‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 17 sur 93 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

7 Cf. le sonnet xiv. — Voir aussi l'article de Duvergier de Ilauranne (Jugements et témoignages, p. n3) et la lettre de Béranger ip. 120).

« par le style » que tous ou presque tous nos auteurs « valent le mieux l », et, par là, lui a redonné le sens de la tradition nationale. Ainsi donc, Sainte-Beuve alors est sincèrement, ardemment romantique, mais, quoi qu'il en ait dit plus tard, non aveuglément. Il n'a pas mis « son jugement dans sa poche 2 ». Il a essayé de le faire, de fermer les yeux aux défauts, aux excès, aux ridicules environnants. En vain; sa nature même, son bon sens inné y répugnaient trop. Je ne dirai pas qu'il a conservé une indépendance absolue; mais il s'est réservé quand même un petit coin de jugement libre, — et dans ce milieu-là, c'est déjà beaucoup.

Avec les idées religieuses, politiques, littéraires surtout de Sainte- Beuve, sa méthode critique devait naturellement changer. D'ailleurs,, c'est le moment où elle prend un développement qu'elle n'avait jamaiseu jusqu'alors. Dans une revue comme la Revue de Paris, l'auteur a plus de place devant lui et peut plus amplement que dans un journal développer ses idées, justifier ses appréciations. Il écrit aussi pour un public, moins étendu peut-être, mais plus choisi, plus réfléchi et, si l'on peut dire, plus durable, puisque la revue a plus de chance d'être conservée. Enfin, il a lui-même le sentiment de faire œuvre plus sérieuse et plus haute et, d'instinct, il se surveille davantage, il est plus appliqué et plus méthodique. C'est donc dans les articles de la Revue de- Paris, articles que Sainte-Beuve lui-même a recueillis les premiers ;{, que nous chercherons cette méthode. Le reste, articles de journaux,, annonces, polémiques, etc., sont choses d'un jour et négligeables.

De tout ce qui précède, il résulte avec évidence que désormaisla critique de Sainte-Beuve va se proposer de démontrer quelque chose. Toute foi sincère et ardente a son prosélytisme et désire conquérir des fidèles. Romantique maintenant, il se mettra donc, avec un enthousiasme de néophyte, à démontrer l'excellence de la doctrine romantique. En ce sens, pour un temps au moins, sa critique est systématique. Lui-même d'ailleurs l'a un jour publiquement reconnu : « On n'aura,

1 P. Lit t., I, 65.

7 Cahiers, 40.

s Kn tant qu'articles. Le Tableau, dès le début, était un livre, et ce qui a paru» dans le Globe en était des chapitres détachés.

dit-il dans la préface du Ier volume des Critiques et Portraits littéraires, on n'aura pas de peine à saisir, dans les huit premiers articles qui ont tous été écrits avant i83o, et qui forment comme une première série, une intention littéraire plus systématique, une investigation théorique sur divers points de l'art beaucoup plus marquée que dans les suivants , ».

Mais, systématique dans son intention, dans son principe, sa critique ne l'est pas nécessairement dans sa méthode. Lui-même encore le remarque expressément à plusieurs reprises : « Nous ne nous sommes nullement imposé la loi... de mettre en avant à toute force des idées soi-disant nouvelles, de contrarier sans relâche les opinions reçues, de réformer, de casser les jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des réputations et d'en démolir... Nous avons quelques principes dart et de critique littéraire que nous essayons d'appliquer, sans violence toute/ois et à lamiable^ aux auteurs illustres des deux siècles précédents. D'ailleurs, ïimpression qu'une dernière et plus fraîche lecture a laissée en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naïve que possible, voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre causerie -. » Et ailleurs : « Nous ne chercherons point à instruire un procès régulier et à prononcer des conclusions définitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec nos lecteurs :{. » Une critique de romantique assurément, mais tout impressionniste et toute en libre causerie, à l'en croire, telle serait donc la sienne.

Sans doute, Sainte-Beuve a ses raisons pour exagérer peut-être et cet impressionisme et l'impartialité de ces causeries. Il veut endormir les défiances de ses lecteurs et prendre ainsi plus d'autorité sur eux. Il veut répondre aux censures de « certaines gens peu charitables ou mal instruits 4 », qui crient au parti-pris. Pourtant, en ce qui regarde sa méthode, il dit vrai ; et, pour agir ainsi, il ne lui faut d'ailleurs qu'être logique avec lui-même.

En effet, une critique systématique dans sa méthode est, ou bien dogmatique à la mode classique, comme celle de La Harpe, ou bien scientifique à la mode nouvelle, comme celle de Taine. Or la critique dogmatique formule les lois de la beauté et les règles du

1 i832. — Non recueilli.

