‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 11 sur 93 · SAINTE-BEUVE AU « GLOBE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE AU « GLOBE

LA CRITIQI'E

I. La critique littéraire du Globe : ce qu'elle est, critique d'avant-garde et d'excitation: ce qu'elle aspire à être, critique scientifique et philosophique. La méthode de cette Science : la psychologie, l'histoire, l'esthétique. Villemain, critique selon le cœur des écrivains du Globe: Sainte-Beuve à ses cours.

II. La critique littéraire de Sainte-Beuve. Les essais et les comptes- rendus du début. Les premiers articles véritables : prédominance de l'histoire; préoccupation exclusive du contenu du livre, du renseignement matériel et précis; abandon de la critique puiement formelle; défiance de la critique à systèmes; simple élargissement de la méthode traditionnelle; le procédé : les portiques d'idées générales ou de vues d'ensemble.

III. Perfectionnement progressif et élargissement de cette méthode : étude du procédé de l'auteur, puis de l'esprit de l'auteur: étude du milieu. Les deux articles sur Victor Hugo, apogée de la manière de Sainte-Beuve au Globe : le milieu esquissé, le portrait ébauché, étude de l'homme même: perspicacité et pénétration critique de Sainte-Beuve.

« Je ne suis pas encore olîicier supérieur, j'apprends mon métier. »

(Portraits Littéraires, II. 52 5»

Telle est donc la doctrine littéraire du Globe: ce sont les œuvres conformes k cet idéal de liberté, de naturel et... d'éclectisme rationaliste, libéral et spiritualiste, qu'il voudrait voir paraître et réussir. Or, malgré les succès qu'il se plaît à annoncer bruyamment, malgré les noms d'auteurs, les titres d'ouvrages qu'il cite triomphalement, il sent néan-

moins que les œuvres vraiment neuves manquent encore : la révolutionlittéraire a déjà dans le Globe ses girondins, ailleurs ses jacobins; elle a même ses Marat: et elle n'a pas encore eu sa journée de victoire, son 14 Juillet. Sans doute. Lamartine et Delavigne. Bvron et Walter Scott ont réussi en France: mais il n'y a là que deux poètes français, bien inégaux d'ailleurs : les deux autres, mieux accueillis peut-être de la masse du public lettré, sont des étrangers K « De tous ces recueils poétiques éclos dans le XIXmc siècle, que restera-t-il ? demande un des rédacteurs du journal, non sans découragement. (Quelques Méditation* de Lamartine, quelques Messéniennes de Delavigne peut-être, et les- (Chansons de Béranger -. » C'est peu.

A la fin même, le plus impatient d'entre eux ne put s'empêcher de signaler avec une ironie désabusée l'insuffisant résultat de leurs efforts. Oui. l'esprit novateur se répand et s'établit en France; mais, le beau triomphe! il ne produit rien: la théorie, la critique semblent lui suffire; on expose avec satisfaction des idées neuves et l'on s'en tient là.

Aucun ouvrage d'imagination marquant n'est venu, il est vrai, confirmer et populariser la nouvelle doctrine. Mais à quoi bon r* Va-t-elle pas été discutée ? Que senent les ouvrages, au fait î* A aider la critique: mais, si l'on peut faire de la critique sans les ouvrages, c'est autant de gagné... Peut-être même devrait-on se dispenser de juger ce qui se publie : la critique a priori est l'essentiel de la littérature. Conspiration sans révolution est la pire position pour un parti même littéraire. Or. ce pourrait bien être le nôtre; et, si l'on entreprenait de juger notre doctrine par ses <eu\res. nous ne serions pas médiocrement embarrassés. Que répondre à des jjens d'exécution qui ne sentiraient pas le prix de la pensée toute creuse et de la critique à vider* Kn vain citerions-nous nos exemples favoris, et les Proverbes de M. Leclerc, et ceux de M1" Gazul, et ces deux mélodrames prônés dans deux salons; en vain si l'on nous pressait un peu. enverrions-nous les plus exigeants aux Variétés pour voir le Chiffonnier. 11 faut convenir que ce n'est pas encore assez pour convertir un peuple et détrôner une littérature qui compte deux siècles de domination ::.

Mais ce n'est là qu'une boutade. Pour avoir formé trop vite de trop grandes espérances, Duver^ier de llauranne se désespère trop vite: il ne voit « que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie ». et il ne compte plus assez sur l'avenir. Les véritables idées du Globe sont moins lugubres que celles de cette soeur Anne : on y croit, au contraire, à l'utilité

1 O. Du Romantique <2| mars ( 1 8^ 5 1.

2 Campagne littéraire (6 décembre 182 5».

•' O. De l'abus Je la critique (-2<) avril iSatn.

de la critique; on y attend avec confiance les moissons tutures que donnera le bon grain confié aux sillons. Un abonné ou un pseudoabonné réfute immédiatement ces lamentations prématurées : Un pareil article, dit-il, n'est qu'un jeu d'esprit, de la critique à la seconde puissance. Sans doute, la critique n'est point tout par elle-même; mais il est absurde de la dire absolument vaine. Si elle n'a point pour tâche propre de produire, elle peut et elle doit faciliter la production : elle le fait, quand, appuyée sur la philosophie et sur l'histoire, elle éclaire les auteurs sur ce que demande le public, le public sur ce qu'il doit demander aux auteurs l. C est, en effet, le mérite que le Globe se recoiyiaît, lorsque, à la fin de 1827, *' ^ en quelque sorte son examen de conscience 2 : il a donné une tribune à la critique; il a défendu la cause de la liberté, renversé le patriotisme étroit, « aidé au progrès d'un cosmopolisme salutaire », fait connaître à la France l'Angleterre et l'Allemagne, donné de la France une favorable idée à l'étranger; il a fondé une critique internationale que rendaient indispensable les relations nouvelles des pays entre eux; en un mot, il a déblayé le terrain pour les littératures contemporaines.

Ce rôle d'avant-garde, il est vrai, ne constitue point la tâche normale de la critique. Si les circonstances le lui ont imposé, dès que de nouvelles circonstances le lui permettent, elle doit se hâter de revenir à sa fonction naturelle \ Elle n'agit point alors, elle observe 4 ; « elle travaille sur le passé et n'a pas la prétention de doter l'avenir de chefs-d'œuvre. Comme toutes les sciences, elle recueille et étudie les faits : elle écrit l'histoire du talent, rien de plus :> ». Le mot est prononcé, la critique est une Science.

Ce n'est point la première fois, d'ailleurs: et, à plusieurs reprises, les rédacteurs du Globe avaient déjà posé ces principes.

La critique aussi, écrivait Jouffroy, est une science. Elle est aujourd'hui dans les mots comme une vieille religion ; il faudrait la rappeler au sentiment des faits et à l'intelligence des vérités qui la fondent... Nous ne pouvons pas du tout consentir à regarder comme une véritable critique, cette critique empirique qui décide qu'une chose est belle parce qu'elle plaît, ou qu'elle est laide parce qu'elle déplaît, ni cette autre critique de routine qui condamne ou

1 Lettre d'un abonné. Des avantages de la critique (2 mai 1826).

2 France (24 novembre 1827).

3 France 124 novembre 18271; O. Lettre à l'éditeur du « Globe » (18 octobre 1827).

4 (). Lettre à l'éditeur du « Globe » (i8 octobre 1827).

