Mm' Victor Hugo, i (II
3 Consolations, xxix (II, 89-90).
4 Ib., 11 (II, 22).
•"■ Ib., iv (II, 281.
« lb.t vin (II, 36-39), ix ill. 39-43). xi (II, 471.
7 Ib., xvii (II, 56, sqq.).
* Lettre à Barbe, 3o mai i83o (A"1" Corr., 171. — P. Cont., I, 377.
'•• Id., 3 janvier 1829 (A""' Corr., 1 1 et 12).
"> Ici., 26 juillet 1829 {Ntnt Corr., i3l.
ses ordres; mais il ne désire pas moins sa chute et la déclare indispensable. Cependant, si la marche des choses lui semble « funeste », il ne la juge pas très grave'1; il prête sa plume — anonyme, il est vrai, — à des éloges adressées à Charles X 2, et c'est seulement à la fin, peu de jours avant la Révolution de Juillet, qu'il « présage » ces « duels armés entre un peuple et son roi » et qu'il les repousse de ses vœux il. Il n'est pas encore royaliste de cœur ; le vieil esprit démocratique et républicain, en lui. est prêt à se réveiller1; pourtant, il est plus près des opinions de ses amis qu'il ne Ta jamais été. S'il en avait eu le temps, on le prévoit,, il se serait résigné définitivement à la monarchie, pour peu qu'elle montrât des velléités libérales.
Mais surtout, il semble, en cette année 1829, tout proche d'atteindre enfin à l'équilibre religieux : c'est presque une conversion. Une chose encore offusque quelque temps en lui l'ancien compagnon d'armes des libéraux du Globe et, tout ensemble, l'individualiste que le romantisme en a fait; il n'aime pas la religion officielle et, à ses yeux, l'appui du pouvoir discrédite un peu le catholicisme : « Quant à la religion, plus j'y pense, plus je vois que c'est une chose de l'àme, de l'homme individu à Dieu. Qu'elle ait ses pompes, son culte entretenu, sa protection publique, voilà tout ce à quoi elle doit prétendre; c'est aux âmes qu'elle s'adresse et on ne gagne pas sincèrement les âmes par les choses du monde, qui ne sont pas de l'âme mais de la matière 5. » Cette réserve pourtant est vite oubliée. Maintenant que le matérialisme, même le matérialisme panthéiste à la Diderot, ne lui suffit plus, maintenant qu'il croit à la « liberté humaine ° », il lui faut choisir entre le catholicisme et le simple spiritualisme déiste. Cette « religion philosophique » et tout intellectuelle ne lui offre pas ce dont a besoin sa sensibilité à peine cicatrisée. Avec toutes les formes de la politesse, tous les adoucissements de l'éloge, il dit leur fait aux rationalistes du Globe : ils veulent tout expliquer, ils suppriment, ou réduisent et interprètent l'inexplicable; « ce sont des esprits plutôt que des âmes » et qui n'habitent que « les régions moyennes ». qui « n'ont pas senti la vie à
1 Lettre à Barbe, 3o mai 1 836 i.V " Corr., 1 5- 1 6».
* De^l' audience accordée à M. Victor Hugo {Revue de Paris, août 18291, Pr. Lundis, III, 347.
8 Consolations, xxix (H, 91) et x (II, 43-46».
4 Cf. dans l'article sur M"" de Se vigne, le passage sur la répression de la révolte bretonne imai 1829. P. Femmes, 17, sqq.i.
ft Lettre à Barbe, 3 janvier 1829 i.V" Corr., 121.
*: Consolations, Préface, 6.
vif »; ils ont bien la vérité, mais « la vérité froide et nue », incomplète l. Voilà qui ne satisfait plus l'ancien disciple de Lamarck et de Daunou, l'ancien carabin. Il n'hésite pas à l'avouer à son ami Barbe : il a tourné le dos au « philosophisme du XVIIImc siècle ». Il est « en route » comme dira plus tard Durtal, et, s'il n'accompagne point jusqu'au terme dernier de la croyance son condisciple devenu prêtre, il suit du moins la même direction : il sent « toute la portée et le sens » des idées religieuses, et il y « revient - ».
