‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 12 sur 93 · SAINTE-BEUVE AU CÉNACLE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE AU CÉNACLE

LK TA BLE Al KT JOSEPH DELORME

I. «apports, liaison, intimité de Sainte-Beuve avec Hugo : éloigneraient dur Globe et entrée au Cénacle. Les opinions religieuses de Hugo : demi-conversion de Sainte-Beuve, son spiritualisme nouveau. Les opinions politiques de Hugo : ralliement ou résignation de Sainte-Beuve à la monarchie légitime. Apaisement et rasscrènement progressif de son caractère. Conversion complète au romantisme t étapes rapides et ardeur de cette transformation.

II. Sa méthode critique élargie. — Le Tableau et l'histoire dans la critique littéraire : érudition minutieuse, féconde en résultats neufs et sans excès: le «sentiment de la différence * aidant le critique à comprendre et à juger les œuvres : critique explicative: le * sentiment de la continuité» l'aidant a retrouver les transitions, les filiations, lui faisant prévoir les transformations futures et les légitimant : critique apologétique. -- Imperfections de la méthode : gaucherie de la mise en œuvre ; l'histoire littéraire abstraite de l'histoire générale: étude exclusive de la forme : Sainte-Beuve préoccupé de la forme seule, par goût et par système. — Le romantisme dans le Tableau . le changement de front en pleine bataille, les allusions contemporaines, polémique pour le Cénacle, les réformes qu'il tente au théâtre. les réformes qu'il réalise dans la \ersitication ; la modération et la sûreté des jugements sur les amis comme sur les ad\ersaires.

III. Première œuvre poétique : \"i>. poésies et pensées de Joseph Déforme. — Les Poésies, individualistes et romantiques, originales par le ton démocratique, l'inspiration intime, la tendance critique. — Les Pensées : théorie des sujets communs et vulgaires rehaussés par le soin de la forme : l'art pour l'art; polémiques contre les adversaires et rupture avec le Globe môme, trop iuste-milieu dans son romantisme. La conception que Sainte-Beuve se fait de la critique, révélatrice de lui-même : S.nnte-heu\e poète par volonté, critique par nature.

« De là j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Hugo, et j'ai eu l'air de m'y fondre. »

{Portraits Littéraires, III, 545.)

« En 1828, j'entame ma première campagne, toute romantique, par mon Ronsard et mon Tableau du XVI"' siècle. »

1 Portraits Littéraires, II. 52 5.»

Les deux articles de Sainte-Beuve sur les Odes et Ballades de Victor Hugo mirent, dès les premiers mois de 1827, le critique en rapports avec le poète. Du commencement de ces relations, — bien vite devenues étroite et intime amitié, — il a été donné deux récits assez différents. Selon l'auteur du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, Sainte-Beuve était venu de lui-même, en qualité de « voisin et de rédacteur d'un journal ami », se présenter et, pour ainsi dire, s'offrir; il avait spontanément promis des articles sur Cromwell, et s'était mis, lui et le Globe, à la disposition du romantisme et de Hugo : telle aurait été la première entrevue « fort agréable l ». Sainte-Beuve, à plusieurs reprises -, et Dubois, de son côté 3, ont rectifié la version du Victor Hugo raconté, — dont on connaît d'ailleurs l'habituelle inexactitude 4. La vérité est que Dubois, ayant fait la connaissance de Hugo, avait eu quelques remords de la sévérité que le Globe avait jusqu'alors montrée pour le chef du Cénacle. Il avait chargé Sainte-Beuve de rendre compte des Odes, l'avait encouragé à les juger avec bienveillance ; et, d'une espèce de collaboration du maître et de l'ancien élève, étaient sortis les deux articles « de réhabilitation 5 ».

Victor Hugo, continue Sainte-Beuve, étant allé remercier M. Dubois, sut de lui mon nom, mon adresse et vint pour me voir sans me rencontrer. Le hasard voulait que je demeurasse sans le savoir porte à porte avec lui ; il

' II, i54.

* Lundis, XI, 53 1-533 ; P. Cont., I. 467-469; Ma biographie, Souvenirs, 33. :' Souvenirs inédits. — O. Lair, l'n maitre de Sainte-Beuve.

* Cf. Birê, Victor Hugo avant iH3o et Victor Hugo après t83o.

'° Lair, Ib. — Sainte-Beuve, dans ses récits divers, ne met pas en lumière le rôle encourageant et conciliant de Dubois; il lui attribue cependant ces paroles : « Victor Hugo qui a du talent, et qui, de plus, est intéressant par sa vie, par son caractère... » (Lundis, XI. >

habitait alors rue de Yaugirard, au V go, et moi, je demeurais avec ma mère, même rue, au N" 94. Au \u de sa carte, je me promis bien de lui rendre sa visite, ce que je m'empressai de faire le lendemain matin à l'heure du déjeuner. I /entrevue fut agréable, en effet. Mais il n'est pas exact de dire que je sois venu lui offrir de mettre le Globe à sa disposition. Cela n'eût point été en mon pouvoir, et d'ailleurs, dès ma jeunesse, j'avais toujours compris la critique autrement : je ne me suis jamais offert, j'ai attendu qu'on vînt à moi. Il ne put être question non plus dans cette visite d'articles à faire sur le Cromwell qui n'avait point paru et dont je n'entendis une lecture que quelque temps après. Mais ce qui est très vrai, c'est que, à dater de ce jour, commença mon initiation à l'école romantique des poètes '.

Malgré la différence de leurs opinions sur la plupart des points, il y avait entre Victor Hugo et Sainte-Beuve, à ce moment-là, sur certains autres, comme une harmonie préétablie. — Et les articles du critique en sont déjà la preuve : on ne loue pas de ce ton des œuvres qui ne trouvent pas, soit dans le cœur, soit dans l'intelligence, des cordes toutes prêtes à vibrer à l'unisson. Kn effet, Sainte-Beuve avait dès lors écrit en secret un certain nombre des poèmes de Déforme, Sans doute, pour la forme, la plupart d'entre eux devaient être tout classiques, puisque Sainte-Beuve, imbu des préventions générales contre le romantisme de la Muse française, ne l'avait pas étudié encore, lui, ni ses procédés littéraires. Mais l'inspiration personnelle, confidentielle, la confession et la peinture du moi individuel y étaient déjà romantiques : « les quelques vers que j'avais faits étaient de sentiment tout intime, avec des inexpériences de forme et de style - ». D'autre part, sur les conseils de Daunou, et pour traiter le sujet que l'Académie française avait mis au concours en 1826 : Discours sur l'histoire de la langue et de la littérature françaises, depuis les commencements du XVIme siècle jusqu'en 1610. il avait déjà entrepris d'étudier le XVImc siècle. Il avait trouvé chez les poètes, par lesquels il avait commencé, une forme plus vive, plus souple, plus libre, que la forme léguée par Malherbe et Boileau aux XVI lmc et XVIIlmc siècles. Il n'en avait assurément pas tout approuvé, et. sur bien des points, il avait persisté à préférer la doctrine classique \ Pourtant, avec sa curiosité naturelle et son goût pour ces questions de style, de langue, de grammaire et de rythme, il avait examiné avec soin ces méthodes différentes, et il était mieux

1 Lundis, XI. Mi-MH.

- lb., 532.

:i Par exemple, la quc>tion de l'enjambement, que Suinie-Heuxe rejette encore le 14 avril [Sa 7 (Globe, Lettres inédites de Malherbe*.

disposé à comprendre, par suite à admettre, quelques-unes au moins des réformes romantiques.

Justement — soit par hasard, soit que, ayant affaire à un inconnu, rédacteur d'un journal doctrinaire mal vu des royalistes purs et des catholiques, il n'ait pas voulu aborder des sujets trop graves, — Victor Hugo entretint Sainte-Beuve de ces questions qui seules pouvaient les rapprocher.

La conversation, dès les premiers mots, roula en plein sur la poésie : M"' Hugo me demanda à brûle-pourpoint de qui donc était l'article un peu sévère qui avait paru dans le Globe sur le Cinq-Mars de de Vigny : je confessai qu'il était de moi. Hugo, au milieu de ses remerciements et de ses éloges, pour la façon dont j'avais apprécié son recueil, en prit occasion de m'exposer ses vues et son procédé d'art poétique, quelques-uns de ses secrets de rythme et de couleur. Je faisais dès ce temps-là des vers, mais pour moi seul et sans m'en vanter ; je saisis vite les choses neuves que j'entendais pour la première fois et qui, à l'instant, m'ouvrirent un jour sur le style et sur la facture des vers ; comme je m'occupais déjà de nos vieux poètes du XVI"" siècle, j'étais tout préparé à faire des applications et à trouver moimême des raisons à l'appui. Une seconde visite acheva de me convertir et de m'initier à quelques-unes des réformes de l'école nouvelle. Rentré chez moi, je fis un choix de mes pièces de vers et les envoyai à Victor Hugo, ce que je n'avais osé jusqu'alors avec personne ; car je sentais bien que mes maîtres du Globe, vraiment maîtres en fait d'histoire et de philosophie, ne l'étaient point du tout en matière d'élégie. Hugo en me répondant à l'instant et en louant mes vers, sut très bien indiquer, par les points mêmes sur lesquels portait son éloge, quelles étaient tout à côté mes faiblesses. J'étais conquis, dès ce jour, à la branche de l'école romantique dont il était le chef '.

Le jeune homme mélancolique, jusque-là sevré de toute sympathie véritable et jeune, fut en toute façon séduit : « Hugo avait dans le

commerce intime et de l'attrait et une sorte d'autorité impérieuse

<jui devait aisément subjuguer Sainte-Beuve, dont l'esprit a quelque chose de féminin et à qui, dans sa mobile et facile inconstance, il faut toujours un maître du moment -. » Comme il s'est trouvé que, quelques mois après, déménageant tous deux, ils allèrent encore s'installer presque porte à porte dans une même rue (rue Notre -Damedes-Champs, 11 et 19), ils purent se faire de fréquentes visites : « On se voyait deux fois par jour a », et une vive intimité s'ensuivit. Mais, ce n'était pas seulement l'homme qui était attaché à un .« ami

1 P. Cont.. I, 469.

2 Dubois, Souvenirs inédits (Lairi.

3 Ma biographie, 38.

bien cher * » : c'était aussi le poète qui était séduit : on lui faisait lire ses vers '-; on les louait, on l'encourageait. Ainsi, grâce à ces éloges et grâce à cette amitié, « une période enthousiaste de trois ans commença, 1827-1830 :{ ».

Cette liaison nouvelle venait d'ailleurs bien à propos. Sainte-Beuve commençait à être las du Globe, et de ses rédacteurs, et de Dubois. D'abord, comme il l'avoue, il sentait bien que ses vers avaient peu de chance d'y être accueillis et loués : connaît-on, pour un poète, situation plus hostile à toute intimité durable? Puis, un sentiment moins in offensif agitait son ùme soupçonneuse : il se sentait, vis-à-vis de son ancien professeur et de ses amis, comme un petit garçon, un protégé, et son orgueil souffrait de ce rôle inférieur. Yalla-t-il pas jusqu'à s'imaginer qu'on « l'exploitait » ? « A peine Joseph Delorme' eut-il accepté la charge d'une fonction subalterne et se fut-il placé à l'égard de ses protecteurs dans une situation dépendante, qu'il ne tarda pas à pénétrer les motifs d'une bienveillance trop attentive pour être désintéressée. Il avait compté être protégé, mais non exploité par eux; son caractère noble se révolta à cette dernière idée. Pourtant des raisonsde convenance l'empêchaient de rompre à l'instant même et de se dégager brusquement de la fausse route où il s'était avancé 4. » II avait contracté, comme il l'avoue plus tard en son nom à lui, la « maladie d'amour- propre et de sensibilité ». la « petite vérole courante du siècle » ; et, « mécontent, sauvage, ulcéré ». il boudait ceux qui lui avaient rendu service \ Ses relations avec Dubois, en particulier, étaient de plus en plus délicates : déjà commençait cette rupture lente r\ que lesefforts, les avances, les lettres d'explications amicales de son directeur ne purent arrêter 7, et qui devait aboutir au duel de i83o.

Au contraire, chez Hugo, Sainte-Beuve rencontrait de jeunes gens comme lui. qui, même involontairement, ne l'écrasaient pas de la supériorité de leur âge; des amis, qui s'appelaient par leur nom de baptême et se montraient une espèce de camaraderie tendre qui lui plaisait fort: des poètes avec lesquels il pouvait débattre des questions

' Lettre à Barbe, iX-x i\ ' Cnrr.. s». - Cf. Victor Hugo raconte.

;5 P. Cunt.. I, 4f»t).

4 Vie 1 Poésies, I, 1 3 ».

"• Cf. Lettres à Loudierre 10 décembre 1X2N et 2$ a\ril iX-<,. Cor;-., I. 12 et if>|, ,; Lundis, IV, 57.

