‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 23 sur 93 · V. Lundis, IV. 42H. 42.S (1HOH · texte numérisé non relu

V. Lundis, IV. 42H. 42.S (1HOH

• M. d'ilaussonville ip. 6N, note» dit même * d'après dos témoignages dignes de loi » que Sainte-Beuve s'est confessé: mais c'est plus tard, à l'époque de Volupté. Kt c'est pourquoi je parle ici des paroles seulement et non des actes.

3 P. Cont., I. 1 5o. — Dans son désir de maintenir son originalité, Sainte-Beuve exagère quelque peu : il travaillait encore à Volupté, il ne l'avait pas fini.

l'exposé des doctrines, les allusions et les confidences personnelles, le ton à la fois intime et enthousiaste, le style même, non moins nuancé mais plus ardent et comme prophétique, tout y révèle combien, en ces quelques pages, Sainte-Beuve a mis de lui-môme et de ses aspirations religieuses. — Il y a plus. Ces aspirations se manifestent encore en des articles où le sujet, en apparence, ne les réclamait guère ou même ne les attendait point l. — Le roman de Notre-Dame de Paris, par tout un côté, lui déplaît. La Fatalité y règne en souveraine trop absolue ; on n'y trouve point de pitié, « sinon dans l'homme, du moins dans le ciel »; on y a « soif de quelque chose de l'àme et de Dieu »: l'auteur y parle des corps et des squelettes, mais « des doctrines morales, spirituelles, pas un mot » : et, comme le dit nettement notre critique : «< c'est la religion même qui manque..., le manque d'espérance au sommet accable, ce rien est trop, ce ciel d'airain brise le front et le brûle 2 ». Voilà un regret que trois années auparavant Sainte-Beuve n'eût pas exprimé: alors la forme d'art lui suffisait, que dis-je? lui paraissait essentielle ; et maintenant les choses de l'âme, de la vie morale, les espérances de la foi ou au moins d'une foi lui semblent nécessaires. — Ce regret, Sainte-Beuve ne l'éprouve point avec Lamartine, et il en est heureux. C'est par un éloge de sa foi, c'est par une sorte de cantique religieux, qu'il termine l'article qu'en r832 il lui a consacré. « M. de Lamartine, pas plus que M. de Lamennais Notons déjà le rapprochement : Lamennais le hante , ne désespère de l'avenir... : pas plus que le prêtre illustre, il ne distingue cet avenir, ce règne évangélique, comme il l'appelle, du règne de la vraie liberté et des nobles lumières. Heureux songe, si ce n'est qu'un songe! » Et voilà Sainte-Beuve qui s'exalte sur cette « consolante perspective », sur ce bonheur du poète qui peut concilier « le Dieu individuel, le Dieu fait homme, le Dieu nommé et prié dès l'enfance » avec le « Dieu universel et presque sourd qui régénère l'humanité en masse par des épreuves successives ». Que Lamartine est heureux, de « n'immoler aux vastes pressentiments qu'il nourrit ni l'ordre continu de la tradition ni la croyance morale des siècles, le rapport intime et permanent de la créature à Dieu, l'humilité, la

1 Je mets à part les articles du National . le milieu ne prêtait pas aux confessions de ce genre. Pourtant, lorsque Sainte-Beuve, avec toute la réserve imposée par l'esprit général de ce journal, y met en garde la Repue encyclopédique contre le Panthéisme et « l'hostilité au christianisme » (22 juillet i8?2, Pr. Lundis, II, 99), je retrouve encore l'influence de Lamennais.

* P. Cont.. I, 443-444.

grâce, la prière, ces antiques aliments dont le rationalisme veut enfin sevrer l'humanité adulte » ! Qu'il est heureux d'échafauder ses rêves d'avenir « toujours en vue de la croix, au pied de l'indéfectible mystère » ! Et comme on sent que Sainte-Beuve, qui souffrait d'être retenu dans l'incrédulité par l'incrédulité naissante de ilugo, est heureux ici d'être poussé à la foi par la foi plus persistante de Lamartine: comme on sent qu'il l'envie de marcher d'un pas si ferme, lui qui le suit d'une marche plus lente et surtout plus incertaine L

Dans le camp catholique, Sainte-Beuve n'était guère lié qu'avec Lamennais. Des divergences politiques, une hâte un peu trop grande à reconnaître l'abdication politique de Chateaubriand l'avaient éloigné du grand homme aussi bien que de son groupe tidèle -: et des divergences littéraires. — plus graves peut-être, — des jugements désagréables sur la durée de son monument et de sa gloire l'avaient encore plus séparé du « grand-oncle des romantiques », — grand-oncle peu satisfait au reste de ses petits-neveux. Sainte-Beuve « resta deux ou trois ans sans le voir :î ». Mais, dans un groupe tout opposé, Sainte-Beuve se lia avec un écrivain dont l'influence (incomplète, car elle était trop exclusivement politique) ne fit guère que renforcer celle de Lamennais : Carrel. «C'est en 1 83 1 que Carrel le sachant libre du côté du Globe lui fit proposer par Magnin d'écrire au National l. » Sainte-Beuve accepta, comme il acceptait vers la même époque d'entrer à la Revue des Deux- Mondes 3. Mais la Revue des Deux-Mondes était surtout un périodique littéraire, tandis que le National était l'organe d'un parti politique très hardi et même violent. Ce furent les violents qui eurent naturellement le plus d'action sur l'esprit de Sainte-Beuve. Peu soucieux, semble-t-il, de savoir quelles étaient les opinions religieuses et philosophiques de Carrel, — au fait, Carrel n'était guère philosophe, — il embrassa avec ardeur ses opinions politiques. Dans leur hostilité contre la Monarchie de Juillet, elles n'étaient pas plus exagérées que celles de Lamennais, et comme celles de Lamennais, elles formaient bien la suite logique des opinions démocratiques que Sainte-Beuve avait professées jusqu'alors.

