‹ Sainte Bathilde, reine des FrancsChapitre 19 sur 30 · ENTRÉE DE SAINTE BATUILDE A QUELLES · texte numérisé non relu

ENTRÉE DE SAINTE BATUILDE A QUELLES

suivi par la Régente exigeait la destruction de la puissance usurpée par les comtes et les grands, accapareurs empressés des cités, des évêchés et des fonctions palatines. Avec la clientèle qu'il s'était créée, Ébroïn travaillait à la ruine de ces fonctionnaires, comtes et palatins, qui depuis trop longtemps sortaient des mêmes familles et constituaient ainsi une aristocratie puissante, à la fois terrienne et administrative, véritable danger pour la dynastie mérovingienne déjà appauvrie et affaiblie. D'ailleurs, la pratique ancienne des rois francs était de prendre les fonctionnaires parmi les hommes libres, pauvres ou riches, et parfois dans les rangs des esclaves affranchis. Ébroïn, en peuplant le Palais de ses partisans, en leur confiant le gouvernement des cités et même des diocèses, revenait à la coutume des plus beaux temps de la monarchie qu'il servait. Ainsi ses intérêts personnels et ceux de ses fidèles s'accordaient avec l'intérêt supérieur de rÉlat que la reine Bathilde recherchait très justement. Regardée de ce point de vue, la politique d'Kbroïn fut celle d'un homme d'État qui n'est insoucieux ni de ses avantages particuliers, ni des profits de sa clientèle.

Souvent issus des mômes familles que les fonctionnaires, les évoques entraient dans leurs ligues et soutenaient leurs communs intérêts ; en outre, administrateurs du patrimoine de leurs églises, ils prenaient parti pour sauvegarder plus sûrement les biens ecclésiastiques. Aussi s'exposaient-ils, comme saint Ennemond de Lyon, à payer de leur tête la défaite de leurs alliés; ils y gagnaient, quand leur vie avait été pure et édifiante, les gloires de la sainteté que l'Église ne leur refusait pas plus que le peuple : morts en partisans, ils entraient dans lélernitéen martyrs. Saint Ouen, évêque de Rouen,

était des amis d'Ébroïn, tandis que ses adversaires avaient pour eux saint Léger d'Âutun, saint Genès de Lyon et probablement Sigebrand de Paris.

Ce dernier semble avoir été un des personnages les ;j1us remuants de ce parti et si puissant que les palatins de la clientèle d'Ébroin décidèrent sa mort. L'exécution faite, ils songèrent aux conséquences, au châtiment de leur crime, à l'exemple que la Régente allait faire, car ils savaient comment elle en usait avec les évêques et combien elle les vénérait. Leur sakit dépendait de sa perte; ils la résolurent aussitôt et déclarèrent à leur souveraine qu'elle eût à s'enfermer dans l'abbaye de Chelles. Quelles menaces, quelles violences, peut-être, achevèrent ce geste de révolte? Nul ne le sait; la sainte reine, qui était alors à Paris ou dans une des villas royales environnantes, se sépara de ses deux fils, Clotaire III et Thierry, et prit la route de Chelles, accompagnée par plusieurs palatins, ses amis de la veille, maintenant ses ennemis, et par quelques évêques qui semblent lui avoir été fidèles jusqu'à la fin, car ils furent ses consolateurs à cette heure douloureuse.

Les religieuses, averties de l'arrivée de la reine, la reçurent avec des démonstrations de respect, de joie et d'affection. Mais au moment de se séparer des palatins révoltés, elle ressentit plus amèrement l'odieux de leur conduite, elle leur reprocha leur injustice, leur rappela qu'elle les avait nourris au Palais, qu'ils lui devaient le rang et les dignités où ils étaient élevés et leur remontra quelle reconnaissance ils lui en témoignaient. Puis après cette explosion d'une trop juste indignation, sa pensée s'épura et s'éleva; elle prit conseil des évêques présents et sans relard elle pardonna aux coupables et leur demanda humblement d'oublier aussi les reproches

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qu'elle leur avait adressés (1). La paix faite, les palatins retournèrent à la cour et Balhilde entra dans le cloître (2).

A la vérité, l'historien primitif de sainte Batliilde ne nomme pas Ebroïn, et cependant sa main se laisse apercevoir ourdissant la trame de la brusque révolution qui mit complètement le royaume sous son autorité : Qui donc aurait pu, sans sa connivence^ renverser la Régente et, l'ayant fait malgré lui, rentrer aussitôt dans l'ombre et le laisser maître incontesté de la monarchie franque? Aussi malgré l'absence de tout témoignage formel, c'est au

(1) Tita sanctae Balthildis; c. X, p. 495 et 496 ut supra.

