ORIGINE ET PREMIÈRES ANNÉES
lilulion la villa fût la chose d'un seul maître, elle avait parfois plusieurs copropriétaires. Une vente, une donation, un morcellement réel ou fictif entre plusieurs héritiers en occasionnaient le partage temporaire. Il n'était pas rare qu'un riche, pieux ou habile, donnât ou vendît à bon compte à une Église ou à un monastère une portion de ses terres, et pas toujours la meilleure, comme fit peut-être Erchinoald; car les plus anciens auteurs font de la propriété vendue au neveu de saint Wandrille, un lieu boisé, marécageux, jadis occupé par de pauvres gens dont les habitations ruinées jonchaient la vallée de leurs débris (1).
Le maire du Palais eut-il quelque résidence près de là? Bathilde, devenue reine, se rappela-t-elle les jours passés sur les rives de la Seine et les bords de la Fontenelle? Et ces lointains souvenirs inspirèrent-ils les libéralités qu'elle fit au monastère naissant? Autant de questions auxquelles l'histoire ne répond rien, sinon qu'Erchinoald fut propriétaire en ce même endroit et que Bathilde, esclave de son entourage immédiat, l'accompagnait dans ses diverses villas.
La jeune Saxonne vivait ainsi sous le toit même du maire du Palais, et « si honnêtement, si pieusement, dit son premier historien, qu'elle mérita l'admiration et l'affection de tous. Elle était bienveillante, sobre, prudente, avisée (2). »
Heureuses et fortes dispositions qui l'aidèrent à porter
(1) " Erat... locus... vepriutn asperitate ac spinarum densilate viretorumque inutilium ac paludum immensitate inaccessibiliB » (Gc»ta Ahhatum Fontanellcnaiuin, I, 6; Pertz, Script., t. Il, p. 273.) — " In t'udem loco vestigia, immo ruinas aedificiorum priscorum accolarum. " (Vita socunda sancti WandrcgiîsiJi, c. III, 14; Boll., t. V. Julii, p. 276. — Cf. 6'esto Ahhatum Font., I. 8; ihid., p. 2?4.
(2) « ...ita ut pia ejua ccnversatio et admirabilis complaceret tam principi quam et omnibus ejus ministris. Erat enim benigna, animo et moribua omnibus sobria prudensque et cauta... » (Vita sanctx Balthildis, c. 2; p. 483.)
14 CUAI'ITRE PREMIER
le poids de l'esclavage! Les passions trisles, Tenvle, Tambition, la jalousie et leur? suites la médisance, la discorde, la calomnie, la délation agitaient le monde servile, troublaient souvent l'harmonie et la paix de la villa. Bathilde échappa à ces misérables tendances; on ne la surprit jamais à desservir ses compagnons de servitude, à « tendre des embûches, ni à faire le moindre mal à personne (1). »
Une conduite si peu commune ne se soutint pas sans d'incessantes précautions : Bathilde veillait sur ses paroles et sur ses actions; « elle ne parlait pas légèrement ni avec présomption. Une sage réserve la guidait dans ses démarches (2). »
Tant de qualités avaient attiré les regards ; sa beauté les retint. Bathilde avait grandi : de l'indécise enveloppe de l'adolescente avait surgi, dans la grâce éthérée des lilles du nord, la vierge au teint blanc, aux cheveux blond et or (3).
c( Comme elle était de la race des Saxons, elle plaisait dès l'abord. Elle était svelte, belle, gracieuse (4). » Sa modestie imposait le respect. « Et parce qu'elle était ainsi, ajoute le vieil écrivain, avec une pointe de malice justifiée par les événements, elle fut agréable au prince, son maître, qui en fit son échanson (o). »
Bathilde entrait par là dans l'intimité de la famille
(1) « ...nulli machinans malum. » {Vita sanctœ Balthildis, c. 2;
(2) Non levis in eloquio, non praesumptuosa in verbo, sed in cunctis actibus suis honestissima. » (Ihid.)
(3) L'abbaye de Saint-WandriUe conserve dans le trésor de ses reliques des cheveux de sainte Bathilde.
(4) « Et cuni esset ex arenere Saxonum, forma corporis grata ac subtilissima et aspectu décora, vultu hilaris et incessu gravis. » (Vita ganctœ Balthildis, c. 2, p. 483.)
(5) « Et cum talis esset, fuit omnino grata principi et invenit gratiam in oculis ejus. Qui eam instituit, ut sibi in cubiculo pocula porrigeret et ut pincerna honestissima sepius prsesens astaret in ministerio ejus. » (Iliid.)
ORICINE ET l'REMlÈRES ANNÉES 15
d"Erchinoald. Encore que tous les esclaves du « dominicum » vécussent sous l'œil du maître ou de son intendant, tous ne l'approchaient pas également. Les bouviers, les porchers, les bergers, les forgerons, les charpentiers, les charrons, les boulangers, les femmes même, qui travaillaient dans le gynécée, n'avaient avec le maître que de rares relations. Il en allait autrement de ceux qui le servaient à table, qui veillaient sur ses enfants ou qai avaient soin de ses appartements souvent nombreux et spacieux (1).
