‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 24 sur 93 · TRANSFORMATIONS DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET MORALE · texte numérisé non relu

TRANSFORMATIONS DANS SA VIE INTELLECTUELLE ET MORALE

I. Sainte-Beuve s'éloigne du Mennaisianisme : condamnation de l'Avenir; eftbrts. de Sainte-Beuve pour décider Lamennais à la soumission ; incertitudes, hésitations soulevées en lui; flottement entre le catholicisme et le doute; recours à d'autres guides, Saint-Martin et Port-Royal. — Son activité reportée toute dans la politique : guerre violente à la Monarchie de Juillet; déceptions en politique. — Déceptions littéraires : il doute de lui-même. — Sa tristesse et son découragement.

II. Volupté, examen de conscience et confession de Sainte-Beuve : livre à clef; autobiographie complète : Sainte-Beuve prête à Amaury son goût du plaisir, la mollesse de sa volonté, les « sécheresses » et les « aridités » de son âme, ses défauts et ses passions, ses idées favorites. Conception de l'ouvrage : essai d' « apologétique expérimentale » et eflbrt de conversion personnelle; impression toute contraire qu'il produit : Sainte-Beuve complaisant à son mal, Sainte-Beuve littérateur et pédant. Mensonge du dénouement : Sainte-Beuve ni converti ni heureux.

III. Période de relèvement. L'influence de l'Abbaye-au-Bois : plus constantes aspirations au catholicisme; résistance à Lamennais : atténuations volontaires de la portée des Paroles d'un croyant; espoir de la foi. — Ruptures avec Lamennais, avec le National, avec le parti républicain ; coquetteries avec les doctrinaires et le gouvernement : Sainte-Beuve aspirant fonctionnaire. Satisfactions extérieures et joies intimes : jours de calme et d'espérance.

IV. Fragilité de cette paix : sentiment trop net des influences subies, conscience de la nécessité de faire seul sa voie et de l'impossibilité de la faire. Coup de théâtre des Affaires de Rome ; la surprise de Sainte-Beuve, son désarroi, son désespoir, ses cris : éloignement croissant des croyances religieuses. Abdication de ses croyances politiques : résignation attristée, ambitions déçues. Désillusions privées : les amitiés déçues : Hugo ; l'amour déçu : Adèle et Madame de Pontivy. — Découragement et deuil, désir de fuite, départ pour Lausanne.

« Ame mobile et peu ancrée... *

( Volupté, 118.)

<* Si parmi mes lecteurs des dernières années, il en est qui se sont plu a relever chc2 moi des sentiments de méfiance et de scepticisme habituel, ils ne sauront jamais ce qu'il m'en a coûté et ce que j'ai eu secrètement à souffrir pour avoir porté, dès l'abord, toute ma sincérité et ma tendresse d'âme dans mes relations politiques et littéraires. »

[Portraits Contemporains, II. 49. )

On dirait que parfois les événements conspirent avec les qualités et les défauts des hommes; et les circonstances semblent à certains moments se faire un jeu de nous pousser là où précisément nous poussent nos secrètes tendances. Sainte-Beuve avait déjà beaucoup évolué, et dans des sens bien divers. De la philosophie idéologue du XVIIlmc siècle, il avait pour ainsi dire coulé tout doucement dans un rationalisme plus positif sous l'influence du Globe. L'amitié de Hugo l'avait jeté dans les voies toutes contraires d'un catholicisme romantique. Par un nouvel écart, au moment où il allait se délier, la Révolution de Juillet avait tranché ses liens et l'avait enrôlé dans le parti démocratique d'un Saint-Simonisme quasi-socialiste. Enfin, suivant une transition mieux ménagée, il en était arrivé au Mennaisianisme. Etait-ce le port où définitivement il allait jeter l'ancre? Il l'espérait, ou du moins, sans l'espérer sûrement, il le désirait, il le voulait, il s'exhortait lui-même à dépouiller son inconstance naturelle, à s'amputer courageusement de son dilettantisme intellectuel. Je ne sais s'il y eût réussi, et j'en doute. Mais les faits eux-mêmes se chargèrent de rendre inévitable cette nouvelle rupture et de le contraindre à recommencer encore une errante odyssée à la recherche de la vérité. Après tant d'unions ébauchées avec confiance, avec ferveur, et que toujours au dernier instant il rompait, cette fois-ci, ce ne fut pas lui qui abandonna le Mennaisianisme : c'est bien plutôt le Mennaisianisme qui l'abandonna. Mais, en tout cas, c'était encore, si j'ose dire, un mariage manqué.

Le i3 août 1 832 1, Grégoire XVI signait l'encyclique Mirari vos.

1 Cf. Mercier, Lamennais d'après sa correspondance, ch«p. vin.

où certaines doctrines de l' Avenir étaient anonymement, mais clairement, condamnées, et le 3o août, à Munich, Lamennais en avait connaissance. Le coup était rude pour lui, d'autant plus que malgré Tévidence il avait quitté Rome en se flattant d'être approuvé au moins par le silence de l'Église. Sur le premier moment il se soumit, mais d'une soumission des lèvres et qui n'allait point sans réserves. Pendant quatre mois, il se débattit entre les révoltes de sa personnalité, les prières de ses amis, les exigences de son évêque et du Souverain Pontife, pour signer enfin le 11 décembre i832 une déclaration très •explicite. — et dans sa pensée, nulle, — d'obéissance absolue. Dès ce jour, il « méditait et roulait des pensées de vengeance et de représailles 1 »: la rupture était commencée dans son esprit, et elle n'allait pas tarder à éclater avec le scandale des Paroles d'un Croyant.

Sainte-Beuve suivait de très près cette crise intérieure. Dès le retour des pèlerins de Y Avenir, « il était allé leur faire visite dans la rue de Vaugirard où ils étaient logés ». Il y vit Lamennais « qui s'exprimait sur ce qui s'était passé à Rome et sur le Pape avec un laisser-aller qui Tétonna et il fut « frappé du contraste » qu'offrait le langage réservé et soumis de Lacordaire 2. Continuant encore à les voir assez intimement •*, il n'avait pas tardé à prévoir la révolte et il avait tâché de la prévenir. En Décembre i832, dans un article sur Béranger, il nommait « un saint prêtre qui est plus à nos yeux qu'un écrivain et dont le saint caractère grandit en ce moment dans l'humilité du silence... »; et ces louanges, selon ses propres paroles, « étaient en même temps des insinuations et des désirs 4 ». Il est curieux de déterminer avec autant de précision qu'en comportent de telles choses dans quel esprit Sainte- Beuve donnait de pareils conseils. Pensait-il, sentait-il comme Lacordaire? Était-ce par obéissance catholique qu'il poussait Lamennais à l'obéissance ? Je croirais bien plutôt qu'il se plaçait à un point de vue extérieur et en quelque sorte esthétique : il avait « conçu un idéal » de Lamennais, et, se mettant par la pensée à la place du prêtre, dans la logique de sa vie antérieure, des écrits publiés, des doctrines défendues avec tant d'éclat, il ne voulait pas que la tenue de l'auteur de

Y Essai sur l'indifférence fût dérangée, ni son rôle interrompu.

1 Lundis. XV, 5.

2 S. Lundis, IV, 45o.

3 On le voit en novembre qui dîne avec Lamennais et Gerbet chez l'avocat de

Y Avenir {Lettre à V. Pavie, Th. Pavie, 129).

4 P. Cont., I, 86, note.

J'aurais voulu, dit-il , un Lamennais devenu catholique et libéral comme au lendemain de V Avenir, mais ayant la force de demeurer tel sous le coup même des encycliques et malgré l'appel et l'attrait de la démocratie; je l'aurais désiré s'enfermant pendant quelque temps dans un religieux silence et n'en sortant depuis qu'à de rares intervalles par des écrits de réflexion et d'éloquence où il aurait tout concilié, tout maintenu du moins, où il n'aurait rien sacrifié, où il serait resté opiniâtrement le prêtre de la tradition antique et des espérances nouvelles; en s'attachant à un tel rôle bien difficile sans doute, mais si t'ait pour inspirer à tous le respect et l'estime, il aurait fini sans la chercher par retrouver son heure d'action et d'influence et il n'aurait pas eu à l'acheter au prix de la considération '.

On voit ici ce qu'il en est. Il reconstruit un Lamennais plus fidèle à lui-même et à ses débuts que ne la été le vrai, comme il reconstruit un peu plus loin un Lamartine plus suivi et plus parfait que le véritable. Mais c'est plutôt parce que cette conception répond aux exigences de son esprit qu'aux besoins de sa conscience; c'est parce que le rôle eût été beau, qu'on eût trouvé là « un mystérieux sujet de méditation et de rêverie pour ceux qui aiment à se prendre aux grandes destinées interrompues 2 », et non parce que c'eût été une obligation morale. Et Sainte- Beuve ne semble pas mettre beaucoup plus de lui-même dans le regret de la vie manquée de l'apôtre que dans son regret de la vie manquée du poète profane. Pour sa part, en effet, il ne sait pas bien ce qu'il croit ni ce qu'il doit croire. Les tendances démocratiques de V Avenir avaient été l'une des raisons, sinon la principale raison, de son arrivée au catholicisme : voilà que cet étai s'abat; l'édifice tout entier chancelle et, prêt à s'écrouler, semble chercher en vain un fondement solide.

Aussi, pendant toute l'année qui suit, on voit Sainte-Beuve hésiter, flotter d'une opinion à l'autre, et, à quelques mois de distance, se contredire plusieurs fois. A certains traits, à certains passages de ses divers articles en 1 833, on le croirait encore, ou presque, ou tout à fait catholique. La principale objection qu'il adresse à Musset, c'est l'irréligion, l'impiété volontaire et parfois affectée qui dépare certains Contes d'Espagne et d Italie et fait une énigme de La Coupe et les lèvres :K II loue l'école du Correspondant et de la Revue européenne « d'adhérer à la manière féconde » dont « l'illustre rédacteur de V Avenir » envisage « socialement le christianisme 4 ». A son ami Pavie, — chrétien fervent il est vrai, — à

1 P. Cnnt., I, 374-375.

» Lundis, X, 5.

