar des agents royaux : elles étaient affermées à des particuliers ou à des compagnies. Aussi n'est-on pas plus surpris de voir des Juifs adjudicataires de la perception des impôts que d'entendre les réclamations pressantes des conciles francs contre leurs entreprises (2).
11 est très probable que les exactions furent nombreuses, que les taxes multipliées nuisirent considérablement aux intérêts communs, et que ce fut là un des motifs des concessions d'immunités nouvelles sollicitées par les églises, les monastères ou les particuliers au détriment mérité des fermiers de l'impôt".
L'exemption accordée par sainte Bathilde aux moinesde Corbie était adressée, dans les formes ordinaires, aux fonctionnaires et agents royaux et leur défendait de prélever aucune taxe sur les envoyés du cellérier, moines ou laïques, et sur les marchandises qu'ils conduisaient à Corbie : « On n'exigera d'eux, disait le diplôme, ni les droits d'octroi (porturia) et de douane (telloneo), ni le péage d'es ponts (pontatico), ni la taxe sur les voitures (rotatico) ou quelque autre que ce soit. Nous accordons ce privilège aux moines présents à Corbie et à tous ceux qui y viendront dans la suite, et ni vous, ni vos agents, ni vos successeurs n'aurez la présomption de
(1) Cf. Pardeaaus, Diplomata, n° 21,7; t. II, p. 5 et passim. — Sur leur signification cf. Ducange, Glossarium.
(2) « Ne Judaei christianis populis judices deputentur aut tolonarii esse permittantur » (Concil. Matiec, an. 681, can. 13; Maaesen, Conc. Merov., p. 158.)
rien prélever sur les moines et sur leurs gens (1). »
De la sorte, les denrées, les marchandises, les provisions de loules sortes recueillies dans les diverses villas de l'abbaye ou achetées ailleurs arrivaient à Corbie sans autres frais que le transport et ses accessoires.
Un privilège plus étonnant fut le droit que Bathilde conféra au monastère sur le produit des douanes de Fos. Le diplôme qui en témoignait est perdu, mais la confirmation qu'en fitChilpéric II, le 29 avril 716, en rapporte toutes les dispositions.
Le port de Fos ouvert sur la Méditerranée était en communication directe avec Arles par les « Fossœ Mariana' », canal creusé par Marius (2). Il était, en outre, tête de ligne d'une voie romaine qui traversait la Crau et se liait au réseau des routes de Provence. Sa douane était alimentée aussi bien par les marchandises qui prenaient la voie de terre que par celles qui remontaient à Arles par bateau.
A cette époque le droit de douane était perçu en nature, à un taux qu'on ne sait pas : sous l'empire il avait été du quarantième, soit 2 1/2 pour cent, et s'appelait « quadragésima » ; depuis lors, sa valeur avait probablement varié (3). L'adjudicataire vendait à son profit les marchandises prélevées mais en réservant les droits que l'Etat concédait à des particuliers ou à des monastères sur les revenus de la douane. C'était un droit de ce genre que la reine Bathilde accorda à Corbie.
« Le religieux et vénérable abbé du monastère de
(1) Voir l'appendice D. Cf. L. Levillain, Examen des chartes de Corbie, p. 219; Pardessus, DipJomata, n' 337, t. II, p. 115.
(2) Le bourg de Fos actuel est à quelque distance de l'ancien portj, sur une petite colline.
(3) Le nom de cet impôt est signalé dans plusieurs inscriptions: « conductoris quadragesimœ » (Corpus Inscript. Latin., t. V, 7852; cf. ihid., 7213 et passim.)
Corbie, fondé par notre oncle le roi Clotaire et notre aïeule la reine Bathilde s'est présenté devant nous, déclare Chilpéric II, et a rappelé à notre clémence le droit annuel sur les douanes de Fos concédé par notre oncle, le roi Clotaire, et notre aïeule, la reine Bathilde, au monastère de Corbie, à savoir dix mille livres d'huile, trente muids de garum (1), trente livres de poivre, cent cinquante de cumin, deux de girofle, une de cannelle, deux de nard, trente de « costus » (2), cinquante de dattes, cent de figues, cent d'amandes, trente de pistaches, cent d'olives, cinquante d'hydrio (3), cent cinquante de pois chiches, vingt de riz, dix de piment doré, dix peaux « seoda? >■', dix peaux de Cordoue, cinquante mains de papyrus ou de parchemin (4). »
C'était un beau présent, mais de Fos à Corbie il y avait la France à traverser; le transport de tant de marchandises, les frais de route, le logement et la nourriture des hommes et des chevaux pendant un voyage de plusieurs semaines en auraient singulièrement diminué la valeur. L'exemption de tonlieux était déjà une faveur remarquable qui allégeait les frais de circulation; sainte Bathilde en ajouta une autre : elle voulut que les marchandises prises à Fos arrivassent à Corbie franches de port. Par le même diplôme elle accorda donc aux moines une « tractoria » ou « evectio », c'est-à-dire un privilège qui permit au cellérier de Corbie de transporter ses marchandises et de voyager avec ses gens gratuitement comme les fonctionnaires royaux.