Bathilde n'est plus confondue parmi les jeunes esclaves. Elle sort de l'incognito de la servitude : un regard du maître l'a distinguée. Sa fortune commence.
(1) Les codes barbares mentionnent diverses sortes d'esclaves domestiques ou artisans. « Si quis majorem, infestorem, Bcantionem, mariscalcnm, stratorem, fabrum ferrarium, aurificem sive carpentarium, vinitorem, vel porcarium, vel ministerialem furaverit.. majorissam, ancillam ministerialem.. " {Lex Salica, tit. XI, 6, ?; Bouquet, t. IV, p. 131. — Cf. Lex Biirç/undionum, t. X; ihid., p. 260. — Lex Alamanorum, LXXIX; Baluze, Capitularia Regum Francoruni, t. I. p. 79). Le gynécée de l'époque mérovingienne est signalé par Grégoire de Tours : « ... qui iu geuitio erant positae... " (Hiftorix Francorum, lib. IX, c. 38; Mon. Germ. Hist., Arndt et Krusch, t. I, p. 393.)
« Propurator praepositus gynaccio, tabularius, etc (Cod. Thcod., IX, 27, 7; édition de Leipzig, t. III, p. 239; ihid., X, 20, 7, p. 537.)
SAINTE BATIIILDE, ÉCIIANSON D ERCIII.NOALD
La maison mérovingienne. — Les fondions de PalhilJe. — Luxe des riches Francs et Ga!lo-Romains. — Les vertus de Batiiilde. — Mort de la femme d'Ercliinoald. — Le maire du Palais veut épouser Bathilde qui se dérobe à ses recherches pour rester vierge. — Clovis 11, roi de Neustrie et de Bourgogne, choisit Batiiilde pour épouse.
La nouvelle fonction de Bathilde lui ouvrait les appartements réservés à la famille du maire du Palais. Dans les vastes maisons seigneuriales des villas mérovingiennes où l'inspiration romaine s'était le mieux conservée, ces appartements étaient disposés autour de l'atrium et du péristyle. Il serait inutile pour suivre les pas de Bathilde de rechercher parmi tant de demeures un plan unique. Même dans celles où la- « sala » germanique n'est pas venue briser l'harmonie de la vieille maison patricienne, la distribution des pièces est très variée.
Carré ou rectangulaire, avec un bassin au milieu, l'atrium de la maison mérovingienne est tantôt couvert
SAINTE RAiniLDE, ECUANSON D ERCIIINOALD 1/
tantôt découvert et planté d'arbres ou semé de fleurs (1). La porte d'entrée y donne accès; en face est le cabinet de travail, le « tablinum », oii sont les archives de la famille et les livres de compte. Sur les côtés, aussi bien que sur le pourtour du péristyle, s'alignent les chambres à coucher, les salons, la salle à manger, d'autres pièces encore. La volonté du maître, la nécessité du lieu en modifient l'ordre. Ici, le gynécée est près de l'atrium et de la porte d'entrée ; ailleurs, et selon l'usage ancien, il est rejeté à l'arrière-plan et confine au jardin privé de la maîtresse de maison (2). Autant faut-il en dire de la salle à manger. Dans les plus luxueuses demeures, la série des appartements est double, pour l'été et pour l'hiver (8).
La maison, qui n'a qu'un étage, où sont les chambres des esclaves et des greniers, est chauffée. L'hypocauste, ancêtre du calorifère, y disperse sa chaleur sous les dalles et le long des murs, et quelques pièces sont pourvues de cheminées assez incommodes (4), Telle la salle à manger, le « triclinium », où Bathilde accomplit la partie la plus importante de ses fonctions. Elle y dirige le service, commande aux autres esclaves, offre les vins. Son emploi n'est pas une sinécure, car Erchi-
(1) « Sub tina arbore atrii... » (Gregror. Tur., De Gloria confessaram, c. V; Mon. Germ. Eist., Arndt et Krusch, t. I, p. 752.)
(2) Sidoine Apollinaire en signale uu situé près de l'appartement de la maîtresse do maison et de l'entrée : « Hinc cgressis frons triclinii matronalis ofFcrtur; cui continuatur vicinante tcxtrino cella
penuaria {Kpi^toJurinn, lib. II, 2; Migne, F. L., t. LVIII, col.
476.) 1(0 « textrjnum " est le lieu oii l'on tisse ; dans l'espèce, le gynceée.
(3) « A eryptoporticu in liiemale triclinium veuitur... » (Sidon. ApoU., ihiil., col. 447.)
(4) •' Quod arcuatili camino saepe ignis auimatus pulla fuligine infecit. » (Sidon. Apoll., ihid., col. 477. — Cf. Fortunat., Vita sanctse Radcgu.ndi.<, c. V; Mon. Germ. Hist., Auctor Antiq., t. IV, pars lia, p. 40. — Greg. Tar., De Gloria confess., c. III, M. G. H. Arndt et Krnsch, t. I, p. 750.) Poui- l'hypocauste voir plus bas le chapitre
xir.