7 11 existe une lettre de février i-S2y, où Dubois s'adresse amicalement à Sainte- Beuve pour mettre tin à ce refroidissement dont il « souffre *.

— i3cj —

de littérature et d'art; il y rencontrait aussi de jeunes femmes plus aimables que le plus insinuant des éclectiques, plus séduisantes que le plus éloquent des doctrinaires, avec lesquelles il pouvait prendre les attitudes penchées, confidentielles, caressantes, qu'il a toujours aimé prendre avec les femmes l :

Sainte-Beuve faisait dans l'ombre

Douce et sombre Pour un œil noir, un blanc bonnet,

Un sonnet s.

Ce n'est pas dire cependant qu'il y fût, dès le début, pleinement à Taise. Il y avait encore bien des points sur lesquels la jeune école romantique et la nouvelle recrue étaient loin de s'entendre, et tout d'abord les importantes questions de religion et de politique.

Hugo, qui avait été élevé par une mère peu dévote, qui avait reçu ses premières leçons d'un prêtre défroqué et marié, qui enfin, « essayant » les lectures de sa mère (aux yeux de laquelle « les livres n'avaient jamais fait de mal »), avait lu dès l'adolescence « Rousseau, •Voltaire, Diderot, Faublas et d'autres romans de même nature 8 », Hugo avait suivi le mouvement de son temps. Il avait subi l'influence de Chateaubriand : « le Génie du Christianisme, en démontrant la poésie de la religion catholique, avait pris le bon moyen de la persuader aux poètes * ». Dès ses premières œuvres poétiques, l'ardeur de ses sentiments religieux lui avait valu l'attention et les sourires du monde bien pensant, du beau monde et du monde influent de la Restauration. On lavait vu fonder un journal dont le titre, le Conservateur littéraire, dénonçait la communion d'idées avec le Conservateur, journal catholique; il y avait soutenu que la poésie est née de la religion et ne saurait vivre sans elle \ que la poésie sans inspiration religieuse peut bien émouvoir le cœur, mais ne peut toucher Tàme <;. Il avait pris part à la fondation de la très catholique Société des Bonnes-Lettres 7. Dans la Préface de son premier recueil, il avait

1 Cf. Pons, 20.

2 Musset, Stances à Sodier.

'•' Victor Hugo raconté, I. 2i3-2i5. — Cf. pour tout ceci Victor Hugo avant i83o>. passim.

4 lb., II, 4.

•** Conservateur littéraire, II, 173.

•; là., III, 345.

' Victor Hugo avant i83o, 237, sqq.

déclaré avec absolutisme que « l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses l ». Ami et pénitent de l'illustre Lamennais 2, il avait été avec Guiraud, Vigny, Nodier, un des rédacteurs de cette Muse française, si pieuse :t. et dont le Globe rationaliste avait tant de fois raillé le « vaporeux ». Dans la Préface de ses nouvelles Odes 4, il avait amèrement reproché au siècle de Louis le Grand d'avoir négligé le christianisme et, en évitant de célébrer les choses de la religion, facilité le « triomphe des doctrines sophistiques du dernier siècle »; il ne faut point maintenant, disait-il, que le poète oublie « que lui aussi, il a une religion ». Et plus tard encore, sa ferveur anti-matérialiste avait d'amusantes exagérations : Planche les « trouva un jour, lui et ses amis qui lui lisent des vers, bâtissant des théories sur les fossiles : « Il ne peut pas y avoir d'hommes fossiles, parce que, disent-ils, il ne se peut pas qu'un corps, qu'une àme a habité, se pétrifie \ » Ainsi, par ses écrits, par ses relations, par sa vie tout entière, il était, plus que Lamartine (Stendhal nous l'atteste), le poète des catholiques : on espérait qu'il ferait en vers l'œuvre apologétique que Chateaubriand, son modèle avoué G. avait faite en prose.

Nous avons vu par le témoignage de Pavie \ que malgré sa vive intimité avec Hugo, Sainte-Beuve, sans crainte de scandale, s'avouait très franchement incrédule et même matérialiste. Ou bien Hugo et les autres n'avaient point encore essayé de le convertir, ou bien ils n'y avaient pas encore réussi. Sainte-Beuve, dans ses studieuses années de chez Landry, avait trop incorporé à sa substance pensante les doctrines du XVIIImc siècle; il les avait trop confirmées en lui par son passage à l'Ecole de médecine; il les y avait trop ancrées en prenant part à la lutte du Globe contre l'ultramontanismc et à l'occasion contre le catholicisme; enfin, à cette époque, il était trop homme de plaisir (certaines poésies de Delorme en Tont loi), pour qu'il pût, en quelques mois, se défaire de ses préventions et accepter le catholicisme. Mais, d'autre part,

1 Odes et poésies diverses, juin 1K22.

- Victor Hugo avant iH3o, 263-271.

■' Cf. le 1' article de Sainte-Beuve en 1X27 et l'article-manifestc de Guiraud pour la Muse française : \os doctrines (janvier 1824».

•"' Olivier, p. 1 6.

6 On connaît son mot : « Je veux être Chateaubriand ou rien. » — Ct*. BRiSETiknE, Victor Hugo illachettei. tome I. Les premières influences littéraires, p. 55.

: Cï. plus haut, p. 73.

son caractère était trop malléable, son esprit trop facile à influencer,, pour qu'il restât bien longtemps dans cette attitude défensive. On voit bien vite poindre, par ci, par là, les premières manifestations du changement qui s'opère en lui. Dès juillet 1827, s'il s'indigne encore des attaques lancées contre les philosophes de la Révolution, s'il les repousse du ton d'un disciple offensé dans son culte le plus cher J, déjà il blâme avec force Voltaire d'avoir « pour attaquer le christianisme » et obéir à sa « haine », « tronqué et supprimé des textes 2 » ; déjà, — chose plus significative, — le matérialisme de La Mettrie et de Cabanis ne le satisfait plus : ces deux physiologistes « n'apprécient pas dans l'homme, cette force souveraine et profonde qui lui donne la vie et l'âme 8 ». En même temps, les circonstances l'éloignent du milieu matérialiste où il avait vécu; voyant que la carrière littéraire lui était ouverte, il renonce à la médecine : sa dernière inscription est du i3 novembre 1827 4, et Ton prétend que son indifférence pour ces études était devenue si grande qu'il ne prit même pas la peine d'aller chercher sa trousse. Et puis, il suivait, vers le même moment, les cours privés que Jouffroy « faisait à quinze ou vingt auditeurs dans sa petite chambre de la rue du Four Saint-Honoré 5 ». La ferveur, l'espèce d'onction du philosophe, alors enthousiaste et « superbe », l'avaient frappé, touché. Ébranlé dans sa foi d'incrédulité, il interrogeait ardemment le professeur :

Vivez : votre parole a des douceurs qu'on aime.

Parlez de vérité ; Sage, parlez longtemps de justice suprême,

D'éternelle beauté.

Que savez-vous du ciel ? Que devient l'âme en peine

Au sortir des bas lieux ? "

Et plus tard, il parle avec une émotion sensible encore de ces « prédications de philosophie dont rien ne rendra le charme et l'ascendant », où l'on venait « avec ferveur et discrétion », où il semblait qu'on « vînt puiser à une science nouvelle et défendue, qu'on anticipât quelque chose de la foi épurée de l'avenir », d'où l'on « ne sortait que

1 Article sur Walter Scott, Pr. Lundis. I, 247-250.

2 lb., 244.

' lb., 2 52.

4 Troubat, Vie de Sainte-Beuve, p. xvi.

3 Lundis, VIII, 302-304.

H A. M... {Delorme, Poésies, I, 96).

croyant et pénétré, et en se félicitant des germes reçus l ». Ainsi Sainte- Beuve se convertissait petit à petit, croyant, dit-il,

Croyant à toi, mon Dieu, toi que j'osais nier ! 2

et le spiritualisme lui était une étape intermédiaire. En 1828, il a complètement rompu avec la philosophie du XVI H"* siècle, et il manifeste contre elle toute l'horreur d'un catéchumène pour les faux dieux :

Cousin a grand succès, quoique contesté, comme tous les succès durables aux époques de crise et de fondation. Il aborde encore la philosophie du XVIII"" siècle... Il a pensé, et avec raison, qu'au moment où les vieilles écoles se remuent et se raniment pour pousser un dernier cri, il ne fallait pas quitter le terrain, et il accepte une dernière fois la lutte en face de Broussais, Daunou | L'ingrat renie Daunou!] et de cette coriace et vivacc philosophie dite « s* wsuaiiste * ♦. Ce dernier coup sera décisif, et je me promets bien d'applaudir au résultat, car, en vérité, ces vieilles gens sont incorrigibles et harcelants, et, par la physiologie et la médecine, ils pourraient gagner nos jeunes et spirituels philosophes des amphithéâtres [Le voilà qui renie I1 École de médecine !] qui ne conçoivent pas que la question de l'immortalité de l'âme soit postérieure à la psychologie ' et que, de quelque façon qu'on la tranche, la science n'en est pas moins posée auparavant "'. *

Sans doute, pour Sainte-Beuve, cet éclectisme était alors le dernier mot, la vérité définitive : il entendait ne pas aller plus loin, puisque, quelques jours après, il se fâche contre les catholiques coalisés, selon lui, contre Cousin avec la philosophie sensualiste et les moqueurs sceptiques 6. Mais il est comme les autres hommes : ils ne peuvent guère fixer à l'avance la limite où ils s'arrêteront, et lui-même ne le peut pas. Vers le même temps, il avouait à son ami Barbe que les « doutes religieux » le tourmentaient 7. La formule est bien atténuée : elle laisse croire à son camarade d'enfance qu'il est incertain entre le doute et la religion, tandis qu'en réalité, il est, pour ainsi dire, de l'autre côté du doute, entre la négation et le doute. Peu importe cependant: cet aveu même, le fait qu'il s'ouvre de son état dame à un ami qu'il sait devoir le tirer

1 P. Litt., I, 320. — U. encore .V. Lundis, l\ . yiù.

■ Delnrmc : Promenade (Poésies, I, 86).

•' Plus tard - le vent avait tourné — Sainte-Beuve proteste contre ce terme flétrissant introduit p;ir I" « improbité * philosophique de- cet * audacieux personnage de Cousin (Lundis. XI, 4XK1.

4 * Physiologie i *

•'• Lettre à Loudierre. 6 décembre 1K2N (Cnrr., I. 10-11).

,: lb.t 22 décembre \lb.t 141.

: 1 S2K i.Y ' 0»rr., 101.

au catholicisme, serait déjà, à lui seul, la preuve du profond changement survenu en Sainte-Beuve depuis qu'il est lié avec le groupe de Hugo, avec d'autres personnages de la même foi, avec Chateaubriand *, avec Lamartine 2, et bientôt, comme il le désire, avec Lamennais 3. Où est la tranquille incrédulité de jadis?

C'est sans doute aussi cette influence du spiritualisme environnant qui donna tout à coup leur sens et leur valeur à d'anciennes lectures, où Sainte-Beuve n'avait jadis porté qu'une curiosité purement intellectuelle. Il nous raconte dans Volupté qu'en sa première jeunesse, au même moment où il lisait Hobbes, Hume et les autres philosophes « esprits torts », les écrits de Saint-Martin lui étaient tombés sous la main ; « mais alors, ajoute-t-il, je m'y attachai peu 4 ». Maintenant, au contraire, — autant qu'on le peut deviner dans la transposition voulue des dates et si Ton se fie moins à la succession décevante des faits imaginaires qu'à l'analyse plus véridique des états d'esprit et des sentiments plus réels, — maintenant, au contraire, le théosophe « influa beaucoup sur lui ». Le « livre des Erreurs et de la Vérité et YHomme de désir lui apportèrent avec obscurité plusieurs dogmes précieux mêlés -et comme dissous au milieu de mystiques odeurs ». Ces lectures « le remettaient aisément en des voies de spiritualisme » ; « toutes les choses visibles du monde et de la nature... lui parurent acquérir la signification morale d'une pensée d'harmonie, de beauté, de tristesse, d'attendrissement, d'austérité ou d'admiration ». Il lui sembla que cette « création pleine de voix amies et peuplée d'esprits vigilants était plus belle, plus touchante, plus vraie que le monde désolant des Lamarck dont la base était muette et morte ». Et, au sortir de ce Cosmos matérialiste où il s'était éperdûment jeté, il éprouvait une mystique ivresse à sentir des Pensées immatérielles, des « Esprits vigilants » flotter dans les airs au-dessus de sa tête 6. Mais quoique Saint-Martin fût, à certains égards, hostile au christianisme et contribuât peut-être à en tenir Sainte-Beuve éloigné encore, c'était bien le surnaturel chrétien, dont ses amis du Cénacle entretenaient Sainte-Beuve, qui lui faisait comprendre et sentir cet autre mysticisme, — pour le moment allié.

