Y. Lundis. IV
l'importance de l'idée d'autorité, de l'idée d'organisation et de hiérarchie, de l'idée de solidarité sociales. Au contraire, le système du Producteur offrait une satisfaction aux plus nobles aspirations de cette époque généreuse, enflammée jusqu'à la déclamation. Et la morale humanitaire de Saint-Simon, plus encore que sa vague politique, attira des disciples à sa doctrine.
Enfin, par une autre conséquence, — qui ne laissait pas aussi de paraître un peu contradictoire, — Saint-Simon avait voulu fonder une religion nouvelle. « Le bonheur du plus grand nombre ». il le sentait bien, n'était qu'une application matérialisée des principes de la charité évangélique; et, ce qui dans la nouvelle doctrine était le meilleur, c'est ce qu'elle avait conservé de cette charité : elle ne répondait plus seulement aux exigences de l'intelligence, mais aussi aux besoins du cœur humain. Ainsi ses idées s'élargirent; le « pouvoir spirituel », qu'il avait toujours placé à côté ou au-dessus du « pouvoir temporel », tendit à devenir une Église, comme sa doctrine tendait à devenir une religion : le Nouveau Christianisme. Dans cette religion, le culte et le dogme restent chose accessoire, tandis que la morale devient la partie essentielle. La morale religieuse est la même et elle a la même formule que la morale purement humanitaire. Seulement ici, la formule n'apparaît plus comme la conclusion logique d'une déduction ; elle exprime la volonté de Dieu qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres » : elle revêt par là-même un caractère sentimental, qui la rend plus efficace pour l'être de sentiment qu'est l'homme l. L'instinct de religion ou de religiosité qui anime ici Saint-Simon ne lui est point propre. C'était celui de l'époque entière; et des influences très différentes de la sienne, celle de Ballanche par exemple, « inspiraient un souffle religieux » au matérialisme dont lui et les siens étaient en réalité partis -. Malgré le rétablissement de l'ancien édifice religieux, les crises de la Révolution avaient laissé bien des âmes inquiètes et inapaisées : elles étaient tourmentées par le mal du siècle, le doute des René, la mélancolie des Oberman et des Werther. Et à côté de ceux qui cherchaient un refuge dans la foi traditionnelle, nombreux étaient ceux qui tentaient confusément des voies non encore frayées. Ainsi firent les disciples de Saint-
1 Wf.ili., Saint-Simon, 1X0, sqq. ; Kidao. Positivisme et catholicisme et La portée actuelle île la doctrine de Saint-Simon \ Quinzaine, 16 novembre hjoi et i" juin 1902) ; (jFonr.Fs Govu. Les Saint-Simoniens 1. Autour du catholicisme social, 1" série, p. i;3, sqq.i.
- P. (Unit., II, 43.
Simon. Eugène Rodrigues, Enfantin, Bazard fondèrent la religion Saint- Simonienne : le 3 1 décembre 1829 — juste à la veille de la Révolution, — on élut le pontife suprême en la personne d'Enfantin, et l'apostolat des masses s'organisa *, comme si les Saint-Simoniens avaient prévu l'imminente crise politique et morale dont ils allaient profiter. C'est par là encore que le Saint-Simonisme devait plaire à Sainte-Beuve. Cette doctrine qui « donnait à plus d'un qui en manquait l'idée d'une religion et le respect de cette forme sociale, la plus haute de toutes », cette doctrine qui apportait « la démonstration de l'importance de la chose religieuse - » devait le satisfaire, lui qui avait alors besoin d'une religion.
Car il avait besoin d'une religion. A la fin de ses Consolations, son livre de poésie le plus catholique assurément, il avait laissé voir une des raisons pour lesquelles il ne pouvait décidément se rallier au catholicisme alors dominateur : la raison politique.