1 lJ. C<mt., L 3oO-3o7. C'est aussi à cette inspiration religieuse que j'attribuerais volontiers la sévérité que montre Sainte-Beuve pour (a corruption du XVIII"" siècle tP. Femmes, 39-401.

- I\ Cont., 1, 77.

s Ib. - Cf. P. LUI., I, 2ÔÔ. 268 et note.

4 Ma biographie, 4^. Le premier article que nous en avons est de mars i832. «Boernei.

■■ //\. 47. Le premier article est de juin iFarcy).

Lui qui avait parlé avec colère de la « race pourrie des d'Orléans l », il se trouva comme chez lui à un journal où la dynastie nouvelle, le ministère Casimir Périer, le parti de la résistance étaient tous les jours attaqués. A son tour, il s'en donne à cœur joie. 11 parle de « refroidissements et de mécomptes » subis - ; il censure V « aveuglement des coteries triomphantes » ; il proteste contre l'état de siège, les conseils de guerre et la suspension des « garanties les plus inviolables du citoyen 3 »; il stigmatise « l'apostasie de nos gouvernants, l'impudente palinodie » de ses anciens amis * ; il crible Dupin d'épigrammes r' ; à propos de Walter Scott (que fait Walter Scott dans cette bagarre?), il trouve moyen de lancer des injures aux « pouvoirs corrompus et corrupteurs G » ; enfin, pour couronner cette campagne, après avoir encore une fois dit leur fait aux hommes du nouveau régime, « effrayés » ou « hébétés 7 », il semble avec Lerminier saluer d'avance « la République inévitable où nous tendons s ». On voit quelle ardeur il y met; et Ton comprend que sa mère J). en femme prudente, se soit inquiétée de l'intimité de Carrel avec son fils. Mais elle se trompait si elle croyait Carrel capable d'entraîner Sainte-Beuve : il n'avait au National qu'une part de lui-même; l'autre, la plus grande, la plus sérieuse, la plus intime, était toute, — non, presque toute, — avec Lamennais.

En un sens, son Mennaisianisme ou son quasi -Mennaisianisme continue son Saint-Simonisme : l'une et l'autre de ces doctrines sont également éprises de l'universel, également hostiles à l'individualisme. Aussi, en littérature non moins qu'en politique, Sainte-Beuve abandonne cet individualisme. Les principes littéraires qu'il avait commencé à manifester les années précédentes, ne font ces années-là que se préciser et s'affermir. Il continue à s'éloigner lentement du romantisme. Il y met des formes, cela va de soi ; mais il ne s'en écarte pas moins,

1 Th. Pavie, qf>. — Cf. dans l'article sur Béranger, les mots désagréables à la iMonarchie [P. Cont.. I. i i5i.

3 Pr. Lundis, II, 65.

:1 lb.. 83, H7.

4 lb.t g3. — Cf. les sévérités de Jean Heynaud rapportées avec complaisance, p. 95, sqq.

•"' Pr. Lundis, II, 101, sqq.

« lb., 1 10. .

7 lb., 1 18.

'■' D'Haissonville, 8y.

sans scandale. Après son article sur Hugo de la Biographie des Contemporains, — article tout élogieux. — il le loue encore à la Revue des Deux-Mondes. Mais, dans les deux morceaux, de petits mots jetés en passant insinuent déjà des réserves soit sur les avantages de l'influence qu'il a exercée, soit sur les qualités mêmes de son génie. La première fois, Sainte-Beuve se reproche à lui-même d'avoir « poussé au Cénacle en le célébrant 1 » : il bat sa coulpc sur sa propre poitrine, mais les poitrines' des autres et surtout du maître de choeur en reçoivent le contre-coup. La seconde fois, il signale, comme par hasard, le caractère matérialiste que la peur de la mort donne à la poésie du « grand poète » et ce qu'il y a de « visionnaire » dans son inspiration 2. Quand il exprime aussi ses « espérances » et ses vœux pour le succès des drames romantiques au théâtre, dans la façon même dont il les formule, dans les regrets dont il ne peut s'empêcher de les accompagner, perce déjà l'incrédulité d'un homme trop bien désillusionné :î. Et, plus tard, le Bulletin de la représentation de Marion laisse paraître quelque froideur. La représentation, écrit-il à Pavie, a été lourde et longue; il a fallu faire des coupures: « je dois dire que, bien que Hugo en paraisse enchanté, je lai trouvé, ce public, un peu froid. En somme, c'est un succès, mais moindre quHernani 4 ». Oui, moindre qu'Hernani ! Où est ce cri de triomphe que poussait alors Sainte-Beuve? Où cette admiration vibrante ? Où surtout l'amical « Victor ». qui désignait celui que maintenant on nomme « Hugo » ? Chose plus significative même, parce que là Sainte-Beuve parlant d'un mort et d'un siècle disparu se sent plus libre, dans son article sur l'abbé Prévost, après avoir d'un mot condamné toute une partie de l'œuvre de Chateaubriand, il fait amende honorable à Boileau lui-même : « Boileau que je me reproche de n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point sa piété solide], non plus que sur quelques autres \ »

