LE MILIEU POLITIQUE, PHILOSOPHIQUE ET RELIGIEUX
I. Dubois et la fondation du Globe: le programme; les collaborateurs; la doctrine toute libérale du journal en matière politique, religieuse et même littéraire. — L'opposition doctrinaire et constitutionnelle du Globe: vivacité croissante de ses critiques du régime; philhellénisme et admiration de l'Angleterre; à la suppression de la censure, campagne politique de plus en plus ardente. Sainte-Beuve, en cela, pleinement d'accord avec le Globe.
II. Le programme philosophique du Globe : établir la « raison » sur les ruines du catholicisme, définitivement détruit par les négations du XVIIIW* siècle. Efforts d'impartialité historique envers le catholicisme. Lutte contre l'ultramontanisme mennaisien. Lutte plus vive, mais scrupuleusement libérale, contre l'ultramontanisme des Jésuites et du jeune clergé. L'éclectisme du Globe « cousiniste », entre l'école du XVIII"' siècle et le Saint-Simonisme.
III. Sainte-Beuve, associé aux négations du Globe et à sa campagne contre l'ultramontanisme, ne s'associe point à sa foi en l'éclectisme : son matérialisme moins mystique, plus intellectuel, mais persistant.
« Je suis passe par l'école doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. »
(Portraits Littéraires, 111. 545.)
En sortant de l'École de médecine, ou plutôt pendant qu'il y était encore, Sainte-Beuve entra dans un milieu nouveau, celui du Globe. il y resta et il en subit l'influence jusqu'après sa rencontre avec Hugo, jusqu'après 1827. Cette influence mérite d'être étudiée en détail. Sainte- Beuve a pris là ou il y a confirmé certaines idées, qu'il a plus tard ou
conservées ou retrouvées : les années du Globe avaient été, disait-il vingt ans après, « des meilleures et des plus fructueuses années de sa jeunesse, de celles où Ton a acquis ce que Ton ne fait plus ensuite que prolonger et dépenser au dehors; car le dedans ne se renouvelle pas * ». Entré « comme apprenti-rédacteur2 », il y a ébauché sa méthode critique, publié ses premiers articles et même son premier ouvrage important, le Tableau de la Poésie au XVIme siècle. Il n'est que juste de lui appliquer ses propres procédés, d'examiner avec une particulière attention ses commencements obscurs, de rechercher, pour employer sa métaphore, les sources du Nil 3, afin de le juger, comme il le dit encore, « d'après sa force initiale, et en le débarrassant de tout ce qu'il a eu de surajouté ou d'acquis * ». D'ailleurs, le Globe en lui-même a été trop différemment jugé, tantôt surfait avec quelque exagération, tantôt rabaissé avec quelque sévérité 5, pour qu'il ne soit pas intéressant d'établir, aussi exactement que possible, quel but il s'est proposé et comment il a réussi à l'atteindre.
La Restauration n'était pas tendre, sous le Ministère Villèle, pour ceux de ses fonctionnaires qui ne servaient point avec un zèle suffisant le trône et l'autel. Paul Dubois, — Dubois de la Loire-Inférieure, comme on l'appela plus tard, — l'ancien professeur de Sainte-Beuve au collège Bourbon, s'en était bien aperçu. Détaché des croyances religieuses par son ami Jouffroy, introduit dans les « ventes » des carbonari par V. Cousin et Augustin Thierry, il avait pris part au mouvement libéral et s'était mêlé même à des démonstrations politiques (convoi de Lallemand, de Camille Jordan). Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait été destitué dans le cours d'une année scolaire, précisément à l'époque où il avait Sainte-Beuve pour élève. Obligé, pour vivre, de se livrer à des travaux de librairie (il traduisait la Chronique de Flodoard pour la collection Guizot), mais du moins rendu à sa complète indépendance, il cherchait une occupation à sa nerveuse activité, une issue à ses. sentiments politiques et à ses opinions philosophiques. Son ancien
1 Lettre à Dubois, 2 août i843.^(Lair, 323.)
» JV. Lundis, V, 3 12.
8 P. Litt., I, 3o-3i.
* N. Lundis, V, 446.
6 Brunetiere, Manuel, 414-416.
camarade du lycée de Rennes, Pierre Leroux, alors ouvrier typographe, vint un jour l'entretenir de l'intention qu'il avait de fonder un journal. 11 voulait, avec l'imprimeur Lâche vardière, entreprendre une espèce de magazine à l'anglaise, où seraient recueillis des extraits de littérature étrangère, des récits de voyage, les faits curieux et instructifs capables d'intéresser le grand public sans spécialité trop étroite. Dubois fut séduit; mais il comprit et fit comprendre qu'un journal trop neutre, qui n'aurait pas comme centre, pour ainsi dire, une doctrine ou tout au moins une tendance très nette, aurait peine à réussir en ces années troublées. Seulement, la censure était là, pour réprimer les trop grandes audaces, et il fallut se contenter d'abord de la littérature l.
C'est ainsi que le Globe fut fondé 2. Le premier numéro en parut le i5 septembre 1824, avec le sous-titre Journal littéraire. Par une progression significative, il devait se dire, dès le i5 août 1826, Journal, puis Recueil philosophique et littéraire, et enfin, le 16 août 1828, Recueil politique, philosophique et littéraire. Les secrètes ambitions de Dubois avaient mis près de quatre ans à se réaliser pas à pas. Il en a lui-même exposé plus tard le développement successif:
Il y a bientôt cinq ans et demi, écrivait-il le 23 janvier 1829, que le Globe a été fondé; c'était en septembre 1824. Alors les opinions jeunes en littérature et en philosophie n'avaient aucun interprète... Revendiquer d'abord la liberté littéraire, nous acharner contre les préjugés nationaux, adorer les chefs-d'œuvre étrangers à l'égal de nos immortelles gloires, révéler des noms inconnus, inquiéter les imaginations de mille rêves, de mille besoins nouveaux, ce fut
notre première mission De ta littérature, nous passions à la philosophie,
et nous marchions, philosophes sans peur et sans hypocrisie, regardant en face les religions sans les flatter ou les haïr, défendant leur liberté ou leur égalité, demandant mêmes privilèges pour la science incrédule et les systèmes ennemis de nos systèmes, enfin, cherchant la vérité par le respect et l'amour des droits de tous, par le développement hardi et sincère de tous les contraires, certains que de cette anarchie apparente et passagère doivent s'élancer un jour le principe de foi et la communauté des croyances. Philosopher ainsi, c'était déjà faire de la politique; car c'était mettre le gouvernement à l'essai sur le plus difficile et le plus délicat des droits reconnus par la Charte; c'était combattre de front et à la fois les prétentions illégitimes d'un catholicisme persécuteur et les prétentions non moins despotiques d'un libéralisme vulgaire, enfant haineux d'une philosophie qui fut. au siècle dernier, haineuse malgré
1 l\ Litt.y I, 3 13 ; Pr. Lundis, 111, 353.
2 II parut d'abord tous les deux jours; puis (3o octobre 1824) les mardis, jeudis et samedis; puis (26 janvier 1828) les mardis et samedis; enfin 1 15 février i83o) tous les jours.
elle et par nécessité, mais que le grand jour de notre liberté aurait rendue tolérante comme notre siècle est tolérant. Ainsi nous avons combattu, descendant peu à peu, et de jour en jour plus actifs, dans la mêlée des vieux partis, plaçant à propos et avec hardiesse le mot des générations nouvelles '.
Dès le début, Dubois rencontra pour l'aider un certain nombre de collaborateurs. Leurs noms se retrouvent sous les initiales dont ils signaient, en général, leurs articles. C'étaient d'abord ses deux amis, Jouffroy (T. J.) et Damiron (Th.). Avec eux s'associèrent Charles Magnin (C. M.), Louis Vitet (L. V.), Tanneguy-Duchâtel (T. D.), Charles de Rémusat (C. R.), Duvergier de Hauranne (O.), Trognon, Ernest Descloseaux et Pierre Leroux. Thiers (Y.), la première année, y donna un compte rendu du Salon en une dizaine d'articles, et, selon Sainte-Beuve, Mérimée y collabora un peu 2. Quant à Cave (R. V.), l'un des auteurs des Soirées de Neuilly, et à J.-J. Ampère (J.-J. A.), ils n'entrèrent que plus tard dans la maison. Sainte-Beuve, lui, avait été des premiers : « En 1824. le Globe se fondait. J'en fus aussitôt informé par mes anciens maîtres avec qui j'avais conservé des relations, et j'allai voir M. Dubois qui m'y appliqua aussitôt et m'y essaya à quantité de petits articles 3. » Tous ces écrivains avaient sans doute leur tempérament propre et leurs goûts divers; sur un certain nombre de points de détail, ils pouvaient parfois différer d'avis : l'un était plus réservé, l'autre plus hardi; l'un plus respectueux de la tradition, l'autre plus novateur. Mais, sous la direction et l'impulsion de Dubois, 1' «âme du journal4 », ils soutenaient en somme les mômes théories et défendaient les mêmes causes : le Globe avait son unité et ses doctrines.
