V. Lundis, IV
1 P. Litt., I, 1 57-i58.
public comme à Chateaubriand, il essaye « de faire agréer les idées et comprendre le sens novateur de la jeune école romantique » ; aux romantiques eux-mêmes, il explique ce qu'ils sont. Il tient ce rôle d autant plus heureusement qu'il n'est point le théoricien abstrait, mais l'avocat, « critique-truchement et négociateur l ». De la sorte, les circonstances mêmes, — si sa nature d'esprit n'y eût suffi, — le sauvent de rester dans un dogmatisme vague, et que les faits démentent. Une telle attitude est bonne pour Hugo. Celui-là vaticine, sans s'occuper de la réalité. Du droit de son génie, de son imagination et de son ignorance, il décrète le passé, il organise à sa façon la succession des âges : l'âge lyrique a été suivi de l'âge épique, l'âge épique à son tour de l'âge dramatique, ou cela a dû être, et si l'histoire y contredit, l'histoire a tort: le grotesque a été inconnu de l'antiquité, ou il a dû l'être, et si l'antiquité prétend qu'elle l'a connu, elle se trompe, etc. Il n'en est pas ainsi avec Sainte-Beuve, — heureusement. Il admet, avec une foi entière, les doctrines de l'ami et du maître; mais, comme il les soumet au contrôle des faits, ou il les corrige inconsciemment, ou il les précise, ou il les complète.
Selon Sainte-Beuve, il y avait dès l'origine, au sein du romantisme, deux tendances différentes et destinées dans la suite à se séparer : un élément lyrique et un élément dramatique s'y développaient côte à côte 2. Ces deux faces de la nouvelle école, Sainte-Beuve, dans tous ses articles, les a mises en lumière.
Et d'abord — et surtout — il exprime les théories lyriques du Cénacle. Il conçoit, en effet, la poésie comme étant essentiellement l'expression de l'individualité du poète, la manifestation du moi. Cela ressort très nettement de ses critiques, comme de ses éloges. Son grand reproche à Boileau, c'est qu'il est resté toujours impersonnel, c'est que, de son enfance « infirme et stérile », il n'a tiré aucune des inspirations qu'eussent pu lui fournir « l'analyse et le retour sur soi-même ». Sainte- Beuve s'étonne, il s'indigne presque que « pour premier essai, de cette verve de vingt-quatre ans, de cette existence de poète si longtemps misérable et comprimée », il soit seulement sorti Daman, ce grand auteur, ou la satire sur les Embarras des rues de Paris 3. Pour Racine, il fait la même observation ; mais, cette fois, avec une nuance de regret. Il vou-
1 P. Cont.. 1, 76.
2 P. Cont. {\V Desbordes Yalmore, iX33). Il, 95-97. a P. Lilt., I, 8-9.
drait que Fauteur d'Athalie, dans sa retraite définitive du théâtre, eût « jeté avec originalité quelques-uns des sentiments personnels tendres, passionnés, fervents que recelait son cœur ». Il rêve d' « une poésie intérieure et pénétrante que Racine n'a épanchée nulle part, dont il a contenu en lui durant des années les délices incessamment prêtes à déborder ou qu'il a seulement répandue dans la prière, au pied de Dieu, avec les larmes dont il était plein ». Il essaye, pour son compte, de retrouver ces émotions du poète : il écrit les Larmes de Racine; et si Télégiaque auteur de Bérénice nous les a dérobées, il s'en prend à l'époque, où la littérature était comme séparée par une muraille infranchissable de la pie 1. Au contraire, il sait un gré infini à La Fontaine de s'être mis en scène et d'avoir révélé sa personnalité dans ses Fables. Il y goûte « le mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte rêveuse » ; et il salue le bonhomme comme « notre seul grand poète personnel et rêveur avant André Chénier - ». Pourtant, quand il avait étudié Chénier lui-même, il avait bien été obligé, à son grand chagrin, d'avouer que Chénier est encore insuffisamment personnel, qu'il a scrupule à se transporter tout vif, lui et ses sentiments vrais, dans les poèmes qu'il compose ; en un mot, qu'il n'est pas romantique. Mais il avait rejeté la faute sur les préjugés régnants et les doctrines courantes, et il avait essayé de montrer comment cette inspiration personnelle, pour être dissimulée, n'en était pas moins l'âme des vers de son poète '\
Ce « moi ». que le poète doit étaler aux yeux de ses lecteurs, ce n'est point, bien entendu, le moi commun : intelligence, raison, jugement, toutes choses qui varient sans doute d'un homme à l'autre, mais qui les rendent inégaux et non pas autres. C'est l'imagination personnelle, la sensibilité individuelle, tous les sentiments que les circonstances, le milieu, les épreuves de la vie, les spectacles de la nature, font naître dans les âmes et qui sont aussi variables que les âmes sont elles-mêmes différentes, aussi mobiles que leurs causes sont ellesmêmes passagères. Ainsi, Sainte-Beuve se fait du lyrisme une conception tout opposée à l'idéal classique, impersonnel et oratoire. L'ode pour lui ne veut pas « de la patience », comme disait La Fontaine, mais de « l'élan, de la chaleur, du sentiment, c'est-à-dire du génie