Ce double détachement parallèle, de la doctrine romantique et de la personne môme du chef des romantiques, se manifeste de plus en plus en 1 832. Au milieu des éloges publics que Sainte-Beuve adresse à ses romans, des objections sérieuses se glissent déjà : au nom du goût, du respect de la réalité, d'un certain sens classique de l'idéal et

1 P. Cont., I. 414.

'* lb., 426-427.

4 Th. Pavie. 94.

■"• P. Litt., I, 268 et 273. et la note.

de l'art, il ne laisse pas de formuler certaines réserves, qu'on sent contenues x. Pour le théâtre romantique, c'est encore bien pis. Sainte- Beuve, qui avait proclamé si haut ses espérances, se garde bien de faire savoir au public si elles ont été réalisées : il serait obligé de confesser sa déconvenue plus nettement qu'il ne le pouvait faire. Mais, dans ses lettres privées, il ne s'en abstient guère, et cette fois, au fidèle Pavie, il révèle ses critiques cachées aux autres : «J'ai bien, ditil à propos du Roi s'amuse *, j'ai bien quelques opinions personnelles sur ce genre de drame et sur son degré de vérité humaine... »

Enfin, la désaffection succède à l'engouement, et les défauts de Victor Hugo, son orgueil monstrueux et fatigant surtout, sont percés à jour. Je serais fort surpris, si ce n'était pas ce nom-là qu'il faudrait mettre en note, au bas de cette phrase d'un article sur Béranger :

« Quand je viens me demander ce que seraient, par rapport à la

vérité, des mémoires sur eux-mêmes élaborés par certains génies, qui ne s'en remettraient pas de ce soin aux autres..., il me prend quelque pitié de ce que la postérité... court risque d'accepter pour vrai 3 ». Décidément, Sainte-Beuve en rabat de son romantisme. Comme il y a été mêlé, il ne veut pas convenir que l'œuvre en a été toute entière mauvaise ; et, d'ailleurs, il ne le croit pas. Mais il se contente de réclamer la justice pour de « nobles efforts », l'indulgence pour les « œuvres infatigables par lesquelles des esprits puissants essayent de surmonter la décadence qui nous presse » : il ne crie pas au succès 4. D'autre part, les nouvelles écoles qui succèdent, le réalisme qui commence à paraître, répugnent à son goût : « Les genres se confondent et se heurtent horriblement ; le mauvais déborde ; l'ignoble nous repousse et envahit la scène de toutes parts. » Balzac le révolte 5.

Ainsi, Sainte-Beuve revient sur ses pas et, sans abandonner les innovations qu'il croit légitimes, il aspire à une doctrine plus sûre que le romantisme, plus vraie, plus humaine. 11 y aspire; mais, il ne semble pas qu'il sache encore au juste quelle elle doit être.

1 P. Cont., I, 43 1.

* Birê, Victor Hugo avant i83o, l, 58; Th. Pavie, 122.

3 P. Cont., I, 85. — « Je n'avais point écrit mon article... sans m'informer et sans puiser à la meilleure source. » {P. Cont., I, 384.) A-t-il maintenant des doutes sur la pureté de cette source? On sait cependant que jamais il n'a voulu démordre de la^ légende de « l'Enfant sublime » (Biré. Victor Hugo avant i83o, 222, sqq.i.

4 Pr. Lundis, II, 88.

6 Ib. : et Th. Pavie, 96 et 104 : lettre à V. Pavie.

Ces années i83i-i832 sont donc pour Sainte-Beuve, à tous égards, une période de transition, ou tout au moins d'incertitude; et, comme ses principes littéraires se modifient ou s'ébranlent, sa conception de la critique varie en même temps. Si nous laissons de côté quelques articles d'une destination ou d'une intention toute spéciale : sorte d'annonce comme l'article sur Brizeux et Barbier l, biographie minutieuse et détaillée comme Victor Hugo en i83i 2, polémique quasi-personnelle comme les Soirées littéraires s, nous découvrons dans les autres la lutte de deux systèmes fort opposés, et nous assistons déjà à la victoire du plus récent.

Dans un article, un seul, Sainte-Beuve paraît d'abord en rester à la critique romantique tel qu'il vient de la pratiquer, et il l'oppose à l'ancienne critique érudite, pour préférer la plus récente.

