LE MILIEU LITTÉRAIRE
I. Le programme littéraire du Globe. — La polémique : lutte contre les classiques de la décadence, les « règles », la critique arriérée, les auteurs routiniers, les corps littéraires attardés, et cela dans tous les domaines, mais particulièrement au théâtre. — Part de Sainte-Beuve dans cette campagne.
II. La théorie: par la liberté à la vérité; l'étude de la nature, de l'histoire, des littératures étrangères, et la véritable originalité, en tous les genres, mais particulièrement au théâtre. — Confiance de Sainte-Beuve en cette doctrine.
III. Le Globe et le romantisme. Le Globe considéré comme organe du romantisme et taisant en eftet alliance avec un certain romantisme. Le Globe ennemi des excès (dénigrement des vrais classiques, engouement pour les étrangers, foi aveugle aux nouvelles doctrines). Le Globe sévère jusqu'à l'injustice pour la Muse française : raisons littéraires, mais surtout politiques et religieuses de ces jugements : le vrai romantisme ou l'éclectisme en littérature. — Sainte-Beuve imbu des mêmes idées et préventions.
« L'école romantique des poètes ne put jamais faire irruption au Globe et le gagner comme organe à elle; mais elle y avait des alliés et des intelligences. »
i Portraits Littéraires, i. 3iH.i
L'influence que le milieu du Globe a pu exercer sur Sainte-Beuve est plus importante en ce qui concerne la littérature, qu'elle ne Test en philosophie ou en politique. Les ambitions de Sainte-Beuve le portaient à s'attacher plus aux lettres pures qu'à la spéculation ou à l'action :
•et d'ailleurs, le Globe était avant tout — parce qu'il y était forcé — un organe littéraire. Le premier numéro du journal 1 s'en était expliqué, dans un programme significatif, qu'avait rédigé Dubois. La littérature, y est-il dit, vit et progresse en France depuis dix ans, et cependant la critique littéraire dépérit. C'est que les journaux politiques n'en font point, ou, s'ils en font, c'est dans un intérêt de parti, sans souci de l'art ni de la justice; et, quant aux journaux littéraires, ils n'ont aucun sérieux, aucune doctrine. D'ailleurs, les uns comme les autres publiés à Paris, ils ne s'occupent que des publications parisiennes. Chose plus grave encore, tous sont tombés entre les mains des libraires : « la critique est devenue une spéculation d'auteurs et un commerce de librairie ; chaque coterie a sa feuille ». A ces abus, il est temps de remédier. La France doit connaître les peuples étrangers; car, depuis la paix, les intérêts de toutes les nations, de plus en plus liées les unes aux autres, sont devenus communs : « Donner toutes les nouvelles étrangères, littéraires, industrielles ou morales, sans toutefois entrer dans des discussions trop profondes en ce qui regarde les sciences, voilà ce qui remplacera dans notre feuille, le compte rendu des théâtres et les esquisses parisiennes. » Et la France doit se connaître elle-même : la province est ignorée ; « cependant, que peut-il y avoir de plus utile comme de plus curieux que de révéler à chaque contrée sa force ou sa faiblesse, de l'exciter et la soutenir par le spectacle de ce qui se fait ailleurs? » Enfin, la France doit connaître sa littérature : « Examiner sérieusement et en conscience toutes les productions littéraires vraiment utiles et remarquables; s'occuper du théâtre, quand le théâtre produira quelque nouveauté originale ou grave ou légère, quand quelque acteur de talent paraîtra pour la première fois sur la scène ou s'essaiera dans un genre nouveau; mais laisser à l'oubli toutes ces pièces qui passent «t tous ces acteurs qui se succèdent sans aucun bénéfice pour l'art ; en un mot, constater les succès et en montrer les raisons, voilà notre but. »
Après cette exposition de notre plan, trop vague peut-être, mais que la généralité dans laquelle nous sommes obligés de nous renfermer ne nous permet pas de préciser davantage, continue le programme, il nous reste à parler de nos doctrines littéraires. Deux mots suffisent : liberté et respect du goût national. Ni nous n'applaudirons à ces écoles de germanisme et d'anglicisme qui menacent jusqu'à la langue de Racine et de Voltaire: ni nous ne nous soumettrons aux anathèmes académiques d'une école vieillie, qui n'oppose à l'audace qu'une admiration épuisée, invoque sans cesse les gloires du passé
1 16 septembre 1 824.
pour cacher la misère du présent, et ne conçoit que la timide observation de ce qu'ont fait les anciens maîtres, oubliant que les grands maîtres n'ont été ainsi appelés que parce qu'ils ont été créateurs. Le devoir de la critique, à juger du moins par ce qu'elle a été de tous les temps, n'est pas d'interdire mais de provoquer les essais, car ce sont les essais heureux qui lui donnent ses règles; mais elle ne fait jamais loi qu'après coup. Laissons donc tenter toutes les expériences, et ne craignons pas de devenir Anglais ni Germain. Il y a dans notre sol, dans notre organisation délicate et flexible, dans notre goût si juste et si vrai, assez de vertu pour nous maintenir ce que nous sommes.
Les divers écrivains qui composaient la rédaction du Globe, en littérature comme en philosophie ou en politique, avaient un assez grand nombre de doctrines ou de tendances communes. En négligeant les nuances, on peut dire qu'ils formaient une « école ». L'idée sur laquelle ils s'entendaient le plus complètement, c'était la nécessité de combattre cette « école vieillie » qui régnait alors. Dès son apparition, le journal commença nettement la campagne. On dirait que ses rédacteurs — voulant se faire la main, et désireux d'ailleurs de prouver que leurs principes ne concernaient point seulement la littérature au sens étroit du mot — n'ont pas été fâchés de les exposer d'abord à propos des arts. Thiers, dans la série d'articles qu'il consacra au Salon, mena vivement l'attaque. Il s'en prenait aux classiques de la peinture \ épris jusqu'à la superstition « du style », c'est-à-dire de la convention artistique comme les autres avaient le fétichisme des « règles », c'est-à-dire de la convention littéraire; et, pour que nul ne s'y méprît, c'est lui-même qui établit ce rapprochement. Dessin trop académique, composition symétrique à l'excès, pantomime déclamatoire, abus de la mythologie et des éternels sujets grecs ou romains, voilà ce qu'il reproche aux artistes; et il n'était point difficile, en transposant les termes, d'y voir une sortie contre la langue factice, l'ordonnance monotone, le ton uniformément soutenu et « noble », les sujets ressassés des œuvres et surtout du théâtre contemporains. Un second article n'était pas moins dur pour les académiques 2; et, dans un troisième 8, Thiers, abordant franchement la littérature, raillait les « petites conventions mesquines », qui ne sont point tirées de la nature des choses, et que la routine prétendait imposer aux lettres.
1 Y. Beaux-Arts, \. Exposition de 1824 (i5 septembre 18241.
2 Y. Beaux-Arts, 11 (26 septembre 1824) : « Ces tableaux, sous le rapport de la vérité, de l'originalité et du pathétique me font entièrement l'effet de discours de réception. »
3 Y. Beaux-Arts, m (28 septembre 1824.1.
Mais le Globe ne s'en tint pas là, et il porta vite la question sur son véritable terrain. Quelque temps après, E. D. commença une série d'articles sur Shakespeare *. Il ne dissimulait guère ses intentions agressives. Nous devons, disait-il. faire connaître vraiment Shakespeare, qui est défiguré par les exagérations de ses partisans mêmes, qui n'est pas compris de ses détracteurs, butés à Boileau. Cest ainsi qu'on pourra battre en brèche les principes et les admirations conventionnelles qu'on se transmet depuis deux siècles. La critique routinière et tenace « suit l'ornière de M. de La Harpe... et craint d'être obligée... de changer ses principes en préjugés. Il est dur d'être contraint à renouveler son sac d'anecdotes, à ne pouvoir plus peut-être sourire à la pâmoison de Chimène et au Tout beau! du vieil Horace ».
La convention, la routine, ce qu'elles introduisent inévitablement de factice et d'étroit dans les œuvres, voilà ce que le Globe poursuit avec acharnement. Les règles absolues où sont formulées ces conventions, répète-t-il à chaque instant, sont utiles aux critiques, car elle> facilitent leur tache devenue presque mécfriique : elles sont utiles aux imitateurs, à qui elles rendent plus aisé leur travail de copie et de plagiat, mats elles sont funestes aux esprits originaux. * Chaque >iècle considère les mêmes choses d'un point de vue qui lui est propre ; les notions populaires à chaque époque font la littérature des nations... : pas un homme de génie ne ressemble à un autre et ne Mjit la même route; les règles absolues sont bonnes pour les analyste* et les critiques, et comme principes d'étude, ainsi que les procédés du dessin hnéaire: mais ensuite la création est et doit demeurer libre, sous peine de mort pour les arts '. > ^Or. les règles tendent à ramener tous les points de vue à un seul, toutes les voies à une seule. Elles sont la formule même des rré;ugés. Aussi, quand de maladroits adversaires invoquent précisément ces préjugés contre les novateurs, quand Z. de> Débats s'élève contre * toute composition contraire au système suivi en France depuis Louis XIV ' ». le Globe raiiîe ou s'ir.iigne. Les classiques. s'écrie Duvergrer de Hauranne, te Jugent point par eux-mcr-es, mais
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par rapport à des idées consacrées. « Ce sont eux qui ont critiqué le C/rf, outragé Molière, soutenu Pradon contre Racine, et ils ne se servent aujourd'hui des noms illustres de Corneille, de Molière et de Racine que pour empêcher d'autres de faire ce que ces grands hommes ont fait... Tout ce qui ressemble aux productions françaises qui ont plus de vingt ans de date, voilà pour eux le classique '. »
Conventionnelles et étroites, les règles sont encore à rejeter par le fait seul qu'elles sont abstraites et réduites en formules. Ce sont des philosophes qui les ont inventées et elles ne sortent point spontanément de l'étude des modèles d'où l'on prétend les avoir tirées. C'est ainsi que Patin, le sage Patin lui-même, favorise les novateurs. Car il s'est fait Grec en se remettant directement en contact avec les grands maîtres de l'antiquité : il « s'abandonne naïvement à la contemplation » de la tragédie qu'il étudie; il « se place en esprit parmi les spectateurs athéniens avec leurs idées et leurs habitudes » ; et, grâce à cette étude personnelle, vivante, si l'on peut ainsi dire, il est tout naturellement arrivé à les juger comme le poète Aristophane, et non comme le philosophe Aristote 2.
Mais le Globe ne s'en prend pas seulement aux règles, aux critiques qui les appliquent, aux théoriciens qui les inventent. Il sent bien que, maintenue dans la région des principes, une pareille discussion n'aura qu'un effet restreint. Trop peu d'esprits sont capables de la suivre et de conclure avec indépendance, en connaissance de cause. 11 faut donc attaquer les règles, aussi et peut-être surtout, chez ceux qui les appliquent; ils seront comme les hilotes ivres de la littérature. Voilà pourquoi aucune occasion n'est perdue de railler les débris régnants du classicisme en décadence, « ces faiseurs actuels de vieille littérature », qui « font vivre leurs drames à la faveur d'une scène de Shakespeare, et l'outragent ensuite tout à leur aise :î ». Tous y passent, morts et vivants, Luce de
1 O. Du romantique, i 124 mars 182 5).
2 De la tragédie grecque, cours de M. Patin (9 avril i8a5» : « Aristote, en effet, a poussé si loin l'abstraction dans ses recherches sur la poétique du théâtre, que ce n'est pas plus un critique grec du temps d'Alexandre qu'un critique de tout autre temps et de toute autre nation ; il cherche l'absolu, ce rêve de tous les hommes qui veulent soumettre l'inconstante nature humaine à une fixité qu'elle réprouve, et il ne donne pas plus l'idée du théâtre de sa nation que ne pouvaient donner de la nôtre les quatre volumes de M. Lemercier, avec leurs vingt-quatre ou vingt-cinq règles, condition sine qua non de toute tragédie. »
3 E. D. Études sur Shakespeare (27 novembre 18241.
— So —
Lancival l et l'école de Ltelille -, Jouy :{ et ses amis Auger 4 et Viennet v Parceval (J et Baour-Lormian 7. Sainte-Beuve, dans ce concert — ou ce charivari — fait sa partie avec entrain ; il poursuit avec rudesse en Baour-Lormian ses torts politiques et ses défauts littéraires : c'est un commerçant qui vend des vers et non pas un poète; il est en dehors de la littérature et au-dessous de la critique 8.
Quelle que soit l'importance des individus, les corporations littéraires, les sociétés, les instituts en ont plus encore. Ce sont là en effet des Bastilles dont la chute ou la prise est le symptôme du triomphe définitif. Or, les corps se renouvellent avec lenteur; ils se recrutent -euxmêmes; ils ne s'adjoignent en général que des hommes déjà connus, par suite un peu âgés; ainsi, ils se maintiennent plus longtemps dans les vieilles habitudes. Le Globe les sentait hostiles : « Les sociétés littéraires et scientifiques luttent contre le romantisme, et deviennent inutiles u. » iMalgré ses beaux principes de décentralisation, et, en raison de la prépondérance qu'exerce Paris en matière littéraire, il laissa à peu près de côté les associations provinciales ; mais celles de Paris n'y perdirent rien. L'Athénée surtout était surveillé et, le cas échéant, rudement morigéné. Cette société littéraire était la seule qui fût imbue d'esprit libéral et de tendances philosophiques, la seule par conséquent, sur laquelle le Globe aurait pu compter, et il la voyait avec dépit se faire « une petite académie à la suite, une petite coterie d'arrière-garde du XVIII™ siècle dans le XIXmc 10 ».