En politique, la même contradiction existait — aussi forte — entre

1 P. Cont., i, 75.

* A"" Corr., 14: P. Cont., I, 383.

" lb., 8, 19.

4 Volupté, 40.

5 lb., i59-i63.

les idées de Sainte-Beuve et celles du milieu où il était si étrangement tombé. Nous avons vu que Victor Hugo, — non ptus que les contemporains, non plus que le Conservateur littéraire ou la Muse française l — ne séparait point les « idées monarchiques » des « croyances religieuses ». Il avait, dès ses débuts, chanté Louis XVI à la prison du Temple '-, les Vierges de Verdun, le rétablissement de la statue de Henri IV, la Vendée \ les Condéens K la mort du duc de Berry 5, la. naissance du duc de Bordeaux et son baptême, les victimes de Quiberon 6. Il avait combattu ou raillé Napoléon et les régicides, le ministère Decazes et les doctrinaires 7, les libéraux 8. Il s'était hautement déclaré « ultra » et avait fait profession de verser son sang, s'il le fallait, pour le salut de ses rois 9. Il avait même fait des incursions dans la politique active, et, en dépit des lois, mis son Conservateur littéraire au service desplus violentes passions des partis w. 11 était classé parmi les plus purs et les plus absolus royalistes : le roi souscrivait aux éditions de ses poèmes et lui accordait des pensions; et son succès paraissait aux salons « ultras » un triomphe pour la légitimité : « L'Édimburgh Review, dit Stendhal, s'est complètement trompée en faisant de M. de Lamartine le poète du parti ultra. Ce parti, si habilement dirigé par MM. de Vitrolles et Frayssinous, cherche à adopter toutes les gloires. Il a procuré à M. de Lamartine neuf éditions de ses poésies. Mais le véritable poète du parti, c'est M. Hugo... son parti lui procure un fort grand succès u. »■ Et Sainte-Beuve se liait avec lui! Sainte-Beuve, «< au fond girondin et républicain par instinct », qui a « l'humeur populaire ls », et dont le « girondinisme ». en quelque sorte inné, a été singulièrement fortifié par son passage au Globe! Aussi, n'est-il pas étonnant qu'en

1 Lundis, I, 2 2 5.

2 Le bonheur de l'étude (Victor Hugo avant i83o, 104»; — l'ode Louis X VI! ^ ;1 Odes et Poésies diverses (Odes et Ballades).

* Conservateur littéraire, II, 261 (Victor Hugo avant i83o, 202). '• Odes et Ballades. — Conservateur littéraire, II, 271 (Victor Hugo avant i83ot. 20 3).

,J Odes et Ballades.

7 Le Télégraphe < Victor Hugo avant iH3o, 146. sqq.i.

H L'enrôleur politique (Ib., 1681.

" Ib. Ub., 172).

10 Conservateur littéraire, IV, 64 {Victor Hugo avant i83o, 2o5) : Il y approuve chaudement la brochure où Clausel de Cousergues accuse le duc Decazes d'être complice de l'assassinat du duc de Berry.

11 Correspondance posthume, I, 221.

12 (Cahiers, K4.

politique les idées de Sainte-Beuve aient moins vite et moins facilement varié. Au début de 1827, il est encore tout révolutionnaire et républicain. Comme jadis il avait célébré, en de nombreux articles, l'héroïsme des Grecs soulevés, il consacre deux articles l enthousiastes aux révolutions de la Pologne, et y écrit sur le héros de son indépendance, Kosciusko, des pages émues. Il n'hésite pas à louer la Convention : « Remercions Thiers d'avoir réhabilité dans nos souvenirs ces jours incertains... La seconde moitié de la Convention ne dépare pas la première, elle en est digne... On sent qu'on serait fier d'avoir siégé jusqu'aux derniers jours dans cette assemblée de bourgeois qui, si souvent, brava les poignards populaires et qui brava toujours l'Europe conjurée, etc. - ». Il loue même, ou du moins il réhabilite en partie, le Directoire 3. Il lance de sanglantes allusions contre la prudence avec laquelle Louis XVIII et le futur Charles X se tinrent loin des combats. « Il semblait en vérité que ce fût une chose indigne et par trop roturière de chouanner dans les bois de la Bretagne ou dans les marais et les bruyères de la Vendée... Il est bon de remarquer, qu'après tout, les affligeants trépas des Sombreuil et des Charrette ne doivent pas être imputés seulement à la valeur républicaine, et que, si les héros exhalent en mourant des ressentiments et des plaintes, ces plaintes et ces ressentiments s'adressent à d'autres qu'à leurs vainqueurs 4 ». -Au milieu des passions déchaînées d'alors, son amour de la Révolution s échauffe même et semble s'accroître : en pleine émeute (novembre 1827), il parle avec enthousiasme de « notre glorieuse Révolution », et proteste contre les répressions sanglantes 5 ; plus tard, au début de 1828, il est dur jusqu'à la férocité contre l'histoire aristocratique de Montgaillard et il loue sans réserves Laurent de L'Ardèche de l'avoir réfutée6; il célèbre les Girondins et déclare que « dans la Révolution est résumée toute l'histoire de l'humanité 7 ».

Pourtant, grâce à la modération du ministère Martignac 8, mais grâce aussi, sans doute, à l'influence de son nouveau milieu, il se

1 Sur les Mémoires d'Oginski ( \" et i3 février). Non recueillis.

2 Pr. Lundis, I, 199.

8 Ib., 200.

4 lb., 214-2 1 5.

5 Ib„ 268.

fl 76. , 280, sqq.

7 Ib.t 285.

8 Lettre à Barbe, 3 janvier 1829 uV" Corr., 11) : * Depuis la chute du ministère Villèle, etc. »

calme peu à peu. On le voit qui penche de plus en plus à la conciliation. Vers juillet-août 1828, il déclare à Barbe qu'à part les libéraux entêtés et les ultras incorrigibles, groupes inconciliables et irréconciliables, les autres peuvent s'entendre; il fait profession d'être «sincèrement attaché à la dynastie, avec les garanties de la Restauration » ; il espère la stabilité de « Tordre de choses existant * ». Un peu plus tard, — et n'écrivant plus cette fois à un abbé, mais à un laïque, à un universitaire, Loudierre, plus libre par conséquent d'exprimer toute sa pensée, — il dit de même : « En politique, cela ne va pas trop mal, et, avec quelques années de cette andante et ce piano, nous sommes à bon port *-. » Ces idées se confirment avec le temps 3; et le jour arrive enfin où il imprime que « les haines s'apaisent, les partis se fondent, les opinions honnêtes se réconcilient dans une volonté plus éclairée du bien », et que, par suite, « les réminiscences de colère et d aigreur seraient funestes et coupables, si elles n'étaient avant tout insignifiantes 4 ». lia signé avec la Restauration, sinon une paix définitive, du moins une trêve : ce n'est pas un mince changement que celui-là, qu'avait favorisé le Cénacle.

Ainsi donc, si la situation de Sainte-Beuve, au milieu d'un groupe catholique et royaliste, est devenue de moins en moins fausse, elle Tétait cependant à l'origine. Aussi, n'est- il pas étonnant que cette amitié avec Hugo n'ait pas dès l'abord agi sur le caractère même, ou du moins sur la disposition morale de Sainte-Beuve. En 1828 encore, son fonds morose et sombre n'était point égayé; il pouvait écrire à Barbe : «... Quoique je voie assez de monde et des gens distingués que j'aime et qui ont de la bonté pour moi, quoiqu'il me semble qu'avec un peu de constance et d'activité, une carrière assez belle peut enfin s'ouvrir pour moi, j'ai souvent et même toujours un grand vide, de grandes défaillances dame, des ennuis, des désirs 5. » Ses passions n'étaient point calmées 6. 11 n'était pas devenu plus riche : « vingtquatre francs de plus ou de moins » étaient quelque chose « dans son gousset 7 », et, ai^ri par cette ^rène, il se disait avec dépit « mawj«é

1 A':' Corr. (1X28), 9.

* Corr., I, 10 (décembre 1S2X).

3 A'"" Corr., 10-12.

1 Vie de J. Delormc \ Poésies, I. 241.

"• A"""' Corr., 10.

*5 Deinrme : Rose (Poésies, I, 127).

; Lettre à Loudierre, ô décembre 182S [Corr., 1, i3».

du terrible sceau l » de la pauvreté. Quoique ses lectures au Cénacle fussent applaudies par ses amis, il se sentait inférieur à eux, n'ayant rien publié encore, et « la vue de jeunes et brillants talents qui s'épanouissaient » lui inspirait une « tristesse resserrante 2 ». En un mot, il était de ces « âmes qu'un génie importun dévore, que la pauvreté comprime, que le désappointement a brisées 8 ». Quelque chose des sentiments qu'il éprouvait alors a passé plus tard dans Delorme; toute la partie qu'on pourrait appeler rétrospective de ces poèmes, celle où il ranime et exprime ses impressions passées, nous laisse deviner l'état de son âme à ce moment : sa tristesse au milieu des plaisirs 4, ses rêves mélancoliques et solitaires 5, cette émulation inquiète, toute prête de devenir jalousie 6, et ce désespoir qui le fait s'écrier :

Quand l'avenir pour moi n'a pas une espérance, Quand pour moi le passé n'a pas un souvenir, Où puisse, dans son vol qu'elle a peine à finir, Un instant se poser mon âme en défaillance

Pourquoi ne pas mourir? De ce monde trompeur Pourquoi ne pas sortir, sans colère et sans peur, Comme on laisse un ami qui tient mal sa promesse 7 ?

Mais, au moment même où il écrivait ces vers de tristesse et de désespoir, ils avaient cessé d'être vrais. En réalité, il commençait, au contraire, à lutter à armes égales contre le chagrin. Il pensait à se créer une position régulière, à entrer dans l'Université : il s'agissait d'une chaire à Besançon, que « le bon Jouffroy » tâchait de lui faire obtenir, aidé de Villemain, d'Amédée Thierry, de Cayx, son ancien professeur d'histoire, et pour laquelle il préparait sa licence 8. En attendant, le travail, que lui-même sait conseiller aux autres, servait à <c combler ces vides » de son âme 9 : il allait à la Faculté des Lettres,

1 Delorme : Sonnets (Poésies, 1, 35).

2 Vie de J. Delorme (Poésies, 1, i5).

3 Ib.. 6.

4 Delorme : Le rendez-vous (Poésies, I, 91).

5 Delorme : Premier amour, Loisir, Sonnets, Le dernier vœu, Les rayons jaunes, Stances, etc. {Poésies, I, 27, 33, 35, 45, 74, 139).

6 Delorme : A mon ami V. II. {Poésies, I, 52).

7 Delorme : Sonnets {Poésies, I, 35h — Cf. Le Suicide (38) et Le Creux de la vallée ( 1 1 3).

8 Lettre à Loudierre (Corr., I, Lettres iv et v). — Cf. Lettres de Jouffroy à Ch. Weiss, de Dijon (Drapeyron, Amédée Thierry et Th. Jouffroy. Revue politique et littéraire, 5 avril 1873).

'•' Corr., 1, 9.

« à ces cours nourrissants où il se rafraîchissait avec toute la jeunesse l >► ; il lisait avec passion et de tous côtés, non pas un livre, « mais dix, mais vingt, mais cent », romans romantiques et lugubres ou poésies légères du XVNIrt,c siècle, poètes étrangers et vieux classiques, vers de Tastu et de f-amartinc et anas du temps de Malherbe et de Conrart - ; surtout, il s'occupait avec une ferveur croissante et de critique et de littérature personnelle : il préparait à la fois le Tableau du XVImt siècle et les Poésies de Joseph Delorme.