Prêtres qui l'entourez (Charles X),
et par d'obscures trames Knchainez sa vieillesse à vos voeux d'ici-bas, N'avez-vous point assez du service des âmes *?
demandait-il quelque temps après l'avènement du ministère Polignac ; et la chute de la Restauration n'avait fait que le confirmer dans cette défiance du clergé. Les aspirations républicaines subitement ranimées avaient réveillé, en lui comme chez la plupart, l'hostilité latente contre le catholicisme. Au premier moment, la Révolution de Juillet avait paru à tous dirigée contre l'autel aussi bien que contre le trône ; les missions, la « Congrégation » et les Jésuites n'étaient pas moins amèrement reprochés au régime tombé que les Ordonnances; et la foule avait cru couronner les Trois Glorieuses en pillant l'archevêché. Le catholicisme payait lourdement l'appui qu'il avait demandé et prêté à la légitimité. D'autre part, sous l'influence de Chateaubriand, et dans le groupe romantique où avait vécu Sainte-Beuve en ces dernières années, le catholicisme apparaissait alors comme une doctrine quasiaristocratique et individualiste. Cette religion-là ne pouvait guère s'accorder avec les tendances régnantes, démocratiques et sociales ; et Sainte-
1 Weill, l'École Saint-Simonienne, i3.
s .V. Lundis, IV, 146.
:i Consolations, $5 (décembre 1829).
Beuve n'avait point su découvrir une autre façon de le comprendre : il y fallait Lamennais. Voilà pourquoi sa main levée pour frapper à la porte du sanctuaire retomba sans qu'il y eût touché. Il chercha ailleurs, et il crut qu'ailleurs il trouverait :
Le siècle est, dites-vous, impie:
répondait-il encore aux prêtres qu'il apostrophait tout à l'heure,
— il ne Test pas !
Il est malade, hélas! il soupire, il espère: Il sort de servitude, implorant d'autres cieux : Vers les lieux inconnus que lui marqua son Père, 11 avance à pas lents et comme un fils pieux;
Il garde du passé la mémoire fidèle Et remporte au désert; — dès qu'on lui montrera l'n temple où poser l'arche, une enceinte nouvelle, Tombant la face en terre, il se prosternera.
Où serait le « temple où poser l'arche » ?
Il semble que d'abord, d'un bond pour ainsi dire, Sainte-Beuve en soit revenu au XVIIImc siècle et à Diderot. L'œuvre analytique et destructive de la philosophie du XVIIImc siècle avait en effet quelques analogies avec les tendances combatives du parti du Mouvement. Mais à peu près seul, Diderot, « le génie le plus synthétique de son -siècle », exprimait avec une chaleur vraie, avec une impiété aux allures religieuses, ses aspirations indécises à un nouveau « système complet, réfléchi » : et la sympathie qu'obtenait auprès de Sainte-Beuve « la plus allemande de toutes nos têtes » se traduit visiblement dans les deux articles de septembre i83o l.
Pourtant, l'œuvre de Diderot était trop éparse, trop contradictoire, trop inachevée pour le satisfaire ; le sensualisme de l'auteur du Voyage de Bougainville, dans son débraillé cynique, ne se voilait pas assez •de pieuses apparences. Plus près de lui, il trouva mieux. Le Saint- Simonisme, « ce sanctuaire mystique, le Sacré-Cœur en vérité de la jeunesse républicaine et prolétaire », s'accommodait bien mieux à ses aspirations. Son « côté amoureux, mystique, insinuant », sa « forme attrayante et affadie » étaient comme préparés à souhait pour « ce cœur avide ». cette « imagination tendre - ». Depuis quelque temps
« Pr. Lundis, 1. 373, H74. 3;5.