A plus forte raison, la véritable Académie était-elle la victime des rédacteurs du Globe : ils la sentaient plus nettement et plus dangereu-
1 C. M. Œuvres de Luce de Lancival i 16 septembre. 5 octobre 1X261.
* (j. Le génie de l'homme par Chénedollé (5 août 1826».
* P. S. Petite lettre à un provincial «27 novembre 1824»; Bétisaire »2 juillet 1825.1. — Ci. plus tard, C. Cécile 110 mars 1827» ; P. Ds. Julien dans les Gaules 124 mars 1827».
4 Académie i3o novembre 1824).
"' Le Siège de Damas par \f. Viennet • 1 3 octobre 1H2D); Sigismond de Bourgogne n3 septembre 1825).
'• Philippe-Auguste par M. Parceval (4 et 2 5 lévrier 18261.
; Le classique et le romantique par \f. B. (5 novembre i*25' : Secondes Satires j^ (3i décembre 1825). etc.
f * Des poésies de circonstance et de M. Baour-Lormian 12 juin 1 Sa5 ». Non
recueilli.
" A. P. S'ormandie, u 17 mai i$25>.
10 H. Cours de M. Villemain, n i3o novembre 1824t. — Cf. Ouverture de l'Athénée 16 décembre 18241 : « Il faut qu'elle sache conserver sa gloire, et elle ne le peut qu'en s'associant plus que jamais à la marche des lettres et des sciences, de manière à satisfaire aux besoins de notre temps. >
sèment hostile. On peut se demander, écrivait l'un d'eux avec aigreur, ce que sera l'Académie française, « cette arche sainte, dépositaire de toutes les doctrines, de toutes les autorités du grand Siècle, lorsque, à force de s'obstiner à ne pas marcher avec tout le monde, elle sera restée quelque jour tout à fait en dehors de la littérature * ». A chacune des élections, des réceptions, à chacun des votes académiques, ce sont les mêmes plaintes. Auger a sottement, en pleine Académie, raillé les novateurs -. L'Académie est asservie par la censure et séduite par les pensions 3. Le duc de Montmorency est élu sans titres, c'est un « scandale » ; dans sa colère, le Globe va même jusqu'à menacer Chateaubriand : « il a voté en gentilhomme et en membre du Congrès de Vérone » ; qu'il « prenne garde 4 ! » Puis, c'est l'élection de Brifaut : il vaudrait bien mieux pour l'Académie « avoir fait quelque bon choix tout à fait selon Montrouge; d'humilité en humilité, elle en arriverait à cette douce et profonde obscurité que nous lui avons tant de fois souhaitée pour le bonheur des lettres, et des lettrés à pension 5 ». Puis, c'est le prix décerné aux Contes de Bouilly, alors que Dunoyer présentait son livre La liberté dans ses rapports avec l'industrie 6; etc.
De quelque forme littéraire qu'il s'agisse, le Globe exprime toujours la même haine pour les règles vieillies et les conventions surannées. Toutefois, il s'attache avec une ardeur plus particulière au genre dramatique ; c'est quand il parle des théâtres qu'il s'exprime le plus vivement. La raison en est bien simple. Le théâtre, avec le bruit qu'il fait, la rapide popularité qu'il assure, est, pour ainsi dire, surtout en France, la mesure du succès. Une doctrine littéraire, une école n'a pas triomphé vraiment tant qu'elle n'a pas conquis la scène; inversement, un éclatant succès sur les planches confirme ses progrès et fortifie ses positions. C'est
1 A. P. Normandie, u (7 mai i825). — Le Globe cite avec un évident plaisir la liste (d'ailleurs étrange) où Stendhal oppose les novateurs aux retardataires : Lamartine et Droz, Béranger et Campenon, de Barante et Lacretelle, Fiévée et Roger, Guizot et Michaud, Lamennais et Daguessau, Cousin et Villars, général Foy et de Lewis, Royer-Collard et de Montesquiou, Fauriel et de Cessac, Daunou et de Pastoret, Paul-Louis Courier et Auger, Benjamin Constant et Bigot de Préameneu, de Pradt et Frayssinous, Scribe et Soumet, Etienne et Lava (Racine et Shakespeare par A/, de Stendhal, 7 avril 1825).
2 Académie (3o novembre 1824).
8 Ib. 19 juillet i825).
4 Ib. |5 novembre 1825 et u février 1826). fi Ib. (20 avril et 20 juillet 18261.
0 Nouvelles littéraires (19 août 1826). Le Globe triomphe pourtant de la forte minorité qu'a obtenue son candidat.
pour cela, par exemple, que le romantisme fera plus tard tant d'efforts pour faire applaudir ses pièces et que Sainte-Beuve en personne désirera si passionnément voir réussir un drame romantique l. Ainsi s explique l'acharnement tout spécial que le Globe met à poursuivre les vieux auteurs dramatiques qui encombrent la place. Ses comptes-rendus sont en général très durs. La tragédie contemporaine à ses yeux n'est que « la combinaison réglée du faux et de l'ennuyeux ». la « copie méconnaissable » des modèles classiques *-. Ine timidité excessive, des scrupules puérils, des prudences absurdes enlèvent toute vérité aux pièces. C'est au point qu'aucun de ces classiques dégénérés n'oserait être aussi hardi, ni aussi familier que Racine : qu'on montre, dans une tragédie moderne, une scène aussi simple, aussi expressive que le trouble de Mathan, qui, ému des menaces de Joad, ne sait plus retrouver son chemin. Les jeunes poètes, « pour revenir au naturel et à la vérité, ont besoin avant tout d'y ramener leurs juges, ce qui est plus difficile 3 ». Le Globe raille donc ceux qui n'osent point « braver les vieilles lois de notre théâtre », et les exécute avec allégresse. Voici par exemple comment il résume la Jeanne d'Arc de Soumet : « l:ne fable tout à fait invraisemblable, des événements controuvés substitués avec audace à des faits avérés, des caractères qui ne représentent fidèlement aucun des personnages dont le nom leur est imposé, en un mot, la pauvreté de notre vieille scène transportée dans l'histoire moderne 4. »
1 Cf. P. Cont.y 111. 394, et d'ailleurs partout dans l'œuvre de Sainte-Beuve.
2 A. Mort du Maréchal de Biron »6 octobre 18241. 8 H. Cours de M. Yillemain (25 décembre 1824).
4 XXX. Jeanne d'Arc par Soumet 117 mars i825>. —Ces \ieilles lois. Duvergier de Hauranne lO) a trouvé un jour l'occasion de les attaquer toutes ensemble. Par un détour de bonne guerre, il l'a tait en s'aidant précisément d'un livre dirigé contre les innovations, par un de ceux-là mêmes qui en avaient donné le signal. Népomucène Remercier, l'auteur de Pinto et de la Panhypocrisiade, se posait volontiers en défenseur des saines doctrines; et il avait publié, en 1824, des Remarques sur les bonnes et les mauvaises innovations dramatiques, (-'est là que Duvergier est allé chercher les contradictions soit des doctrines entre elles, soit des doctrines avec les œuvres de l'auteur (28 mai 1825). Lemercier prétend que « la meilleure source des nouveautés sur la scène française est encore l'imitation des théâtres anciens »; — mais il reconnaît que les grands auteurs français ont su ajouter des genres inconnus aux genres anciens et il se vante lui-même d'avoir créé la comédie historique. 11 exige le maintien des « méthodes adoptées par le génie >: — mais il admet qu'on doit traiter des sujets nationaux, incompatibles avec les règles et la distinction des genres : il parle « d'embellir le gothique même à la manière de l'antique ». 11 veut qu'on respecte la fameuse loi des unités. — mais il se vante de l'avoir négligée dans son Christophe Colomb, car le sujet l'exigeait, et c'était * non point une violation, mais une extension des ressorts de l'art ». Il n'accepte point le mélange des genres: — mais il veut qu'on
Ainsi, dans tous les domaines de la littérature, mais plus spécialement en ce qui regarde le théâtre, les rédacteurs du Globe avaient le sentiment qu'une révolution, ou tout au moins des changements profonds
reproduise avec fidélité le caractère de toutes les époques, même du moyen âge, où sont tellement mêlés le sublime et le grotesque. Il proteste contre les pièces en prose; — mais c'est lui qui a écrit Pinto. S'il montre une certaine indulgence pour Shakespeare, il est dur pour le théâtre allemand ; — mais l'auteur de la Panhypocrisiade ne devrait-il pas mieux comprendre Faust? Il défend les classiques; — mais il réclame un dialogue plus animé, moins de tirades emphatiques et monotones, moins de faste ■épique et descriptif, des \ners moins ennuyeux. En somme, conclut malignement Duvergier, chez Lemercier l'auteur et l'académicien sont en lutte; et, pour écraser l'académicien, il s'amuse à emprunter des vers à l'auteur, ceux-ci :
« A quoi bon asservir l'esprit né dans ton sein Au modèle idéal de l'antique dessin ? » ou ceux-ci :
« Un tableau
Alliant tous les tons, rompant toute unité Échappe à la froideur de l'Uniformité. »
Mais, entre toutes ces règles, il en est une que le Globe ne cesse de combattre, la fameuse règle des trois unités et c'est, en effet, la plus importante. Il ne manque jamais une occasion de ridiculiser ce « tarte à la crème » des classiques de la décadence. Même Duvergier, en trois articles [Des unités, 24 décembre 1825,. 7 et 14 janvier 1826) a pris le monstre corps à corps et a essayé de l'anéantir. Cette règle des trois unités, vient d'Aristote mal compris ; proclamée par d'Aubignac, accréditée par Boileau, elle a été l'objet d'une véritable superstition. Les petites infractions, que Voltaire s'y est permises dans deux ou trois pièces, lui ont attiré plus d'anathèmes que ses attaques contre la religion : « Que n'étaient-elles dans la Bible! » C'est à peine si l'on osait la discuter, et les Discours ou les Examens de Corneille sont une lutte <mtre le bon sens et la foi, où le bon sens, même aidé d'arguties d'avocat, se sent perdu. Seuls, Lamotte, puis Mercier, ont osé l'attaquer en face. Alors, ce fut un toile. Les classiques lancent des épigrammes et ils invoquent l'illusion théâtrale, comme si l'illusion théâtrale ne reposait pas sur un certain nombre de conventions, et qu'il fût impossible d'en admettre une de plus. Ils invoquent le besoin d'unité: mais l'unité d'intérêt n'a aucun rapport avec les unités, et elle seule est importante. Ces inutiles unités sont, en outre, nuisibles : Manzoni l'a fort justement montré. Ce sont elles qui ont rendu nécessaires ces expositions didactiques, ces récits, ces monologues dont est remplie la tragédie classique; ce sont elles qui obligent les auteurs à mutiler les faits, an supprimant une foule d'incidents qui ne peuvent rentrer dans des limites si étroites, à les fausser pour les accommoder à une intrigue réduite à son minimum; ce sont elles qui interdisent la peinture fidèle des caractères, forcent à montrer le héros ou le criminel parfait et non l'homme qui devient héros ou criminel, contraignent à ne peindre que des types abstraits, à fabriquer des dénouements artificiels qui ne résultent point logiquement du développement de la passion ; ce sont elles enfin qui ont entraîné cet abus des sujets d'amour, parce que l'amour, passion féconde en brusques incidents, s'adapte mieux à leurs exigences. Il les faut donc supprimer pour éviter tous ces défauts. Et tous les moyens termes que proposent des conciliateurs ingénieux ne font que blanchir. Ils admettent un changement de lieu modéré : que l'action se passe à Paris et à Montereau, mais non à Paris et à Bordeaux. C'est une pure absurdité. Ils admettent un seul changement par acte; et cela se conçoit si l'acte
étaient indispensables. Dès le 19 septembre 1824, l'un d'eux écrivait avec ironie : Dans la préface de M. Barante, « se glissent ces téméraires idées d inovations, qui. décidément, ne se refusent plus rien aujourd'hui et menacent d'envahir tout le domaine do la littérature l ». Détail piquant* ils voient un indice du mouvement des esprits jusque dans les modes mêmes. S'agit-il de signaler que
La valse d'un coup d'aile a détrône la danse.
l'auteur du compte-rendu ajoute gravement : * Voilà une réforme dans la danse..., comme il s'en prépare une dans la littérature... Aujourd'hui, chacun se déclare juge de ses droits et de ses plaisirs -. » Ils citent avec joie les noms des hommes qui leur paraissent favoriser le mouvement nouveau. Villemain à la Sorbonne, Patin aux Bon nés- Lettres, Artaud à l'Athénée :t. Quand l'Académie arrive enfin à nommer des écrivains qui leur plaisent, les Fournier. les Feletz *, les Royer-Collard û, les Lebrun ,;. les de Barante :. ils triomphent et présagent la victoire. Mais surtout, de toutes leurs forces, de tous leurs vœux, ils appellent, ils encouragent celui qui viendra renouveler la littérature : « La littérature est à la veille d'un itt Brumaire, mais Dieu sait où est Bonaparte. Exoriare aliquisf * »
Tout cela. c*e*t ta partie négative de leur doctrine, et sur ces points, tous sont d'accord. Il n'en est aucun qui réclame en faveur du classi-
représente une diw>ion naturelle du su>et: mais alors le nombre traditionnel de cinq actes n';i plus de raison d'être: et s; on maintient ces cinq actes afin d'ortrir quatre entr'actes au\ spectateurs. le repos du spectateur n'a aucun rapport avec la division naturelle du sujet. Muant a l'unité de temps. Julien nu vingt-cinq ans de ta pie d'un joueur a dé;a montre — au Vaudeville, ii est \rai. mais qu'importe? — que !e succès n'y est pas attacl.é.
