‹ Sainte Bathilde, reine des FrancsChapitre 18 sur 30 · ENTREE DE SAINTE BATUILDE A QUELLES · texte numérisé non relu

ENTREE DE SAINTE BATUILDE A QUELLES

Derniers actes de gouvernement de la reine" Bathilde. — Majorité de Clotaire III. — Comment Bathilde entre à Glielles. — Les divers récits de cet événement et le récit primitif. — Bathilde et Ébroïn. — Politique du moire du Palais. —Meurtre de Sigebrand, évéque de Paris. — Révolution de Palais. — Bathilde conduite à Chelles par une troupe de palatins. — La villa et l'abbaye de Cbelles. — Le monastère, œuvre de sainte Clotilde et de Bathilde. — L"aljbesse Bertille. — Les monastères doubles. — Les règles suivies à Chelles. — La règle de saint Césaire unie à celles de saint Benoît et de saint Colomban dans les monastères de temmes.

Ce jour n'était plus éloigné qui vit Bathilde, reine et régente, s'enfermer dans les murs de l'abbaye de Chelles et reprendre avec résignation, mais sous l'autorité

battre monnaie qu'elle avait certainement depuis le neuvième. (Cf. Prou, Essai sur l'histoire monétaire de Corhie; dans « Mémoires de la Soc. des Antiquaires de France, t. LV, p. 55 et suiv.) En 1618 eUe accepta la réforme de Saiut-Maur et se rajeunit dans le travail et les observances de son antique Règle; puis, avec toutes les familles religieuses, elle s'abîma dans le cataclysme révolutionnaire. Aujourd'hui il reste de l'abbaye de saint* Bathilde quelques bâtiments et l'église gothique construits au dix-septième siècle sous la direction des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. L'église, devenue paroissiale, conserve une statue de la sainte Fondatrice qui est du quinzième siècle et qu'on regarde comme un chef-d'œuvre.

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immédiate du Christ-Roi, le fardeau de la servitude.

Le 1"' février G63, l'histoire la rencontre dans la villa royale de Crécy-en-Pontliieu oîi elle signe le diplôme deconfirmaliond'unéchangefait entreTévêquede Noyon, Mummolenus, et Berlin, abbé de Silhiu; dès lors sa signature ne se voit plus au bas des actes officiels de cette époque qui ont été conservés (1). La charte d'immunité accordée par Berlhefroid, évêque d'Amiens, à l'abbaye de Corbie, le 6 septembre 664, est la dernière qui mentionne son intervention souveraine; puis, cette date passée, son nom ne reparaît sous la plume des scribes officiels que pour rappeler le souvenir de ses bienfaits et de ses pieuses fondations (2). Aussi est-ce peu après, au cours de l'année 665 ou 666, qu'on place son entrée au monastère de Chelles. D'ailleurs son fils, Clotaire III, est dans sa quatorzième année; aux yeux des Francs il est un homme, car c'est à douze ans, pense-t-on, que chez eux l'adolescent atteignait sa majorité (3).

Le roi majeur, le maire du Palais, Êbroïn, maître incontesté de la situation politique, les royaumes de ^CQstrie et de Bourgogne unis sous le même sceptre, en paix avec l'Austrasie, rien ne s'opposait absolument à sa vocation monastique. Ainsi en ont jugé les historiens des siècles derniers pour n'avoir pas donné assez d'importance au passage obscur où le panégyriste de sainte

(1) Pardessus, Diploviata, n° 343; t. II, p. 121.

(2) Voir l'appendice B. Cf. Pardessus, Diplomata, n° 345; t. II, p. 126. Cf. Testament. Leodegarii, ihid., n" 382; t. II, p. 174. — Diploma Ohilperici II: ihid., n° 601; t. II, p. 309.

