SAINTE-BEUVE ET LE MENNAISIANISME
I. Rupture lente avec le Saint-Simonisme. — Relations avec Lamennais : accord ■entre les tendances religieuses et démocratiques de Sainte-Beuve et la doctrine mennaisienne ; intimité et influence croissantes; quasi-conversion de Sainte-Beuve, ses scrupules, ses examens de conscience, les espérances qu'il donne, les sujets et le ton de ses articles. — Relations avec Carrel : toute politique, cette influence s'accorde avec celle de Lamennais; campagne de Sainte-Beuve au National contre le régime de Juillet. — Progrès de Panti-individualisme en littérature : rupture de plus en plus marquée avec Hugo et le romantisme.
IL La conception et la méthode critiques. — Adieux à la critique romantique; annonce d'une critique plus désintéressée; au souci de la forme pure a succédé le souci de la « question humaine et religieuse » ; recherche de la véritable doctrine morale; critique non psychologique, mais philosophique dans son intention dernière: difficultés spéciales de cette critique appliquée aux contemporains : délicatesse nécessaire de l'analyse et délicatesse plus nécessaire encore de l'expression, les insinuations et les réticences. La méthode biographique et psychologique : la formation, l'évolution des esprits, des talents et des doctrines. — Le tempérament de Sainte-Beuve révélé dans ses articles : lutte, ou plutôt accord, du souci de la réalité et du goût; ie procédé.
<* Jai traverse ensuite ou plutôt côtoyé le Saint-Simonisme ci, presque aussitôt, le monde de Lamennais, encore très catholique. »
( Portraits Littéraires. III. 545.»
La belle harmonie des premiers temps ne dura guère dans l'école, ou plutôt dans l'Église Saint-Simonienne 1. Dès mai i83o, Enfantin avait affiché des prétentions sacerdotales qui devaient tôt ou tard ame-
1 Weîi.l, l'École Saint-Simonienne, 93. sqq.
ncr une lutte d'influence entre Bazard et lui, placés à la tète de la secte- Ce fut bien pis, quand il risqua ses théories étranges sur le mariage, l'affranchissement de la femme et la prostitution sacrée du couple prêtre. De ce jour, malgré les efforts des deux chefs pour dissimuler leurs dissensions, malgré les concessions réciproques qu'ils se firent, le schisme final devenait inévitable. Sainte-Beuve n'attendit pas qu'Enfantin, resté seul maître par la démission de Bazard (novembre i83i), se fût abandonné aux divagations érotico-mystiques de son imagination et eût organisé ce culte extraordinaire, dont la moinerie de Ménilmontant fut la manifestation bizarre et l'intervention de la police la mort. Peut-être pressentit-il ces excès ridicules et prévit-il que l'on allait se « noyer » dans un mysticisme sans frein l. Peut-être aussi, plein de son amour plus ardent que jamais, éprouva-t-il plus de répugnance que personne pour les haras humains dont Enfantin rêvait. Toujours est-il que, vers la seconde moitié de l'année i83i, il commença à se détacher du Saint-Simonisme et il laissa doucement l'intervalle s'agrandir entre « le Père » et lui.
Désillusionné bien vite, il cherchait ailleurs. « Sa jeune imagination, en ces années i83o-i834, caressa indifféremment bien des systèmes. Il avait le cœur malade, le cœur souffrant, en proie à la passion et, pour se distraire ou s'étourdir, il jouait à tous les jeux de l'esprit. Il s'y portait ardemment, très sincèrement sur l'heure et sans arrièrepensée ni calcul 2. » C'est lui-même qui nous fait cet aveu, et l'aveu est sincère. Au commencement de i83i, sa passion. — satisfaite peut-être, peut-être simplement inquiète et qui se sentait sur le point de cesser d'être innocente. — produisait en lui une espèce de trépidation. Il la chantait en vers (les premiers morceaux datés du Livre et amour sont d'août- septembre 1 83 1) ; il songeait ou peut-être commençait li à en exprimer les agitations et les troubles dans un roman semi-autobiographique (car il se disait qu'il atteignait à cette seconde jeunesse, qui est « le bel âge dans la vie pour écrire des romans 4 »j; et ainsi, l'analysant, la caressant, il l'entretenait et la développait en lui. Mais, en même temps et dans les intervalles troublés eux aussi de ses peines et de ses joies troublées, il interrogeait sa conscience : il cherchait, d'une
1 Pr. Lundis, II. 1)4.
* P. Cont., I. 1 70, note.
3 Lettre h Barbe du 18 décembre iH3i I.V" Corr., 191 : « J'ai à faire un, roman, etc. *.
* P. Cont., I. 4^.
