V. Lundis, IV
■l Essai sur l'indifférence, II. xxiv. — Le journal L'Avenir, où ces doctrines étaient exposées, a été fondé le ih octobre i«3o. ■ t\ Cont., 1. 25 1.
sairement l'adhésion à une forme politique l ». Enfin, on sait par le témoignage de tous ses disciples, de ceux mêmes qui l'abandonnaient et au moment même où ils l'abandonnaient 2, quelle séduction presque inexplicable « Monsieur Féli » exerça sur tous ceux qui l'entourèrent. Sainte-Beuve n'y résista point. A l'heure déjà où le bruit courait qu'il allait en Belgique « pour prêcher le Saint-Simonisme :î », il écrivait à Rogier qui l'y appelait : « Je viens de passer quelques jours à Juilly, chez M. de Lamennais, où j'ai puisé du calme et un éloignement de plus en plus grand pour Paris et la vie qu'on y mène 4. »
Ces espèces de retraites se renouvelèrent souvent. Sainte-Beuve vit « beaucoup » Lamennais à Juilly et à Paris5: et, à chaque fois, Lamennais prenait d'une prise plus intime l'àme docile de l'ancien Saint- Simonicn. On peut suivre la trace de cette pieuse séduction dans les lettres privées de Sainte-Beuve. En août, si notre critique s'est écarté d'Enfantin, s'il dispute contre Leroux, « le cardinal Saint-Simonien ». et « l'ébranlé quelquefois », s'il constate que ses anciens frères « manquent tout à fait de divinité » ; pourtant il conserve envers eux une admiration sympathique : « entre les choses purement humaines, c'en est bien une des plus respectables; nul groupe d'hommes actuellement n'a plus de morale (i ». Mais en décembre, il parle de leurs divisions avec un détachement ironique et paisible, qui prouve combien la distance s'est accrue entre eux et lui 7. Au contraire elle a diminué, du même pas. entre Lamennais ou son groupe et lui. En août, il écrit à Pavie : « M. de Lamennais est venu ici passer quelques jours ; je l'y ai vu ; il est admirable d'élévation et d'audace d'esprit ; mais, hors lui et l'abbé Gerbet, son entourage est peu de chose; Lacordaire et Montalembert ont du talent, mais emphatique et déclamatoire ; ce sont
• Lundis, I, 22').
2 Cf. Lacordaire, Testament, 77. — Voir Matrice de Giérin, lettre à M. de Bayne, Noël i832 : « J'éprouvais, en abordant M. Féli. ce tremblement mystérieux dont on est toujours saisi à l'approche des choses divines et des grands hommes; mais, bientôt ce tremblement se changea en abandon et confiance... : la gloire vue de près est simple et douce comme un enfant et nul n'est d'un plus facile accès qu'un grand homme. M. Féli m'a pour ainsi dire forcé à oublier toute sa renommée par sa douceur paternelle et la tendre familiarité de son entretien. Tout son génie s'épanche en bonté. Me voilà entre ses mains corps et Ame, etc. » ip. 179-1801.
:I Ma biographie, 45.
4 Revue des Revues, i5 septembre 1898, p. 5Hg.
•"' Lettre a Barbe (A"" Corr., 19). — (If. la lettre d'Ozanam iLatreille et Roistan, 1261.
,; Lettre à V. Pavie (Th. Pavie, 961.
7 Lettre à Quinet lEdgard Quinet avant l'exil, 194).
de forts écoliers. Les affaires pécuniaires de l'abbé de Lamennais sont toujours mauvaises, et il supporte cela avec un courage chrétien l ». On devine là une vive sympathie, mais toute personnelle, et qui né fait point taire le sens critique. Il me semble qu on sent déjà percer du penchant pour la doctrine même dans une autre lettre de novembre : « L'Avenir va cesser de paraître : les évéques empêchent leurs curés de lire et de s'abonner. M. de Lamennais part pour Rome avec Lacordaire et Montalembert, pour tacher que le Pape s'explique et pour pouvoir répondre aussitôt : il est sublime de résolution et de résignation à la fois. 11 voulait m'emmener avec lui -. » « 11 voulait m'emmener avec lui à Rome ». dit-il aussi à Barbe en décembre; et cette fois il ajoute avec regret : « j'en eusse été comblé :5 ».
