‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 25 sur 93 · V. Lundis, I. 3<j · texte numérisé non relu

V. Lundis, I. 3<j

-* l\ Ct>nt.% I. 23t*>.

* Ib., l>?4. — Cf. ib., 255.

*' Ib., 2 32. note.

Mmc de Staël n'eût pas placé hors de l'ancien et de Vunique christianisme le moyen de régénération sociale qu'elle appelait de ses vœux. iMais la manière dont le christianisme se remettra à avoir prise sur la société de l'avenir demeure voilée encore; et, pour les esprits méditatifs les plus religieux, l'inquiétude du grand problème n'a pas diminué 1. » Inversement, il blâme Mmc Roland de son obstination philosophique; elle le « choque, avec son accent d'esprit fort, lorsqu'elle fronde d'un sourire de supériorité les disciples de Jésus 2 ». Comme il le dit à l'abbé Barbe par une image expressive, et qui en cet ordre d'idées lui est familière, « ses sentiments sont toujours avoisinants le rocher de la foi, s'y brisant souvent comme des vagues plutôt qu'y prenant pied comme un naufragé qui aborde enfin. 41 ne s'écarte pourtant guère de cette vue plus ou moins prochaine 3 ». Non, certes, il n'est ni convaincu ni fixé. Mais après le premier désarroi qui a suivi l'encyclique Mirari vos, il a repris un peu de courage; il paraît bien n'avoir point perdu tout espoir d'aborder enfin, et pour y demeurer, sur ce rocher immobile.

Si, comme je le suppose, l'influence de l'Abbaye-au-Bois l'attirait au christianisme, — un christianisme de salon peut-être, et qui lui devait sembler un peu fade après le christianisme plus hardi, plus énergique, plus large du groupe Lamennais, mais qui pourtant le séduisait encore — ; si donc l'influence de l'Abbaye-au-Bois l'entraînait, elle le fit bientôt d'autant plus aisément qu'elle devint plus exclusive.

En se permettant d'interpréter et d'atténuer l'acte et l'œuvre de Lamennais, Sainte-Beuve avait marqué qu'il cessait de le suivre. Il ne se rendait pas compte lui-même de la prise que Lamennais, à certains égards, pouvait encore avoir sur son àme ; il s'en croyait délivré ; et il en parlait avec sérénité. Dans une lettre à Victor Pavie, il s'amusait à imaginer que le révolté allait épouser « Lélia », une autre idole de la popularité, et il le plaignait d'apporter le trouble sous « ces ombrages de sa Chesnaie, que la paix de Dieu habiterait, s'il était resté fidèle à la pensée intérieure ». « Oh ! ajoutait-il, que je hais ces rôles d'agitateur,

1 P. Femmes, i i i .

3 .V" Corr., 2 H (février». — A la fin de juin, il écrivait à Pavie : « L'état de mon Ame, sans être malheureux, est fort vague, loin du rocher, à la merci de chaque flot, selon le rayon ou la pluie qui succèdent : éternelle et fatale mobilité, qui se perpétue sous l'âge déjà mur, qui se joue en oscillant, comme ces reflets dérisoires que les. enfants jettent aux passants, sur un front déjà chauve » (Th. Pavie, i5m.

— 3oo —

de tragédien, de gladiateur, comme vous voudrez les appeler!... Vous, prêtre, vous, sage, qu'êtes-vous devenu ? C'est que vous n étiez au fond ni prêtre ni sage; c'est que vous n'étiez qu'un artiste admirable...; c'est que. si vous avez l'avantage, comme talent, de ne pas vieillir, vous avez l'inconvénient comme esprit de ne pas mûrir l. » Il s'en croyait donc bien dépris et ne subissait plus son action.