<]uète agitée et inconstante, une doctrine philosophique et morale à laquelle il pût s'attacher comme à un appui et où se reposer comme en un port. Le « sentiment amèrement vrai du néant des choses, un inexprimable adieu à la jeunesse qui s'enfuit ». la contemplation de « ces jours de ruine », de « cette société dissoute », de ces « agitations insensées », augmentaient encore et sa mélancolie, et le besoin d'un asile, et sa hâte fébrile à le chercher i. Cette disposition morale, — qu'il a dépeinte dans Volupté, aux passages (chapitres xi et xn) où Amaurv « pour donner le change à la passion qui le possède se livre à toutes les curiosités de l'esprit - », — cette disposition morale explique la diversité presque simultanée de ses croyances à cette époque et la multiplicité de ses conversions ou quasi -conversions, réelles quoique peu durables.
Au sortir du Saint-Simonisme donc, il chercha une autre loi morale, une autre religion et il se laissa attirer d'un autre côté.
Son caractère inconstant aima pour un temps à subir une influence nouvelle, celle de Lamennais. Il ne semble pas que le prodigieux succès de \ Indifférence en matière de religion ait beaucoup frappé Sainte- Beuve au moment où parut l'ouvrage. A cette époque, sans doute, il était trop ardemment disciple des idéologues et imbu de leurs préventions pour accorder une sérieuse attention au livre d'un prêtre, trop ardemment épris des Girondins pour reconnaître quelque valeur aux théories d'un légitimiste effréné. Son passage au Globe, le libéralisme qu'il y avait respiré, la polémique que ses collaborateurs avaient soutenue contre le Mémorial catholique avaient dû le confirmer encore dans cette défiance. Pour la première fois, en 1828. il manifeste le désir de faire sa connaissance :î. et encore était-ce seulement comme « grand écrivain » et comme ami de son ami : lui qui, à ce moment-là, croit la religion une « chose de l'âme, de l'homme individu à Dieu 4 », n'est guère prêt à goûter la doctrine toute contraire de Lamennais, qui voudrait faire des gouvernements les organes de l'Église. Enfin, pendant toute sa période romantique, les tendances individualistes qu'il s'était
1 P. Coût., I. 423, 429. — Cf. lettre à Barbe uV ' Corr., 191.
■ lb., \ 70, note.
:l Lettre a Barbe, 1828 iA" Corr., 8i : * J'ai presque vu. il y a quelques mois, l'abbé de Lamennais chez Victor Hugo, mon voisin et mon ami bien cher. J'eusse été heureux de faire la connaissance de l'illustre écrivain et je ne désespère pas que l'occasion s'en représente encore. »
4 Lettre à Barbe, 3 janvier 1829 (V Corr., 12».
inoculées répugnaient absolument aux tendances de plus en plus opposées, qui entraînaient cet homme extraordinaire, héritier intempérant des théocrates du passé, précurseur intempérant des socialistes chrétiens de l'avenir.
Au contraire, après iN3o, tout le portait à Lamennais l. La crise de sa sensibilité lui avait rendu une religion nécessaire; d'ailleurs, son passage à travers le Saint-Simonisme lui en aurait à lui seul donné « l'idée et le respect - ». Or la religion de Lamennais était la seule qui correspondît à cette double impulsion. C'était la religion de son amie, puisque c'était le catholicisme. Et c'était le catholicisme le plus voisin du Saint-Simonisme, puisque c'était le catholicisme le plus anti-individualiste qu'on eut vu depuis le moyen âge, le plus démocratique qu'on eût jamais essayé de fonder sur une espèce de suffrage universel en matière de religion, le plus social qui eut jamais réclamé l'association de tous les hommes pour le bonheur universel et sous une autorité universelle, « l'union des esprits par l'obéissance au même pouvoir :l ». Lamennais « ne s'est jamais borné et même n'a guère jamais aimé à envisager le christianisme comme tant de grands saints l'ont fait, par le côté purement intérieur et individuel., par le point de vue du salut de l'àmc et des âmes prises une à une, mais il l'a embrassé toujours de préférence... par le côté social, par son influence sur la masse et sur l'organisation de la société * ». D'autres harmonies les rapprochaient encore. Pour des raisons bien différentes, ils avaient tous deux la même défiance rancuneuse de la dynastie déchue. Pour des raisons qui n'étaient pas toujours les mêmes, ils avaient tous deux le même dégoût, la même horreur (le mot n'est pas trop fort, pour Lamennais surtout) de la dynastie nouvelle : et, c'est grâce à l'œuvre de Lamennais, Sainte-Beuve le proclame. « que, dès lors, la jeunesse a pu se convaincre que l'adhésion à un symbole religieux n'entraînait pas néces-
1 Sainte-Beuve a tenu plus tard à bien préciser que les premières avances lui vinrent de Lamennais : * Je dois dire, quoique cela paraisse disproportionné aujourd'hui, que c'est l'abbé de Lamennais qui, le premier, demanda à Hugo de faire ma connaissance » i.V/a biographie, 45): et « Je n'avais pas été le premier à le rechercher au début de notre liaison, etc. » \P. Cnnt., I, 2731; et « Lamennais m'avait fait force avances, depuis iH3o. après mon recueil des Consolations, etc. » (Lundis, XI, 45 1 }. Pourtant le mot contemporain à Barbe (Voir plus haut) nous le représente, au moins en 1X28. moins passif, moins défensif, qu'il ne le laisse entendre ici.