Apres cette di^ca^smn. que reste-t-il des trots unîtes r Aussi, désormais, quand il y revient, buscr^ier Se contente de l'ironie : « Réjouissons-nous... que l'Odyssée n'ait pas été perdue: car. si par malheur Ylliade seule leur fût parvenue, ils n'auraient pas manaué d'établir qu-;. pour se conformer au t)pe absolu du beau, une épopée ne doit pas durer plus de dii mois, ni s'étendre au delà du ra^on d'une lieue. Ce serait une règle aussi raisonnable que bien d'autres. ♦ ■<>. Du mélange du tragique et du comique, n. 10 juin :S2Ô.i
1 A. De Barante, Histoire des ducs de B'urç-jgne.
9 Variétés iz mars i^25-.
3 Société des Bonnes-Lettre* ic* février r*25..
4 Académie française 2: .*•;?:'. 1*27 . "* It. 5 novembre :*2- .
* Ib. i\ ma: r '^V.
' Ib. 22 no'.eT.bre :-^2-V
" Artaud. Eiiai i:tteraire sur le génie poétique au XfXm' siècle ■ 17 nui i*23l
cisme défaillant. Mais quand il en faut venir à la partie positive, quand il s'agit de donner des conseils aux littérateurs, ils s'accordent peut-être un peu moins bien. Chacun, selon son tempérament, va plus ou moins loin, plus ou moins vite. Cependant, de même qu'il y a certaines bornes au delà desquelles tous se trouvent, il y a en face une limite qu'ils ne dépassent point. Reste donc un terrain commun dont on peut fixer les frontières, un corps commun de doctrines, que l'on peut essayer de définir.
Que veulent donc les écrivains du Globe? Avant tout, la liberté de l'art. Rejetant les entraves de ces conventions, l'art ne doit plus ni se restreindre dans ses sujets ni se limiter dans ses formes. Thiers, dont l'esprit lucide et le bon sens sont peu suspects d'exagération, qui doit par conséquent représenter l'élément modéré, le proclame dès les premiers jours et dans les termes les plus formels :
L'art doit être libre, et libre de la manière la plus illimitée. Tout ce qui fait partie de l'univers, depuis l'objet le plus élevé jusqu'au plus bas, depuis la célèbre Madone di Sisto jusqu'aux ivrognes flamands, est digne de figurer dans ses imitations, puisque la nature l'a jugé digne de figurer dans ses œuvres. La seule précaution à prendre, c'est de ne pas vouloir faire produire à un objet une impression qui appartient à un autre. Ne veuillez pas composer la tragédie avec des visages ignobles, de la bure et des sabots, mais faites avec cela des farces... K
C'est ce que répète avec plus de précision encore Duvergier de Hauranne : La nouvelle école refuse de « s'emprisonner dans un système unique »: elle ne veut pas « assujettir à des formes immuables et constantes l'expression des sociétés diverses et variables »: et il résume la doctrine en ces termes très nets : « Asservissement aux règles de la langue, indépendance pour tout le reste -. » Et Vitet vient immédiatement après à la rescousse dans deux articles dont le titre seul est un programme : De l'indépendance en matière de goût 3. Les philosophes du XVHImc siècle, dit-il, ont tout attaqué, sauf les lois littéraires; la Révolution a apporté toutes les libertés, sauf les libertés littéraires; « le goût,
1 Y. Beaux-Arts 124 octobre 1 825».
* O. Du Romantique, 1 124 mars 1825».
; 2 et 2 3 avril 1825.
en France, attend son 14 Juillet ». Ils sont venus enfin les encyclopédistes, les révolutionnaires de la littérature ; « leur tâche se borne à réclamer pour tout Français doué de raison et de sentiment le droit de s'amuser de ce qui lui fait plaisir, de s'émouvoir de ce qui l'émeut, d'admirer ce qui lui semble admirable, lors même qu'en vertu des principes bien et dûment consacrés, on pourrait lui prouver qu'il ne doit ni admirer, ni s'émouvoir, ni s'amuser ». Leur doctrine, c'est la ruine du dogme; c'est, « en deux mots, le protestantisme dans les lettres et les arts ».
Sainte-Beuve partage et exprime le même avis; seulement, il ne se contente pas de s'élever contre les lois extérieures, il proteste aussi contre la contrainte de ceux qui s'imposent la loi de transgresser systématiquement toutes les lois :
Trop souvent, dit-il, chez nos poètes, la composition est présidée par une pensée, non pas même morale, non pas philosophique, mais de pure et simple rhétorique. On crée dans le but de faire triompher une théorie littéraire, et, chose singulière, ceux-mèmes qui proclament le plus hautement l'indépendance des formes, au lieu de n'y pas songer, comme ils disent, s'en inquiètent sans cesse, et c'est au fond dans le but de s'en affranchir à toute force qu'ils font de la poésie. De cette sorte, bien des pièces dramatiques ne sont, dans l'esprit de leur composition, que des pièces justificatives et démonstratives de tel ou tel système théâtral. Il est dommage que les conclusions ainsi déduites soient si rarement convaincantes, et qu'on n'ait pu encore écrire au bas d'aucune comme après un théorème d'Euclide le (Juod erat demonstrandum. C'est que la poésie est rabaissée par ce rôle secondaire qu'on lui impose, que son unique but à elle est de faire bien et à la satisfaction de tous, sa suprême loi est de plaire à elle-même et aux autres et que, si elle a quelques conditions techniques à remplir, ce doit être chemin faisant, sans qu'elle en paraisse ralentie dans sa marche, sans qu'elle en soit expressément occupée '.
Dirait-on pas que ce passage, écrit en 1825. a été composé après une lecture de Cromwell ?
Mais, la liberté, c'est encore, peut-on dire, un principe négatif; et Vitet le sent bien, lui qui remarque que les novateurs se partagent en vingt petites sectes, unies par un seul lien commun, « la partie négative de leurs croyances ». A quoi donc doit servir cette liberté si violemment revendiquée? A trouver la vérité. LcGlobe, dès les premiers jours, rend-il compte des études de littérature populaire de Walter Scott et de Fauriel, il ajoute : « Ces travaux sont un nouvel indice du besoin du vrai qui se manifeste aujourd'hui si vivement... ; c'est le trait de caractère du
1 La C aie d unie. 1 (2<> mars 1X2 5). Non recueilli.
siècle l. » Ht Thiers le répète cinq jours après : « La peinture participe au mouvement général des esprits... et le goût de la vérité s'y fait sentir comme au théâtre, comme en musique, comme partout -. » Enfin, Sainte-Beuve, dans un article sur un ouvrage relatif à la danse (On ne s'attendait guère à voir la danse en cette affaire !) : « Les vues qui tiennent à la théorie de l'art... paraissent... se rattacher à un goût sûr, mûri par des études plus graves, et surtout à ce besoin presque unanime de vérité qui se proclame hautement dans tous les arts de notre époque 3. »
Pour atteindre cette vérité, il n'est que l'étude de la nature. « Il s'agit, dit Thiers, de mieux étudier la nature, et, tout en lui donnant les formes les plus élégantes, d'en reproduire ces détails qui la rendent vivante..., de conserver le pittoresque, l'idéal, la beauté de choix, avec toutes les mœurs, et tous les genres de sujets. Il ne s'agit pas d'abandonner la belle nature, mais de revenir à la nature, en choisissant la plus belle et en même temps la vraie l. » Les auteurs laisseront donc de côté les modèles qui s'interposent entre la vraie nature et leur esprit, ils n'en croiront qu'eux-mêmes et leur impression propre : il vaut mieux « copier la nature que des copies de la nature •'' ». Ce mot « nature » doit être entendu dans son sens le plus large : c'est la nature physique dont Sainte-Beuve vante la valeur en quelque sorte éducative G ; c'est la nature morale, la nature humaine qui s'impose à l'écrivain, dont l'observation, selon lui, est féconde, la « falsification », « immorale et perverse 7 ».
Seulement, l'étude personnelle de la nature, si consciencieuse qu'elle soit, ne nous révèle jamais que l'humanité présente et voisine: elle ne nous donne ni le sentiment des époques diverses ni le sentiment des peuples divers ; elle est restreinte dans le temps et dans l'espace. Il la faut compléter. L'histoire d'abord offre à l'auteur des connaissances précises sur les âges les plus variés. De plus, c'est, de tous les genres littéraires, celui où s'est le plus hautement manifesté le goût de la vérité vraie, où a le plus clairement éclaté « ce progrès dans la critique et la
1 Chants populaires des habitants des fies de Feroc »2i septembre 1K241.
- Y. Beaux-Arts (26 septembre 18241.
3 Petite Repue littéraire, 1 128 décembre iH25). Non recueilli.
1 Y. Beaux-Arts (28 septembre 1824).
r» (). Du Romantique, u (24 mars 1825».
" Ferdinand Denis. (Pr. Lundis, I. 8) : « 11 faut au poète l'observation réfléchie de la nature, etc. »
7 Le vicomte d'Arlincourt. iPr. Lundis, 1, 21 > : « Ce qui est faux n'est jamais utile, etc.. »
vérité dû à notre Révolution l ». En sorte que, non seulement par ses résultats, mais encore par son exemple, elle peut modifier tous les autres genres de l'art d'écrire, inspirer aux auteurs le besoin d'y mettre, aux lecteurs le besoin d'y retrouver cette exactitude. Aussi, la façon dont y est respectée la vérité historique est un critérium qui permet d'apprécier du premier coup la valeur d'une œuvre quelconque, littéraire ou artistique *. Pourquoi, par exemple, la Jeanne d'Arc de Soumet ne vaut-elle rien ? Parce qu'il n'y a pas de respect de l'histoire, alors que « les études historiques, les curieuses recherches du passé, le désir de voir revivre les vieux temps, tels qu'ils furent et dégagés de ce faux héroïsme qui cache l'humanité, en un mot la passion du vrai et du naturel ont fait trop de progrès en France '•'* ».
Sainte-Beuve partageait cet enthousiasme de ses collaborateurs pour l'histoire; et cela ne saurait nous étonner, nous qui l'avons vu, au sortir du collège, choisir ses lectures préférées parmi les ouvrages historiques 4. Il semble même que, pour ses débuts au Globe, Sainte-Beuve ait été plus spécialement chargé de ce département. Du moins, les comptesrendus de ce genre abondent parmi ses premiers articles 6 : ce sont ou bien des récits d'histoire contemporaine, ou bien des Mémoires et des lettres, double symptôme de l'intérêt que Sainte-Beuve portait alors à l'époque révolutionnaire, et de l'intérêt qu'il a toujours conservé pour les biographies et les confidences personnelles. D'ailleurs, il proclame lui-même ce goût du temps, même pour les détails superflus ,;. Suivant lui, notre siècle est le plus historique de tous, et jamais on n'en a vu un autre se passionner au même degré pour les hommes ou les événements du passé 7. Aussi exige-t-il de tous, du romancier lui-même, le
1 Lxx. Histoire de la Révolution de 166H par Masure (26 mars 1 825.1.
2 Cf. Y. Beaux-Arts (2Ô septembre 18241 : « C'est surtout le %où\ de 4a vérité historique que l'on peut remarquer et, il faut en convenir, c'est l'un des plus nobles penchants de notre époque. L'esprit humain veut être ému, aujourd'hui, mais il veut être instruit: il veut des effets dramatiques, comme dans tous les temps, mais il les veut puisés dans la réalité ; il veut la poésie, mais il la cherche dans l'histoire, car le monde moral a sa poésie, et c'est la seule véritable. »
3 Xx\. Jeanne d'Arc par Soumet 1 17 mars i825». Cl*. P. Hs. Rien^i «2 février 1H26). 1 Voir plus haut, page 42.
'• 1K24, M" Bertin ; 1825, M'MC du I fausset, Ségur mon recueilli). M de Gcnlis, Dampmartin, d'Argenson, Mémoires sur la Révolution, Méda (non recueillit: 1826, Thiers, sur Voltaire, Mignet, Kabaud, Ségur, Belloc. Maintenon, sur Dumouriez; 1827, Thiers, Ségur, Tacite, Walter Scott 1 Napoléon 1, etc.
,; Mémoires de M ' Rertin (Pr. Lundis, I. 1 et 21.
7 Œuvres de Rabaud Saint-Etienne (Rr. Lundis, I, 1 1 n : * On reproche à notre jeune siècle, etc. »
respect de la vérité historique : il ne pardonne pas à d'Arlincourt les libertés qu'il prend avec lia vérité et la vraisemblance l; il est très dur par la même raison pour le Cinq Mars de de Vigny - : il lui reproche, sans complaisance, de « surcharger la conduite ou le caractère des personnages historiques au gré de son imagination »; il supporte avec peine « ce luxe de conceptions bizarres qui font tort à la vérité » ; et ce scrupule d'exactitude lui ferme peut-être les yeux sur les autres mérites du roman. Enfin, il espère que l'étude de l'histoire permettra d'éviter le faux dogmatisme, car elle fera comprendre ces différences spécifiques des âges et des pays que le romantisme devait appeller plus tard couleur locale : « L'auteur retrace l'histoire de la danse depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il a senti que danse, aussi bien que musique, signifiait tout autre chose chez les anciens que chez nous; et, chez les anciens mêmes, il a saisi la différence de fart entre les différents pays 3. »
Si par l'étude de l'histoire, nous connaissons l'humanité telle qu'elle a été dans le passé, il faut que nous étudions aussi l'étranger, pour connaître l'humanité telle qu'elle est à présent, dans des pays autres que ceux où nous vivons, au sein de civilisations autres que celles qui nous ont formés. C'est pourquoi, ainsi que Sainte-Beuve le signale, l'Europe entière, qui « en peu d'années a grandement vieilli », se sent prise d'une espèce de curiosité cosmopolite : elle veut se connaître elle-même, elle veut connaître aussi les nations les plus lointaines, leurs mœurs, leurs institutions, leur littérature 4. Dubois, avec beaucoup de perspicacité, avait pressenti ce besoin pour la France; et, dans son programme, il s'était engagé à y répondre :
Les peuples sont aujourd'hui unis par. les intérêts; la civilisation entrelient entre eux un utile échange de connaissances comme de produits... Rien de ce qui se fait chez l'un n?est étranger à l'autre; il y trouve exemple et profit. C'est donc une grande utilité que de propager dans un pays la connaissance de tous les autres, et cette connaissance ne saurait mieux s'établir que par celle des diverses littératures, car la littérature des nations, c'est leur vie \
Le Globe a tenu parole. 11 entretient ses lecteurs des diverses litté-
1 Pr. Lundis, I. 20.
* P. Cont., II, 540.