* lb.. II. 1 7«"i.
d'ailleurs, Sainte-Beuve était poursuivi par les appels de la grâce Saint- Simonienne. Par une rencontre qui dut faciliter l'entente, les bureaux du Globe se trouvaient justement dans la maison habitée par les Saint- Simoniens 1. Quelques-uns d'entre eux, frappés du ton des Consolations et sentant là une disposition d'âme voisine de la leur, lui adressaient de chaleureuses épîtres, des appels pressants de se convertir à la religion de l'avenir. Lui, d'abord, il avait répondu : « Pourquoi irais-je à vous? Vous êtes encore en marche, vous n'êtes pas plus fixés que je ne le suis 2 ». Mais cette résistance ne dura guère; bientôt dans son « illusion d'un essor plus vaste et d'un rajeunissement moral 8 », il se jeta avec enthousiasme au milieu d'eux, il communia en Dieu <c se révélant par l'humanité 4 ».
En tournant le dos à la voie qu'il avait jusqu'alors suivie, Sainte- Beuve, au retour, rencontra sur sa route le spiritualisme cousinien, comme il l'avait rencontré à l'aller; mais, cette fois, il s'y heurta au lieu de s'en aider. Il lui était impossible de sympathiser avec ce groupe ni même avec ceux qui de près ou de loin l'avaient favorisé. La sourde querelle qui, depuis deux ou trois ans, couvait entre Dubois et lui venait d'éclater et d'aboutir au fameux duel \ Quant aux éclectiques purs, il avait déjà pour leur « générosité », leur « parfait désintéressement moral habituel, leur parfaite grandeur d'âme sous l'œil de Dieu », l'ironique mépris qu'il a plus tard si vivement exprimé 6. Où est le temps que Sainte-Beuve écoutait avec une religieuse émotion les cours privés de Jouffroy et en savourait les leçons? Maintenant, il combat ouvertement, dans le Globe les théories que le même Jouffroy exprime au nom de « l'éclectisme, silencieux depuis longtemps ». Les trois articles de réfutation, qu'à l'exemple de Leroux il leur a consacrés, à la fin de i83o et au début de i83i, sont une véritable apologie de la Nouvelle religion. Et d'abord, il proclame l'insuffisance de la philosophie. C'est un fait historique : il n'y a point de société aristotélique, platonicienne, épicurienne, cartésienne, newtonienne, leibnitzienne, etc. ; car la philosophie est impuissante à « faire croire » l'humanité et à « lui donner foi en ses destinées 7 ». Comment en effet pourrait-elle aboutir à la vérité.
1 Ma biographie, 40-41.
2 Poésies, II, 121. — Cf. Olivier, i i.
3 Pr. Lundis, II, 1 77.
4 lb., III, 41 3.
5 Cf. Trolbat, Vie de Sainte-Beuve, Tableau, I, xxu. « V. Lundis, VIII, 37.
7 Pr. Lundis, II, 9.
quand on la voit partir d'une double erreur initiale ? Qu'est-ce que cet homme qu'elle étudie isolément, détaché du tout, comme s'il n'était pas « une molécule vivante, incessamment excitée et modifiée par l'organisme social dont elle fait partie intégrante , » ? Q)u est-ce que ce « moi ». non seulement distinct de la matière, mais opposé et comme hostile à la matière; abstraite entité à qui seule la philosophie veut reconnaître la conscience, parce que seule elle a la conscience réfléchie ; force uniquement pensante qu'une analyse arbitraire extrait de l'être total, chez lequel elle est pourtant inséparable de l'activité physique, de la sensation et de la sensibilité 2 ? La réalité n'est pas ainsi. Dans la réalité, la matière et l'esprit sont un être unique, l'àme et le corps sont inséparables en une vie unique. « insécable, qui dans sa réalité physiologique embrasse en nous depuis le mouvement le plus obscur jusqu'à la volonté la mieux déclarée :i ». Dans la réalité, l'homme n'est pas isolé : il vit dans l'humanité, qui est « autre chose qu'une collection et qu'une succession d'individus », qui « existe et vit par elle-même », qui, comme la nature, <c est une manifestation incessamment perfectible de Dieu 4 ». Dans la réalité, en un mot, il faut, rejetant la méthode intellectualiste et abstraite qui aboutit au divorce de la matière et de l'esprit, reconnaître l'unité foncière de ces deux éléments, arriver enfin à un panthéisme nouveau, non point logique comme celui de Spinoza, mais « sensible au cœur », pour parler comme Pascal.