•"• Théâtre anglais. Lettre sur la représentation d'Hamlet 118 septembre 18271.

absout les ouvrages d'après un code reçu dont elle ne comprend plus l'esprit. La première ne juge pas la chose qu'il sagit de juger, mais seulement son effet sur nous, effet variable et qui change d'un homme à un autre et d'un pays à un autre pays: la seconde n'atteint pas davantage ce qu'il s'agit d'apprécier, mais se borne à constater sa conformité ou sa non- conformité avec un certain modèle. Les conclusions de ces deux critiques ne sont donc pas celles qu'on demande à la critique : car, ce qu'on lui demande, c'est un jugement non sur l'impression que cause un ouvrage, non sur le rapport qui existe entre cet ouvrage et tel ou tel code, mais sur l'ouvrage en lui-même.

Il suit de là que pour être critique, il ne surfit point de goûter les œuvres littéraires, ni. môme de les savoir composer : « Comme l'inspiration poétique est un phénomène qui se produit dans toutes les consciences, celui-là sera le plus habile critique, non pas qui réprouvera le plus souvent, mais qui l'observera le mieux. De là vient que le talent du philosophe entre pour une plus grande part dans l'art de la critique que le génie du poète; et de là vient aussi que les critiques les plus profonds n'ont pas été les plus illustres poètes, mais bien les plus habiles philosophes l. » Ainsi, bien avant Taine, la philosophie revendique la critique; et il était tout naturel que l'éclectisme cousinien émît cette prétention. S'il est vrai en eifet, ce que soutient Jouffroy, que dans les choses qui plaisent, dans le beau, il y ait deux éléments distincts, le beau permanent que tous les âges apprécient, et le beau de mode qui plaît un temps, il faut que le critique sache débrouiller ces éléments, reconnaître le beau éternel par la notion de ce qu'il y a de permanent dans l'âme humaine, reconnaître le beau passager par la notion de ce qui caractérise les temps divers 2. Il devra donc être psychologue et historien ; or, l'éclectique est, par définition historien autant que psychologue; il est, par conséquent, .4 à ses yeux du moins) comme prédestiné à cette nouvelle critique.

Comme toute science, la critique-science doit avoir ses méthodes propres. Jouffroy expose comment elle doit procéder, lorsqu'il s'agit par exemple de Walter Scott : « Il nous semble que nous devons avant tout étudier le caractère de son talent, parce que ce point servira de fondement à toute notre critique. Nous chercherons ensuite comment les circonstances heureuses où l'auteur s'est trouvé placé ont développé ce talent; puis quelle sympathie s'est rencontrée entre ce genre de talent et les goûts du Xl\,nc siècle. Autour de ces trois points se rallieront naturellement beaucoup d'autres questions secondaires !. » (L'est déjà

1 T. J. Œuvres complètes Je Walter Senti, n i i '< lanvier 1K27.. - //>.. 1 «4 novembre 1K201.

;: lb.f 11 1 1 3 janvier 1 S 2 71.

presque la théorie de Taine, et, sous des noms moins précis, nous voyons apparaître le milieu et le moment. Il est vrai que la notion vague, et peut-être suspecte, de la race est remplacée par l'étude de l'individualité de l'écrivain ; si bien que l'auteur est pris comme point de départ, comme cause, au lieu d'être un point d'arrivée, un résultat ou une résultante, tandis que le milieu et le moment ne sont plus étudiés comme des éléments constitutifs, mais comme de simples influences : c'est la différence entre le déterminisme de Taine et le spiritualisme des éclectiques. Même — avec un peu de complaisance — on verrait Jouffroy compléter à l'avance Taine par M. Brunetière et ébaucher une théorie de l'Évolution des genres : « Nous essayerons de remarquer dans ses ouvrages le progrès des qualités et des défauts constitutifs de ce genre qui, comme tous les genres, se déprave à mesure qu'il se prononce trop fortement. Nous montrerons quelle logique il y a dans le développement de chaque genre. »

Cette science ne sera point une science à priori :

La critique observe la nature et réfléchit sur ses observations pour expliquer les causes et reconnaître les lois '.

Elle ne se mutilera point en se restreignant soit à l'étude des oeuvres seules, soit à la seule étude de l'esprit humain :

La critique est arbitraire et superficielle, lorsque, négligeant notre nature intellectuelle et morale, et bornée à Pexamen des compositions connues, elle les considère en elles-mêmes sans les rapporter à leur source, comme des effets abandonnés de leur cause; elle est obscure et vague, lorsque, purement spéculative, elle omet les exemples pour se concentrer dans l'étude stérile des facultés créatrices, ou du sentiment du beau : c'est le double écueil de la rhétorique des Français et de l'esthétique des Allemands.

Elle ne sera point dogmatique et étroite :

Remontant à l'origine des littératures, et les voyant partout surgir des besoins, des mœurs, des idées de chaque siècle et de chaque peuple, les romantiques refusent absolument de s'emprisonner à jamais dans un système unique. Assujettir à des formes immuables et constantes l'expression des sociétés diverses et variables serait à leurs yeux le comble de l'absurdité; autant vaudrait n'avoir qu'une langue et qu'un code pour toute la terre; autant vaudrait conseiver les lois primitives au sein des civilisations modernes... Pour goûter les ouvrages des Anglais et des Allemands comme ceux des Grecs et des Latins, ils s'efforceront d'entrer dans la civilisation de ces diverses nations, de se pénétrer pour un moment de leurs mœurs, de leurs croyances 2.

1 R. De l'état de la poésie française, i {22 janvier 1K251. - O. Du Romantisme, 11 124 mars 1825).

— nG —

Ainsi donc, la psychologie et l'histoire, et enfin l'esthétique proprement dite (que d'ailleurs 1 éclectisme déduit de la psychologie et de l'histoire i, voilà désormais les véritables fondements de la critique, la. base inébranlable de ses jugements éclairés. Tous le répètent sur tous. les tons. L'un écrit :

Au lieu de taire sortir les lots du beau de l'étude de quelques ouvrages, universellement admirés, on les a déduites de la nature même de l'esprit humain, et la psychologie a été reconnue comme la seule vraie base del'esthétique '.

Celui-là est surtout philosophe. — Kn voici un qui est, avant tout,. historien.

Après avoir longtemps considéré la littérature comme quelque chose d'invariable et d'absolu, qui pouvait se soumettre à des formes arrangées. d'avance, la critique la prend maintenant comme le produit variable et changeant de chaque société. Elle cherche l'explication de toute littérature dans l'histoire complète de la nation à laquelle elle appartient et des circonstances, où elle est née. Klle n'oublie, dans cet examen, ni l'aspect des lieux, ni la. variété des climats, ni la singularité des coutumes, ni les lois, ni les gouvernements, enfin rien de ce qui sert à donner et à conserver aux peuples leurcaractère propre et leur physionomie spéciale. Ainsi, elle devient con temporal neet compatriote de tous les hommes dont les écrits sont arrivés jusqu'à nous : elle vit avec eux et chez eux : leurs plus singulières idées, leurs préjugés les. plus étranges perdent le droit de l'étonner; pour un moment, elle les partage, elle s'y livre tout entière, jusqu'à ce que, passant à des observations nouvelles, et se dépouillant du rôle qu'elle avait pris, de grecque elle se fasse hébreuse,. ou d'anglaise, espagnole. Non pas qu'elle ait abjuré les lumières de sa raison, et se soumette sans réserves aux civilisations nouvelles qu'un instant elle. prend pour siennes : au milieu de ses transformations successives, elle est toujours indépendante; elle conserve la liberté de juger ce qu'elle accepte comme des faits, et elle les juge bien mieux, car elle les connaît plus. profondément -.