3 Petite revue littéraire, 1. Lettres et entretiens sur la danse I2X décembre 1K24). Non recueilli.
4 Ferdinand Denis (Pr. Lundis, I, 6).
•"• Cf. Revue européenne (20 novembre 18241 : * C'est notre mission au Globe d'extraire des grands recueils nationaux et étrangers tout ce qu'ils contiennent de neuf ■et d'utile pour le répandre et le propager. »
ratures étrangères l. italienne 2, espagnole :J, portugaise 4, grecque moderne5; il attire leur attention sur les peuples voisins i: ou éloignés 7, sur des langues presque ignorées8; il étudie pour eux, même la poésie populaire des nations obscures 9.
1 Poésies européennes par Léon Halévy n5 septembre 1X271. Ce sont des traductions de toutes les langues.
2 Entre autres. Les Fantoccini à Rome (2. 8 octobre); Mœurs napolitaines 110 novembre»; Silvio Pellico (3o novembre» : Le jeune artiste et l'étranger, traduit de l'italien 19 décembre 1824»; Italie «19 mai»; Le poeta di teatro par F. Ponant i (20 septembre 1825»; Poésie italienne d", 20 avril); Camillo l '., Les tragédies de Man^oni (29 juin. 1" juillet); Poésies de Michel' Ange (7 octobre 1826»; Machiavel et son époque «21. 26 juin. 7, 17 juillet); Le roman de Man^oni, extraits (26 juillet, 4, 1 1 août»; C. M. Roméo et Juliette de Luigi da Porta <25 septembre); Mort de Hugo Foscoto 16 octobre); K. Souvelles romantiques 120 octobre»; l . J. J. Lusiadi del Camoens u3 décembre 1827); S. L. La Divine Comédie du Dante, trad. A. Deschamps 19 décembre 1829, 6. 27 janvier, i3 février i83o», etc.
3 Entre autres. L'art dramatique en Espagne <i3, 16 novembre»; M. Théâtre espagnol moderne u3. 25 novembre 1824»; Œuvres littéraires de Martinet, de la Rosa[2\ février 1828, 11 février, 18 juillet, 1" août, 4 novembre 1829. 6 février i83o»; Y. Ramiro Conde de Lucerna (7 juin 1828). etc.
4 C. M. Les Lusiades ou les Portugais 126 avril 1825V, Lettre à l'Académie de Lisbonne sur le texte des Lusiades (25 avril»; Ferdinand Denis, Résumé de la littérature portugaise, extraits «29 juillet, 19 août 18261: C. M. Résumé de l'Histoire littéraire du Portugal par Ferdinand Denis (26. 28 juin, 22 juillet, 22 novembre 1827); C. M. Romans portugais et brésiliens 122 décembre 1829), etc.
0 Élégie grecque sur la mort de Byron t i5 septembre»; Chansons grecques 118. 20 novembre, 7 décembre»; A. La ligue patriotique de la Grèce (20 novembre 1824); Odes nouvelles de Kalvos 1 1 3 mars» ; C. dk Zante, Littérature grecque moderne, 1 122 avril 1829); Trois nouveaux chants grecs «26 août 18261: C. M. Cours de littérature grecque moderne u", 22 avril 1X29).
" Mœurs suisses 121 décembre 1824»; Pestalo~i (23 décembre 1824, 4 et 2 5 janvier 18251; M. D. Mœurs suisses (i5, 27 février, 8 mars 1X25 1 : Coup d'œil sur le mouvement intellectuel en Suisse (1 1 janvier, 19 mars, 14 mai 1825), etc.
7 Russie: Xicolas Puschkin <i5 septembres Mœurs russes 19 décembre 1824 et sqq.).
Suède: Xotice sur la littérature et les beaux-arts en Suède (1 novembre»; Poésies suédoises (29 novembre, 8 décembre 1827); Lettre au Globe 1 10 mai 1828».
Bohème : J. J. A. Poésies nationales (18 juin 1828).
Serbie : Poésie nationale des Serviens 1 i3, 3o novembre 18241 ; Poésies serviennes (23, 28 août, 1, 6, 11 septembre 1827». — Le Globe a-t-il pris la Gu^la au sérieux iCf. article 29 septembre 1827»? C'est peu probable, Mérimée étant de la maison.
8 Inde: Du théâtre indien 18 novembre 1X281; J. J. A. Chefs-d'ivuvre du théâtre indien (28 janvier, 26 mars, 6 mai 1829).
Perse: Le parterre de fleurs de Sadi i3 décembre 1828).
Chine: Extraits des journaux chinois (18, 20 janvien: H. K. Meng-tsen traduit par Stanislas Julien 112 mars): Mélanges chinois 129 septembre, 4 octobre 1825); C. M. Les deux cousines, traduites par A. Rémusat ^3 décembre 1X26, 27 janvier, 22 février 18271; W. P. Littérature chinoise 119 avril. 23 septembre 1X291.
:* Chants populaires des habitants des iles de Féroé (21 septembre 1X241; Dane-
Mais, comme il est naturel après Rousseau, après Mme de StacK après les guerres maritimes et continentales de Napoléon, c'est aux littératures du Nord que le Globe accorde le plus d'attention *. Il donne des renseignements sur les grands écrivains allemands contemporains. Il décrit la vie de Goethe à Weimar -; il publie des études sur ses œuvres ou résume celles qui ont paru ailleurs 8; il le défend contre les attaques de ses adversaires l ; il signale les traductions de ses ouvrages 5, etc. Il s'occupe aussi en détail de Schiller °. Il fait connaître une foule d'auteurs de mérite inégal : Klopstock 7, Voss 8, Jean-Paul 9, Werner 10, Hoffmann n, Kleist 12f Schlegel 13, Tieck u, d'autres encore15; il étudie les Niebelungen 16, défend contre les railleries la vieille mythologie germanique n, publie enfin des séries d'articles destinés à faire connaître à la France l'Allemagne littéraire 18.
marck i3i mai 1 8 2 5 » : J. J. A. Cent chants populaires de tous les pays 11 1 juillet 1829», etc.
1 C. R. De la poésie anglaise et de la poésie allemande «25 août 1827».
2 Gœthe dans sa vieillesse 126 septembre); Weimar (28 septembre 18241; Allemagne (8 mars»; Nouvelle édition de Werther ( 1" novembre»; Nouveaux honneurs rendus à Gœthe 121 novembre 1825»; Lettres au Globe «22 mai, 2 juin, 3i juillet 1827).
3 Lxx. Notice sur la vie et les ouvrages de Gœthe par Stapp/er (24 février 1825); J. J. A. Œuvres dramatiques de Gœthe 129 avril, 20 mai 18261; O. Du Faust de Gœthe (3o octobre 1827); Hélène 120 février 1828».
4 Académie (3o mars 1824).
•"* Des hommes célèbres de France au ÀrV*///m, siècle i 18 novembre 18241; Traduction par M"" Pankouke (5 mai 1825».
8 Première représentation de Fiesque 19 novembre); Les deux Fiesques 114, if) décembre 1824»; Fête en l'honneur de Schiller (3o juin 1825»; Traductions (24 décembre 1825, 5 janvier 1826); L'amour et l'intrigue par de Wailly n8 février 18261; Id. par Delaville (4 avril 1826).
7 L. V. Essai de traduction de la Messiade par Topin (8 novembre 1 8s5 ).
s Mo. Voss (25 avril i825>.
" .Vote sur Jean-Paul (6 septembre 1827»; Pensées de Jean-Paul 129 mars 1829).
10 Werner 12. 9 juillet 1828).
11 J. J. A. Hoffmann (2 août 1828); O. Contes fantastiques d'Hoffmann (26 décembre 1829).
12 H. de Kleist <6 et 20 septembre 182 81. Ia Schlegel 128 avril 1829).
14 J. J. A. Deux nouvelles et une pièce tirées de L. Tieck { 17 juin 18291. r> Poésies du roi Louis de Bavière 122 août 1829).
Ifl l<es Niebelung (1" juillet 1826).
17 O. Du Robin des bois (25 février 1825».
15 Mœurs des Burschen allemands 124 septembre»; t'niversité d'Heidelberg (3o septembre 18241; iMo. La littérature allemande jugée par un Allemand (14 mars, 18, 20 avril, 7 septembre, 12 décembre 1826; 9, u, 25 octobre 1827}; J. B. La littérature allemande par Wolfgang Men^el 16 juin, 16 septembre, 7 novembre 1829»;
La littérature anglaise occupe une place plus importante encore : pour des raisons littéraires d'abord, parce que Shakespeare était le poète le plus vanté par les novateurs, parce que Byron et Scott avaient en France un succès prodigieux ; mais aussi pour des raisons politiques, parce que les libéraux avaient mis à la mode l'Angleterre, son gouvernement parlementaire et ses libertés. Shakespeare occupe naturellement une place prépondérante, comme celle de Goethe : le Globe publie des études sur son génie et sur ses œuvres l ; il profite de la représentation de ses pièces pour les apprécier-; il fait connaître les ouvrages ou les articles qui le concernent :l ; il réfute les objections ou répond aux injures qu'on lui lance ' : il en signale les traductions \ etc. Mais, si Shakespeare est à part, il est cependant plus entouré que Goethe ; une foule d'autres écrivains sont étudiés : Walter Scott ,; et Byron 7 surtout, mais, à côté d'eux, des écrivains de toute époque, de tout genre, de toute
Mo. Galerie de poètes allemands de nus jmirs nq décembre 18201: De l'état de la littérature allemande 120 janvier. 10 février i83oi.
1 K. \). Études sur Shakespeare «17 novembre, 24 décembre 1824: 5 février 182!»; ly août, y septembre, ly octobre 182Ô); Lettre d'un abonné (3o décembre 18241; K. D. Angleterre. Esquisses biographiques 1 1 y mars irtaSi; L. h. Lettre sur la mythologie de Shakespeare (7 mars 1820».
- L'acteur Kean dans Richard /// 117 mai 182?); P. Ds. Reprise de Macbeth (28 février 18261: C. M. Rumcu et Juliette 121 juin»: Hamlet 1 1 5 septembre»; Des représentations d' Hamlet 118 septembre): Roméo et Juliette. Othello (22 septembre? ■ Jugement de Gœthe sur Hamlet «27 décembre 1827»; J. J. A. Critique allemande sur quelques personnages d' Hamlet (10 janvier 18281. — Cf. \. Lundis, V. 45 1.
:{ Lxx. Racine et Shakespeare par M. de Stendhal .7 ;i\ril 1S2.S1 : O. Article de Yillemain 118 mars 182(0.
1 Passim et Extraits des arrêts du Journal des Débats 122 septembre 1827». :> Chefs-d'ivuvre de Shakespeare «20 février 18271: C. .M. Le more de Venise par Vigny 128 octobre 1829».
15 Conversations de Sir Walter Scott ■ 10, 2 3 novembre. 2 décembre iS.»4»; H. Biographies littéraires des romanciers par Walter Scott c 3 1 décembre 1S25); H. Vie de Dryden par W. S. <i'S, 28 février»: H. Essais biographiques par \\'m s. 111 niarsi; \\. Woodst<tck (ô juini; L'officier Je fortune «8 aoûti: Les Métmn'res de Samuel Pepys (ly, 21 septembre): Sir W. S. (4 noxembre 18201: (Euvres complètes de W. S. 14 noxembre 1820, i3 janvier 1827): Extraits ah octobre, ô novembre I ; Lettre de W. S. (1 7 novembre ■ : T. J. (Chroniques de la Cammgate \ 1 décembre 1827) ; Du prochain Roman de W. S. uo mai',: Le prochain Roman de W. S. (25 juin 1X2NJ; ( Charles le Téméraire < i5 avril 18 21 h. etc.
~ Discours funéraire par Spiridion Tricoitpi 1 2 1 septembre.! : Le dernier chant de Lord livron y novembre: (Conversations de Lord liyrun '.4. S. 12, \\\ 20. 24. 28 octobre. 2 "novembre 1824.: W. Angleterre u' janvier.: Xewstead-Abbey .4. ô jan. vier): bulletin littéraire de Londres «y février \*ib): Lord Hymn -20 niai 1821*),; Traduction par Taris u* août 1827.; Lord Hyroti et quelques uns de ses contemporains 117 janvier i>jSj; Mémoires . i3 février is3o». etc.
valeur : Burns *, Campbell 2, Levell 3, Johnson 4, Savage \ Milton 6, Kirke White7, Cowper8, Canning0, Waller 10, Marlowe ll, Spenser 12, Nicolas Rowe 13, Moore u, Southey 15, d'autres encore 16, ou la littérature anglaise en général 17, et particulièrement le théâtre 18, ou même la jeune littérature américaine 19.
