‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 14 sur 93 · LES CONSOLATIONS ET LES PORTRAITS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

LES CONSOLATIONS ET LES PORTRAITS LITTÉRAIRES

I. Heureux efl'ets du succès sur Sainte-Beuve. Les Consolations, « poème de la convalescence » : les amitiés. L'adaptation de plus en plus complète de Sainte-Beuve à son milieu : ralliement politique; évolution religieuse de plus en plus désirée, de plus en plus prononcée, quoique ne devant point aboutir.

II. Les premiers Portraits Littéraires et le romantisme. Sainte-Beuve, fourrier du romantisme : polémique contre les classiques, « critique d'invasion ». Sainte-Beuve, généalogiste du romantisme : les ancêtres du Cénacle, la Pléiade, Régnier, Chénier. Sainte-Beuve, porte-parole, « critique-truchement » du romantisme : les théories lyriques du Cénacle, les théories dramatiques du Cénacle et Hernani. L'enthousiasme de Sainte-Beuve; mais la justesse de son esprit, -«on amour du réel, son goût persistant au plus fort de cet enthousiasme : demi-réserves ou restrictions de son romantisme.

III. Les premiers Pttrtraits Littéraires et la méthode critique de Sainte-Beuve. Ampleur nouvelle de cette critique. Son principe systématique, mais sa libre allure opposée à celle de l'ancienne critique dogmatique, de la future critique scientifique : pour comprendre l'œuvre, où l'on cherche le « moi » de l'auteur, atteindre cet auteur par l'étude de sa vie et, spécialement, de ses débuts (biographie), la considération du milieu et du moment (histoire), la détermination de la famille où il se range (classification); l'œuvre jugée selon ce qu'elle exprime du « moi » et la façon dont elle l'exprime; critique romantique. Caractère historique et « poétique » de la critique ainsi conçue. Le procédé ; pénétration et souplesse de l'esprit de Sainte-Beuve.

« En 1829. je fais ma campagne critique à la Revue de Paris, toute romantique également. * (Portraits Littéraires, II. 52 5.) « Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme). »

{Portraits Littéraires, III. 545.)

Le Tableau de la Poésie française avait « classé Sainte-Beuve parmi les critiques », et Joseph Delorme l'avait « classé parmi les poètes novateurs l ». Ces deux ouvrages n'avaient point passé inaperçus ; et quoique le recueil de poésie eut obtenu un succès plus contesté que l'essai d'histoire littéraire, c'est de ce recueil pourtant que l'auteur était le plus fier. Dans les « salons dorés », Joseph Delorme avait été « accueilli comme œuvre de mauvais ton - » : la duchesse de Broglie avait trouvé cela « immoral »; on avait crié à letrangeté, à l'affectation ; on avait fait les dégoûtés; mais on en avait parlé, et, pour Sainte-Beuve, c'était l'essentiel : « Ce malheureux livre, écrivait-il d'un ton satisfait à son ami Loudierre, a eu tout le succès que je pouvais espérer; il a fait crier et irrité d'honnêtes gens beaucoup plus qu'il ne m'eût paru croyable :{. » Dans les rangs de la « classe moyenne », dont il exprimait les ambitions déçues et la vie médiocre, il avait été « reçu avec enthousiasme 4 », ou, si c'est trop dire, beaucoup l'avaient accueilli avec faveur : « Il y a eu là-dessus scission et débats au Globe : Leroux, Jouffroy, Damiron, Lerminier, Magnin d'une part, et de l'autre, MM. Vitet, Descloseaux, Duvergier, Duchatel, Rémusat, etc. N'est-ce pas glorieux et amusant?5 » Enfin, dans le Cénacle même, selon l'usage des « poètes entre eux » (des poètes de la même école, s'entend, et à leurs débuts, lorsqu'ils sont encore amis), on « avait

1 Biographie, 83.

2 Globe (i5 mars i83o). — Cf. Magnin <i i avril 18291 : * ^et opuscule a fait éclat, nous avons presque dit scandale * {Poésies, 1, 292».

3 Corr., I. 16 (2 3 avril 1829).

4 Globe, i5 mars i83o.

•"* Corr., 1. 16 (23 avril 1829L —Cf. Jugements et témoignages [Poésies, I. 298).

applaudi à tout », on avait « manifesté cette admiration haletante * » qui y était coutumière.