1 P. Litt., 1, 92.
2 lb.3 59.
ri lb.t 171- 172.
lyrique » : c'est un « cri de passion, un chant solennel et inspiré * ». Le poète lyrique à ses yeux est le « Vates », le « Mage » qu'il est aux yeux de Hugo. Il en a donné un jour une définition bien curieuse et fort expressive :
Un poète lyrique, s'écrie-t-il, — [Il sagit d'écraser J.-B. Rousseau] — c'est une âme à nu qui passe et chante au milieu du monde; et, selon les temps et les souffles divers et les divers tons où elle est montée, cette âme peut rendre bien des espèces de sons. Tantôt... Tantôt... Et, à toutes les époques de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin des orages politiques, en saisira par quelque côté le sens profond, la loi sublime et répondra à chaque accident aveugle par un écho intelligent et sonore, — [Ceci me parait être Hugo] — ou quiconque, en ces jours de révolution et d'ébranlement, se recueillera en lui-même et s'y fera un monde à part, un monde poétique de sentiments et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou enfer, — [N'est-ce pas ici l'auteur de Delorme et des Consolations ?] — ceux-là encore seront lyriques et prendront place entre le petit nombre dont se souvient l'humanité et dont elle adore les noms -.
Voilà la définition romantique du poète lyrique ; et, je ne sais, mais j'ai bien peur que cet espiègle de Musset ne s'en soit souvenu un jour, dans ses Lettres de Dupuis et Cotonet :
Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne, la fleur qui vole et l'oiseau qui embaume, c'est le jet inespéré, l'extase alanguie, la citerne sous les palmiers, l'espoir vermeil et ses mille amours, l'ange et la perle, la robe blanche des saules : oh ! la belle chose, Monsieur :M
Plus désintéressé personnellement, — car jamais il n'a pensé pour son compte à tenter le drame, — Sainte-Beuve n'en a pas moins attaché une extrême importance aux théories dramatiques du Cénacle. Il était persuadé que le romantisme aurait véritablement vaincu le jour seulement où il aurait remporté sur la scène un triomphe incontesté. Le théâtre, c'était pour lui « le côté le plus invoqué de l'art moderne»; il en avait noté au jour le jour « les admirables et infructueux préparatifs..., traductions des théâtres étrangers, analyses et explications critiques, essais et échantillons de drames écrits : Barricades , États de Blois, Clara Ga^ul, Soirées de Neuilly, drames de M. de Rémusat,
1 Prospectus [Sainte-Beuve inconnu, 16H).
2 />. Litt.. I, 1 3o-i 3 i.
3 Première lettre.
préfaces modernes de Cromwell... l » : et nous l'avons vu — de quel ton ! de quelle hauteur d'assurance ! — prédire à Duval la naissance du drame nouveau 2. Ce drame futur, il le conçoit tout entier sinon d'après Cromwell, au moins d'après la préface de Cromwell. Et pour connaître à l'avance son appréciation des tragédies classiques, il suffit de les confronter avec les prescriptions de cette préface ou avec les nouveaux drames de Hugo, Marion Delormé (juin 1829) et Hernani (septembre 1829). Tel est en effet le secret du jugement que Sainte-Beuve a porté sur les tragédies de Racine. Ce jugement n'est point désintéressé : tous les considérants en sont destinés à donner, par le contraste, une haute idée du drame romantique, — et à préparer le succès (ÏHernani. Ce drame, reçu le icr octobre, immédiatement distribué, répété dans le courant de décembre, devait être joué le 25 février i83o : l'article, qui parut en décembre-janvier, en est donc bien l'annonce et presque la préface :l.