Sainte-Beuve n'a pas négligé, pour sa part, les littératures étrangères. 11 savait l'anglais ; sa mère sans doute lui avait fait apprendre la langue de ses ascendants insulaires; et, d'ailleurs, à Boulogne, il était tout naturel qu'un jeune homme fût amené à l'étudier. Il a été chargé, au Globe, de rendre compte du Voyage d'un jeune Français en Angleterre par Blanqui 20: il a consacré trois articles au Voyage historique et littéraire de Pichot 21; plus tard, c'est lui aussi qui critique la Vie de
I E. I). Robert Burns (28 octobre 1824); Choix de poésies {1" novembre 1825;
7 février 1 826).
- E. D. Théodric (28 décembre}; E. D. Les plaisirs de l'espérance (3o novembre 1824»; E. D. Poésies fugitives {1 1 janvier 1825». 8 E. D. Levell (3o décembre 18241.
* E. D. Rasselas et Candide (10 mars i825>. 5 E. D. Savage 14, 9 juin i825).
<J Traité de Milton sur la doctrine chrétienne (28 juillet» : De l'ouvrage posthume de Milton (6 septembre); E. D. Milton (3o mai 1826). 7 E. D. Kirke White (11 octobre 1825).
* E. D. \V\ Cowper (12 janvier 1826».
" Œuvres poétiques de Canning (11 avril 1826); E. D. Œuvres poétiques de Canning ( 14 avril 1827».
,0 E. D. Waller (io juillet 1827).
II E. D. L'art dramatique pendant le siècle d'Elisabeth 114 décembre 1826). !* D. T. Spenser (25 août 1826).
w .V. Rowe (16 octobre 1827).
14 L'Épicurien «27 octobre, 3 novembre 1827); Poésies (i3 mai 18291.
*:> A. M. T. Le Roderic de Southey (23 avril 18281.
16 E. I). 3o juin 1825; 9, 1 1 novembre 1826, etc.
17 W. Angleterre n, 27 janvier, 8 février, 3i mars, 23, 28 juin, 23 octobre,
8 novembre, 10 décembre 1825; 1" avril, 3i août 1826); E. D. Esquisses biographiques et littéraires (10 mars i825); E. D. Angleterre (19 mars 1825): T. Correspondance littéraire (9 juillet 1825), etc.
18 Le Théâtre anglais (3o août 18271 et toute la série des représentations anglaises à Paris.
,n C. R. Sur M. Cooper et la littérature américaine (12 mars»; Lionel Lincoln 05 mars»; E. D. Lionel Lincoln (21 avril 1825); O. Le dernier des Mohicans (25 mai 18261; E. D. Amérique du Nord (18 novembre 1826; 4, 3o Janvier, 21 mars 18271; E. D. La prairie (7 juin 1827}; F. A. C. Romans de M. Cooper (19 juin, 2 juillet 1827»; Histoire de la Conquête de Grenade par Washington Irving (19 septembre, 3i octobre 1829); Les Puritains d'Amérique (3 octobre 1829) ; C— 3. La vallée de Wish-ton- Wish 14 novembre 1829), etc.
20 25 janvier 1825. Non recueilli.
?1 29 octobre, 19 novembre, 17 décembre 1825. Non recueillis.
Napoléon Bonaparte, par Walter Scott l et le Corsaire rouge de Fenimore Cooper -. Il semble attacher beaucoup d'importance à la connaissance de la littérature anglaise :
Bien que nos connaissances sur l'état actuel de la littérature anglaise se multiplient de jour en jour, elles sont assez bornées pour qu'on ne se montre pas dédaigneux de les accroître. Nous entendons, il est vrai, parler assez de Walter Scott et de Byron et quelque peu de Moore et de Southey ; mais notre science ne va guère plus loin. Pourtant, il est d'autres noms célèbres, quoique à un moindre degré, lesquels, s'ils étaient connus, ne sembleraient pas plus malsonnants à nos oreilles et ne dépareraient nullement nos catalogues littéraires. Le voyageur qui nous rapportera quelques découvertes en ce genre sera donc le bienvenu à son retour 3.
Et il cite en effet, d'après Pichot, Wesley, Whitefield, Irving dans la chaire, Erskine, Mackintosh, Brougham, Burke, Grattan, Curran, Philips au barreau, Cowper. Wordsworth. les lakistes, Coleridge. Kirke White, etc., parmi les poètes. Mais, entre tous, celui qu'il aime, c'est Walter Scott : il sait gré à Blanqui de son enthousiasme pour le romancier écossais4: il parle presque de « profanation » quand il lui entend comparer d'Arlincourt :> : et plus tard, quand il le devra critiquer pour sa Vie île Napoléon, ce ne sera pas sans précautions et sans éloges encore r\
On le voit, le Globe remplit avec conscience son rôle d'informateur. Les critiques d'ailleurs ne lui étaient pas ménagées, et il ne manquait pas de gens pour crier à la trahison, pour l'accuser de n'avoir point de patriotisme. « Nous serons toujours Français ! » s'écriait le Constitutionncl: et le Globe répondait avec une ironie cinglante :
Oui, nous sommes Français, tous Français, et nous saurons nous montrer dignes de nos patriotiques confrères. Ce n'est pas assez de repousser Shakespeare et Schiller, renvoyons à l'Italie ses statues, à l'Allemagne sa musique, à l'Angleterre son industrie et ses machines à vapeur. Assez longtemps nous avons eu la faiblesse d'admirer Newton; Newton est Anglais; proscrivons sa philosophie et revenons-en aux tourbillons de Descartes, notre compatriote. Brûlons Scott, et lisons M"" de Genlis. Sachons en un mot nous passer des étrangers; et, tandis que tous les peuples de l'iîurope tendent à mettre en
1 ±x juillet, ±5 août 1K27 iPr. Lundis. I, -411.
* ih avril 1X2X fPr. Lundis, I, 2XX1.
:l in octobre 1 « 2 5 .
4 2 5 janvier 1 X^f».
■"• Pr. Lundis, I, 20.
-commun leurs arts, leur industrie et leur littérature, renfermés comme les Chinois dans les limites de notre territoire, restons Français, uniquement Français '.
Non, il ne voulait pas s'enfermer dans une muraille de Chine. 11 voulait faire connaître l'étranger pour élargir les idées et le goût des Français, pour leur apprendre à ne pas considérer comme absolus « une foule de défauts relatifs 2 ». Il le voulait aussi pour que la littérature française, sans rien perdre de ses caractères propres 3, jouât son rôle dans la formation de cette « littérature occidentale ou européenne 4 », qu'il croyait en train de s'enfanter.
Si les auteurs s'affranchissent enfin des règles et des modèles, s'ils recherchent la vérité dans la nature, dans l'histoire, dans ce que leur en peuvent présenter les littératures étrangères, ils atteindront à l'originalité. « Que nos jeunes poètes, au lieu de s'obstiner à faire de la tragédie, une combinaison réglée du faux et de l'ennuyeux, recherchent le vrai et s'efforcent de le reproduire d'une façon vivante; qu'au lieu d'imiter sans cesse nos grands maîtres, dont ils ne nous offrent que des copies méconnaissables, ils aspirent au mérite de l'originalité, et, une bonne fois, tâchent d'être eux-mêmes 5. » Ils le peuvent, puisque l'histoire l'a bien pu déjà et que ce genre a su fleurir comme il ne
1 Campagne littéraire, 2m' bulletin (2 février 1826». — Cf. France (24 novembre 18271 '• * Nous avons heurté de front tous les préjugés d'un étroit patriotisme et d'un faux orgueil national ; nous avons rendu aux gloires étrangères le culte qui leur était dû. et... nous avons contribué à détruire aussi leurs propres préjugés et leur ressentiment contre la France... Ils ont salué avec espérance ces premiers efforts et, dans les faibles travaux d'une critique cosmopolite, entrevu comme le présage de l'union fraternelle de toutes les littératures de l'Occident européen... Sans doute, depuis longtemps, les esprits supérieurs étaient convaincus, et travaillaient dans le silence au progrès de ce cosmopolitisme salutaire, dans lequel, loin de se perdre comme on l'a craint, les originalités nationales ne feront au contraire que se retremper. Mais tout était secret: les préjugés régnaient encore en apparence, et les esprits, occupés d'autres soins et ne pouvant réfléchir par eux-mêmes, suivaient encore les vieilles traditions et les enseignements de la routine. Le Globe a brigué l'honneur facile de représenter les opinions qu'il savait être les plus fortes et, comme nous en étions assurés, ces opinions ont triomphé. »
2 C). Du romantique, 1 (24 mars 1 8*^5 ».
3 Le siège de Damas (i5 octobre 1825» : « Viennet ne compte pour rien ce commerce qui s'est établi entre tous les peuples, et qui doit amener la naissance d'une littérature, véritable expression du siècle et des idées communes à tous, en même temps qu'elle sera l'image fidèle des originalités nationales. »
4 Littérature (1" novembre 1827). — Le mot est emprunté à Goethe. On sait que M"" de Staël a prononcé la même formule.
■"• A. Mort du maréchal de biron <0 octobre 1824).
- yfi -
l'avait jamais fait ,. Voilà un précédent qui doit encourager. Et. à l'avance, Rémusat célèbre l'originalité, V « autonomie » du grand écrivain espéré. Il vient de démontrer que la poésie anglaise est la poésie de l'impression intérieure; l'allemande, de la pensée ou de la rêverie; la française, de la passion dramatique, et il ajoute :
Le grand poète que le temps nous réserve (si le temps nous réserve un grand poète) ne sera ni le poète anglais, ni le poète allemand. Il comprendra sans doute, il sentira plutôt que la poésie des passions dramatiques, telles que nous les avons conçues et limitées ne suffit plus à des esprits aussi exigeants que ceux de ce siècle. Il créera lui-même son propre instrument; il chantera aux acclamations de la foule étonnée de si bien comprendre ce qu'elle entendra pour la première fois et de reconnaître ses propres pensées, dans une inspiration si nouvelle. Mais il devra peu de chose aux princes de la critique et, semblable au sage de l'antiquité, il trouvera en lui-même sa propre loi 2.
Ces principes généraux s'appliquent à toutes les formes de la littérature, mais plus particulièrement au théâtre, car « là surtout il y a des préjugés à combattre et des résistances à vaincre : là est le véritable champ de bataille des deux armées :; ». Nous avons vu, par ce qu'ils combattaient, ce que les rédacteurs du Globe voulaient admettre : en somme, ce sont toutes les innovations 4. Mais il en est une surtout qui leur tient au cœur, le mélange du tragique et du comique \ Ils ne cessent
1 Cf. T. J. Histoire de la Révolution d'Angleterre par (jui^ot \i août 1827» : * Ce qu'il y a de plus évident au monde, quand on a parcouru les historiens, c'est que chaque siècle voit, comprend et écrit l'histoire selon son point de vue, ses idées et son génie ; c'est qu'il en est de même de chaque historien qui la voit, la comprend et l'écrit, comme son talent, son caractère, ses goûts, ses lumières le veulent et le permettent... L'histoire, comme la poésie, est tille du siècle et de l'homme. Elle s'empreint du caractère de l'époque et du génie de l'écrivain, deux choses qu'on ne peut ni proscrire ni changer. Elle doit varier avec ces principes variables. H est agréable et inévitable qu'il en aille ainsi et, ici comme ailleurs, il est ridicule de \ouloir gouverner, et la chose qui est a la fois la seule possible et la meilleure, c'est de laisser faire. »
2 C. R. De la poésie anglaise et de la poésie allemande « 2 5 août 1X271. §l O. Essai sur le classique et le romantique (1 1 juin 1825).
* Voir plus haut, note, page X 2. — Cf. aussi Les deux Fiesques (14 et 16 décembre 1X24).
•'• Duvergier de Jlauranne surtout y tient, pour l'avoir trouvée dans son cher Shakespeare. Lui concède-t-on toutes les autres, lui propose-t-on comme conditions de paix : * T abrogation pleine et entière, en tant que besoin sera, des unités de cadran et de salon; 2" congé définitif aux confidents et confidentes; 3" interdiction de la tirade; 4 licenciement des Labdacides. Atrides, Êacides, de leurs dieux et de leurs déesses : 5"' abolition des vieux droits épiques, comme dénombrements, descentes aux enfers, etc. », cela ne lui suffit point, du moment qu'on lui refuse le mélange du tragique et du comique. II est faux qu'il détruise l'impression unique de l'œu\re d'art, car cette
d'y revenir, et, si Sainte-Beuve, comme il n'est pas douteux, lisait les articles de ses collaborateurs, il se trouvait tout préparé à admettre cela au moins de la Préface de Cromwell. Ils revendiquent et louent, pour ce qu'elles peuvent offrir de romantique déguisé, les pièces mêmes classiques, Marie Stuart. Sylla, YËcole des Vieillards, Jeanne Shore *. Ils défendent et louent les pièces qui — même d'une manière incomplète — approchent de leur idéal : le Cid d'Andalousie 2, par exemple. Ils citent enfin, et louent dès leur apparition les pièces qui leur donnent encore des espérances plus précises : les Proverbes 8 dramatiques de Leclerc, le Théâtre de Clara Ga^ul 4, les Barricades 5, les Soirées de Neuilly*, les États de Blois 7, ils louent même Pintos.