8 P. Cont.. II. 1H6, 192.

propos d'un deuil, il assure « qu'il ose prendre, indigne qu'il est, une part intime et véritablement chrétienne d'un aussi vénérable deuil * ». Il lui déplaît de voir la haine du christianisme dont témoignent les écrits de Heine : « Sur ce point, M. Heine est beaucoup plus railleur qu'il ne convient à notre indifférence acquise ou à notre religiosité renaissante 2. » Il félicite Turquety d'avoir la foi, « le sentiment des choses éternelles » et de trouver là les « sources mêmes de sa poésie 8 ». Il a même parfois des espèces de scrupules qui révèlent une sensibilité religieuse assez vive. 11 ne veut pas par exemple qu'on laïcise Lamennais et il reproche à du Clézieux de l'avoir fait: « L'ode à M. de Lamennais est pleine d'essor, mais nous trouvons et nous osons croire que l'illustre prêtre trouvera comme nous qu'elle est trop prise du côté de la gloire humaine. » Et dans ce même article, en louant ce jeune homme d'avoir de bonne heure « cherché le port dans l'antique croyance », il ajoute : « C'est un spectacle assurément mémorable, au milieu de tant de scepticisme et de tant d'écarts dont on est entouré, que de voir comment l'élite de ces vierges et vertueux esprits ne diminue pas, comment elle se recrute et se perpétue, conservant pour ainsi dire dans toute sa pureté le trésor moral. Quelles que soient les formes sous lesquelles doive se reconstituer (nous l'espérons), l'esprit religieux et chrétien dans la société, cette vertu avancée de quelques jeunes cœurs, cette foi et cette modestie tenues en réserve, aideront puissamment au jour de l'effusion J. » Voilà qui paraît révéler au moins quelque tendresse de cœur pour « l'antique croyance ».

Mais on a remarqué cette incertitude qui, dans son espérance même, lui reste sur la forme dont l'avenir revêtira le sentiment religieux. Il n'est plus aussi persuadé qu'il l'était tout récemment encore de la supériorité définitive du catholicisme libéral à tendances sociales. Il a des hésitations et des repentirs. On le voit montrer des retours de complaisance pour le Saint-Simonisme 5. Il exprime, sous une forme un peu vague mais assez claire pourtant, des réserves sur les théories de Lamennais 6. Lorsqu'on s'indigne qu'il recommande de son nom les obscénités de Casanova de Seingalt, il répond : « Je n'ai pas tant de scrupules;

1 Th. Pavie. 1 25.

- Pr. Lundis J II, 252.

3 Revue des Deux-Mondes, septembre 1 83 3. Non recueilli.

4 Pr. Lundis, 11, 262, 261.

5 P. Cont., Il, 239 et la note.

« lb., 268.

ce qui prouve combien je suis loin d'avoir la foi. Non, je crains de n'en être jamais capable. J'en approche, je la sens, je la respire, j'en ai l'atmosphère mais non le rocher : aussi le vent qui passe balaye trop tout cela l. » Enfin. — abjuration complète semblerait-il; mais il écrit cela au Xational. et non seulement il subit les influences du milieu. mais encore il fait un effort conscient pour se mettre au diapason du journal et ne pas détonner avec ceux qui l'entourent — enfin, il se proclame « républicain rationaliste ». C'est lui qui souligne" ; il déclare devoir se « dépouiller de bien des idées familières » pour comprendre pleinement le catholicisme de Mickiewicz -. Ce n?est pas le rationalisme quasi-matérialiste que nous lui avons vu jadis. Sainte-Beuve n'y est pas encore revenu. Ici, par exemple, il maintient avec une grande netteté d'expression sa foi en la liberté humaine : « sauf un petit nombre d'exceptions majestueuses et de véritables monstruosités morales, l'homme est libre :! ». Ce n'est pas non plus un rationalisme dogmatiquement établi et conclusion dernière d'une métaphysique ambitieuse de supplanter la religion. Sainte-Beuve n'a point un esprit assez systématique pour cela, et il a trop peu de confiance en la philosophie. Il regarde avec quelque sympathie les audacieux penseurs qui échafaudent des systèmes et prétendent, par les seules forces de leur raison, résoudre le grand problème. Mais « comme science » la philosophie « l'affecte de moins en moins » : s'il y voit un « noble et nécessaire exercice, une gymastique », à ses yeux, elle recommence sans cesse et, « dans la prétention principale qui la constitue, elle n'aboutit pas 4 ». Sa position à lui, comme sa réponse, est beaucoup plus modeste. Il admet, sans bien vérifier, « l'opinion spécieuse généralement reçue :> ». Il se contente de la solution du sens commun; et, le cas échéant, il se contenterait du vague déisme de la religion naturelle, de cette religion où un Jefferson est arrivé « par un accès naturel, sans passer à travers les vestibules, les dédales et toutes les épreuves irritantes du vieux monde r» ». En somme, pendant toute cette année i833, comme il l'écrivait à Lerminier

1 Lettre à Pavie. (Tu. Pavie, i 26.) Pourtant il avait annoncé sur ce sujet un .second article qui ne parut pas.

- I*r. Lundis, 229.

:' lb.t 210. — Il est curieux de le voir plus tard retirer cette affirmation et même essayer de prouver qu'il ne s'est pas contredit : en écrivant cela, il ne parlait pas comme philosophe, * il ne parlait qu'en littérateur » i/\ Cont., Il, 5ocj, notei.

« l\ Litt., I, 304.

"• Pr. Lundis, II, 2 10.

à propos d'autre chose, il laisse volontiers ses idées sur la religion « s'épandre et vaguer en lui * »; il n'a pas de centre fixe, de point définitivement établi autour duquel il les rallie, à partir duquel il les ordonne et les systématise, — dans la mesure où il saurait le faire. Sa tendance générale, c'est celle que lui paraît constituer l'unité de la Revue des Deux-Mondes : après avoir « passé par des phases diverses », joignant 4< un enthousiasme non encore éprouvé à une maturité commençante », il « ressent l'enfantement d'un ordre nouveau -' », mais il ne croit plus que le Mennaisianisme en contienne la formule entière. C'est un poste d'attente qu'il occupe, et un poste d'incertitude.

C'est en raison de cette incertitude sans doute, et parce qu'il sentait la direction de Lamennais devenir de jour en jour moins sûre, qu'il se chercha alors d'autres maîtres, d'autres guides de la vie spirituelle. A M. Caron, qui est le Lamennais (mais un Lamennais pacifique et^doux), d'Amaury H, s'ajoutent à ce moment dans Volupté, et Saint-Martin, et surtout M. Hamon de Port-Royal. Saint-Martin, qui, dans « ses précédentes excursions philosophiques », avait réveillé en Sainte-Beuve le spiritualisme et le mysticisme même, agit une seconde fois sur lui, à distance 4 : ce fut un de ceux qui lui rirent alors « sentir ce que c'est qu'édifier sa vie et y porter le don de spiritualité 5 ». Mais bien plus forte, semble-t-il, parce qu'elle était plus nouvelle, et peut-être aussi parce qu'elle était plus chrétienne, fut l'influence de Port-Royal. Sans examiner maintenant comment l'idée était venue à Sainte-Beuve d'étudier l'abbaye janséniste, nous pouvons remarquer qu'il s'y était mis vers i83oou i83i, encouragé par Lamennais lui-même 6. Dès qu'il connut en détail l'histoire de cette « vallée proche Chevreuse et Vaumurier », où les vents sacrés de Bethléem, des Thébaïdes d'Orient, d'Afrique et de Provence lui semblaient avoir apporté leurs pieux arômes, « l'impression fut [grande sur lui d'un si récent exemple des austérités primitives 7 ». 11 se fit Y acolyte volontaire du doux M. Hamon, le prit comme « son initiateur sans bruit à la piété », comme son « intercesseur s ». 11 apprit de lui à aimer la retraite, à ne plus s'attacher à la profane beauté des lieux, à

1 Corr, I, 21.

2 Pr. Lundis, II, 170-172.

3 Volupté, 294, 297.

4 lb., 296, 3 1 3, 32i.

• lb., 32 0.

« Port-Royal, II. 258; IV. M-.

7 Ynlupté, 3 1 2, sqq.

* lb., 3 14.

s'abstraire des querelles et de* agitations contemporaines, à ne plus chercher à pénétrer le> pensée* et les intentions des hommes : ou du moins il apprit qu'il aurait dû faire tout cela: mais il ne le rit pas. Il avait trouvé en lui un maitre qui apaisait quand Lamennais agitait* qui rassurait quand Lamennais effrayait. Seulement M. Hamon était mort et invisible : et le maître vivant, dans son silence énigmatique et menaçant, était plus tort pour troubler Sainte-Beuve que ne l'étaient et le mystique du XVIIIme siècle et l'ascète du XYII™* siècle, pour rasséréner son àme. pour fixer définitivement sa croyance et sa conduite.