Racine se propose avant tout l'étude psychologique des caractères; il s'attache « à la suite logique, à la liaison ininterrompue des idées et des sentiments » ; il recherche les « nuances » et, par un « procédé attentif et curieux », il pénètre au fond de l'âme de ses personnages. Mais que devient alors ce qu'il y a de « divergent » et « d'excentrique » dans les caractères réels? Les « parties accessoires, les antécédents peu commodes sont supprimés »; ainsi, dans Britannicus, le « caractère d'Agrippine n'est exprimé qu'imparfaitement... elle devient un personnage peu réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse 4 ». La tragédie classique offre la simplification hardie et un peu sèche d'un dessin au trait; le drame offrira la variété, la richesse, la
couleur d'une véritable peinture. L'action est peu de chose pour
le poète classique : il prend les événements les plus simples, il les combine, il les ménage et, grâce à « un calcul exact d'agencement, à une construction lente et successive », il remplit ses cinq actes d'un minimum de faits. Les faits, d'ailleurs, n'ont rien de heurté; la violence en est dissimulée : le flot de cette passion qu'on n'a pas vu naître « arrive déjà gonflé, mollement écumeux, et vous entraîne comme le
1 Chr. parisiennes, 2 3. — Cf. P. Cont., III, 307.
2 Pr. Lundis, I. 295 sqq.
* Pour se rendre compte de l'intérêt de Sainte-Beuve pour les drames de Hugo, voir les phrases de la dédicace des Consolations . « Au moment où vous vous lancez, etc. » (p. 5-6).
4 P. Litt., I, 79-84.
courant blanchi d'une belle eau » 1. Voilà qui ne convient plus aux romantiques ; ce développement régulier leur paraît artificiel et monotone; par l'exemple des étrangers, de Shakespeare surtout, ils ont appris à goûter des sujets « plus agités, plus orageux, plus transportants - » ; et il leur semble que, sans coups de théâtre, sans voltes-faces subites, sans surprises, il n'y a plus d'action suffisante : leurs pièces à eux auront le même mérite littéraire que la tragédie, et en plus le mouvement. Puisque l'action est réduite, les personnages, dans Racine,
sont aussi ramenés au strict nécessaire. Conçoit-on que dans Britannicus, alors que Tacite lui présentait Burrhus et Sénèque, Narcisse et Pallas, Othon et Sénécion, Racine ait « trié ses acteurs », supprimé les deux derniers, fondu deux à deux les quatre premiers' ? N'y a-t-il pas trois fous dans Cromwell et n'est-ce point une supériorité que d'offrir
aux spectateurs une galerie nombreuse et variée de personnages ?
Avec peu d'action et peu d'acteurs, un bien petit nombre d'événements peuvent se passer sur la scène dans la tragédie classique ; le spectacle y est réduit au minimum : des récits, des messages, des songes mettent en lumière les « effets moraux » des événements, mais n'en reproduisent qu'imparfaitement le caractère pittoresque. Britannicus est empoisonné dans la coulisse; et, dans sa narration, Racine songe à peine à montrer les circonstances matérielles du crime : il peint seulement la joie, la stupeur, l'effroi, la colère que la nouvelle en cause parmi les personnages. On est en droit de lui « reprocher » d'avoir « soustrait aux yeux » de pareilles scènes4; et c'est une faute que le
drame romantique se gardera bien de commettre. Quant aux décors
et à la couleur locale, on le sait, la tragédie classique n'en avait cure. Phèdre « est encore moins dans les mœurs grecques que Britannicus dans les mœurs romaines5 »: et dans Athalie, que de beautés négligées! « Je cherche vainement... ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre, revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes: je suis dans le vestibule et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze de dix-huit coudées de haut, qui se nomment l'une Jachin. l'autre Booç : je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze bœufs d'airain, ni les lions; je ne devine pas dans le taber-
1 P. Utt., !, 82-83.
•' lb.. K4.