Mais tout cela, haine au classicisme de la fin, revendication des libertés de l'art, amour de la vérité historique, goût pour les littératures étrangères, ce sont des traits de l'école romantique. Le Globe est-il donc romantique ?
impression peut précisément sortir du contraste. La vie humaine est un mélange de plaisir et de peine ; supprimer l'une de ces deux faces, c'est la fausser. Pour éprouver quelque émotion dramatique, il faut avoir de la sympathie pour les personnages, et cela ne se peut, si on les connaît par un côté seulement. L'effet tragique est augmenté par l'opposition du comique. IJ est d'ailleurs nécessaire de donner du repos à l'esprit des spectateurs, qui ne peut rester pendant des heures tendu et comme torturé par la même impression. Que les Grecs, qui ont choisi les sujets mythologiques, reculés dans un lointain où l'individualité humaine disparaît, aient respecté l'unité de ton, cela se conçoit. Mais nous, si nous prenons des sujets modernes, nous ne pouvons pas conserver l'ancien moule, exécuter une symphonie de Rossini sur l'archaïque lyre à trois cordes. II faut suivre la nature, soit « en mêlant dans le même drame des personnages de mœurs et de conditions diverses », soit « en montrant successivement le même personnage sous deux formes différentes ». (O. Mélange du tragique et du comique, 6 mai. 8 juin 1829.) — Cf. E. D. Études sur Shakespeare (19 octobre 1826).
1 O. Dm romantique (4 mars 1825).
2 7 et 8 mars 1 825.
3 18 décembre 1824; 21 mai 1825 ; 16 février 1826; 10 février 1827; 3o juillet 1828.
4 J. J. A. 4 juin 1825 ; Lettre d'un abonné (18 juin 1825).
5 Extraits <8 avril 1826}: T. I). Les Barricades (27 avril 1826; 14 avril 1827).
0 Extraits (3, 27 avril 1827; 6 mars 1828); L. V. Les Soirées de Neuilly (19 avril 1827).
7 Extraits (26 avril 1827K E. D. Les États de Blois (7 juin 1827). * C. M. Comédies historiques par M. Lemercier (6 décembre 1825).
Il semble bien au premier abord: et il a ainsi semblé aux contemporains. In mois après l'apparition du Globe, le Journal du Commerce le signale et dit : « Il parait avoir adopté en littérature les principes de l'École appelée romantique i. » Et le Globe, qui discute d'autres jugements, ne proteste point contre celui-là. Il est vrai que le Journal du Commerce avait ajouté : « Cependant, il a la prétention de ne s'être enrôlé sous aucune bannière et de n'appartenir à aucune coterie. Il faut convenir que jusqu'ici il a montré assez d'indépendance. » C'était là prendre les collaborateurs de Dubois par leur côté faible ; ils ne se piquent de rien tant que de ne s'asservir à aucune doctrine, detre audessus de tous les partis littéraires ; comme Lamartine, ils évitent de s'engager ni avec la droite ni avec la gauche : ils prétendent siéger au plafond. Ils affectent même de n'employer ces mots de « classique», de « romantique ». que pour obéir à la mode. « car encore faut-il bien se servir du mot d'ordre actuel de la littérature - ». Sainte-Beuve l'écrit dans un sens défavorable, mais sa formule semble bien indiquer qu'il n'entend pas prendre la responsabilité de ce sens : « La langue de Vigny résiste à la pensée...; de là quelque chose de prétentieux, ou, comme d'autres disent, de romantique ::. » Quand le Globe déclare qu'il est du parti du mouvement, il a bien soin de préciser qu'il veut liberté « c'est-à-dire vérité et raison » et non révolution. «. c'est-à-dire mouvement à tout prix ' ». Impartial et calme, il blâme les excès des uns et des autres "■ : il loue les mérites des uns et des autres ,: : il veut
1 Paris \z novembre 1S241.
- A. flistvire des dues de Bourgogne nu septembre 1*24'. - Cf. La fiancée <1e lienarcs 1 10 février itf-25' : *l n ouvrage neuf et original, ou. emme «m dit aujourd'hui, romantique. »
■: P. Om/., II. 542.
* l.a ['lancée Je liènares iiu lévrier i^:3-: A. Première représentation de l'iesaue kj novembre 1S241.
•"• II. <.*t»nr.\* de .\/. Yillemain ^27 novembre 1^24 : * Ses levons acquièrent beaucoup d'importance aujourd'hui que les luis du goût sont si souvent méconnues et par ceux qui les attaquent ouvertement et s'en font gloire, et par ceux qui s'imaginent
les défendre Nul ne peut mieux que lui. par ses levons comme par ses exemples,
défendre notre littérature des deux fléaux qui l'affligent en même temps : de l'esprit de routine, esprit superstitieux et timide, qui vaudrait nous condamner à l'immobilité, it de cette indiscrète manie d'innover qu: fan regarder à quelques écrivains le bon mmi> comme une mode surannée. la propriété, la correction et la pureté du style comme des ornements superflus qui leur fait prendre enfin pour un perfectionnement digne d'être applaud: la bizarrerie des idées et la barbarie du langage. *
'■ J. J. A. ICssai sur .'.! Littérature ri-man::jue y iuilîet iS.i5' : * Quelques pers.^nes vous appellent encore barbares si nous vante/ Shakespeare... J'en sais d'autres auprès desquelles c'est u". ridicule de louer Kacine. Il semble qu'on -*e puisse avoir
être éclectique en littérature, comme il Test en philosophie et même en politique.
Cependant, nous l'avons vu combattre avec acharnement le clan des pseudo-classiques : il s'est donc allié aux romantiques. Et ce n'est pas là une de ces alliances provisoires où les coalisés conservent l'un envers l'autre leur libre jugement et leur franc parler, et au besoin se déchirent. Le romantisme, indirectement soutenu par la guerre faite à ses adversaires, est aussi vanté en lui-même. Après avoir montré que les théories des classiques ne sont qu'ignorance et routine, Duvergier de Hauranne s'écrie : « On aura beau faire, ce qu'on appelle le romantique doit triompher, soit sous ce nom, soit sous un autre, parce que là seulement il y a vie, activité, mouvement en avant l. » Le romantisme, dit Vitet, avec une sympathie visible, c'est «c le protestantisme dans les lettres et dans les arts »; il développe cette idée, explique comment le romantisme doit donner naissance « aux lois du goût les moins imparfaites, les moins arbitraires qu'on puisse attendre en ce monde », et conclut : « D'ici à vingt ans, toute la nation doit être romantique. Je dis toute la nation, parce que les Jésuites ne sont pas de la nation... Son triomphe est assuré, quoi qu'il arrive et quand même -. » Un compte exact est tenu au Globe des progrès du romantisme. Les journaux sont gagnés : le Diable boiteux et le Courrier Français sont à moitié «c pervertis », la Pandore et le Mercure faiblissent, et, « pour comble de bonheur », le Mémorial catholique est plus hostile que jamais. Les corps sont envahis : les Bonnes-Lettres, l'Athénée, la Sorbonne, l'Académie s'ouvrent à des romantiques 3. Plus tard, c'est le Mercure et la Revue encyclopédique qui sont définitivement conquis,
deux goûts, que ce soit trop pour elles de deux plaisirs Eh quoi! n'y a-t-il pas
moyen d'échapper à cette double tyrannie? Le critique, comme le poète, ne doit-il
pas se garder de ce double danger ? Qu'il recherche le beau sans prévention, qu'il soit prêt à le reconnaître sous toutes ses formes, et, si comme tout le monde il a ses affections littéraires, que ses préférences ne soient pas des anathèmes, qu'il se souvienne que c'est un triste hommage à ce qu'on admire qu'une partialité aveugle fondée sur l'ignorance de ce qu'on méprise et sur le dédain de ce qu'on ne sait pas sentir.
Gardons-nous donc des préventions hostiles, des réprobations aveugles que les faits
démentent et que la raison repousse. Qu'y a-t-il à gagner à se priver du plaisir d'admirer ? Y a-t-il donc trop de chefs-d'oeuvre ? Ne sacrifions point Shakespeare à Racine, ni Racine à Shakespeare : ce sont deux puissants dieux! Pourquoi en faire des dieux ennemis? Leur culte n'a pas besoin de victimes. *
1 O. Dm romantique (24 mars i825i.
2 L. V. De l'indépendance en matière de guilt (2 avril i8a5).
a O. Essai sur le classique et le romantique par Desmarais (17 juin i825).
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tandis que«Viennet et Duvicquet se lamentent l9 que Baour-Lormian injurie 2. Puis, ce sont des Bulletins à la Napoléon 3. Sainte-Beuve, pour sa part, fait l'éloge, enthousiaste parfois, de Béranger et même de Delavigne, alors considérés comme romantiques 4. Qu'est-ce donc qui donne au Globe le droit de se dire au-dessus des partis?
D'abord ceci, qu'il ne partage point toutes les préventions des romantiques. Au Globe, on distingue expressément entre l'ancien classicisme, le vrai, et la parodie du classicisme qui règne depuis le XVIIIme siècle. En particulier, Racine, le plus violemment attaqué peut-être, y est le plus défendu : il est cité comme un modèle •"» ; les éloges que lui accorde Villemain sont reproduits avec sympathie6; c'est lui qu'on oppose à la platitude d'un Soumet 7, au manque de naturel d'un Lamartine s: par un coup hardi, il est même tiré à l'école des novateurs :
Athalie est le chef-d'œuvre dont les classiques accablent sans cesse les amis de la réforme théâtrale; il n'est pas difficile d'y trouver, au contraire, le plus fort argument en faveur des doctrines nouvelles. En effet, tout ce que nous demandons à nos poètes, s'y trouve réuni : la vérité historique et le naturel le plus parfait: le simple et le naïf à côté du grandiose: les effets de scène les plus hardis et tout le faste de la représentation: enfin, la musique mise au service de la poésie, que pourrait tenter de plus un poète de nos jours...? On reproche à l'école nouvelle de n'avoir point de modèle à citer: pourquoi craindrait-elle de s'armer dWthalic? Ce n'est pas dans l'observation des trois unités qu'est le mérite de cet admirable ouvrage. Racine y est aussi hardi, aussi vrai que Shakespeare: il a, de plus, la grâce inimitable et la délicieuse pureté de son goût '•'.
1 Situation du romantisme au i novembre (2<j octobre i825>.
2 Le classique et le romantique par Baour-Lormian \'i novembre i825).
:i Campagne littéraire de 1H25 16 décembre 182M; Campagne littéraire, 2mt bulletin (6 février 1826).
4 La Calédonie 12 »> mars i82 5i, non recueilli: Des poésies de circonstance (26 mars i825), non recueilli: Pr. Lundis, I. 120.
•"• Chants héroïques de la (irèce 112 octobre 1824).
0 H. Cours de M. Villemain (11. 25 décembre 1824).
7 Jeanne d'Arc par Soumet (22 mars i8-25) : « Ils ne savent pas [nos poètes) que ce qui donne à Racine un charme si merveilleux, ce qui fait le rare caractère de son style, c'est l'accord toujours parfait du sentiment avec la situation, de l'expression avec la pensée, c'est la représentation toujours fidèle de quelque chose qui est dans l'intelligence ou dans le cœur de l'homme. Alors même que les mœurs cessent d'être historiques, il y a encore un fonds de vérité humaine dans ce langage. * — Cf. le même éloge du style, Êpitres et dialogues par Viennet (29 janvier 1825».
H Chant du Sacre (Ho juillet i825|.
J» Théâtre français (»*> septembre 1K2.V).
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Et plus tard, quand enfin la victoire est remportée, quand les représentations des pièces anglaises à Paris ont fait comprendre les beautés de Shakespeare, c'est le directeur du Globe, c'est Dubois en personne, qui, pour éviter les excès et les entraînements, met en lumière les mérites de Racine, fait de sa Phèdre un éloge ému et enthousiaste *. Racine d'ailleurs n'est pas le seul classique que le Globe défende : il loue aussi, outre les anciens 2, et Corneille, et Regnard, et Molière 3.
Sainte-Beuve partage cette admiration pour les classiques. Il vante la naïveté, la franchise, la pureté de la langue « du grand âge littéraire * ». Lui aussi, il loue Racine; au moment même où il commence à apprécier le romantisme de Hugo, il en pressent les excès et lui propose comme modèle l'auteur à'Athalie: il vante «c la quiétude, la sérénité de ce génie », sa « molle et noble douceur » ; il le déclare « parfait en poésie, autant qu'il est donné à l'humanité de le devenir 5 ». Il loue aussi La Fontaine 6. Comble d'audace! il loue Boileau lui-même; il lui reconnaît du génie; il proteste contre ceux qui en font mépris; il vante le courage de ceux qui l'imitent et «c en reviennent à lui 7 ».
Le Globe n'est pas moins juste-milieu, ennemi des exagérations, lorsqu'il s'agit des étrangers, de l'admiration qu'on doit avoir pour eux, de l'imitation qu'on en doit faire. Certes, il a travaillé de toutes ses forces à en répandre la connaissance. Mais, dès le début aussi, il a craint les excès et prodigué les sages avis; il ne veut pas qu'on donne du « Schiller rétréci » à la place « de Racine défiguré 8 »; il se plaint qu'on « copie les étrangers et que, pour se donner l'air original, on exagère leurs qualités et leurs défauts, au point de faire la caricature de leurs bons ouvrages !l ». Quand la victoire se dessine, au moment même
1 P. Ds. Reprise de Phèdre (i3 octobre 1827».
2 Mais, en même temps, il met en garde contre la tentation d'en faire des romantiques avant la lettre. — Cf. C. M. Études grecques sur Virgile 127 décembre 1825 1 et IL Littérature (i3 août i825).