18 CUAPITRE II
noald, chef du gouvernement, donne de grands repas où sont invités les premiers de l'État, Francs et Gallo- Romains.
La coutume de manger étendus sur des lits inclinés, conservée dans les provinces méridionales, n'a pas prévalu parmi les Francs du nord (1). Ils mangent assis (2). Sur la table recouverte de nappes brodées (3), des bouquets de roses et de lis mêlent l'éclat de leurs couleurs aux reflets des plats et des couverts d'or et d'argent (4). Le nom du maître, quelquefois une devise, est gravé sur la vaisselle (5j. Des lampes d'argile ou de bronze suspendues au plafond, des cierges posés dans des candélabres éclairent la salle du festin (6).
La tempérance n'est pas la vertu favorite des Francs ; ils aiment la bonne chère. Sur la table des riches, comme Erchinoald, les huîtres, les poissons recherchés avoisi-
(1) « Erat autem in eonvivic recumbens. » (Greg. Tur., Vitx Patram, c. VIIT, 3; M. G. H., Atndt et Krusch, p. 694.)
(2) <> Ad couvivium.. diun pariter eederemus. . » (Greg. Tur., Uiitoriie Francorum, lib. Y, c. 14; ibid., p. 203. — Cf. Greg. Tnr., In Gloria Martyrum, c. LXXXI; Migne, P. L., t. LXXI, col. 776.)
(3) « Extat mensa nivela velata mantilibus, opère plumarlo ornata. » (Greg. Tur., De Gloria Martyrum, c. XCVI; M. G. H., Arndt et Kriisch, p. 553.)
(4) •< Vix tôt campus habet quot modo mensa rosas... » (Fortunat., Carmina, I. XI, 11 : 3/. G. H. Auctor, Antiquis., t. IV, p. 262) ;
(5) Un grand nombre de ces pièces sont conservées dans les musées. Les témoignages bistoriciues ne manquent pas non plus. SignalonB entre autres: « Discus argenti. » {Vita ?ancti Arnulfi, c. 14; Mabillon, AA. SS. 0. S. B., ssec. Il, p. 143); « argentea gavata. » vFortunat., Carmina, 1. XI, 10. .1/. G. H., Auct. Ant., t. IV, p. 262); « aurata missoria, argentea vasa » (Fortunat., Vita sancti Germani, c. 13; ihid., t. IV, pars lia, p. 14); « missurium magnum quod ex auro gemmisque fabricaverat. » (Greg. Tur., Hist. Franc, lib. VI, 2, ihid.. p. 245) ; « urceos argentoos. » (Greg. Tur., De Gloria Martyrum, c. 38; ihid., p. 512.)
(6) On se servait de lampes et de cierges dans les maisons particulières comme dans les églises. Une mèche de papyrus ou de quelque autre matière combustible brûlait dans l'huile de la lampe. L'usage des torches et des chandelles de suif était commun. « Ad Icctum cicindilis... in quo nec papyrus addita, nec gutta olei stillantis adjecta... permausit in luco praeclara. » 'Greg. Turon. Vitœ Patrum, VIII, 8; ihid., p. 698): prœlucentibus coram eo lychnis et cereis. » (Greg. T'^ton., Hist. Fran., lib. VIII, 5; ihid., p. 329.)
SAINTE BATUILDE, ÉCHANSON D'eRGHINOALD 19
nent le gibier rare et les pièces de choix (1). Les vins de la Moselle, de Màcon, du Midi, de l'Italie ou de l'Espagne remplisseut les cornes artistement montées sur métal, les coupes d'or, d'argent ou de verre fin (2).
Le rôle de Bathilde ne finissait pas avec le banquet, car les Francs continuaient à boire, à vider à tour de rôle, selon l'antique usage germanique, la corne profonde remplie par les soins de l'échanson. Et de telles libations finissaient souvent dans l'ivresse et le meurtre (3).
Outre cette partie officielle et d'apparat de sa fonction la jeune esclave en remplissait une autre plus intime. Elle servait Erchinoald dans son appartement privé, emploi de confiance que les maîtres n'accordaient qu'à des esclaves éprouvés et fidèles. Aussi est-elle très souvent près de lui, plus élevée par là et plus honorée que tous les serviteurs du maire du Palais (4). Les chambres des riches Francs ou Gallo-Romains était très luxueuses;
(1) Ausone et Fortuuat signalent incidemment le luxe de table des Gallo-Romains. Nous pensons que les Gallo-Eomains des temps mérovingiens ressemblaient à leurs pères et qu'ils avaient pour la table, comme pour beaucoup d'autres choses, conservé les traditions anciennes. C'est d'ailleurs un fait social aisé à constater même aujourd'hui malgré les fantaisies et l'empire de la mode. Il nous permet d'attribuer à l'époque mérovingienne les usages de l'âge précédent signalés par Ausone et que Fortunat confirme d'ailleurs.