4 lb., X4-X5.
"• lb., «5-Sh.
nacles ces chérubins de bois d'olivier hauts de dix coudées qui enveloppent l'arche de leurs ailes, etc. Des reproches analogues peuvent s'adresser aux caractères et aux discours des personnages, etc.. 1 » Les romantiques nous promettent, par la bouche de Sainte-Beuve, qu'ils sauront, eux, tirer parti des données de l'histoire et de l'archéologie, et qu'ils produiront l'impression vivante des siècles disparus ou des civilisations lointaines. Enfin, le style de Racine, analytique, abstrait,
offre un « coloris de demi- jour », manque de réalité, évite le mot propre, s'impose une perpétuelle et monotone noblesse, abuse des périphrases, etc. 2. Combien supérieur, combien plus expressif et plus vivant est le style dramatique dont Cromwell vient de donner un échantillon, dont Hernani va, sur la scène cette fois, en présenter un autre !
Ainsi, toute cette étude sur Racine, avec ses allures quasi désintéressées et son affectation d'examen historique, est en réalité une polémique en faveur du romantisme, une réclame pour Hugo. Sainte- Beuve mêle à sa critique « beaucoup d'affection et de l'enthousiasme » et même « un peu de connivence 3 », — mais pas avec le poète tragique dont officiellement il traite. 11 s'agit de démontrer une fois de plus la vérité des doctrines soutenues dans la Préface-manifeste. Il s'agit surtout d'inspirer au lecteur le désir et le besoin d'un drame nouveau, de lui faire attendre « cette intensité d'action que réclame notre curiosité blasée, cette vérité réelle dans les mœurs et dans les caractères qui devient indispensable après une époque de grande révolution, cette philosophie supérieure qui donne à tout cela un sens et fait de l'action autre chose qu'un imbroglio, de la couleur historique autre chose qu'un badigeonnage 4 », autrement dit, de lui faire attendre Hernani.
C'est probablement en raison de cette destination particulière que Sainte-Beuve ne formule pas la théorie du grotesque à propos du théâtre, comme il eût été naturel : Hernani n'en donnait pas l'occasion. Mais il l'admet bien comme toutes les théories de son ami, et comme lui il proclame « tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art 5 ». Toutes ses autres idées se ressentent de la même inspiration, soit qu'il juge sévèrement le XVIImc siècle, ce siècle si peu « palingé-
1 P. Litt., I, 88-89.
2 lb., 106-109.
' Lundis, II, 287.
« P. Litt., I, 95.
"• Ib.y 171.
nésiquc l », soit qu'il dépeigne en termes mélodramatiques les « doutes effrayants 2 » de Pascal. C'est une œuvre toute romantique que cet Arthur dont il s'occupe alors, et que Juillet vient interrompre. Ce premier roman à demi personnel, ébauche de Volupté, qu'il avait « rêvé » avec Guttinguer et près de lui, aurait été la subtile confession d'un autre lui-même, d'un « enfant de Volupté », dans lequel se serait confondue la double personnalité de ces deux Mœchi, le René de Normandie et le René de Boulogne -sur- Mer 3. Le style môme de Sainte-Beuve en prend une tout autre allure : plus coloré, plus vif, plus poétique. On y trouve des descriptions qui semblent tirées de Littérature et philosophie mêlées : « Une voix pure, mélodieuse et savante, un front noble et triste, le génie rayonnant de jeunesse et, parfois, l'oeil voilé de pleurs ; la volupté dans toute sa fraîcheur et sa décence ; la nature dans ses fontaines et ses ombrages ; une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire ; le beau pur, en un mot, voilà Chénier, etc. 4 ». Ou bien ce sont des passages lyriques dans lesquels éclate tout d'un coup le romantisme du critique : « Qu'on se figure, par exemple, à la place de Racine, au sein du même loisir, quelqu'un de ces génies incontestablement dramatiques, Shakespeare, Molière, Beaumarchais, Scott. Oh ! les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du poète va fermenter et se remplir! Comme chaque idée, chaque sentiment va revêtir à ses yeux un masque, un personnage et marcher à ses côtés ! Que de générations spontanées vont éclore de toutes parts et lever la tête sur cette eau dormante '» ! » et tout le développement qui suit... Qui aurait cru jadis que l'élève de Daunou s'exprimerait ainsi un jour ?