Comme Sainte-Beuve le dit lui-même, son adhésion à la doctrine du romantisme avait été assez rapide. Il y a eu cependant un peu d'hésitation chez lui; mais bien courte. Le icr mars encore, il gardait un reste de sévérité classique pour Ronsard et la Pléiade. « vouéssuperstitieusement au culte de l'antiquité », et qui « consumaient de beaux talents dans une imitation servile ' ». Le 14 avril, il louait. Malherbe d'avoir proscrit de ses vers l'enjambement, « contradictoire avec la rime », bien que « Ronsard l'eût toléré d'après une fausse analogie tirée du grec et du latin 4 ». Le 24 juin, il faisait l'éloge des. traductions de Delillc 5. Le 7 juillet, il paraissait toujours imbu des préventions de Boileau contre la littérature du moyen âge °. Et, plus, tard encore, on trouve dans ses articles du Globe sur Ronsard et son école des jugements sévères qui prouvent en lui la persistance des goûts classiques. Mais pourtant, dès le 20 mars, il avait consacré aux Sept Messéniennes nouvelles de Delavigne, un article sévère, un peu teinté déjà de romantisme. Les critiques qu'il lui fait sont bien celles qu'aurait faites le Cénacle : Delavigne n'avait pas osé « redevenir lyrique avec ses impressions personnelles »; il n'est pas l'interprète dont la génération a besoin et qui « exprimera en traits de feu cette àme poétique qu'elle sent s'agiter confusément en elle »; il s'est « confiné entre des. conseillers vénérables », mais circonspects, et de médiocres admirateurs; il a solennisé « les événements contemporains avec les réminiscences de son ancienne manière, étouffant la pensée principale sous des horsd'œuvre classiques ' ». Ne sent-on pas sous toutes ces critiques une

1 Lettre à Loudierre. Corr. I. 10: P. Cotit.. II. 3t»2.

2 Delmme : Mes livres {Poésies. I, Xi*>). — Ci. Vie Je ./. Delorme, 17.

3 Pr. Lundis, I, ly 1 .

4 Lettres inédites de Malherbe {Globe, V, 24). — Voir pour tout ceci ma thèse latine et l'appareil critique du Tableau qui la suit.

* Pr. Lundis. I. 2 3 5.

n I)ébut des articles du Globe sur la Poésie française.

7 P. Cont.. Y; Appendice, 469, sqq.

secrète comparaison avec Hugo, dans laquelle ce dernier a tous les avantages? Sainte-Beuve rêve à l'avance le monologue de Don Carlos, et il est tout déçu de n'en avoir eu que le sommeil de Colomb.

Cette conversion au romantisme fait des progrès très vite. Le 26 juin 1827 1, Sainte-Beuve note que, en 181 2, le mot « romantisme » était « infamant », avec une ironie où Ton sent quelqu'un du parti; il loue la langue du XVlme siècle, son ampleur, sa souplesse 2, comme jadis, avant de connaître Hugo, il louait la langue du XVJImc siècle 3. Un peu plus tard, à propos de La Fontaine, il n'est pas fâché de montrer qu'il connaît bien les origines gauloises de notre littérature ; et, pour la première fois, il lance quelques mots assez durs contre Boileau, « ce strict réformateur qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui laissa trop peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances 4 ». Enfin, dès juillet 1828, le pas décisif est fait. Sainte-Beuve est désormais enrôlé sans réserves, si bien qu'il va porter la guerre sur le terrain ennemi: son article sur le Charles II d'Alexandre Duval est presque un manifeste; en tout cas, c'est une profession de foi 6. D'un bout à l'autre, il y emploie contre cet ennemi du romantisme l'ironie la plus agressive. Il repousse pour l'école l'accusation « d'avoir préconisé les théâtres étrangers actuels ». 11 ébauche enfin la théorie du futur théâtre romantique : l'ancien théâtre est mort ; même « les pièces si belles et si accomplies de Racine » ne font plus recette; Delavigne est dépassé; tout promet qu'une « rénovation du théâtre, dans le sens des idées dites romantiques » va s'opérer. Écoutons-le « se forger une félicité qui le fait pleurer de tendresse » : la constitution politique est favorable à cette réforme ; le goût du public pressent et prépare cet avenir ; les auteurs sont prêts : « on ne serait pas embarrassé, si on l'osait, de compter d'avance et de nommer par leur nom un bon nombre des soutiens et des ornements de cet art nouveau, tant l'œuvre a déjà mûri dans l'ombre, et tant les choses sont préparées »; ainsi, tout conspire ù cette réforme : « elle s'accomplira donc ». Comme on sent que l'auteur, ici, pense à Hugo et à Cromwell, et se promet monts et merveilles de cette tentative. Aussi quand le critique des Débats raille le style et la versification du drame admiré, c'est Sainte-Beuve qui prend la plume

1 Pr. Lundis, I, 232.

2 Ib. — au point de vue spécial de la traduction, il est vrai. :' lb., i55.

4 P. Litt., I, Appendice, 493.

5 Pr. Lundis, I, 295, sqq.

et qui. par un tour de bonne guerre, apporte à l'appui de Hugo quelques vers de Racine, de Béranger et de Molière K II écrivait pour le libraire Gosselin un prospectus débordant d'admiration, où il reconnaissait à Hugo « une àmc complète de poète », lui accordait la gloire « d'avoir véritablement créé Iode en France », « forme et fond », et d'avoir « inventé » plus de rythmes que poète de France depuis Ronsard, espérait enfin que « Victor Hugo serait pour notre scène moderne un de ces solides ornements, un de ces astres splendides auxquels il est donné de briller longtemps et de s'éclipser eux-mêmes bien des fois * ». Et s'il refusait d'y mettre son nom, c'est seulement qu'il ne « se souciait pas de signer un prospectus :: ». Knlin, son enthousiasme débordant s'exprimait dans la dédicace du grand Ronsard in-folio offert à Hugo :

Au plus grand inventeur lyrique que la poésie française ait eu depuis Ronsard

le très humble commentateur de Ronsard. S.-B.

Pendant les premiers mois de cette nouvelle période, pendant que s'opérait en Sainte-Beuve la triple ou quadruple transformation que nous avons essayé de suivre, sa méthode, elle aussi, se modifiait peu à peu. Les grandes lignes en restent d'abord les mêmes. Sainte-Beuve aime encore énoncer une théorie, une maxime générales dont il fait l'application soit à l'homme, soit à l'œuvre qu'il étudie : théorie du danger qu'il y a pour une littérature à débuter par un coup d éclat, à propos de Delavigne J : théorie générale sur la possibilité des traductions, à propos de Tacite traduit par Burnouf •"•; théorie des devoirs du critique et du respect qu'il doit au génie, même dans ses erreurs, à propos de Walter Scott ,;. Après cela, s'il y a lieu, il rappelle rapidement la carrière

1 Lettre au Journal des Débats {i'i août 1N2K1. Non recueillie.

- SiMEi.KKPOi 1»». I.ovi.Njot l. Sainte-Beuve inconnu (Pion, 1001). p. 164, sqq.

3 lb.. p. 1 35.

1 P. Cont.. Y. \ppenJice.

6 Pr. Lundis, I. 2 3 1 .

'■ lb., 241.

antérieure de son auteur J, ou il passe en revue les modèles qu'il imite, les prédécesseurs avec lesquels il rivalise 2. Enfin, il examine, résume parfois, apprécie en détail le dernier livre qui est l'occasion de son article -\ D'autres fois, la théorie générale (surtout quand il s'agit d'un livre d'histoire) est remplacée par un simple sommaire des événements racontés 4. Quelquefois, enfin, ce sommaire lui-même apparaît inutile, et il ne reste plus qu'à parcourir la carrière de l'écrivain, à juger sa dernière œuvre 6. C'est encore la même défiance envers les systèmes, envers ceux surtout qui restreignent dans les choses humaines la part du hasard, les accidents de la vie c, et qui tendraient à introduire dans l'histoire, dans la critique, un mécanisme monotone, une abstraction dogmatique.

Puis, naturellement, à mesure que l'esprit de Sainte-Beuve s'enrichit et se fortifie, à mesure surtout que ses connaissances s'accroissent, et que ses recherches pour le Tableau du XVIme siècle lui révèlent des faits ou des œuvres inconnues, les innovations apparaissent. L'article sur La Fontaine est remarquable à cet égard. Sainte-Beuve y comprend, — plus nettement qu'il ne l'a jamais fait encore, — que le poète ne peut être étudié isolément; que, outre « l'éducation, les études » et la vie de La Fontaine, le critique doit exposer « quelles sortes de .traditions littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à plusieurs poètes de l'âge suivant ». De fait, avant La Fontaine, il montre bien les diverses formes que, des fableaux à Benserade, a revêtues « l'esprit léger, moqueur et grivois » de la tradition gauloise: après La Fontaine, il met en lumière les rapports « d'inclinations et même de talent » qui le rattachent à Chapelle, à Chaulieu, à la société du Temple et à Voltaire. Mais il selève plus haut encore : il s'aperçoit que ce qui est vrai des formes littéraires isolées est vrai aussi de la littérature dans son ensemble : « la littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature française du XVImc et de la première moitié du XVlImc siècle : elle y a pris naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se reporter, si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité et se faire une

1 Delavigne.

* Burnouf (Tacite).

3 Delavigne, Burnouf (Tacite), Walter Scott.

4 Thiers \Pr. Lundis, I. 196, 211, 268); M. de Ségur ilb., 224). 8 Cooper (Pr. Lundis, I, 288).

(î Le fatalisme historique de Thiers. Articles cités.

idée complète et naturelle de ses développements ' ». Ainsi, en son esprit est né ce sens de la continuité', du développement évolutif qui est le propre de l'historien. Une base bien plus large, en même temps qu'un cadre plus vaste, sont maintenant donnés à sa critique.

Mais, en somme, les articles séparés qu'il écrit à ce moment sont négligeables pour nous. Ce n'est pas là qu'il emploie vraiment ses forces ni qu'il donne sa mesure. Le Tableau du XVIme siècle, — dont onze ou douze 2 extraits ont paru en articles dans le Globe, du 14 avril 1827 au 3o avril 1828. et qui est publié au complet en juillet 1828, — le Tableau est alors la tâche principale à laquelle il se livre: et c'est là qu'il nous faut à présent découvrir les nouveaux caractères de sa méthode.

Le premier, c'est la place que tiennent désormais dans sa critique les recherches d'histoire et d'érudition. Il pourrait échapper à un lecteur inattentif, parce que les résultats acquis par Sainte-Beuve sont passés dans le fond commun et que l'originalité nous en est ainsi dissimulée. Mais il faut tenir compte de la différence des temps. Alors, dans l'universelle superstition classique pour le XVI Imc et le XYIIlmc siècles, le Wimc siècle et plus encore les âges antérieurs étaient généralement négligés. La plupart des écrivains de cette époque « étaient à peine connus de nom par les littérateurs même instruits *! »: et leur œuvre « mal connue, très mal famée, semblait condamnée sans appel 4 ». Il y avait bien des érudits qui s'en occupaient : pour du Bellay, par exemple \ Scévole de Sainte-Marthe, Colletet, Ménage, le P. Niceron, l'abbé Goujet. Sautreau de Marsy et Imbert, et d'autres amateurs de vieilles choses; mais ces estimables travailleurs n'étaient point capables d'appeler sur les écrivains dont ils parlaient l'attention ni la faveur du grand public. Il y avait bien des travaux de savants qui leur étaient consacrés ; mais ils restaient ignorés de la plupart des lecteurs, les spécialistes seuls s'y intéressaient et nul n'était venu en tirer les résultats au grand jour en quelque ouvrage facile à lire, accessible à tous et intéressant pour tous. La matière même sollicitait donc ou même exigeait des recherches érudites; mais Sainte-Beuve n'en a pas moins

1 P. l.itt.. I. 404, 4<j3-4«i7, 3oa. 411 3. — La lin de l'article du <lh>be (sur les travaux et les découvertes de l'éditeur Hoberti a été supprimée dans les P. l.itt.

'-' Onze extraits donnés comme tels, et l'article sur Malherbe, antérieur, qui a, plus tard, pris place dans le Tableau.

:i Pr. Lundis. III, -.

♦ .V. Lundis. XIII, 207.

"' O. II. ( jiam\rij. Jnachim du Hcllay (Lille, hjoch, p. 4^700 3.

le mérite de les avoir volontairement tentées. L'Académie avait demandé un discours 1; il n'était pas dans les habitudes des concurrents d'alors d'apporter des œuvres laborieuses, de traiter à fond un sujet : on se contentait de brefs et ingénieux aperçus, de généralités éloquentes ou spirituelles, de brillantes variations. Et, en effet, pour trouver ces « résultats nouveaux », pour les apporter « avec leurs développements et leurs preuves », Sainte-Beuve renonça à se présenter au concours 2, laissant Philarète Chasles et Saint-Marc-Girard in se partager le prix. Il a droit, pour ce désistement, à d'autant plus d'éloges que, s'il avait « l'instinct et le goût de l'exactitude », il n'avait pas été formé à des travaux de ce genre, et qu'il n'avait guère de modèles à suivre 3. 11 a su, malgré tout, faire œuvre d'érudit sérieux.

Tout le Tableau du XVIme siècle est fondé sur des recherches très consciencieuses. Sainte-Beuve ne s'est pas contenté de lire les auteurs eux-mêmes : il a cherché partout à éclairer son jugement, à profiter du travail de ceux qui, avant lui, avaient étudié la même époque. Il a consulté les critiques et historiens français, Viollet-le-Duc 4, Suard r>, Ginguené 6, l'abbé Goujet 7, les frères Parfaict 8, etc. ; il a parcouru aussi les étrangers 9 ; \i n'a point négligé les érudits, les biographes du temps, les pamphlets, les apologues, les préfaces qu'ont écrites les auteurs ou leurs disciples : il peut citer, à l'appui de ses dires, Etienne Pasquier 10 et Henri Estienne n, Claude Binet 12 et Duverdier de Vauprivas 13, Sibilet u, du Perron 15 et Racan 1,;, Balzac 17 et MI,C de

I Cf. l'article de C. R. (Rémusat) sur le Tableau couronné de Saint-Marc-Girardin et ses protestations contre ce genre de discours (Globe, 3 janvier 1829).