(2) La seconde Vie de sainte Bathilde adresse aux religieuses de Chelles les reproches que la Régente fit aux palatins : « Habuit iuterea non modicam contra BAS querelam, quas ipsa dulciter enutriverat, qua pro causa falso ipse eam haljuissent suspectam. » {Vita sanctse Balthildis, B, M. G. H. Scriptor. t. II, p. 496.) Au. contraire la première Vie porte: « Habuit enim tune non moditam qucrelam contra EOS quos ipsa dulciter enutriverat, pro qua re falso ipsi eam liabuissent suspectam ».

Dans ce passage comme dans tout l'ouvrage, à peu de chose près, l'auteur de la seconde Vie est tributaire du premier historien. Pourquoi lit-on ce pronom au féminin dans la seconde Vie ? Est-ce une faute de copiste répétée sans discernement ? N'est-ce pas plutôt une correction maladroite faite en un temps où la mémoire des événements s'était perdue, ou l'on croyait l'entrée de sainte Bathilde à Chelles absolument spontanée, où l'on ne sut plus, par conséquent, sur qui faire tomber les reproches de la sainte Reine? Quelle que soit l'origine de l'erreur, il est certain que l'opinion de beaucoup d'historiens est que la retraite de Bathilde fut absolument volontaire, qu'elle profita seulement du meurtre de Sigebrand pour se retirer avec le consentement des grands du Palais. Cette opinion rend incompréhei;sible la querelle de la reine avec les palatins et force d'accepter l'invraisemblable dispute avec les religieuses, comme ont fait Binet, S. J. (Vie excellente de sainte Batliilde, p. 135) et après lui, les divers auteurs de collections d-e Vies des Saints, Ribadeneira, Giry, le prudent Baillet (Vies des Suints, t. II, p. 426), Dom Porcheron, 0. S. B. (Abrégé de l'histoire de l'ahhaye roïale de Chelles [an. 1707], p. 28. — Manuscrit de la bibliothèque du grand séminaire de Meaux). Dom R. Racine (Histoirr de l'ahhaie de N.-D. de Chelles [a. 1771] manuscrit n° 3380 de la Bibliothèque Mazarine et Meurisset (Vie do sainte Bathilde, p 113) qui tient pour distincts les deux récits et suppose que Bathilde eut, après son entrée à Chellea, une querelle avec les palatins. Ce dédoublement nous paraît purement arl)itraire.

A bon droit, ce texte a été rejeté par les Bollandistcs (Alia rita sanctse Bathildis, c. III, Januarii, t. III, p. 360, n. b.), Mabillon (AA. SS. O. S. B., saec. 11°, Vita sanctx Bathildif', p. 748, n. b.). Lecointe (Ann. Ecclcs. Franc, t. III, p. 564) et Krusch (Vita sanetT Bathildis, M. G. H., Script., t. II, p. 476.)

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maire du Palais qu'il faut imputer l'audacieux coup d'État.

Le monastère dont les portes se refermèrent sur sainle Bathilde était une de ses maisons préférées. Ses origines se confondaient avec celles de la monarchie française, car il avait pour fondatrice la reine sainte Clotilde : « Clotilde, dit le panégyriste de sainte Bathilde, femme du premier Clovis et nièce du roi Gondebaud... construisit l'église de saint Georges dans le petit monastère de Chelles (l) «, qu'elle bâtit également, ajoute l'auteur de la seconde Vie (2).

Dans le même lieu était une villa royale héritée sans doute du fisc romain. Sa situation sur les bords de la Marne, au pied des collines et à quelques lieues de Paris, en faisait un séjour agréable, que sainte Clotilde plaça sous la protection spéciale de Dieu par la fondation du moutier de Saint-Georges.

De ce monastère l'histoire ne mentionne que la fondation; la villa, au contraire, comptait déjà dans les annales de la royauté plus d'une page dramatique : là, le meurtre de Clovis, fils de Chilpéric et d'Audovère, fut préparé par Frédégonde avec le consentement tacite de Chilpéric (3); là encore, par un juste retour, Chilpéric mourut assassiné quelques années après, en o84, et dans de mystérieuses circonstances où plusieurs historiens ont vu riiabituel procédé de la reine Frédégonde que le roi soupçonnait d'adultère (4). Malgré ces lugubres souvenirs,

(1) « Chrodehilde, Chlodoveo quondam antiquo rege regina, nepte Gundebade rege... aecclesias iu honore sancti Pétri Parisius et sancti Georgii in cœnobiolo virginum in Kala prima construxit. » (Vita sanctse Bathildi/, c. 18; p. 505.)

(2) « ... cœnobiolum in honore sancti Georgii... construxit. » (Vita sanctse Balthildis, B, c. 18; Script., t. II. p. 506.)

(3) Greg. Tur., Hist. Franc, lib. V, c. 39; M. G. H., Script., t. I, pars la p, 231.

(4) Grégoire de Tours qui écrivait en ce temps et qui mourut BOUB le règne de Clotaire II et du vivant de Frédégonde n'a pas

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Chelles étail une des villas les plus aimées des princes francs. SainleBalhilde, que hantait toujours le désir de la vie parfaite et qui recherchait les occasions d'en multiplier les asiles, reprit par la base l'œuvre de sainte Clolilde, jeta par terre les bâtiments trop étroits, et du petit monastère fit une grande abbaye qu'elle dota généreusement (1).