Mai* comme il faut bien qu'on ait ou qu'on se fasse un principe d'activité et de vie. qu'à défaut d'une croyance une passion ou même un simple parti -pris fournisse une raison d'agir, il semble qu'à ce moment Sainte-Beuve se donne plus que jamais à la politique. Pendant toute l'année 1 833 * et au delà encore, il est toujours animé de la même haine et du même mépris pour la royauté en général, et pour le régime de Juillet tout particulièrement. Il censure avec amertume Villèle. « ce madré », ce « corrupteur », tous ses successeurs, les ministres « frénétiques » ou « fourbes » de la royauté légitime et de la royauté bâtarde. Contre toute vérité, il projette même sa colère dans le passé, et. oubliant ce qu'il écrivait en 1829. il se vante maintenant de n'avoir point pris part à l'illusion du ministère Martignac \ Il prend plaisir à citer les phrases où Jetferson semble approuver d'avance le régime de la monarchie bourgeoise, pour mieux insister sur la déception qu'il en aurait eue 4. Aux reproches que la Pologne abandonnée lance par la bouche de Mickiewicz. il répond que la France « a été liée par surprise, qu elle souffre et quelle attend » : « nous aussi, nous sommes bannis de la révolution que nous avons faite, nous sommes expulsés de nos espérances 5 ». A chaque fois qu'il en trouve l'occasion, ce sont des tertre méprisants pour tous les hommes du pouvoir, pour ces « parvenus acharnés ». ces « intrus suants », cette « écume immonde », cette « royauté astucieuse ». ces « honteuses palinodies » qui font le scandale de son temps: et il n épargne personne, ni les doctrinaires dont l'autorité morale est ruinée, ni ce « frénétique », ce « maniaque »>

1 Volupté, 3 ; *. sqq.

' .Y. Lundis. X. i3*.

* I». <]t,nt., II. 271-272.

» /V. Lundis, II, 14X.

'- lb.. 233.

de Casimir Périer *. C'est là une disposition révolutionnaire. Sainte- Beuve, en effet, se solidarise avec tous ceux qui, sous tous les gouvernements successifs, ont fait des révolutions ou des émeutes, y compris les hommes de « sacrifice » du cloître Saint-Merry 2. Pour son compte, il aspire à les imiter. Rangé dans les rangs « irrévocablement ennemis » du gouvernement, il refuse une place qui peut-être le tenterait, pour ne point la lui devoir; et s'il agissait, il le déclare, ce serait « dans un sentiment de guerre ouverte, dans une pensée révolutionnaire 3 ». Il va même si loin que sa haine déborde sur sa littérature et envahit sa critique. S'il loue avec tant d'ardeur Béranger, c'est assurément qu'il se fait les illusions de ses contemporains sur le mérite réel du chansonnier: mais la principale raison, c'est que Béranger est comme le colporteur des idées démocratiques et de réforme sociale 4. S'il est même indulgent pour un classique impénitent. — pour Andrieux qu'il a naguère raillé avec ses amis, — c'est par complaisance pour son invariable libéralisme 5. Du reste, il faut lui rendre cette justice : ce n'est point là une opposition purement personnelle, une manifestation de haines ou de jalousies privées. Le généreux mouvement d'amour pour les humbles, pour les victimes de l'organisation sociale qui Ta jeté jadis dans le Saint-Simonisme, continue à l'animer. Il aspire à une « civilisation plus équitable et vraiment universelle », à l'égalité réelle et au bonheur des prolétaires 6. C'est pour cela qu'il se proclame républicain et attend dans la République l'âge d'or de la démocratie 7.

iMais ces espérances sont bien lointaines et d'une incertaine réalisation. Chaque jour, au milieu des attaques, des injures de ses ennemis, le régime de Juillet se fortifie et s'assure, les émeutes successives sont repoussées; et la République attendue s'éloigne chaque jour. Nouveau désenchantement politique, qui s'ajoute au désenchantement religieux et assombrit la vie de Sainte-Beuve. Ce n'est pas assez encore. A ces déceptions que d'autres à cette époque pouvaient ressentir, s'en ajoute encore une plus intime, plus cuisante. A'ce moment-là il se demande s'il réussira jamais dans cette première et chaude ambition d'être un

1 Pr. Lundis, II, 128, 129, 299, 322 ; III, 365; II, 141, 25o, 255.

* Ib., 126, 1 37, 145-149, 2 33 ; P. Cont., II. 240, 266, 267. — On sait qu'il a été compromis dans l'affaire Bcrgeron (novembre 1 832). Cf. d'Haussonville, 90.

* Corr., I, 23.

* Pr. Lundis, II. 1 58 ; P. Cont., I, i3o-i32. 5 P. Lit t., I, 294.

r- P. Cont., I, i3i-i32.

7 Pr. Lundis, II, 1 37-141, 1 55, i63, 174, 233; P. Cont., II. 262.

poète. Volupté avance peu à peu. Sainte-Beuve est pris de ce découragement qui précède souvent l'achèvement d'une œuvre littéraire. Il se dit que ses forces sont inégales à ses aspirations ; qu'il lui faudra, lui qui avait rêvé les applaudissements, se borner à les provoquer pour d'autres ; qu'il lui faudra rester le parrain et non le père des écrits qui donnent la gloire. 11 essaye au moins de se démontrer que ses tentatives poétiques lui assurent une espèce de supériorité sur les autres critiques :

Quand on a soi-même des portions de l'artiste, qu'on Ta été un moment ou du moins qu'on a désiré de le devenir à quelque degré, la vigilance sur les créations naissantes est extrême... On reconnaît avec un instinct vif, presque jaloux, ces lumières qui pointent à l'horizon et vont à mesure éteindre les anciennes. Il y a quelque chose qui nous parvient vite dans tout ce qui hâte l'oubli qu'on fera de nous, dans tout ce qui rappelle les honneurs et les palmes exclusives auxquelles on avait songé... Quand elle a quelque fond d'artiste en elle, [la critique] est promptement avertie par un tact chatouilleux de ce qui se remue de poétique alentour ; qu'elle se réjouisse donc d'avoir à le dire ; qu'elle mette sa gloire à saluer la première; sa consolation comme son devoir est de ne se lasser jamais '.

Comme Sainte-Beuve avoue presque inconsciemment la jalousie dont il se sent peu à peu saisi ! D'autres fois, au contraire, et par un sentiment non moins mélangé, — car il s'y mêle et une pitié louable et une égoïste satisfaction que son malheur échoie aussi à d autres, — c'est aux poètes malheureux comme lui que Sainte-Beuve va s'attacher; c'est à leur infortune qu'il demande pour son mal un vain remède : « On se console de ne pas obtenir la gloire dans les arts, lorsqu'on voit combien ont souvent de génie enfoui et rebelle 2. » Peut-être ; mais quelle insuffisante consolation ! C'est tout au plus si Ton peut noter çà et là les traces d'un autre sentiment plus réconfortant et d'une qualité bienfaisante pour lui-même. Il a le goût vrai, le culte désintéressé des lettres, et, lorsqu'il oublie sa disgrâce propre, l'espoir d'un brillant mouvement littéraire suffit à relever son cœur. Tous les articles sur Béranger expriment à merveille ce besoin d'admiration et d'enthousiasme qu'il éprouve \ Lorsqu'il commence son article sur Musset, il s'écrie avec une joie sincère : « // est bon de voir le mouvement de la France grandir et s'étendre par des productions multipliées de poètes »»

1 /'. C')Ht.. II, 200-20 1.

:: lb., I, iio, -sqq- et la note. p. 1 3 5 .

et toute la fin est comme un cri de triomphe. Il est vrai qu aussitôt après il retombe ; et Joseph Delorme ne peut s'empêcher de faire un sombre retour sur lui-même *.

Ainsi, Sainte-Beuve est malheureux. 11 « souffre de ne rien être » et, avec cette obstination volontaire et sombre qu'on met parfois à conserver la cause de son mal, il ne veut rien être - : il reste « attache à son pieu et tourne de son mieux dans un court rayon » ; il a « des jours de souffrance qui le font rester coi et farouche ;î ». On comprend alors et Ton excuse l'acrimonie qu'il met à relever les défauts des autres, Musset, trop applaudi 4, ou Hugo triomphant 5. On comprend, et Ton complète en y ajoutant son propre nom, l'apostrophe pathétique aux lecteurs àJOberman : « Oberman est bien le livre de la majorité souffrante des âmes... J'en appelle à vous tous qui l'avez déterré solitairement depuis ces trente années dans la poussière où il gisait..., qui l'avez souvent visité comme une source..., hommes sensibles et enthousiastes ou méconnus et ulcérés, génies gauches, malencontreux, amers, poètes sans nom, amants sans amour ou défigurés ! fi... »

Ce sont probablement de telles dispositions morales qui ont donné son caractère étrange, hybride, contradictoire, à son roman de Volupté: et c'est par elles que ce livre au titre inquiétant, sans répondre tout à fait à son titre 7, ne lui ment pourtant pas tout à fait. 11 l'avait annoncé à Barbe en décembre i83i 8, et, le 17 novembre i833, il écrivait à Pavie que le premier volume et la préface en étaient déjà imprimés 9. C'est donc bien au moment précis où nous sommes parvenus qu'il l'achève,

1 P. Cunt., 1, 1 77-1 79.

* Corr., I, 22.

8 A'"" Corr.. 2 2-2 3.

4 P. Cont.. II, ig3.

5 Si c'est bien lui que vise l'allusion au poète « qui trop souvent en nos jours, lui qui devrait diriger, s'exaspère, s'égare, n'entend que la voie de l'orgueil blessé » {P. Cont.. II, 239).

,; P. Cont., 1, 177.

7 Préface, p. 1 : « Ce titre qui a l'inconvénient de ne pas s'offrir de lui-même dans le juste sens, etc. ». — Cf. Renan, Avenir de la science, p. 497 : « La fine analyse psychologique que M. Sainte-Beuve a si malheureusement intitulée Volupté. »

K .V*"* Corr.. 19.

;' Th. Pavie, i 29.

qu'il le revoit, qu'il lui donne, sous l'impression de ses sentiments présents, sa forme définitive et surtout sa signification, son ton définitifs.