De sa nature, ce privilège n'était pas perpétuel, il était
(1) Le garum était un extrait de poisson, liquide et fermenté; on le tirait du thon, du scombre, etc.; on l'employait comme condiment.
(2) Le « costus » était un vin cuit de bonne qualité.
(3) Probablement un aromate.
(4) Voir l'appendice B.
LES PRIVILÈGES DE CORBiE 23o
accordé pour un seul voyage, et il semble bien que ce soit ainsi que l'ait réglé sainte Balhilde, car Chilpéric II, qui lui donne une durée indéfinie, ne marque pas que telle ait été la pratique antérieure (1). C'était d'ailleurs l'usage traditionnel; la « tractoria » fut cependant, au moins à diverses époques, une prérogative de certaines charges importantes de l'Mmpire romain et peut-être de la monarchie franque. Les hauts fonctionnaires impériaux, et avant eux ceux de la République, les courriers de l'État, les militaires en service commandé recevaient avantleur départ un passe-port, « diploma», grâce auquel ils trouvaient sur leur route et sans frais, les chevaux, les voitures, le logement et souvent les vivres nécessaires.
On sait que sur les grandes voies romaines se trouvaient de distance en distance, des stations, « stationes, raansiones», et des relais, « mutationes ». Les premières où les voyageurs munis de la « tractoria » passaient la nuit, ressemblaient à de vastes hôtelleries; elles étaient confiées à des agents de l'État et à des esclaves et pourvues de chevaux, de mulets, de bœufs, de voitures et de vivres. Les seconds, plus nombreux, où Ton changeait les attelages, où l'on ne s'arrêtait pas, étaient garnis et outillés plus simplement. Stations et relais appartenaient à l'État ou aux cités; tantôt celui-là faisait les frais et (antôt celles-ci; souvent enfin la charge pesait à la fois sur l'État, les cités et les propriétaires du voisinage. Aux étapes, lorsque les chevaux du fisc et ses voitures manquaient, ainsi que sur les voies secondaires où ce service n'existait pas, les habitants devaient prêter les leurs.
Mais, au temps de la reine Bathilde, que restait-il des
(1) « ... perpetualiter abaque renovata tracturia annis eingulia dare precipimus... » Voir l'appendice E. (Levillaln, Examen des chartes de Corhie, p. 236.)
236 CHAPITRE Mil
postes romaines, de ce « cursus publicus » (1) dont parle encore Grégoire de Tours; et aux frais de qui se faisait le transport des gens et des marchandises de Corbie (2)? Problème délicat qui ne laisse place qu'à des hypothèses. En tout cas, si le fisc royal était dépourvu de chevaux et voitures, il les réquisitionnait, et c'était là une des plus odieuses formes de l'impôt. « Nous vous ordonnons, disait après sainte Bathilde le roi Chilpéric II, de fournir à l'envoyé du monastère et à ses compagnons dix chevaux de selle, dix pains de première qualité, vingt de seconde, une mesure de vin, deuxdecervoise, dix livres de lard, vingt de viande, douze de fromage, vingt de pois, un chevreau, cinq poulets, dix œufs, deux livres d'huile, une de garum, une once de poivre et deux de cumin, du sel, du vinaigre, des légumes et du bois en quantité suffisante. Vous donnerez toutes ces provisions aux lieux convenables et sans retard, tant à l'aller qu'au retour. En outre, pour revenir, vous fournirez quinze chars, d'étape en étape, aux relais accoutumés jusqu'à ce que le cellérier ait regagné le monastère et cela sans frais. L'abbé Sébastien nous demandela confirmation de ce « précepte » qui est en sa possession revêtu de la signature de notre oncle, le roi Clotaire de notre aïeule, la reine Bathilde, et confirmé déjà par notre père le roi Childéric (3) ». Chilpéric II l'accorda en ajoutant que les moines auraient droit à l'usage des bateaux (4j.