La dot du monastère royal de Chelles fut de plusieurs villas : « La reine Bathilde, dit l'auteur de la seconde Vie, construisit le monastère de Chelles avec beaucoup de soins; elle l'enrichit de nombreuses et opulentes villas qu'elle mit sous la pleine autorité des moniales, mais pour ne pas fatiguer certains lecteurs j'en ai tu les noms (2). » En dépit de ce motif très plausible, puisqu'il écrivait pour des religieuses et des moines qui savaient parfaitement l'origine de leurs biens, le silence de l'hagiographe est regrettable, car aucune charte, aucun diplôme de l'abbaye antérieur au douzième siècle n'a été conservé (3).

La reconstruction et l'agrandissement du monastère

indiqué la cause du meurtre (Bist. Franc, c. VI, c. 46; M. G. H. Scrip., t. I, p. la, p. 286), mais les chroniqueurs postérieurs, après l'auteur du Liber Historiée Francorum, ont nettement imputé ce crime à Frédégonde (Lih. Hist. Franc, c. 35; M. G. H. Script., t. II, p. 303; Aimoin, De Gestis Francorum, 1. III, c. 56; Bouquet, t. III, p. 93; Sigebert de Gembloux, jhid., p. 340; Chron. sancti Medarfli, ibid., 366.

(1) Vita Balthildis, c. 7; p. 489; voir plus haut, chap. XI.

(2) « ... cœnohium Kalse... decentissime œdiflcavit Quem locum villis affluentissimis et quam pluribus... ampliflcavit et exornavit et in potostate sub religione ibidem viventium sacrarum virginum tradidit. Quarum quidem vocabula propter tedium quorumdam legontium reticui <> (Vita Balthildis B, c 7; M. G. H., Scriptores, t. II. p. 489.)

(3) Le premier diplôme couservé est de 1127; Louis le Gros y confirme lea privilèges de l'abbaye et les donations qui lui avaient été faites. On y lit les noms de plusieurs villas Mitri, Coulombs, Baron, Noisi en Gâtinais, Osui en Beauvaisis, dont quelques-unes remontent peut-être à la fondation. (Cf. Luchaire, Louis le Gros, p. 194; Mabillon, Ann. 0. S. Ji.. t. VI, p. 651.) Ce diplôme ouvre la série des chartes des deux cartulairea de l'abbaye conservés à la bibliothèque de Meaux.

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remontent sinon au règne de Clovis II, du moins aux premiers temps de la régence de Bathilde. Le petit oratoire de Saint-Georges fut remplacé par une église plus vaste dédiée à la sainte Croix et dont les deux autels latéraux étaient consacrés l'un à saint Georges, l'autre à saint Etienne (1); puis au commencement du neuvième siècle une basilique élevée à Thonneur de la Mère de Dieu par Tabbesse Gisèle, sœur de Charlemagne, devint l'église principale (2).

La restauration de Cbelles par la reine Bathilde modifia assez profondément l'œuvre de sainte Clotilde, comme le remarque un historien du monastère : « Celte haute idée que l'on doit se former de l'abbaïe de Chelles dans son premier siècle est peu de chose en comparaison de la célébrité que lui acquit sainte Bathilde par le nouveau monastère quelle y fit construire et la retraite qu'elle y choisit, qui la rendit digne d'une vénération universelle (3). » Car dans le temps même quelle réédiiiait les bâtiments, la reine se proposait de renouveler la communauté en la pénétrant de l'esprit nouveau qui soufllait de Luxeuil et viviliait linstitut monastique.

Pour gouverner Chelles, Bathilde obtint de Theudechilde, abbesse de Jouarre, Bertille, religieuse de haute vertu et d'expérience, mûrie dans les emplois de

(1) Mabillon, Annal. 0. S. B., lib. XIY. c. 54; t. I. p. 444.

(2) « ...in ecclesiam genitricis Dei quam domina Gisia a

fundamentis esstruserat. - (Transi, sanctic Balthil'dii, c. 8; Mabil., .4.4. SS. 0. S. B.; saec. IV% pars la, p. 431.) En 1226, sous Tabbesse Florence, un incendie détruisit l'abbaye qui fut rebâtie complètement. (Gallia christiana, t. VII, p. 564.) L'église gothique élevée sur les ruines de la basilique romane de l'abbesse Gisèle n'exiore plus; l'hôtel de ville actuel est construit sur l'emplacement du sanctuaire de l'église. De l'abbaye il ne reste qu'un pavillon, quelques bâtiments d'aucune importance et quelques vestiges du cloître: etiam periere ruinse.

^3) Dom E. Eacine, 0. S. B., Histoire de Vahbaie royale de X.-l). de Chelles; mauusc. de la Bibliothèque Mazarîne, n' 3380.

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