En revanche, il restait partagé entre le salon de Mmc Récamier et le National. En un sens et au point de vue politique, ces deux groupes, que tant de choses séparaient, poursuivant une haine commune contre la Monarchie de Juillet, Sainte-Beuve pouvait sans trop de difficulté les pratiquer ensemble. Ce n'est pas Chateaubriand, puisqu'il se jugeait au moins l'égal de Napoléon, qui aurait été choqué de la sévérité de Sainte-Beuve contre Bonaparte 2. Puisqu'il les partageait, ce n'est pas lui qui aurait protesté contre « son indignation honnête » ou son « irrémédiable dégoût » des « régimes peureux :{ », Puisque, par amour de la popularité, il était en coquetterie réglée avec les chefs du libéralisme, les Carrel, les Béranger, puisque, tout en soutenant la légitimité par point d'honneur, il présageait lui-même la république comme l'inévitable avenir, il n'était point choqué de ce que Sainte-Beuve l'associât à Béranger dans « l'idée du siècle, dans la République future 4 ». Si donc Sainte-Beuve à cette époque détend un peu les rois contre Lamennais, c'est par scrupule de goût seulement et par un sentiment plus net de la vérité historique et de la réalité. Mais sa haine contre la Monarchie actuelle n'en est en rien apaisée. Dans ce même article où il a blâmé la teinte « apocalyptique » de la parabole des sept hommes couronnés, il a bien soin de lancer encore des insinuations très dures contre le gouvernement de Louis-Philippe 5. Ainsi les idées politiques de Sainte-Beuve, pleinement d'accord avec celles de Carrel, s'harmonisent avec le légitimisme tout platonique de Chateaubriand, grâce ù la haine commune des mômes ennemis.

Mais il y avait entre le groupe du National et l'Abbaye-au-Bois une opposition plus fondamentale et plus grave. Le libéralisme de Carrel

1 2 6 septembre i 8 3 3 (Th. Pavik, i6K>.

2 P. Cnnt., II, 2 y h.

1 lb., I, i5.

* lb.. 26. — Kt cette alliance des deu\ noms. Sainte-Beuve l'a faite avec l'éloge <le Carrel «ib>, dans un article tout à la louange de Chateaubriand, et agréé sans doute d'avance par le * Sachem ».

■"■ /*. Cont., I, 242. 244.

— 3oi —

n avait rien de mystique. Le journaliste n'avait rien de cette sensibilité religieuse ou à allures religieuses que manifesteront les hommes de 48 : très positif, d'un rationalisme assez sec, il ne montrait nulle complaisance aux âmes inquiètes en quête d'une foi. Sainte-Beuve n'attachait aucune importance à cette philosophie négative ou à cette absence de philosophie; et il ne s'aperçut pas qu'elle était, pour les rédacteurs du National, étroitement liée à leur républicanisme. Il aurait dû pourtant le sentir à l'accueil que les esprits avancés avaient fait à Volupté. George Sand avait, fort amicalement, parlé de « coterie l ». Lerminier, plus nettement, y avait déploré une « réaction passionnée et ardente contre le mouvement du siècle et les activités qui se consacrent à le servir ». Il avait lu cette page où Sainte-Beuve insinuait qu'après tout, eût-on enfin la république dont on rêvait, l'homme n'en serait ni meilleur ni plus heureux 2; et il lui demandait avec tristesse : « Pourquoi ne pouvons-nous parler encore de notre union et de notre solidarité 3? » Sainte-Beuve n avait pas pris au sérieux ces reproches : l'affaire Ballanche lui montra qu'il avait tort. En parlant de l'auteur du Sentiment, il avait, « selon son habitude et sa méthode de critique », essayé de bien entrer dans ses idées et s'était comme transformé en lui. Il avait donc paru épouser ses doctrines ; et les « énergiques amis de l'opinion républicaine » le soupçonnèrent aussitôt d'une « véhémente ardeur de Restauration ». Il n'était pas permis d'être l'ami de Ballanche; on le lui fit bien voir. Les « hommes de cœur », Raspail et Bastide, lui faisant payer « l'arriéré de Volupté », lui envoyèrent un bref d'excommunication ; et Carrel, pris comme arbitre, refusa de se compromettre. Ainsi, Sainte-Beuve aperçut tout à coup le fossé que quelques mois avaient creusé entre les « purs » et lui. Il « se délia » selon son mot, et sortit du parti auquel il appartenait depuis si longtemps. Il emporta de cette mésaventure un souvenir cuisant. Longtemps après, il parlait encore avec amertume « de ce qu'il avait eu secrètement à souffrir pour avoir porté dès l'abord toute sa sincérité et sa tendresse d'âme dans ses relations politiques et littéraires 4 ». Mais le résultat immédiat fut que l'Abbaye-au-Bois exerça sur lui une influence sans contre-poids.

Assurément, Sainte-Beuve ne fit pas du jour au lendemain volte-

1 Volupté, 40 1 .

s lb..~3q6.