Sous une forme voilée, c'est bien une auto-biographie que Volupté. Dans les pages qui précèdent, nous nous en sommes largement servis, identifiant Amaury avec Sainte-Beuve; et nous en avions le droit. Luimême nous la reconnu en de multiples passages. Lui-même nous fait remarquer que « presque tous les romanciers se sont mis eux-mêmes dans leurs romans l ». Lui-même nous invite à conclure d'Amaury à Sainte-Beuve comme il le fait d'Oberman à Senancour. « par une conjecture très légitime pour les livres de cette sorte, en ne s'attachant qu'au fond du personnage et à certains détails caractéristiques - ». Lui-même nous renvoie chercher sa propre image à tel chapitre indiqué n. Lui-même enfin, aussi formellement que possible, nous dit : « ... le roman de Volupté, qui n'est pas précisément un roman et où j'ai mis le plus que j'ai pu de mon observation et même de mon expérience A ». et ailleurs : « En écrivant mon ouvrage, qui est très peu un roman, je peignais d'après des caractères vrais, d'après des situations observées et senties, parce que, même dans la transposition de l'époque et du milieu, je m'attachais à être rigoureusement vraisemblable. Les âmes que je décrivais et montrais à nu étaient des âmes vivantes, je les connaissais, j'avais lu en elles: Mmc de Couaën n'était pas une invention \ »

Aussi, à de certains moments, Volupté serait presque un livre à clefs. Le château gothique, à la fenêtre encadrée de lierre, d'où Mmc de Couaën laisse un jour tomber son aiguille d'ivoire, c'est le château de Wierre 6. L'oncle d'Amaury, qui Ta « nourri du plus pur lait domestique » et lui parlait tant de sa mère, c'est la tante de Sainte-Beuve, si dévouée au souvenir de son frère 7. L'ami de Normandie, cet autre « voluptueux », le confident-complice des faiblesses d'Amaury, c'est (îuttinguer s. M. Caron, c'est un Lamennais reculé dans le passé, doué de la douceur, de l'onction que Sainte-Beuve voudrait voir à son maître et qu'il lui conseille par ce détour : pour que l'auteur de l'Essai sur

1 Lundis, \\ 27H.

- /'. Cont., I. i5a.

3 lb.% 1 70. note.

I S. Lundis, IV, 449.

ô Pttrt-Royal, I, 55o. note.

II Haï ssonvii.i.k. 1 5.

7 Yuluptê, 97.

s lb.. 2 3 5. 1^0. — Ct. P. Cont.. II. 409-410.

ï indifférence se reconnaisse à demi et reconnaisse surtout l'avis insinué, son nom est expressément rapproché de celui de l'abbé Caron l. La « liaison meilleure et préférée », qui a peut-être été coupable, on sait trop quelle elle est 2. L'ami que rêve Amaury, qui « serait resté dans les chemins de son enfance», «ami, témoin, gardien de ses jeunes désirs », confident de ses projets de jeunesse, qui « n'aurait pas bougé, pas dépassé la ville prochaine », qui serait un jour rentré « lévite de Dieu dans la maison de son père », c'est l'abbé Barbe 3. Et cet Élie, cet Hervé, ce Maurice, ce Timothée dont les tares secrètes sont si finement mises au jour, ce sont encore des portraits 4 : Sainte-Beuve le reconnaît explicitement, lorsqu'il se défend auprès de Béranger d'avoir voulu l'y dépeindre 5, ou lorsqu'il écrit « ce sont tous des portraits, une peinture très exacte G ». Autant de lieux pris dans la réalité, autant de personnages saisis sur le vif, et introduits par Sainte-Beuve dans son roman.

Mais bien plus que de tous ces étrangers, c'est de lui-même qu'il a fait le portrait pénétrant, fidèle, perspicace. Suivons d'un bout à l'autre le roman; et, d'un bout à l'autre, nous y retrouverons ce Sainte-Beuve que nous connaissons. «La Volupté le tient» dès son enfance; «elle a été pour lui de bonne heure un vœu brillant..., l'aliment unique en idée, la couronne de sa jeunesse»; puis elle s'est convertie en habitude, « elle a saisi sa chair, elle flotte dans son sang, elle serpente en ses veines..., c'est là son mal »; et l'habitude enfin est sur le point de devenir vice 7. C'est par ce goût des plaisirs sensuels qu'il a été atteint, quand il s'est cru frappé de laideur, de cette « espèce d'hystérie morale » qui a changé tout le courant de ses idées, « à laquelle se rattachent le principe de ses erreurs et la trop longue déviation de sa vie * ». C'est par lui, qu'il a passé « une bonne partie de ses jours et de ses nuits à côtoyer

1 Volupté, 297. — N'y a-t-il pas aussi dans d'autres personnages des « traces» de Lamennais ? En certaines scènes, le marquis de Couaën lui ressemble étrangement (356-357». On est aussi étonné de voir avec quel ton Amaury se proclame instruit « à se défier de son opinion du jour même... et peu pressé de jeter aux autres dans l'application passagère ce dont peut-être demain il devra se détacher à son tour » (3 81). Si •c'était peut-être un conseil, il était prophétique.

2 Volupté, 2 83.

5 P. ConL, I, 137.

B Cité par Schérer [Études sur la Litt. cont.. IV, io5). 7 Volupté, 4.

s Ib., i5.

des parcs comme un voleur, et à convoiter les gynécées l ». C'est par lui qu'il a «donné aveuglément dans cette illusion» de confondre les sens et l'amour; par lui que sa sensibilité débordée, ne pouvant se satisfaire, a blasphémé Dieu, et qu'il, a dans son acre désespoir, « insulté par des regards désespérés au don magnifique de cette lumière - ». C'est par lui qu'il s'est voué à ces tendresses féminines, à ces «c amitiés indiscrètes » qui conduisent « sur la pente des sentiers obliques ;î », qu'il a goûté le charme empoisonné des langueurs de femme 4 : il parlait avec son amie des « choses de Dieu, du sacrifice des sens, de la vigilante chasteté », il l'entretenait de « sacrifice et d'amitié discrète », il aimait à mêler aux siennes des larmes qu'il voulait croire innocentes: et c'était un piège de la Volupté, que cette « amitié de trop près cultivée * ». Ainsi, il goûtait un malsain plaisir à s'exposer aux tentations grossières c; il achevait de se « pourrir en dedans 7 », pour succomber un jour « sans choix, sans attrait, absurdement, à une place quelconque et uniquement parce qu'il s'était juré de tomber ce jour-là 8 ». Ainsi, en des « analyses mystérieuses bien chèrement payées », il gagnait la « connaissance raffinée du bien et du mal » et acquérait cette perspicacité spéciale, cette maîtrise en luxure du débauché professionnel 9. Ainsi enfin, il se faisait des plans de vie amoureuse et molle, se laissait glisser à cette existence en partie double ou triple, à ces mensonges, à ces intrigues enchevêtrées, à ces incertitudes de croyances, de sentiments même, dont sa vie tout entière a été emplie et tout entière gâtée l0.

L'habitude de la Volupté, funeste en elle-même et dans ses conséquences directes, ne l'est pas moins par les défauts contradictoires qu'elle engendre. «Mûrir! mûrir! disait plus tard Sainte-Beuve, on durcit à certaines places, on pourrit à d'autres, on ne mûrit pas u. » Déjà, en eifet, l'abus des plaisirs sensuels développait à la fois en lui et une mollesse et une àcreté de tempérament, qu'il poursuit et dénonce dans.

I Volupté, 34.

* lb.. 43.

3 lb., 58.

* lb.. 63.

* lb., 2it)-2iK. — ('!". Consolations.

'■ lb.f 87.

- lb.. 125.

:' lb., 1 27, sqq.

'" lb., passim.

II P. Cou t., Y. 4<>i.

Tàrne d'Amaury. Le but même du livre était l'analyse de son vice et « de tout le côté de Tàrne que ce vice domine, et auquel il donne le ton,, du côté languissant, oisif, attachant, secret et privé, mystérieux et furtif, rêveur jusqu'à la subtilité, tendre jusqu'à la mollesse, voluptueux enfin *>k Sans doute, c'était là une tendance innée de son caractère. Il l'a bien senti, et, à plusieurs reprises, il a mis en lumière cet instinct profond. Son goût naturel des intérieurs, « des habitudes intimes, des convenances privées, du détail des maison^», qu'est-ce autre chose qu'un symptôme de .cette disposition caressante et câline des voluptueux 2? Il en est de même de son « besoin de guides et de soutiens » : nature « infirme, implorante, et dépareillée au milieu d'une sorte de richesse, il avait hâte de s'attacher et de s'appuyer », de s'enlacer en quelque sorte, par un obscur sentiment de ce qu'il y avait en lui de trop peu viril, de féminin, de voluptueux encore 3. Et sa vie tout entière, ses chutes renouvelées, les dangereuses habitudes auxquelles il s'abandonne, ne font que le rendre encore et toujours plus faible. Enervée par la jouissance, sa volonté ne sait plus vouloir, elle ne forme que des « vœux impuissants, des résolutions à chaque heure contredites 4 »; fragile et succombant au moindre choc, renversée par le plus futile hasard 5, elle se disperse en perplexités confuses : « Agonie, et rapetissement, et plainte des âmes tendres déchues ! Oh ! que j'ai bien connu cette situation fausse et son absurde profondeur, ces dégoûts de tout qu'elle engendre, cet embrouillement inextricable qui meurtrit bientôt sur tous les points un cerveau jusque-là sain, net et vigoureux, cet échec perpétuel au principe et au ressort de toute action, cette lente et muette défaite au sein des années vaillantes ! 6 » L'homme est alors le jouet des circonstances les plus minimes, les plus légères. Il est « à la merci des souffles de l'air, des phases mobiles de chaque lune, des nuées passagères ou des ardeurs du soleil 7»; il gaspille au jour le jour dans ces voluptés, dans une « prodigalité insensée », toutes ses forces intellectuelles et morales ; il « coupe à plaisir sa pensée » ; il se rend incapable des monuments grandioses qu'il eut pu édifier ; il dissipe sa faculté de

1 Volupté, i.

3 lb.3 3 i 3-3 14.