Kt le troisième, le plus complet semble-t-il, distingue ce qu'il entredans la critique de ces divers éléments constitutifs :

Memonter à l'origine des littératures: en découvrir les germes dans l'état, des mœurs et de la société: les suivre depuis les commencements, informes, encore, mais pleines de sè\e et d'énergie, jusqu'au moment où elles se perfectionnent, où elles se polissent, où elles se décolorent: en apprécier les. divers caractères par rapport à elles-mêmes et à celles des autres peuples; en saisir l'esprit caché et le mettre à la portée de tous, telle est, à ce qu'il me.-

1 (". M. f.'tuJes sur Virgile par Tissât «17 juin 182ht.

* M. H. De la littérature des Hébreux par J.-H. Saisîtes 112 ,-ivril 1*25).

paraît, sa véritable mission. Elle tient à Yhistoire par l'examen des faits, à la philosophie par l'étude des lois de l'esprit humain, aux arts en général par l'appréciation du beau et de toutes ses modifications. Il est vrai que, en France, on ne Ta guère envisagée ainsi, et qu'elle s'est bornée jusqu'ici à l'application mathématique de certaines règles adoptées de confiance; mais il n'y en aurait que plus de gloire à la ramener à sa véritable destination comme Les si n g et Schlegel l'ont fait en Allemagne '.

Ce n'est point seulement en Allemagne qu'on a renouvelé et élargi la critique. En France aussi, à la grande joie du Globe, il va eu un homme pour rejeter avec éclat l'étroite méthode des Voltaire et des La Harpe 2, pour inaugurer une critique mieux informée, moins étroite, moins dogmatique : c'est Villemain. Villemain, dans ses cours brillants •de la Sorbonne, réalise ou peu s'en faut l'idéal du critique que réclamait le Globe 3. Il a élargi d'abord les définitions de l'ancienne critique formaliste; professeur d'éloquence, il ne se cantonne point dans le seul genre oratoire à proprement parler; il cherche l'éloquence dans tous les genres littéraires où peuvent s'exprimer « une conviction profonde, une passion vive et sincère ». — Il ne prend pas les œuvres en elles-mêmes, indépendantes de l'auteur qui les a produites, coupées pour ainsi dire de leurs racines. Il ne sépare point l'histoire de la littérature « d'une .autre histoire qui en est, en effet, le commentaire le plus instructif, celle des institutions, des mœurs, des idées : il les mène toutes deux de front, les expliquant l'une par l'autre 4 » ; il saisit « ce rapport accidentel et passager » qui lie la littérature « avec la société où elle s'est produite, et dont, selon une formule usée à force d'être répétée mais inévitable en pareille matière, elle a été ou a dû être l'expression 5 »; <et « personne n'excelle comme lui à mêler des tableaux historiques aux •études littéraires fi ». — Il a compris que « tout se tient aujourd'hui dans le monde »: que, malgré les apparences parfois, les nations modernes ne sont point séparées par des cloisons étanches, et il s'occupe des littératures étrangères, pour « montrer ce qu'elles ont reçu de la nôtre ou ce quielles lui ont donné 7 », sans négliger cependant les

1 O. Lettre au rédacteur du « Globe » (21 mars 1826». 3 H. Cours de M. Villemain, u\ (11 décembre 1824).

3 « Le Globe, par M. Dubois et quelques autres, épousait tout à fait M. Villemain •et paraissait s'entendre avec lui sur la mesure des renouvellements et le maintien de iTart. * {P. Cont., n, 389.»

4 H. Cours de M. Villemain, 1 (27 novembre 18241. •"' lb., 11 et m 14 et 11 décembre 1824).

<; lb., tu 111 décembre 1824).

: P. Ds. Académie (21 avril 1827).

. — IlS —

littératures anciennes ni leur longue influence. — Œuvres et auteurs, littérature française, littératures anciennes, littératures étrangères ; il aborde tout cela d'un esprit libre de préventions : il n'a point la superstition des classiques et d'un coup d'oeil sûr et perspicace, il démêle ce qu'ils ont laissé pénétrer de caduc dans leurs œuvres les plus parfaites : il n'a point le fanatisme iconoclaste des romantiques, et, en goûtant Shakespeare, il sait rendre pleine justice aux mérites de Racine '. — Enfin, les règles dogmatiques ne l'embarrassent point; il n'impose pas à la littérature une loi extérieure empruntée aux codes d'Aristote ou d'Horace: il la déduit, cette loi, de l'observation des faits. « Du rapprochement des œuvres du génie à diverses époques, il tire ces règles générales qui les dominent toutes et qui, seules, demeurent immuables au milieu de la perpétuelle inconstance des goûts 2 ». En un mot,

il est le plus illustre interprète de ces idées de juste-milieu si chères au Globe, « ami du beau, sous quelque forme inusitée qu'il se présente. en môme temps que judicieux défenseur des principes que le temps et la raison ont consacré et qui doivent être aussi durables que la nature humaine 3 ». Aussi le journal tient avec soin ses lecteurs au courant des cours de Villemain, et les comble d'éloges4; il le gourmande, lorsqu'il le voit tenté de faire des infidélités à la critique et le rappelle à sa vocation comme à son rôle •"»: il publie des extraits de ses ouvrages tf : Villemain est, peut-on dire, le critique honoraire du Globe, quelque chose comme un « rédacteur du dehors ».

Sainte-Beuve a connu ces cours. Non seulement il en a pu lire le compte-rendu enthousiaste dans la feuille où il écrivait: mais encore, il n'a pas manqué, comme toute la jeunesse intelligente et libérale d'alors, d'aller de ses oreilles les entendre à la Sorbonne. Et même il a connu et pratiqué intimement Villemain : « Combien de fois, au temps même de ces cours nourrissants, où nous nous rafraîchissions avec toute la jeunesse, vers 1S29. encore émus de sa parole que nous venions de quitter si éloquente, ne l'avons-nous pas retrouvé, esprit tout divers et inépuisable de grâce dans des causeries nouvelles 7 ? » A plus d'une

1 II. Cours de M. Villemain. 1 1 1 et iv 1 1 1 décembre et -'SJdécembre iXaTn. "' M. I\ Cuurs Je M. Villemain 110 juillet 1H271. 'H. Cours de M. Villemain. 1 127 novembre 1H2.S1. 1 Articles ulés et j'S janvier. 11 décembre, 20 décembre 1X27.

'• (>. Littérature. Article Je M. Villemain sur Shakespeare (in mars) et Lettre au rédacteur du * Globe » »ai mars 1K2Ô1.

,: De l'éloquence chrétienne m décembre iK^fj).

; /». Cont., II. '$\y>.

reprise dans la suite, il a loué son prédécesseur d'avoir su « à merveille concilier les principales traditions de l'ancienne critique avec plusieurs des résultats de la nouvelle et fondre tout cela sur un tissu historique plein de brillant et de charme 1 ». Comme nous-mêmes venons de le faire, il Ta, pour ainsi dire, incorporé à titre honorifique à la rédaction du Globe « qui n'a pas été sans influence sur les belles leçons de M. Villemain dans les années qui ont suivi la création du journal - ». Enfin, lorsqu'en 1845, il eut à faire — trop tôt, heureusement, — l'oraison funèbre de son intelligence un instant évanouie, il disait : « comme professeur, en ces belles années 1826-1830, Villemain a donné à la jeunesse et au public lettré les plus nobles fêtes de l'intelligence qui, en ce genre de critique et d'histoire littéraire, aient jamais honoré une époque et un pays 3 ».