(3) On n'a pas de te.xte formel sur ce point de droit, mais du passage: •< Si quis puerum infra duodecim aunos, sive crinitum, sive incrinitum occiderit... » (Lex Salica emendata, XXVI, 1; Pardessus, Loi Salique, p. 292) on conclut qu'à douze ans le Franc Balicti devenait majcVir. (Pardessus, ibid., p. 451 et euiv. — Cf. Paul VioUet, Histoire du Droit civil fraiiçais, Z' édit., p. 509 et suiv.)

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Bathilde note les événements qui déterminèrent son entrée en religion,

« La terre, dit un jésuite du dix-septième siècle, le P. Binet, lui semblait si orde et si puante, les villes si embarassées, l'air de la Cour si épais et si contagieux, qu on ne pouvait voir à travers pour regarder un bon coup le ciel et y enfoncer une bonne et dévotieuse œillade (1). » Ailleurs, le même auteur emprunte à la vie interpolée de saint Wandrille un épisode dont il fait un des motifs secondaires de son entrée à Chelles : « Le glorieux abbé de Fontenelle, saint Wandrille, lui donna encore un coup d'esperon pour lui faire plus tost quitter le monde, et faire litière de toutes ces vaines grandeurs. Car il lui prédit que de ses troisfils,quiestoicnt tous trois roys, Clotaire, son aisné, et roy de France, mourroit à la fleur de son aage, et qu'elle lui fermeroit les yeux ; que Childéric, le second, et roy d'Austrasie, mourroit bientost après, et d'une mort désastreuse, et par assassinat; Thierry, le troisième, seroit celui qui mourroit le dernier et mourroit comme il plairoit à Dieu (2). »

Animée de tels sentiments et excitée par les exhortations et la prophétie de saint Wandrille, Bathilde pouvait profiter de l'heure favorable pour déposer le fardeau de la régence et se jeter dans le cloître. Aussi bien est-ce

(1) Et. Binet S. J., La Vie excellente de Sainte Bathilde, Royne de France, fondatrice et religieuse de Chelles, p. 97, Paris, S. Chappelet, 1624.

(2) Et. Binet S. J. ihid., p. 93.

« Balthildi namaue reginse, relictœ Hlodovei régis, obitus triarcharum filiorum ac successiones insinuavit. E quibus Hlotarius, qui major erat natu, quartum decimum regni agens annum, consortiis subito caruit humanis. Deinde Hildericus temere ab insidiatoribus interemptus, a praesenti sublatus est vita. Tertius quoque Theodoricus, superstes matris, regni suscepit gubernacula; sic que juxta viri Dei proplictiam evenisse manifestum est. » {Vita Wandregisili altéra, c. 23; Bolland. t. V, Julii, p. 279.)

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l'avis du p. Binet : « On dit, rapporte-t-il, qu'il y a un poisson dans l'océan, qui ayant vécu longtemps parmi les orages de cet élément ondoyant, enfin se lasse des tempêtes, et, se lançant à terre sur quelque belle pleine, ou dans l'épais de quelque noble forest, vit en repos le reste de ses jours, broustant des fleurs et la tendre verdure. Bathilde ayant vescu dans la mer des orages et dans les flots de la Cour, agitée sans cesse de mille et mille vents, estoit tellement lassée du monde, et du tracas des alTaires, qu'elle ne respiroit que la douceur de quelqu'amoureuse solitude pour vivre avec les anges et parler avec Dieu (1) ».

L'auteur de la seconde Vie de saint Wandrille ne dit pas que la prophétie mise sur les lèvres de son héros ait eu aucune part dans la vocation de Bathilde; d'ailleurs la pensée suggérée par la lecture attentive de son historien ne s'accommode pas des textes qui précèdent (2).

« Elle avait, dit-il, un saint désir de vivre dans le

(1) Et. Binet, S. J., La Vie excellente de Sainte Bathilde, Roy ne do France, p. 95.