Au moment où il parut, la situation du parti libéral français était singulière. Défenseurs ardents de la Révolution et de ses principes en politique, fort indépendants en religion ou même irréligieux, la plupart des hommes marquants de ce parti étaient, au contraire, partisans du conservatisme le plus étroit en littérature et en art. Au fond, ils en
1 Cf. Pr. Lundis, III, 356.
2 Est-ce lui qui, sous la signature M., a donné, les i3, 16, 23. 25 novembre 1824, des articles sur VArt dramatique en Espagne et Le théâtre espagnol moderne? — Voir les détails et les jugements de Sainte-Beuve sur ces divers écrivains, P. Litt., I, 3i6t sqq. et .V. Lundis, XIII, 207, sqq. — Voir aussi l'article Globe dans la Table dressée par M. Girald <Calmann-Lé\y, 1903 ), pour les Pr. Lundis, les P. Cont. et les N. Lundis.
3 Ma biographie, 29. — Cf. le récit de Dubois (Lair, 3 18).
1 P. LUI., I. 3i6. — Voir les éloges de Sainte-Beuve {Pr. Lundis, III. 357 et lettre à Claretie du i5 février 1867: Corr., II, 1 36» et ses réserves ^Lundis, XI. 495» pensée cxxxvi.
étaient restés en tout à Voltaire ; et. comme lui, contents d'affranchir leur pensée, ils aimaient l'esclavage de leur goût *. La création du Globe vint changer cela : il prétendit soutenir l'idée de liberté dans sa plénitude -, et il y eut désormais parmi les libéraux un clan littéraire favorable aux nouveautés. Comme il est naturel, le Globe eut à lutter à la fois de deux côtés : contre ceux qui, admettant ses doctrines politiques ou religieuses, ne pouvaient accepter ses hardiesses littéraires, et contre ceux qui, ennemis de sa politique ou de sa philosophie, se trouvaient d'accord avec lui en littérature.
Mais, pendant longtemps et comme son titre l'y obligeait, — son titre et la censure 'K — le Globe mit un peu de sourdine à ses tendances politiques : elles se laissent voir, mais indirectement. C'est avant tout l'organe d'un parti constitutionnel : hommes d'études, hommes à théorie, mais qui prétendaient corriger la théorie par l'expérience 4, philosophes prudents, les « Globistes » redoutaient les scènes de désordre et demandaient seulement à la royauté d'appliquer loyalement, largement la Charte, de favoriser le progrès des idées et des mœurs et aussi le perfec-
1 Chants Hellènes 112 octobre 1824) : « La France est partagée en littérature, comme en politique, comme en religion, en deux grands partis, dont l'un prend la liberté pour devise, c'est-à-dire l'espérance dans l'avenir, et l'autre l'autorité, c'està-dire la foi au passé : les uns se jettent dans toutes les témérités, les autres se lient à toutes les entraves, » [Déjà l'esprit juste-milieu qui perce.]' « Mais ce qu'il y a d'assez curieux à observer, c'est que les libres-penseurs en politique et en religion sont absolutistes en littérature et que les protestants contre l'Académie appartiennent presque tous au parti politique ennemi des innovations : j'en excepte, toutefois, l'École de M. de Lamennais qui, seule conséquente aux principes de l'autorité, l'applique partout, avec une rigueur tout à lait digne d'une petite Église. »
* Pr. Lundis, III, 354, S(\c{'
8 11 la supportait avec impatience : Cf. Le Globe, Journal politique 12 août 1826): « Il y a longtemps que la franchise de nos opinions nous faisait regretter de ne pouvoir aborder sans détour les questions politiques : c'était toujours avec embarras, et quelquefois avec désavantage, qu'obligés de lutter contre la loi et réduits à ne présenter que le côté le plus abstrait des choses, nous nous mêlions aux luttes animées des partis... Quelques jours encore, et nous allons légalement aborder toutes Içs questions politiques, sans circonlocutions, sans phrases de précaution comme autrefois, pour couvrir nos invasions dans un domaine que l'injustice nous défendait d'approcher. » — Certains articles ont été supprimés ou mutilés par la censure, par exemple, celui de Jouflroy sur La marche des Révolutions, publié plus tard (17 mars 1827).
4 Ils protestent contre la politique jacobine (Cf. Cours de M. Dunoyer, 18 décembre 1824) « si dogmatique et si absolue, qui considère toujours l'homme abstrait, lui trace des constitutions arbitraires qu'elle applique sans restriction à tous les peuples et à tous les temps, supprimant tous les obstacles, au lieu de chercher à les vaincre, et aussi les retrouvant avec étonnement au moment où il faut fonder ».
tionnement matériel, d'assurer le libre jeu des institutions parlementaires, en un mot de se modeler un peu sur la royauté anglaise. Royalistes sans flatterie, libéraux sans jacobinisme K ils étaient comme des girondins ralliés.
C'est la tendance d'esprit doctrinaire, et c'est bien celle que nous avons vu Sainte-Beuve embrasser, mais avec un éclat juvénile et une passion ardente, quoique austère. Tous ses articles de cette époque l'expriment. Il a horreur des violences et des crimes qui ont souillé les beaux jours de la Révolution. Sans se prononcer sur le rôle de Marie- Antoinette, il rend volontiers hommage à « son affabilité sur le trône », à « sa dignité dans le malheur - ». Il répudie avec indignation les cruautés de la Montagne et il reproche à Thiers son indulgence pour elle : « Disons néanmoins, et avec regret, que cette pitié pour les innocents n'est pas égalée par son indignation contre les bourreaux, etc. 3. » Mais ces excès ne le rejettent point dans l'excès opposé : il blâme les défauts du parti royaliste ultra, avec la même sévérité. Dur déjà pour Mmc de Maintenon, plus dur encore pour « le gouvernement absolu qui permit » ses fautes 4, il stigmatise avec une sorte de pruderie philosophique la corruption de la cour de Louis XV, première cause de la Révolution 5; il signale sans pitié les erreurs de l'émigration 6, ou ridiculise les prétentions des Bourbons en exil 7. Les hommes qu'il aime surtout, ce sont les partisans modérés des idées moyennes, les jeunes nobles comme Ségur, qui, épris dès le règne de Louis XVI des idées de liberté, ne les ont jamais reniées s, et plus encore les représentants généreux du parti girondin, « ces précurseurs et ces fondateurs de notre liberté, de qui le souvenir ne périra pas plus, nous l'espérons, que ce grand bienfait auquel il est attaché1* » : c'est à ces derniers, à leurs
1 Cf. éloges du roi, Paris 17 décembre 1824», et France 129 avril 1826 et 2 août 1826) : « Nous n'avons pas cru devoir parler ici ni du roi ni de la charte, ni renouveler des protestations de loyauté. Nous obéissons à l'un comme à l'autre. nous respectons l'un et l'autre comme deux formes du même principe. la légitimité déclarée et consentie par la raison. »
2 Pr. Lundis, I. 3.
3 lb.t 92.
« lb., i55.
6 lb., 22.
« lb., 56, 162.
7 lb., i63.
* 8 mars'1825 mon recueilli; et Pr. Lundis, 1, 123. '•' Pr. Lundis, I, 112.
actes, à leurs malheurs qu'il consacre beaucoup de ses articles 1. Pour lui, l'idéal dans le passé, ce sont les moments sans violences et pleins d'espoir de 89, au milieu des « acclamations dont un peuple rajeuni saluait déjà sa nouvelle aurore - » ; dans le présent, c'est le régime inventé par ce peuple anglais « qui environna les droits de l'homme de garanties si solennelles n ». Girondin de cœur, royaliste par raison, admirateur du système anglais, il est bien, à cet égard, dans le ton du Globe tout entier.