Cependant, il ne semble pas que Sainte-Beuve ait immédiatement subi l'influence de son illustre devancier. Il est vrai que, tout au début, la modestie de la place qu'il occupait au journal ne lui aurait pas permis de manifester clairement sa conception de la critique ni sa méthode, même s'il en avait eu qui lui fussent personnelles. Il n'écrivait que des « essais sans importance : il n'était pas encore officier supérieur: il apprenait son métier4 ». « M. Dubois, dit-il ailleurs..., m'appliqua à quantité de petits articles. Us sont signés S.-B. ; et il est facile à tout biographe d'y suivre mes tâtonnements et mes commencements •"'. » Il y a là une légère erreur. Un certain nombre de ces articles de Sainte-Beuve n'étaient pas signés. Impossibles, par conséquent, à reconnaître, ils auraient été définitivement perdus, si M. de Spœlberch de Lovenjoul n'avait un jour racheté sur les quais une page déchirée du livre de comptes du Globe, où ils se trouvent mentionnés. Du 18 octobre 1824 au 17 décembre 1825, il y en a onze que Ton peut de la sorte identifier. Sans doute d'autres encore, ultérieurs, courent

1 P. Cont.. V, 197-198.

* .V. Lundis, IX, 71.

3 Chroniques parisiennes, 292.

4 P. Litt., 11. appendice. 525.

•*• A ta biographie, 3i.

chance de demeurer ignorés; mais ils doivent être assez rares : Sainte- Beuve a dû les signer de plus en plus régulièrement, à mesure qu'il se perfectionnait, et que sa valeur reconnue le tirait du second plan.

Les tout premiers articles — que Sainte-Beuve lui-même avait négligé de recueillir lorsqu'il se décida à rassembler ses articles du Globe l — sont, en effet, assez insignifiants. Les uns. politiques (Samos, Ipsara. Chio9 Lesbos ou Mitylène, Candie), reflètent les préoccupations du moment : ils sont animés de sentiments chaleureux pour la cause hellénique. Mais rien ne les destinait à survivre aux circonstances. Quoi qu'ils aient eu grand succès *, ce ne sont que des articles d'actualité. Quant aux petits comptes-rendus littéraires que Sainte-Beuve donnait vers la même date, [le Phœnix. Petite Revue littéraire, etc.). ils sont forcément trop courts pour qu'on y puisse étudier même les « tâtonnements » de Sainte-Beuve. Ce ne sont guère que des annonces, suivies de brefs jugements sans considérants ou avec des considérants sommaires. On y peut découvrir certaines de ses idées littéraires, ses goûts, ses doctrines «en abrégé — et nous nous en sommes servis — : mais on n'y peut même voir poindre une méthode critique.

A un certain jour. M. Dubois lui dit : « Maintenant, vous savez écrire et vous pouvez aller seul :î. » A partir de ce moment, Sainte- Beuve prit sa volée, mais bien timidement encore : et, là aussi, il resta bien loin de Villemain. Les articles qu'il écrivit alors « portaient en général sur des ouvrages historiques, sur des mémoires relatifs à la Révolution française, sur des ouvrages aussi de poésie et de pure littérature A ». Cette phrase de Sainte-Beuve exprime en effet assez exactement l'impression que produit la lecture de ces pages. Il est frappant de voir combien l'histoire y domine. Cette prédilection tient sans doute à des préférences personnelles de Sainte-Beuve, puisque, dès le collège, il lisait tant de mémoires et surtout tant de mémoires sur la Révolution ■"•. Quand il sort de ces sujets, c'est encore pour parler d 'œuvres qui. par certains cotés, sont à demi-historiques, soit qu'on y étudie historiquement un peuple ou une littérature, soit qu'on y étudie historiquement une thèse littéraire ou philosophique / Voyage d'un jeune Français en Angleterre. Voyage historique et littéraire

1 /'/*. Lundis, I. vi-vn.

'-' L\n*, Correspondant, ib auil i « j » > ^ * , 3 mj.

:- Ma biographie. 3 ! .

< Uk. Si.

■ Voir plus liant, pa^e | s.

•en Angleterre et en Ecosse, Scènes de la nature sous les tropiques, L'homme du Nord et l'homme du Midi). Quant aux articles purement littéraires, ils sont en très petit nombre; encore en est-il un ou deux (sur Baour-Lormian, sur d'Arlincourt) qui ne sont que des « éreintements ». Serait-ce exagérer que de retenir dès maintenant cette préoccupation de Thistoire, qui caractérisera presque toujours — - et surtout à la fin peut-être — la critique de Sainte-Beuve ?

Dans ces œuvres historiques, ce que Sainte-Beuve étudie, ce n'est jamais l'homme, sa nature d'esprit, son caractère, son talent : c'est le livre. Et dans le livre, ce n'est point le mérite littéraire, l'art, la méthode ni même le procédé : c est le contenu seul. Il met en pleine lumière les faits nouveaux que la lecture lui en a appris; il expose et •discute la thèse qui y est soutenue. Le gros reproche qu'il fait à M,lc Bertin, c'est que son ouvrage est « pauvre de faits » et que l'auteur « n'y paraît que peu instruite des affaires de cour * ». Le livre de Ferdinand Denis l'intéresse parce qu'il donne des détails inédits, qu'il offre « une instruction sérieuse » et qu'une « thèse parfaitement juste» y est soutenue; mais il se plaint que la discussion y soit trop sommaire, l'exposition trop vague : « Comme l'auteur ne précise pas nettement le lieu de ses observations et que, par conséquent, il ne fait qu'énoncer les effets dans leur généralité sans les suivre et les analyser dans leurs détails, il ne satisfait que peu l'esprit qui cherche des applications positives * ». Le Voyage en Angleterre de Blanqui présente, à ses yeux, un défaut du même genre. Blanqui n'a pas une idée générale à laquelle il rapporte tout; il entasse pêle-mêle littérature, industrie, etc. : il ne facilite pas assez la tâche du lecteur qui cherche des renseignements précis sur un sujet déterminé 3. Les Mémoires de Mmc de Genlis excitent sa mauvaise humeur à cause de la partialité de l'écrivain, mais aussi parce que, « par un système prémédité de réticence et de diversion », elle n'y donne que des « récits insignifiants et puérils 4 ». Au contraire, il loue les Mémoires de Mmc du Hausset, parce qu'elle « apprend » quelque chose à son lecteur : « Lisez

Mme du Hausset, et elle vous apprendra , » etc. 5. Les Mémoires

■de M. de Ségur lui plaisent, parce qu'ils font connaître l'état d'esprit

1 Pr. Lundis, I, 2.

2 lb., 9.

'•'' 23 février i8a5. Non recueilli.

4 Pr. Lundis, I, 44.

* lb., 25.

de .a :eune r.Grle>>e - la c.ile de la Révolution :. M. de Bonstetten instruit a-sv -* île eu'il a ... de piquant et de tranché dans les miturs du Nord et du Mid.. il îe raconte dan> ce livre, et en fait ïentir le rapport jtvec U climat L. » Voila -a thè>e démontrée, voilà le ç-o5i immédiat uu"-,n ret:re de la lecture de I ouvrage. Et partout ces: le mèrre principe : c'est aux renseignements précis, au contenu mater.el q-e ^attache N-i-Ue-Beuve. L'auteur, rou~ lui. n'est pas un h m me e-e Ion feuille connaître: ce n est Tiêrne ras un écrivain qu\I s aT*it d'apprécier: :es: -n témoin qui a vu ou non des choses c--eu*es. Jont îe récit a de la valeur ou non. ^elon qu'il nous rer-ei^r.e G- ~e nous -e-.seicr.e pa> exactement, complètement, clairement.