1 Ib., 92.

"• lb.t 21 o.

'; Ib., 24H.

7 Ib., 274.

sentir, appauvrit et dessèche « ses sources supérieures et reculées » : il détruit même en son caractère la force et la vigueur de sa dignité : « l'homme qui fût resté probe et incorruptible, s'il se disperse à vingtcinq ans aux délices, apprendra à fléchir à quarante, et s'accommodera aux puissants ! ». — C'est « quarante-huit ans » qu'il eût fallu écrire, puisque Sainte-Beuve a eu quarante-huit ans en i852. Mais quelle prophétie étonnante, et comme il se connaissait bien, lui qui, si longtemps à l'avance, prédit et explique, sans le savoir, le terme vers lequel, sans le savoir, il est en route !

Mais c'est un châtiment du voluptueux que la Volupté même le déçoive, et, qu'à force de chercher le plaisir, il désapprenne lentement la tendresse véritable. « A mesure que les sens avancent et se déchaînent en un endroit, l'amour vrai tarit et s'en retire...; ils le tuent d'ordinaire; en s'usant eux-mêmes, ils raréfient en nous la puissance d'aimer... De là, dans l'excès des diversions sensuelles, et passé un certain terme, la ruine en nous de la puissance d'aimer -. » Ces « sécheresses subites et inouïes », ces « aridités soudaines11», Sainte-Beuve les a ressenties; et son analyse pénétrante les met en lumière. Quels éléments égoïstes et malsains se mêlent aux amours d'Amaurv ! C'est la jalousie et c'est l'orgueil, « une fumée légère de supériorité, l'orgueil d'un cœur qui s'était cru longtemps stérile 4 »; c'est l'attrait équivoque des « complications naissantes ». et la fierté de satisfaire deux femmes à la fois, « en donnant son cœur à l'une, son sourire et un mot à l'autre 5 » ; c'est le désir frénétique, byronien, d'entendre, « avant de mourir,, de quelque bouche, ce mot « Je t'aime », ce seul mot, me disais-je, qui fait qu'on a vécu 6 ». et la « crainte furieuse » de voir échapper cette satisfaction d'amour-propre 7: c'est « le chatouillement et l'émulation funeste » que produisent les triomphes d'autres amants8; c'est la conspiration des sens et de la vanité, la rage et l'humiliation des efforts tentés en vain, des peines inutilement prises îJ: ce sont « ces médiocres

1 Volupté. 1 3 3-i 34. — Cf. la lettre à Jean Reynaud iCorr., I, 1 57) : * J'ai eu mes faiblesses : ce sont celles qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété Je la vie. J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma llamme. »

- Ynlupté. 44-45.

•! Ib. . 121.

* Ib.. 5S.

,; Ib.. 1H2. — Cf. 275.

7 Ib., iKK.

- Ib.f 241.

:' Ib.. 2-3.

sentiments » pour lesquels, « sans excuse, sans ivresse », de parti pris et avec une obstination sombre, il s'efforce de surmonter les dernières résistances l. Tout ce qu'il y a d'égoïste et de bas dans ce que les voluptueux décorent du beau nom d'amour, Sainte-Beuve le découvre et le dénonce.

Et son autopsie implacable rattache encore à ce goût comme à ces habitudes de volupté tous les défauts qu'un examen sans complaisance aperçoit en lui. Ses « délicatesses comprimées et ses susceptibilités jalouses - », elles sont nées de ces amours équivoques auquel son vice l'entraîne : « Qui dira les fuites, les instincts sauvages, la crainte des hommes, où tombe l'esclave des délices :{? » Ses colères ont « la forme d'accès, la malignité particulière » des colèi*es du voluptueux : les âmes tendres plutôt que douces sont naturellement très irritables; mais quand « elles se sont ravalées au plaisir, et à un plaisir d'où elles sortent mécontentes et flétries, elles contractent soudain un endurcissement profond...: leur colère alors, si elle s'élève, est aiguë, quinteuse, convulsive, sans dignité, prompte au fait, raffinée en outrages^ salissante de fiel, comme les accès d'un être faible et de tous les êtres qui intervertissent brusquement la nature 4 ». Ses curieuses bouffées d'ambition, son désir inquiet de la gloire humaine dans les lettres, dans la politique, dans les armes mêmes, sont aussi un effet de sa jalousie amoureuse et de ses excès sensuels 5 : voir celle qu'il aime, lui donner peut-être la cinquième place dans son cœur, lui est intolérable, et il veut s'enfuir loin d'elle pour ressentir ailleurs la joie d'autres succès <J; ou bien, pour s'être assouvi du pain grossier de la débauche, il a excité en lui « un sentiment exalté du triomphe physique, de l'action matérielle et militaire » et il a rêvé de mener « cette vie d'écume et de sang bouillonnant », par où d'autres s'illustrèrent 7. Son mysticisme maladif ne découle pas d'une autre source : c'est lorsqu'il s'était abandonné à la « convulsion grossière », que son misérable cœur retournait

1 Volupté, 2j5.

2 lb., 223.

;' lb., 286.

* lb., 278, 286-287.

•"• lb., 84, 116, 123, i5i, 1 53. — Cf. sur les rapports de l'orgueil et de la volupté, p. i3o. — Il est curieux de voir très nettement indiqué par Sainte-Beuve le thème fondamental du récent roman, la Force de M. Paul Adam. Cf. p. 77 et 275..

': Volupté, 1 1 6.

7 lb., 275.

en hàlc à l'« aspiration platonique * »; son amour, rompant tout lien avec les sens, s'exaltait sur un sommet inaccessible à mesure qu'eux « s'abandonnaient dans la vallée aux courants épais des vapeurs grossières, et plus les sens s'acharnaient à leur pâture, plus lui, par une sorte de représailles, se subtilisait dans son essence - »; au milieu de ses souillures, il rêve d'autant plus à un Amour divin et s'enchante de l'idéale pureté, et il n'en retombe pas moins ni moins lourdement dans sa boue \ Encore n'est-ce point là la seule versatilité dont il doive s'accuser : son àme « blasée et amollie » ne sait plus aimer d'un véritable amour; le faux amour dont elle est pleine n'est « qu'une image mobile qu'il étale et promène devant d'autres plus ou moins pareilles qu'il se pique d'égaler ou d'effacer »: il « désire sans but 4 » ; il se laisse égarer par « l'inconstance perfide, si chère aux cœurs humains 5 » ; bien vite, il « s'émousse, il se dégoûte, il est à bout »; « sous le coup même des mortelles délices, il désire au delà ou en deçà, il imagine quelque diversion capricieuse, inconstante, et, au pied de son idole, sur les terrasses embaumées, il souhaite quelque grossier échange, quelque vulgaire créature qui passe 6 ». « Ame mobile et peu ancrée 7 », ainsi Sainte-Beuve promène de passion en passion son cœur vagabond et vite lassé. Et son esprit est à son tour atteint de cette manie voyageuse. En vain soutient-il « que l'avidité du savoir est distincte en nous de la fidélité d'aimer: qu'il y a dans l'homme une grande inquiétude d'apprendre qui a besoin d'errer, de se jeter au dehors pour ne pas dévorer le dedans; que, dans ce manque de foi fixe où il était et avec un large sens ouvert, toutes les idées lui arrivant d'abord par le côté intelligible et plausible, il devait avoir l'air de les croire, de les épouser éperdûment pèle-môle, tandis qu'il ne faisait réellement que les connaître jusqu'au bout et les déduire avec' activité, sauf à les juger, à les secouer au loin une fois comprises >► : en vain soutient-il cela, il ment, non à lui-même, mais à son amie 8. [/«infidélité d'aimer » est égale en lui à 1' « avidité du savoir » et pour la même cause : « il n'a plus assez de foi pour se livrer sérieusement à des essais nouveaux;

1 Volupté, i 2 6.

3 /*-. 47» *qq-

' lb., 23s.

•'■ lb., 28.

•: lb., 121.

' Ib.f 2 1 8.

* lb., 140.

le simulacre de durée qui embellit toute origine ne séduit plus » ni son intelligence ni sa sensibilité, déçues par trop de vains essais K Qu'il a raison de s'écrier :

Facilité abusive ! versatilité mortelle à toute foi en nous et au véritable amour! L'âme humaine, sujette à cette fatale habitude, au lieu d'être un foyer puissant et vivant, devient bientôt comme une machine ingénieuse qui s'électrise contrairement en un rien de temps et au gré des circonstances diverses. Le centre, à force de voyager d'un pôle à l'autre, n'existe plus nulle part; la volonté n'a plus d'appui. Notre personne morale se réduit à n'être qu'un composé délié de courants et de fluides, un amas mobile et tournoyant, une scène commode à mille jeux, espèce de nature, je ne dis pas hypocrite, mais toujours à demi-sincère et toujours vaine -.