* Première préface, I, 6.

3 Deuxième préface, I, 1 .

* Histoire de la satire française, à propos de Régnier. — Cf. Pr. Lundis, III, 1. '■ Histoire du Théâtre français, à propos du théâtre.

6 Histoire littéraire d'Italie, à propos de du Bartas.

7 Bibliothèque française, à propos de Jodelle.

s Histoire du Théâtre français, à propos du théâtre. — Il a sans doute aussi •consulté Auguis et Raynouard (Tableau, II, 362).

!) Warton, Histoire de la poésie anglaise, à propos du théâtre.

10 Recherches de la France, souvent cité.

II Précellence du langage français, à propos des vers métriques.

12 Biographie de Ronsard.

13 Bibliothèque française, à propos de Marot.

11 Art poétique, sur les moralités.

n Sur la Pléiade.

ui Lettres, Sfémoires pour servir à la vie de Malherbe, sur Malherbe. 17 Lettres, Sacrale chrétien, sur Malherbe.

Gournay *. Claveret -, etc. ; il a puisé dans les correspondances 8 ; il a découvert des renseignements dans les œuvres les plus diverses, les Sérées de Guillaume Bouchet 4, les Contes de Bonaventure des Périers 6, les Coups d'Etat de Xaudér>, la délie de M1,c de Scudcry 7; il a demandé des conseils et des renseignements oraux aux érudits comme Daunou8; il a même profité des ouvrages inédits enfouis dans les bibliothèques 9. Grâce à cette information étendue, le livre de Sainte-Beuve est plein de choses nouvelles. Lui-même, dans ses deux préfaces, il signale « les résultats nouveaux 10 », les points « posés et éclaircis pour la première fois », les tenants et les aboutissants des écoles « déterminés et étudiés » comme ils ne l'avaient encore été nulle part « d aussi près 11 ». Quarante ans plus tard, et à plusieurs reprises, il insiste sur cette originalité de son premier ouvrage : « Les études sur l'ancienne poésie française ont fait de grands progrès depuis trente ou quarante ans, » écrit-il en 1866. Et il rattache cette renaissance au concours de 1827 : « Depuis ce moment, la poésie française du XVImc siècle n'a cessé d'être en honneur et en faveur auprès d'un nombre croissant d'esprits cultivés, etc. '-. » En 1868, il insinue la môme revendication de priorité : c'est depuis trente-cinq ans que la poésie française du XVImc siècle est un des champs les plus fouillés : et il ajoute que les découvertes nouvelles n'ont dérangé en rien « les lignes principales et les cadres de classifications naturelles premièrement indiquées 1:ï ». Sainte-Beuve a raison de réclamer ce mérite. C'est bien son ouvrage qui a fourni aux « esprits cultivés » nombre de notions exactes et précises. Les événements de la vie des auteurs, les vicissitudes de leur carrière littéraire, la succession et le caractère de leurs œuvres sont exposés avec exactitude et

I De la façon d'écrire de MM. du Perron et Hertaut ; Traité des métaphores: Défense de la poésie et du langage des poètes.

9 Traité du poème dramatique.

3 Correspondance de Malherbe arec Peiresc. — La partie de l'article du Globe qui était spécialement consacrée à cette correspondance a disparu du Tableau.

4 Sur le théâtre.

•• Ib.

,: Sur du Hartas.

7 Sur Malherbe.

s Première préface, p. 3.

'•• (ïrii.LAi mf. Cou.F.n.i, Vie des poètes français, à la bibliothèque du Luuvre, à propos de l'Académie des Valois.

'" Première préface, p. «">.

II Deuxième préface, p. j.

>-' A'. Lundis, Xl'll. 207.

" lb., IV, 2*g, 2()»',.

précision 1 ; des analyses assez nombreuses font connaître les ouvrages que le grand public n'aurait pas le loisir, ni peut-être l'idée de lire 2; des explications précises, des descriptions minutieuses font comprendre les formes littéraires ou les détails d'organisation matérielle parfois si nécessaires à l'intelligence des œuvres 3; des documents curieux, insérés en totalité ou en partie dans le texte, dans les notes, dans l'appendice mettent le lecteur à même de se rendre compte directement 4; des erreurs courantes sont rectifiées 5; des problèmes d'érudition soulevés et sommairement résolus 6; des citations probantes donnent une idée juste des grands écrivains, illustrent les quelques paroles consacrées aux auteurs de second ordre, rappellent parfois des noms trop oubliés 7; une foule d'inconnus, les Guillaume Alexis, les Martial d'Auvergne, les Pierre Michault, etc., sont tirés de l'ombre et brièvement jugés, sans que leur obscurité même entraîne Sainte-Beuve à leur consacrer trop de place.

Car c'est là un autre mérite de son érudition. Malgré l'ardeur de la jeunesse, malgré l'instinct de curiosité qui l'anime, malgré le triomphe de ses petites découvertes, il sait toujours garder la mesure. Il amasse les faits, il ne les entasse pas; il s'astreint à des travaux minutieux, mais il s'en dégage; il n'a point la superstition du détail; il ne se laisse point aller à subtiliser, à vouloir que de ses recherches sortent à tout prix des résultats surprenants ou de la plus haute importance. Dût « sa manière générale d'envisager » les choses dont il parle « paraître aux érudits bien superficielle et bien futile », elle seule, à son avis, peut « en donner une facile intelligence, et amener le lecteur à s'y plaire ».

1 Passim et notamment dans l'histoire du théâtre.

- Marot, Le Temple de Cupido : du Bellay. Défense : Pasquer, Métamorphose d'un homme en oiseau: Sottie de l'ancien monde: Garnier, Porcie ; Jodelle. Eugène: Larrivey, Les esprits (avec de longs extraits) ; dl Monin, La peste de la peste : Papillon, La nouvelle tragi-comique : Hardy, Félismène, etc.

8 Les mystères, les moralités, organisation matérielle du théâtre au moyen âge.

4 Le Cry de 1540: Réquisitoire du procureur général de 1542; l'Amour vangeur de Baïf; l'Ane ligueur de Durant; Les Visionnaires (extrait); Le jugement du Cid par un bourgeois de Paris, etc. Ces quatre dernières pièces formaient un appendice supprimé dans l'édition définitive.

•*• Jugement de Boileau sur Marot.

M L'originalité de Régnier.

7 iMaurice Scève. — Voir pourtant les réserves que fait M. Séché (Revue bleue» 20 septembre 19021 et les erreurs qu'il signale. D'ailleurs, M. Séché est le premier à plaider, fort justement, les circonstances atténuantes. M. Faguet (Préface de son Seizième Siècle) écrit : «c Le livre de Sainte-Beuve n'est nullement à négliger, eu quoique un peu suranné, reste charmant. »

- i5fi —

Il ne veut pas « à force de subtilités et d'inventions » dégoûter « les honnêtes gens x ». C'est que l'érudition de Sainte-Beuve est limitée par le goût, « qui n'est après tout que l'art de discerner et de choisir - *. C'est qu'il sent combien l'œuvre de l'érudit est insuffisante à elle seule, car elle ne comporte pas « cette couleur et cette vie sans lesquelles il n'est pas d'intelligence du passé u ».

Ainsi donc, les résultats curieux ou nouveaux auxquels il arrive ne le satisfont point en eux-mêmes; il s'appuie sur eux pour atteindre des choses plus importantes; ils ne sont pas des points d'arrivée, ils sont des étapes* dans la marche de son esprit : plus haut que l'érudition, il s'élève aux vues historiques.

11 a d'abord ce qu'on pourrait appeler le « sentiment de la différence ». Lorsque, dans sa conclusion, il jette un regard en arrière sur la route qu'il a parcourue, il aperçoit, groupés en masses séparées et distinctes, les poètes ou les œuvres qu'il vient d'étudier. « Cinq grandes générations poétiques remplissent cette période de cent années » : la « vieille génération », la génération qui en est fille et continuatrice, la « génération enthousiaste », la « génération respectueuse et soumise », la « génération réformatrice ». Semblablement, l'histoire du théâtre offre quatre périodes : « la période gauloise », la période « grecque-latine », la période « grecque-espagnole », la période « française l ». Un esprit différent anime ces diverses écoles, des caractères différents signalent ces œuvres diverses; ainsi une classification méthodique introduit dans le chaos primitif l'ordre et la lumière, des distinctions tranchées permettent de mieux comprendre cette histoire d'un siècle \

Elles permettent aussi de mieux juger. Puisque les dissemblances sont mises en lumière, que la diversité des esprits et des goûts ressort de l'opposition qui en est faite, le lecteur saisit mieux ce qu'il y a de relatif dans les œuvres littéraires et dans le jugement qu'on en doit porter. L'absolu de la critique dogmatique est battu en brèche; dans la critique nouvelle s'introduit l'équivalent de ce que les romantiques

1 lui. i1cf., II, (>. — Je renvoie à l'édition définitive: mais j'ai eu sou> les yeux en écrivant ce chapitre les articles du (îlobe ei l'édition princeps en même temps que les éditions ultérieures. — Cf. ma thèse latine.

■ Ed. de/., I, 70.

■ lb., II. 3!*.

4 lb., 3 i-32.

•"• lb.. I. 2. « Le terme final et le point de départ, etc. »

réclamaient au théâtre sous le nom de couleur locale. Sainte-Beuvecomprend que, pour apprécier certaines choses, il est indispensable de se replacer dans la situation des contemporains eux-mêmes, de retrouver leur point de vue. Nous sommes choqués, quand Ronsard nous dit que les yeux du vainqueur du Gange

Ktincelaient tout ainsi que chandelles,

quand il nous parle de la perruque de Jupiter ou d'un héros qui escarbouille la tète de son ennemi. C'est que nous jugeons ces termes d'après la valeur qu'ils ont pour nous actuellement, et la vulgarité qu'ils ont prise. Mais une connaissance plus approfondie du vocabulaire du temps nous ramènera à une juste appréciation : nous ne ferons plus expier au poète, qui n'en peut mais, l'avilissement ultérieur de ses expressions et nous nous en fierons là-dessus aux contemporains, car « en semblable matière, chaque siècle est un juge aussi compétent de ses propres goûts que la postérité l ». Nous sommes choqués, ou du moins les romantiques étaient choqués, de la continuelle élégance, de la trop parfaite correction des héros de Racine. Mais représentonsnous le public auquel ces pièces étaient destinées, le milieu, le décor, les costumes dans lesquels elles étaient jouées, « revoyons-les pour ainsi dire sur place », et demandons-nous « de bonne foi si la perfection du genre n'était pas atteinte et s'il était donné au poète de déployer plus de génie, surtout plus d'art en de tels sujets, avec un pareil encadrement - ».

Il suit de là que la conception de la critique est modifiée : elle s'élargit et se complique singulièrement. Non seulement elle juge encore et juge mieux, étant mieux informée, mais auparavant elle explique. Elle ne se contente plus de proposer ou plutôt d'imposer aux lecteurs son appréciation : elle le met à même de la comprendre et de la contrôler. Cet effort d'adaptation qu'a fait le critique, il aide le lecteur à le faire à son tour : il le prend par la main, il le guide dans ce retour au passé; il lui démontre les beautés « qui ont besoin d'être démontrées avant d'être senties » ; à ses fonctions sommaires de juge, il [joint

1 Ed. dé/., I, 120. — Cf. I, 148 : « Si l'on n'était soutenu et redressé par les témoignages qu'ont laissés les contemporains... »

2 Ed. déf., 1, 433-435. — Cf. Taine et l'article fameux sur Racine. — Rémusat, dans son article du Globe sur le Tableau (3 septembre 1828), relève ce soin avec lequel Sainte-Beuve sait faire la part du temps et des personnages dans les œuvres»

désormais « le rôle délicat d'interprète 1 ». C'est la tâche que s'est donnée Sainte-Beuve dans tout le Tableau; c'est la tâche surtout qu'il s'est donnée dans le Choix de Ronsard : il y excuse « les expressions basses » ; il y éclaircit les «c tours obscurs » ; il y pénètre « les allusions érudites »; il « soulève le voile » en un mot 2; et il y « motive ses éloges et son admiration, toutes les fois surtout qu'il aurait pu y avoir différence dans la manière de juger n ». Le critique dorénavant n'est plus le censeur autoritaire de l'œuvre et de l'auteur : il est le démonstrateur de l'œuvre, le truchement entre l'auteur et le public. La critique, devenue historique, est devenue explicative.