La neuvième épître d' Ausone : « Ostrea nobilium cœnis » fait l'éloge des huîtres de Bordeaux, de Marseille, de Narbonne, des rivages bretons et poitevins. (Epistola IX; Migiie, t. XIX, col. 920.) — Ailleurs Ausone indique le saumon et la truite: « Qui necdum ealmo, nec jam salar... » {Idyllium X; ihid., col. 889), le canard sauvage: « Anales maritas junximus. " (Eiiiatola lllu ; ihid., col. 916.)
Fortunat, entre autres morceaux fins, note la caille et le faisan: « coturnicis aut fasidis. — {Car mina, lib. X. 3; M. G. H.. Auct. Antiq., t. IV, p. 232. — Cf . Greg. Tur.,lib. III, 15; Arndt et Krusch, p. 123.)
(2) Pour l'usage de la corne, voir Du Cange au mot « Cornu "; sur le trafic des vins à l'époque mérovingienne, voir Grégoire do Tours: Hist. Franc; lib. VII, 46, p. 322.
(3) Greg. Turon., Eigt. Franc, lib. X, c. 27; p. 439.
(4) Voir le premier chapitre. Cf. Vita sanctx Baltliildis, c. 2, 0. 464.
20 CQ A PITRE II
comme l'atrium et le triclinium, elle étaient ornées de tentures et de tapis. Des meubles, souvent habilement travaillés, les garnissaient (1;. Les fils des rudes conquérants de la Gaule ne dédaignaient pas les lits de plume, et d'ailleurs ils mettaient delà coquetterie, peut-on dire, à se plier aux usages de la vie romaine : les bains, les parfums, tous les soins de la toilette leur étaient familiers (2).
Et ce luxe n'était pas réservé aux maîtres, aux riches. De degré en degré il descendait jusqu'aux esclaves; les plus élevés d'entre eux, comme Bathilde, menaient une vie plus heureuse que beaucoup d'hommes libres et gratifiée, à coup sûr, d'un plus grand nombre de satisfactions et de commodités.
« L'élévation de Bathilde à un emploi qui l'égalait aux premiers officiers de la maison d'Erchinoald ne Tenorgueillit pas, parce qu'elle avait fait de l'humilité le principe de sa conduite. Aimable et gracieuse avec toutes ses compagnes de servitude, elle leur obéissait volontiers. Elle servait les plus âgées avec une déférence marquée, nettoyait leurs chaussures, portait l'eau dans leurs chambres et réparait leurs vêtements. Sans contrainte et d'un cœur joyeux, elle se faisait la servante de toutes (3). »
(1) LeB anteurB contemporainB signalent les coffres à vêteme^ita, les tables, des sièges variés: arca, arceolla, tabula, tripetia, scabella, subsellia, formulae, etc.
(2) « Qui dudum dormire in pluma... nesciebat. » {Vita sancti Clodoaldi, c. 7; Mabillon, AA. SS. O. S. B., saec. 1°. p. 128.)
Les textes sont nombreux qui attestent l'usage des bains, des savons de toilette, des parfums parmi les Francs comme chez les Gallo-Romains. <■ Adhibui, fateor, sœpius balneas... » (Greg. Tur., De Virtutihus sancti Martini, lib. IV, c. 1; Arndt et Krusch, p. 649.) — « Conruens in balnco. » (Fortunat., Vita sancti Germani, c. 60; M. G. H., A\ict. Antiquis., t. IV, pars lia, p. 23.) — « ...balneo parato ipsa (Radegundis) succincta de savano capita lavans... « (Fortunat., Vita sanctse Radegundis, c. 17; ibid; p. 42.) « Inunctus in balneo nescio quibus ungentes... » {Fredeg. Chronic, lib. IV, c. 49; Mon. Germ. Hist., Script., t. II, p. 145.)
(3) <i De cujus dignitatis gratia nuUam habuit extollentiam, aed potius in huœilitate fundata. omnibus erat suis consodalibus oboediens atqoe amabilis, honore congrue ministrans senioribus,
SAINTE BATHILDE, ÉCUANSON d'eRCUINOALD 21
Ainsi, dès ce temps, Bathilde se montrait au-desBus des surprises de la fortune. Simple esclave, elle avait vécu, sans reproche, sans faiblesse; devenue échanson du premier personnage du Palais, elle n'oublie pas l'humble condition d'où elle a été tirée et témoigne par ses actes que la faveur ne l'éblouit ni ne l'abuse. Plus tard, reine et régente, elle se révélera chef d'État intelligent : elle aura des vues personnelles sur les affaires publiques, sur les besoins de la royauté etdu peuple; elle les poursuivra énergiquement, mais, comme Brunehaut, elle tentera vainement d'abolir la désastreuse coutume des partages de royaumes et de maintenir sur une seule tête la couronne de l'empire franc. Puis, lorsque l'appel de Dieu et les événements la conduiront au cloître de Chelles, ce sera pour mettre le sceau à sa perfection et faire éclater aux regards qu'elle fut la vraie femme forte, une sainte.