Kt c'est en cela que consiste la nouvelle religion. Elle est une révélation dégagée des formes enfantines, des phénomènes d'hallucination des révélations antérieures ; elle produit « un nouveau rapport plus parfait entre l'homme et ce qui l'entoure, entre l'homme et Dieu ■*• ». Elle est venue, cette révélation, et il a paru ce révélateur : c'est le Saint- Simonisme et c'est Saint-Simon ,;. Puisque « la solution dont dépend le bonheur de l'humanité est trouvée ». le devoir de tous, c'est de se « dévouer à la répandre 7 ».
Sainte-Beuve en effet s'y dévoue avec une ardeur croissante : il se fait pour le Saint-Simonisme naissant le même panégyriste qu'il s'était
1 /'r. Lundis, II, i«.
* lb., 22.
:* lb., 34, sqq.
» lb., 40.
' lb., 17-
•: lb., 23.
; lb., 1 1.
fait pour le romantisme. A la « morale jadis excellente du catéchisme », il prétend substituer la nouvelle doctrine *. Lié de plus en plus avec Leroux 2, il est l'accoucheur de ses idées pénibles 3 et rédige pour lui la profession de foi Saint-Simonienne du Globe transformé 4. Il célèbre avec piété les saints de la « révélation nouvelle » et exhorte les lecteurs à se « jeter en larmes dans les bras de Saint-Simon 5 ». Jusque dans les articles de littérature pure, il ne peut se tenir de célébrer « l'enfantement merveilleux de ce qui va devenir l'espérance, la foi et l'amour du monde0». Dans une lettre du 5 novembre i83o, Enfantin, le pape, se félicitait du zèle de Sainte-Beuve : « On peut déjà tout à fait compter sur lui 7. » Sainte-Beuve aura beau dire plus tard : « J'ai pu m 'approcher du lard, mais je ne me suis pas pris à la ratière * » ; le fait est qu'il y était, dans la ratière; seulement il en est sorti avant que la trappe ne fût tombée.
A cette période de sa vie, Saine-Beuve avait donc abjuré le libéralisme de la Restauration et ses illusions; il avait, en politique comme en religion, renoncé à l'individualisme 9 : il était fatal que tôt ou tard, ou même avant peu, il se débarrassât aussi de l'individualisme en littérature. Maintenant d'ailleurs, il avait assez cultivé le romantisme pour le bien connaître ; et, avec sa nature d'esprit, son intelligence si prompte à découvrir l'envers des plus belles choses, connaître à fond une doctrine, c'était se préparer à la quitter. « La Révolution de Juillet, en rompant brusquement le concert poétique, montrait bien ce qu'il ne fallait pas faire... Evidemment, il n'y avait pas à songer, après i83o, à devenir ou à continuer d'être le critique du romantisme poétique 10. » Il y avait là comme une réaction naturelle : « Le romantisme dans la critique a dû en effet amener par contre-coup l'humanitarisme. On n'avait voulu voir dans une œuvre que les conditions de
1 Pr. Lundis, II, 49.
2 Lettre à Rogier, 16 mai 1 83 1 (Repue des Revues).
9 Ma biographie, 3g. — Cf. Pons, 3 3. * Pr. Lundis, III, 344.
6 lb., II, 5o-6o.
0 lb., 62. — Cf. P. Litt., III, 234 : « les conséquences du dogme de la perfectibilité humaine *, etc., et noter « la phraséologie légèrement Saint-Simonienne » de l'article sur jMérimée (P. Cont., II, 197).