Mais, si le premier effort de l'historien lui découvre ainsi les dissemblances des époques et par combien de traits extérieurs elles se distinguent, en revanche un plus attentif et plus profond examen lui fait sentir que sous cette diversité apparente se cache une réelle unité, que ces âges divers tiennent l'un à l'autre et sortent l'un de l'autre. L'humanité, non plus que la nature, ne fait point de saut : les plus puissantes révolutions et les plus brusques ont, dans ce qui les précède, des causes peut-être cachées; une révolution n'est, en somme, que la forme éruptive d'une évolution. Ainsi, en étudiant les époques littéraires dans leur suite, Sainte-Beuve en a retrouvé la continuité. Cette notion, il semble bien qu'il ne l'avait point au commencement de ses recherches. En publiant dans le Globe son premier article du Tableau, il y joignait cette note : « La série d'articles qu'on se propose de publier sur l'ancienne poésie française embrassera tout le XVImc siècle et portera particulièrement sur l'époque décisive de i55o, où l'imitation de l'antiquité vient brusquement interrompre le développement naturel et lent de notre vieille littérature gauloise 4 ». On dirait qu'il regrette cette invasion et la rupture dont elle a été cause. Dans le Tableau, il ne reste plus trace de regret. Assurément, c'est avant tout parce que Sainte-Beuve est devenu romantique : appartenant dès lors à une école dont l'œuvre n'est pas sans analogie avec celle de la Pléiade, il est plein d'indulgence pour les efforts et même les excès de ses devanciers. Mais c'est aussi parce que, à la suite de ses recherches, il a senti que la rupture est plus apparente que réelle.

En effet, son objet principal a été d'étudier « le mouvement et la

1 Ed. déf.t I, 134.

n lb., Il, 404 (Préface des Gùtyres choisies). 4 Globe (7 juillet 1827).

-succession des écoles l », de démontrer les « filiations littéraires - ». Son constant souci est de faire voir comment tout se suit dans l'histoire littéraire du XVImc siècle •'*. Jusqu'à i55o, la chose était facile; mais il semblait plus paradoxal de montrer que la Pléiade continuait un mouvement antérieur. Sainte-Beuve Ta pourtant fait. En recherchant les causes de « cet éclat si mémorable », il a trouvé les transitions : d'abord frivole et ignorante, la poésie française prenait peu à peu du sérieux et s'inspirait de plus en plus de l'étude; « cette frivolité diminuait de jour en jour... La ré/orme s'introduisait peu à peu dans la poésie, et les hommes qui la cultivaient ne restaient aucunement étrangers au mouvement intellectuel de cette mémorable époque. C'est ce qu'oublièrent trop les jeunes disciples de l'antiquité 4 ». N'est-ce point dire que Ronsard -et du Bellay ont seulement hâté, précipité, exagéré peut-être l'évolution qui se dessinait d'elle-même? Quand la Pléiade triomphe, rien ne semble resté de l'ancienne poésie gauloise; mais c'est encore une illusion. Toute une partie de l'œuvre de Ronsard, — et la meilleure, la plus naturelle, la plus spontanée, — se rattache à l'école de Marot : « la langue de

Marot est retrouvée »; des deux poètes qu'il y eut en Ronsard,

« l'autre continua, perfectionna Marot 5 ». La Pléiade est ruinée par sa victoire même et ses excès ; Desportes et Bertaut, les « disciples retenus » de Ronsard, le suivent timidement 6. Par ce dernier « s'établit ce rapprochement, ou pour mieux dire cette continuation véritable entre l'école dégénérée de Ronsard et les mauvais poètes du temps de Richelieu »; à lui se rattachent les Scudéry, les Benserade, les auteurs du salon de Mmc de Rambouillet qui offrent tous les caractères de la décadence : « maintenant, l'on aperçoit sans peine l'origine première de cette école épuisée et de quelle littérature antérieure elle est sortie 7 ». Et, sans doute, il est difficile de trouver pareille transition entre Malherbe ^t la « queue de Ronsard ». Pourtant Sainte-Beuve montre comment s'enchevêtrent encore les deux tendances, comment, pendant quelques années, « il y avait confusion sans lutte, et la nouvelle littérature

1 P. Cont., v, 2-3.

2 Ed. dé/., I, iHo.

':' Ib., 2 : « Quelque chose Unit. etc. » et surtout : « Le terme final et le point -de départ, etc. > « Ib., 8o-83.

5 Ib., i 27. 1 32.

(î Ib., 17g, sqq.

7 Ib., 19Ô, 197.

étouffée sous les ruines de l'ancienne avait peine à s'en dégager * >k. Pareil phénomène se retrouve dans l'histoire du théâtre, et, là aussi, la révolution s'est faite plus lentement qu'on ne pourrait le croire 2.

On dirait môme que parfois Sainte-Beuve est sur le point d'arriver à la théorie de l'évolution des genres. En fait, sans l'avoir formulée, il semble la pressentir : évolution de la poésie, évolution du théâtre, évolution du roman, tels pourraient être les titres des trois parties de son ouvrage. Môme, dans chacune d'elles, il tient, encore très grand compte des différentes formes littéraires qu'il y rencontre : il semble y poursuivre l'histoire des espèces. Parle-t-il de Marot, il passe en revue tour à tour ses épîtres, ses épigrammes, ses chansons, etc. 3; de du Bellay, ses sonnets, ses odes, ses chansons, ses épîtres 4 ; de Ronsard, ses morceaux épiques ou lyriques, ses poésies légères, etc. 5. S'occupe-t-il du théâtre, dans chacune des périodes qu'il a déterminées, il suit séparément le développement de chaque forme dramatique : mystère 6 et farce ou sottie 7, tragédie 8 et comédie 9. Enfin, vue plus profonde et peut-être plus féconde, il sait, à travers le XVImc siècle et même au delà, retrouver sous les divers vêtements qu'elle revêt, une même inspiration, un même esprit : l'esprit gaulois qui lui semble caractériser notre race de Villon à Voltaire10; la veine licencieuse qui, de Régnier à Collé, s'exprime en tant de pièces secrètes n; la satire politique qui se glissa tour à tour de la scène au livre et du livre à la scène l-\

C'est un nouvel élargissement de la critique, un nouvel élément d'information qui enrichit et précise ses jugements. Si l'on attteint dans les âges antérieurs les origines d'une école ou d'une doctrine, si l'on en poursuit dans les âges suivants l'influence et les conséquences, à prendre ainsi dans l'école ou la doctrine leurs racines et dans leurs fruits, on en saisit mieux l'originalité, on en comprend mieux les caractères. Savoir ce qu'était la poésie avant Ronsard est indispensable pour apprécier son:

' Ed.

déf.>

3go.

a Ib.,

sqq.

4 Ib.,

>qq.

B Ib.,

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7 Ib.,

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H Ib.,

sqq..

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:t Ib.,

sqq.

10 Ib.

" Ib.

u Ib.

oeuvre. Savoir ce que sa tentative a eu de prématuré et d'exagéré explique la réaction qui Ta suivie et l'allure avant tout régulière et raisonnable qu'a prise la littérature française depuis Malherbe ,. Kt Sainte-Beuve n'a point ignoré les avantages de sa méthode : « Peut-être, dit-il, reportant ses regards sur des époques déjà connues, te lecteur, qui aura de la. poésie du XVImc siècle une idée assez complète et assez fidèle, découvrira-t-il des aperçus nouveaux dans des parties jusque-là obscures; peut-être l'âge littéraire de Louis XIV gagnera à être de la sorte éclairé par derrière, et toute cette scène variée, toute cette représentation pompeuse se dessinera plus nettement sur un fond plus lumineux -. » Mais cette méthode n éclaire pas seulement les jugements du critique, elle les assure, en leur fournissant une base objective. Les faits historiques ne dépendent point des jugements et des goûts ; ils sont établis en eux-mêmes; impersonnels, ils s'imposent à tous les esprits. Par l'emploi de l'histoire, un élément scientifique est donc introduit dans la critique. Alors, comme toute science, dans une certaine mesure au moins, elle peut aspirer à prévoir. « Peut-être, continue Sainte-Beuve, peut-être aussi pourra-t-il de là jaillir quelque clarté inattendue sur notre âge poétique actuel et sur l'avenir probable qui lui est réservé », et il ébauche une esquisse de ses « espérances { ». Mais, si l'on prévoit un événement, si on le considère comme nécessaire, comme naturel, on arrive vite à le considérer comme légitime : on souffre à le voir tarder, on s'irrite des obstacles qui, sans pouvoir l'arrêter, le ralentissent. La critique alors est tirée de son impassibilité. Elle se ceindra les reins pour descendre dans la mêlée; elle aspirera à jouer un rôle actif, à devenir l'alliée, la collaboratrice des écoles naissantes, de la littérature qui se fait. De la critique historique et explicative, on passe naturellement, et Sainte- Beuve va passer, à la critique apologétique.

On voit combien la critique littéraire a gagné à s'appuyer sur l'histoire. Seulement, comme il est assez naturel, en ce premier essai, Sainte-Beuve n'a peut-être ni la pleine conscience de sa méthode ni surtout le maniement parfait de cette méthode.

Dans le Tableau, l'histoire littéraire est encore traitée avec une certaine gaucherie. Par la façon même dont était conçue cette étude

1 Ed. dé/., 1, 284. sqq.

2 /&., II, 33. — Cf. Préface, p. 3 : « Je n'ai voulu faire dans cet essai qu'une sorte d'introduction à l'histoire de notre poésie classique proprement dite. »

* Ed. déf.t II, 33-34.

du XVlmc siècle, étant donné que le critique y voulait surtout montrer et faire comprendre l'œuvre tentée par la Pléiade et les résultats de cette œuvre, — la marche des esprits, le mouvement des idées, les transformations des doctrines, la succession des écoles étaient assurément les seules choses véritablement importantes. Et tout, dans le Tableau, devait être disposé de façon à les faire ressortir. Il ne me semble pas que Sainte-Beuve y soit parfaitement arrivé. La première partie surtout est, en somme, une série d'études sur des écrivains, plus qu'une étude d ensemble d'un mouvement littéraire. A chaque fois qu'il aborde un auteur, Sainte-Beuve résume sa vie, le caractérise d'une manière générale, passe en revue, Tune après l'autre, les diverses catégories de ses ouvrages, et enfin apprécie ses intentions et le résultat de ses efforts ; c'est dans cette conclusion seulement qu'il s'en occupe en /onction de ses prédécesseurs et de ses successeurs, en fonction de l'histoire de la poésie. Cela tient, — du moins, je le croirais, — à ce que cette partie est composée d'articles, ou de chapitres, simplement juxtaposés, à ce que chacun d'eux a été écrit isolément, un peu trop pour former un tout en lui-même, sans que la conception de l'ensemble l'ait assez dominé : ils ont été mis bout à bout plutôt que coordonnés. Ce qui confirmerait cette explication, c'est que les deux autres parties, notamment l'histoire du théâtre, — rédigées pour le livre seul et non publiées en extraits, dégagées d'ailleurs, ou presque, des détails biographiques déjà donnés, — présentent une unité organique plus forte et plus visible. Kncore pourrait-on remarquer que cette histoire du théâtre est plutôt l'histoire successive ou parallèle des différentes formes dramatiques. Sainte-Beuve a construit son Tableau du XVIme siècle comme Voltaire son Siècle de Louis XIV.

D'autre part, l'histoire est encore employée en critique avec une espèce de timidité. Sainte-Beuve, dans sa conclusion, développe cette idée que la poésie, — disons la littérature, — dépend de l'ordre social :

« Il est aisé de discerner dans l'histoire de l'Europe deux grands

ordres sociaux, savoir : l'antiquité grecque et romaine d'une part, et le

moyen âge de l'autre Selon qu'on la prend sur l'une ou l'autre de

ces deux cimes sociales, la poésie présente, comme on peut croire, des aspects bien différents et bien contraires... l » On peut donc dire : tel ordre social, telle littérature, car « tout se tient - ». Il devrait suivre

Ed. déf., II, 33-3-|.

Ib.t 3*.*

nécessairement de là que l'histoire de la littérature est comprise et comme baignée dans l'histoire générale, que l'étude du milieu social, religieux, intellectuel, politique, prépare et précède l'étude de la littérature. En fait, dans le Tableau, il n'en est rien : on peut le lire sans presque rien savoir et sans rien y apprendre de tout ce qui n'est pas Thistoire des lettres pures 1. En dépit du principe, — que Sainte-Beuve ne s'est formulé sans doute qu'en achevant son travail, — la littérature n'est rattachée à rien de ce qui n'est pas elle-même : elle est coupée de la vie générale.