(2) Voir plus haut; Bolland., t. V, Julii, p. 279. Cette prophétie ee trouve également dans la Vie interpolée de saint Eloi, mais développée et dramatisée. {Vita Sancti Eligii, c. XXXII; M., G. H., Script, t. IV, p. 717.) M. A. Legris dit que l'auteur de la seconde Vie de saint Wandrille a emprunté cet épisode à la Vie de saint Eloi: « La Vita Sancti Eligii (lui a fourni) la date du sacre de saint Ouen (c. XIII), et la prophétie sur les fils de sainte Bathilde (c. XXIII) » (A. Legris, Vies interpolées des saints de Fontenelle, dans Analecta Bollandiana, t. XVII, an. 1898; p. 304.) Sur l'authenticité de ce passage voir Krusch; Scriptor., t. IV, p. 651 et 718; Mabillon (44. SS. 0. S. B., ssec. Il', p. 511 et seq.) et les Bollandistes (Vita sancti Wandrcgisili, t. Y, Julii, p. 254) ont tenu pour interpolée la seconde Vie de saint Wandrille. — Il est possible que les deux saints aient fait la même prophétie comme il est possible aussi que la Vie de saint Eloi ait été démarquée au profit de saint Wandrille en qui d'ailleurs son premier historien reconnaît le don de prophétie (Mabillon, ihid., p. 504; Bolland., ihid., p. 270). Quoi qu'il en soit de ce point, il n'est pas vraisemblable que dos personnages aussi éminenta que saint Eloi et saint Wandrille aient fait une pareille prophétie pour déterminer Bathilde à quitter le trône, à abandonner ses enfanta dans des circonstances aussi fâcheuses.

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monastère de religieuses qu'elle avait construit à Chelles. Cependant les Francs, qui l'aimaient beaucoup, la détournèrent de ce projet et ne lui permirent de l'exécuter qu'au moment où se produisirent les troubles excités par le misérable évêque Sigebrand qui mérita par son orgueil la peine capitate. Mais comme les grands l'avaient mis à mort contre la volonté de la reine, ils se concertèrent pour échapper au châtiment qu'ils craignaient, et soudain ils lui permirent de se retirer dans ce monastère. 11 n'est guère douteux que ce ne fut par malveillance que les grands agirent ainsi mais la régente jugea que telle était la volonté de Dieu, que c'était moins leur complot que le dessein de Dieu qui s'accomplissait et que par la puissance du Christ elle pouvait réaliser ses pieuses intentions.

« Conduite par quelques-uns des palatins, elle vint à son monastère de Chelles où elle fut accueillie par les moniales aussi honorablement qu'il convenait, puis admise dans la communauté avec joie. Mais à ce moment elle reprocha à ceux qui l'avaient accompagnée et qu'elle avait nourris généreusement au Palais, de l'avoir soupçonnée injustement et de payer par de mauvais traitements les bienfaits dont elle les avait comblés. Puis aussitôt elle s'entretint avec quelques évêques qui étaient parmi les grands et pardonna à ses ennemis en les priant d'oublier aussi le mouvement de colère qui lui était échappé. Et par la grâce de Dieu la paix se fit entre eux (1). »

(1) " Erat enim ejus sancta devotio, ut in monasterio, quem prediximus, religiosarum foeminarum, hoc est in Kala, quam ipsa aediflcavit, conversare deberet. Nam et Franci pro ejus amore hoc maxime dilatahant née fieri permittebant, nisi commotio illa fuisset per miscrum Sigobiandum episcopum, cujus superbia inter Francos meruit mortis ruinam. Et exinde orta intentione, dum ipsum contra ejus voluntatem interfecerunt, metuentes, ne hoc

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Ainsi parle le panégyriste de la sainte reine : il n'est pas facile d'accorder son récit trop sobre et trop succint avec les assertions de l'historien jésuite, non plus que d'y donner place à la prophétie de saint Wandrille et de saint Êloi.