Loin de nous de penser que le devoir et l'office de la critique consistent uniquement à venir après les grands artistes, à suivre leurs traces lumineuses, à recueillir, à ranger, à inventorier leur héritage, à orner leur monument de tout ce qui peut le faire valoir et l'éclairer... Il en est une autre, plus alerte, plus mêlée au bruit du jour et à la question vivante, plus aimée en quelque sorte à la légère et donnant le signal aux esprits contemporains... Klle doit nommer ses héros, ses poètes; elle doit s'attacher à eux de préférence, les entourer de son amour et de ses conseils, leur jeter hardiment les mots de gloire et de génie dont les assistants se scandalisent, faire honte à la médiocrité qui les coudoie, crier place autour d'eux comme le héraut d'armes, marcher devant leur char comme l'écu ver :

Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique. Toi la lance, moi les coursiers !

Cette critique distingue le poète, le signale, l'encourage et « hâte efficacement, selon son rôle auxiliaire, l'enfantement et la production de l'œuvre 4 ». C'est bien la critique panégyriste et d'avant-garde que Sainte-Beuve avait conçue et faite au temps de son romantisme le plus pur ; et tout l'article se présente d'abord comme la mise en pratique de cette théorie.

1 Revue des Deux-Mondes, i" décembre i83i.

* Dictionnaire des Contemporains.

* Le Livre des Cent-et-l'n.

* P. Cou/., I, 416-418.

Toutefois, si Ton réfléchit un peu et si l'on examine de plus près, on remarque qu'au moment même où il en célèbre ainsi le rôle et les mérites, Sainte-Beuve en réalité lui dit adieu. « Cette espèce de critique ne crée rien, ne produit rien qui lui soit propre... Le jour où tout le monde contemple et goûte ce qu'elle a divulgué la première, elle n'existe plus, elle s'anéantit. » N'est-ce point dire que maintenant, le romantisme ayant triomphé dans ses parties essentielles, le public lettré ayant accepté ce qu'avait d'acceptable la réforme littéraire, il est temps de renoncer à ce genre de critique, et que Sainte- Beuve, pour sa part, y renonce? Qu'on se figure un héraut d'armes, qui proclamerait les titres, les droits d'un nouveau monarque, inviterait les assistants à l'acclamer comme leur roi légitime, et qui, l'intronisant de la sorte, sans délai, sans transition, annoncerait aussi que sur l'heure, il abdique. C'est un peu ce que fait là Sainte-Beuve.

Il fait même mieux : il proclame sans désemparer le successeur non moins légitime. « Il reste encore à la critique... une tâche estimable, un souci attentif et religieux : c'est d'embrasser toutes les parties de ce poétique développement du génie auquel elle s'est voué , d'en marquer la liaison avec les phases qui précèdent, de remettre dans un vrai jour l'ensemble de l'œuvre progressive, dont les admirateurs plus récents voient trop en saillie les derniers jets. » Je veux bien. Mais cette critique nouvelle ressemble singulièrement à la critique érudite, que tout à l'heure Sainte-Beuve reléguait dans le passé et qu'il saluait d'un coup de chapeau trop respectueux, avec un air de reconduire. Celle-là, « cette critique réfléchie et lente des Warton, des Ginguené, des Fauriel », celle-là « explique, disait-il, elle pénètre, elle fixe et consacre des admirations confuses, des beautés en partie voilées, des conceptions difficiles à atteindre ». N'est-ce point précisément la tâche que Sainte-Beuve assigne à sa critique d'après le triomphe ? Elle aussi, ne doit-elle point expliquer aux « admirateurs plus récents » des beautés pour eux voilées, des conceptions pour eux difficiles à atteindre ? La seule différence appréciable (la méthode n'étant pas encore en question), c'est que la critique qu'il écartait s'applique plus spécialement aux anciens, aux œuvres dès longtemps consacrées, aux morts. Mais, si on l'appliquait telle quelle aux vivants, elle pourrait devenir plus difficile et plus incertaine, plus actuelle et plus vivante ; en son fond, en son but essentiel, elle resterait la même, non indifférente mais impartiale, non active mais spéculative, non apologétique mais purement explicative : elle serait celle même qu'il annonce.

— 2ÔO —

Seulement, la critique qu'il annonce n'est point celle qu'il pratiquera. En réalité, il ne se bornera point à cet « effort de sagacité érudite »; il ne se contentera point d'embrasser les parties d'un développement poétique, de marquer la liaison des phases, de remettre dans son vrai jour l'ensemble de l'œuvre. Des préoccupations, des inquiétudes nouvelles, dont ni Warton, ni Ginguené, ni Fauriel n'avaient grand souci, se refléteront dans ses articles et leur donneront un caractère nouveau. Il ne s'agit plus maintenant, cela est vrai, de travailler au triomphe d'une doctrine littéraire, de l'exposer, d'en montrer la vérité ou la beauté, de faire ressortir le mérite des œuvres où elle est appliquée, les défauts, les lacunes des ouvrages dont les auteurs l'ont méconnue, de l'établir comme règle de ses jugements. Cette critique de parti ou d'école, ces polémiques et ces apologies, ces études de littérature systématique sont finies : le temps est venu d'une « littérature plus indifférente ou même légèrement désabusée l ». Maintenant Sainte- Beuve étudie impartialement tout ce qui s'est publié ou se publie, et non plus seulement ce qui vient d'un groupe donné ou peut servir àle recommander. En ce sens, sa critique est désintéressée et digne des érudits qu'il nommait.