4 P. Cont., II, 46, sqq.; I, 137; Corr., I, 27.

face. Il ioue encore, d'un accent ému. « I "immortelle Gironde » qu'il aime tant l. Il déplore encore ce divorce, que le Globe quasi-romantique avait mi* en lumière, entre le parti du mouvement littéraire et le parti du mouvement politique : il ne peut pas se consoler du malheureux hasard qui a empêché les républicains d'être les romantiques. Mais avtc tout cela. son opposition se calme singulièrement -. Maintenant qu'il l'a personnellement éprouvé, il sait et il note qu'il y a des violents dans le parti libéral. Il se souvient que les Jacobins ont entraîné la révolution au delà des limites qu'il n'eût pas fallu franchir et il tire de cette remarque une règle de conduite : un abîme sépare le Girondin du Jacobin et « s'il y avait encore de nos jours quelque similitude éloignée de situation.... il faudrait surtout le dire ». En d'autres termes, s'il faut choisir entre les violents de la gauche et les doctrinaires, Sainte-Beuve choisira les doctrinaires. — fussent-ils royalistes.

Et, en effet, Sainte-Beuve se rapproche des doctrinaires et du gouvernement. Ampère avait manifesté son désir de quitter sa chaire de l'École Normale, et il la voulait transmettre à son ami. Guizot, alors ministre, montra quelque effroi : il se souvenait du Werther jacobin et carabin, et il consentait seulement à l'éprouver d'abord dans une faculté de province ou par quelque emploi analogue. Pourtant, il était plein de prévenances pour Sainte-Beuve. II sollicitait presque de lui des entrevues et promettait à l'avance « d'accepter son humeur A ». Quand il le vit, en effet, il fut encore plus « accommodant, très poli et obligeant » : il demandait seulement à Sainte-Beuve de produire d'abord quelque livre de littérature historique ou critique, qui fût « une justification devant son public universitaire ». Le candidat paraît enchanté de cette conversation et de l'espérance qui lui est ainsi laissée; et il ne cache pas qu'il est singulièrement tenté par cette place officielle \ Un an auparavant, pour une proposition analogue, nous l'avons vu répondre — et de quel ton! — aux avances de Lcrminier : il ne voulait avoir aucun rapport avec « certains hommes ». ne pas même « remettre son nom sous leurs veux *; ». Il était donc bien vrai qu'il changeait. Ses anciens amis du National avaient-ils donc aussi tort qu'il veut bien le

1 I*. f'emmes, 107.

? lb., 1 oy, 1 20.

■» lb., 1H4.

• Lettre à M'" Kécamier ii/Hai'SSOn ville, 941.

•'• c.nrr., I, 2 3. 2 5, sqq.

'• lb.% 2 i. sqq.

dire? Nëtait-il pas vrai que par sa liaison avec Mmc Récamier, Sainte- Beuve avait été introduit dans un monde peu démocratique ? Ne venons-nous pas de le trouver en pourparlers très amicaux avec un ministre de Louis-Philippe? N'est-il pas lié avec un autre doctrinaire, ancien ministre ou futur ministre du même régime, le duc de Broglie, et ne saisit-il pas toutes les occasions de le louer en public même *? Enfin, n'est-ce pas un indéniable aveu de son rapprochement avec le pouvoir, que cette place acceptée de Secrétaire des travaux historiques, -que cette rédaction de rapports, ou de circulaires signées Guizot 2. Il avait beau ne point vouloir l'avouer ni se l'avouer, il devenait gouvernemental.

Et cela même contribuait beaucoup à pacifier son àme. Avec ce tempérament bourgeois qui ne l'a jamais quitté, il avait souffert de n'avoir pas encore une position stable ni un sort assuré, à l'âge où tous ses contemporains connus avaient pris leur place dans des cadres réguliers. Dans ses refus précédents, et dans l'obstination violente qu'il y mettait, perçait déjà ce regret plus ou moins conscient; et l'on comprend mieux combien il se rassérène, quand il voit peu à peu s'abaisser les obstacles intérieurs et extérieurs qui le séparaient des fonctions publiques. Il éprouvait une sorte de douceur à se sentir sollicité par les puissants, comme il en éprouvait une à laisser l'influence adoucissante de l'Abbaye-au-Bois succéder dans les choses de la religion à la domination mouvementée de Lamennais.