1 >r. pourrait croire q--e cela tier.: au caractère de> libres dont Sainteheu-e ses; su-tout occupé. Et. pou~ une par. en erre:. îa manière qu'il a-- ait adaptée < explique peut-être ain>i. Dans une histoire, dans des Mémoire* surtout, dans de> récits de voyace. et aus>i dans des écrits -;Sté-rat:q-e> Ue critique, d'histoire littéraire ou de philosophie. Tîmportant, ce ^ r.t bien ic* découvertes, !es ren>e:.c:iements nouveaux, ou dw T.oir^ po?:tts. dor.né> par ".auteur. Ce sor.t des ou. ra^es où, par la nat-'e ncr.-.- de* choses, ia erite du :"■ r.d demeure au premier plan, ■j- ~:--e: d- c: nter.u reu: faire oublier s- -:t l'an, soi: l'absence d'an. ■ Her^rû^r.:. :'. semble bien que les tendar.ee> d'esprit de Sainte-Beuve à ..::. ^P-C-- "iien: naturellement entra- r.e .1 p-océde- de ia sorte. Le p-i-.cire céré-il qui', invoque t:-ui:.urs. c e>t le devr de savoir, la - j-ri >/.j a-ide » du temps, cette curiosité * d:r.t ie> besoins s'ac- ;rois-e-: » ^ -r.e>ure q-'elle c>t *ûtis:'aite: il réclama des auteurs « plus Ce Ueta 1* e*. moins Ce -j::e\: r.s *. c'est-à-dire, en >.m'"e. de> matériaux — rc'ï .".-.- - :-:.: eue '.a perfection de :a mi>e er. ..euvre. II n'est pa- j: r.irr. u.s . ::> c./il ^rrr.prenne >en rôle c mme :. le comprend : c r.-e" e ■.hï'-j Ce "r^raue. en anayser raride-nen: le contenu, .-.cc-ê' . — \ eue :e '.a re..t r.:e-e»er quelles c'-ios^s ïs \ trouveront et :1* è- tri-uv--;-.". :ë..:-c:7w a->^: :aut-:i ten:- compte ici de .":r.-:uer.je Ce l'a-r:-- >a::*.te-Be-ve a l:ue quelque pa^. en parlant ce ra-.".-. '-? i-.-> >e> e-Jij;c>. îr:i:ë-iï..>é>. e: mèm-. \> retites notes

qui, bien faites, ont du prix et dont la tradition et la manière seraient perdues depuis longtemps si on n'en retrouvait des traces encore à la fin du Journal actuel des Savants l ». L'hommage rendu à Daunou, en un temps où déjà Sainte-Beuve avait singulièrement élargi sa première manière -, montre qu'il n'a point méprisé la critique sèche, modeste, scrupuleuse de son compatriote Boulonnais. D'ailleurs, à l'époque où nous sommes parvenus, il est lié avec lui, puisqu'il va, sur son conseil, entreprendre le Tableau de la poésie au XVlme siècle. Il a donc pu se laisser influencer par les exemples et peut-être par les conseils de l'austère érudit.

Dans ces conditions, il n est guère possible à Sainte-Beuve de faire de la critique purement formelle, telle qu'on la comprenait avant lui. Il lui arrive bien de dire : « le style, qui importe en toute composition H... » ou bien «apprécier le mérite littéraire d'un livre quel qu'il soit, c'est d'ordinaire donner l'exacte mesure de sa valeur réelle 4 ». Mais, en fait, il tient peu de compte de la forme. S'il ridiculise d'Arlincourt et ses excès de langage, c'est que la folie des idées s'y traduit tropfidèlement : son bon sens est encore plus choqué que son goût littéraire 5. A voir la façon dont il critique le style de Thiers, on sent qu'en somme, pour lui, la perfection de la forme n'est pas, quoi qu'il en dise, le critérium d'un ouvrage :

Parlerai-je maintenant de la partie la moins importante et aussi la plus faible de l'ouvrage, du style, auquel on dirait que l'auteur n'a pas songé r Ses taches nombreuses disparaissent sans doute et, pour ainsi dire, s'effacent parmi tant d'éclat et de mouvement; mais, qu'il eût été moins incorrect et négligé, loin de distraire du récit, il Peut mieux fait ressortir encore : la pensée de l'écrivain qui, quelquefois, s'affaiblit dans ses formes indécises, eût été plus sûre, gravée de la sorte, d'arriver pleinement intelligible et franche à cet avenir auquel elle a le droit de s'adresser. C'est toujours une imperfection fâcheuse qu'une belle œuvre manque par le style. Il serait si aisé à M. Thiers de nous épargner ce regret ! Serait-ce donc un vœu par trop mesquin, au milieu de si grands objets, de souhaiter qu'une seconde édition ne le fît plus naître °?

Peut-être Sainte-Beuve exagère-t-il un peu cette indifférence, craignant de se rattacher à l'école « purement méticuleuse et littérale », « puriste

1 P. Lia., I, 3K4.

8 Voyage d'un jeune Français 125 janvier i825). Non recueilli. — Cf. le jugement superficiel sur le style de M'"* de M.iintenon \Pr. Lundis, I, i55). 4 Pr. Lundis, ï, 62.

• Ib., 17.

•et servile » des critiques retardataires ' : mais il semble bien qu'il avait alors une tendance personnelle à faire bon marché, trop bon marché même, de la forme.

Il ne peut pas faire non plus de la critique philosophique ou scientifique, parce que. — défiant déjà des grandes théories générales, — il n'accepte point les systèmes qui lui en fourniraient le cadre; ou, s'il les accepte, c'est avec des réserves qui, dans la pratique, les rendent inutilisables pour le critique. H reconnaît sans doute que, la nature étant une source d'inspiration, les lieux ont leur influence sur la littérature 2. Seulement, si le rapport « qui lie les progrès de la civilisation et ceux du climat 3 » lui paraît « évident », il lui paraît aussi bien « complexe » : «< Dans un si vaste problème, la multiplicité des termes et l'indétermination de la plupart des données surpassent les forces de toute analyse ; et d'ailleurs, avoir ainsi posé la question, c'est déjà en avoir donné la solution la plus générale et la plus utile. » Ainsi, on ne peut point fonder là-dessus une méthode critique.

II en est de même du fatalisme historique. C'est une doctrine séduisante, commode, mais décevante. D'abord, il n'est pas prouvé qu'elle soit vraie. Sainte-Beuve ne lui oppose pas la liberté humaine: s'il dit •que l'homme est une force volontaire 4, il ne dit pas que cette volonté ne soit pas « nécessitée ». Mais il lui oppose avec insistance le cas fortuit, l'accident : les lois inévitables de la nature s'exercent chacune indépendamment l'une de l'autre : elles se croisent et se heurtent : « mille causes obscures et inappréciables » concourent « pour une part indéterminée et peut-être immense >► à chaque résultat •"'. Puis, même si elle était vraie, elle ne pourrait servir de rien :

Toute histoire, si les matériaux pouvaient en être complets et les divers points suffisamment éclairés, présenterait dans son ensemble une série de tableaux étroitement liés entre eux et, pour ainsi dire, images transparentes les uns des autres. Initie à la raison des choses, le lecteur n'aurait qu'à se laisser aller de toute sa conviction au récit, et à reposer son intelligence dans le spectacle à la t'ois varié et continu qui se produirait sous ses yeux par un développement nécessaire et qu'il ne pourrait s'empêcher de voir ni de comprendre. C'est bien là, certes, l'idéal de la perfection historique. Mais, d'ordinaire, tant de choses nous échappent dans les é\énements humains et. de

» /\ Cnnt.. I\ . :<*.