Et pour compléter encore son portrait, pour le rendre plus achevé •et plus fidèle, toutes les idées qui lui sont chères, tous ses goûts intellectuels, il les prête à son « double », à cet Amaurv qui, décidément, n'est autre que lui-même. Le goût littéraire des intimités, le talent naturel pour les peindre qu'il lui reconnaît, c'est l'inspiration de Joseph Delorme et des Consolations H. Ce que dit Amaury de l'efficacité des prières, Sainte-Beuve Ta dit, en son nom, à Olivier *. Son mépris des systèmes métaphysiques, « trames oiseuses et subtiles, toiles de Pénélope des dialecticiens et des philosophes 5 »; sa défiance des théories fatalistes en histoire, et l'importance qu'il attribue à « la foule de causes variables qu'on peut appeler hasard G »; son scepticisme pour les interprétations bouffonnes que les historiens inventent à distance à propos des événements 7; sa conviction que bien des grands hommes sont morts inconnus, étouffés par les circonstances 8; son habitude de se créer au premier moment des hommes plus parfaits que la vie, plus simples, plus uns que la réalité, et l'effort qu'il fait pour démêler peu à peu leur complexité véritable !>; son amour pour « les faits réels, les cas individuels », les seuls vrais, les seuls conformes à l'existence humaine 10: sa tendance « à remonter, à interroger dans leurs origines

1 Volupté, 102.

* lb., 126.

:' lb., 33 et 277.

* lb., 56. — Cf. plus haut, p. 192.

« lb., 76.

7 lb., 1 10.

8 lb., 1 5 1 .

;' lb., 261.

10 lb., 270.

— 2KX —

les existences mêmes dont il n'a traversé qu'un point, à reconnaître les destinées les plus humbles, leur naissance, leur premier flot encaissé dans les vallons et les fonds obscurs, au bas des chaumières, tout leur agencement particulier avec les choses d'alentour ! »; son besoin enfin de « juger les autres, de séparer les nuances les plus intérieures, de remonter aux racines des intentions..., de fouiller, sans en avoir l'air, comme ces médecins avides, à travers les poitrines, pour saisir les formes des cœurs et la jonction des vaisseaux cachés - » : tout celai idées, tendances, habitudes, méthodes, procédés mômes, c'est du pur Sainte-Beuve : nous lavons déjà noté et nous aurons encore lieu de le noter plus tard.

C'est donc bien une confession que Volupté. Cependant Sainte- Beuve ne l'a point écrite comme Rousseau ses Confessions ou comme Chateaubriand ses Mémoires cf Outre-Tombe pour la satisfaction de sa vanité personnelle. Il a eu une intention tout autre, et qui semble plus noble. Dans la conception initiale, le roman a été un essai d'« apologétique expérimentale ». C'est pour se délivrer lui-même, c'est pour délivrer ses semblables du vice dont il souftre. qu'il a voulu le composer. Lorsqu'il en parlait pour la première fois à l'abbé Barbe, il lui disait : « J'ai à faire un roman qui te plairait assez si je l'exécute comme je le conçois » ; et il disait la vérité 3. Dans sa pensée première, Amaurv, faisant en lui-même l'examen de conscience de toute une classe d'hommes, devait leur apprendre, non point comme on trouve la vérité, mais comment il faut agir pour conformer sa doctrine à la vérité connue, lorsque les sens seuls y font encore obstacle. Car Sainte- Beuve en est là. 11 le dit trop nettement et à trop de reprises pour qu'on hésite à l'en croire, ou du moins qu'on hésite à croire que le plus souvent, que d'ordinaire, il en était là. A ce moment, aucun motif intellectuel n'arrête son adhésion au christianisme. Il a vu que les autres doctrines n'ont en elles que « des fragments épars de la vérité >► ; il a senti que « les disputes fourvoient 4 » ; il s'est moqué de la triste figure que font les purs philosophes en face d'un homme d'action, « esprit ferme et résolu, même le plus ignorant ■'• » : et ainsi il n'y a en lui. à aucun degré, conflit de doctrines. Tout alors ramenait

1 VulliptC, 2-ï).

2 ib., :ui).

4 Volupté. !v •• lb.. 74.

son esprit au christianisme. C'étaient d'abord les souvenirs de son enfance :

Ce n'était pas une étude dogmatique, une démonstration logique ou historique que je me proposais; je n'en sentais pas principalement le besoin. La persuasion au christianisme était innée en moi et comme le suc du premier allaitement... Du moment que les choses invisibles, la prière, l'existence et l'intervention de Dieu, reprenaient un sens pour moi et me donnaient signe d'elles-mêmes, du moment que ce n'étaient pas de pures chimères d'imagination dans un univers de chaos, le christianisme, dès lors, me paraissait vrai invinciblement.

C'était aussi son mysticisme quasi-naturel, développé en lui par ses lectures et le trouble de sa sensibilité. Le christianisme lui semblait la seule voie « pour se mettre en rapport régulier » avec les choses surnaturelles, « l'humain support de toute communication divine ». C'était encore son sens démocratique de la fraternité humaine, de la solidarité mutuelle des vivants, et l'influence des théories sociales de Lamennais :

Aimer, prier pour tous ceux qu'on aime, faire le bien sur la terre en vue des absents regrettés, en vue des mânes chéries et de leur satisfaction ailleurs, dire un plus ardent De Profundis pour ceux qu'on a un instant haïs, vivre en chaque chose selon l'esprit filial et fraternel, avoir aussi la prompte indignation contre le mal, mais sans l'aigreur du péché, croire à la grâce d'en haut et à la liberté en nous, voilà l'intime christianisme \

On voit quelle place prépondérante tient dans cette définition le côté social de la religion. Et ailleurs déjà Sainte-Beuve a démontré comment le souci même de la perfection individuelle, qu'elle impose, a aussi son but charitable et son efficacité extérieure. Se perfectionner et se guérir, c'est apprendre à guérir les autres et déjà même, par l'exemple, par « l'action autour de soi », commencer à les guérir; la vraie charité sort de la vraie pureté : les sources du bien, même du bien général, les racines de l'arbre universel remuent et sont en jeu jusque dans les plus secrètes portions du moi ; « tâcher de se guérir intimement, c'est déjà songer aux autres, c'est leur faire du bien, ne fût-ce qu'en donnant plus de vertu aux prières de cœur qu'on adresse pour eux 2 ». Enfin, il n'était pas jusqu'au scepticisme de Sainte-Beuve qui ne conspirât à l'appeler au christianisme : « Les contradictions apparentes, les excès des opinions humaines, mêlées à la pure doctrine, ne le troublaient pas... : [ce qui]

1 Volupté, 3 07.

— 2yo —

faisait embarras s'ajournait aisément ou s'aplanissait encore, à l'envisager avec simplicité et seulement au fur et à mesure du cas particulier et de la pratique effective. Il ne construisait pas de système l. » Ainsi, il avait à peine à soutenir des doutes proprement dits, des luttes d'intelligence -.

Que lui restait-il donc alors, qui le retînt sur le seuil de la conversion ? La Volupté toujours : « Son intelligence était convaincue ou du moins elle n'élevait pas d'objections; mais c'étaient ses mœurs et sa pratique qui Técartaient et le rejetaient malgré ses partiels efforts. » Tout persuadé qu'il était de mal vivre, il vivait mal. Cette défaite journalière de sa volonté énervait son intelligence, « affaiblissait et détrempait son esprit, lui otait la faculté de la vraie foi et le disposait à un scepticisme universel 3 ». C'est pourquoi il entreprit de saisir corps à corps l'ennemi et de lui livrer un dernier combat. Il chercha à bien se rendre compte de ce qui se passait en lui, à débrider lui-même ses plaies saignantes, à en faire sortir la sanie et le pus, afin de s'effrayer lui-même, afin de contraindre sa volonté fuyante à dire oui ou non aux propositions redoutables du Seigneur, afin de parvenir à chasser loin de lui cette versatilité, cette mollesse de décision, cette indifférence muette et funeste 4.

S'il en est vraiment ainsi, si telles sont en réalité et l'inspiration et les intentions de Sainte-Beuve, d'où vient que le roman de Volupté ne produise point l'effet qu'il aurait du produire? Car il ne le produit point; le fait est sûr. Sainte-Beuve nous raconte bien que la lecture de Volupté n'a pas nui à la vocation du Père d'Aurevilly •'» ; mais ce cas isolé ne saurait prévaloir contre les unanimes impressions contraires. D'ailleurs, lui-même, il a eu le sentiment que son livre n'était point tout à fait inoffensif. A plus d'une reprise, Amaury se hâte de prévenir la pudeur de son lecteur : il n'ignore pas « que le repentir lui-môme ne doit repasser dans de tels souvenirs qu'avec circonspection et tremblement, en se bouchant maintes fois les yeux et les oreilles Vt »; il avoue que son « dessein a fléchi », que le « passé, flot à flot, l'a réentraîné ». et il se demande s'il convient de continuer, « si ce sera pas

1 Volupté, 3 07.

* Ib.f 3fiH.

■"■ lb., '$<)*. Le frère de Barbe} d'Aurevilly.

rji'—j^

■^ legs inutile ou même funeste que ces rares conseils perdus dans — s enveloppes frivoles et dans des parfums énervants l »; il prie qu'on *■* ï pardonne « les retours trop flatteurs où il a fléchi - ». Dans sa ■c^^ave préface, Sainte-Beuve, en son nom, exprime encore les mêmes ^^rupules : il a hésité, il a craint que cette confession générale ne causât t. mj mal au lieu d'être salutaire, qu'elle ne chatouillât les lecteurs au Acu de les détourner s.