Ce premier succès de ses ambitions, de ses ambitions poétiques surtout, ces premiers rayons de la gloire avaient enchanté le cœur de Sainte-Beuve et exercé sur son àme une bienfaisante action. Ine période plus sereine s'ouvrit pour lui. Sa reconnaissance et son enthousiasme pour ses amis devinrent plus grands encore, et il s'en attacha /plus étroitement à eux ; car il était « de ces timides et mélancoliques talents... qui se défient deux-mômes, qui s'ouvrent amoureusement aux influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse et vivent de confiance crédule, d'illusions et de caresses - ». Tout grisé qu'il était d'espoirs, tout enflammé de ferveur romantique, « savourant les douceurs de la louange qu'on ne lui ménageait pas, donnant pour la première foiscarrière à certaines qualités et facultés poétiques et romantiques qu'il avait jusqu'alors comprimées en lui avec souffrance :l », il vit alors commencer une « brillante et courte union d'un moment... avant les systèmes produits, les renommées engagées, les emplois publics, tout ce qui sépare1 ». Elle devait durer deux années à peine, cette union : mais le souvenir lui en est resté vibrant, et il en a conservé, longtemps « au fond de son cœur, une impression presque grandiose et solennelle 5 ».

Ce n'est pas à dire cependant que. du premier coup, d'un seul bond, il ait atteint le calme parfait ni l'allègre harmonie de ses facultés et de ses sentiments. Ces maladies morales ne se guérissent pas en un instant, et les âmes agitées comme l'avait été la sienne sont encore ballottées en de lentes oscillations avant de retrouver leur complet équilibre. D'ailleurs, après l'enfantement de Delorme, il était naturel qu'il gardât quelque temps l'attitude et, en quelque sorte, qu'il continuât le rôle qu'il s'était donné : sa voix, à force d'exprimer des sentiments acres, tendus et monotones, était comme désaccordée pour l'expression plus sereine de sa vie nouvelle. « Je suis toujours dans le même état et le même esprit que tu me connais », écrivait-il à Loudierre ; le ton avec lequel il exhorte cet ami à « être homme », à « se résigner à n'avoir eu ni jeunesse, ni passé, ni avenir » est d'un consolateur qui

1 P. Lilt.. I, 434. -- Cf. les lettres de Vi^ny. \P. Cnnt., Il, «4.1

* lb., 435.

8 Cahiers, 41 .

* P. LUI., II. 3ai.

•"• P. Cnnt., II. 92.

aurait bien besoin d'être consolé lui-même1; et, dans les poésies qu'il compose alors. — ce sont précisément les Consolations, — on rencontre bien des traces encore de sa tristesse passée.

Il est toujours en proie au vague et desséchant ennui d'autrefois. Il trouve le temps long, la solitude pesante et s'effraie de voir

Sa jeunesse déjà dévorée à moitié,

sans que sa vie encore soit fixée -. Les regrets du passé se pressent en son souvenir. Bien des fois, il a côtoyé le bonheur; il a peut-être rencontré celle qui aurait honoré et charmé son avenir et, soit timidité, soit inconstance, soit faiblesse d'un coeur incertain, il n'a point su se •décider 3 et maintenant, il se désole, trop tard :

Non jamais, non l'amour, Pamour vrai, sans mensonge, Ses purs ravissements en un cœur ingénu Et l'unique pensée où sa vertu nous plonge Et le choix éternel... je ne Pai pas connu A !

Outre les regrets, ce sont des remords. Il a « péché :> », il a « rabaissé son àme aux faciles plaisirs » et, « touché des cris sourds de la chair qui murmure », a « mordu dans la cendre et dans la pourriture 6 ». Et maintenant que l'accoutumance a pris sur lui son empire, il a peine, malgré ses efforts, à revenir à une vie plus pure; il est « en proie aux sens fougueux 7 »; il sent que la nature en lui

Aime en secret son mal, chérit sa pourriture K;

et, malgré lui, il retombe encore dans ses passions grossières :

Si parfois mon accent vibre et mon œil éclaire, C'est vaine passion, misérable colère.

Amour-propre blessé, que sais-je ? et si mon front Se voile de pâleur, c'est plutôt un affront ; C'est que mon âme impure est ivre de mollesse, C'est le signe honteux que le plaisir me laisse '•'.

1 Corr., I, 16-17, 2 3 avril 1829.

* Consolations, 1 {Poésies, II, i5-i6i.

:i Ib., xvm (II, 65>.

4 Ib., îv (II, 27). - Cf. xii (II, 5oi.

5 Ib., 11 (II, 20).

6 Ib., iv (II, 27}. - Cf. xx (II, 691.

7 Ib., 11 (II, 20).

H Ib., II «II, 2 2 1.

•■' Ib., xvi (II, 55).