Mais, si le journal de Dubois restait constitutionnel, il se rangeait — autant que son apparence d'organe littéraire le lui permettait — dans l'opposition libérale. Et, petit à petit, à mesure que les déceptions des libéraux augmentaient, à mesure que le gouvernement de Villèle déplaisait davantage à la bourgeoisie, il manifestait plus vivement son opposition. Ironie contre les ministres et leur arbitraire 4, protestations contre la centralisation 5, malices contre la Charte G, railleries contre les flagorneries adressées au roi 7, à la fin même menaces voilées 8 se succèdent dans ses colonnes. Et d'autre part, toutes les fois qu'il est possible, il proclame son admiration pour les principes et les conquêtes de la Révolution 9; il vante la Marseillaise, si belle « indépendamment des souvenirs qu'elle réveille en nous et des grandes actions auxquelles elle a présidé 10 » ; il célèbre les chefs du parti libéral, Lafayette surtout 1l; il
I Articles sur Rabaut Saint-Etienne, Mémoires sur la Révolution. Précis de Méda inon recueilli), Dampmartin, Thiers, etc.
* Pr. Lundis. 1, 28.
9 Voyage historique de Pichot, 11 112 novembre 18251. Non recueilli.
4 M. le Pré/et (21 décembre 1824).
5 France. Départements <8 janvier 1825).
II L. V. De l'indépendance en matière de goût (23 avril 1825) : « Notre charte constitutionnelle... nous déclare capables de faire nous-mêmes presque toutes nos affaires... ; elle nous permet de penser tout ce que nous voulons, souvent même de l'écrire, etc. »
7 La ferme et le château 1 13 juin»: Le chant du sacre [3o juillet 1825).
* Fable d'un paysan des Ardennes (3 novembre 182 5). La morale en est :
« Prenez-y garde, souverains; Où d'un peuple souffrant finit la patience.
Là cesse aussi votre puissance Kt le sceptre fragile est brisé dans vos mains. »
11 Passim.
10 Cinquante Chants français \i" mars i825).
11 Lafayette aux États-Unis (17 janvier 1826). — Cf. l'éloge du général Koy par ijuizot (3 décembre 1825» : cet article a fait sensation.
répudie Napoléon, « cet homme si puissant à mal faire l » : il défend la cause de la liberté et. à la théorie de la légitimité, il oppose hardiment la théorie des droits de l'homme 2.
Sainte-Beuve s'associe à ces sentiments. Il dénie au sacre de Charles X le caractère d'un événement national : qu'un Baour le célèbre ; mais qu'il n'espère pas rivaliser avec les poètes qui ont chanté ou les glorieux souvenirs de la France ou les faits historiques d'un intérêt populaire, Delavigne et Béranger :l. Avec tous les libéraux, il vante les Messéniennes, « cri sublime que le patriotisme arracha au génie et qu'une glorieuse popularité récompense * ». Tous ses articles respirent l'enthousiasme révolutionnaire. Il loue ceux qui vantent les chefs du parti libéral ou relèvent les ridicules du parti opposé, là-même où la politique n'a que faire : « Disons que, quand une idée généreuse ou philosophique se présente à M. Baron, il ose la produire [dans des lettres et entretiens sur la danse ancienne et moderne, religieuse, civile et théâtrale!] ; il aime à citer des noms chers à la France, à espérer pour la Grèce et à rire, chemin faisant, de certains vices ou ridicules en crédit \ » Fin revanche, il maltraite tort ceux qui n'ont point pour la Révolution un suffisant enthousiasme : Mme de Genlis en sait quelque chose ,{.
Le Globe cependant, tant que la censure existe, se sent plus à son aise sur le terrain de la politique étrangère. En donnant le récit des événements contemporains dans les pays autres que la France, il trouve plus facilement moyen d'insinuer ses propres opinions, sans heurter de front les lois ou les ministres. Deux choses surtout lui sont chères, comme à tout le parti libéral : la paix et l'amitié avec l'Angleterre dont l'exemple doit favoriser chez nous le progrès matériel, le progrès social et le gouvernement représentatif; la cause des Grecs qui se sont soulevés contre le despotisme des sultans. Là encore, quoi qu'il ait peu d'occasions de parler des affaires publiques, Sainte-Beuve s'unit de cœur et de vœux avec ses collaborateurs. Il reproche à Blanqui de ne pas se résigner assez allègrement à la prépondérance anglaise et de conserver trop cuisant le souvenir des querelles passées :
1 M. I). Histoire (12 avril 1K271. Cf. l'article du 22 février sur l'incident de l'ambassade d'Autriche qui a provoqué YOde à la Colonne : il y est fait très bon marché des gloires militaires de ITùrîpire.
2 M. D. Application de la morale à la politique 12 mai 182Ô). J Des poésies de circonstance (2 juin iX'25). Non recueilli.
4 La Calédonie, 1 (26 mars i825). Non recueilli.
fl Petite Revue littéraire, 1 120 décembre 1^241. Non recueilli.
,: Pr. Lundis, I, 3 4.
Tant que notre voyageur est sur le sol de la vieille Angleterre, le principal sentiment qui le domine et qu'il communique à ses lecteurs, est une admiration profonde pour les grands travaux de la civilisation... Parfois aussi, le souvenir de la France glace tout d'un coup son enthousiasme, et ce retour n'est pas sans amertume... : son cœur s'est ému à la pensée de la patrie et de désastres de trop récente mémoire; la douleur succède en lui à l'admiration. Seulement, je voudrais qu'il retint le mot de vengeance qu'il laisse échapper: une noble et pacifique émulation dans les voies du commerce, des arts et du perfectionnement moral, telle est la seule vengeance qu'il convient aux peuples éclairés d'invoquer et d'accomplir '.
Quant à la Grèce, à ses épreuves, à ses champs de bataille, à seshéros, à son histoire, à ses espérances, Sainte-Beuve lui consacre une foule d'articles '-, et tous respirent le plus ardent philhellénisme.
La censure enfin suspendue, le Globe triomphe; il triomphe en maugréant : « La France se dispense des remerciements, et elle a raison : car elle ne doit rien qu'à la nécessité. Tout ce qui a été humainement possible pour lui ravir son droit, on Ta fait ; tout ce qui sera possible pour
le lui ravir encore dans quelques jours, on le fera Nous nous
servirons de la liberté qu'on nous jette, comme nous avons toujours fait :{... » — On dirait que Rabagas avait lu ce passage *. — On voit à quel diapason le ton était dès lors monté, et les choses ne firent que s'aggraver : éloges de Manuel et souscriptions en faveur de son monument •"»: articles menaçants et plus menaçants encore en raison de leur
1 Voyage d'un jeune Français (25 janvier 1 825». Non recueilli.
- Samos (12 octobre), l'Ile d'Ipsara (24 octobre), Chio (4 novembre», Lesbos ou Mitylène 14 décembre 1824), Candie u3 janvier 1825). Non recueillis. — «Je lui demandai, dit Dubois, de suivre dans des esquisses géographiques mais littéraires et pittoresques sans recherche, les événements quotidiens de cette guerre de l'indépendance que racontaient les grands journaux politiques et dont le récit était interdit au • Globe à cause de son caractère purement littéraire. » Et il en rappelle le succès (Laib. 3ig). — Voir aussi Bonaparte et les Grecs |/V. Lundis, 1, 3i) et dans les Petites Revues littéraires, les comptes rendus d'œuvres philhelléniques. Sainte- Beuve se rappelait plus tard avec plaisir cette part qu'il avait prise au mouvement en faveur de la Grèce j.V. Lundis, V, 3 121. — D'ailleurs, il n'y a presque 'pas un numéro du Globe d'alors où quelques lignes ne soient consacrées à la Grèce. Voir notamment les articles de Jourtroy (Révolution grecque, 3o octobre, 20 novembre, 18 décembre 1824, 19. 26 février, 16, 19 avril 182 5).