Les événements de sa vie privée complètent encore ce bonheur. Il a, je ne sais comment, pactisé avec ses scrupules; avec une fatuité discrète, mais épanouie, il laisse entrevoir à Ampère combien il est heureux de « reprendre ce collier » dont il est question dans Hernani. « Les deux bras, etc. :{ » : et il rêve un de ces « attachements durables, décents, légitimes et consacrés dans leur constance de tous les jours, de toutes les minutes, pendant des années, jusqu'à la mort 4 ». Enfin le travail, le bienfaisant travail, couronne le tout de la paix qu'il apporte. Il s'est adonné de tout cœur à l'étude de Port-Royal et, avec sa promptitude d'enthousiasme, il a « tout à fait embrassé les saints Solitaires »

1 P. Femmes, i 38.

» Pr. Lundis, III, 368: Corr., I, i 55 : P. Cont., I, 140.

3 Corr. y I, 26.

4 P. Femmes, 252 et la note. — C'est bien une allusion personnelle, puisque c'est l'idée même du sonnet : « Si quelque blâme, hélas !... », qui se termine par :

* Le temps, vieillard divin, honore et blanchit tout. »

et il les aime *. 11 prend part, « poétiquement, c'est-à-dire vaguement et au gré du rêve ». aux courses archéologiques du Comité historique de la langue, de la littérature et des arts. Ce lui est une occasion d'écrire des travaux « minutieux et assez jolis qui lui font voir du pays et lui sont utiles - ». Et par-dessus tout, le succès sans bruit, mais intime, qu'auprès d'une élite a trouvé son roman de Volupté, lui a rendu confiance en lui, lui a permis de recommencer à croire qu'il réalisera un jour son rêve de littérature créatrice. Sous cette impression réconfortante, il écrit lentement le Livre d'amour. La poésie lui est un « entretien et un soulagement », l'exutoire des désenchantements qui se consolent à s'exprimer. « Au fond, voyez-vous, écrit-il à Béranger, c'est là ma prédilection secrète, mon courant, et quand toutes mes digressions dans les bouquins me fournissent jour à un sonnet neuf, à un mot à bien encadrer, à un trait heureux dont j'accompagne un sentiment intime, je m'estime assez payé de ma peine; et en refermant mon tiroir à élégies, je me dis que cela vaut mieux après tout que tous les gros livres d'érudition, — lesquels je veux pourtant faire de plus en plus profession d'estimer 3. » Et dans un article sur Vigny, il explique avec une subtile complaisance quelle idée il se fait de la poésie qui lui est chère : il présente « cette maladie pénétrante, subtile.... cette rosée amère à des tempes douloureuses » comme le fruit naturel des époques de civilisation avancée; il dépeint comme fille légitime de son temps le genre de poésie maladive auquel son tempérament l'incline 4.

Toutes ses facultés, toutes ses tendances s'épanouissent donc à la fois, d'un épanouissement sans bruit et sans éclat qui s'accorde à merveille avec sa compfexion foncière. Tous ses désirs, des plus élevés aux plus positifs, paraissent en voie de se réaliser. Tous ses besoins, — de foi, de poésie, d'amour, d'amitié, — de relations mondaines, de places honorables, de sécurité, - sont remplis ou sont en passe d'être remplis. Rarement, il a été aussi heureux. C'est à peine si une fois, pendant ces deux années 1834 et 1 835, il se plaint de sa « vie tracassée 5 ». Si sa « situation matérielle » n'est pas encore suffisamment améliorée, la pauvreté pourtant ne lui est pas trop pénible (î. l:nc seule chose pourrait

1 P. (Sont., I, 140; .V " Corr., 2;

2 lb.. 140; A". Lundis, VII. 1 ho.

3 lb., 141.

1 lb., II, 5 2, sqq.

■'' X' ' Corr., 24.

'5 lb., 27.

le troubler, c'est la froideur croissante de ses relations avec Hugo. Il y a maintenant « des articles entre eux » : Sainte-Beuve est choqué de la « vanité », de «c l'impiété », de « l'impureté aux grossières images » qui souillent aujourd'hui l'inspiration de son ancien ami, de son « inintelligence » de certaines délicatesses, de l'inconvenance littéraire et morale avec laquelle il mélange dans ses vers « deux encens qui se repoussent », célébrant pêle-mêle sa femme et sa Juliette, de tous ses défauts, en un mot; et il avoue qu'il ne l'aime plus l. Mais il y a bien longtemps que la rupture intérieure a été consommée. A l'heure actuelle, Sainte-Beuve se tourne à l'indulgence 2, preuve que pour le moment il ne souffre plus. — Il ne souffre plus, je crois, de rien : il jouit avec sécurité du calme de ses pensées, de ses sentiments, de sa vie.