Mais dans les œuvres, la critique érudite comme la critique romantique étudie exclusivement ce quelles ont de littéraire : c'est la forme d'art, le mérite artistique, la composition, l'expression, le style, la langue, la versification qui les intéressent Tune et l'autre. Et tout cela maintenant n'intéresse plus ou intéresse moins Sainte-Beuve. Pour lui, qui est en quête de la vérité philosophique et religieuse, ce qui donne leur prix aux ouvrages dont il s'occupe, ce sont les réponses qu'ils lui apportent aux grands problèmes dont il est hanté : dans la littérature, il ne cherche plus la littérature pure, mais la philosophie qu'elle exprime.

Sainte-Beuve lui-même a pris soin de signaler la distance insensiblement accrue qui sépare « l'article sur Boileau où l'art et la facture sont principalement en jeu » de « l'article sur l'abbé de Lamennais où la question humaine et religieuse se pose, s'entr'ouvre aux regardsautant que l'auteur l'a pu et osé faire 2 ». Mais ne l'eût-il pas signalée, qu'à nous seuls, nous nous serions aisément aperçu de cette évolution. Dès son début, il a fait des portraits comme il en fait maintenant;.

Préface de Crit. et P. Litt., i 832. Non recueilli. îb.

mais son intention dernière était autre. A l'époque où il s'enrôlait plein •de feu, dans le Cénacle, il cherchait déjà à découvrir l'homme dans ses auteurs; il analysait leurs idées, leurs passions, leurs sentiments; il passait en revue les événements de leur vie; il tâchait de les pénétrer. Mais ce n'était point avant tout «pour les connaître; c'était avant tout pour comprendre et pour expliquer leur œuvre. La connaissance de l'homme, — à laquelle les écrits servaient, — n'était elle-même qu'un moyen pour revenir à un examen suprême et mieux averti de ces écrits : c'était comme une reconnaissance lancée à la découverte en avant du gros des troupes, mais qui sert uniquement à l'éclairer, <\u\ en dépend, qui se rabat finalement sur lui et y est tout entière reprise. Sainte-Beuve s'efforçait de connaître personnellement Boileau -et Victor Hugo, afin dé mieux pouvoir apprécier Boileau rédacteur d'un vieux code poétique, Hugo créateur d'un lyrisme nouveau.

Aujourd'hui, c'est le contraire. Sainte-Beuve ne retourne pas de l'homme à l'œuvre ; une fois arrivé à l'âme de son personnage il a atteint son but et il y reste : c'est l'œuvre maintenant qui est devenue un moyen, dont le critique s'aide et qu'il dépasse.

On s'enferme pendant quinze jours avec les écrits d'un mort célèbre, poète ou philosophe; on l'étudié, on le retourne, on l'interroge à loisir, on le fait poser devant soi... ; chaque trait s'ajoute à son tour et prend place de lui-même dans cette physionomie qu'on essaye de reproduire. Au type vague, abstrait, général, qu'une première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle précise, de plus en plus accentuée et vivement scintillante : on sent naître, on voit venir la ressemblance : et le jour, le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjà clairsemés — à ce moment, l'analyse disparait dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme l.

Pourtant, Sainte-Beuve n'est pas encore un artiste à qui il suffit d'avoir reconstitué et fait vivre un caractère ; ce n'est pas encore un savant qui est satisfait d'avoir analysé un des exemplaires de l'humanité ; c'est une âme inquiète qui cherche la vérité. S'il veut savoir quelles sont les idées, quels sont les sentiments des écrivains, c'est pour savoir quelle est et ce que vaut leur doctrine morale. Chacun d'eux est l'inventeur ou le disciple, en tout cas le représentant, d'une foi, d'un système métaphysique et moral : à ce titre, par son exemple, il autorise ou discrédite le système auquel il est attaché, et son « cas » bien

1 1\ Litt.. I, 238.

connu aide à faire un choix. Ainsi, Sainte-Beuve étudie ce qu'il y a de plus intime dans l'œuvre de Hugo, les origines profondes de son inspiration. S'il note les « progrès d'art, progrès de génie lyrique, progrès d'émotions approfondies, accumulées, amoncelées et remuantes » que révèlent les Feuilles d'Automne; son dernier mot pourtant est sa plainte : « de progrès en croyance religieuse, en certitude philosophique, en résultats moraux, le dirai-je? il n'y en a pas l ». Il est déçu, on le sent, parce que c'est ce progrès-là qu'il espérait surtout. C'est une critique philosophique qu'il tâche de faire par le moyen de la psychologie, et non pas encore la critique purement, nuement psychologique à laquelle il atteindra plus tard. Il n'en a pas moins le droit de parler, comme il le fait, de « création », car les choses dont il prend un souci particulier sont tellement intimes, tellement profondes, qu'elles sont les sources mêmes de la vie intellectuelle et morale et qu'elles permettent de la saisir à plein. C'est pourquoi ce critique qui pénètre les âmes et les reconstruit est lui aussi un créateur ; cette critique, comme plus tard l'histoire de Michelet, est déjà une résurrection.