(1) Le « cursus publicus » a sa législation dans le Code Théodosien liv. VIII, tit. 5, et dans le Code Justinien, liv. XII, 51. (Voir Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines, au mot « Cursus publicus ><; Desjardins, Géographie de la Gaule Eomaine, t. III, p. 385.)
(2) « Datis litteris et pueris destinatis cum evectione publica, qui res ejus per loca singula debereut capere. » (Greg. Tur., Hist. Franc, IX, 9, M. G. H., t. I, pars la, p. 365.)
(3) Voir l'appendice E.
(4) « ... evectione tam carrale quam navale. » Cf. l'appendice E. Levillain, op. cit., p. 237.
A la saison convenable, le cellérier de Corbie ou son représentant partait avec plusieurs serviteurs, puis au premier relais il renvoyait à l'abbaye les chevaux montés par la petite troupe et prenait ceux que le fisc royal mettait à sa disposition (1). Aux stations accoutumées le cellérier demandait les vivres énumérés dans la w tractoria (2) ». Ces stations étaient d'ordinaire celles
(1) Les chevaux offerts aux envoyés de Corbie par le fisc royal sont appelés <> veredi » et « paraveredi » dans le diplôme de Chilpéric II comme dans le formulaire de Marculfe (lib. I, 11 ; Zeumer, p. 49). Ces noms se trouvent déjà dans les lois romaines. Le premier, « veredi », désigne les chevaux qui appartenaient au « Cursus publicus » à l'époque impériale (Cod. Theod., lib. VIII, tit. V, 8, 14, pasaim), tandis que le second, « paraveredi ", s'applique à ceux qui étaient réquisitionnés (Cod. Theod., lib. VIII, tit. V, 6, 7). Si l'on prenait à la 4«ttre le texte de la « tractoria n de Chilpéricll: « Viredus sive paraveridus decem » on conclurait rigoureusement que le fisc royal avait conservé en bon état le « Cursus publicus », que les écuries des stations et des relais n'étaient pas vides et qu'au défaut seulement des chevaux de l'Etat on requérait ceux des particuliers. B. Guérard {Polyptyque d Irminon, prolégomènes, p. 805 et suiv.) n'admet pas que le « Cursus publicus " ait été conservé par les ilérovmgiens, mais il n'apporte aucune preuve à l'appui de son opinion; il pense que les «veredi» étaient les chevaux du roi, des comtes ou d'autres fonctionnaires, et les K paraveredi » ceux des sujets. Il faut reconnaître avec tous les historiens que les princes francs ont laissé les institutions romaines se ruiner peu à peu, mais il est certain qu'jls ont conservé avec plus de soin celles dont ils constataient l'utilité immédiate, dont l'existence s'imposait en quelque sorte, comme la chancellerie et ses bureaux, le fisc, les divisions administratives. Le « Cursus publicus », si commode pour les déplacements du Palais, des fonctionnaires, des évêques, entre bien dans cette catégorie. Cependant ni le diplôme de Chilpéric II, ni la formule de Marculfe, signalée ci-dessus, qui mentionnent les <c veredi » et les « paraveredi » ne prouvent que le « Cursus publicus » existât alors avec ses agents, ses esclaves, ses chevaux, son matériel, comme au temps de l'empire, car sous l'immobilité des termes empruntés à la chancellerie impériale, les choses que ces termes signifiaient s'étaient peut-être modifiées considérablement. Quoi qu'il en soit, il est sûr qu'une « tractoria » n'était pas un vain titre et que ceux qui la sollicitaient en savaient la valeur. Grâce à elle ils profitaient de tout ce que l'administration mérovingienne avait conservé du « Cursus publicus », mais qu'il est impossible de déterminer.
(2) Certaines stations, sinon toutes, étaient chargées de donner les denrées marquées dans la ■< tractoria », locis convenientibus, dit le diplôme de Chilpéric II. Soit que le fisc, qui percevait en nature une partie des impôts en réservât ce qui était nécessaire pour les fonctionnaires en tournée, soit qu'il recourût aux réquisitions, il lui était aisé d'approvisionner les voyageurs munis de la » tractoria ». car ces stations étaient, le plus souvent, dans les Tillee ou les bourgs importants.