Les compagnes de Bathilde avaient été agréablement surprises de la voir dans sa nouvelle dignité aussi bonne et avenante que par le passé. « Elles ne lui épargnèrent ni leur admiration, ni leur affection (1). » L'avenir prouva qu'elle méritait l'une et l'autre.
A cette époque, entre 648 et 650, mourut la femme du maire du Palais. L'histoire ne dit pas son nom, ni si elle eut des enfants. Peut-être fut-elle la mère de Leudesius, lils d'Erchinoald, que mentionne un diplôme de Clolaire III (2).
A peine la puissante matrone fût-elle enfermée dans le
ita ut de earum pedibus calciamenta detrahcret et ipsa tergeret ac dilueret, aquam quoque ad lavandum afferet et vestimenta earum featinanter pararet. Et hoc absque murmurio bono et pio aîiimo exercehat eia ministerium » {Vita sanctse Balthildis, c. 2, p. 484.)
(1) "Ex qua ejue nobili conversatione maxima ci inter socias laus atque amor adcrevit... » (Ibidem, c. 3, p. 484.)
(2) Jugement de Olotaire III; Pardessus, Bivlomata, t. II, p. 111-
sarcophage de pierre, à peine les pleureuses à gages eurentelles cessé leurs plaintes et leurs sanglots, qu'Erchinoald décida de la remplacer. Il ne chercha pas longtemps. « Bathilde avait une telle réputation, dit son historien, elle avait si bien plu à son maître qu'à la mort de sa femme celui-ci choisit pour épouse cette très digne vierge (1). »
L'amour d'Erchinoald n'avait pas échappé à la clairvoyante Bathilde. Peut-être même l'avait-elle vu croître depuis son élévation à la dignité d'échanson. Sa résolution était prise, ses précautions aussi : jamais elle ne serait la femme du maire du Palais. « Quand elle fut certaine des intentions de son maître, ajoute le vieux narrateur, elle se cacha et ne parut même pas pour le servir. Puis, lorsqu'il lui envoya l'ordre de se rendre dans sa chambre, nul ne la trouva; elle s'était tapie sous de vieux vêtements et des chiflons dans un coin reculé de la vaste demeure (2). »
Une retraite aussi secrète et plus commode permit, sans doute, à la jeune esclave d'attendre qu'Erchinoald eût pris une autre femme. Bathilde avait suivi le parti le plus sage en se cachant dans la maison même de son maître. Rien ne lui eût servi de s'enfuir, elle eût été, selon la rigueur des lois, ramenée de force (3). Personne, ni dans les domaines du puissant personnage, ni au dehors, n'eût osé lui donner un abri.
(1) « Et in tantum felicem famam promeruit, ut, matrona suprascripti principia Ercliinoaldi defuncta, ei complacuisset, ut denuo sibi Balthildem honestissimam virginem in thorum matronalem Bibi sociaret. » {Vita sanctce Balthildis, c. 3, p. 484.)
(2) « Quam rem ipsa comperta latenter se et studiose ab ejus substraxit aspectu. Et cum jam vocaretur ad principis cubiculum, secreto se ipsa abscondit in angulo, superjectis sibi vilibus panniculis, ita ut nemo illic aliquem- latere putasset. » (Ihid., p. 484.)
(3) « Servum fugitivum sui furtum facere et ideo non haberû locum, nec usucapionem nec longi temporis praescriptionem manifestum est, ne fuga servorum dominis suis ex quacumque causa fiât damnosa. » (Cod., lib. VI, t. I, 1; p. 237. — Cf. artic. eeq.)
SAINTE BATIIILDE, ÉCUANSON d'eRCUINOALD 23
La conduite de Bathilde étonna. Il était à peu près inouï qu'une esclave repoussât l'honneur d'épouser son maître : refuser d'être la femme du premier des grands de Neustrie, du maire du Palais, parut une folie. Rien n'autorise à penser que la proposition d'Erchinoald fût autre, qu'il voulût faire d'elle la compagne d'impudiques plaisirs. L'historien marque expressément que le maire du Palais invitait Bathilde à remplacer la « matrone » défunte (1).
Certes, le temps de la réflexion manquait à la gravité de la demande. Mais un refus semblait si improbable, l'honneur offert était si grand, et aussi la coutume des maîtres qui contractaient de telles alliances de les régler de la sorte, si générale, qu'aux yeux des témoins une telle précipitation n'avait rien de choquant.
On sait que le sacrement de mariage consiste essentiellement dans le consentement mutuel des époux, ministres eux-mêmes du sacrement qu'ils reçoivent, et que l'Église, depuis plusieurs siècles^ entoure de précautions ce contrat pour en assurer |le respect (2). Ces mesures de prudence n'existaient pas encore; ainsi, sans autre formalité, sans aucun apparat extérieur, Erchinoald et Bathilde auraient pu se lier indissolublement. D'ailleurs à ces unions conclues si rapidement il était facile de donner une certaine solennité. Les témoins ne manquaient pas : bien plus, un prêtre
(1) Cf. supra, Vita S. Balthildis, c. 3, p. 484.