3 France (8 novembre 1827).
• Rabagas, acte 11, scène v. « Yuu.ard : II ne nous manque plus que d'avouer que le gouvernement fait quelque chose de bien! — Camerlin : Jamais! — Rabagas : Fi donc! nous taire!... ce serait déloyal. Ecrivez : « Le gouvernement adopte enfin une mesure que nous réclamons depuis six mois... et il le fait d'assez mauvaise grâce, pour nous dispenser de toute reconnaissance. * Vlan ! — Cameriin : Ah ! comme ça!... »
•"• France (17 novembre 18271.
ton scientifique et de leurs sous-entendus l : protestations virulentes contre l'emploi de la troupe dans les émeutes 2; appui donné à la société Aide-toi, le ciel (aidera a, toutes ces manifestations d'une opposition de plus en plus violente ont place en ce journal si grave : pour sa part, il a préparé énergiquement et les Trois-Glorieuses et la monarchie de Juillet.
A partir du jour où il n'avait plus été interdit d'aborder ouvertement les affaires publiques, il n'y avait plus de raison de les mêler aux débats philosophiques et littéraires: et Sainte-Beuve, plus spécialement cantonné <lans la partie littéraire, a moins eu de raisons d'y revenir. Mais il est hors de doute que ses sentiments n'avaient point changé : la preuve c'est qu'il les a conservés plus tard, alors que, sous l'inspiration de Hugo et du Cénacle, il avait rejeté toutes les autres idées du Globe: et aussi, c'est que, après la chute de la Restauration, il les a conservés encore et même exagérés, dépassant ses anciens collaborateurs et ne se résignant point au régime bâtard dont ils se contentaient. De toutes les influences que Sainte-Beuve a subies dans le groupe de Dubois, l'influence politique a été la plus profonde, la plus persistante. C'est peut-être qu'en réalité il n'y avait pas eu à proprement parler influence; le Globe n'avait pas agi à ce point de vue sur Sainte-Beuve; il s'était simplement trouvé d'accord avec lui ; les idées ou du moins les tendances girondines semblent faire partie de la constitution mentale de Sainte-Beuve : en politique, c'est « son fond véritable 4 ».
Gêné dès l'origine par la censure et par la surveillance soupçonneuse des autorités, là où il s'agissait de politique pure, le Globe était plus libre dans les questions religieuses. Assurément, le trône et l'autel étaient indissolublement unis ; mais les problèmes que soulèvent et que résolvent les religions, plus encore que les choses politiques, ont une face systématique, qui permet de les discuter dans un esprit purement spéculatif, ■en apparence. Ainsi sont tournées les défenses du gouvernement. Les
1 Paris 122 novembre 1827».
* France (24 novembre 1827».
;! T. J. De la marche des Révolutions (17 novembre 1827».
* L'expression est appliquée par Sainte-Beuve aux théories sensualistes * du XVIir' siècle le plus avancé» \P. l.itt., III. 545». Elle me paraît plus juste ici.
rédacteurs du Globe, Jouffroy et Dubois surtout, étaient absolumentincrédules. Déistes paisibles, tranquilles dans leur dédain des formes religieuses, ils n'avaient ni les inquiétudes de «c ceux qui cherchent en gémissant », ni la violence des fanatiques1. Cet état d'esprit est très bien exprimé dans le fameux article de Jouffroy, Comment les dogmes finissent, écrit en 1823, publié seulement le 24 mai 1825. Pour lui, le catholicisme dans son essence a été détruit, détruit sans retour par la polémique dw XVIIImc siècle. Mais le « parti de l'ancien dogme » — lisez : le Jésuitisme — n'est pas mort; il règne, et il règne pour corrompre ; il répand l'hypocrisie, la superstition, le fanatisme; il opprime les opposants; il « enlève la parole à toute doctrine contraire » — lisez : il établit la censure et ferme l'École normale ; — les temps sont « affreux ». Heureusement la jeune génération a dépassé ces retardataires ; elle a dépassé même leurs ennemis, les philosophes négateurs du XVIIIme siècle.
Les enfants ont dépassé leurs pères... Une foi nouvelle s'est fait pressentir à eux : ils s'attachent à cette perspective ravissante avec enthousiasme, avec conviction, avec résolution. L'espérance de nouveaux jours est en eux ; ils en sont les apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du
monde A eux, le doute ne paraît plus la révélation, mais sa préparation.
Ils aperçoivent l'autre moitié de la tâche et sentent la nécessité de la vérité; et, parce que seuls ils la sentent, ils savent qu'en eux seuls est l'avenir et, par conséquent, la force. Ils se sentent donc appelés... à découvrir la doctrine nouvelle à laquelle toutes- les intelligences aspirent à leur insu, au nom de laquelle tous les bras s'armeront s'il y a lieu, qui remplacera dans la croyance le vide laissé par l'ancienne, et terminera l'interrègne illégitime de la force. Telle est l'œuvre sainte à laquelle ils se dévouent dans le silence.
Ainsi, le Globe entend à la fois remplacer le christianisme et mettre fin au scepticisme qu'ont répandu les ennemis du christianisme. C'est pourquoi il se défend d'être voltairien. Les Voltaire, les Rousseau, les Helvétius ont, suivant lui, rendu de grands services : ils ont accompli l'œuvre nécessaire de démolition. Mais les temps sont autres, et autres les besoins. Il faut maintenant reconstruire. C'est leur rester fidèles que de ne point leur être servilement fidèles : « Quand nous les abandonnons aujourd'hui, c'est que, affranchis par leurs victoires, poussés en avant par le mouvement qu'ils ont imprimé à la pensée, nous marchons malgré nous comme ils ont marché 2. » Et pour bien prouver qu'il est affranchi de tout parti-pris, le journal n'hésite pas à montrer sa sympathie pour
* Cf. P. Dubois, Cousin, Jouffroy, Damiron, publié par Lair (Perrin, 19021. - Paris (26 mai i825).
les formes du christianisme qui, par certains côtés, s'accordent avec ses idées. Il voit avec faveur le protestantisme, forme religieuse « jeune et pleine de ferveur ». dont « le principe de liberté est l'âme *»; il en loue les ministres 2; il y sent même parfois un véritable allié contre le catholicisme : « La question va de jour en jour se précisant davantage entre la religion romaine d'une part, le protestantisme et la philosophie de l'autre s. » Le Jansénisme, à quelques égards, ne lui déplaît pas non plus; il le défend contre les Jésuites ou les avocats modernes des Jésuites 4. Le gallicanisme lui paraît avoir beaucoup de bon, car il professe « le plus grand éloignement pour ce mysticisme sentimental et philosophique de quelques nouveaux adeptes de la religion » ; il provoque l'esprit d'examen :»; aussi trouve-t-on fâcheux que l'ultramontanisme l'emporte sur lui °.
Mais le libéralisme des « Globistes » est plus grand encore. Il leur arrive même de louer le catholicisme contemporain, lorsqu'il a recours à la discussion, non à l'autorité, à la persuasion, non à la menace 7. Et s'ils font un choix dans le catholicisme de leur temps, le cas échéant, ils le loueront même en bloc, pour le passé. On a soutenu que la religion n'est pour rien dans « l'abolition de l'esclavage, l'établissement de 1 égalité légale, enfin dans tout ce qui distingue nos sociétés modernes de celles de l'antiquité ». Duvergier de Hauranne répond : « Jusqu'ici, j'avais plutôt pris la civilisation pour un résultat que pour un principe. Je croyais que la nôtre, péniblement enfantée dans les désordres du moyen âge et formée de mille éléments divers, comptait la doctrine chrétienne parmi ses causes les plus efficaces 8. » On s'est étonné qu'un prédicateur ait osé faire l'éloge d'Hildebrand. Dubois répond :
Ce moine qui, dans son couvent, conçoit au milieu de la barbarie du Kl"* siècle, la sublime pensée d'élever une puissance morale au-dessus de toutes les puissances de fait; ce moine qui, devenu pape, réalise avec audace le rêve de sa solitude et poursuit avec une incroyable constance la dernière
1 Angleterre [22 janvier i825).
- France (12 août 1820).
8 France (26 janvier 18261.
* Lxx. Collection des Mémoires relatifs îi l'Histoire de France (14 mai, 1» juin 1825). — Voir plus loin, chapitre Port-Royal. " France (26 février 1825). Cf. 14 juillet 1825.