Des le début de ses relations plus intimes avec Lamennais, Sainte- Beuve avait subi son influence. C'est ainsi que dès juin, on le voit rendre, plus nettement que jamais, justice au catholicisme. Lorsqu'il loue Diderot d'avoir combattu la doctrine « tyrannique et capricieusement farouche » des jansénistes « farouches et sombres » en même temps que les « Jésuites intrigants et mondains ». il a grand soin d'opposer à ces deux déviations extrêmes de la religion « le vrai et durable christianisme, l'intime et réelle doctrine catholique • ». Et je sais bien que le Saint-Simonisme a toujours célébré le rôle historique du catholicisme; mais il me semble que ces paroles de Sainte-Beuve paraissent encore lui reconnaître une valeur actuelle, qu'elles dépassent le froid témoignage d'un héritier pour la doctrine qu'il croit remplacer et perfectionner, qu'elles révèlent, en un mot, l'action de l'éloquent apologiste. C'est sous cette influence, sans doute, que Sainte-Beuve s'emportait contre la sèche philosophie de Condillac, contre « le matérialisme immoral et corrupteur •"• ». ou s'attachait avec une telle insistance à mesurer tristement le peu qui pouvait rester de christianisme dans Fàrne de Hugo \ Six mois ne s'étaient pas écoulés depuis le premier de ces articles, que déjà il s'avouait en train de se convertir. « Je suis toujours en voie vers ces idées dans lesquelles tu t'es assis de bonne heure, écrivait-il à l'abbé Barbe: mes convictions v tendent et essaient
1 Lettre à Pa\ie. 2l< août «Th. Pavik, 94.'.
- Lettre ;i Pa\ie. i3 novembre «//>., 97».
: Lettre à Barbe, 18 décembre t.Y ' f„Y>r>\. 19*.
4 Diderot .P. Litt.. L 255 .
4 lb.. 2+3. a5o.
,: \ ict»r Huk». P. 0>/if.. I. 400 et surtout 426-427.
-de s'y affermir de plus en plus... Mais cela ne suffit pas, je le sais, et il faut arriver à assimiler sa vie aux idées qu'on croit vraies et qui ne le sont que parce quelles fournissent une lumière morale ici-bas 1. » Et je sais bien encore que cet aveu même comporte des réserves; je sais bien aussi qu'il est un peu suspect, adressé à un prêtre à qui Ton veut complaire; n'importe : il est bien significatif, sous la plume d'un homme qui, au début de la même année, ne jurait que par Saint- Simon.
Tout ce mouvement de conversion est très sensible, pendant quelques mois; et le début de i832 en marque l'apogée, comme le début de 1 83 i avait marqué l'apogée du Saint-Simonisme. Sainte-Beuve n'avait fait que se lier davantage de jour en jour avec Lamennais, et avec lui, comme il dit. « on n était jamais lié à moitié ». Il s'était maintes fois assis à Juilly, pour entendre M. Féli lire une page de ses œuvres: €t, « pendant que l'auteur lisait, bien souvent, distrait des paroles, n'écoutant que sa voix, occupé à son accent insolite et à sa face qui s'éclairait du dedans, il avait subi sur l'intimité de son être ces révélations « d'àme a àme », qui lui avaient fait voir clair en une bien pure essence... 11 avait emporté avec lui le plus vif de l'homme 2 ». Il avait aussi apprécié ses disciples, et « la lucidité posée, réfléchie, persuasive avec onction et rayonnante d'un doux amour » de l'abbé Gerbet, et « l'hymne sonore, la parole étincelante comme le glaive du Lévite » de l'abbé Lacordaire :{. A vivre ainsi dans l'intimité de ce groupe, à voir de près l'ardeur et la foi profonde de ces hommes, à entendre leurs doctrines dans la vivacité et la sincérité des conversations amicales, il crut, ou peu s'en faut, qu'ils l'avaient persuadé. A leur école, et sous leur drapeau du libéralisme catholique, il se fait une haute idée, mais surtout une idée large du catholicisme, du vrai, de celui qui, « depuis quinze ans surtout, est remis en lumière », de celui qui fait du christianisme « la rectitude de toutes les croyances universelles, l'axe central qui f\xe le centre de toutes les déviations 4 ». Curieuse époque, où l'éclectisme inventé par un philosophe pressé et plus historien que philosophe, semble devenu un besoin de l'esprit! Le Saint-Simonisme, en définitive, avait été un éclectisme : la somme totale en une vérité durable et complète des vérités partielles successivement proclamées par