Depuis son adolescence, Bathilde avait conservé l'amour du cloître qu'alors esclave et exilée, elle avait entrevu comme une terre promise où elle ne pouvait aborder que par la grâce de son maître Erchinoald, L'étonnante fortune qui l'avait arrachée à la servitude, portée jusqu'au trône et faite régente de l'empire franc, n'avait pas étouffé dans son âme le lointain appel de Dieu, ni le désir sincère d'y répondre au moment favorable.

En mourant, le roi Clovis II avait laissé Bathilde mère de trois enfants, dont l'aîné avait cinq ans; celte mort, qui rompait ses liens d'un côté, les resserrait de l'autre et pour longtemps encore : les plus impérieux devoirs l'attachaient ainsi à son trône et à son foyer amoindri. Au moment oii les événements la poussèrent vers le cloître de Chelles, Clotaire n'avait pas quinze ans et Thierry en avait onze à peine; l'heure n'était donc pas venue d'abandonner les siens pour

ipsa domna contra eoa graviter ferret ac vindicare ipsam causam vcllct, permiserunt eam subito pergere ad ipsum monaaterium. Et fortasae dubium non est, quod ipsi principes tune illud non bono animo permisissent; acd ipsa domna Dei voluntatem conaiderana ut hoc non tara eorum conailium, (juam Dei fuisaet dia< pensatio, ut ejua aancta devotio per quamlibet occasionem, Christo gubernante, esset implcta. Deductaque ab aliquibua senioribus, venit ad praefatum monastcrium suum Kala, ibique ab ipsis sanctis puellis, ut decebat, honorifice et satis amabilittr in aancta congregatione recepta est. Habuit enim tune non modicam querelam contra eoa, quos ipsa dulciter enutriverat, pro qua re falso ipsi eam habuissent auspectam, vel etiam pro bonia mala ei repensarent. Sed et hoc conferena cum sacerdotibua citiua, eia clementer cuncta indulait et, ut ipsi ei illam cordie commotionem indulgerent. aupplicavit. Et ita pax inter ipsoa, Domino largiente, pleniaaime reatituta est. » iVitci sanctx BaUhildis, c. 10; p. 495.)

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chercher dans la paix d'un monastère les moyens de se sanctifier davantage. Elle attendait que la Providence ouvrit les voies à sa dernière étape.

Le vieil historien indique suffisamment comment les avenues du cloître se trouvèrent tout à coup libres devant Bathilde, victime d'une révolution de Palais, d'un coup d'État sur lequel il ne veut pas s'expliquer, mais dont la responsabilité remonte certainement jusqu'au personnage le plus puissant de la cour, le maire du Palais, Ebroïn. Ce rude ministre poursuivait la répression impitoyable des envahissements des grandes familles et des fonctionnaires royaux, et, par là, provoquait de violentes réactions 1).

On a dit qu'Ébroïn avait de grandes vues politiques; on a affirmé aussi qu'il en était dépourvu comme ses contemporains et que les luttes qu'il soutint furent uniquement des querelles de grands divisés en partis, groupés par de communs intérêts, et se ruant à la conquête du pouvoir et des fonctions qui honorent ou enrichissent 1 2 . Mais toute politique ne comprend-elle pas, avec les intérêts de l'État qu'on recherche et dont on parle, les intérêts privés qu'on poursuit, qu'on sert et qu'on tait? C'est là une pratique universelle, indestructible, vieille comme les sociétés humaines, désastreuse ou fatale quand les intérêts personnels, particuliers, sont en désaccord ou en opposition avec ceux de l'État, heureuse quand ces divers intérêts, allant d'un même train, s'appuient et se fortifient.

Telle nous semble la politique du ministre de sainte Bathilde : l'afrermissemont de l'autorité royale pour-

(1) Voir plus haut, chap. IX.

(2) Cf. E. Lavisse, Histoire de France, t. II, p. 165. — Fustel de Coulangea, Transformations de la royauté, p. 94 et suiv.

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