2 P. Litt., I, 5i <La Fontaine).

3 Ib., 5 ( Boileau i.

* Ib., 5i.

genre, puis étudie l'œuvre pour voir si cette œuvre suit ces lois, se conforme à ces règles; selon le résultat de son enquête, elle prononce que l'œuvre est belle ou non, qu'elle doit être ou non lue et imitée. Mais l'auteur, mais l'homme, elle l'ignore totalement et le néglige. Comme elle n'a pas besoin de connaître dans le détail la biographie d'Homère, pour juger et pour admirer VIliade, elle estime qu'elle n'a pas besoin davantage de connaître la biographie de Racine, pour juger et admirer Athalie : elle reste en deçà de l'homme. La critique scientifique, au contraire, va au delà de l'homme. Car elle étudie bien le « moi » de l'auteur et dans son œuvre et dans sa vie ; mais elle ne s'arrête pas là. Dans le moi, elle cherche à connaître, non le moi lui-même, qui est un total, une résultante, et non plus une chose en soi, mais les causes, les lois générales dont ce moi résulte. Comme Taine cherche dans son Tite-Live à établir le rôle que joue la facultémaîtresse par rapport aux autres facultés, il cherche dans sa Littérature anglaise à établir la façon dont coopèrent ensemble la race, le milieu, le moment : l'étude de l'auteur n'est plus qu'un moyen. Or l'essence même du romantisme, c'est de mettre le moi au premier plan, d'en faire, en quelque sorte, et le principe suprême et la fin suprême de l'art, de l'histoire, de la critique. Dépassant la critique dogmatique, il est à son tour dépassé par la critique scientifique; et il les exclut Tune comme l'autre.

C'est aussi ce que fait Sainte-Beuve. — D'une part, jamais il n'étudie l'œuvre isolée; il mêle intimement la biographie à la critique proprement dite, l'exposé des événements de la vie de l'auteur, de ses idées sur tous les sujets, de ses sentiments les plus variés, à l'analyse de ses ouvrages, de leurs qualités ou de leurs défauts. Il suffit de lire, au hasard, n'importe quel article de cette époque, pour que cela saute aux yeux. De cette façon de faire, on peut rapprocher une espèce de profession de foi qu'il a formulée un jour : « Je tiens très peu aux opinions littéraires, et les opinions littéraires occupent peu de place dans ma vie et dans mes réflexions. Ce qui m'occupe sérieusement, c'est la vie ellemême... ï. » Et je sais bien qu'il en faut rabattre de ces déclarations, faites pour édifier l'ami Barbe: je sais bien que Sainte-Beuve ne juge pas, pour son compte, la littérature chose si secondaire. Mais ce qui est vrai, c'est que, pour les autres aussi. 1' « opinion littéraire », ni le mérite littéraire ne lui suffisent point : au delà de l'œuvre et pour la

1 Lettre à Barbe, 3o mai iH3o (.V1" Corr.f 17).

mieux connaître, il veut connaître l'individu. Sans qu'il prenne la peine de réfuter les théories critiques de La Harpe, il en prouve l'insuffisance, en y ajoutant ce qui leur manque : « Les biographes, dit-il, s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que l'histoire d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond du poète K » Lui, il « pousse jusqu'à l'homme ».

D'autre part, il ne se propose point, en étudiant l'homme, de découvrir autre chose que l'homme même : les éléments qui l'auraient formé, les lois selon lesquelles ils l'auraient formé. Car il ne peut point se le proposer, du moment qu'il n'admet plus le déterminisme d'autrefois. La critique n'est donc pas pour lui scientifique, dans la force du terme; et il s'est expliqué là-dessus avec une très grande netteté. Dès son premier article, il a fait allusion à la « haute et philosophique méthode » qui « s'est introduite dans toutes les branches de l'histoire », — ce que nous appellerions, nous, depuis Taine, la méthode du « milieu » et du « moment ». Il en reconnaît la beauté logique et qui satisfait l'intelligence; il la voit avec intérêt « ressusciter les hommes d'État, les conquérants, les théologiens, les philosophes ». Mais, ajoute-t-il, « quand elle s'applique aux poètes et aux artistes..., les exceptions deviennent plus fréquentes et il est besoin d'y prendre garde... Dans l'art, il n'y a que l'excellent qui compte et notez que l'excellent ici peut toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et légitimes raisonnements sur les races ou les époques prosaïques; mais il plaira à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie ou qu'un autre jour André Chénier naisse et meure au XVlIImc siècle... Ici, l'initiative humaine est en première ligne et moins sujette aux causes générales2 ». Si longtemps à l'avance, c'est la réfutation des théories de Taine.

Que veut donc alors Sainte-Beuve et que se propose-t-il de faire? Il veut arriver à connaître, non seulement l'œuvre écrite, non seulement ce que cette œuvre nous révèle de l'homme, mais l'homme tout entier, tel qu'il se manifeste par tous ses actes, même par ceux qui ont le moins de caractère littéraire. Ce qui l'intéresse, c'est ce moi, original puisqu'il est unique, vrai puisqu'il est réel ; c'est de recréer ou de permettre à l'imagination du lecteur de recréer cette âme disparue.