1 Lettre i\ Barbe, iS décembre i H 3 i i.V" Cnrr., iXt. - P. Cont., 1, 226.
1 Ib., 227. — C\\ l'article des Lundis, I, 221, sqq. 1 Ib., 1 70.
les divers âges de l'humanité: et ce catholicisme là est. par sa méthode, une sorte dëclectisme, puisqu'il s'appuie sur les croyances de tous les temps et de tous les lieux, et y retrouve, sous des formes, diverses en apparence, la même vérité unique, durable et complète. C'est la même synthèse au fond que Sainte-Beuve demande maintenant au Mennaisianisme et qu'il avait auparavant demandée au Saint-Simonisme.
Assurément, il n'est pas converti. L'idée élevée qu'il se fait du christianisme et du catholicisme l'empêche de donner à la doctrine de ses amis une adhésion précipitée. Il a bien soin de l'expliquer, avec franchise à la fois et délicatesse, à ceux qui. en ce moment, prennent un tel souci de son âme.
Ces sortes d'adhésions, leur dit-il, pour êire valables et sincères, ne doivent jamais se manifester que dans leur temps et, jusqu'à cet invincible éclat intérieur, on n'y saurait mettre en paroles trop de mesure, je dirai même trop de prudence. Il y a, nous l'avons éprouvé, dans beaucoup d'esprits jeunes et ouverts, une facilité périlleuse à adopter prématurément des doctrines qu'on conçoit, qu'on aime, mais dont certaines parties laissent encore du trouble. (l'est une aberration intellectuelle, qui mène également et par une pente rapide à l'indifférence, une autre forme plus spécieuse qu'elle revêt, une autre injure au caractère sérieux et trois fois saint de la vérité '.
Mais si, par un pieux scrupule, Sainte-Beuve ne se dit point converti, il sent, du moins, et il dit qu'il est en train de se convertir. Il s'est sérieusement examiné lui-même et il a reconnu le principe de son mal : son âme se laisse conduire à tous les vents, mais ne jette l'ancre nulle part et ne se guide sur aucune boussole; elle comprend tout, elle veut surtout comprendre tout. A ce jeu qui la charme et où elle goûte un plaisir enivrant, elle perd petit à petit, par degrés insensibles, le sachant, mais presque comme si elle ne le savait pas, la faculté de s'arrêter et de choisir, la faculté de vouloir. « C'est une manière d'épicuréisme sensuel et raffiné de l'intelligence »: on s'y livre; et « l'âge venant, cette vertu du choix, cette énergie de volonté qui, se confondant intimement avec la sensibilité, compose l'amour, et, avec l'intelligence, n'est autre que la foi, dépérit, s'épuise et. un matin, après la trop longue suite d essais et de libertinage de pensée, elle a disparu de l'intelligence comme du cœur ». Cette « excroissance démesurée de la faculté compréhensive » finit par devenir une maladie de l'esprit; il conçoit, mais ne sait plus affirmer ou nier. Connaître ainsi
» /'. Cnnt.. 1. 202.
