‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 13 sur 93 · V. Lundis, IV · texte numérisé non relu

V. Lundis, IV

2 Lundis, XI, 121.

8 Pensées d'août : Epitre a Villemain (P<tésies, II, 2 3o).

1 Lundis, XI, 121, 187; VII, 177-178. — Cf. P. Cont., II, 180, sur l'œuvre du Cénacle : * On se rapprochait en même temps de la vérité franche et réelle dans les tableaux familiers de la vie. » Ce « on », c'est Sainte-Beuve et, me semble-t-il, Sainte- Beuve seul ou à peu près.

•*• Poésies, I, 1 5 3. 1 36, 137, 139. — Cf. Magnin, Globe, 11 avril 1829 {Poésies, I. 294).

0 La contredanse, Promenade, Toujours je la connus..,, En m'en revenant..., La Gronderie (Poésies, I, 81, 84. 104, 1 1 5, 117). — Cf. sur ce point Di.vercier de Halranne. Globe du 7 mai iN3o (Poésies, II, 109, sqq., et surtout n3).

assez la vertu pratique et l'habitude dans la teneur de la vie ; ils en ont bientôt altéré le doux parfum en y mêlant des ingrédients étrangers et adultères, etc. l » Tant le genre lui était cher, et tant le système lui inspirait de foi !

Ces poèmes de sentiment morbide, ces poèmes d'inspiration démocratique, ces poèmes de la vie intime sont encore — et c'est leur autre originalité — des poèmes de critique littéraire. Sainte-Beuve y montre son goût curieux pour les questions d'érudition ou de bibliographie :

Problèmes fins, procès toujours pendants, Qu'à grand plaisir je retourne et travaille -.

Il y traite volontiers des sujets tout littéraires : ce sont ou les mérites de Ronsard ou bien l'importance de la rime •"*. Il y célèbre le Cénacle, et Hugo, et ses futurs triomphes littéraires :

Parmi vous, un génie a grandi sous l'orage

Jeune et fort

Oh! qu'il chante longtemps! car son luth nous entraîne, Nous rallie et nous guide, et nous tiendrons l'arène

Tant qu'il retentira ; Deux ou trois tours encore, aux sons de sa trompette Aux éclats de sa voix, que tout un chœur répète,

Jéricho tombera 4.

Il y expose les théories, ou du moins les tendances, la manière des illustres contemporains et les siennes propres :

Laissons à Lamartine, à Nodier, nobles frères

Leur Jura bien-aimé

Qu'aussi Victor Hugo, sous un donjon qui croule Et le Rhin à ses pieds, interroge et déroule

Les souvenirs des lieux

Moi, j'aime à cheminer et je reste plus bas.

Quoi ! des rocs, des forêts, des fleurs ? Oh ! non pas,

Mais bien moins, etc. :>

Trait plus caractéristique encore, et révélateur du critique : quelquesuns de ses poèmes ne sont pas composés pour rendre un sentiment, une conception personnels, mais ils sont la mise en œuvre systématique d'une idée ingénieuse ou subtile que ses lectures lui ont fait

1 Lundis, XI, 187.

7 Mes livres {Poésies, I, 86).

3 La Rime, A Ronsard (Poésies, 1. 29, 73).

4 Le Cénacle (Poésies, I, 68).

6 Promenade {Poésies, 1, 85-86).

découvrir ; le thème des fameux Rayons jaunes tant ridiculisés, par exemple, lui est fourni par une page de Diderot l. Ainsi, l'intelligence chez lui a le pas sur la sensibilité et l'imagination. C'est fâcheux pour un poète lyrique, car, en somme, l'intelligence est la moins lyrique des facultés, étant en nous la moins personnelle.