» P. LitL, ], 3o.

a lb., 6.

Il espère bien que par ce moyen on jugera mieux de l'œuvre; car on en sera remonté à la source même, on aura circonscrit en quelque sorte dans l'indétermination du passé cet être qui y a vécu, on en aura fait pour nous comme un contemporain : « C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend à le mieux connaître ; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas alors, durant près de trente ans, livré à lui-même, faible de corps, mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger avec plus de vérité et de certitude ses productions antérieures et assigner la limite de se* facultés ï. » Voilà pourquoi il ne faut pas négliger d'étudier la vie des écrivains : la critique a pour but de donner un portrait vivant de l'homme, afin de comprendre et juger l'œuvre où cet homme, même malgré lui, s'est révélé.

Mais la tâche est difficile, de redonner la vie à ce qui n'est plus, de pénétrer jusque dans l'intimité d'un homme qu'un siècle ou deux, ou plus, séparent de notre temps. Combien il est déjà malaisé d'apprécier avec quelque sûreté ceux qui vivent avec nous ! Et pourtant nous ne nous contentons point de lire leurs ouvrages, où ils peuvent s'être déguisés aussi bien que s'être peints ; nous ne nous contentonspas d'examiner les actes graves de leur vie, où ils peuvent s'être donné une attitude, s'être conformés à un rôle. Nous les voyons aussi là où ils ne se surveillent point; nous avons, pour nous en faire une idée juste, et leurs actes et la façon dont ces actes sont accomplis, et leurs, paroles et le ton dont ces paroles sont dites, et leurs regards, et leur physionomie, et toutes ces choses indéfinissables, passagères, impossibles à fixer pour la moindre durée, sur lesquelles, en fait, dans la vie, nous fondons nos jugements, nos sympathies et nos aversions- Comment suppléer à cette lacune, sinon en rassemblant avec le soin: le plus minutieux tous les renseignements que nous pouvons recueillir?* Il nous sera peut-être donné d'y découvrir un trait significatif, une action, un mot, qui nous donne la clef de tout un tempérament ou de tout un caractère :

En fait de critique littéraire, il n'est point, ce me semble, de lecture plus, récréante, plus délectable et, à la fois, plus féconde en renseignements de toute espèce que les biographies bien faites des grands hommes..., de larges> copieuses et parfois même diffuses histoires de l'homme et de ses œuvres : entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses aspects divers ; le faire

' P. Litt., 1, iH.

vivre, se mouvoir et parler comme il a dû faire; le suivre en son intérieur et •dans ses mœurs domestiques aussi avant que Ton peut; le rattacher par tous les côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour dont des grands hommes ne dépendent pas moins que nous autres '.

•Or il est une période de la vie à laquelle doit plus particulièrement s'attacher cette biographie minutieuse : ce sont les débuts. En effet, vouloir étudier un caractère ou un esprit lorsqu'il est complètement formé, c'est à plaisir compliquer la difficulté. Les divers éléments qui ont coopéré à le constituer sont alors par trop fondus et confondus; les conséquences lointaines des premières et décisives influences sont •devenues trop ténues et trop enchevêtrées. Comment, en examinant un tronc d'arbre, deviner la divergence des racines, et la profondeur où chacune d'elles s'enfonce, et les aliments divers qu'elles vont puiser ■aux différents étages du sous-sol ? Ici encore, il en est comme dans la vie. L'homme fait se présente comme un bloc; on voit ce qu'il est, •on ne voit guère comment il l'est devenu ni ce qu'il aurait pu devenir. Au contraire, l'enfant se révèle avec plus d'ingénuité dans sa complexité primitive; on suit chez lui la lutte des diverses tendances; et, quand l'une d'elles l'emporte enfin, on sait du moins ce qu'elle doit aux autres, soit qu'elle leur ait fait des emprunts, soit qu'à lutter contre elles elle se soit atténuée ou par réaction ait acquis plus de force. Ainsi, le critique étudiera de préférence les «c premières années » qui sont « les plus décisives » : « Le point essentiel dans une vie de grand écrivain, de grand poète, est celui-ci : saisir, embrasser et analyser tout l'homme, au moment où, par un concours plus ou moins lent ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont accordés de telle sorte qu'il ait enfanté son premier chef-d'œuvre. Si vous comprenez le poète à ce moment critique..., alors on peut dire de vous que vous possédez à fond et que vous savez votre poète 2. »

Seulement, pour connaître vraiment et pour comprendre cette formation, il faut sortir un peu de l'homme même qu'on étudie, il faut •connaître les « entours », savoir quelles influences ont agi sur lui, avec quelle force, et pour le pousser dans quelle direction. Par ce biais, Sainte-Beuve réintroduit ainsi dans la critique la « haute et philosophique méthode» que nous l'avons vu repousser; mais il l'y introduit atténuée et comme dépouillée de ce qu'elle a d'excessif. En effet, il ne

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