T Cité par d'Halssonville, 86.
8 Ma biographie, 44.
u Ar. Lundis, IV, 144. — Cf. sur Hugo, P. Cont., I, 407.
10 P. Cont., III, 33 1.
l'art pur: cela a conduit les contradicteurs à n'y voir que l'idée socialeet le bon motif amplifié jusqu'au grandiose. La Révolution politique de iX3o a donné le signal naturel à ce revirement littéraire l. » Ce qui caractérise bien Sainte-Beuve, et nous révèle à plein la lucidité consciente de ses évolutions, c'est qu'il a lui-même signalé ce changement à l'heure . presque où il s'accomplissait. Dans la première préface des Critiques et Portraits littéraires, après avoir signalé dans les articles écrits avant i83o. 1" « intention littéraire systématique », 1' « investigation théorique marquée sur divers points de l'art ». il ajoutait : * Les suivants, à partir de George Farcy. ont avant tout une signification morale et se rapportent à une littérature plus indifférente ou même légèrement désabusée -. » Ces questions de littérature et d'art pur, de forme, de rythme, de style, qui avaient paru au romantique Sainte-Beuve si importantes, paraissent maintenant bien vaines et bien vides au Saint-Simonien Sainte-Beuve.
Naturellement d'ailleurs, et quoi qu'au fond il en pensât, il ne se sépare pas brutalement : ce n'est pas sa manière. In article de rupture très net. une déclaration de guerre publique comme les Regrets, ne sont pas dans ses habitudes. Et pui>. il craignait un peu le ridicule : il avait été en faveur de l'École un trop haut sonneur de trompette, pour pouvoir rompre brusquement sans >attirer. avec les inimitiés de ceux qu'il abandonnait, les railleries du public :. Enfin, il avait des raisons plus particulières encore pour ne point se fermer la porte de Victor Hugo et rester exclu de cette maison où il désirait revenir. C'est fvur cela qu il * se contraint et se dédouble4 *: qu'il lui faut * biendès précautions * et des * mitaines » pour reconquérir sa liberté, et encore * pas tout entière » : il sou>-entend les chose> plutôt qu'il ne les dit à cause * des engagements d'amitié et de> antécédent?» avec lesquels il ne peut rompre tou: d'un coup ' ~.
C"e>t ainsi qui! proclame bien haut son ad:::ira;:o:: et s n a:^:;ié pour Hugo: qu'il se porte garant de son libéralisme auprès du public * : quTi publie dans 'a Biographie des Contemporains n ~êc:: :■:.:: favo-
.-.;■:; ! •*- -..::*. \ . 5i- ir: ;
rable de sa vie V: qu'il paraît imbu encore de l'idée romantique de l'art et de l'artiste-; qu'au nom de tous enfin, il répond à l'article venimeux de la Camaraderie littéraire et défend le Cénacle, avec lui-même, contre Latouche :l. Mais le ton même de cette défense est un peu froid pour être d'un ami sans réserves : il n'y cache point les inconvénients du Cénacle et de son étroitesse ; il n'y cache point les signes avantcoureurs de dissolution que laissait percer l'apparente intimité de tant de poètes; ce n'est pas la riposte vigoureuse et agressive que Planche fera, — de l'extérieur pourtant 4. Dans son article sur Joseph Delorme, c'est la même note : « Le Cénacle n'était après tout qu'un Salon » et s'il a valu quelque chose, c'est qu'il était déjà presque inconsciemment une « association ». Partout se manifeste une vivacité d'aspirations sociales bien différente du désintéressement trop aristocratique de la moderne Pléiade et de sa conception de l'art 5. Sainte-Beuve veut élargir tout cela, mêler la littérature non seulement au mouvement des autres arts, mais même « au mouvement profond de la société G ». L'article Espoir et Vœu du mouvement littéraire et politique après la Révotion de i83o est un véritable programme sous forme de prophétie. Les formes de l'art et de la littérature, selon Sainte-Beuve, sont liées aux révolutions politiques et sociales; depuis le XVHImc siècle, les circonstances les avaient maintenues à l'écart « du mouvement général de la société »: mais maintenant « peuple et poètes vont marcher ensemble » : <c les destinées presque infinies de la société régénérée, le tourment religieux et obscur qui l'agite, l'émancipation absolue à laquelle elle aspire, tout invite l'art à s'unir étroitement à elle... La mission, l'œuvre de l'art d'aujourd'hui, c'est vraiment l'épopée humaine, etc. 7 ».