Et ce critique-poète ne laisse pas d'être parfois un peu pédant. Il y a dans le choix de ses épigraphes quelque affectation d'érudition. Était-il nécessaire d'aller fouiller dans les Analecta de Brunck, pour y trouver cet insignifiant passage de Philodème : « Eh ! bonjour ! — Bonjour à toi aussi!2 » Ses notes offrent le môme caractère. Il y révèle ses imitations savantes !l. Il y discute des questions de prononciation, d'orthographe, d'étymologie 4. Il y met en lumière, pour les lecteurs inattentifs, les beautés voulues, ou du moins cherchées, de ses vers : « Cest sans doute à dessein que le poète a redoublé les sons en an pour rendre l'effet du scintillement : les Anciens sont pleins de ces effets dans leurs peintures. Nos critiques prosaïques les réputent fautes de français \ » N'est-ce point du même ton que Boileau — un autre critique — écrivait au docile Brossette : « Ces agréments sont des mystères qu'Apollon n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement initiés dans son art*? » Et ne sont-ce point là autant de signes que Sainte- Beuve est plus poète de désir, qu'il ne lest de nature, de volonté que de spontanéité, de théorie enfin que d'inspiration ?

En effet, les Poésies de Joseph Delorme. en même temps quelles, reflètent les sentiments et lame même de Sainte-Beuve, reflètent aussi les théories nouvelles auxquelles Sainte-Beuve, grâce à l'influence du Cénacle, grâce à ses recherches historiques, s'est maintenant arrêté. Il les a d'ailleurs formellement exprimées dans les vingt Pensées qui terminent le recueil. C'est là qu'il faut chercher sa doctrine littéraire, et, sous une forme sommaire, son Art poétique.

Selon lui, « le sentiment de l'art implique » avant tout « un sentiment vif et intime des choses ». L'artiste, par un don inné, a « la clef des symboles et l'intelligence des figures »; il pénètre sous les apparences et perçoit ce qu'on pourrait appeler l'âme du monde : le

1 Pr. Lundis, 1, 410 et Poésies, I, 74, note.

2 Poésies, I. 127.

3 lb., 84, 101.

* Ib., <)8, 1 if>, 137.

a Ib., i37.

fi Lettre du 7 janvier 1709.

fond secret des hommes, le sens profond de la nature, l'universel concert de la vie lui sont dévoilés. Et son œuvre propre, c'est de « traduire tous ces bruits, toutes ces voix en langage humain », d'exprimer la nature humaine telle qu'elle s'est manifestée, la nature extérieure telle qu'elle s'est reflétée, en lui ]. Jusque-là, Sainte-Beuve est d'accord avec tous les romantiques; mais voici qui l'en distingue. Eux, pour donner à leurs méditations ou à leurs rêves une matière, et pour ainsi dire, un point d'appui, ils ne prennent pas indifféremment dans le vaste monde; ils font un choix antérieur parmi les choses de la vie réelle: ils laissent de côté les spectacles vulgaires, les âmes banales, les sentiments communs; leur inspiration ne se déploie que devant des spectacles, des âmes, des passions qui sortent de l'ordinaire et, par eux-mêmes, présentent déjà une beauté visible. Lui, au contraire, n'élimine rien de la vie : « après ses devanciers », — et un peu pour s'en distinguer, — il tache « d'être original à sa manière, humblement et bourgeoisement, observant la nature et l'âme de près, mais sans microscope, nommant les choses de la vie privée par leur nom, mais préférant la chaumière au boudoir, et, dans tous les cas, cherchant à relever le prosaïsme de ces détails domestiques par la peinture des sentiments humains et des objets naturels » ; il invente « l'élégie d'analyse 2 », comme plus tard il inventera le nom au moins du « roman intime s ». Ainsi donc par théorie — et d'ailleurs, auparavant, par instinct — il s'adressera aux sujets ordinaires, à ceux où la beauté tout intérieure qu'ils peuvent présenter est comme offusquée par les apparences, a besoin d'être dégagée par l'artiste, afin d'être perçue par le lecteur.

Une conséquence s'en déduit logiquement : c'est que la forme, en art, a une importance capitale. Sans doute « les idées, les conceptions, les sentiments » gardent leur valeur, et la « prééminence » en est reconnue par tous. Mais ils ne s'enseignent pas, car « les idées en circulation touchant la vérité locale, la peinture fidèle des caractères, la naïveté des croyances, le cri instinctif et spontané des passions sont plus qu'il n'en faut au génie, sans pouvoir jamais suffire à la médiocrité 4 » : ils sont la matière de l'art, plutôt que l'art lui-même. Au contraire, la forme, dont la technique s'enseigne, doit être le premier objet de l'étude de l'artiste. Si les sujets, par eux-mêmes, n'ont rien