En même temps qu'il prend conscience de cette évolution intérieure, Sainte-Beuve en saisit bien les motifs. « C'a été moins par une marche théologique ou même philosophique, que par le sentier de l'art et de la poésie 3. » Il devrait y ajouter une autre chose encore, une chose qui, dans l'histoire d'une âme malléable comme la sienne, ne peut jamais être oubliée, l'influence du milieu. En réalité, si Sainte-Beuve évolue, c'est avant tout sous l'influence du Cénacle, et en particulier de Hugo. Il l'atteste avec une ardente émotion dans cette Pré/ace si curieuse des Consolations,
Le devoir de l'ami clairvoyant envers l'ami infirme, dit-il au poète, consiste à lui ménager cette initiation délicate qui le ramène d'une espérance à l'autre; à lui rendre d'abord le goût de la vie; à lui faire supporter l'idée de lendemain ; puis, par degrés, à substituer pieusement dans son esprit, à cette idée
vacillante, le désir et la certitude du lendemain éternel Tel est, mon ami,
le refuge heureux que j'ai trouvé en votre âme. Par vous, je suis revenu à la vie du dehors, aux mouvements de ce monde et, de là, sans secousses, aux vérités les plus sublimes. Vous m'avez consolé d'abord et, ensuite, vous m'avez
porté à la source de toute consolation Dieu et toutes ses conséquences; Dieu,
l'immortalité, la rémunération et la peine; dès ici-bas le devoir et l'interprétation du visible par l'invisible : ce sont les consolations les plus réelles après le malheur, et Pâme qui, une fois, y a pris goût, peut bien souffrir encore, mais non plus retomber 4.
Ainsi, voilà qui est clair, Sainte-Beuve a été le catéchumène et Hugo l'apôtre.
Le résultat de cet apostolat n'a pas été une conversion complète; mais le changement n'en est pas moins profond. Les Consolations nous
1 Consolations, Pré/ace, 12. — Quant au « sensualisme ». Sainte-Beuve ne s'y attache même pas, car c'est un parti qui «c se meurt ». — Cf. la façon méprisante dont il en parle dans le Globe du i3 avril i83o <Ar. Lundis, XII, 449).
• Lettre à Barbe, 26 juillet 1829 (<Y,,U Corr., 1 3- 1 4.).
:} Ib. liV"" Corr., 141.
4 Préface, 7-13.
Enfin, l'évolution suivant son cours, le jour vint où Sainte- Beuve put annoncer à son ami Barbe au moins sa conversion intellectuelle :
Après bien des excès de philosophie et des doutes, j'en suis arrivé, j'espère, à croire qu'il n'y a de vrai repos ici-bas qu'en la religion, en la religion catholique, orthodoxe, pratiquée avec intelligence et soumission. Mais, hélas! ce n'est là encore pour moi, qu'un simple résultat théorique ou d'expérience intérieure; et je suis loin d'y ranger ma vie et toutes mes actions, comme il conviendrait. L'instabilité perpétuelle de ma condition, mon manque de fortune, mes nécessités littéraires, tout cela me jette dans une manière de vivre qui n'a rien de réglé ni de fixe; et, après quelques heures de bonnes résolutions, je suis bien vite retombé en proie aux impressions du dehors ou, ce qu'il y a de pis, au vague des passions que personne peut-être n'a ressenti aussi cruellement que moi '
11 s'occupe « sérieusement », dit-il encore, de « la vie elle-même, de son but, du mystère de notre propre cœur, du bonheur, de la sainteté » : il souffre de n'avoir pas « plus d'ardeur pour les choses d'en haut » et de se « trouver dans les régions d'entre deux, véritable enfer des tièdes ». Quand on a lu cette confession, on donne tout leur sens et toute leur force à ces dernières paroles adressées au prêtre dont Sainte-Beuve a entendu vanter la « puissance d'agir sur les âmes » : « Pense quelquefois à moi » : c'est une demande de prières.
Car Sainte-Beuve sentait qu'il avait besoin de prières. « Voyez-vous, nous autres, disait-il à Olivier, notre foi est toute dans nos vers, en sorte que quand nous avons fait un volume de vers, toute notre foi s'y trouve et nous n'en avons plus pour dix ans. » 11 lui disait encore que le sens du surnaturel ne s'éveillerait jamais en lui : « Je ne crois jamais rien voir de surnaturel. Je ne sais pas si cela tient à ce que j'ai étudié la médecine... » Mais, en même temps, il « croyait à l'efficacité de la prière; il croyait qu'au moyen de causes secondes que nous ne connaissons pas. la prière en passant par Dieu peut modifier les événements ». Il avait, sur certaines questions, « le sentiment et les idées catholiques ». Il s'écriait enfin : « J'aime le catholicisme, tenez, je l'aime ! 11 a quelque chose de bien plus lumineux que le protestantisme... Je pense toujours que le mieux serait de se retirer à la campagne, d'aller à la messe, de faire tranquillement ses Pâques, et d'avoir une croyance aussi bien éloignée du gallicanisme que du jésuitisme -. » Avec des.