Ainsi, l'art a une mission maintenant en dehors de lui-même, il a un rôle « pragmatique, éducateur 8 » ; et le vœu de Sainte-Beuve c'est qu'il l'accomplisse; sa tache, c'est de l'y aider. On comprend alors
1 Publiée sous la direction de Rabbe et de Vieillie de Boisjolin, tome IV. 2m partie, p. 33 i. — Cf. P. Cnnt., 1. 3 84.
'-' Pr. Lundis, I, 419.
3 Les soirées littéraires i/\ Litt., I, 4301. ^^v*- 4 La jalousie littéraire.
5 Pr. Lundis, I, 40.
« P. Cont., Il, 243.
7 Pr. Lundis, I, 394. — Cf. la note p. 394 et à la p. 406 le développement sur la mission de l "élégie, « redevenue solennelle et primitive au milieu de ses propres et personnelles émotions » : Joseph Delorme ne s'oublie pas lui-même.
* Cf. Cïoyaiî, Autour du catholicisme social, I. l'Ecole Saint-Simonienne, p. 192.
que dans toute cette période il ait écrit bien peu d'articles purement littéraires : les discussions politiques et la propagande Saint-Simonienne l'occupaient trop. Ainsi sa nouvelle méthode, plus morale et moins exclusivement littéraire, a peu d'occasions de se manifester. Son portrait de Farcy, en tête des Reliquiœ du héros de Juillet, est peut-être le seul qui puisse se comparer à ses portraits antérieurs. Ses articles du Globe sur la Correspondance de Diderot ne sont guère qu'une ébauche du portrait qu'il va sous peu donner de l'auteur à la Revue de l'aris: sa biographie de Hugo n'est, en quelque sorte, qu'une première épreuve de l'article qu'il va publier dans la Repue des Deux-Mondes: et ces deux articles eux-mêmes des deux Revues, parus presque dans le même mois que Farcy, révèlent déjà une autre inspiration, des tendances moins nettement Saint-Simon iennes. Dans les pages peu nombreuses que Sainte-Beuve a ainsi consacrées à la littérature jusqu'en juin 1 83 1 , c'est à peine si Ton peut relever quelques traits caractéristiques : son amour des détails copieux et abondants, de l'intimité, des choses jolies plus que belles, sa répugnance pour la violence et le cynisme !. Une fois la crise romantique passée, son fonds personnel, modéré, réapparaît de plus en plus, et Ton voit poindre ce goût moyen, auquel il va plus tard se tenir.
Comme dans un lac, pendant l'orage, les eaux profondes et les eaux troubles des torrents se mêlent pour quelques heures aux eaux de la surface, les colorent de leurs teintes, puis tombent ou retombent loin des yeux; les parties romanesques innées en son esprit, les traces des influences romantiques subies s'enfoncent, elles aussi, et disparaissent lentement. Mais, si dès lors il semble pressentir la doctrine littéraire à laquelle il s'arrêtera, il n'a point trouvé encore les doctrines philosophiques auxquelles s'attacher pour toujours : sa barque va errer devant plusieurs ports ouverts, mais qui ne sont point faits pour elle, avant de jeter l'ancre au mouillage définitif.
« Pr. Lundis, I, 3;2, 3;5, 384, HK8.