P. LUI., I
» ib., 3i.
cherche pas dans les influences extérieures une explication complète de l'homme, ni de son œuvre, mais seulement une explication partielle. Il a soin de laisser sa place — la première — à l'individu et à son originalité foncière, prédominante, inexplicable : « L'état général de la littérature au moment où un auteur y débute [C'est ce que nous appellerions le « moment » , l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur [C'est ce que nous appellerions le « milieu »], et le génie propre que lui a départi la nature [C'est bien 1 élément-individu], voilà trois influences qu'il importe de démêler dans son premier chefd'œuvre, pour faire à chacune sa part, et déterminer nettement ce qui revient de droit au pur génie 1. » Ainsi, il y bien une poussée du dehors sur le dedans et, sans aucun doute, elle a dû exercer une action ; mais, cette action n'est point la seule, car il y a eu une réaction intérieure et celle-là reste imprécise, impossible à mesurer scientifiquement. Lors donc que Sainte-Beuve s'attache à démêler ce que le milieu et le moment ont produit, jamais il ne nous les présente comme ayant créé, constitué quelque chose, mais seulement comme ayant modifié ou la direction ou la vigueur d'une activité, qui existe sans eux et se déploie de son propre mouvement, quitte à dévier sous leur pression. A l'avance encore, il dégage ce qui reste vrai des théories trop absolues de Taine.
Par conséquent, l'histoire — qui permet de reconstituer ce milieu et ce moment — a dans la critique une grande place : importante, mais non exclusive. Il faut que le critique ait le sens de la différence des époques; il faut qu'il ait la notion assez nette des caractères que chacune d'elles présente ; et il faut aussi qu'il sache, en quelques traits rapides et précis, dessiner, si l'on peut dire ainsi, ce paysage historique sur lequel se sont ouverts les yeux de son auteur. Quant à déduire par un raisonnement très serré ce que cet auteur doit à ce spectacle, Sainte-Beuve s'y refuse. C'est à nous, comme dans la vie, à savoir discerner ces influences, et leur nature, et leur degré. 11 procède toujours ainsi : qu il parle de Corneille ou de Racine, de La Fontaine ou de Boileau, de Molière ou de Mmc de Sévigné, il commence par donner comme le fonds de son tableau, et, dans cet horizon ouvert, il place en pied son personnage. On le voit, s'il fait grand cas de l'histoire, s'il n'oublie jamais de la faire connaître, il ne l'emploie pas du moins
« P. UtL. I. 33.
comme Taine plus tard : il est historien pur et non philosophe; il y met de l'esprit de finesse et non de l'esprit de géométrie.
L'œuvre du critique s'arrêtera-t-elle là? Elle le pourrait sans doute, puisqu'elle a désormais atteint l'individu, et que, au delà de cet individu, il n'y a point de loi générale, de cause certaine à découvrir. Mais, si différents que soient entre eux les hommes, ils peuvent néanmoins se répartir en un certain nombre de groupes, qui présentent certains caractères communs : ils peuvent se classer. Et il n'est point inutile de les classer ainsi. C'est un moyen commode de faciliter les comparaisons avec ceux qui leur ressemblent le plus et de découvrir les dissemblances qu'il y a entre eux; c'est le seul moyen de les définir avec quelque exactitude par la notion du genre et de la différence spécifique. Sainte-Beuve ne s'est point proposé cette tâche avec une grande netteté : il était encore trop individualiste. Il semble que s'il l'a fait, c'est inconsciemment en quelque sorte, et entraîné par une logique non sentie. Il l'a fait pourtant. Qu'est en effet tout ce développement sur la génération des écrivains-Louis XIII opposés aux écrivains-Louis XIV *, sinon une classification, fondée, il est vrai, sur des caractères un peu superficiels et extérieurs ? Mais surtout qu'est cette distinction des « poètes primitifs, fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils de leurs œuvres », d'avec « les génies studieux, polis, dociles, essentiellement éducables et perfectibles des époques moyennes 2 », sinon une classification plus sérieuse et plus achevée ? Sainte-Beuve y est arrivé à la formule « deux familles glorieuses », première ébauche, semble-t-il, expression imparfaite de la théorie des « familles d'esprits » à laquelle il aboutira plus tard.