son mal, c'est déjà commencer à le guérir : ces ivresses intellectuelles, aussi dangereuses pour l'àme que les autres le sont pour le corps, y font des ravages trop grands pour que qui les voit n'en soit point ému et ne réagisse pas. Ainsi, Sainte-Beuve s'excite à de plus saines habitudes. 11 s'effraie lui-même, en se représentant le spectacle douloureux qu'offrent ceux qui se sont abandonnés à cette volupté de trop et de trop bien comprendre. Il s'encourage, en se donnant à lui-même le consolant tableau de ceux qui ont « su se fixer à temps et adhérer sans réserve à la vérité reconnue par eux perpétuelle, universelle et sainte : ... véritables hommes selon l'esprit! sublimes et encourageants modèles 1 »! Après ce diagnostic pénétrant de sa propre infirmité, après cette étude instructive de ceux qui ont choisi la bonne et de ceux qui ont préféré la mauvaise part, il s'exhorte lui-même et il espère. Ce qu'il y a d'incertain encore dans les doctrines, d'obscur ou d'incomplet dans les révélations « n'est pas un motif pour que l'adhésion individuelle demeure indéfiniment suspendue. Car, ce n'est pas avec une raison lucide seulement qu'il convient de se livrer à cette investigation trop variable selon les lumières; c'est avec des qualités religieuses de l'esprit et du cœur qui soutiennent dans le chemin, le devinent aux places douteuses et en dispensent là où il ne conduit plus. Dieu aidant, il n'est pas indispensable d'avoir marché jusqu'au bout pour être arrivé, et même, on ne mériterait pas d'arriver du tout, si, après un certain terme, on avait besoin de marcher toujours 2 ». Autrement dit, vient un moment où il faut se décider hardiment, en comptant sur un secours d'en haut, sur une assistance surnaturelle, ou, pour dire le mot, sur la grâce. Voilà comment parlait Sainte-Beuve, et voilà ce que Lamennais pouvait lire dans un long article élogieux, — et plus qu'élogieux, ému. Sainte-Beuve avait alors de grandes espérances et il en donnait à ses amis; il en avait déjà eu et donné d'autres; il en aura et il en donnera d'autres encore : il a passé toute la première partie de sa vie à en avoir et à en donner de pareilles, jusqu'au jour où il devait les abandonner toutes et toutes les décevoir.
Après cela, que Sainte-Beuve, trente et un ans après, atténue, de bonne foi sans doute, la ferveur de son lointain Mennaisianisme ; qu'il écrive « D'autres C'est lui-même: qui n'ont rien trahi, parce qu'ils n'avaient rien promis, parce que leurs paroles n'excédaient pas.
1 P. Cont., I, 199-201.
3 Ib., 21Q.
leur pensée et que les réserves y étaient toujours présentes, et qui ne prétendirent guère jamais voir dans ces combinaisons réputées divines que les plus belles des espérances humaines, ont passé graduellement à l'observation, à la science... »; qu'il écrive : « D'autres C'est encore lui;, simples assistants et hommes de désir, se plaisaient à voir le catholicisme s'essayer à des interprétations compatibles peut-être avec les progrès de la science et avec ceux de l'humanité ; ils prenaient goût à de hauts entretiens qui rappelaient ceux des philosophes ou des chrétiens alexandrins: la poésie aussi, la rêverie de lame et de l'imagination y trouvait son compte * »: — qu'il dise tout cela, nous ne l'en croirons point. Non, il n'a pas pensé que c'étaient là des espérances purement humaines; non, il n'a pas assisté du dehors, en amateur désintéressé, en artiste, en poète, à ces nobles efforts. Si les paroles veulent dire quelque chose, si le ton surtout dont elles sont prononcées veut dire quelque chose 2, avec des scrupules, des hésitations, des retours en arrière, il a eu, non point la curiosité, mais bien le désir passionné de croire; il n'en a pas eu, il n'en a pas pu, en définitive, avoir la volonté, mais il en a eu certainement des velléités nombreuses, émues, ardentes, profondément sincères.
Le choix de ses principaux sujets d'articles en i832 manifeste clairement le sens que suivaient alors ses pensées. — L'article sur Sénancour est l'étude d'une âme semblable à la sienne. Sainte-Beuve a bien soin d'indiquer qu'il ne lui doit rien, qu'une sorte de « circonspection respectueuse l'en a tenu jusqu'à présent éloigné, qu'il n'a jamais eu l'honneur de l'entrevoir » et qu'il « achevait d'écrire un ouvrage de rêverie individuelle qui rentre dans l'inspiration générale de son aîné », au moment où il l'a découvert; mais en même temps il signale luimême l'étrange accord qu'il a trouvé entre sa propre personne morale et celle du « devancier obscur qui a, si à fond, sondé le scepticisme funèbre de la sensibilité et de l'entendement :s ». C'est la peinture fidèle, perspicace, et par moments comme effrayée, du danger qu'il faut fuir. -- Et l'article sur Lamennais, c'est l'examen plus rassurant d'un homme qui a atteint le but nécessaire. La vive sympathie dans