6 France (26 janvier 1826). Et pourtant, Dubois sent bien que le gallicanisme est une cote mal taillée (Cf. P. Ds. France, 21) avril 1826).
7 T. D. Défense du Christianisme (3 décembre i825); France 18 décembre 1825». s O. Du jésuitisme ancien et moderne par M. de Pradt (1 1 février 1826».
•conséquence où devait arriver le catholicisme, c'est-à-dire le gouvernement du monde; ce moine enfin que les légistes du XlIIwt siècle et tous les avocats des rois et de la puissance populaire affectent en vain de nous représenter comme un barbare: ce moine a été le Napoléon du sacerdoce chrétien... C'est parce que le catholicisme a gouverné notre Occident jusqu'au XVm* siècle, que l'Europe est arrivée à cet énergique développement de civilisation dont nous sommes aujourd'hui si fiers et que nous poursuivons sur les ruines du catholicisme même, et malgré les efforts de sa décrépitude f.
Le futur organe du Saint-Simonisme blâme Saint-Simon de songer trop exclusivement au bien-être matériel des peuples, d'interdire à l'homme le souci des éternels problèmes de la métaphysique : « Le christianisme... avait mieux compris l'humanité 2. » Dubois, cet opiniâtre ennemi du principe d'autorité, reconnaît, nons sans un mouvement d émotion, la grandeur de l'unité que cette autorité fonde.
Le prédicateur, écrit-il un jour, a développé avec assez de bonheur ce qu'il y a de grand dans ce spectacle de toutes les Églises prosternées en même temps en prières devant Dieu; et c'est là, en effet, un des plus admirables ressorts du catholicisme que cette communauté de bonnes œuvres et d'aspirations, que cette union de tous les cœurs dans une même pensée, de tous les esprits dans une même volonté; c'est là ce qui fait sa force et le constitue réellement religion au milieu des opinions anarchiques du protestantisme 8.
Et même il ne rappelle pas sans tendresse d'imagination, sinon de cœur, le souvenir de sa foi passée :
Elle est bien loin de nous déjà, la religion qui nous fut enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l'exil. Les prêtres de l'Empire, tout «n rendant à César plus qu'il n'appartenait à César, avaient du moins élevé notre enfance dans des pensées chrétiennes; ils ne nous façonnaient pas à cette piété théâtrale qui meurt aussitôt après la représentation, et qui ne laisse qu'un amer dédain après un fol enthousiasme. Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l'àme; et, même émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à nos souvenirs *.
Que pouvait en effet coûter à Dubois ou à ses collaborateurs cette justice rendue?
Il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre;
il est doux alors aussi de reconnaître ses mérites. C'est bien en effet l'état d'esprit du Globe : le christianisme est fini : « les querelles mêmes qui
1 France (29 août 18261.
2 Nécrologie {4 juin 18261.
:* P. Ds. France. Eloquence de la Chaire (21 mars 1826). * là.
s'agitent sous nos yeux sont les derniers efforts d'une Église constituéequi passe à l'état de secte et rentre sous la loi commune des écoles philosophiques l ». Dans ces conditions, le sage, le philosophe en peut parler avec sérénité et désintéressement. C'est un simple sujet d'études historiques, où l'on doit apporter le sang-froid, les méthodes impartiales, et calmes qui conviennent à l'histoire. Voilà pourquoi le Globe contemple avec une tranquillité dédaigneuse tout ce qui se fait pour ressusciter ce cadavre. Chateaubriand a voulu « remettre la religion en honneur » : mais après l'avoir lu. « on a rêvé à Dieu, on n'y a point pensé »; l'effet de son livre a été « tout poétique 2. ». Au premier moment, philosophes et théologiens l'ont attaqué ; cette agitation est passée : « Nous avons tant appris depuis dix ans, les malheurs de la religion sont si loin de nous, nous la voyons avec tant de calme et d'indifférence, que c'est un* bien vif plaisir de voir quelles impressions elle produisait aux premiers jours de la Restauration sur un homme de génie \ » Lamennais est venu à la rescousse; il ne réussira pas davantage : « M. de Lamennais et les jeunes prêtres ou laïques de son entourage cherchent en vain à se le dissimuler; c'est un catholicisme nouveau qu'ils proposent au monde; permis alors de le repousser comme de l'adopter; permis de rester neutre entre ces nouveaux catholiques, les sectes protestantes et la vieille Eglise gallicane...; permis enfin d'assister, dans le calme de la raison, à ces luttes instructives, et d'être simples rapporteurs au procès; et c'est ce que nous faisons *. » Enfin, le Globe conclut triomphalement :
La philosophie seule a des armes puissantes. Rome le sait bien, et M. de Lamennais ne s'y est pas mépris L'avenir apprendra où étaient la véritable intelligence des besoins du siècle et les ressources de la victoire; mais on peut déjà le prévoir aux terreurs, aux colères de l'Église ultramontaine. La philosophie est tranquille : elle compte les quatre derniers siècles qui viennent de passer, elle regarde le vieux continent et tous ces peuples nouveaux qui viennent à elle, et elle se dit avec sécurité : « Il n'y a plus de Vatican », comme jadis les chrétiens, nés de la veille, répétaient au pied de la statue de la Victoire ébranlée de leurs cris : « Il n'y a plus de Capitole: il n'y a plus de boucliers tombés du ciel \ »
1 France (18 avril i 8 2 (> >.
2 Pu. La religion par Benjamin Constant 14 octobre 18241. — C'est bien l'idée laquelle reviendra plus tard Sainte-Beuve dans Chateaubriand et son groupe.
3 Œuvres de M. de Chateaubriand \2$ juillet 1825).
4 France (16 juillet 182 5).
■"* France 126 janvier 1826t.
Telle est donc l'attitude du Globe, froide, historique, — tant qu'on reste dans la région des principes et des théories. Mais c'est un rôle qu'un journal ne peut pas garder comme une revue, car il est plus activement mêlé à la vie courante et aux luttes du moment. Il y avait alors en effet un retour offensif de l'ancien régime ; le catholicisme était encore, ou aspirait à redevenir dans toute la force du terme une religion d'État. Le Globe s'en effraie; des hauteurs de la théorie, il redescend petit à petit aux luttes des partis : comme il l'a fait en politique, il combat avec un acharnement croissant ses divers adversaires.
Car cette lutte en comprend en réalité deux assez différentes. La première est encore un peu philosophique et dogmatique : c'est la guerre contre Lamennais, l'organe de son groupe, le Mémorial catholique, et l'ultramontanisme qu'ils soutiennent. Le Globe — fondé, selon Sainte- Beuve, précisément contre le Mémorial catholique l9 — le Globe s'efforce de montrer la contradiction où tombe forcément toute théorie du consentement universel, qui dénie à chaque esprit le pouvoir d'arriver à la vérité et qui admet en même temps que la majorité de ces esprits possède la vérité 2. Il reproche à Lamennais de calomnier le monde et la société, de faire de la religion un moyen de police 3. 11 s'inquiète du fanatisme que sème sa doctrine 4 et charge Damiron de le réfuter en détail 5.
Mais, là encore, le débat s'agite surtout dans le domaine des idées. Plus pressante, — car les conséquences d'une défaite seraient plus graves, — est la lutte contre la Compagnie de Jésus. Le Globe l'attaque dans le passé; et dans sa guerre acharnée avec le jansénisme, il stigmatise « cette politique fameuse, pleine de mystères et d'intrigues, mélange de ruse et d'audace, de souplesse et d'obstination, s'emparant de la direction des affaires par celle des consciences, sachant se plier aux caractères et s'accommoder aux passions, plus jalouse de les diriger que de les éteindre, débonnaire et facile aux uns, austère avec les autres, application constante en un mot de cette maxime que la sainteté du but sanctifie les moyens6 ». Dans le présent, il la ridiculise surtout : « le grand jésuitisme est mort... ; celui qu'on nous apporte, c'est le petit, avec son cortège d'espions, de
1 Lundis, VI, 384.
2 Le Mémorial catholique (18 janvier 1825).
:t Souhaits de bonne année du Mémorial catholique (12 février 1825). 4 T. D. France (21 juin 182 5).
:> Ph. De la philosophie en France (3 1 décembre i825).