C'est peut-être que les dispositions intimes de Sainte-Beuve n'étaient ^point tout à fait celles qu'elles auraient dû être. Il devrait détester son xnal; il le caresse. Il devrait avoir horreur de l'état misérable aux yeux -du chrétien, dans lequel il se trouve tombé; il a, en réalité, pour lui une secrète complaisance. Car les sermons, et les citations de l'Écriture, «et les passages de saint Martin ou de Port-Royal, et les invocations et les élancements mystiques ne doivent point nous décevoir. Décidément, Sainte-Beuve est trop intelligent. Il a commencé à s'étudier pour se guérir; et il a continué pour le plaisir de s'étudier, de se rendre compte â lui-même des origines de son anémie morale, des sources lointaines de sa faiblesse, des répercussions en son âme trop tendre des multiples influences subies. Il s'est trop bien expliqué quel il était; et, pour se l'être expliqué, il s'est excusé d'abord, il s'est ensuite persuadé qu'il ne pouvait lutter efficacement contre sa nature même, contre ses instincts, contre tout ce qui est inné en lui, sans qu'il y soit pour rien. Et enfin, se prenant comme objet de ses méditations, il s'est aimé : il s'est trouvé plus riche en émotions subtiles, plus fécond en complexités captivantes, plus abondant en perplexités dramatiques, qu'il ne l'avait peut être supposé; il s'est complu à voir germer et grandir en lui les végétations luxuriantes et malsaines des passions, des désirs, des voluptés, des séductions tortueuses; il a pris plaisir à contempler en son âme la floraison des fleurs du mal.

Et puis, il était trop homme de lettres. On n'est pas apôtre, ni même homme d'action, quand on songe plus à la forme qu'au fond, à la beauté des paroles qu'à leur sens. La vanité littéraire est bien vite venue se jeter à la traverse de ses premières intentions, si pures, si désintéressées, si saintes. Au fur et à mesure qu'il avançait dans son oeuvre, il s'en éprenait davantage, non pour sa valeur d'édification,

1 Volupté, 1 84.

2 lb., 208.

:» lb.t 1-2.

mais pour sa valeur d'art *. Bien vite, il ne s'est plus agi de guérir les. autres, ni de se guérir soi-même. 11 s'est agi* simplement de récrire un René, « moins vague, moins altier et idéal » que celui de Chateaubriand, mais plus précis et plus vrai 2; de tenter une œuvre originale qu'on puisse plus tard opposer, non sans fierté, aux essais plus bruyantsde plus jeunes *. L'auteur ne se dit pas : Heureux qui saura guérir ceux qui souffrent de son mal, dût-il rester inconnu de la foule et manquer la gloire! il se dit au contraire : « Heureux qui, puisant en lui-même ou autour de lui, et grâce à l'idéal ou grâce au souvenir, enfantera un être digne de la compagnie de ceux que j'ai nommés* [Adolphe, Edouard, des Grieux, René], ajoutera un frère ou une sœur inattendue à cette famille encore moins admirée que chérie : il ne mourra pas tout entier ! 4 » C'avait été au début une pieuse tentative d'apologétique. Cela s'est terminé en simple réussite littéraire, en un tour de force de « cacher et d'ennuager le sensualisme sous le mysticisme 5 ».

A lire Volupté, on en a le sentiment dès les premières pages. On s'aperçoit sans peine que Sainte-Beuve est à l'affût de toutes les occasions où sa virtuosité littéraire se puisse déployer. 11 se pique d'anatomiser finement les âmes, de poursuivre les plus mystérieuses nuances & des plus fugitifs sentiments. La corruption secrète des « chastetés menteuses 7 », les curiosités et les ivresses d'un premier voyage 8, l'effet du dépaysement sur l'amour 9, les complexités croissantes des sentiments, ou, comme il le dit, « les reflets de son nuage grossissant et diffus 10 », les enseignements de la volupté u, la nature et le bienfait du souvenir 12, la « multitude de petites tristesses positives, de petits désirs souffrants et de piqûres mal fermées sur mille points » dont se

I Volupté, 209.

* Ib., 1 57. — Voir encore cette comparaison dans la phrase des P. Cont., I, 1 6 : « Et pour ce qui des contradictions, etc. »

3 P. Cont., Il, 206.

4 P. Femmes, 48.

5 Lundis, II, 459 ; Table, p. 43.

0 Volupté, 20.

7 Ib., 5o.

* Ib., «2.

!' lb.t 85.

10 Ib., 1 i5.

II Ib., 129.

» Ib., i;3.

compose la langueur d'une femme négligée par son mari 1 : autant de choses subtiles qu'il analyse avec complaisance, par dilettantisme, on le voit bien, et sans se proposer, quoi qu'il affecte, d'en tirer vraiment une leçon de morale. Et en même temps il est à l'affût encore de tous les prétextes à développements lyriques, à véritables hymnes en prose où sa faculté poétique se puisse donner carrière. « Amour, naissant Amour! ou quoi que ce soit qui en approche -...»;« Vous me demandiez, belle enfant, sous les saules du canal 3 ... »; « Ame de ces plages, fatidique beauté, Velleda immortelle4 ... »; « Enviez, désirez, imaginez, cœurs de vingt ans •*• ... »: « Oncle maternel, recommencez G ... »; et cent autres passages que je ne puis citer ici 7 : autant d'apostrophes, autant d'invocations, autant de « couplets » où se trahit, non point l'évêque d'Amérique, mais Joseph Delorme, l'auteur des Consolations, le futur auteur des Pensées d'août, un des ancêtres peut-être du symbolisme contemporain 8.

A côté du psychologue, à côté du poète, le styliste pur, le grammairien même montre, — assez maladroitement, -— le bout de l'oreille. Sainte-Beuve, il faut l'avouer, a mis là une certaine gaucherie. Au coin d'une note, on voit tout d'un coup un pédant embusqué qui nous guette. Nous écoutons un couplet sur l'amour, nous suivons une fine analyse d'âme ; et cet intrus, nous tirant par la manche, nous fait remarquer qu'Amaury ne dit point « vêtant » mais « vêtissant » qui est plus harmonieux 9. que « après-midi » a été mis au féminin dans tout le livre 10, ou que « rocher absurde » est une expression homérique u. Il se glisse même dans le texte; et c'est lui visiblement qui souffle à Amaury une observation bizarre sur les « consonnances en i » d'un passage de Vauvenargues et leur « harmonie découragée J- ». Il n'était pas besoin

I Volupté, 2 32.

» lb., 27.

3 lb., 61.

4 lb.y 71.

6 lb., 85.

■ lb., 97-

7 lb., 119, 1 3 5, 201, 289, etc.

8 lb., 70, 1 12, 199. — Cf. Poésies, II, 126 : « Le roman de Volupté fut aussi une diversion puissante et ceux qui voudront bien y regarder verront que j'y ai mis beaucoup de cette matière subtile à laquelle il ne manque qu'un rayon pour éclore

«n poésie. »

" Volupté, 47.

10 lb., 166.

II lb., 261.

w Ib.f 164.

de ces avis intempestifs pour sentir ce qu'il y a de voulu, de systématique et par conséquent d'artificiel, de recherché, d'affecté dans le style de Sainte-Beuve. On est alors choqué de hardiesses qui eussent pu passer inaperçues, mais qui, maintenant, paraissent entassées de parti pris : un chien qui « s'élance en joyeux aboiements », le marquis qui « témoigne une distinction » à Amaury, le fossé qui « atteste l'ancienne forme », un « paysage fidèle ». des « souterrains abolis », les « racines attendries et la vive transparence » des rides, un homme qui a « une personnification distincte », Amaury qui « sous des parfums est rejeté dans le sensible ». la « trace déchirée d'un ruisseau », un « règne insensé », un jeune homme « bondissant de cœur », un front « élargi par l'outrage envahissant des tempes », une « sève turgescente », des lenteurs « rompues », un naufragé « plus abreuvé de son repentir que des flots », « les humides nuages sur le front » d'une femme ou « ses pieds assoupis et ses sourcils divinement obscurs », un « calice qui doute de ses parfums », une « surface de larmes ». des « yeux qui s'enduisent d'une vague nitescence », et mille autres expressions curieuses, ingénieuses le plus souvent, mais systématiquement recherchées \ mais subtiles, mais contournées, mais prétentieuses, mais décadentes déjà, — et surtout souverainement déplacées. Car c'est là leur plus grand défaut : elles jurent trop avec l'intention affichée de l'ouvrage, avec la morale sévère qu'elles doivent exprimer, avec le personnage grave sous la plume duquel elles sont mises, et font tache. On a entendu cette Muse de Sainte-Beuve qui, jadis, avec « les graviers de son poumon », lançait dans les airs des mots de mélancolie et d'impiété, on Ta entendue qui parlait de Dieu, d'amour divin, de vertu, de chasteté, de repentir et du bonheur de l'àme pénitente; on accourt en hâte; on la croit convertie et abondante en graves enseignements, en pieuses pensées ; on est prêt à s'édifier à ses discours. Quelle déception ! Sa marche est affectée, sa parure prétentieuse, ses paroles pleines de recherche littéraire, et plus on s'approche, plus on lui voit avec stupeur les mines façonnières, les joues fardées, les yeux battus des courtisanes.

Et la raison dernière de cette faute de goût, qui est presque une faute morale, c'est que toute la fin de Volupté est mensongère. Le dénouement est postiche, inventé à plaisir avec la collaboration de Lacordaire -. Cette conversion absolue, cette entrée dans les Ordres, ne

1 Cf. la lettre de George Sand. i Yttlupté. 403. 1

2 Lundis. I..2 25: Volupté, 405-406.

répondent en aucune façon, je ne dis pas à ce que Sainte-Beuve se proposait de faire, mais même à ce qu'il rêvait de faire. Non, ni sa volonté n'est affermie, ni son intelligence arrêtée, ni son cœur apaisé. En ce qui concerne la foi, il en est encore à cet instable équilibre qu'il a si souvent dépeint. Autour de lui s'élève et se forme comme une atmosphère religieuse: mais il sent qu'un coup de vent ou un rayon de soleil suffiront à la dissiper. « La foi durable et vivante se compose de l'atmosphère et du rocher; il n'a que l'atmosphère * », et c'est trop peu. En ce qui concerne la conduite, il pactise encore avec ses faiblesses et ses passions; il ne peut se décider à rompre le lien si cher; il rêve d'un amour purifié, de plus en plus calme et pur, exempt de rechutes -; et cette dangereuse illusion le séduit, le retient et l'égaré. Il est bien tel que nous l'avons vu depuis la condamnation de Lamennais, toujours inquiet, toujours incertain, toujours malheureux.