238 cnAPiTRE XIII
que l'Empire avait établies car il n'est pas probable que Tadministration mérovingienne ait beaucoup modifié les sages dispositions de sa devancière. D'étape en étape, après avoir traversé tous les climats des Gaules, le cellérier et ses compagnons arrivaient sur les bords de la Méditerranée et recueillaient à la douane de Fos les denrées concédées par la reine Bathilde. Les agents du fisc remettaient alors aux envoyés de Corbie les quinze cbars dont l'autorité royale leur accordait l'usage ; on en changeait plusieurs fois pendant le voyage qu'on faisait à petites journées, au pas lourd des bœufs ou des chevaux de trait. Enfin la caravane arrivait à l'abbaye lassée des lenteurs du retour et riche des fruits et des marchandises de la Provence, de l'Afrique et de lOrient :1).
Cette faveur de la Régente et l'exemption de tonlieux accroissait la puissance économique de l'abbaye; elle achetait, en effet, à meilleur compte que les marchands et vendait le surplus de la production de ses domaines plus avantageusement que les propriétaires du voisinage. Mais le but de sainte Bathilde était de glorifier Dieu par la prière et la pénitence des moines, de servir le prochain et particulièrement les malheureux, les in-
(1) La question soulevée à propos des « veredi » se dresse de nouveau au sujet des chars fournis aux envoyés de Corbie, et reste sans solution. L'ancien « Cursus » romain avait des chars de diverses sortes: •< carrus et rheda ", à quatre roues, » birota », à deux, qui servaient parfois au transport rapide des soldats : « Intérim per aggerem publicum plena militantibus viris fiscalis rheda veniebat » dit .Sulpice Sévère (Dialog., II, c. 3 ; Migne, P. L., t. XX, col. 203; cf. Cod. Theod., lib. VIII, tit. V, 8 et passim.) Les lois qui réglaient le « Cursus publicus » ne permettaient pas de placer plus de mille livres sur les voitures à quatre roues, deux cents sur celles à deux roues et trente sur un cheval, ce qui semble bien peu si le cheval n'était pas monté. (Cod. Theod., lib. VIII, tit. V, 8 et 17.) La livre romaine, d'après les plus eûrs calculs était de 527 gr. 45. (Daremberg et Saglio, Diction, des Antiq., au mot Libra ; Marquardt, Organisation financière des Romains, p. 93.) La charge d'un cheval, à ce compte, était de moins de 10 kilogr., mais peut-être la livre usuelle était-elle différente de la livre théorique dont les savante modernes noua donnent la valeur.
firmes, et non pas d'enrichir le monastère qui, selon l'usage général, devait aux pèlerins et aux indigents un abri et des secours. Dès les premiers temps, l'abbaye de Corbie entretint un hôpital pour les voyageurs, les pauvres et les malades. Construit près de la porte extérieure, il était sous la direction du moine portier et de ses aides, les hospitaliers. L'abbé saint Adalhard régla plus tard que chaque jour on y distribuerait à tous venants, mendiants ou pèlerins, quarante-cinq pains de trois livres et demi en outre de ceux qu'on donnait aux malades et aux infirmes hos[)italisés (1).
Enfin faut-il penser que la reine Bathilde ajouta à tant de privilèges celui de battre monnaie? On l'a dit, et Ion sait comment les Mérovingiens à rencontre des Empereurs romains abandonnèrent le monopole de la frappe monétaire et cédèrent ce droit avec une générosité imprévoyante à des personnages puissants comme saint Eloi, à de simples orfèvres, à des églises et des monastères (2).
Ces divers privilèges faisaient de l'abbaye de Corbie et
(1) « Constituimus ad hospitalem pauperum quotidie daré panes de mixtura factos XLV, librarum trium et dimidiae... » (Statuta Adalhardi, c. 4; dans « Revue du Moyen Age », an. 1900, p. 354.)
(2) M. Prou a hésité sur ce point: " Incertain est le lieu d'émission du tiers de sou n*" 1116, dont les légendes sont Eaci(o) S(an)cti Pétri et Racio eccl(esi)e. Il y avait, à l'époque mérovingienne, plus d'une église placée sous le vocable de saint Pierre; mais comme le buste gravé au droit de ce triens est d'un style analogue à celui du buste gravé sur la monnaie de Clovis II frappée à Amiens, je suis disposé à attribuer la pièce en question à Saint- Pierre de Corbie fondé en 657 par la reine Bathilde, veuve de Clovis II. » (Prou, Monnaies Mérovingiennes, LVIII, Paris, 1892). Puis deux ans plus tard : « Il y a un tiers de sol de l'époque mérovingienne aux légendes Racio Sancti Pétri et Racio ecclesie qu'on a attribué à Corbie. Mais, bien que le style de cette moiinai(! ne répugne pas à la région du Nord et présente quelque analogie avec celui d'un tiers de sol d'Amiens au nom de Clovis II, il n'est pas si nettement caractérisé qu'il suffise à rendre certaine ni même probable l'identification de cette église de Saint-Pierre avec l'église de Saint-Pierre de Corbie. » fProu, Essai sur Ihistnirr, monétaire de Corhic, dans « Mémoires de la Soc. des Antiq, de France ». t. LV, p. 62.)
de ses villasautant de lieux choisis oùla vie étaitcalmeet la sécurité profonde, où la paix publique était sauvegardée par le respect des hommes et des choses consacrés à Dieu que la société gallo-franque professait et dont elle ne se départit que dans les temps de troubles et d'anarchie qui marquèrent la fin de la dynastie mérovingienne.