0 Lxx. Collection de Mémoires relatifs à l'Histoire de France (2 juin i825i.
délateurs et sa morale corruptrice *... » ; et il préfère en général la raillerie à la violence : « car nos Jésuites ne sont pas seulement odieux, ils prêtent souvent à rire 2. » Cette phrase rend bien l'attitude qu'il veut tenir à leur égard : les combattre, sans surfaire leur puissance. Pourtant, il lui arrive de se lasser de sa propre modération : s'il rend compte de 1 epître ironique où Viennet invite Hoffman à se faire Jésuite, c'est d'un ton sérieux, où l'on entend en quelque sorte gronder la menace3. Et il en vient, lui, l'organe qui se piquait de rester au-dessus des partis, à prendre part à la levée de boucliers que provoqua la présence de Dupin aux processions de Saint-Àcheul 4.
Tout en menant cette campagne contre rultramontanisme et les Jésuites, le Globe affecte, — naturellement — de ne pas toucher à la religion même. Mais, en fait, il ne l'épargne pas toujours. Non seulement il condamne l'intolérance qui est « dans la nature 5 » du catholicisme, ou l'insensibilité des évêques et du pape pour les Grecs **; mais encore il aime à rappeler l'histoire de Galilée 7. il s'attaque aux miracles 8, aux extases 9. au surnaturel. Surtout il ne pardonne pas au clergé son prosélytisme : « Il y a des souffrances morales qui sont pires que la perte même de la vie; et, dans cette profonde irritabilité du XIXmc siècle dans cette inquiétude de nouveauté qui le tourmente, nous mettre au régime du silence, et, en même temps, nous tourmenter sans cesse de la prédication d'opinions qui peuvent ne pas être les nôtres, de systèmes auxquel nous ne pouvons pas croire, c'est nous persécuter: c'est nous troubler tout autant, nous rendre tout aussi colères, qu'en affichant une liste de proscriptions 10. » Et il menacera les catholiques de s'allier contre
1 O. Du jésuitisme ancien et moderne par M. de Pradt (28 janvier, 1 1 février 1826».
2 Les Jésuites, épître de Barthélémy et Méry (18 février 1826).
3 27 mai 1826 : « Serait-il donc vrai, en effet, que la morale des vieux casuistcs fût encore la morale de nos jeunes Pères de la foi ? Cette pensée rend sérieux et triste !... Nous voilà ramenés à déplorer l'erreur des passions et la cruelle nécessité du combat
où quelques sectaires réduisent la société Le sarcasme répond à la dénonciation.
Voilà la société que nous ont faite les réformateurs de séminaire. Jusqu'où ne nou> peuvent-ils pas pousser ? Déjà le courage manque aux sages pour signaler l'abus de la défense. Que sera-ce si jamais la défense est interdite ? »
4 29 juin, 8 juillet, 9 juillet 1826.
5 O. Du jésuitisme ancien et moderne (28 janvier 1826).
6 France (29 avril 1826).
7 Sur une des assertions de Mgr Frayssinous \8 décembre iH25i.
8 14 juin 1825, 18 juillet 1826, 16 janvier 1827, etc. '•* 9, 23, 3o avril, 28 mai 1825.
10 France. Des Mandements et des Sermons pour le Jubilé (25 février 182Ô;.
•eux au protestantisme 1, ou demandera des lois répressives contre les -empiétements du clergé, car « les manœuvres de son épiscopat rendent tout légitime 2 ».
Mais il faut être juste. Au moment où le Globe attaque le plus vivement soit Tultramontanisme, soit le jésuitisme, soit le clergé ou le dogme catholiques, il s'efforce avec un zèle sincère de ne point se départir de ses principes libéraux. Il réclame pour tous la liberté. Assurément, il la réclame contre les catholiques ou les Jésuites 8; et en cela, il n'a guère de mérite : la tache pour un journal libéral était trop facile et trop applaudie. Mais ce qui était plus rare, ce que les libéraux ne comprenaient point, c'est qu'il la réclamât pour eux. Il est curieux de voir avec quelle insistance le Globe revient là-dessus. Toutes les opinions, ne cesse-t-il de répéter, ont le droit de vivre ensemble sous la protection des mêmes lois. « Réclamer comme le font quelques journaux l'exécution des arrêts parlementaires contre les Jésuites, c'est ne pas comprendre la liberté. Partout où le pouvoir se passionne pour une croyance, la violation est la même; et si, demain, nous voyions l'État ordonner aux catholiques de briser leurs liens avec Rome, de subir telle ou telle réforme dans leur culte, nous serions les premiers à les défendre 4. » Et l'on a beau l'injurier, l'on a beau railler sa candeur ou douter de sa bonne foi, l'accuser de trahir la cause du libéralisme, avec une louable obstination, il prêche sans se lasser la parfaite tolérance 5. Qu'importe après cela que le mépris
1 Liberté religieuse \i" juillet 1826) : « Si l'on n'y prend garde, le moment ne Tardera pas à venir où les philosophes eux-mêmes, indifférents au fond et estimant également toutes les sectes chrétiennes comme reposant toutes sur la même morale, prêcheront l'éloignement du catholicisme et la nécessité d'une conversion. » — Cf. Procès de l'Evangile (28 décembre 1826).
2 France. Des Mandements et des Sermons pour le Jubilé 14 mars 18261.
3 3i mai, 16 juin, 3 'septembre 1825, 26 février, 1 juillet, 9 septembre, 21 novembre, 14 décembre, 28 décembre 1826, g, 16, 3o janvier 1827.
4 France. De la liberté religieuse et des nouveaux catholiques 126 juillet 1825).
5 Voir surtout France (2 août 1825) : « Je ne dis pas que si on laissait faire certains vieux philosophes, les prêtres fussent traités plus doucement que ne le seraient les impies par les écrivains du Mémorial catholique. Voyez comme les patriarches du parti libéral résolvent les questions de liberté religieuse à l'égard du clergé. S'élève-t-il une contestation entre un curé et quelqu'un de ses paroissiens auquel il aura refusé son ministère, ce n'est jamais le paroissien qui a tort. Si l'on croit ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui a mission d'instruire ses ouailles comme l'entend M. le Procureur du roi, qui est tenu de leur délivrer, sur mandat de M. le Maire, tous les sacrements qu'ils requièrent, et auquel il est sévèrement interdit d'avoir sa conscience d'homme ou sa croyance de prêtre. Les missionnaires sont des vagabonds dangereux, qui entreprennent sur le monopole de la prédication exercée légalement par les curés, sous la surveillance du commissaire de police, et les Frères de la
lui rende cette tolérance plus facile? Il n'en a pas moins un rare mérite à tenir le milieu entre les deux camps également emportés.
Ce qui l'aidait d'ailleurs dans cette tâche ardue, c'est que la conciliation était à la fois et le fondement et le premier contenu de sa doctrine philosophique. Il était ardemment, plus qu'ardemment, dévotement éclectique. Pour lui, Royer-Collard était le Précurseur 1 et Cousin le Messie. Il parle de ce dernier avec une admiration sans mélange, où perce le dévouement du disciple -; il tient les lecteurs au courant des incidents de sa vie; il les émeut de sa captivité en Prusse3; il signale toutes ses publications et en donne des extraits 4, etc. Ce n'est pas sans raison que le London Magasine proclame l'existence d'un clan de «< Cousinistes » ou « Globistes » dont le Globe était l'organe 5. Ce nouvel Évangile, qui, du milieu des erreurs accumulées par les divers systèmes fondés sur l'examen d'un seul aspect des choses, va faire sortir la définitive vérité aux multiples faces, ce nouvel Évangile a ses apôtres attitrés : Damiron et Jouffroy. Damiron est le polémiste ; à partir du 14 avril 1825, il publie une série d'articles sur Y Histoire de la philosophie en France au XIXme siècle; tous les systèmes autres que l'éclectisme y sont expliqués, discutés et réfutés. Et Jouffroy est l'apologiste: il expose la doctrine, en montre le sens profond, les avantages, et la fait voir se manifestant dans tous les ordres de l'activité humaine **.