(2) En quelques mots, saint Thomas d'Aquin résume l'enseignomeiit de l'Eglise : « Verba, quibus consensus exprimitur matrimoniaiis, sunt forma hujus sacramenti, non autem benedictio sacerdotis, qu8B est quoddam sacramentale. " (Cf. supplem. Sœ part. Summx theolooicx, quaest. XLII, a. I.)
Sans toucher à cette doctrine immuable, le concile de Trente a vxigé, sous peine de nullité, la présence du curé d'une des parties ou d'un prêtre délégué par lui et de deux ou trois témoins. (Cf. sossio XXIV. c. I.)
:24 ClIAI'lTHE 11
désigné par l'évêque ou rarcliiprétre du bourg voisin, desservait ordinairement l'oratoire de la villa (1).
Encore que de telles alliances fussentindissolubles, elles étaient souvent fragiles, car les maîtres n'avaient pas toujours pourleurs esclaves élevées à la dignité d'épouses le respect nécessaire. Cette crainte, la perspective d'un veuvage que justifiait l'âge d'Erchinoald traversèrent, peut-être, l'esprit deBathilde; cependant une raison plus haute l'inspirait : « La jeune vierge prudente et bien avisée voulait fuir les vains honneurs des noces humaines et mériter par là d'être unie au spirituel et céleste époux, et, ajoute le pieux historien, il paraît bien qu'elle fût dirigée en celte affaire par la divine Providence, car Erchinoald ne put la découvrir et se choisit une autre femme (2). » Elle s'appelait Leutsinde i3).
Bathilde avait atteint son but, croyait-elle. Désormais elle n'aurait d'autre époux que Jésus-Christ. Qui donc penserait à elle et qui accepterait-elle après avoir refusé le tout-puissant maire du Palais? Quand le mariage
(1) L'archiprêtre est le curé d'un bourg: « vicus » ou « castrum «. Il est à la tête d'un clergé nombreux composé de prêtres, de diacres, de sous-diacres et de ministres inférieurs. Quand un propriétaire demandait un prêtre ou nn diacre pour le service religieux de sa villa, révêque le désignait et le prenait d'ordinaire dans le clergé du voisinage. Les conciles d'alors se sont plusieurs fois occupés de ces oratoires et des clercs qui les desservaient. (Cf. Ccnc. Aurelian [an 611], c. 17, Maassen, Concilia .£ri ilerovingici, p. 6. — Conc. Aurel. [an 541], c. 26, ibid., p. 93; conc. Cabillon. [an 639-654] c. 14; ibid., p. 211.) — L'oratoire de la villa a succédé au petit temple des dieux domestiques ou préférés. Il était parfois dans la maison du maître, le plus souvent au dehors et à la portée des tenanciers. L'oratoire a survécu à la villa et s'est perpétué dans l'église de la plupart de nos villages.
(2) " Ipsa vero ut prudens et astuta virgo jam tune homores vanos fugiens et humilitatem diligens, temptabat, ut poterat, humanum devitare thorum. ut merevetur ad spiritalem cœlestemque pervenire sponsum. Sed et illud procul dubio divina peragebatur providentia. ut ipse princeps ipsam tune quaesitam minime iuveniret et tune sibi ad conjugium aliam sociarct. » Tita sanctœ Balthildis, c. 3, p. 484. 485.)
(3) « Conjux Erchenaldi nomine Leuts'nda... » IMiracula sancti Fursei, c. 17; Mabillon, AA. SS. 0. S. B.; sœc. 11% p. 300. — Cf. Lecointe, Annal. Francorum, t. III, an. 648, n° 34.)
SAINTE BATHILDE, ÉCUANSON d'eRCUINOALD 25
d'Erchinoald fut public, Bathilde sortit de sa cachette. Il ne semble pas que son maître lui ait tenu rigueur, ni qu'il l'ait déposée de son olfice d'échanson.
Les secondes noces d'Erchinoald, la conduite énigmalique de Bathilde ne passèrent pas inaperçues. Elles avaient ému la villa; sous l'humble toit des tenanciers on s'entretenait de cette esclave étrangère que les honneurs ne séduisaient pas; qui fuyait le titre de matrone, d'épouse du premier des Francs. Les grands qui fréquentaient chez le maire du Palais et s'asseyaient à sa table avaient déjà remarqué la belle et modeste jeune fille préposée au service des repas. Aussi bien que les rudes travailleurs de la glèbe ou les compagnes d'esclavage de Bathilde, les commensaux d'Erchinoald scrutaient les motifs de son refus.