Mais une telle enquête, lorsqu'on la fait porter sur des contemporains, offre des difficultés spéciales. Elle exige du critique des qualités particulières, .ou, à la longue, elle les lui donne. Il est en effet bien difficile de connaître les vivants. Si nous avons sur eux plus de détails, si nous pouvons les saisir plus souvent dans le train quotidien de leur existence, à d'autres points de vue, nous sommes en plus délicate posture. Leur biographie est « nécessairement inachevée - » ; nous sommes privés de cette lumière si révélatrice parfois que les dernières années et la mort d'un homme projettent sur sa vie antérieure. Si nous ne vivons pas dans leur intimité, ils jouent peut-être avec nous un rôle que la postérité, non point plus perspicace, mais plus facilement désabusée, percera bien vite. Enfin, le recul nous manque, et la perspective. Les actes ne sont pas encore classés selon leur importance réciproque* leurs conséquences lointaines : nous voyons moins bien parce que nous sommes trop près et que les petites choses offusquent les grandes. Ainsi, l'étude des vivants, comprise de la sorte, devra nécessairement développer dans le critique l'acuité de la vision et la délicatesse de l'analyse psychologique. D'autre part, il n'est pas seulement plus diflî-

1 P. Cont., I, 426.

2 Ib., 83. — Cf. III, 438-439.

cile de ramener à ses caractères essentiels l'àme pour ainsi dire plus concrète, et par suite, plus complexe des contemporains; il est peut-être plus difficile encore d'exprimer avec une absolue franchise ce jugement quel qu'il soit. En « allant au delà du livre », le critique « touche aussitôt à des sensibilités mystérieuses, inégales, non encore sondées. Il s'arrête de toutes parts à mille difficultés de morale et de convenance l ». Il doit taire notamment « l'espèce de détails que l'indulgence ou la convenance prescrit de taire, les faiblesses qui enchaînent, les vanités qui rapetissent 2 », etc. 11 lui faut donc louvoyer avec art entre les amours-propres irritables, les susceptibilités assez légitimes en somme, et chercher à ne pas dire trop ouvertement la vérité blessante ou parfois outrageusc. Ainsi se complique encore sa tâche : avec une plus pénétrante perspicacité, il lui faudra un art plus délicat de l'expression.

Cest ainsi, par sa conception d'une critique plus intérieure appliquée aux vivants eux-mêmes, que Sainte-Beuve s'est habitué de plus en plus à ces insinuations à demi voilées qu'il aime à lancer et qu'un regard inattentif laisse facilement échapper. « Dans mes portraits, dira-t-il un jour, la louange est extérieure et la critique intestine 3. » Nous saisissons ici quelques raisons et la formation de ce procédé. D'ailleurs, — sans oublier que le procédé, dans ce qu'il a d'un peu sournois et de malicieux, est bien conforme à la nature même de Sainte-Beuve, — les circonstances aussi l'amenaient dans tous les genres littéraires à une évolution semblable. Après l'orgie d'expansion et d'indiscrétion qu'avait été le romantisme, il semble mieux comprendre la valeur morale et littéraire de la réserve, et que la passion même ne perd rien à n'être pas étalée aux passants. Puis, arrivé dans une région intellectuelle plus sereine, agitant des problèmes plus graves que la rime riche ou la césure mobile, il y éprouve des émotions moins superficielles et qui se plaisent plus volontiers dans la pénombre qu'au grand jour, qui aiment mieux être exprimées à mi-voix que déclamées en paroles sonores. Il voile sa personnalité, tout comme il s'efforce de paraître effleurer seulement la personnalité d'autrui. Les Poésies de Joseph Delorme avaient traduit, avec un détour qui ne trompait personne et n'était destiné à tromper personne, sa mélancolie propre; les Consolations avaient été la confidence

1 P. Cont., I, 83.

3 Lundis, Table, 44.

publique de son christianisme de surface, de sa demi-conversion, de ce catholicisme attendri, auquel les trop profanes émotions qui l'accompagnaient, qui peut-être en étaient la source, étaient bien de sa valeur. Maintenant, sa confession s'atténue et se murmure. Dans Volupté qu'il écrit, un double ou triple voile recouvre les personnes, les temps et les lieux; la fiction se mêle à la réalité de manière à dérouter le grand public et à permettre aux seuls intimes de discerner l'élément imaginaire de l'élément véritable. Sans doute, à la même date, il écrit les divers morceaux du Livre d'amour. Mais je veux croire, — quoi qu'il en ait fait plus tard, — qu'il se proposait alors de garder longtemps ces vers pour la personne qu'ils intéressaient le plus. Composé dans cette intention, le recueil de ces indiscrets poèmes ne contredit pas trop ce ton de réserve, ce goût plus marqué de l'intimité discrète, qui me paraît caractériser sa critique d'alors.

En tout cas, voilées ou non, obligées et s'obligeant ou non à plus de réserve, les reconstructions d'àme que tente Sainte-Beuve exigent une recherche patiente, une enquête attentive. Aussi voyons-nous, dans ses articles d'alors, se perfectionner, se préciser la méthode qu'il avait déjà commencé d'employer pour ses précédentes et moins complètes anatomies morales. Son regard pénétrant scrute d'un bout à l'autre la vie des auteurs dont il parle, leurs œuvres, les manifestations les plus diverses des principes moraux qui les animent. Mais, comme il est naturel, deux choses surtout lui paraissent essentielles à bien connaître, parce qu'elles sont les plus significatives et pour ainsi dire les plus renseignantes : la formation et l'évolution des doctrines et des talents.