Naturellement cette doctrine est attaquée par les catholiques; et nous venons de voir quelle attitude le Globe a tenue en face d'eux. Mais elle
Doctrine chrétienne, des espèces de professeurs marrons, qui usurpent sur le domaine de la bienheureuse Université. Les Jésuites surtout, les Jésuites, qui passent pour les plus redoutables ennemis des philosophes, sont traités par eux avec moins de cérémonie encore; tous moyens sont bons contre ces ecclésiastiques, et il paraît légitime de leur interdire le feu et Peau. Les dévots veulent absolument qu'on nous coupe le poing pour nous prouver l'excellence de la religion, et les incrédules ne nous permettent d'aller à la messe que sous le bon plaisir de M. le Préfet. Les premiers, dit-on, travaillent à mettre l'État dans l'Église; les autres entendent que l'Église soit dans l'État. » — Cf. 25 août et 8 décembre i825; 1 avril et 5 août 1826, et toute la polémique sur la campagne de M. de Montlosier : i3. 18 avril, i5 juillet, 1, 5, 8. i5 août, 19 septembre, 2 octobre, 28 décembre 1826, etc.
1 Philosophie, Royer-Collard, Cousin 16 novembre 18241; Académie française (i5 novembre 1827).
2 Philosophie (6 novembre 18241.
3 2 3, 27 novembre 1824, 21 mai 1825.
4 19 mars 1825, 3i mars, 6 mai. i3. 16 juin, 8 juillet, 28 août. 7 octobre 182»"), 24 mars, 7 avril 1827, etc.
6 Angleterre (27 janvier i825i.
•J T. J. De la philosophie morale de M. Dro^ ou de l'éclectisme moderne (9 avril 1825): Philosophie (24 mars, 7 avril 1827).
est attaquée aussi par les héritiers du XVIIIme siècle, « les Cabanis, les Ginguené, les Ducis, les Daunou, les Tracy, les Andrieux 1 », tous hommes que le journal assure de sa « vénération ». tout en répudiant leur philosophie : n'est-elle pas « une doctrine étroite qui enlève à notre nature la meilleure partie d'elle-même, et d'ailleurs se prête mal à ces opinions de liberté qu'en a déduites une fausse logique 2 » ? Seulement, si le Globe a la consolation de pouvoir traiter ces deux groupes ennemis d'également retardataires, voici qu'une doctrine récente, plus récente encore que l'éclectisme, surgit à son tour et à son tour le menace : r « industrialisme » des « Producteurs ». Les éclectiques le combattent, et ils en réfutent l'étroit matérialisme \ Et cependant, tant leurs espérances sont vastes, tant leur confiance en leur méthode est profonde, ils revêtent eux aussi parfois des allures de prophètes, ils semblent prêcher une nouvelle religion, singulièrement voisine de la Révélation Saint- Simonienne : « Les vérités seront les mêmes, mais la manifestation sera différente. Cette fois, elle sera toute scientifique : ce sera la découverte de l'inconnu par le connu, de l'invisible par le visible. Elle ne se prêchera plus, elle s'enseignera, et elle se démQntrera au lieu de s'imposer... On sera théologien comme on sera physicien et philosophe, ou plutôt le théologien se formera du physicien et du philosophe... »; ce système « n'aura son plein développement qu'après l'entière formation de la science universelle; car il n'en peut être que le résultat, la fin, le couronnement 4 ». Ce sont là des promesses faites en passant, et dont l'échéance est indéfiniment reculée. Qui sait pourtant si Sainte-Beuve ne les a pas remarquées au passage, si ce n'est point là (tant sont parfois infimes les influences qui déterminent les âmes) une des raisons qu'il aura eues plus tard d'adhérer aux espérances plus hâtives du Saint- Simonisme ?
1 Paris (20 mai 1 825.1.
* Principes de droit politique par //. Torimbert \\d avril i825). — Cf. T. J. De la Sorbonne et des philosophes (1 5 janvier 1 82 5) ; M. D. Considérations sur les causes et les progrès de la corruption en France par A. Dumesnil (23 décembre 1824); Ph. Articles sur YHistoire de la philosophie en France au XIXm' siècle.
a Mort de Saint-Simon (4 juin 1825); T. J. Fragments philosophiques par M. Cousin (6 mai 1826). — Saint-Simon avait en vain essayé de faire alors du Globe l'organe de sa doctrine (Cf. Pr. Lundis, III, 355).
1 Ph. Histoire de la philosophie au XIXn' siècle, Lamennais <3i décembre 1825).
Sainte-Beuve en effet, est plus d'accord avec ses collaborateurs quand ils nient que quand ils affirment, quand ils combattent le christianisme que quand ils prêchent et prônent le spiritualisme éclectique. Nous avons vu quel état d'esprit peu favorable au christianisme était le sien quand il est entré à l'École de médecine. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait approuvé sans réserves l'attitude hostilement indifférente (si l'on peut ainsi parler) des rédacteurs du Globe. Et lui aussi l'a prise. Le surnaturel lui déplaît : Bossuet. venu après Malebranche, a montré « comment, si l'on voulait de gré ou de force tout faire rentrer en Dieu, il n'en coûtait pas plus de voir en lui des actions que des idées. Ce système, à tout prendre, eût bien valu l'autre; mais ce n'est pas là justifier l'histoire, et, si jamais la passion des causes et des explications ne s'en était emparée à meilleure fin, il y aurait une raison de plus pour l'y proscrire. En se bornant aux considérations humaines, Montesquieu a signalé la vraie route, la route ouverte à la saine philosophie et il a prouvé qu elle était praticable en y marchant1». Quand Sainte-Beuve rencontre, dans les sujets qui lui sont le plus chers, une thèse pareille, il l'écarté dédaigneusement. Mme Belloc voit des manifestations de la Providence dans l'histoire du mouvement hellénique. Mais « la cause des Grecs... n'a pas besoin » de ce « mysticisme religieux ». « Il est beau, il est consolant sans doute de voir dans les mouvements des peuples les inspirations de l'esprit de Dieu, et, dans le sentiment qui les pousse au bien-être, la marque infaillible et divine qu'ils l'atteindront ; il serait doux de penser que les obstacles apparents contre l'affranchissement des Hellènes n'en sont que des moyens dans l'ordre de la Providence... Mais n'est-il pas téméraire de proclamer telle la volonté divine ? Et ne serait-il pas plus conforme à notre sagesse humaine, comme le ciel nous l'a faite, de dire que tout cela nuit à la Grèce et la tue... 2? » S'il ne compte pas Lamartine au premier rang des poètes erotiques — dans le sens large et noble qu'il donne à ce mot :î — . s'il semble presque le juger, à certains égards,
« Pr. Lundis, I. io3.
- Pr. Lundis. 1, i3f">.
:I « Le poète erotique, pour nous, c'est celui qui transporte la patrie, la liberté, l'humanité dans l'amour, qui consacre les tourments et les. désirs de la volupté par des douleurs et des espérances bien autrement viriles; c'est celui qui nous enivre de
inférieur à Béranger, c'est parce que Lamartine « en introduisant la divinité et l'immortalité dans l'amour » n'a « fait qu'obéir à des besoins individuels ». que sa poésie est « une religion l ». Et à la façon dont il parle des « sentiments religieux », des « croyances mystiques » de la Muse française, on sent qu'il en est un peu impatienté et qu'il approuve le siècle « de plus en plus ennemi de tout mysticisme », d'avoir négligé ces poètes, et, par son indifférence, dissous leur groupe -.
Mêlé, comme tous ses collaborateurs, au mouvement des idées, assistant aux luttes des partis et s'y échauffant avec eux, il n'avait donc aucune raison d'être choqué de la violence des polémiques. A l'occasion , il y prend part; et les quelques traits qu'il lance en passant sont d'autant plus significatifs que rien ne l'obligeait à le faire, car les sujets dont il traitait le plus souvent favorisaient ou réclamaient la neutralité. Le mot sur Richelieu de l'article consacré au Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, « l'atrocité du vieux prêtre moribond :; », est d'un homme qui n'a pas beaucoup de sympathies pour le clergé. Il attaque avec une rare violence ]V[mc de Genlis, il la ridiculise, il insinue qu'elle ment avec effronterie, il fait des allusions très outrageuses à sa vie privée. La raison de cette colère? Elle perce en quelques mots qu'il laisse échapper : c'est que Mmc de Genlis se vante d'avoir conçu « une antipathie ineffaçable pour Voltaire », qu'elle trouve le livre d'Helvétius « infâme » et la figure de d'Alembert. « ignoble » ; qu'elle est ennemie de toute la coterie philosophique et de ses doctrines; et, pour terminer, c'est avec un visible plaisir qu'il l'écrase sous les noms, la supériorité, la gloire de Mmc Roland et de Mmc de Staël ■*. Mais, ce qui est plus significatif encore, c'est la façon dont il parle de Voltaire. Il n'hésite pas à blâmer les « jongleries philosophiques », les parodies indécentes, « les confessions et communions dérisoires dont le seigneur de Ferney donnait le spectacle aux grands jours dans son église paroissiale •"• ». Mais cela fait, de quel ton il célèbre ses combats antireligieux :
Grâce à un parti, Voltaire n'a pas cessé d'être, ou, pour mieux dire, il
est redevenu pour nous l'homme de la circonstance. Nul, en elfei. dans cette
notre gloire, en même temps que de la beauté, qui. dans le délire des sens, a une pensée encore pour le malheur du monde. * iPr. Lundis, I, i 19.)