-' Pr. Lundi*. 1. f">.

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celles que nous entrevoyons, un si grand nombre sont inexplicables de leur nature, que leur liaison avec les effets reste nécessairement indéterminée, que, d'un fait à un autre, on ne peut assigner souvent d'autre rapport que celui d'être venu avant ou après, et qu'alors ce qu'a de mieux à faire l'historien, est de s'en tenir scrupuleusement à l'empirisme d'une narration authentique '.

Voilà pourquoi Sainte-Beuve hésite à rechercher les causes proches, ou lointaines des goûts ou des tendances littéraires. Il essaie bien d'expliquer l'infériorité de la chaire anglaise par des raisons d'ailleurs, assez évidentes d'elles-mêmes : l'austérité de la Réforme et du culte réformé, l'influence de la philosophie pratique des Anglais 2. iMais, d'ordinaire, il suggère des explications, il ne les offre pas en son nom. Pourquoi l'école des orateurs anglo-écossais diffère-t-elle ainsi de l'école irlandaise ? « Cette dernière différence, si digne de remarque, révèle-t-elle une conséquence éloignée des autres? Se lie-t-elle à l'état politique de la patrie irlandaise, ou dépend-elle seulement de son état physique, de son climat, de son soleil, et du reste de sang gallois que tant de massacres, n'ont pas épuisé tout entier 3 ? » Ailleurs, plus timide encore, il ne propose même plus des causes possibles, il signale seulement dans quelle direction ceux qui en auraient le désir les pourraient trouver. Les poètes français de l'école de Delille se sont arrêtés à la superficie des choses; les poètes anglais ont « associé à ces peintures les impressions qu'elles faisaient naître et les ont vivifiées par un reflet des sentiments humains ». « Il ne serait pas difficile, je pense, d'assigner un grand nombre de causes qui expliquent ce fait ; des considérations fortes et délicates pourraient même en ressortir :^ qu'il nous suffise d'avoir indiqué la recherche 4. » Avec un tel scepticisme, ou tout au moins un tel excès de prudence dans l'affirmation, la critique ne saurait prendre ni la méthode, ni la sécurité d'une science.

En somme, Sainte-Beuve était assez embarrassé, lorsqu'il lui fallait parler d'un ouvrage purement littéraire, roman ou poème. L analyse ici ne suffisait point. Il y ajoutait quelques remarques assez vagues sur le style : « Le style, quoiqu'un peu simple, se distingue par une singulière vigueur d'allure et d'expression. L'auteur, on le voit, a dû beaucoup étudier la langue du XVImc siècle. Mais, ce qu'il a surtout excellé à reproduire en mille endroits, c'est l'impression des objets de la nature

1 Pr. Lundis, I. 96-90.

2 Voyage littéraire, 1 (29 octobre i825l. Non recueilli. :l lb., 11 «i2 novembre i825). Non recueilli.

4 lb., 111 (17 décembre i825>. Non recueilli.

sur un cœur passionné '..., etc. » Ailleurs, cetait, à propos d'un poème épique, cet éloge singulier où se trahit l'ancien interne d'hôpital : «< Les amateurs remarquent avec intérêt, parmi les récits de combats et de blessures, des descriptions physiologiques qui réunissent l'exactitude à l'élégance, et montrent la science traduite en beaux vers -. » Pourtant, il fallait bien quelque chose, un principe directeur, pour donner de l'unité à tout cela. Sainte-Beuve, alors, s'est rabattu sur la définition du genre littéraire. Charles est un roman sentimental. Qu'est-ce qu'un roman sentimental? Déduisons-le de la Nouvelle Héloïse. de Delphine, de Werther, d'Adolphe, de René, et voyons si Charles répond à cette définition 3. La Calédonie est une épopée. Qu'est-ce qu'une épopée? Déduisons-le des poèmes d'Homère, de Virgile, du Tasse, de Camoéns, de Voltaire, et même de Milton. et voyons si la Calédonie rassemble tous les caractères qui leur sont communs 4. Les poésies de Tissot sont des poésies erotiques. Qu'est-ce qu'un poème erotique ? Déduisons-le de l'histoire du genre et des goûts de notre époque, et voyons si ceux de Tissot méritent bien ce titre ■"'. Au fond, on le voit, c'est l'ancienne critique, mais un peu élargie, fondée sur l'observation non plus seulement des anciens, mais aussi des modernes et des étrangers; c'est l'ancienne méthode, un peu rajeunie et déguisée, pour ainsi dire, honteuse. Sainte-Beuve a dit plus tard qu'au Globe il avait fait de la «< critique d'invasion ,; »: il n'y parait guère, jusqu'à présent du moins. A défaut d'un système de critique bien net et bien lié, à défaut d'une méthode bien personnelle, Sainte-Beuve avait, dès cette époque, un procédé. Il avait été un bon élève de rhétorique : l'enseignement qu'il avait reçu, les modèles qu'on lui avait proposés, l'avaient plié aux habitudes classiques, et il en avait gardé le goût des développements logiquement déduits, habilement présentés. Il aime placer en tète de ses articles un beau portique, une belle avenue à la française, qui introduise les visiteurs, les satisfasse à première vue et leur laisse découvrir dans une prochaine perspective le but dernier où ils doivent arriver. Il a donc une tendance à mettre au fronton une idée générale dans laquelle rentrera l'idée plus particulière exprimée par

1 Pr. Lundis, I. ;5.

2 La Calédonie, n 129 mars 1N2 5). Non recueilli. : Pr. Lundis, I, 72, sqq.

1 La Calédonie. 1 (26 mars iBaS). Non recueilli. ■"■ Pr. Lundis. I. 1 iH, sqq.

'■ Lundis, 1. 2.

l'auteur, une théorie qui permettra d'expliquer et d'apprécier l'œuvre entière. S'il s'agit du Voyage d'un jeune Français en Angleterre l, il expliquera d'abord ce que, à son avis, doit être un récit de voyage; des Mémoires de M,lc Bertin 2, des Scènes de la nature de Denis 3, des œuvres de Rabaut Saint-Etienne 4, il caractérisera la curiosité contemporaine et ce qu'elle demande des ouvrages et des auteurs ; de Y Homme du Nord et de l'homme du Midi 5 , il étudiera brièvement la théorie du climat, et rappellera les principales solutions que les penseurs ont données à ce problème; de la Calédonie, de Charles, des œuvres de Tissot, il construira, comme nous venons de le voir, un système sur l'épopée, le roman sentimental ou la poésie erotique; du Voyage historique et littéraire en Angleterre 6, il exposera quelle importance peut avoir pour des Français la connaissance de la littérature anglaise; des Mémoires 7 sur Voltaire, il déduira les raisons de l'intérêt tout présent que les contemporains portent encore au philosophe; de Y Histoire de la Révolution * de Mignet, il débutera par des considérations sur la philosophie de l'histoire. S'il n'est point possible d'entrer ainsi en matière par une théorie générale, Sainte-Beuve y supplée par des procédés approchants, qui aient au moins l'avantage d'offrir de même au lecteur une perspective un peu élargie. Il donnera la vue d'ensemble d'un caractère (Dumouriez) 9, d'une vie d'homme (d'Argenson) ,0, plus souvent encore d'une période (époque de Louis XV : Mémoires de Mmc du Hausset u; Révolution française : Mémoires de Dampmartin ,2, Mémoires sur la Révolution * *, Histoire de Thiers u, Bonaparte et les Grecs 15). Les exceptions sont infiniment rares : parfois, dans des articles <ie polémique, une analyse maligne fait mieux ressortir les exagérations,

1 25 janvier 1825. Non recueilli.