Telle fut pour Corbie, ses moines, ses tenanciers libres et serfs, l'œuvre de la puissance séculière, de l'État; celle de l'Église, moindre à beaucoup d'égards, se révèle dans un diplôme de l'évêque Berlhefroid, prédécesseur immédiat de Théodefroid sur le siège d'Amiens il). Le 6 septembre 664, à la requête de la reine Balhilde et de Clotaire III, il donna à l'abbaye de Corbie une charte d'immunité analogue à celles qu'avaient obtenues depuis assez longtemps les abbayes d'Agaune, de Lérins, de Saint-Marcel de Chalon, de Luxeuil et bien d'autres ("2).
« Selon la demande des princes ci-dessus désignés, déclarait l'évêque d'Amiens, nous décrétons que tout ce que donneront aux moines les rois ou les particuliers, champs, esclaves, vignes, forêts, or, argent, vêtements, etc., soit pendant noire vie, soit après, leur appartiendra en toute liberté sous le privilège de l'immunité. Lorsque l'abbé sera décédé, la communauté pourra élire, à sa place, un sujet bon et digne avec le consentement du roi et de ses successeurs et le nôtre ou celui de nos successeurs. Ni l'évêque, ni l'archidiacre, ni aucun dignitaire
(1) La charte de Berthefroid a été interpolée et cela nuit à sa valeur, sans la détruire cependant, car en re.ietant, comme le fait M. Levillaiu, les parties étrangères, on retrouve à peu près le texte primitif assez semblable d'ailleurs à celui des formules de même espèce: Marculfe, lib. I, 1; Zeumer, p. 39. — Voir à l'appendice F l'essai de restitution proposé par M. Levillain.
(2) Voir plus haut, chap. IV.
LES rRlVILÈ(;ES DE CÛRBIE 241
de rKglise d'Amiens n'usurpera, changera ou détournera quoi que ce soit du monastère (1). »
Par cet acte, l'évoque abandonnait toutes les prétentions de l'Église d'Amiens sur les biens temporels de Corbie. Aujourd'hui ces prétentions semblent étranges; à cette époque elles ne paraissaient pas telles, car on se rappelait le temps où tous les biens d'Église gérés par l'archidiacre étaient dans la main de l'évêque (2) : de là cette précaution des monastères pour assurer leur patrimoine.
Le droit pour les religieux de nommer leur abbé inscrit dans la règle de saint Benoit et que la communauté exerça pour la première fois en faveur d'Erembert avait été ainsi reconnu dès l'année C64,mais ni le roi, ni l'évêque diocésain n'avaient renoncé à un certain contrôle que la charte de Berthefroid indique sans en déterminer les limites exactes (3).
Les premières années de l'abbaye de Saint-Pierre de Corbie se passèrent parmi les donations de domaines et les concessions de privilèges; la piété et le zèle d'une reine puissante entourèrent de prévenances la jeune abbaye jusqu'au jour où descendant du trône cette reine se réfugia dans le cloître et acheva dans la pratique des vertus religieuses son extraordinaire existence (i).
(1) Voir l'appendice F.
(2) Voir plus haut, chap. VI.
(3) Voir l'appendice F.
(4) L'abbaye de Corbie fut dévastée ou incendiée plusieurs fois au moment des invasions normandes et pendant les guerres civiles. Doux de ses abl)é8, Adhalard et son frère Vala, apparentés à Charlemagne, prirent part aux discordes politiques du îègne de Louis le Débonnaire au détriment de leur monastère. Plus tard, aux périodes de travail, d'expansion religieuse, d'apostolat, de gloire même, succédèrent des temps plus tristes où la ferveur et le travail diminuèrent, où le recrutement liéchit, où l'influence extérieure s'amoindrit. Placée près des frontières, dans ces plaines du Nord favorables aux batailles, labbaye souffrit des guerres qui les désolèrent.
Dès le commencement du treizième siècle elle perdit y* droit de