1 Pr. Lundis, I, 1 20.
- Pr. Lundis, 1, 164-168.
3 P. Cont., II, 539.
1 Pr. Lundis, I, 35, 40-41. 5o.
•"• Pr. Lundis, I. 100.
grande querelle de la philosophie contre le fanatisme religieux, ne se montra aussi infatigable, aussi invincible que lui, et ne s'acquit un renom plus populaire La lutte qu'on croyait éteinte reprend vie et se replie obstinément
sur les brisées du dernier siècle. Qu'on ne s'étonne donc pas que les noms de Voltaire et des autres restent des cris de ralliement, et qu'on batte des mains à tout ce qui les concerne. C'est sur leurs tombes, en effet, que le champ de bataille est reporté : d'une part, c'est contre leurs cendres qu'on s'acharne; de l'autre, ce sont leurs armes, bien que déjà rouillées, qu'on exhume. Les voilà redevenus nos chefs, nos contemporains : Biaise Pascal l'est bien aussi, comment Voltaire ne le serait-il pas ' ?
Comme on voit que cela est écrit au temps où les libéraux parlaient tout bas, avec effroi, des Jésuites et de la « Congrégation ».
Mais tout en combattant le môme combat que les collaborateurs du Globe, Sainte-Beuve s'était-il sans réserves enrôlé sous leur bannière? Était-il comme eux spiritualiste et éclectique? Il eût fallu pour cela, qu'il se fût « converti ». qu'il eût abjuré cet austère panthéisme matérialiste dont nous l'avons vu imbu au sortir du collège et de l'École de médecine. Et rien ne nous autorise à le croire. Au contraire, sa disposition morale semble être restée la même. Dans la lettre à Sellèque du 10 octobre 1826, percent cette même tristesse résignée et grave. « ces terribles accès de mélancolie et de dégoût de tout », que ses tendances naturelles et ses doctrines sans espérance lui avaient à la fois inspirés 2. S'il fait des objections aux théories déterministes et fatalistes, elles restent strictement littéraires : il ne nie point que peut-être le fatalisme ne soit le vrai ; mais, en insistant sur les petites causes, sur l'entrecroisement des faits et de leurs conséquences, sur la part du hasard dans les grands événements du monde, il met simplement en garde contre l'abus qu'on pourrait faire de ces doctrines, contre les systèmes trop logiques qu'on en tire volontiers •'*. D'ailleurs, il a conservé ces mêmes principes rigides de morale sentencieuse, et. dans l'expression au moins, un peu candide. C'est avec une intransigeance de jeune
1 Pr. Lundis, I. 97-98. — Cf. (ilobe du 1 *"> juin 1825 : « Je sais tel homme qui n'ouvrait pas Voltaire il y a dix ans et qui le lit maintenant avec délices. Certes, plus d'un reproche est dû à la légèreté ou à la licence de plusieurs des écrits que vous [les ultramontains] dénoncez; mais la conduite de vos hommes d'État et de vos agents, mais le langage de vos orateurs et de vos écrivains, mais tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons ne mérite pas mieux; la résistance est encore plus noble que l'attaque et votre parti est descendu si bas qu'il n'y a plus d'ennemis indignes de lui. » (Sur un article du « Mémorial catholique ».■
2 Corr., I, 6.
;i Articles sur Bonstctten, Thiers, Mignet \Pr. Lundis, l, -iK «fi, ioi».
puritain qu'il stigmatise les vices de la cour de Louis XV *; c'est avec une conviction un peu déclamatoire qu'il prêche des sermons laïques : « De toutes les villes de la Grèce, Lesbos est peut-être celle qui gagnera le plus à la Révolution nouvelle... Appelée par sa position et par son étendue à devenir un des boulevards de la Grèce, elle se souviendra que la liberté vit de mœurs pures et austères; elle se préservera cette fois de la contagion de l'Ionie qui l'a trop longtemps souillée, et elle puisera dans les vertus patriotiques une gloire honorable qui fera honte à sa célébrité première -. » Enfin, lui-même avouait avec assez de netteté combien ses doctrines étaient loin du spiritualisme de Cousin. En 1827, alors qu'il était déjà dans l'intimité de Hugo, alors que l'influence de ce milieu chrétien ou même mystique aurait déjà pu entamer son incrédulité, il proclamait avec calme son matérialisme. Victor Pavie en entendit l'aveu, la première fois qu'il causa avec lui :
Je saisis avec avidité l'occasion de lui déclarer avec franchise combien la doctrine du Globe, sauf le talent admirable de sa rédaction, me paraissait amère et désolante. Il la trouvait au contraire large et consolante, tout en convenant qu'elle admettait toutes les croyances possibles et même jusqu'à l'athéisme dans son sein. Quant à lui, ajoutait-il, ses idées philosophiques ne s'élevaient même pas jusque-là. Il se contentait tout bonnement d'un matérialisme tranquille, sans s'inquiéter d'un avenir qui lui paraissait très doux; mais tout cela dit avec une modestie et une aménité que je ne pouvais allier avec le ton sardonique et tranchant qui éclate dans ses pages 3.
Et peut-être faut-il un peu en rabattre de cette « tranquillité ». Sainte- Beuve, à en juger par cette lettre à Sellèque que je citais plus haut, n'avait point atteint la sérénité calme qu'il affecte ici. Peut-être, dans ce milieu nouveau, se tenait-il sur la défensive. Peut-être sentait-il que les membres du Cénacle auraient désiré l'attirer à leurs idées, et, pour se préserver de ces tentatives, il notait point fâché de laisser croire que sa sécurité philosophique était plus parfaite qu'elle ne l'était réellement. Montrer quelque trouble, quelque hésitation, c'eût été provoquer les assauts du prosélytisme. Il se pourrait aussi d'ailleurs qu'il n'y eût point là d'affectation. Le milieu tout rationaliste, tout intellectuel du Globe avait pu «agir sur lui. Sans arriver à changer le fond de ses doctrines, il avait pu
1 Pr. Lundis, lf 22.
2 Lesbos {Globe, 4 décembre 1824). Non recueilli.
8 Chasles Pavie. Confidences romantiques [Débats, 1" juillet 1896). On sait que ce matérialisme est revenu plus tard et aussi décisif et aussi absolu. Il était si absolu qu'il « épouvantait » le prince Jérôme; et pourtant! (Cf. Levallois, p. 184).
en modifier l'expression et, pour ainsi dire, l'allure : l'enthousiasme, le quasi-mysticisme avec lesquels Sainte-Beuve professait et sentait son matérialisme auraient été rabattus et comme éteints en lui par le doctrinarisme ambiant; d'une philosophie à la Diderot, sans rien modifier d'essentiel en ses théories, il avait pu presque insensiblement passer a une philosophie à la Condorcet.
Quoi qu'il en soit de ces explications, il est clair qu'en 1824 et même en 1827, Sainte-Beuve n'était nullement éclectique, à aucun degré disciple de Cousin. Le Globe, en politique, en religion, là où son influence était parallèle à la marche personnelle de Sainte-Beuve, l'avait assurée et guidée ; là où elle la croisait ou même la contrariait, il l'avait seulement très légèrement déviée. « Globiste » dans la campagne politique, « Globiste » dans la campagne anticléricale, Sainte-Beuve ne Tétait plus dans la campagne philosophique. Il n'a pas trop tort de dire, comme il l'a fait plus tard : « Je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer '. »
1 p. utt., m. 545.