1 Lettre à Barbe. 3o mai iS3o (.V" Corr., i 5- 1 7 »
2 Olivier, 24-30.
reculs à demi involontaires, avec des résistances à demi voulues, il s'approchait alternativement et s'éloignait de la religion — un peu superficielle — de ses amis.
Ce ne sont point les seuls traits par lesquels se manifestait l'état encore chancelant de sa santé morale. Les Consolations, comme Sainte- Beuve le dit lui-même, sont les poèmes de la « convalescence l ». A les lire, il semble qu'en dépit des agitations et des incertitudes, on voie le calme se faire peu à peu en lui et s'étendre avec une sûre lenteur à toutes les régions de son âme. 11 est d'autant plus curieux, dans ces attendrissements, dans ces effusions, dans cet enthousiasme, dans cette ascension morale, de retrouver, de deviner plutôt les symptômes morbides que cette âme recèle. C'est un cri d'amitié, que cette préface ardente; et dès les premières pages s'y glisse comme involontairement une espèce de catalogue des causes de brouille et de refroidissement entre amis :
Si vous êtes humble, obscur, mais tendre et dévoué et que vous ayez un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et obtienne la gloire et l'empire,
aimez-le, mais Si votre ami est beau, bien fait, amoureux des avantages de
sa personne, ne négligez pas trop la vôtre, car... Si vous avez un ami riche, heureux, entouré des biens les plus désirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre, ni trop délaissé du monde, ni malade sur un lit de douleurs, car... Si, malheureux vous-même, vous avez un ami plus malheureux que vous, consolezle, mais... Si vous avez un ami plus jeune que vous... Si vous avez un ami plus vieux..., etc. 2.
Cest un recueil de tendres déclarations d'amitié que ce livre de poésies ; et, dès les premières pièces, on découvre des allusions, des pressentiments que l'avenir n'a que trop bien éclairés ou justifiés :
Un nuage a passé sur notre amitié pure.
Vous avez cru prévoir...
Qu'avant mon lit de mort, mon amitié pour vous...,
Amitié que je porte et si fière et si haute,
Pourrait un jour sécher et périr par ma faute 3!...
Voilà des paroles bien curieuses et des signes bien graves. Non, la santé morale de Sainte-Beuve n'est point parfaite. L'inconstance, les soupçons,* les susceptibilités sont assoupis en lui et non point endormis, et une crise nouvelle peut les réveiller, — les réveillera. Quant
1 Consolations, préface, 7.
9 Ib., 9-10.
3 Consolations, v (II, 29-30).
à ses velléités religieuses, elles sont moins fortes qu'alors il ne le pense lui-même. Au fond, son intelligence est plutôt séduite que persuadée; son jugement, qu'il s'est efforcé de « mettre dans sa poche l », résiste. Il ne croit pas réellement ; mais aimant ceux qui croient (et avec quelle profondeur croient-ils ? on n'ose répondre *), les aimant, il se complait dans l'illusion non pas même qu'il croit, mais qu'il est sur le point de croire ou de vouloir croire avec eux. Ses tendances catholiques, émues, sincères, n'étaient pour une part que du romantisme; pour une autre part, et comme son romantisme lui-même, elles n'étaient que tendresse passionnée pour le « grand Victor », — et pour d'autres auprès de lui 8.
Quoi qu'il en soit, ce romantisme, durable ou non, était sincère et il était ardent : toute l'œuvre de Sainte-Beuve, en cette année 1829, en est comme débordante. En effet, il peut désormais prendre une plus grande part à la lutte active des polémiques. Auparavant, il composait le Joseph Delorme; il composait le Tableau, ou plutôt il le remaniait de manière à faire, des articles plus impartiaux du Globe, un ouvrage à tendances romantiques. Ainsi, il était trop occupé pour descendre dans la mêlée : comme critique, c'est à peine s'il pouvait, en quelque moment de loisir, encourager de sa voix les défenseurs de la bonne cause, lancer quelque flèche dans le camp ennemi. Plus libre maintenant, plus autorisé aussi par son double succès, directement intéressé au triomphe, lui, le poète de Joseph Delorme et des Consolations, il entreprend une campagne stratégique en règle : il ne se contente plus d'escarmouches et livre des batailles rangées.