Enfin, cet emploi de l'histoire aboutit à un résultat singulièrement restreint. J'ai parlé jusqu'à présent de littérature, et Sainte-Beuve aussi ^n parle. Le mot est impropre : ce qu'il a mis et ce qu'on trouve dans le Tableau, c'est l'histoire de la forme littéraire, la discussion et la solution des questions de langue, de style, de vocabulaire, de versification et de rythme. Les œuvres n'y sont point examinées pour ce qu'elles expriment, mais uniquement pour la façon dont elles l'expriment; les auteurs n'y sont point des hommes, ils ne sont même point des esprits, ils sont uniquement des artistes, des créateurs ou des imitateurs de formes. Cela saute aux yeux quand on lit le Tableau et qu'on remarque la place énorme accordée par Sainte-Beuve à ces questions de forme. Cela y saute encore, et peut-être plus, quand on lit l'exorde primitif: « La langue poétique n'était pas formée en France au commencement du XVImc siècle, etc. *-. » Tout ce début indique que Sainte-Beuve entend s'occuper avant tout de l'expression et de la versification du XVImc siècle.

Cette conception un peu étroite du sujet provient de plusieurs causes. D'abord Sainte-Beuve aime naturellement ces « questions d'art poétique », il a « la manie de s'y délecter :î ». Ces petits problèmes de casuistique grammaticale ou poétique, ces cas de difficultés techniques ont toujours eu de l'intérêt pour lui. Et il s'y intéressait plus que jamais, en cette époque de noviciat et d'apprentissage, où il songeait à se faire la main pour produire plus parfait le chef-d'œuvre de maîtrise qu'il méditait, où parfois il désespérait de le jamais réussir :

Il y a des heures dans la vie où la contemplation accable, où la voix se refuse au chant, où une tristesse froide et grise passe sur Pâme sans la féconder;

1 Cf. l'article du Globe, 19 juillet 1828, et celui de C. R. (Rémusat), 5 novembre 1828.

- Globe (7 juillet 1827). Cela a été développé dans les pages 9 a 17 de Y Ed. dé/. (1). a J. Déforme, Pensée vi (Poésies, I, 162).

l'artiste, alors, pour échapper à cet ennui stérile et désolé, cherchera une distraction ingénieuse dans les questions d'art pu x, les séparant, autant qu'il le pourra, des querelles littéraires toujours si aigres et si harcelantes : il se complaira aux détails techniques, aux rapports finement saisis, aux analyses du style et de la forme: il préparera de longue main à l'inspiration des ressources et des secrets dont elle s'aidera au besoin et qui la feront, à son insur plus puissante et plus libre : il y gagnera pour le moment de combler un vide dans sa vie, et, par degrés, à propos de la manière d'exprimer les choses, il* se sentira bientôt rendu au sentiment des choses exprimées. Pour moi, qui écris ces lignes, c'a toujours été mon vœu le plus cher qu'une destinéepareille. S'il m'avait été donné d'organiser ma vie à son plaisir, j'aurais voulu, qu'elle put avoir pour devise : L'art dans la rêverie, et la rêverie dans l'art '..

Ce goût naturel s'accordait d'ailleurs parfaitement avec le sujet que

traitait Sainte-Beuve. Comme il la bien senti, « l'invention n'a

presque rien d'original chez Ronsard et ses amis; ce n'est d'ordinaire qu'une copie plus ou moins vive ou pâle des Grecs, des Latins, des. Italiens... » La seule chose où ils soient originaux, la seule chose où ils aient fait des acquisitions durables, la seule chose, enfin, qui permette* de les distinguer l'un de l'autre et d'apprécier leur mérite propre : c est la forme 2. C'est elle, par conséquent, qu'il convient d'étudier.

Enfin, comme à mesure que Sainte-Beuve avançait dans son œuvre,, il croissait aussi en ferveur romantique, il était de plus en plus confirmé dans sa manière de voir. D'abord il n'était pleinement d'accord avec ses nouveaux amis que sur ces questions de forme : leurs opinions, sur le reste, n'étaient point encore à l'unisson. Il avait donc tout intérêt à éviter les idées philosophiques, religieuses, politiques, qu'il aurait pu rencontrer chemin faisant, à traiter au contraire les choses d'art pur, où il se sentait à l'avance approuvé par tout le Cénacle. Mais, n'eût-il point eu cette raison toute personnelle, que le romantisme en lui-même l'eût engagé dans la même voie. Le romantisme était une révolution littéraire. Or, comme on l'a remarqué, en France il ne s'est point fait une révolution littéraire qui n'ait été précédée d'une révolution dans la grammaire, dans la langue, dans l'expression et qui ne se soit appuyée sur elle : Ronsard avait été le réformateur de la langueet du vers, Malherbe et Boilcau avaient été les réformateurs de la langue et du vers, les romantiques, à leur tour, étaient les réformateurs de la.

1 J. DeUtrme, Pensée xv (Poésies, I, i 71-172).

2 Ed. dcf., I. 148-149. — C'est un des endroits où les corrections de Sainte- Beuve sont le plus curieuses à étudier dans les différents textes. Cf. mon appareilcritique du Tableau. — Cf. 1 19 : « Le grand but que Ronsard, etc. »

langue et du vers. Sainte-Beuve devait donc s'occuper avant tout de ces questions de forme, puisqu'il voulait combattre pour la cause du romantisme.

Car il voulait combattre pour cette cause, étant un « critique ami de ce qu'on appelle le romantisme 1 » ; et ainsi, son Tableau présente une double face : œuvre d'histoire, il est aussi œuvre de polémique littéraire. Sainte-Beuve, un jour, vingt-sept ans plus tard, a « rappelé avec précision ce qu'il avait désiré et demandé » dans cet ouvrage. La curiosité critique cherchait en tous sens, avide de s'enrichir et de créer; la jeune école des poètes tentait des voies variées ; mais ces auteurs, pour « être instruits ^t avoir fait des études suffisantes, n'étaient point doctes »; ils tâtonnaient un peu, « prenaient l'initiation où ils le pouvaient » et couraient risque de s'égarer. La seule chose sûre, c'est que les « dernières sources trop fréquentées du XVIIImc siècle... étaient taries et épuisées » et qu'il fallait « se retremper ailleurs, non pas tant pour les sentiments (on les avait en soi) que pour l'expression, pour la couleur, pour le style. Une grande partie de la difficulté était là ». Or, en étudiant le XVIme siècle, il avait aperçu « un certain rapport entre ce qu'on avait voulu alors et ce qu'on désirait dans le présent », et il a songé à utiliser cette découverte en faveur des novateurs. Il ne s'agissait pas d'imiter le XVImc siècle ni Ronsard, mais d'ajouter à la lyre tétracorde de Malherbe la cinquième corde qui y avait été avant lui, mais de rappeler a ceux qui s'indignaient « comme d'une innovation inouïe » des tentatives récentes, que ces tentatives avaient déjà été faites « sans tant de maladresse et de malheur qu'on l'avait bien voulu dire. Enrichir la palette de quelques tons agréables à l'œil, ajouter quelques notes aux accents connus, quelques nombres et couplets aux rythmes en usage, justifier surtout par des exemples retrouvés à propos ce qu'osaient d'instinct les poètes novateurs de son temps, renouer la tradition sur un point où l'on n'avait jusque-là signalé que des débris, c'était son ambition la plus haute - ».

La dernière tache surtout lui tenait à cœur, et c'était peut-être la plus urgente. « En secouant le joug des deux derniers siècles, la nouvelle école française a dû s'inquiéter de ce qui s'était fait auparavant et -chercher dans nos origines quelque chose de national à quoi se ratta-

1 Article du Globe (19 juillet 1828).

'- Lundis, XII, 5ç, sqq. — Cf. Rémusat, Globe (5 novembre 1828) : « C'est en songeant à son siècle que Sainte-Beuve a entrepris de visiter les ruines du XVI"*, etc. »

reux de terminer son histoire du théâtre au XVIme siècle par les protestations de quelques critiques, ancêtres de « MM. Schlegel, Visconti et Manzoni » contre la tyrannie de ces lois étroites; et il s'écrie : « C'est vraiment plaisir de retrouver exprimées il y a deux cents ans, sous une forme piquante, ces simples vérités de bon sens que les préjugés des doctes ont presque toujours réussi à obscurcir 1 ». Comme il la plus tard avoué, il s'était laissé griser par l'entraînement général : « les Barricades et les États de Blois, le Théâtre de Clara Ga^ul, les Soirées de Neuilty, les drames inédits et lus de M. de Rémusat, le Cromwell de M. Hugo, et les tentatives de productions shakspeariennes en vers, tout le poussait à croire qu'une certaine liberté seule nous manquait pour ouvrir le théâtre à la foule des jeunes talents empressés - ». C est pourquoi, conformément d'ailleurs aux doctrines qu'avait soutenues le Globe, il concluait : « Une réforme absolue est devenue nécessaire et ne peut manquer de s'accomplir8... »

Mais, avec plus d'ardeur encore, — car là il plaidait pour sa cause, lui qui ne rêvait point de drame et méditait des poèmes, — avec plus d'ardeur encore, il vante le vers romantique. « L'alexandrin primitif, à la césure variable, au libre enjambement, à la rime riche » fut celui de la Pléiade ; il a survécu dans les comédies de Molière et dans les Plaideurs de Racine ; il a été « recréé avec une incroyable audace et un bonheur inouï » par Chénier; la jeune école le cultive maintenant; et le succès des auteurs d'autrefois doit l'encourager : « on est heureux, en les lisant, de voir à chaque pas se continuer victorieusement une tentative d'hier, et de la trouver si évidemment conforme à l'esprit et aux origines de notre versification 4 ». Et encore, la nouvelle école, en les continuant, surpasse ses devanciers :\ Eux. ils ont réformé le vers. Elle, elle « reconstruit la strophe »; elle inaugure ou restitue les combinaisons savantes de rythmes; elle introduit dans la poésie une orchestration, une unité vivante qui lui manquait : « elle est harmoniste et architecte en poésie ■'• ». L'édition des Morceaux choisis de Ronsard est faite toute entière pour confirmer par des exemples cette doctrine, pour louer chez leurs prédécesseurs les nouveaux poètes : comme

1 Ed. dé/., I, 426432.

2 lb., 432, note de 1842.

* lb., 435.

1 Ib., io5.

•"• lb., i34.

<; lb., II, 39-41.

plus tard, Nisard dans les Poètes latins de la décadence poursuivra les romantiques, comme il les flagellera sur les épaules de Sénèque et de Lucain, Sainte-Beuve vante dans la Pléiade ces mêmes romantiques, il couronne Hugo sur la tête de Ronsard.

Mais ce qu'il y a de remarquable, et qui donne une rare idée de l'intelligence et du goût de Sainte-Beuve, c'est que son enthousiasme novateur n'altère point la sûreté de son jugement. Sans doute, il lui arrive d'être sévère pour Racine et Voltaire, qui « sont loin de satisfaire aux vastes et profonds besoins d'émotions que l'humanité éprouva dans les âges de jeunesse et de vigueur, aux époques d'Eschyle et de Shakespeare, et quelle sent se ranimer en elle à mesure quelle se blase et vieillit l ». Mais, avec ce sens que nous lui avons vu de la relativité historique, il sait découvrir la cause des lacunes dont il se plaint; il sait juger « les chefs-d œuvre de nos pères sans les séparer de la société choisie dont ils furent les plus nobles décorations 2 ». Avec ce goût qui la toujours si bien guidé, il sait admirer « l'incomparable Racine s »; il sait louer dans la littérature classique « l'élévation et la chasteté des sentiments, la grâce et la mélodie du langage » ; il sait se laisser toucher à cet « idéal ravissant et pur, objet de délices et d'enchantement pour toutes les âmes délicates et cultivées », qui est sorti de la « fusion harmonieuse entre la peinture de l'antiquité et celle de l'âge présent 4 ». Sans doute, il lance quelques traits à Boileau 5, il lui est échappé « des mots amers, d'irrévérentes paroles » sur le compte -de Malherbe. Mais, en somme, il reconnaît que leur oeuvre, en son temps, fut bonne et nécessaire : quand il a fini d'étudier la Pléiade, quand « le moment de la séparation est venu », il l'avoue, « si l'arrêt est dur dans les formes, et si l'on en peut casser quelques articles, il n'est que trop juste par le fond. Malherbe, comme Boileau, a encore plus de bon sens que de mauvaise humeur, et, de gré ou de force, on est souvent ramené à son avis G ».

A cette modération dans la critique, s'ajoute une semblable modération, non moins méritoire, dans l'éloge. Assurément, Sainte-Beuve a parfois « paru sonner de la trompette héroïque » et un peu abandonné

1 Ed. dé/., I, 433.

4 Ib., 286-287.

•'• Ib., 270.