3 J. J. A. Essai sur la littérature romantique 129 juillet i8.>5); F. I). Études sur Shakespeare, vi 119 octobre 18261.
4 Pr. Lundis, 1, i55-i56.
6 Pr. Lundis, \, 188. Il excuse ses flatteries envers Louis XIV \Des poésies de circonstance, 2 juin 1826, non recueilli).
H Petite Revue littéraire, u (3o décembre 18241. Non recueilli.
7 Ib. — Boileau est aussi cité dans la Petite Revue littéraire du 23 septembre 1826, qui est peut-être de Sainte-Beuve.
8 A. Première représentation de Fiesque (9 novembre 18241.
J C. R. Lord Byron par Lady Belloc (3 février 1825): L. Y. De l'indépendance, etc. 12 avril 182 5}.
où Dubois réagit contre ce qu elle aurait d'outré, Rémusat met le holà à l'engouement pour l'étranger : « Depuis que la littérature française prétend à redevenir originale, on s'occupe beaucoup en France des littératures étrangères: et c'est là qu'on cherche des modèles, comme si, pour atteindre à l'originalité, il suffisait de remplacer une imitation par une autre. » Assurément on y peut trouver des modèles, mais pour apprendre à s'en passer : on y peut trouver « des beautés qui violent les règles » et acquérir « la preuve que le talent peut, sous d'autres formes que celtes qui nous sont familières, produire d'aussi grands et d'aussi légitimes effets »: on y peut puiser des inspirations: mais il ne faut ni traduire ni emprunter : « c'est simplement changer de maîtres 1 >*.
Enfin les « Globistes » ne se figurent pas que le romantisme est comme la révélation nouvelle d'un Évangile jusqu'alors inconnu. Ils ne se laissent point aller aux juvéniles espérances de tant d'auteurs contemporains. Sainte-Beuve, à plusieurs reprises, revient là-dessus : il se méfie un peu de l'exotisme et des descriptions romantiques s; iî regrette l'abus du « moi » :: : il craint surtout l'entraînement des débutants ; il redoute « cette inexpérience d'études soutenue d'une si intrépide présomption. la soif dune célébrité hâtive, plutôt que le besoin d'une gloire durable. la routine jointe au dédain du passé, cette illusion enfin si naïve et si aveugle à la fois qui prend dès l'abord sans hésiter toute intention généreuse pour une inspiration poétique, tout battement de cœur pour un accès de génie, comme si à vingt ans, il nV avait que des poètes qui pussent s'émouvoir et compatir... En ce temps, et grâce à nos travers, en poésie comme en philosophie, il peut y avoir du génie à a\oir du bon sens ] ». C'est que. pour le Globe, le romantisme est vrai seulement d'une vérité relative : ce n'est pas une doctrine qui donne les moyens de réaliser le beau absolu, c'est la doctrine qui donne le moyen de réaliser un beau adapté aux goûts du temps. Tous ceux qui. en leur temps, ont su plaire, ont été romantiques, en leur temps • c'est la théorie qu'implique la fameuse définition de Stendhal \ c'est la
1 *'.. H. l)e /.i faîne jiicnun.ie et de !a yêsie jnt:Lme ± 5 .unît ^;- .
* pr. Lundis, I. *»->
* Pr. Lundis. Lu: P. <:->nt.. II. Ï42. 4 Petite He:ui' littéraire. .- ■?" Jcwcmbrc 1^:4 . Non •■wueiiii.
— io3 —
théorie du Romantisme des classiques de M. Deschanel, c'est la théorie de Vitet et de ses collaborateurs 1. Ils sont donc logiques avec eux-mêmes en détournant le romantisme de se constituer en orthodoxie : « Point de définitions arbitraires, point de classifications étroites, de tout cet attirail de règles, de tout ce bagage de dogmes dont les classiques surchargent leur mémoire. Ce serait renverser un despotisme pour en créer un autre 2. » Il ne faut pas de cela, il ne faut pas que les romantiques, « une fois l'indépendance conquise, l'inféodent à leur profit et se constituent classiques vis-à-vis des races à venir 3 ».
Mais, en somme, ces conseils de modération et de tolérance, ces principes de bons sens ne suffiraient point, semble-t-il, à démontrer que le Globe n'est pas romantique. Savoir s'affranchir des préjugés d'un parti, savoir prévenir les excès ou réagir contre eux ne prouve point qu'on n'appartient pas à ce parti. S'il n'y avait que ces différences si légères, différences de nuances, le Globe serait romantique, — avec sagesse, mais romantique pourtant. Ce qui me semble établir entre les romantiques et lui la démarcation la plus forte, c'est son attitude avec un groupe, et non le moindre d'entre eux, ce sont les points sur lesquels il s'en sépare, et, plus encore, les raisons profondes de cette scission.
Toute une petite école de romantiques — les vrais pour nous, maintenant, — avait rompu ses premières lances et publié ses premiers essais dans la Muse française. Or la Muse française est continuellement en butte aux critiques ou aux louanges aigres-douces du Globe. Guiraud est « un de ces académiciens de la Muse française qui ont réduit en système quelques exemples pris au hasard chez les étrangers, cherchant le simple avec affectation, prenant la bizarrerie pour la force et corrompant les dons heureux du naturel par les prétentions d'une fausse poétique »; c'est de mauvaise grâce que le Globe lui reconnaît « des
1 L. V. De l'indépendance en matière de goût 12 avril 1825) : « Si nous sommes destinés à avoir des hommes de génie..., ils se trouveront tout à coup à l'unisson du goût de leurs contemporains; ce tut là de tout temps leur intérêt et. leur privilège. Voyez notre Béranger... Ce Béranger si bien en harmonie avec nos besoins poétiques, il ne faut pas croire qu'il sera éternellement neuf, éternellement romantique : il en sera de lui comme de Racine, comme de Sophocle, comme d'Anacréon. Tous ces grands hommes ont été romantiques pour quelques heures, et les voilà classiques pour de longs et interminables siècles... Ainsi entendu, le romantisme n'est, comme on le voit, ni un parti, ni une doctrine littéraires; c'est la loi de la nécessité, la loi de tout ce qui passe, de tout ce qui change, la loi de toutes choses en ce monde. »
7 (). Du Romantique (24 mars 1825 >. — Cf. Situation du Romantisme 129 octobre 1X25 1 : « Ce serait déplacer le classicisme et non le renverser. »
3 L. V. De l'indépendance, etc. (2 avril 1825».
instincts justes et vrais x ». Ce sont bien encore les rédacteurs de ce recueil qui sont visés, le jour où l'on parle de « ces formes de style qu'affectent certains écrivains de nos jours, mélange de raffinement et de niaiserie, d'enflure et de trivialité, de néologisme et de vieux langage». On les excommunie en bonne et duc forme : « les romantiques de la Musc française n'ont pas d'admirateurs moins chauds que ceux que, dans un autre sens, on appelle aussi romantiques - ». On ne parle pas sans ironie des « initiés aux mystères de la Musc française :i ». de cette poésie « de salon ». de cette coterie « d'amis * ». Il faut qu'elle soit morte pour qu'on reconnaisse un jour que ses « oracles ». bien qu'un peu obscurs. « avaient pourtant leur intérêt •"■ ». Sainte-Beuve partage ces préventions : on le voit au ton dont il en résume l'histoire, dont il présente presque Victor Hugo comme évadé de cette galère »\
Encore comprendrait-on que les théories de ces débutants, jeunes, inexpérimentés, aient déplu aux sérieux philosophes, aux graves esthéticiens du Globe. Ce qui frappe davantage, ce qui choque même, c'est l'injustice avec laquelle ils affectent de confondre les noms et les rangs. Duvergier met sur la même ligne « les inversions de M. d'Arlincourt, les néologismes de MM. Hugo et Devigny 7 ». Yitet réprouve en bloc les « monstruosités littéraires, les Solitaire et les Han d'Islande s ». Le traité de paix que. selon le Globe, ont signé les classiques entre eux, contient un article h ainsi conçu : « On aura soin de répéter sans cesse au public, qui finira par le croire, que le romantisme c'est Han d Islande, le Solitaire, liloa. et toutes les rêveries de la Société des Ronnes-
1 Chants hellènes 112 octobre 1K241.
* k' pitres et dialogues par M. Yiennet (20, janvier 1 S-^5 •. 3 Poésies nouvelles «5 juillet 1 Si5 ».
• k'.Xrt poétique par Antoine Giguct 112 août 1 S 2<>>. — O. C M. Roméo et Juliette i25 septembre 1X27) : * Mais qui a jamais loué le style de Shakespeare sans restriction ? Qui en a jamais recommandé l'imitation ? Qu'importe, dira-ton. on l'imite. Qui ? Les cinq ou six poètes de la défunte Muse française. »
5 Ess a is 'de pu es ie 124 fé v r i e r 1 S 2 5 ) .
'• Pr. Lundis. 1. 164- il) 0.
7 O. Du romantique 124 mars 1 S25 1. — < >. /;.v.Vii/ sur le classique et le romantique de Desmarais 111 juin 1 K 2 5 » : Il s'indigne qu'au lieu de lire Schlegel, M"' de Staël. Manzoni. Yisconti. Sismondi ou Stendhal, Desmarais ait consulté Muj»o et <iuiraud. * Serait-ce parce que, comme il le dit ailleurs, « l'extrême clarté du style est le sceau de la médiocrité » : et les dissertations de ces honorables membres de la confrérie des Bonnes-Lettres lui paraissent-elles d'autant plus admirables qu'il les comprend moins?* Quant à nous, qui pensons que, romantique ou classique, la première qualité est d'être intelligible, nous récusons l'autorité de ces messieurs. »
s L. Y. De I indépendance, etc. -2 avril iSa5i.
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Lettres 1. » On reste stupéfait quand on voit avec quelle sévérité, avec quel mépris parfois, sont jugés ces poètes que nous admirons maintenant, avec des nuances sans doute et parfois des réserves, mais unanimement. De Vigny est le plus maltraité. Duvergier prétend que les romantiques, « las de la poésie nuageuse et lymphatique... donneraient volontiers M. de Vigny pour n'avoir pas M. Guiraud dans leurs rangs 2 ». Les Poèmes antiques et modernes sont appréciés; mais on signale vivement les conceptions « fausses, bizarres, ridicules » de l'auteur, « l'incohérence et l'obscurité fatigantes » de ses idées, son style « inégal », « la barbarie des phrases et le prosaïsme contourné des vers », les morceaux « dont la dureté sauvage donnerait des attaques de nerfs » : qu'il apprenne sa langue, car « sans la langue, le Cerbère du Parnasse ne laisse passer personne; le lecteur jette le livre avec mépris, et, comme dit Pascal, en voilà pour jamais :{! » Hugo n'est guère plus épargné: Bug-Jargal est « loin d'être un ouvrage sans mérite » ; mais le récit est invraisemblable, la composition vicieuse, les caractères artificiels €t conventionnels, l'auteur imite sans cesse Sterne, Chateaubriand, Byron et Walter Scott 4. Ces deux poètes n'ont pas assez d'importance pour que le Globe s'y arrête longuement: à cette époque, c'est Lamartine le grand nom ; et il est jugé avec la même rigueur. Les Méditations ne sont assurément pas indignes de leur succès; mais ce qui leur manque « pour la pensée, c'est la force, et pour le cœur, c'est la passion : elles sont élevées et tristes, voilà tout ». Les vers en sont ou bien « confus et indécis », ou bien sans naturel : le style en est incorrect : « faute de soin et de travail, il viole et la grammaire, et la rime, et le bon goût »: la pensée en est faible et vague \ Le Chant du Sacre est plus maltraité : c'est « une bigarrure assez plaisante, malgré son sérieux », et, après l'avoir examiné en détail, le critique n'y trouve que « des inconvenances, un plan bizarre, des incorrections et du mauvais goût6 ». Le Dernier chant de Childe Harold fait « douter même de l'avenir de son talent 7 ». Si les Èpîtres sont louées, c'est que l'auteur du compterendu s'est résigné de guerre lasse à ne plus tenir compte des défauts :
1 Campagne littéraire, 2"" bulletin u février 18261.
2 O. Mélange du tragique et du comique 126 mai 1826).
3 Bulletin littéraire (i5 avril 18261. — Cf. Huitième lettre sur l'histoire (28 octobre 1826).
4 Bug-Jargal 12 mars 1826).
5 C. R. Lamartine (12 mars 1825).
G Le Chant du Sacre (3o juillet 1825».
7 Le dernier chant de Childe Harold (6 août 1825».
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« Prenons-le donc tel qu'il est : c'est un moyen de faire notre paix avec ses admirateurs et de ne plus troubler notre propre admiration par d'inutiles critiques : ne tenons compte que des beautés L »
Quelles sont donc les raisons pour lesquelles le Globe se montre si sévère? Voilà le point intéressant, et la solution n'est pas sans surprendre. — Assurément, il y a des raisons littéraires. Les conceptions hardies de ces romantiques lui ont paru téméraires : il y a vu, comme dit Sainte-Beuve. « une débauche d'imagination, de l'esprit en délire - ». La langue trop néologique, trop métaphorique, incorrecte parfois de certains auteurs l'a effarouché. On y a gardé cette idée, toute classique et d'ailleurs si vraie, que la perfection n'est atteinte que par des efforts continus et des corrections répétées. L'improvisation négligente d'un Lamartine heurte toutes leurs habitudes : qu'il prenne garde, comme le lui dit Sainte-Beuve, de se laisser trop aller à sa facilité et à sa rêverie, d'en arriver comme Coleridge à ne plus écrire que dans un demisommeil :!. Parfois même, on y montre — Sainte-Beuve comme les autres,
— un goût assez étroit. « Quant au style, écrit-il du livre de Blanqui, quant au style, qui importe en toute composition, quoique généralement assez pur. il n'est pourtant pas exempt de reproche. M. Blanqui nous dira, par exemple, en parlant d'une plaine aride, quelle est triste et monotone comme l'esclavage, comme si une comparaison ne devait pas être un éclaircissement, et qu'une abstraction se comprît mieux qu'une image 4. » On ne se défait pas d'un seul coup, — quand on n'est pasrévolutionnaire, — de la lente influence de l'éducation et des lectures: nourris par des maîtres qui vénéraient exclusivement et Racine et Boileau, ces critiques ont bien pu élargir leur goût par la suite, il leur est resté malgré eux quelque chose de la timidité, ou, si je puis dire, de la prudence littéraire du XYlImc siècle.