2 Pr. Lundis, I. i .

3 Ib., 6.

4 Ib., m.

* Ib., 29.

6 29 octobre 1825. Non recueilli.

7 Pr. Lundis, I, q5.

H Ib., 101.

9 Ib., 157.

» Ib., 5i.

«■» Ib., 65.

" /*■• 77- *-'• Ib., i3i.

les ridicules de l'auteur (L'Étrangère *; Mémoires de Mmc de Genlis 2): d'autres fois, dans des articles d'histoire, un simple résumé offre en luimême un intérêt suffisant, et il n'est point nécessaire d'y rien ajouter 'Mémoires du Comte de Ségur :J ; Lettres de Mmc de Maintenon *;.

On le voit, la critique de Sainte-Beuve n'a point de prétentions ; son allure est assez simple, son cadre reste assez uniforme; c'est quelque chose de sérieux, d'appliqué, d'impersonnel surtout.

Tout cela, ce sont les traits communs aux articles que Sainte-Beuve a donnés pendant les trois premières années de sa collaboration au Globe. Pourtant, il y a, dans cette période même, un certain perfectionnement. Au fur et à mesure qu'il avance en âge, qu'il acquiert de l'expérience* et de l'autorité, il s'enhardit; il tend à devenir de plus en plus original.. Il aurait été bien curieux de le suivis dans cette évolution régulière, de voir où il en serait arrivé, en continuant dans cette voie. Mais il en est sorti. Au début de 1N27, le hasard lui a fait rencontrer Victor Hugo, et, par Victor Hugo, le Cénacle, puis le romantisme tout entier. Ainsi il a été arraché et au milieu dans lequel il avait jusqu'alors vécu et aux doctrines littéraires qu'il avait jusqu'alors acceptées. L'attraction de cet astre puissant l'a entraîné loin de sa route primitive : il s'en. est fait le satellite et, pendant quelques années, il a gravité dans une orbite nouvelle. Le double développement de son esprit et de sa méthode a donc été troublé par une cause étrangère. Il nous faut, ce me semble, étudier avec d'autant plus de soin la fin de la période actuelle, pour nous rendre compte plus nettement de la doctrine où sa tendance propre paraissait devoir l'engager.

Or on voit certainement poindre un élargissement. Sainte-Beuve — sans en avoir peut-être une idée très claire, en tout cas, sans l'avoir expressément prémédité - s'éloigne de plus en plus du simple compterendu : de plus en plus, il se rapproche d'une véritable critique psychologique et historique.

1 />;■. Lundis, I. 17.

'■* lb.. \-ib : cl « mars iS^5. Non recueilli.

4 lb.. i37.

Et d'abord, il lui arrive parfois d'étudier non plus seulement les enseignements positifs que donnent les faits racontés dans le livre, mais aussi l'esprit dans lequel l'auteur présente ces faits, la doctrine philosophique ou littéraire qui l'inspire, et, par suite, l'influence que cette doctrine a pu exercer sur sa manière et sa méthode. Cela est surtout visible dans les articles sur Thiers 1 et sur Mignet 2 ; et c est pour cette raison sans doute que Sainte-Beuve écrivait plus tard : « Mes premiers articles un peu remarquables furent sur les premiers volumes de l'Histoire de la Révolution de M. Thiers et sur le Tableau de la même époque par M. Mignet :I. » En effet, après avoir résumé le contenu des volumes V et VI de Thiers, Sainte-Beuve ajoute : « On lui a reproché d'introduire dans l'histoire une sorte de fatalisme systématique qui subordonne les actes humains à des règles inflexibles, intercale les hommes dans le cadre d'une destinée toute faite, et, dès lors, dispense trop l'historien d'indignation contre les oppresseurs, de sympathie pour les victimes, et de tous ces sentiments qui donnent couleur et vie4 »; et il discute alors cette question. On voit par quel biais Sainte-Beuve est arrivé à la poser : il n'étudie pas l'auteur pour lui-même, mais pour l'œuvre; et, de plus, il n'étudie pas vraiment l'auteur, mais la doctrine de l'auteur; et encore n'étudie-t-il point cette doctrine au point de vue psychologique, mais seulement en historien et en moraliste : il ne s'agit pas de savoir quelle est la valeur de Thiers comme penseur ou comme artiste, il s'agit de savoir si son autorité d'historien est ou non diminuée, si ses jugements moraux sont ou non altérés par un système faux.

Dans l'article sur Mignet, Sainte-Beuve va plus loin. Cette fois, les faits sont entièrement laissés de côté, et le critique se propose expressément de « s'en tenir à juger la manière de l'écrivain 5 ». C'est ce qu'il fait ; et ainsi le jugement vraiment littéraire tient une place bien plus grande. Sans doute, Sainte-Beuve apprécie encore la valeur historique du système, les erreurs qu'il peut entraîner; mais, en même temps, il met en lumière l'effet littéraire que produit cette méthode, ce que la « manière » de Mignet « a de séduisant et d'imposant en elle-même 6 ». D'ailleurs (chose curieuse, chose significative), c'est par hasard que Sainte-

1 10 et 19 janvier 1826.

* 28 mars 1826.

* Ma biographie, 3i.

4 Pr. Lundis, I, 84.

» Ib., 101.

« lb., 106.

Beuve a suivi cette voie: il avait déjà étudié l'histoire de cette époque, et il ne voulait pas se répéter : « Nous avons déjà eu tant de fois occasion d'exposer le tableau de notre Révolution, et, en le faisant, nous avons avec tant de liberté mis à profit le livre et les idées de M. Mignet, qu'ayant aujourd'hui à en traiter plus en particulier, nous pouvons nous abstenir de reprendre le fond des choses... 1. » Il est donc bien vrai de dire que la méthode critique de Sainte-Beuve s'est faite ou complétée un peu au hasard, sans idée préconçue. Mais la chose importante est qu'elle ait fait cette étape, volontairement ou non. Plus tard, avec timidité, avec gaucherie encore, Sainte-Beuve applique cette innovation aux œuvres purement littéraires. Les défauts de Cinq-Mars, il les attribue à la nature d'esprit de Vigny, et il est ainsi amené à la définir : « M. de Vigny a une imagination de poète, et c'est une arrangeuse systématique à sa manière que l'imagination: elle symétrise en se jouant, et. de la vie, elle a bientôt fait un drame. Le romancier n'est rien au contraire qu'un praticien consommé dans la science de la vie, s'accommodant à tout ce qu'elle offre d'irrégulier, et d'ordinaire s'y tenant -. » Plus tard enfin, délibérément cette fois, et dès le début, il étudie l'homme d'abord, pour comprendre l'œuvre : c'est dans l'article sur Victor Hugo.

D'autre part, le procédé qu'affecte Sainte-Beuve, de commencer par une théorie générale ou par une vue d'ensemble, va se perfectionnant. La vue d'ensemble est plus facile d'ordinaire, sinon à bien réussir, du moins à concevoir, que la théorie. Il faut avoir l'esprit bien philosophique ou bien doctrinaire, pour s'élever, à propos de toute œuvre, soit à la spéculation métaphysique ou morale, soit à la loi de l'art ou du genre. De plus, la théorie générale donne à l'article entier qu'elle précède et introduit, une allure un peu dogmatique; il devient une de « ces constructions géométriques... nées de toutes pièces dans la tête de l'inventeur :î », dont la rigidité se plie mal à la souplesse, à la variété du réel : il devient un théorème. Plus historien que philosophe, esprit plus analyste que constructif, influencé d'ailleurs par l'exemple de Villemain, Sainte-Beuve devait donc arriver à préférer, pour commencer ses articles, les tableaux historiques aux discussions théoriques. Ainsi, en même temps qu'il s'occupe davantage de l'auteur, il est conduit à étudier

1 Pr. Lundis, I. loi .

« P. Cont., Il, 542.