1 Pensée xx.

2 Ib. xix.

3 P. Femmes, 22, et note.

1 Pensée m.

d'attrayant ou d'éclatant, il importe d'autant plus de les parer, de les rehausser par la perfection de la forme, de compenser ce qu'il y aurait en eux d'un peu bas, par le soin « religieux de la facture 1 ». « A mesure que la poésie se rapproche davantage de la vie réelle et des choses d'ici-bas, elle doit se surveiller avec plus de rigueur, se souvenir plus fermement de ses religieux préceptes, et, tout en abordant le vrai sans scrupule ni fausse honte, se poser à elle-même, aux limites de l'art, une sauvegarde incorruptible contre le prosaïque et le trivial2. » Voilà pourquoi Sainte-Beuve se vante d'avoir été sévère pour la forme, d'avoir « exprimé au vif et d'un ton franc quelques détails pittoresques ou domestiques, jusque-là trop dédaignés », d'avoir « rajeuni ou refrappé quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique 3 ». Voilà pourquoi il se tourne à éloge son impuissance même et se résigne allègrement à n'opposer que des sonnets, mais bien finis, aux élégies abandonnées de Chénier, aux Méditations négligées de Lamartine 4. Voilà pourquoi il étudie avec enthousiasme et amour toutes ces questions de forme : rime riche \ césure mobile 6, libre enjambement 7, allure aisée des vers « drus et spacieux * », choix de Tépithète ou précise et pittoresque ou indéfinie et mystérieuse0, accord ou subordination des tendances contradictoires de la langue ordinaire et de la langue poétique 10, etc. Son système est venu bien à propos confirmer ses goûts, — à moins que, comme il arrive d'ordinaire, il n'en procède : plus ou moins nettement, c'est la théorie de l'art pour l'art u.

Mais une pareille* doctrine, à cette époque surtout, ne peut pas s'établir sans combat. Les classiques n'ont point désarmé ; une foule d'écoles différentes se sont formées dans le romantisme; un tiers parti

I Vie de J. Déforme, I, 25.

'-' Pensée vu.

» Vie, 2 5.

4 Pensée xn.

5 Ib. iv.

6 Ib. iv, ix.

7 Ib. îv, x.

* Ib. vi.

u Ib. xv. xvi.

»" Ib. xn.

II Cf. P. Cont., II, 180, sur l'œuvre du Cénacle de 1824 à 1829 : * Les principaux traits de cet autre moment si bien remplis furent la suprématie, le culte de TArt 'avec une majuscule] considéré en lui-même et d'une façon plus détachée... »

a formulé aussi des doctrines intermédiaires : de tous côtés, il faut faire front ; et auprès du critique théoricien paraît le critique polémiste. Un certain nombre de Pensées de Joseph sont consacrées à réfuter les adversaires.

Les classiques impénitents ne l'arrêtent guère. En quelques lignes pleines de mépris, où les métaphores médicales aggravent en quelque sorte le dédain qu'elles expriment, Delille est convaincu de mesquinerie d'esprit et de faux goût pire que le mauvais goût1: ce qui, d'ailleurs,

n'empêche pas Sainte-Beuve de rendre justice à Racine 2. Il faut

un peu plus d'effort pour répondre à ceux qui se plaisent à « opposer Lamartine aux poètes de la nouvelle école, comme s'il n'en était pas, lui, le plus cher ornement et la plus noble gloire ». Sans doute, Lamartine n'a point le culte de la « forme précise et sévère »; on ne rencontre chez lui qu' « un assez petit nombre de coupes et d'enjambements »; mais ce sont là des détails. 11 n'en est pas moins vrai que sa manière simple, fluide, abondante, que le « moule intérieur de sa forme et les traits caractéristiques de son dessin » le rapprochent plus de Chénier que de Racine :i. Enfin, l'habituel sujet de ses chants n'exige pas la même rigueur de rythme, la même précision de langage que les sujets moins vagues des autres poètes romantiques ; et c'est injustice

que de l'opposer à eux 4. Mais le grand combat que Sainte-Beuve

soutient, c'est contre ce qu'il appelle l'école de Mmc de Staël, ou encore 1' « école genevoise '» », autrement dit le Globe, — plus exactement, une partie des rédacteurs du Globe. Nous l'avons vu, le Globe est avant tout juste-milieu. S'il a combattu les classiques, maintenant que leur défaite est assurée, il entend prévenir les excès et il se retourne contre ceux-là mêmes qu'il avait excités, pour les modérer à leur tour. « L'avènement ou le développement de l'école poétique amena vers 1828 une légère division dans l'École critique du Globe ». Pour un Magnin que Sainte-Beuve chapitrait avec ardeur, avec persévérance et qui l'écoutait d'un esprit libre et ouvert, combien d'autres refusaient de se laisser convaincre et paraissaient maintenant se repentir de leurs audaces passées 6. Ce « système de balance et de bascule qui consiste à rétrograder