Toutefois, malgré ses plaintes, on le sent qui se rassérène de plusen plus. Il est sorti de cette sauvagerie pénible pour lui-même, moitié voulue par orgueil et par système, moitié imposée par la timidité, le sentiment qu'il avait de sa laideur et la médiocrité de sa fortune. Il est maintenant dans un milieu où il s'épanouit. Non seulement il a maintenant des relations plus agréables et plus nombreuses : il a été présenté à Chateaubriand par Villemain *. il a «c vu tout intimement Lamartine 2 », il reçoit des « effusions » d'intimité d'Alfred de Vigny a, il se liera bientôt avec Lamennais 4 ; mais encore il a contracté de nouvelles amitiés. Il n'est pas une pièce, ou presque, des Consolations, qui ne soit dédiée à quelqu'un de ces autres amis, Viguier, Le Prévost, Guttinguer, Foui net, Fontaney, Emile Deschamps, Pierre Leroux, Antony Deschamps, Boulanger, Victor Pavie, Paul Lacroix, Prosper Mérimée. Quant aux Hugo, mari et femme, leur nom, d'un bout à l'autre du livre revient et triomphe ; « leur présence et leur souvenir s'y mêle à toutes ses pensées :> ». C'est à Hugo qu'est adressée la longue dédicace du recueil, et de quel ton attendri et comme dévotieux elle est écrite ! Sainte-Beuve admire ce « jeune homme au chaste cœur ,; » ; il a un culte pour « notre grand Victor 7 »; il se fait, devant son génie, humble et petit enfant8; son « amitié pure » pour Mmc Hugo a des timidité* et des inquiétudes : il atteste avec quelle ardeur il a mis en ses amis. « son àme et sa tendresse»; il considère comme impossible qu'entre eux se dresse jamais, « irréparable »,

Quelque mortel outrage à l'honneur d'un ami u; a « ce couple heureux et brillant »,

Dont il embrasse en pleurs et le seuil et l'autel, Êtres chers, objets purs de son culte immortel.

il s'attache chaque jour davantage et ne vit plus qu'en eux 10. Avec sont

1 Lettre h Barbe (26 juillet 18291, .Y"" Corr., 14. — Cf. P. Cont., I, 75-76. - Ib. — Cf. Poésies, II, 117: « Je le connus personnellement dans le cours de cette iinnée 1K29 » et la pièce vi des Consolations «II, 3 1 ). •■» P. Cont., Il, 81, sqq.

* Lettres à Barbe. 1828 i.V ■• Corr., 8 et 16 décembre! et 1 83 1 <;V'" Corr., 19). u Préface. 5.

,: Consolations, xvi «II, 54}.

7 Ib., xix (II, 691.

n Ib., xxm (II, 731.

" Ib.. v ill, 29-301.

10 Ib., xii ill, 45-501.

goût de la confidence et presque de la confession *, il s'ouvre à chacun de ses amis ; il raconte ses peines, ses douleurs et ses remords, et il prend plaisir à se faire consoler, — surtout quand c'est une femme qui lui prodigue les mots d'amitié ou quand elle se plaint avec lui et lui avoue qu'elle a, elle aussi, besoin de pleurer -.

Puis, quoi qu'il en dise, il n'a pas perdu tout espoir d'une vie régulière. Ses passions se calment peu à peu :

Dans les sentiers du bien remonté par degrés,

Il veille sur ses sens et les tient entourés...

11 s'accoutume en paix aux voluptés tranquilles s.

Alors, il se plait à caresser de doux rêves d'avenir et d'amour : il appelle, il pressent, il devine « la vierge au front pur 4 », qu'il attend et qui peut-être l'attend6; il esquisse le programme de sa vie future, toute de vertu, de discrétion, d'amour innocent et de joies paisibles 6. Pour prendre patience, il occupe son temps d'études d'art 7. Enfin il cherche à entrer dans une carrière qui soit plus sûre que les hasards des lettres : il pense à la diplomatie, et peu s'en faut qu'il ne parte en Grèce, comme secrétaire d'ambassade de Lamartine 8.

C'est là une preuve que ses tendances démocratiques se sont bien atténuées depuis qu'il fréquente chez les auteurs du Cénacle. En effet la chute du ministère Villèle l'a désarmé. Depuis que Martignac est au pouvoir, « un bon esprit modéré tend », selon lui, « à s'établir et a déjà gagné la majorité des esprits, l'esprit constitutionnel pur, l'esprit de la monarchie selon la Charte ». Il se réjouit de voir la monarchie et la dynastie se réconcilier peu à peu avec la nation tJ : son opposition n'est plus une opposition de principe et ne vise, dit-il, qu'à « plus ou moins d'économies au budget l0 ». Le ministère Polignac, à ses débuts* l'inquiète un peu : il rend hommage à l'honnêteté personnelle du premier ministre et, nous venons de le voir, il accepterait de servir sous

1 Cf. Lemaitre, Contemporains, VII : « Son âme frôleuse de confesseur laïque. »■

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