Enfin — naturellement — malgré l'affectation d'indépendance et d'impartialité de Sainte-Beuve, il y a des jugements. Il ne peut pas ne pas y en avoir. Le critique est encore à trouver, qui serait l'impassible miroir des œuvres et des hommes et ne laisserait point percer une appréciation fondée sur une doctrine immuable, ou sur des doctrines passagères, ou sur de simples tendances d'un moment. A plus forte raison Sainte-Beuve en émet-il, lui qui a une foi, la foi romantique. Tout d'abord, de la vie de l'écrivain, de l'individualité que nous a révélée sa biographie, on peut déduire un premier jugement sur l'œuvre elle-même; et il n'y manque pas". Mais surtout, en
1 P. Femmes, 3-5.
2 P. Utt., I, 69-72.
3 II le fait même quelquefois d'une façon qui surprend un peu. N'est-elle pas
termes plus ou moins exprès, Sainte-Beuve reconnaît à l'œuvre qu'il étudie le mérite, le rang que lui vaut sa plus ou moins grande conformité aux principes du romantisme : une œuvre sera belle si elle exprime fortement et exactement le moi de l'auteur; elle sera inférieure, médiocre, si ce moi en est absent ou s'il y est trop dissimulé. C'est d'après ce critérium que Boileau est rabaissé; que l'œuvre dramatique de Racine est jugée bien inférieure à ce qu'elle aurait pu être, si le poète y avait osé donner libre cours à ses sentiments et à son lyrisme; que les poèmes de La Fontaine ou les lettres de Mmc de Sévigné sont si fort estimés. Tous ces jugements ne sont point mis en forme ni dogmatiquement déduits; ils n'en sont pas moins donnés et n'en découlent pas moins de la conception romantique de l'homme, de l'art, de la poésie. Avec sa méthode non dogmatique, la critique de Sainte- Beuve alors n'en est pas moins dogmatique en son fond, en son inspiration cachée.
Si tout cela est exact, on voit quels en ressortent les deux caractères distinctifs de la critique de Sainte-Beuve dans sa période romantique. — Par opposition à la critique antérieure, c'est une œuvre non d'esthétique pure, mais avant tout d'histoire. Essentiellement biographique, elle a pour but de ressusciter, dans la complexité ou même dans le désordre de la vie véritable, l'homme tout entier et non pas seulement ce que révèle de lui sa production littéraire; elle l'encadre dans son époque qu'il aide à comprendre, mais qui, bien plus encore, aide à le comprendre. Il ne s'agit pas d'apprécier une œuvre par rapport à une loi abstraite, extérieure, morte pour ainsi parler ; mais il s'agit de l'apprécier comme réelle, intime, vivante expression d'un moi individuel, d'un homme vrai, situé dans son milieu et dans son temps, retrouvé ou recréé par l'enquête historique. D'autre part, en opposition h la critique ultérieure, elle est œuvre non de science, mais d'art. La science proprement dite, alors même que la méthode en est parfois employée, est exclue, puisque le critique ne traite que des individus. L'art est nécessaire, puisque le critique veut représenter ces individus vivant, agissant, sentant, comme dans la vie réelle. Par définition donc, ce doit être une critique toute de portraits, la critique
bizarre, cette phrase où il paraît attribuer le talent d'observation que révèlent les écrits de Boileau au séjour de son enfance dans un grenier : * 11 perdit sa mère en bas-dge; la famille était nombreuse et le père très occupé; le jeune enfant se trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa santé en soulVrit: son talent d'observation dut y gagner ? * \P. Litt., I. 7.1
-que peut concevoir un artiste, un poète;* un créateur d'âme, et non point un auteur qui se vouerait de parti pris à la simple étude des créations d 'autrui.
En effet, Sainte-Beuve rejoint sa critique à sa poésie par d'insensibles transitions. Quelques-uns de ses poèmes sont des morceaux de critique l ; la plupart de ses articles de critique sont d'un poète qui « invente et crée perpétuellement 2 », d'un poète lyrique qui se révèle lui-même. Ainsi, sa personnalité reparaît à demi dans un genre jusqu'alors impersonnel, et sa critique se teint de son moi. Cette veine de « sensibilité religieuse » qu'il confesse, cet accent lyrique que nous avons remarqué, ses théories sur l'invention, sur les sources d'inspiration poétique, surtout peut-être sa double théorie sur les deux familles de génies, et l'impossibilité où sont les « esprits médiocres » comme le sien| de comprendre pleinement les génies à pic 8, sur les « âmes hautement et admirablement poétiques qui, par une loi singulière de leur nature, sont exclusivement vouées à un mode de chant », au lyrisme en général, et « dans le lyrisme à la rêverie », tandis que les « âmes poétiques plus complètes » sont également aptes à l'épopée, au drame, à l'ode 4 : autant d'aveux personnels, autant de confidences intimes qu'il glisse dans sa critique.