1 Cahiers, 40.
2 Olivier, 24-30.
:i Cahiers, 42 : « l'n charme me retenait, le plus puissant et le plus doux, celui qui enchaînait Renaud dans le jardin d'Armide. » — Mais, Sainte-Beuve n'en était pas moins sincère. Et il se calomniait certainement quand il écrivait plus tard à Hortense Allard : «, J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps; elle s'est évaporée. C'était pour moi. comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer au plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. ♦ Que son amour encore innocent ait contribué à l'attirer au catholicisme, cela est certain : que ce catholicisme ait été un moyen, un simple procédé de tactique amoureuse, tout ce que nous savons de cette époque le dément : c'est pure illusion ou peut-être vantardise de sceptique.
C'était le moment où Véron fondait la Repue de Paris (avril 1829). Cela venait fort à propos. C'était une ressource que la médiocre fortune de Sainte-Beuve lui rendait précieuse; on était « bien payé : deux cents francs la feuille J ». Et, en même temps, c'était un organe tout trouvé pour la nouvelle école. Le Globe, que Sainte-Beuve avait un instant espéré conquérir 2, se bornait décidément à quelques mots aimables pour tel ou tel poète, à la rétractation de sévérités ou d'injustices passées, — d'injustices de Sainte-Beuve, ce qui est assez amusant *. — Mais il maintenait ses réserves fondamentales à l'école romantique et à son principe. Et les Débats, avec lesquels le romantisme avait ouvert des pourparlers 4, n'avaient point osé, en fin de compte, s'associer à sa fortune. Sainte-Beuve publia successivement à la Revue de Paris les divers articles qui ont formé plus tard les premiers Portraits littéraires et de femmes: et ce sont là, comme on sait, les premières œuvres critiques qu'il ait d'abord jugées dignes d'être recueillies.
On peut apprécier d'un mot l'effort qu'il a tenté : il a été le du Bellay et le Boileau du romantisme. Ou, si l'on veut préciser davantage, on peut noter qu'il s'y est imposé trois tâches parallèles : introduire, légitimer et formuler le romantisme.
D'abord, il a été le fourrier du romantisme, c'est-à-dire qu'il a essayé de déblayer le terrain où voulaient s'établir ses amis. Les classiques y régnaient, toujours vivants, toujours considérés comme des contemporains un peu plus âgés. Lui, il est venu ; et, de son propre mouvement ou non, il les a traités comme des « anciens 5 » : « ce furent des cris et un scandale » dont, longtemps après, « il lui souvenait encore fi ». De ces anciens, les plus grands qu'on lui oppose, les Racine, les Boileau surtout, auxquels on revient ou auxquels on se tient obstinément « en haine des innovations 7 », il les écarte avec des formes. Sans doute, il ne « rend pas toujours justice avec plénitude à Boileau, ni en s'associant de coeur à l'esprit même de l'homme » :
1 Lettre à Loudierre, 23 avril 1829 \Corr., 1, 17).
* X. Lundis., V? 455.
8 Bulletin littéraire du 25 avril 1829; article Poésie du 9 mai 1829 : éloge de Vigny, regret des sévérités de Sainte-Beuve dans l'article Cinq-Mars, mais réserves en ce qui regarde l'école romantique elle-même.
4 P. Cont., III, 3o8; N. Lundis, III, 222.
5 P. Litt., I, 73. « Il [l'article sur Boileau] parut sous la rubrique assez légère de Littérature ancienne que le spirituel directeur (M. Véron) avait pris sur lui d'ajouter. »
fi Lundis, I, 1 i5.
; P. Litt., I, 4.
c'est un effort trop difficile, et il lui est impossible de ne pas « rester un pied dans la polémique 1 ». Sans doute, il lui est arrivé, du côté de Racine, « de taire sauter quelque portion du marbre sacré, quelque coin des degrés de ces temples augustes ». Pourtant son intention était encore respectueuse; il voulait leur signifier avec modération que leur credo était aboli et leur puissance écroulée. « Critique-ingénieur » que le gros de l'armée avait envoyé à l'avance pour frayer le chemin, il « essayait de tracer à la moderne bande des novateurs », — des « novateurs dramatiques » surtout, — une « route qui tournât les temples de Racine et de Corneille » sans les renverser 2. Mais les autres, les auteurs de second rang qu'on ose encore lui opposer, les J.-B. Rousseau, il leur dit leurs dures vérités avec moins de réserves; dans son « paroxysme littéraire », il ne leur épargne pas « l'amertume blessante11 »; pour parler comme un journaliste moderne, il les « éreinte ». Ainsi, il fait place nette : c'est de la « critique d'invasion 4 ».