<; Ib., 252-253.

le ton du sermo pedestris x. Il triomphe, car « la lyre perdue a été retrouvée, et des préludes encore inouïs ont été entendus2 ». Il célèbre en termes magnifiques Lamartine, Béranger, Hugo, Mmc Tastu et de Vigny îl. Mais là encore, il ne se laisse point égarer. Il indique d'un doigt ferme les limites qu'ils ne doivent point dépasser : qu'ils continuent l'œuvre tentée par la Pléiade et reprise par Chénier; qu'ils soient les successeurs de ces précurseurs « sous le rapport de la facture et du rythme »; qu'ils reproduisent « ce quelque chose d'insouciant et d'imprévu qui s'était trop effacé dans l'étiquette monarchique de l'âge suivant ; là doit finir la ressemblance4». Et ainsi, avec une sagesse rare, Sainte-Beuve restreint à sa juste valeur la thèse que tout son livre s'est proposé de soutenir ; il spécifie très nettement qu'il n'a entendu parler que de la\ jbrme, et il évite l'exagération là où peut-être elle serait le plus excusable. D'autre part, il ne s'abandonne point en aveugle aux grandes espérances. Au milieu même de sa ferveur, un sens critique inné lui fait apercevoir ce qu'il y a d'incertain en elles ; il sait se déprendre de lui-même, de ses désirs, de ses amitiés, de ses aspirations; et c'est par des paroles réservées, prudentes, qu'il conclut son ouvrage :

Mais c'est assez et trop parler de Pépoque présente, de ses richesses et de nos espérances. L'enthousiasme qui a pour objet les contemporains importune ou fait sourire et ressemble toujours à une illusion ou à une flatterie. D'ailleurs, faible et peu clairvoyant que nous sommes, il nous sied moins qu'à, tout autre d'oser prédire. Notre foi en l'avenir a trop souvent ses éclipses et ses défaillances : l'exemple de Joachim du Bellay semble fait exprès pour guérir des beaux songes. Qu'on nous pardonne toutefois d'y avoir cédé un instant. Au bout de la carrière, nous avons cru entrevoir un grand, un glorieux siècle, et nous n'avons pu résister au bonheur d'en saluer l'aurore ".

IH

Sainte-Beuve ne se contentait point de saluer de ses applaudissements, de hâter de ses vœux et ses conseils le succès de la nouvelle école poétique; il entendait bien prendre une part plus active à la lutte

1 Ed. dé/., II, 1 i5.

- là., 43.

* lb., 43-44.

4 lb., 41-42.

•'• lb., 44. — Cf. dans le Prospectus : « II resterait à savoir si le lyrisme... n'empiète pas ici un peu trop... * et les réserves insinuées (Sainte-Beuve inconnu, p. 176).

et à la victoire. « Et moi aussi, je suis poète! » s'est dit l'auteur du Tableau: et les Poésies de Joseph Delorme vinrent prendre place à côté des Méditations et des Odes, — ou du moins aspirer à y prendre place. Comme toutes les œuvres de l'école romantique, les Poésies de Joseph Delorme — malgré le léger voile dont s'y était couvert Sainte- Beuve, — sont bien une œuvre d'inspiration toute personnelle. C'est lui que nous y retrouvons tout entier. La biographie de Joseph est sa propre biographie, à peine déguisée par quelques transpositions de lieu et de date, par quelques modifications insignifiantes dans les faits, — à part la phtisie et la mort prématurée auxquelles il a condamné son prête-nom. Mais surtout, l'histoire morale de Joseph est sa propre histoire morale. « Il ne se peut rien voir de plus vrai, de plus intime, de plus individuel que le fond de ces poésies *. » Sainte-Beuve y rappelle toutes ses émotions, depuis ses premières et innocentes amours -, jusqu'aux intrigues plus scabreuses auxquelles se complaisait l'étudiant en médecine \ jusqu'à ces bienfaisantes amitiés dont l'influence le purifie 4. Il y [exprime tour à tour ses enthousiasmes juvéniles, ses grandes espérances si vite tombées et les « désirs, les rêves, les passions refoulées, le besoin d'arriver, l'impuissance d'atteindre, l'orgueil intérieur et le découragement amer 5 » qui les ont remplacées, enfin la timide résurrection de la confiance dans son âme, grâce aux encouragementsdu Cénacle c. Il y peint son âme comme rabougrie, son caractère replié, douloureux, toute sa disposition d'homme « gauche, timide, gueux et fier 7 ». Chemin faisant, nous avons déjà recueilli toutes ces confidences et nous les avons utilisées. Nous en avions le droit d'après l'aveu de Sainte-Beuve lui-même : « Ce Joseph Delorme, sans être lui tout à fait quant aux circonstances biographiques, était assez fidèlement son image au moral 8. » Et il écrivait à son ami Collombet, qui avait identifié sans réserves Joseph et Sainte-Beuve : « 11 y a... deux. ou trois légères inexactitudes, qui tiennent à ce que vous avez appliqué trop littéralement à moi ce qui est dit du pseudonyme. Je ne suis pas né à Amiens, mais à Boulogne-sur-Mer, et je suis un peu plus jeune

1 Maunin, Globe (26 mai 1829).

- Premier amour (Poésies, L 27).

3 Causerie au bal, Le Rendez-vous, Rose (I, 65, 91, 127).

4 La veillée (I, 1 00).

•r> Pr. Lundis, I. 408.

,J Vie de ./. Delorme {Poésies, I, 18). 7 Pr. Lundis, I, 409.

H Ma biographie, 83.

que Joseph : ainsi, mon prix de concours est de 1822 et je suis né en 1804. Mais ce sont là des vétilles. J'ai fait naître Joseph près d'Amiens, pour dépayser un peu le personnage et aussi parce que mon père et mon grand-père sont nés là, près d'Amiens, à Moreuil l. » Si, entre le véritable Sainte-Beuve et le Sainte-Beuve d'imagination il y a si peu de différence, on peut bien dire qu'il n'y en a point.

Parmi tant de confessions, de souvenirs, d'autobiographies en prose et en vers plus ou moins véridiques que 1 époque vit éclore, les Poésies de Joseph Delorme présentent une originalité particulière. Le premier trait qui les distingue des poèmes lyriques contemporains, c'est le ton ou l'accent. On sait le mot de Guizot, qui reconnaissait en Delorme « un Werther jacobin et carabin ». « Carabin » est assez juste, si Ton prend le mot dans un sens un peu large. Aux poétiques moribonds que tant de poètes bien portants avaient décrits, Sainte-Beuve substitue de vrais malades d'hôpital et présente en termes précis une muse pulmonique :

une toux déchirante

La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri

Kt lance le gravier de son poumon meurtri 2:

ou bien il montre pour les pensers macabres cette inclination que l'habitude des salles de dissection favorise facilement •'*. C'est lui qui le premier a inauguré ce genre de poésie morbide ou parfois malsaine : il est le légitime précurseur de Beaudelaire, son « jeune ami » plus tard, et son disciple plus ou moins conscient. Mais « jacobin » me paraît encore plus juste (« girondin », cependant, le serait davantage 4). Les autres romantiques, de Byron ou de Goethe à Lamartine, avaient pris soin d'amplifier, d'embellir ou leurs passions ou les objets, les circonstances et les causes de ces passions; eux-mêmes ou leurs héros sortaient du commun : leurs aventures se déroulaient dans de nobles ou somptueux décors, dans des châteaux, sur les plages poétiques des lacs ou des mers. Delorme, lui, présente ses amours ou ses rêves d'amour dans leur humble et parfois vulgaire réalité; il analyse des passions ou des sentiments qui n'offrent aucune grandeur extérieure; il décrit l'existence vraie dans sa monotonie banale; et les fau-

1 25 septembre 1 «34 . Correspondance avec Collombet par MM. Koustan et Latreille {Société française d'imprimerie, 19031.

2 Sfa Muse (Poésies, I. 94).

:l Le Creux de la vallée, les Rayons faunes (Poésies, I, 74, 11'S). 4 Poésies, I, 299.

bourgs populaires, les routes pelées des banlieues forment le cadre sans éclat de ses tableaux mélancoliques. Il a donc pris son sujet, pour ainsi dire, une gamme ou deux plus bas que ses prédécesseurs ou ses rivaux. Et cela chez lui était voulu ; c'était comme la revendication du droit du pauvre à la tristesse poétique, à la mélancolie werthérienne, la protestation contre une féodalité littéraire. On le sent bien au ton ironique dont il signale la vie mesquine de son héros : « A qui la faute ?... Ce pauvre diable de Joseph n'avait pas le choix des douleurs... Il n'avait pas ainsi toutes ses aises pour rêver, ni toutes ses ressources pour peindre l. » Voilà une phrase, un accent surtout, qui éclairent tout un côté de son inspiration : c'est par instinct démocratique qu'il est le Werther du Tiers-État ou, comme il le dit lui-même, « le René des faubourgs 2 ».

C'est aussi par goût. Il y avait en lui un sentiment inné de la poésie des choses communes. La vie intime, familière, humble même, les sentiments bourgeois, journaliers et presque terre à terre, les réalités vulgaires ou même triviales étaient capables, à ses yeux, de contenir je ne sais quel idéal obscur et en quelque sorte souffreteux ; et il se plaisait à l'en tirer. Toute sa vie, il a aimé ce qu'il appelle « la poésie de la nature, du foyer, de la famille * », les « détails domestiques », la « vérité un peu crue », les « horizons un peu bornés4 ». Nous l'avons vu, dans son article au Globe du 17 décembre 1825, louer l'art avec lequel les Lakistes anglais avaient vivifié leurs descriptions* « par un reflet des sentiments humains ». C'est que du premier coup, il avait reconnu ei* eux ses modèles prédestinés, ou plutôt, il « les a

1 Lundis, X, 309. — Cf. iMagnin, Globe du 1 1 avril 1829 (Poésies, I, 292-293).

2 Lundis, X, 82 et note. — Cf. Globe du i5 mars i83o {Poésies, II, 108) : * Dans les salons dorés, au milieu des élégances aisées d'une vie sans privation et sans contrainte, ce livre fut accueilli comme œuvre de mauvais ton; il fut reçu avec enthousiasme, dans les rangs de cette classe moyenne que notre système politique provoque à toutes les ambitions et qui rencontre partout pour s'élever des obstacles toujours cruels, souvent infranchissables contre lesquels s'use la vie et le génie même. » Pour le rédacteur du Globe qui, sans doute, connaissait par Sainte-Beuve lui-même ses intentions de derrière la tête, c'était, on le voit, une Nuit du 4 août littéraire. — Cf. aussi, un peu plus tard, le même goût de la poésie prosaïque et démocratique dans le petit cercle de Lamennais (Trébutien, Maurice de Guérin, Lecoft're, 1882, p. 435). — Voir tout le chapitre de M. Brunetière sur V Œuvre poétique de Sainte-Beuve [Évolution de la poésie lyrique, I, 217, sqq).

:i Titre d'un Lundi, XI, 121.

4 Vie de J. Delorme {Poésies, l, 25). — Cf. aussi les jugements de Sainte-Beuve [Poésies, I. 3oi).

■devinés comme parents et frères aînés l » avant même de les connaître. il a toujours regretté que cette poésie « de la nature ou de la campagne ^t aussi des affections chères, intimes, élevées » n'ait point réussi en France sous la forme où elle a si bien réussi en Angleterre 2. 11 s'est imaginé que le prosaïsme du au jour le jour pouvait être poétisé sans être ni embelli ni faussé et que « la forme étroite 3 ». la sévère facture -des vers, pouvait lui donner entrée dans la littérature, le décorer d'une beauté particulière : c'a été la thèse — et le malheur — des Pensées d'août. Aussi, de ses premiers poèmes à ses derniers, sa constante ambition a été de devenir le Wordsworth ou le Cooper français 4. Dans Joseph Delorme en particulier, il a imité un certain nombre de leurs pièces "' ; ou dans ses pièces originales, il s'y est efforcé de traiter à leur façon les humbles idylles bourgeoises et les élégies domestiques 6 :

Voici bientôt huit jours qu'un soir en nous quittant. Le lendemain du bal où nous causâmes tant, Vous me disiez : « Ami, soyons plus sages; Sachons nous contenir devant tous ces visages ; Causons moins, car ma mère enfin devinera. Invitez plus souvent ma cousine Eudora, Et je veux faire aussi semblant de me distraire Avec monsieur Alfred, cet ami de mon frère... *

Fond et forme, voilà qui, avant M. Coppée, fait entrer le lecteur dans les Intimités d'un monde sans éclat, exprime ce que peut contenir de poésie cachée la vie des Humbles. Jamais d'ailleurs, Sainte- Beuve n'a eu le moindre doute sur la valeur de cçs essais. Lorsqu'il lui en a bien fallu reconnaître l'échec complet, il a préféré s'en attribuer la faute à lui-même et à son indignité : « quelques-uns de ceux mêmes qui ont eu l'idée d'introduire chez nous des images de la poésie familière et domestique et qui y ont réussi à certain degré, n'en ont pas eu

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