Le bruit de ces événements répandu parmi les « Palatins », fonctionnaires aux ordres du maire et compagnons du roi, attira vraisemblablement sur Bathilde l'attention de Clovis II, tout adonné alors à de précoces débauches. L'effet fut tel, qu'il voulut l'épouser. « Et il arriva ainsi par la volonté de Dieu, dit son panégyriste, que la vierge Bathilde, qui avaitpu éviter un mariage princier, accepta Clovis, fils du roi Dagobert, et mérita par son humilité une gloire plus grande (1). »
Comment des mains d'Erchinoald passa-t-elle sous la puissance de Clovis II, et à quel titre d'abord? Bathilde, esclave, était la chose, le bien de son maître; nul, fût-ce le roi, n'avait le droit de la lui enlever. Avant de monter sur le Irùne, eut-elle à subir Thumilialion d'une nouvelle
(1) « Et tune ita demum Balthildis puella inventa est nutu vero Dei, ut, qui principis nuptias devitaverat, poBtea Chlodoveum, Dagoberti quondara régis filium, in conjugium accipertt, et merito humilitatis ad altiorem gradum eam attoUeret. » (Vita sanctse Balthildis. c. 3; p. 485.)
vente et d'un second esclavage, ou bien le maire du Palais, en courtisan prudent, Toffrit-il gracieusement à son roi, affranchie et libre? Les chroniqueurs et les hagiographes du temps n'en disent rien; force nous est donc de les suivre dans la demeure royale sans connaître la voie par où ils nous y mènent.
SAINTE BATniLDE A LA COUR
CloTis 11 et Sigebert III. — Royaumes d'Austrasie et de Neustrie et Bourgogne . — Les possessions méridionales des deux royaumes. — Clovis II commence en Neustrie la série des rois « fainéants ». — Mariage du Roi et deBathilde. — Le Palais et le gouvernement mérovingiens. — Influence deBathilde. — Le maire du Palais. — Les grands. — Les fonctionnaires. — Les « nourris »; leurs études. — Les écoles. — Les Evéques au Palais. — Le luxe de la cour. — L'oratoire et le Clergé du Palais. — Les plaisirs de Clovis II.
Clovis II, né en 632, avait dix-sept ou dix-huit ans, et régnait depuis environ douze ans quand il choisitBalhilde pour épouse. Le 18 janvier 639, à la mort de son père, le roi Dagobert, il était entré en possession des royaumes unis de Neustrie et de Bourgogne. Déjà son frère aîné, Sigebert III, fils d'une concubine royale, Ragnetrude, était roi d'Austrasie. Celui-ci n'avait pas trois ans quand, en 634, il commença son règne. Dagobert, redoutant la révolte des turbulents Austrasiens qui supportaient mal l'union à la Neustrie, leur avait donné ce roi au maillot; puis auprès de son berceau il avait placé pour gardiens
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et tuteurs Cunibert, évêque de Cologne, et Anségise, fils de saint Ârnulf (1).
Trois ans après la mort de Dagobert, au mois de septembre 642, mourait à son tour la reine Nanthilde, mère de ClovisII (2). Adixans, le jeune roi était orphelin. Mais deux hommes gouvernaient l'Elat : en IS'eustrie, Erchinoald, maire du Palais dès Tan 641 ; en Bourgogne, un Franc, Flaochat, élevé l'année suivante à la même dignité par Xanthilde, à la demande des Évêques et des Grands de Bourgogne (3).
Les deux royaumes couvraient un immense territoire : la France presque entière, la Suisse, la Belgique, la Hollande cisrhénane et une grande partie de rAUemagne, du Rhin à l'Elbe.
L'Austrasie, assise sur les deux rives du Rhin, s'étendait à l'est jusqu'aux limites orientales de la Thuringe et s'adossait aux domaines des Lombards. La Saxe et la Frise la bornaient au nord; à l'ouest et au midi la Neuslrie et la Bourgogne. Les limites entre les royaumes francs avaient toujours été incertaines, sans cesse remaniées au hasard des partages et des guerres civiles. Dès la naissance de Clovis II, Dagobert établit d'avance les lots de ses deux fils et fit jurer aux grands, aux évêques et aux leudes d'Austrasie d'observer ses volontés (4).
(1) « ...Sieybertum, filium snum, in Auster regem sublimavit (Dagobertus) sedemque ei Mettis civitatem habere permisit. Chunibertum Coloniae urbis pontevecem et Adalgyselum ducem palacium et regnum gobernandum, instituit » {Chronic. Fredeg., lib. IV, c. 75; Mon Ger. Eist., Script. Ber. Merov., t. II, p. 158.
(2) « Eo anno Nantildis regina moretur » [Chronic. Fredeg., c. 17. c. 90; ibid., p. 166.)
(3) Post discessum Aegane Erchinoaldus major domus... efificitur. » iChr. Fred., 1. IV, c. 84, ihid., p. 163.) « ... Flacoatum génère Franco majorem domus in regnum Burgundiae... » (Ihid., c. 89; ibid., p. 165.)