3 Pr. Lundis, I, in»*.

davantage le milieu où a vécu l'auteur : c'est ce qu'il fait dans l'article sur Victor Hugo.

Cet article — ou plutôt ces deux articles sur Victor Hugo l, que j'ai été amené à citer pour les deux innovations fondamentales de Sainte- Beuve en ce temps-là, présentent le type le plus complet, le plus achevé de ce qu'est sa critique en cette première période. Il les faut analyser en détail. Sainte-Beuve décrit d'abord le milieu, l'école de la Muse française; il en recherche les origines : influence du Génie du Christianisme, mode du moyen âge croyant et monarchique, spectacle des prodigieux événements de la Révolution et de l'Empire; il en énumère les caractères principaux; il en explique la fortune; il en définit la situation présente. Et dans ce milieu social, religieux, politique, mais surtout littéraire, il place Victor Hugo. Remarquons ici que Sainte- Beuve ne subordonne pas l'homme au milieu ; il l'y encadre, mais il le laisse en même temps s'en détacher, et, le mettant à part, il évite avec soin de l'y subordonner ou de laisser croire qu'il l'y subordonne : « De tous ceux qui formaient la tribu sainte et militante à ses beaux jours d'ardeur et d'espérance, le plus indépendant, le plus inspiré, et aussi le plus jeune, était M. Victor Hugo 2. » A vrai dire, il ne s'explique pas très nettement sur ce point; il ne définit pas le genre d'influence que le milieu a pu exercer. Nous voyons bien qu'il ne prétend pas nous donner les causes de Hugo. Il ne nous dit pas non plus qu'il veut seulement nous faire connaître les conditions dans lesquelles le poète s'est formé. A la manière un peu lâche, un peu flottante de Villemain, il recrée seulement l'atmosphère ambiante : c'est à nous de savoir ce que nous en devons conclure. Il passe alors aux œuvres; et, dès les premiers mots, il indique fort nettement ce qu'il y va chercher, c'est l'homme : « Le premier volume d'Odes parut, et M. Hugo s'y montrait déjà tout entier 3. » Son véritable sujet est le récent volume d'Odes, le troisième; mais, avant d'y arriver, il repasse la carrière du poète, et note, chemin faisant, les traits qui lui paraissent déjà caractéristiques : ses idées politiques, l'ardeur de ses sentiments, les excès de son imagination, la suavité de ses rêveries, l'abus de l'analyse et de la description, l'accent personnel des « pièces délicieuses » qu'il a tirées « du profond de son àme ».

1 2 et 9 janvier 1827. Pr. Lundis, I, 164. * Pr. Lundis, I, 169.

3 lb.t 170.

Après cette double introduction, Tune historique et littéraire, l'autre biographique et littéraire, Sainte-Beuve aborde enfin le volume dont il doit plus particulièrement rendre compte. Il débute par des considérations générales sur la difficulté qu'éprouvent tous les hommes à exprimer poétiquement leurs émotions, même les plus fortes et les plus poétiques. Ces considérations, il les applique à Victor Hugo: sa pensée est « éminemment poétique », mais il lui fait subir « d'étranges violences » ; il abuse de la force, du gigantesque, de l'antithèse, du puéril; il ne sait pas sortir de lui-même et il ne réussit parfaitement que là où il exprime une «impression personnelle»: il excelle dans le genre fantastique parce que son imagination s'y déploie, mais il ne sait pas toujours éviter « l'abus de décrire » ; enfin, son style est harmonieux, savant, déparé pourtant par quelques fautes de goût. Et tout se termine par des conseils où reparaît cette idée, que le poète ne doit point s'obstiner, en dépit de l'impuissance humaine, à vouloir réaliser tout ce qu'il a conçu dans son âme.

On le voit, il n'y a pas là, à proprement parler, un portrait systématique. Sainte-Beuve a bien cherché à coordonner ses observations par rapport à une idée générale ; mais il ne les ordonne guère entre elles : il les énumère au fur et à mesure que l'occasion s'en présente. Dès ce moment, il procède par de petites touches successives,, par des remarques de détail : c'est un critique analyste. C'est aussi un critique des défauts. Bien qu'il rende justice aux mérites de Hugo, bien que la sympathie perce d'un bout à l'autre, il le déclare nettement : «< Nous insisterons sur les défauts en particulier : quoique divers en apparence, ils se rattachent presque tous à une cause unique qu'il faut rechercher et combattre dans la nature même du talent de M. Hugo et dans sa manière de composer 1. » Boileau ou La Harpe n'auraient point pensé autrement. Eux aussi, ils auraient jugé que le critique n'a pas seulement pour but d'expliquer, qu'il doit aussi conseiller, guider et corriger. Le but que se propose Sainte-Beuve est le même que celui de ses prédécesseurs classiques ; c'est en vain que Chateaubriand a inventé la « critique des beautés » : lui. il en est resté à l'ancienne conception moins complaisante : il reste encore plus dogmatique que Villemain.

Mais deux choses me paraissent plus particulièrement dignes de remarque dans cet article. Sainte-Beuve analyse et nous fait connaître

« Pr. Lundis, I. 176.

individuellement la nature même du talent de Hugo ; s'il ne s'occupe point de sa vie, ni de son caractère privé, il s efforce de caractériser les tendances et la démarche spontanée de son esprit : l'œuvre semble être un moyen pour connaître l'homme et non le véritable objet à connaître. Assurément, le caractère lyrique et personnel des Odes l'a entraîné dans cette voie ; il n'importe : comme conception de la critique, cet article est déjà un Lundi. D'autre part, il fait preuve d'une finesse rare et d une pénétration singulière. Non seulement il a vu tout de suite que Victor Hugo est avant tout un lyrique et que, en cette qualité, il échoue à sortir de lui-même *, mais, dès lors, il a deviné à quelles exagérations le poète est menacé de se laisser entraîner.

Que M. Hugo se garde surtout de l'excès de sa force; qu'à l'heure de la méditation, il sache attendre à loisir ses propres rêves, les laissant venir à lui et s'y abandonnant plutôt que de s'y précipiter; qu'à l'heure de produire, il se reporte sans cesse aux impressions naïves qu'il veut rendre, les contemple longuement avant de les retracer, et plus d'une fois s'interrompe en les retraçant pour les contempler encore; que, n'épuisant pas à chaque trait ses couleurs, il approche par degrés de son idéal, et consente s'il le faut, à rester au-dessous, plutôt que de le dépasser, ce qui est la pire manière de ne pas l'atteindre 2.

Quels dons rares de critique avait ce jeune homme de vingt-trois ans, qui, d'un doigt si sûr, tant d'années à l'avance, montrait au futur auteur de la Légende des siècles recueil à éviter ! C'était un beau début, ou plutôt c'était une belle fin : la fin de la période doctrinaire •de la critique de Sainte-Beuve. A partir de ce moment, et pour quelques années, il va entrer dans une voie nouvelle : il va être critique romantique.

1 Pr. Lundis, I, 170, 181.

- lb., 187.

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