Enfin, Sainte-Beuve est tellement enrégimenté dans la petite coterie des jeunes, qu'il s'associe à leurs succès, comme à leurs défaites, partage même leurs préventions et leurs étroitesses. Il était au Globe, « non sans anxiété », quand Magnin s'y décidait à « lâcher Y admirable » pour Hernani tî. 11 écrivait les bulletins de Ja victoire, célébrant le calme de « Victor », criant que la « brèche
* Ib., f>7.
3 P. Cont., II. 3y7 sqq. — Cf. Sainte-Beuve inconnu.
1 P. Litt., I. 159. — Cf. le portrait que Hugo fait d'Homère. {Littérature et philosophie mêlées. »
5 P. Litt., I, (/).
,l .Y. Lundis, Y, 455.
était faite », que « le cheval était entré en triomphe », qu' « en somme, la question romantique était portée par le seul fait d'//ernani à cent lieues en avant et toutes les théories des contradicteurs bouleversées, qu'il faudrait qu'ils en rebâtissent d'autres à nouveaux frais, que la prochaine pièce de Victor détruira encore 1 ». Il « brandissait une clef... en prononçant des invectives » contre Janin, pour quelques mots défavorables à Hugo publiés dans la Quotidienne 2. Il traitait avec dédain Delavigne et Dumas qui s'étaient permis de rivaliser avec le maître :l. Et Lamartine lui-même, Lamartine, le précurseur, mais dont la réputation offusque l'orgueil de Victor Hugo est l'objet de quelques insinuations peu aimables 4. Quant à Hugo, l'ami, le maître, le génie, de quel culte il l'entoure ! De quelles acclamations il le salue et excite les autres à le saluer ! « Comme en Afrique, écrit Heine dans une page bien connue, comme en Afrique quand le roi du Darfour sort en public, un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante : Voici venir le Buffle, véritable descendant du Buffle, du Taureau des taureaux ; tous les autres sont des bœufs ; celui-ci est le seul véritable Buffle ! Ainsi Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait en public avec un nouvel ouvrage, courait devant lui, embouchant la trompette et célébrait le Buffle de la poésie \ » Il « admirait pleinement, naïvement ceux qu'il aimait surtout à contempler et à pénétrer et qui se déployaient d'eux-mêmes sous son regard; sa curiosité se mêlait d'émotion à mesure qu'il entrait plus avant dans chaque talent digned'être admiré et connu ». Il pensait « qu'il se tentait dans l'art, dans la poésie, dans les diverses branches de la poésie, quelque chose de nouveau à quoi le public n'était pas encore accoutumé »; et, pleia de zèle, « il interprétait, il expliquait, il professait les poètes devant le public et était tout occupé à les faire valoir 6 ».
Tout cela paraît bien être d'un romantique idolâtre et qui ne fait pas de réserves.
Et pourtant Sainte-Beuve en fait. Malgré réchauffement inévitable de la lutte et les exagérations que devaient nécessairement entraîner les
1 Lettres à Saint- Valry, 8 mars et n avril ( Victor Hugo avant i83o, p. 5o5, 507).
* Saunier, E. Turquety (Gervais, i885), p. 83.
:' Lettre à Loudierre, 23 avril 1829 {Corr., I, 17); Lettre à Saint- Valry, 11 avril..
4 Pr. Lundis, I, i3j.
•"• De la France, 296.
« P. Cont., I, 4.
indignations des classiques aussi bien que les approbations des romantiques; malgré l'influence docilement, amoureusement acceptée de Hugo; malgré les illusions qu'il se fait sur sa nature desprit (beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus positive qu'il ne se l'imagine) ; malgré tout cela, Sainte-Beuve au fond reste maître de lui. Il « sent bien par moments le faux d'alentour; aucun ridicule, aucune exagération ne lui échappe 1 ». Et il est curieux de remarquer certains points où, sans manifestations, inconsciemment peut-être, il se sépare tout doucement de l'école.