Mais ces sortes de haltes dans la vie ne peuvent durer longtemps. Ces demi-bonheurs tièdes sont fugitifs : ils résultent d'un concours trop passager de circonstances, que le cours inévitable des choses dérange bien vite. D'ailleurs, quand ils pourraient subsister, peut-être le désir du mieux, l'inconstance naturelle du cœur et de l'esprit humains, les viendraient-ils bientôt interrompre.

Sainte-Beuve était trop perspicace pour ne point sentir les influences qu'il subissait. Et les sentir, pour un homme de son caractère, c'est déjà ou s'en déprendre, ou du moins commencer à leur retirer petit à petit son assentiment intime. Ses amis de l'Abbaye-au-Bois tendaient à l'attirer au christianisme par le seul agrément de leur commerce, ou presque, comme le Cénacle l'y avait attiré par l'art, Lamennais par ses doctrines sociales. Des trois actions qu'il avait subies, la dernière rencontrait le plus d'obstacles; car elle succédait à deux échecs. Elle était la moins forte; car, avec tout son charme, Mmc Récamier n'exerçait pas l'autorité impérieuse des deux premiers maîtres, tous deux génies puissants et dominateurs. Elle était la moins profonde enfin ; car elle s'adressait en lui à des tendances

1 Cf. l'allusion de P. Litt., II, 61 : « Les brouilleries des grands hommes de ce temps-là... ; » la conclusion de P. Cont., 1, 446, sqq. : « On suit avec un intérêt respectueux, sinon affectueux,..; » les lettres à Pavie {Birê, Victor Hugo après r83o, I, i5ç et Th. Pavie, 168) et à Béranger [P. Cont., 1, 139), etc.

* Lettre à Louis Noël (A*"" Corr., 33).

plus superficielles que son culte de l'art ou que son instinct social. Elle devait échouer ; et Sainte-Beuve en arrivait à penser que toute influence extérieure échouerait également. Un jour, il écrivait à un ami intime: « Ce n'est pas de prendre des résolutions, qui me manque, c est de les tenir... Si je savais en conscience quelqu'un, pape ou prêtre, à qui je puisse livrer ma volonté, il y a certes des moments où j'irais lui tout remettre. Mais j'ai bien tout pesé ; je sens que c'est encore à moi, à mon intelligence si meurtrie qu'elle soit, à ma volonté et à ma persévérance si lasses que je les éprouve souvent, à aller, à se tenir, à choisir, à continuer enfin cette triste route, au milieu de toutes les chutes et rechutes dont elles ne se relèvent que plus meurtries, plus lasses et en rougissant J. » Et le ton même dont cette confession est écrite semble prouver que Sainte-Beuve, avec la nécessité d'agir seul, commençait à sentir l'impossibilité d'agir seul. A force de voir ses pensées «c se briser sur le rocher de la foi », sans qu'il pût s'y accrocher définitivement, il comprenait mieux la difficulté de s'y hisser et plus encore de s'y maintenir. Il paraît d'abord vouloir se rabattre, au moins provisoirement, à une sorte de piété sans religion, à un vague sentiment, religieux mais libre de toute attache confessionnelle. Il espère que de ce souvenir de la foi, à défaut de la foi, son àme pourra retirer quelque poésie et quelque soutien; qu'un « christianisme moral », nourri de « touchants exemples et d'effusions affectueuses », pourra se substituer à « l'orthodoxie sévère » et produire les mêmes effets. Le poème élevé, doux. — et vague, — de Jocelyn lui semble offrir « l'idéal permanent » des sentiments évangéliques, « sans avoir rien de répulsif» pour le simple déisme ; et l'on dirait qu'il attend je ne sais quelle « conciliation insinuante de l'idée de sacrifice avec les idées de travail et de liberté - ». (On voit que Renan n'a pas été le premier à essayer de vivre du « parfum d'un vase vide »). Comme pour marquer aussitôt que c'est là une diminution de l'idéal purement chrétien auquel Sainte-Beuve tendait depuis quelques années, tout de suite, il se retourne contre ceux qui furent au plus haut degré épris de la perfection absolue : jansénistes qui retranchent les plaisirs des sens ;ï, puritains qui prétendent au nom de la morale restreindre la liberté des écrivains et des artistes 4.