Si la méthode de Sainte-Beuve s'est ainsi élargie, enrichie, « personnalisée », en revanche, son procédé n'a guère changé. Comme jadis, il aime commencer par un développement général : théorie de la méthode critique dans les articles sur Boileau, sur Corneille ; exposé des intentions de l'article et du but qui y est poursuivi, dans les articles sur Régnier et Chénier, sur Le Brun; tableau du milieu, du moment où doit être placé l'auteur, dans les articles sur La Fontaine, sur Mmc de Sévigné : thèse des différentes familles d'esprits dans l'article sur Racine, etc. C'est toujours cette ample et belle avenue à la Française par laquelle il aime introduire dans l'édifice l'esprit de ses lecteurs. Après ce préambule, il entame la biographie de son personnage et il la suit jusqu'au bout dans Tordre chronologique. Çà et là, au fur et à mesure des occasions que lui fournissent ou les événements de la
1 Consolations, xvn, xvm, xxvi. — Le poème xvm surtout (Les Larmes de Racine) n'est que lu mise en œuvre poétique d'une idée critique. 3 P. Lit t., III, 546, pensée xvm.
3 Ib., I, 69-70, avec la note ultérieure de la pa#e 7 et l'aveu plus précis encore -de P. Cont., I, 464.
4 Prospectus \Sainte-Beupe inconnu, 166).
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vie ou l'apparition des œuvres, il s'échappe en des digressions inégales, dans lesquelles il soulève et résout les diverses questions que Ton peut se poser à propos de son auteur. En général, sans suivre partout le môme ordre, ni sans s'astreindre à les passer toutes en revue, il examine successivement les idées que l'écrivain s'est faites de Dieu, de l'art, de l'amour, de la nature, les principaux sentiments qu'il a exprimés, et ses mérites ou ses défauts. Quand tout a été de la sorte passé en revue, il conclut, ou plutôt il termine, sans conclure. D'ordinaire, la tin de son article est consacrée à la dernière partie de la vie de l'auteur, et il s'achève avec sa mort. Cela, me scmble-t-il, est significatif. C'est bien le procédé d'un homme pour qui l'histoire, la biographie, l'individu sont tout, et qui ne prétend partir ni de l'œuvre pour s'élever à des théories artistiques, ni de l'homme et de l'œuvre pour se livrer à des constructions philosophiques.
C'est aussi le procédé de l'homme qui n'a point l'allure dogmatique et prétend insinuer plutôt qu'imposer ses jugements. Ces jugements sont diffus dans tout l'article, et, plus particulièrement, dans les différentes digressions. Encore (lorsqu'il s'agit du moins de juger les contemporains et de les juger un peu sévèrement), les critiques sont-elles voilées et entourées de toutes les précautions capables de les dissimuler : elles ont presque l'air de compliments. « Nous avons insisté sur ce poème, parce que l'éclat et la multiplicité des détails auraient pu dérober au lecteur L'harmonie de la composition : nous l'avons analysé et souvent traduit en prose, parce que le verbe de la poésie est si brillant chez M. de Lamartine que l'œil est parfois tenté de s'y arrêter, comme l'oreille à l'enchantement de sa mélodie, sans trop s'inquiéter de pénétrer au delà 1 ». 11 est impossible de dire sous des formes plus élogieuses que Lamartine compose mal et que la pensée chez lui n'est pas toujours très nette. Ou bien, et déjà, c'est le procédé oblique dont Sainte- Beuve fera plus tard si volontiers usage : les prétendues citations d'un anonyme, son très proche parent et avec qui il a l'air de ne se solidariser qu'à moitié 2. En un mot, comme il l'a écrit un jour : unissant la « critique intestine » à la « louange extérieure ». il s'efforçait « sous une forme indirecte d'éclairer et de rectifier la marche, d'y apporter les enseignements critiques, et, dans la manière dont il présentait ses amis poètes au public, de leur insinuer le vrai sens où ils devaient se
« Pr. Lundis, I, ^27.
- P. Litt., 1, iôu, note, et ihl<.
prendre eux-mêmes, se diriger, pour assurer à leurs talents le plein succès * ».
Et cet art en même temps que ce souci d'insinuer la critique révèle encore un trait que je n'ai peut-être pas assez mis en lumière : l'incomparable souplesse unie à l'incomparable justesse de son intelligence et de son esprit. Il saisit tout. Il comprend tout. Il pénètre même ce qu'il ne peut cependant pas embrasser d'un regard supérieur, ces « génies à pic » qui le dépassent. Il devine et sait rendre les nuances les plus délicates et les plus fines. A lire en détail chacun de ses articles, on reste plein d'admiration pour la perspicacité rare, pour la maturité d'esprit, pour la perfection du goût, de ce jeune homme de vingt-six ans.
1 Cahiers, 41.