Mais tel n'est point le principal grief du Globe contre les novateurs.
- On les eut peut-être bien étonnés, ces apôtres de la tolérance, si on leur eut démontré qu'ils étaient défavorables à ces littérateurs pour des raisons rien moins que littéraires, pour des raisons politiques et religieuses : parce que ces jeunes poètes « méconnaissaient l'impulsion.
1 hpilres 124 septembre 1X2111.
• Le Phivni.x (Samedi. 3o octobre 18241. •N,on recueilli.
: Ynya^e littéraire de Piclwt. m 117 décembre 1X2$). Non recueilli. * La lettre sur Coleridge, par un heureux hasard, est écrite à M. de Lamartine. M. Pichot ne pouvait adresser au célèbre poète d'hommage plus mérité ni de leçon plus ingénieuse. »
1 Vnva/rv d'un jeune /-'rançais (u5 janvier i8i»5i. N«»n recueilli.
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profonde et invincible » de la société et « s'adressaient à des passions rétrogrades qu'une classe d'élite partageait avec eux ! ». Cela est certain cependant et se trahit, avec quelque candeur, dans leurs critiques. Si Bug-Jargal a été un peu loué, c'est — la fin de l'article le révèle naïvement — que ce roman peut favoriser les idées libérales, et notamment l'anti-esclavagisme : Victor Hugo n'est pas libéral, mais « son intention générale est bienveillante pour les noirs et, malgré tous les embarras où le place la double nécessité d'intéresser en faveur de leur liberté et de condamner toute insurrection, quiconque aura lu son livre, se sentira de nouveaux motifs pour remercier le ciel de l'existence et de la liberté d'Haïti 2 ». Si YOde à la colonne est signalée avec sympathie, c'est que, sans marquer une rupture avec le parti purement royaliste, elle est une avance à la coalition des républicains avec les bonapartistes; et le Globe n'approuve pas cette coalition, et il marque ses réserves politiques; pourtant, il sent que, dans ces vers, Hugo se rapproche de lui, et il lui en sait gré 8. Lamartine n'a rien fait de pareil ; il n'y a pas moyen de le ranger au nombre des libéraux» et on lui garde rancune. On trouve qu'il « a paru à la cour pour en parler le langage, y briguer un sourire, en savourer les faveurs 4 ». « M. de Lamartine, dit-on ailleurs, n'est pas de son siècle; et, comme
1 Pr. Lundis, I, 402.
2 Bug-Jargal (2 mars 18261.
' Bulletin littéraire (i5 février 18271. "~ Cf. l'article ultérieur de Rémusat [Cromwell, 2 février 1828) où ces arrière -pensées politiques sont évidentes : « Ses premiers essais n'en donnaient pas l'espérance [des nouveautés de CromwelP. Son esprit qui ne fut jamais commun semblait viser aux idées communes. Quelque temps, il parut prétendre innover par la bizarrerie des formes, non par l'originalité de la pensée. Elevé, pour ainsi dire au cœur du préjugé, il menaçait de s'en tenir aux idées de son parti : c'était s'ensevelir dans les cendres du passé. Quelques années se sont écoulées et les idées qui passaient pour le paradoxe des esprits blasés ont pris place dans le bon sens avec cette rapidité de conquête que la raison n'a possédée que dans notre siècle. La liberté de la pensée et des arts a gagné sa cause au tribunal de l'opinion. Le mouvement est venu jusqu'à M. Hugo, et tel est le lien qui unit toutes les vérités, qu'en s'initiant aux nouvelles doctrines littéraires, il a modifié, sans le savoir peut-être, l'ensemble de ses opinions philosophiques. Le temps n'est pas loin où il écrivait que l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses, et le voilà qui déclare insuffisant et passionné le profil que Bossuet a tracé de Cromwell. de sa chaire d'épéque appuyée
au trône de Louis XIV Certes, M. Hugo n'a point prétendu changer de parti
et, sans doute, il n'en a point changé; mais, par instinct de poète, par intention dramatique, il a été conduit à considérer sous un jour nouveau l'histoire des hommes; et je ne serais pas surpris que, depuis qu'il a fait Cromwell, il ne jugeât autrement que jadis l'histoire contemporaine, son parti, le nôtre, la Révolution. »
1 Chant du Sacre (3o juillet 1825).
Byron était essentiellement l'homme de son siècle, il nous fâche de le voir juger par des opinions vieillies, par des préjugés morts depuis longtemps. L'esprit de M. de Lamartine s'est arrêté dans la rêverie ; il est parfaitement étranger aux idées de liberté qui font la gloire de notre âge... Il craint, pour ainsi dire, de sympathiser avec son siècle ! ».
Ces critiques révèlent la pensée, inconsciente peut-être, des rédacteurs du Globe: et il y en a une contre-épreuve bien curieuse : c'est l'indulgence que, pour des raisons politiques, ils montrent envers Viennet. N a-t-il pas voté contre le Consulat et l'Kmpire? N'a-t-il point, en 1804. écrit une épître satirique contre la fausse généalogie de Napoléon ? « Dans une carrière littéraire déjà si longue et si traversée, M. Viennet, s'il n'a jamais élevé son talent à une hauteur imposante, a du moins en toute occasion fait preuve d'esprit et de cœur : on n'en peut dire autant de bien d'autres -. » Sainte-Beuve lui-même, lorsqu'il parle de la Muse française, lui reproche plus vivement son « intention politique » que ses erreurs littéraires :î. C'est, qu'en effet, logiques avec cux-mômes. les « Globistes » transportaient partout leur éclectisme. Us voyaient une analogie entre les lettres et la politique, et, y apportant le même goût du juste-milieu, prétendaient en quelque sorte les faire coïncider. Kn politique, leur théorie voulait que le meilleur gouvernement fut intermédiaire entre le despotisme d'un seul et le despotisme de tous. Il fallait que cette théorie s'appliquât également aux lettres : « le despotisme oligarchique de l'Académie est mortel au bon goût; la souveraineté du peuple ne l'est pas moins. Mais n'y a-t-il au monde que la souveraineté du peuple et le despotisme? Ne pouvons-nous donc choisir le gouvernement source de toute lumière et de toute vérité, mobile comme la société, stable comme la raison, sauvegarde également sûre de l'ordre et de la liberté, pour\u qu'il soit exécuté loyalement, le gouvernement représentatif en un mot.... A l'artiste appartiendra l'initiative, au public le veto 4 ». Ainsi, il y avait à leurs yeux comme une harmonie préétablie entre leur royalisme et leur romantisme et, au nom de tous deux, ils combattaient à la fois le royalisme ultra et le romantisme ultra.
Il en est de même pour la religion : et. comme des idées politiques
1 K. l>. Le dernier chant de Childe Ifarold (<> août 1 S25 ».
* Œuvres de Viennet i3o juin 1X271.
:î Pr. Lundis. I, it'o-ihô. — C\\ Pr. Lundis, I. 101-40:.'. ce qu'il dit de « la période rciro^ttidc * du romantisme.
• L. Y. De l'indépendance, etc. u «ivril 1 Ha5 •.
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contribuent à fonder leur jugement sur la valeur littéraire des écrits, des idées religieuses y contribuent également. Lamartine est trop orthodoxe : c'est choquant. « Harold s'occupe plus du salut de son âme que de celui des Grecs; vaincre Satan, voilà sa principale affaire; et il semble n'être venu en Grèce que pour s'y confesser et y mourir. » Il est « travesti en sot moine tourmenté par la crainte de l'enfer » : « quand ïl est mort, M. de Lamartine se demande s'il est damné et n'ose se prononcer, de peur sans doute de se brouiller avec Rome, en sauvant un protestant confessé par un hétérodoxe l ». Peu s'en faut encore que Sainte-Beuve ne fasse un grief à Lamartine d'avoir « introduit la divinité et l'immortalité dans l'amour » : il a obéi à des « besoins individuels », mais « nécessairement solitaires 2 ».
Mais il ne s'agit pas seulement de croyances précises et de dogmes déterminés. 11 s'agit encore — et bien plus — de la disposition d'esprit proprement religieuse, d'une certaine tendresse de cœur et d'imagination qui prédispose au sentiment du divin et qui heurte de front l'esprit rationaliste, tout laïque, du Globe. Il l'appelle généralement l'esprit « vaporeux » et il ne tarit pas en duretés contre ceux « qui ont transformé le romantisme en une école de néologisme, de faux enthousiasme, de fausse sensibilité, de mélancolie fade et vaporeuse. Ceux-là, comme bien on pense, ne sont romantiques que de nom, et le ridicule en a déjà fait justice 3 ». Sainte-Beuve, quasi-matérialiste et carabin, partage naturellement cette antipathie. Il reproche ces tendances à Blanqui : « Blanqui se jettera dans la mysticité; il croira entendre le bruit d'un concert angélique ; il s'écriera qu'il n'y a pas de climat pour l'athée, etc. De telles fautes déparent trop souvent un livre d'ailleurs utile et sensé : on devrait surtout se mettre en garde contre la vague rêverie qui y fait tomber ; car toute observation saine et raisonnée sur les mœurs et l'industrie des peuples semble incompatible avec cet enthousiasme
1 E. I). Le dernier chant de Childe Harold (6 aoûl i 82 5 1.
2 Pr. Lundis, I, 1 20.
:! !.. V. De l'indépendance, etc. (2 avril 18251. — Cf. O. tissai sur le classique et le romantique ( 1 1 juin 1825) ; Chant du Sacre (3o juillet 1825) ; Université (18 août 1 825 » ; Mélodies poétiques (4 mars i825); Le Mercure du XIX"' siècle (14 mars i825). — L:i colère du Globe est même si vive qu'il en oublie «ses habitudes de courtoisie. Il insinue « que les vaporeuses homélies de nos religionnaires de salon » ne sont qu* « hypocrisie» et moyens de faire fortune {Distribution des prix du concours général, 20 août 1825, et L'art poétique d'Antoine Giguet, 12 août 1827). Ou bien il descend aux procédés des petits journaux. (Voir le récit railleur du duel de Lamartine : « Le plus vaporeux de nos poètes, etc. », 26 mars 1826.)
stérile qui s'exhale en vains sons x. » Et, à plusieurs reprises, il revient contre « ce vague instinct de sentiment », cette « teinte de mysticisme religieux L> ». En un mot, Sainte-Beuve exprime très bien. — en son nom, mais aussi au nom du Globe, — la cause de leur défiance commune de ce romantisme, lorsqu'il dit : « J'y étais assez antipathique jusque-là, à cause du royalisme et de la mysticité, que je ne partageais pas :l. »
On conçoit mieux cet acharnement, quand on a compris ce que le Globe aurait voulu des romantiques.
Il a entrevu une doctrine plus forte et plus morale que le mysticisme ;de Lamartine], à laquelle il ne manque qu'un poète. Pour elle, si la réputation est souvent vaine, le plaisir passager, la vertu imparfaite, la raison incertaine, ni la gloire, ni le bonheur, ni le devoir, ni la vérité ne sont pour cela de vains mots : ce sont les motifs inégaux mais puissants de l'activité humaine, et cette activité est la première loi de notre nature. L'homme n'est pas uniquement fait pour chanter, croire, aimer sans but. Il n'est point sur la terre comme un proscrit qui languit en attendant sa grâce, car la vie n'est point un exil mais une mission d'activité, mais un voyage de découverte. La perfectibilité, cet essor ou plutôt ce retour vers la divinité la prouve seule et la rappelle. Cette idée, qui nous conduit à l'amélioration de nous-mêmes et au dévouement envers la société, cette idée qui seule produit et motive l'amour de la vertu et l'amour de la liberté, nous semble non moins sainte et plus consolante que la préoccupation oisive d'un avenir infini, qui nous désintéresse des biens, mais aussi des devoirs d'ici-bas: cette idée, en donnant du prix à la vie, rend ce monde digne de la Providence. Il nous semble aussi que, comme à la morale, comme à la religion, cette idée serait favorable à la poésie : ne serait-ce pas parce qu'elle est la vérité 4 ?
Tranchons le mot, puisquaussi bien un autre Ta tranché : le romantisme est « le spiritualisme en littérature "' », — leur spiritualisme, bien entendu; autrement dit. il est la torme littéraire de l'éclectisme. Hors de l'éclectisme, point de salut. Est-ce que par hasard, le Globe, ennemi des Eglises, serait, lui aussi, une Eglise?
1 Voyage littéraire 1 25 janvier 1 Sa5 1. Non recueilli.
2 Pr. Lundis, I, i35-i3ô, 1 1"> 6 - 1 ô 7 . — Cf. aussi Petite Revue littéraire, 11 110 décembre 1824), non recueilli : un coup de patte contre * la poésie vaporeuse et mélancolique de notre à^e *.
* Lundis. XI, 532.
1 C K. Lamartine 112 mars 1 Sa3 1.
■"• M. I). Du Romantisme considéré historiquement ■ 10 octobre \W±b*. — Cf. Revue *ies Lettres françaises et étrangères «avril lyooi.