Comme il l'avait déjà dit à propos de Corneille '. il le répète à propos de Victor Hugo : il importe avant tout de saisir « la réalité originelle du poète, sa formation première et continue » et ces « détails précieux qui marquent l'aurore d'une belle vie - ». Pour lui, il ne manque jamais de s'y attacher. Quel était le père de Lamartine? Quelle était sa mère? Quelles impressions a-t-il surtout reçues en ouvrant les yeux ou dans les premières années de sa vie et de son éducation s? Quels étaient les parents de Béranger? Que leur doit-il et d'après quelle loi? Pourquoi et comment se rattache-t-il directement à ses grands parents paternels et maternels, « peut-être pour la ressemblance morale

' P. Litt., I, 29.

* P. Cont., I, 3 89.

:' Ib.t 287-289.

originelle, à coup sûr pour l'impulsion et les principes moraux qu'il en reçut l » ? Voilà des questions que Sainte-Beuve soulève et résout selon son pouvoir. Il demande à cette enquête lointaine de lui faire connaître en quelque sorte le sous-sol même, qui supporte et nourrit les sentiments futurs et les idées à venir. Puis, la plante une fois sortie de terre, il suit avec le même soin la série des influences qui ont agi sur elle, hâté ou retardé sa naissance, fait jaillir et dirigé ses jeunes pousses, coloré ses fleurs printanières et formé ses premiers fruits. Quelle fut la nature « qui se réfléchit dans la prunelle » de Victor Hugo? Quelles « sensations fraîches et graves », quelles « formes merveilleuses », quelles « perspectives gigantesques et féeriques de paysages tels qu'ils se grossissent et qu'ils flottent dans la fantaisie ébranlée de l'enfance » rapporta-t-il d'Italie 2? Quel était l'état des âmes au milieu desquelles a vécu et pour ainsi dire le climat moral où s est formé Lamartine ? Saint-Martin n'est-il pas le précurseur obscur, ignoré de Lamartine même et qui néanmoins a maintenu jusqu'à lui la « tradition spiritualiste »? N'est-ce pas de Rousseau, à travers Chateaubriand et surtout Bernardin de Saint-Pierre, que procède une part de son inspiration3? Quelle influence a exercée sur Béranger cette école primaire à la Jean- Jacques où il s'est trouvé placé4? C'est une seconde série de questions qui suivent les premières. Ainsi l'apport du premier milieu, des premières lectures, et ce qu'elles ont ajouté au fonds héréditaire et aux dispositions innées, se trouve précisé, le point de départ, pour ainsi dire scientifiquement déterminé.

Puis, quand la personnalité est enfin née, quand l'auteur s'est lancé <lans la carrière, du même regard attentif, Sainte-Beuve suit les développements successifs de son talent, les manifestations diverses qui l'expriment et permettent de l'orienter. « Depuis les Méditations jusqu'aux Harmonies, Lamartine est allé se développant avec progrès, dérivant de plus en plus de l'élégie à l'hymne, au poème pur, à la méditation véritable. Il y a bien de la grandeur dans son volume de 1820... Mais depuis lors le poète n'a cessé de s'étendre aux régions ultérieures dans des dimensions croissantes. Les Secondes Méditations en sont la preuve... La Mort de Socrate et surtout le Dernier chant de Childe Harold sont d'admirables méditations encore, avec un flot qui

1 P. Cont., I. 88-89.

2 lb.t 393.

3 Ib., 280, sqq.

4 lb„ 91, sqq.

toujours monte et s'étend... C'est donc aux Harmonies qu'il faut venir,, pour le voir se déployer tout à Taise, sans mélange ni entourage, dans l'effusion de sa grande manière. » Chacune de ces étapes, ainsi nettement indiquées, est caractérisée aussi bien en elle-même que par rapport à celles qui la précèdent et la suivent. Sainte-Beuve tient tellement à bien marquer la succession des diverses manières, qu'il y revient encore, et par de poétiques images, — la nacelle, devenue barque plus hardie, qui fait place à son tour au vaisseau majestueux, — la précise et la fait voir aux yeux K C'est la même chose pour le développement du talent de Béranger -, pour l'évolution du génie poétique de Hugo 3 ou de son talent de romancier 4. D'ailleurs, Sainte-Beuve fait cet effort avec une pleine conscience : il donne lui-même de ce genre d'enquête des formules expressives. Il dit qu'il veut à propos d'un auteur « saisir la loi de sa course et la tracer dès l'origine... avec ses inflexions fidèles et les accidents précis de son développement "• ». Pour l'abbé Prévost, il se promet de « suivre dans la continuité de ce tissu, de toucher de la main en quelque sorte l'étoffe ou la qualité de ce génie c ». Il commence ainsi son article sur les romans de Victor Hugo : « La réimpression des romans de Victor Hugo nous est une occasion naturelle d'examiner le jeune et célèbre auteur sous un point de vue assez neuf, de suivre son développement et son progrès dans un genre de composition où il débuta tout d'abord, qu'il a toujours cherché à mener de front avec les autres parties de son talent et qu'il nous promet (le catalogue du libraire nous en répond) de ne pas déserter pour l'avenir 7. » Ambitieuse de reproduire la vie même, la critique de Sainte-Beuve ne se contente pas de peindre les portraits de ceux qu'elle étudie au repos, qui est la mort. Pour mieux les saisir et les suivre, elle se hâte de déterminer avec le même soin et le point de départ dont ils se sont élancés et la direction qu'ils tiennent.