Sainte-Beuve s'associe à toutes les espérances de ses amis: il se porte garant de toutes leurs promesses. Soit; mais il ne s'associe point à tous leurs préjugés ; il ne s'est jamais laissé aller à certains excès ridicules. Il n'est pas de ces Jeune-France à gilet rouge, qui traitent Boileau de « polisson » ou Racine de « perruque », qui disent, avec mépris, « ça! » en parlant de Bi'itannicus. Dans les articles mêmes, qui ont dû effaroucher le plus les servants des vieilles traditions, cette modération de bon ton et de bon sens ne l'abandonne point. Il a été sévère, trop sévère, pour Boileau. Mais on doit noter qu'il ne lui a pas outrageusement dénié toute valeur. Il Ta écarté comme appartenant à une époque passée; il a refusé d'obéir désormais à son « code poétique abrogé - » qu'on prétendait maintenir en vigueur. Mais son sens historique le lui a du moins fait comprendre et lui a fait accepter que, dans son temps, l'auteur de Y Art poétique ait eu quelque autorité. Pour avoir su le « situer », il est arrivé à le juger avec une certaine impartialité : « Esprit sensé et fin, poli et mordant, peu fécond, d'une agréable brusquerie, d'une correction savante, d'un enjouement ingénieux, l'oracle de la cour et des bel les -lettres d'alors... ». voilà qui n'est pas si mal dit, quand on songe que c'est un des chefs du romantisme, en pleine campagne romantique, qui s'exprime ainsi. De même pour Racine. Sainte-Beuve n'en a méconnu que la valeur proprement dramatique; mais le don de la poésie, le charme de la forme, la séduction des vers, la délicatesse du goût, il les lui a reconnus sans marchander. Et ainsi des autres.
Et puis, au milieu même des éclatants, parfois des délirants excès de l'imagination romantique, il a, par la nature propre et par la pente spontanée de son esprit, un goût de la réalité qui le sauve. C'est ce
1 Cahiers, 41.
* P. Litt., I, 22.
goût de la réalité qui jadis l'avait écarté d'un classicisme abstrait, vague, pompeux, plein de périphrases, de vains scrupules et de pudeurs sans raison; mais, par un effet contraire, c'est lui qui maintenant le détache un peu du romantisme triomphant. Au beau milieu du succès d'Hernani, l'oreille encore pleine de ces vers espagnols, fastueux, sonores, où l'art peut-être brille plus que la nature, il écrivait au comte de Saint- Valry : « C'est vous que j'ai bien à remercier des bons et doux vers <jue vous m'adressez. Ils sont, comme ce qui me plaît surtout, pleins de sensibilité, de naturel, de réalité1» C'est lui qui souligne . Et, de fait, il a appliqué cette théorie. Ses poèmes les plus romantiques, les Consolations, n'affectent point les sujets que chérissent la plupart de ses compagnons de lutte : passions surhumaines, sentiments étranges, mœurs ou décors exotiques. Au contraire, comme dans Joseph Déforme, quoique sur un autre ton, ce sont les « sujets de la vie privée 2 », les sujets les plus simples, les plus bourgeois qu'il traite de préférence : une visite 3, une promenade 4, un voyage 5, la vie d'un obscur vicaire 6, etc. De ces matières sans faste, par la peinture grise de sentiments sans éclat, de nuances flottantes de sentiment, il s'efforce de tirer tout ce que la vie peut contenir de poésie négligée 7 : il est encore le disciple français des Lakistes, il se montre le futur auteur des Pensées d'août, le futur chef de l'école où M. Coppée prendra un jour sa place. C'est au romantisme qu'il doit de pouvoir le faire, puisque le romantisme a rendu la liberté, permis la familiarité simple et nue à l'inspiration poétique ; et, pourtant, c'est déjà une infidélité à certain romantisme que de le faire si exclusivement.
Enfin, en ce qui concerne la forme et le style, il n'a jamais commis les extravagances de certains : il n'a rien de commun avec Pétrus Borel, le Lycanthrope. Son bon goût de lettré classique, d'humaniste, Ta toujours préservé; l'admiration qu'il ne cessait point de professer pour de grands écrivains comme Racine lui a porté bonheur; sa connaissance de la littérature du passé lui a fait comprendre que c'est
1 Victor Hugo avant iH3of 5o6 m avril i83o). * Cf. Préface des Consolations, 14.
4 m, XVIII.