Dans cet état de flottement et d'indécision, il y a cependant une période où Sainte Beuve paraît prendre le dessus et se relever peu à peu, revenir à la foi, ou au désir ferme, ou même à l'espoir de la foi. A la fin de 1 833 et au commencement de 1834, malgré ses craintes antérieures, il pouvait espérer que Lamennais garderait le silence et ne romprait point avec l'Eglise. C'était déjà beaucoup pour lui; et dans la situation d'esprit où il se trouvait, il se sentait moins loin de Rome, tant que son guide ne lui avait pas tourné le dos.

D'autre part, une nouvelle influence adoucissante et chrétienne se faisait sentir sur lui, celle de l'Abbaye-au-Bois. Depuis i83o et depuis qu'il s'était émancipé sur le compte de Chateaubriand, Sainte-Beuve était resté loin de Mmc Récamier :{. Mais Ampère l'y ramena. Dans ces enthousiasmes dont il était coutumier, Ampère, grand adorateur de Mmc Récamier. grand admirateur de Chateaubriand, mais d'autre part, ami passionné, « ami du Monomotapa l » de Sainte-Beuve, avait voulu unir ses deux affections et rassembler dans le salon de l'Abbaye-au-Bois

1 Volupté, 23 1 .

* Ib., 283.

1 P. Cont., I, yj, 79, note.

4 A. Lundis, XIII. 244.

— 2<jf> —

les objets de ses diverses tendresses. Après de faibles objections, Sainte- Beuve s'y laissa reconduire 1. Il était au fond très fier d'être au nombre des privilégiés auxquels l'illustre femme faisait accueil et pour lesquels René vieilli, cessant de bouder, lisait ses pages inédites. Il fut vite charmé et céda « à l'attrait que ce monde de Mmc Récamier avait pour tous ceux qui y étaient une fois entrés. L'esprit, le cœur, le talent, l'amourpropre, tout en lui y trouvait des points d'appui multipliés, de fins et flatteurs encouragements, de légers avis enveloppés d éloges. Rien n'était oublié de ce qui pouvait plaire et mettre de la douceur dans les moindres choses. Comment ne pas se rendre aux marques d'un intérêt si suivi, si motivé - » ? Ce milieu était catholique, non du catholicisme de l'Essai sur l indifférence, mais du catholicisme plus littéraire, plus mondain, plus « profane :! », du Génie du christianisme. Seulement Sainte-Beuve, à ce moment, n'en était pas à cette nuance près; et, sans courir consulter les gens afin de « s'orienter pour son catholicisme » comme ce d'Ault qu'il raillait un jour 4, il lui plaisait pourtant d'y raffermir ses chancelantes velléités religieuses.

Aussi, en 1834, on n'aperçoit plus dans son œuvre ce mélange d'idées, ce conflit de morales et de doctrines que nous avons pu noter l'année précédente. Maintenant, et pour un an ou un an et demi, toutes les déclarations de principes ou tous les principes impliqués dans ses diverses idées sont conformes à l'esprit du catholicisme. S'agit-il de Mirabeau ? Il proteste avec énergie contre l'habitude qu'on semble prendre de considérer les grands hommes comme soustraits aux lois de la morale; il maintient contre le fatalisme l'existence de la liberté humaine; il revendique pour le critique le droit de juger moralement le génie même, et cela au nom du christianisme : « Depuis le christianisme, il n'y a rien de plus vraiment grand et beau sur la terre, que d'être un homme, un homme dans tout le développement et la proportion des qualités de l'espèce \ » S'agit-il du Saint-Simonisme? Sans nier « les choses neuves et considérables » qu'il y trouve, le souci des malheurs du pauvre, l'audace à poser la vraie question sociale, il n'hésite point

1 I\ Cont.. I, 77. 79, note.

2 Port-Royal. I, 5i7-5iy. —Cf. Lundis. I. 123. i3ô et A'. Lundis, I, 23o. — Cf. Lettres à Ampère de i«S34 et son mot de la Corr., I. 3o : * Je vais à l'Abbaye deux ou trois fois par semaine. »

3 J*. (Umt.. I, 204.

* Corr., I, 24.

b I\ dont., II. 278 et passim. — C'est le contraire de la morale romantique, et c'est un coup droit à Hu^o. l'auteur de Y Etude sur les Mémoires de Mirabeau.

cependant à en signaler l'immoralité foncière et ce qui en est la tare secrète : la théorie des hommes providentiels et l'indifférence des moyens l. Lui qui se disait rationaliste, qui avait accusé Cousin de timidité inconséquente, il lui reproche cette fois d'en arriver à une théorie du succès digne de Hegel : le fatalisme des systèmes, de la science, de l'art même, voilà qui, en ce moment, lui paraît un véritable danger, et contre cette invasion de 1' 'Av^x-r^, contre cette « absence de soin moral », il lance un très net plaidoyer 2. 11 va même bien plus loin ; sur les principes essentiels du christianisme, « sur le christianisme catholique, sur ses grandes institutions, sur ses sacrements et ses mystères, sur la sainteté des vierges, sur le célibat des prêtres », il fait des déclarations irréprochables : « Nous croyons, dit-il, qu'il y a dans la nature un reste de mal qu'il faut attaquer par le sacrifice et contre lequel la nature ellemême est infirme sans une sorte de grâce :*. » En même temps, il entreprend auprès de George Sand l'oeuvre de sauvetage moral et religieux la plus étonnante : il essaie de la diriger, de lui apprendre à « prier », d'être son confesseur laïque 4. Il veut la convertir parce que lui-même, à l'Abbaye-au-Bois, se sent redevenu plus proche de la conversion.

C'est aussi, je pense, le soutien qu'il a trouvé en cette maison et dans ce groupe, qui lui a permis de ne point suivre Lamennais dans son étape nouvelle vers la rupture, et même de lui faire entendre un léger blâme. Lamennais, exaspéré, était enfin décidé à en finir et à publier les Paroles d'un Croyant. C est Sainte-Beuve, son « cher ami » encore, qu'il chargea de « procurer l'édition ». Le critique, il l'a avoué, ne sentit point à la première lecture « ce qu'il y avait là-dedans de flamme communicative et de puissance d'éruption»; d'ailleurs, il l'eût senti, qu'il n'aurait peut-être pas été homme à résister en face à l'impérieux tribun. Pourtant, — est-ce son goût seul qui l'inspira? est-ce un sentiment plus profond? — il osa de lui-même y supprimer la page la plus violente. « In passage du chapitre xxxiu où était décrite une vision me parut dépasser toute mesure, en ce qui était du Pape en particulier et du

1 P. ConL, I, 241 ; II, 280; Pr. Lundis, II, 265.

a. Ib., II, 281. C'est une citation de Michelet qu'il s'approprie.

a Pr. Lundis, II, 267.

1 Lettres de George Sand. [Revue de Paris, novembre 1896.1 Aussi la bonne Lélia « admire » ce « je ne sais quoi de prêtre qu'il a dans l'esprit »; elle le range parmi les « vertueux »: elle le loue et l'envie d' « aimer, de lutter, de souffrir et de prier ».

catholicisme. 11 n'entrait pas dans mon esprit que M. de Lamennais,, prêtre, et à cette date n'ayant nullement rompu avec Rome, pût se permettre une telle hardiesse. J'usai de la faculté qui m avait été laissée; je pris sur moi de rayer deux lignes et de mettre des points l. » C'était déjà un avertissement discret et que Lamennais ne parut pas remarquer. Presque à la môme époque cependant, Sainte-Beuve lui en donnait un autre, aussi discret mais public. Il interpréta le livre de son mieux pour l'accommoder à l'attitude antérieure et aux premiers écrits de l^amennais : « Vis-à-vis du Saint Siège, M. de Lamennais peut rester soumis, docile et pleinement adhérent en matière de foi ; mais il a cessé de l'invoquer directement pour l'œuvre spirituelle -. » Sainte-Beuve demande grâce; il essaie de faire comprendre aux chefs de l'Eglise que tout n'est pas rompu, qu'il ne faut point pousser à bout l'apôtre démocrate : « Nous regretterions que les Paroles d'un Croyant n'y fussent pas acceptées ou tolérées, « dans l'ordre purement ecclésiastique » , comme une de ces paroles libres de prêtre qui ont toujours eu le droit de s'élever en sens contradictoires dans les crises sociales et politiques aux diverses époques 3. » Knfin, habile à trouver des expédients et des situations intermédiaires, il prend, — et, en la prenant, il la prête à Lamennais, — il prend l'attitude qu'ont parfois tenue de pieux personnages dont la foi n'a jamais été mise en doute : il sépare la foi, des hommes, la croyance indéfectible, de Rome, qui lui parait s'égarer : « Sans rien espérer actuellement de Rome et de ce qui y règne, nous sommes trop chrétien et catholique, sinon de foi, du moins d'affinité et de désir, pour ne pas déplorer tout ce qui augmenterait l'anarchie apparente dans ce grand corps déjà si compromis humainement 4. » Sainte-Beuve n'avait pas besoin de nous le dire comme il l'a dit 5 : on sent bien là l'effort obstiné de conciliation, le vœu désespéré d'un homme presque catholique, qui ne veut pas que celui qui l'a amené s'en aille, parce qu'il a peur de le suivre.

Les mêmes dispositions durent encore quelque temps. Toujours incertain sur la forme que doit revêtir le christianisme de l'avenir, Sainte-Beuve ne met cependant pas en doute qu'il ne triomphe à la fin. Il loue i\imc de Staël de son zèle pour le salut moral des hommes, et se plaint seulement que ce retour soit incomplet : « Plus tard....

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