En second lieu, il a été le généalogiste du romantisme, c'est-à-dire qu'il a tenté d'établir historiquement la légitimité de la nouvelle école, en lui cherchant des précurseurs. Dans cette tentative, il a montré une rare fertilité d'esprit et une souplesse ingénieuse de raisonnements. Il procède différemment, suivant les cas, pour atteindre au même but. Certains classiques ne répugnent pas d'une manière absolue à se laisser, par des côtés secondaires, rapprocher des romantiques; ce sont ceux, qui ont précédé la génération littéraire de Racine et de Boileau, les « Louis XIII » : Molière, La Fontaine, Mmc de Sévigné, « plus voisins, de la France d'avant Louis XIV, de la vieille langue et du vieil esprit français », qui ont montré « tout ce qui se peut concevoir de plus fort et de plus haut en poésie », ou qui ont eu « un sentiment fin et vrai des choses et de la vie de leur temps 5 ». Ceux-là, Sainte-Beuve les tire à lui avec un zèle plein de tact. Mais ces rapprochements sont insuffisants, et des considérations de ce genre, il le sent bien, ne peuvent que servir d'appoint à des arguments plus forts. Il remonte donc au delà du XVIImc siècle. Il y a déjà trouvé la Pléiade G ; il se risque, une fois ou deux, à rechercher jusque dans le moyen âge ce qu'il peut avoir
1 Lundis, VI, 494-495.
2 Chroniques parisiennes, 3 1 8-3 1 9.
3 P. Litt., lf 144 (note ultérieure!.
4 Lundis, 1, 2.
5 P. Femmes, 4 et 5.
<! Tableau.
<te commun avec le romantisme * ; mais surtout il s'efforce de montrer un ancêtre dans ce Régnier, que Boileau pourtant saluait comme son maître : la Pléiade et Régnier, voilà les aïeux dont se réclame le Cénacle. Seulement, la Pléiade et Régnier sont séparés par un bien long espace du XIXmc siècle, et s'il n'y avait qu'eux, la filiation, trop nettement interrompue, apparaîtrait plus douteuse. Heureusement, il y a Chénicr. Celui-là se rattache au père de Macette; et, si Ton ose en douter, que l'on médite l'affirmation de Sainte-Beuve : « C'est une vue essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, parce que, des deux idées poétiques dont ils sont les types admirables, l'une, sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complément. » Tant bien que mal donc, « comblant l'espace et la durée qui les séparent » (l'aveu est piquant), Sainte-Beuve les adosse, l'un « tendant la main aux aïeux gaulois », l'autre qui « semble le frère aîné des poètes nouveaux 2 ». Et voilà par quels procédés variés une tradition est rétablie — ou imaginée — en faveur des romantiques. Cette généalogie nationale est la découverte propre de Sainte-Beuve. Seul du Cénacle, il a eu un instinct historique assez développé et un sens pratique assez fin pour comprendre qu'il ne suffit pas, comme le font les autres autour de lui, de chercher des modèles à l'étranger ou de déployer orgueilleusement leur individualité solitaire. Trop pleins d'eux ou trop ignorants, ses amis ne s'en sont même pas rendu compte : « Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, sans le désapprouver et en le regardant faire avec indulgence, ne sont jamais beaucoup entrés dans toutes les considérations de rapports, de filiations et de ressemblances qu'il s'efforçait d'établir autour d'eux 3. » Cependant, pour s'introduire définitivement en France, le romantisme devait avant tout s'y découvrir des pères, vrais ou faux. Sainte-Beuve l'a tellement bien vu, que cette idée est devenue le fondement de ses appréciations. Entre Lebrun et Jean-Baptiste Rousseau, nous ne faisons guère de différence; lui, il en fait. Plein de sévérité pour Jean-Baptiste, il est trop rempli d'indulgence pour Lebrun, parce que, à certains égards, on peut le rattacher à Chénier et en faire ainsi l'un des anneaux de cette chaîne interrompue que le critique veut renouer entre le XVImc et le XIXmc siècles 4.
Enfin, Sainte-Beuve est encore le porte-paroles du romantisme. Au
1 Article sur Boiteau. La Fontaine (P. Litt., 1, g et 53).
8 P. Litt., I, î 59-160.