Une seule fois dans toute cette période, nous voyons Sainte-Beuve renoncer aux portraits individuels. Dans son article Du roman intime, il étudie un genre littéraire en lui-même. Sans doute il a senti que

1 P. CunL, I, 3oo-3o3.

? Ib., 101-104.

8 Ib., 421, sqq.

4 Ib., 43 1, sqq.

'• Ib., 85.

" P. Ut t., I, 2Ô0.

7 P. ConL, I, 43 1.

c'était là un essai original puisqu'il a tenu plus tard à revendiquer la priorité : « c'est la première fois peut-être qu'il était question de ce genre et de ce mot roman intime, dont on a tant abusé depuis l ». Toutefois, même en cet article isolé des autres, on retrouve une inspiration voisine de celle qui les anime. S'il ne remonte point aux auteurs, eux-mêmes pour en reconstruire l'âme, il a soin de mettre en lumière la nuance spéciale de sentiments, la particulière disposition morale que des ouvrages d'une telle nature supposent chez eux aussi bien que chez leurs lecteurs : c'est la même analyse, mais moins précise et moins complète, — par la nature même du sujet.

Dans cet article-là, comme dans les autres, nous retrouvons les mêmes traits caractéristiques du tempérament de Sainte-Beuve, les mêmes goûts révélateurs. Partout, il se montre toujours comme nous l'avons déjà vu, avide de connaître et de comprendre, essayant par de fines analyses de sentiments de se rendre compte et de satisfaire son intelligence 2. Il a le goût du vrai, du détail précis et volontiers familier ou humble, des correspondances personnelles et confidentielles 3. Comme Joseph Delorme jadis donnait une saveur de réalisme à ses sentiments les plus rares et les plus poétiques, en y mêlant la peinture de l'existence vulgaire, il entend ne point séparer la vie sentimentale et poétique de la vie commune, à laquelle, dans les faits, elle est toujours unie. « 11 a senti la vie, selon la mesure infinie qui la tempère 4 », et il veut la taire ainsi sentir. C'est un confesseur qui ne craint point le réalisme et qui, dans son désir de saisir la vie véritable, ne fait pas fi des plus petites choses. Mais en même temps, et par une tendance presque contradictoire, c'est un délicat. Il regrette les époques « courtoises », l'âge des salons aristocratiques, — où sans doute il aspire à entrer et que peut-être le plébéien, qu'il est en son fonds, embellit un peu dans ses rêves \ Cette délicatesse limite seule et seule tempère son amour des réalités : « A part la forme idéale, harmonieuse, unique où un art divin s'emparant d'un sentiment humain le transporte, l'élève sans le briser et le peint en quelque sorte dans les deux..., toutes les formes intermédiaires nuisent plus ou moins, selon qu'elles s'éloignent du pur et naïf détail des choses éprouvées. Le mieux, selon nous, est de s'en

1 /*. Femmes, 22, note.

* Articles sur Lamennais et passim.

8 Article sur Diderot, début, fin et passim.

4 P. Cont.t I. 438.

■'• P. Femmes, 24-25.

tenir étroitement au vrai, et de viser au roman le moins possible, omettant quelquefois avec goût, mais se faisant scrupule de rien ajouter. » C'est toujours, on le voit, la même doctrine qu'il avait essaye d'appliquer dans Joseph Déforme et qu'il aime maintenant à retrouver chez les autres; ou, si l'on préfère, c'est toujours le même tempérament qui lui a inspiré ses vers et qui lui inspire maintenant ses articles. C'est ainsi qu'en lui le critique continue et supplée le poète.

Enfin, pour achever cette étude, notons seulement que depuis les premiers Portraits Littéraires, son procédé n'a point changé. Au début, il y a toujours un prologue, parfois un prélude semi-lyrique. Il est double en général. D'abord, c'est une sorte de méditation personnelle sur les impressions, les mouvements d'idées, les émotions morales ou littéraires que l'œuvre a fait naître en Sainte-Beuve: ou c'est un exposé de sa doctrine particulière sur un des points de littérature ou d'art qui lui tiennent au cœur. Ensuite c'est un portrait moral de l'auteur, une esquisse de son âme ou de son esprit, un crayon rapide où les traits caractéristiques de sa psychologie sont mis en lumière. Après cette introduction commence l'étude véritable. Les événements de la vie, les œuvres diverses se présentent successivement dans leur ordre chronologique. Çà et là s'intercalent des analyses plus détaillées, des digressions, des conseils et des critiques sous forme de censures ou d'éloges. Et le tout se termine sans conclusion formelle, le jugement littéraire et moral étant épars et comme diffus dans l'article tout entier. Ni les doctrines littéraires de Sainte-Beuve n'étaient alors suffisamment arrêtées, ni surtout ses doctrines morales n'étaient assez fermes, pour qu'il osât les mettre en forme dogmatique. Ainsi, jusqu'en son procédé même s'empreint et se reflète sa personnalité.

Page 1