(4 ) V Cumque anno duodecemo regui Dagoberti eidem filius nomen Chlodoveos de Nantbilde regina natus fuisset, consilio Neustrasiorum eorumque admonicione per pactiones vincolum cum Sigybertum, filium euum, firmasse dinuscetur, et Austrasiorum
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Il rendit à la Neustrie le duché de Dentelin qui comprenait les cités de Boulogne, de Thérouanne, d'Arras, de Noyon, de Cambrai et de Tournai (l). En compensation, TAustrasie recouvra ses possessions de Provence et d'Aquitaine, c'est-à-dire les cités d'Aix, d'Avignon, de Fréjus, de Tours, de Poitiers, l'Auvergne, le Velay, le Quercy, le Gévaudan, le Rouergue et l'Albigeois (2).
Le reste des provinces méridionales releva des royaumes unis de Neustrie et de Bourgogne qui renfermaient dans leurs frontières la plus grande partie de la France et de la Belgique actuelles et la moitié de la Suisse. Deux contrées seulement n'appartenaient pas aux Princes mérovingiens : la Bretagne et la Septimanie. La première reconnaissait la suprématie des Francs, mais, en fait, gardait son indépendance; la seconde demeurait aux mains des Wisigoths d'Espagne (3).
Le souci de l'égalité explique l'étrangeté d'un système qui partage comme à plaisir les provinces méridionales : les deux rois doivent avoir même puissance. Les registres et les statistiques hérités de l'administration romaine
omnes primati, pontevecis citirique leudis Sigyberti manus eorum ponentes insuper, sacramentis firmaverunt, ut Neptreco et Burgundia soledato ordine ad regnum Chlodovise post Dagoberti discessum aspecerit; Aostcr vero idemque ordine soledato, eo quod et de populo et de spacium terrœ esset quoaequans, ad regnum Sigyberti idemque in integretate deberit aspecere; et quicquid ad regnum Aostrasiorum jam olem pertenerat, hoc Sigybertus rex suae dicione rigendum reciperet et perpetuo dominandum haberit, excepto docato Dentilini, quod ab Austrasius iniquiter abtultua fnerat, iterum ad Neustrasius subiungeretur et Ohlodoveo regimene aubgiceretur. » {ITjid., c. 76; ihid. p. 159.)
(1) Of. Longnon, Géographie de la Gaule au sixième siècle, p. 145.
(2) Le chroniqueur (Chronic. Frcdcg.) dans le passage cité plus haut en note, dit: « et quicquid ad regnum Austrasiorum jam olim pertinuerat. » Ces anciennes possessions avaient été énumérées en grande partie dans le traité d'Andelot conclu en 587 entre Ohildebert II, roi d'Austrasie et Gontran I", roi de Bourgogne. (Of. Grég. de Tours, Hist. Franc, 1. IX, c. 20, p. 374.)
(3) La Septimanie se confond à peu près avec les départeni<;nts des Pyrénées-Orientales, de l'Aude, de niera ult et l'arronllssement de Nîmes.
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permirent à Dagobert d'égaliser les lots tant pour rétendue et la richesse des territoires que pour le nombre des habitants (i). Et c'est là, la pure tradition mérovingienne : Aux royaumes proprement dits les francs ajoutaient, comme appoint, les pièces taillées dans la Provence et l'Aquitaine. D'ailleurs ces provinces, aux riches vignobles, aux villes prospères, aux ports recherchés des navigateurs, étaient depuis longtemps de véritables colonies exploitées par les princes francs.
Les dispositions prises par Dagobert furent fidèlement respectées. Aucune lutte fratricide, aucune guerre civile n'ensanglanta les royaumes mérovingiens pendant le règne simultané de Sigebert III et de Clovis II.
Le jeune prince qui apportait à Bathilde un royaume presque aussi grand que la France actuelle ne joue dans l'histoire de sa race qu'un rôle effacé. Il inaugure en Neustrie la série de souverains que l'histoire a qualifiés, sans grande justice, de rois fainéants. Leur vie si courte n'a pas laissé place à d'héroïques actions (â). Ces princes s'abandonnèrent dès l'adolescence aux plaisirs sensuels et s'épuisèrent en peu d'années.
Entourés de personnages puissants et de fonctionnaires, ils n'eurent dans l'administration de l'État qu'une très faible part. Les derniers Mérovingiens régnèrent sans jamais gouverner : leur pâle silhouette s'estompe à peine dans l'ombre grandissante des maires du Palais.
Le jugement de la postérité, comme celui des vieax
(1) Cf. Chron. Fredeg., c. 76; if. O. H., Script, lier. Mer., t. II, p. 159. Greg. de Tours mentionne fréquemment les registres publies des Etats mérovingiens. (Cf. Hist. Franc, lib. V, c. 28, p. 222; c. 34, p. 227; lib. IX. c. 30, p. 384, etc., etc.
(2) Aucun Mérovi'ngien n'a atteint soisant-e-dis ans. Le roi Gon tran mourut à soixante-huit ans; Clovis vécut quarante-cinq ans et dépasse de dix ans la moyenne de ses successeurs. Lea rois « fainéants >', un seul excepté, Thierry III, le dernier des fils de Bathilde, mort à trente-sept ans, vécurent moins de trente ans.