1 Pensée xi. — Cf. Pensée xiv.

2 Ib. x.

8 Ib. vu. — Cf. Pensée x.

4 Ib. vu, vin.

6 Ib. xvi.

8 X. Lundis, V, 454, sqq.

après s'être avancé, â défaire après avoir fait ». exaspère Sainte-Beuve et il répond aux critiques de ses anciens collaborateurs l. Contre eux, — en rendant justice au rôle important qu'ils ont joué, aux services qu'ils ont rendus. — il soutient « la gravité du style et de la forme dans l'art - ». Contre eux, et contre la manière dont « ils embrouillent la chaîne de certaines idées ». il maintient que l'école moderne, pour la forme, est fille et héritière de la Pléiade et de Chénier \ Contre euxr enfin, il prend la défense du mot propre, pittoresque, coloré, et non sans quelque raillerie amère il regrette que « la splendeur de cette peinture inaccoutumée offense tous ces yeux ternes et ces imaginations blafardes 4 ». Voilà qui est peu aimable : c'est une véritable rupture avec l'école de critique éclectique, et le Globe ne s'y est point mépris \ Et la querelle a porté plus loin : elle s'est étendue aux principes mêmes. Les rédacteurs du Globe étaient des philosophes. Ils avaient construit tout un système, et leur esthétique en dépendait : et leur critique dépendait de leur esthétique : elle avait volontiers le tour et le ton dogmatiques. Dans l'attitude nouvelle que Sainte-Beuve prend à leur égard, — maintenant que leur critique lui déplaît, il est amené à en étudier plus attentivement les fondements mêmes. Est-il vrai que Ton soit sur d'atteindre à la vérité ? Il ne le croit plus : « dans son sens le plus pur et le plus absolu, elle est ineffable et imprécisable * » :. on n'arrive jamais qu'à des à peu près. Dès lors, de quel droit juger d'une façon si tranchée ? De quel droit, à la mode du vieux Boileau, proclamer une orthodoxie, et d'un point de vue immuable juger sans appel ? Voici donc qu'une nouvelle conception de la critique se forme en l'esprit de Sainte-Beuve. Son intelligence ondoyante et souple, prenant pour la première fois conscience d'elle-même, formule pour la première fois l'idéal auquel elle va tendre de plus en plus, à travers de multiples changements :

L'esprit critique est de sa nature, facile, insinuant, mobile et compréhensif. C'est une grande et limpide rivière qui serpente et se déroule autour des oeuvres et des monuments de la poésie, comme autour des rochers, des forteresses,

1 Pensée xiv.

2 Ib. m.

3 Ib. v.

4 Ib. xv et xvi.

6 Magmn, Vie, poésie, etc. (Globe, 26 mars 1829 et Poésies, I,2yo). — CA\ Lettreau rédacteur du « Globe », i5 avril iH2<j iDcvergier de Hairasnf ?>. n Pensées 1 et 11.

«des coteaux tapissés de vignobles et des vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun des objets du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu des autres, que la terre féodale dédaigne le vallon et que le vallon ignore le coteau, la rivière va de Pun à l'autre, les baigne sans les déchirer, les embrasse •d'une eau vive et courante, les comprend, les réfléchit, et, lorsque le voyageur *st curieux de connaître et de visiter ces sites variés, elle le prend dans une barque, elle le porte sans secousse et lui développe successivement tout le spectacle changeant de son cours \

J'ai cité ce texte significatif in extenso^ et son importance l'exigeait. Mais quand on songe aux ambitions de Sainte-Beuve, n'est-ce pas un bien joli contraste que de trouver dans son premier recueil de poésies une preuve si éclatante, un inconscient aveu si net qu'il n'est pas poète, mais critique?

J Pensée xvn.

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