Ainsi, Sainte-Beuve bat en retraite. Ne pouvant prendre un parti, il en prend son parti et se résigne à des compromis qu'il repoussait naguère.

1 3 octobre i 836.

2 P. Cont., I, 3 16-317.

:l P. Litt., II, 1 io, sqq.

4 Pr. Lundis, II, 3 12, sqq.

Comme il le dit lui-même en un passage curieux, où il est difficile de ne pas voir un retour sur son propre cas : « Ceux qui l'ont pris d'abord de très haut avec les choses, et qui ont été d'après stoïciens et des rêveurs sombres avant vingt-cinq ans, se rabattent en continuant de vivre et deviennent plus indulgents, plus indifférents du moins * ». Mais cette indifférence est un but à atteindre; et pour y arriver, pour n'être plus tourmenté du désir, du regret de la foi, Sainte-Beuve doit encore « souffrir ». Une contradiction douloureuse s'agite en lui. Il n'a pas « de règle fixe, de pôle » et a pourtant le « sentiment de ces choses ». Il sent qu' « une foi bien fondée serait une guérison à tout »; mais il sent qu'il n'est décidément « capable que d'un christianisme éclectique, choisissant dans le catholicisme, le piétisme, le jansénisme, le martinisme ». 11 ne peut pas « aller sincèrement au delà »; et il s'écrie : « Que faire sous ce grand nuage sans limites, et comment s'y guider, les jours où le soleil de l'imagination ne l'éclairé pas et où tout devient brouillard 2? »

Et voici qu'un nouveau coup de théâtre, un acte décisif, irréparable, vient redoubler son incertitude, — bien plus, vient le débusquer de son poste d'attente, lui faire refaire en sens inverse, mais tout droit en arrière, le chemin parcouru avec tant de détours, en avant. Lamennais publia les Affaires de Rome. « La publication des Affaires de Rome, dit un écrivain catholique, était un acte décisif. Les Paroles d'un Croyant avaient pu, à la rigueur, être considérées comme un acte de délire d'une intelligence malade, comme un écart de l'imagination plutôt que de la raison. [Telle n'avait pas été l'interprétation de Sainte-Beuve, nous l'avons vu ; mais elle n'était pas moins atténuante.] Cette fois, il ne s'agissait plus des sombres rêveries d'une imagination enivrée de ses propres fantômes ; c'était le cri de l'orgueil blessé éclatant en paroles longuement méditées. M. de Lamennais voulait, de propos délibéré, rompre avec l'Eglise 3. » C'est bien ce que pensait Sainte-Beuve; et c'est pourquoi il en fut tant ému, pourquoi aussi il se crut obligé de « marquer sa limite et son holà ! 4 ».

Il serait, je crois, difficile d'exagérer l'importance que la rupture définitive de Lamennais avec l'Église a eue pour Sainte-Beuve \ Lui-

1 P. Femmes, 2 i 5.

* S'"' Corr., 41.

• Mercier, Lamennais, 2 3 7-2 38.

4 Lundis, XI, 451.

6 Cf. V. Giraud, Avant-propos à sa Table (Calmann Lévy, »9o3).

môme a pris soin de nous la montrer. Il l'avait suivi, nous dit-il,. « avec étonnement de bonne heure, avec admiration bien longtemps, et, en y joignant sympathie plus tard, selon qu'il lui semblait se plus rapprocher, pour les illuminer, de certaines idées de sa sphère 1 »* L'affection enthousiaste était venue, quand Lamennais avait « conçu Tidée d'une régénération spirituelle et religieuse moyennant la liberté », c'est-à-dire quand il avait uni ces deux choses jusque-là séparées et entre lesquelles Sainte-Beuve avait oscillé, la foi et la démocratie : «< Que cette nuance nous parut belle î » s'écrie le critique encore ému à ce souvenir. Puis Lamennais, emporté par sa fougue, s'était heurté à la chaire de Saint-Pierre; il avait lancé ses Paroles. Sainte-Beuve l'en blâma et se crut un peu libéré. Sans doute, il avait « émotion et complicité irrésistible à suivre jusque dans ses infractions partielles ce Savonarole de nos. jours,... à écouter ses menaces pleines de prières et ses invectives mêlées d'un zèle tendre »; mais il voyait « l'inconséquence reprochable » et le « danger de la pente rapide », et il refusait de s'y engager à la suite de ce guide égaré -. D'un ton très dégagé, il écrivait à Pavie, en septembre i836 : « M. de Lamennais prépare, dit-on, un livre des Plaies de l'Église: mais je ne le vois pas; il m'a planté là et je me suis consolé; l'amitié est une grande chose, mais quand elle manque pour si peur la liberté où l'on rentre a son prix et je l'éprouve à son égard ;{ ». Il attendait donc un éclat, mais il ne devinait point quel il allait être. « Dans cette volonté de fer, dans cette chaîne logique d'airain, dans cette vie constamment austère et intègre, il y a eu un moment où tout s'est brisé... oui, tout! 4 » Lamennais « outre-passe d'un bond, enjambe » ces rationalistes que jadis il prétendait acculer à l'athéisme, au satanisme, à r« idiotisme » ! Kt voilà que Sainte-Beuve ressent en lui le contre-coup de cette crise terrible; voilà qu'il se voit encore soumis à Lamennais, lui qui s'en croyait affranchi; voilà qu'avec stupeur il sent un écroulement total se faire dans son àme au vent de cette chute. Il l'a crié en termes trop personnels, trop émus, trop éloquents, pour qu'on ne les rapporte point.

« Je n'ai, [écrit Lamennais], ni la prétention ni le désir d'exercer aucune influence sur l'opinion d'autrui ». — Mais, quoi ! de l'oubli encore ? Quoi \ vous, apôtre par excellence, vous, l'homme de la certitude, prêtre fervent qui

1 P. (Jntit., I, 249.

* lb., 253-25;.

:' Tu. Pavie, 180.

* P. Omt., I. 25H. — Cf. 273.

ne cessiez de nous exhorter, vous n'avez nul désir d'exercer influence sur autrui l Est-ce bien possible d'abdiquer brusquement de la sorte, et cela i>ous était-il permis? Rien n'est pire, sachez-le bien, que de provoquer à la foi les âmes et de les laisser là à l'improviste, en délogeant. Rien ne les jette autant dans ce scepticisme qui vous est encore si en horreur, quoique vous n'ayez plus que du vague à y opposer. Combien j'ai su d'âmes espérantes que vous teniez et portiez avec vous dans votre besace de pèlerin, et qui, le sac jeté à terre, sont demeurées gisantes le long du fossé! L'opinion et le bruit flatteur, et de nouvelles âmes plus fraîches, comme il s'en prend toujours au génie, font beaucoup oublier, sans doute, et consolent; mais je vous dénonce cet oubli, dût mon cri paraître une plainte '.

En terminant son article, Sainte-Beuve ajoutait qu'on rendrait un graixi service et qu'on donnerait une forte leçon de philosophie à un jeune homme de vingt ans, si Ton lui faisait lire de suite le livre de la Religion et le livre des Affaires de Rome, « soit que la foi et la soumission chrétienne dussent résulter pour lui de son étonnement, soit qu'un scepticisme sagement méfiant dût désormais se mêler à ses impressions plus vives et hâter la maturité de sa raison d'homme aux dépens des faux enthousiasmes du disciple 2 ». Pour Sainte-Beuve, bien qu'il n'eût plus vingt ans, ce fut le dernier cas. Les certitudes contradictoires de son maître firent naître en lui, — ou renaître, — le scepticisme. On peut sans peine, pendant les mois qui suivent, noter les progrès de son incrédulité. Le ton de son article sur Sainte Elisabeth de Hongrie est déjà plus laïque que le sujet ne le comportait : on voit que Sainte-Beuve, malgré son principe d'entrer dans l'esprit de l'auteur dont il parle, en parle cette fois du dehors s. Plus tard, il insinue qu'à ses yeux la science est un ennemi terrible pour la religion 4. Ailleurs, il signale encore * cette plaie du néant de la foi, de l'indifférence et de la misère moderne », que les hommes de son siècle ont tous sondée et étalée; il parle de Mmc de Kxûdner avec une ironie sensible et fort éloignée du respect avec lequel naguère il traitait ces sortes de questions 5. Admis dans le salon de Mmc Swetchine, il est choqué de voir qu'elle « essaye d'un premier grappin à jeter sur lui », qu'elle lui rappelle immédiatement Volupté et la responsabilité que lui vaut cette œuvre; il est choqué surtout de sentir qu'elle « l'accepte pour les espérances que sa charité

1 P. Cont., l. 265.

* lb., 270.

* lb., II, 423.

4 P. Litt.y I, 349.

5 P. Femmes, 38 1.

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lui fait concevoir de lui et du salut de son àme »; et pour être trop pieux, ce « centre d'influence ne l'attire pas l ». De plus en plus, il marche, sans éclat, comme d'ordinaire, et sans grande manifestation, au néant de toute croyance.

Et ses croyances politiques ne résistent pas davantage au découragement croissant. L'ancien rédacteur du Globe et du National, l'ancien ami de Carrel et de Lamennais est doux comme mouton envers la Monarchie de Juillet. Depuis qu'il hante les salons aristocratiques, il a mis bas les armes. En 1 836, je ne crois pas qu'on trouve dans ce qu'il écrit aucune trace de ses anciennes colères. Il est si officiellement rallié que le bruit court même de sa nomination à la Bibliothèque Sainte- Geneviève. Il se croit obligé de démentir cette fausse nouvelle 2. Mais le fait seul qu'il soit obligé de la démentir prouve combien ses relations avec le gouvernement étaient notoires. Ce n'est, en 1837, ni l'éloge assez inoffensif de Benjamin Constant 3, ni la plainte assez vague « sur la boue du temps 4 », ni même l'allusion désagréable au « grand cœur » qui a manqué en i83o 5, ce ne sont pas ces petites choses qui peuvent suffire à prouver son entière indépendance. Son refus même du ruban rouge lors du mariage du duc d'Orléans, s'il faut en croire Théodore Pavie 6, procède moins de raisons politiques que de l'humiliation d'être promu dans une « fournée », pêle-mêle avec des écrivains de second ordre 7; s'il faut l'en croire lui-même, elle vient surtout de l'impossibilité où il est de se contredire et de retrancher « certaines paroles écrites 8 ». Sainte-Beuve « ne le prend plus de haut avec les choses ». Un caractère fâcheux pourtant de cette résignation, c'est qu'elle a une vague odeur d'intérêt : il est dommage pour Sainte-Beuve qu'en apparence au moins il ait attendu, afin d'être plus juste pour la Monarchie de Juillet, le jour où cette Monarchie lui fait des avances. C'est bien un affaissement moral que paraît révéler son indifférence nouvelle. « Il y a, écrit-il alors, deux manières principales de débuter dans la jeunesse : par la croyance, par la passion, par l'assaut livré aux choses... ; ainsi, nousmème, à la suite de nos amis, l'avons-nous fait en notre temps. Puis,

1 V. Lundis, I, 224-227.

9 Revue des Deux-Mondes, i5 juillet.

3 P. Femmes, 409.

4 P. Cont., II, 424.

'"■ P. Femmes, 404.

7 P. Cont., I, 273; Corr.t I, 1 55. h Lettre \\ un ami, i? juin.

cela tombe ; on s'atténue, on se réduit ; trop souvent, si Ton ne s'entête pas, on se rabat trop l. » Lui, il ne s'est pas entêté. — Et, qui pis est, il n'y gagne rien. Comme malgré tout il n'entend pas se laisser acheter, il se trouve compromis gratuitement. Alors, « il est triste de n'avoir pas plus de résultat, ni de perspective matérielle, de position, de fortune. Il est, sur ce point, comme au premier jour de son début »; et « l'ambition, le sentiment de certaines forces inoccupées le font souffrir - ».

Enfin, comme si tout devait se trouver rassemblé pour l'accabler, en même temps que ses illusions sur les doctrines, il perd ses illusions sur les hommes 3 et les femmes, ou sur une femme. Les hommes, « il les connaît trop bien, la plupart, pour le malheur de son enthousiasme. Les ayant abordés presque tous par le côté de l'admiration et de la louange, il est allé vite au fond et il sait par malheur toute l'histoire de leur secrète vanité 4 ». Il y avait déjà eu entre Hugo et lui de « nombreux déchirements » et même, à propos de l'article sur les Chants du Crépuscule, une rupture :\ Pourtant, c'est cette année 1837 qui est « 1 année fatale » : alors la cassure irréparable, malgré les efforts de Sainte-Beuve, se fait entre eux 6; alors ils se rencontrent, sans se dire un mot, aux funérailles de Mllc Dorval 7: alors enfin, ils sont devenus tout à fait étrangers l'un à l'autre :

L'océan passerait sans laver la blessure H !

Et l'amie, elle aussi, se détache peu à peu; il sent qu'entre elle et lui se glisse l'indifférence, l'oubli, peut-être le repentir. Si l'on pouvait

» l\ Cont., il. 370.

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