‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 27 sur 93 · ANNÉES DE CRISE ET DE TRANSFORMATIONS · texte numérisé non relu

ANNÉES DE CRISE ET DE TRANSFORMATIONS

(Suite.) TRANSFORMATIONS DE SA CRITIQUE

I. La critique de Sainte-Beuve, privée i.et affranchie) de toute doctrine religieuse, philosophique et littéraire, se conforme à ses seuls instincts et s'adapte peu à peu à son tempérament : indifférence croissante pour toutes les théories ; le peu qui reste en lui, même du romantisme.

Période de découragement : conception modeste d'une critique simplement explicative, impartiale, ouverte a tout, de semi-dilettante et de psychologue-moraliste observateur, médiocre pis-aller des écrivains qui n'ont pas le génie créateur.

II. Période de relèvement. — Conception de plus en plus hardie d'une critique biographique et par conséquent œuvre d'histoire, œuvre d'art, et qui aspire à devenir science ou à amasser les matériaux d'une science future : article sur Ballanche. — Élargissement de cette critique : elle ne s'applique plus à la seule actualité; elle est rattachée à son principe psychologique, le « génie critique », sceptique, universellement curieux, qui se prend à toutes choses d'une sympathique indifférence : article sur Bayle. — Soustraite dès lors aux fluctuations de son Ame, elle se précise et se développe : son inspiration, son caractère : article sur A/"- Guidât, Pré/ace du II"' volume des Critiques et Portraits littéraires: son originalité, sa supériorité sur les autres critiques : articles sur Yillemain et Sisard.

III. Les points essentiels de cette critique. — Son but : ni constructive, ni dogmatique, elle vise seulement à expliquer, et à expliquer l'homme : ébauche des « familles d'esprits », pressentiment de la « faculté-maîtresse », goût des esprits moyens. — Sa méthode : étude scrupuleuse du milieu et des débuts surtout et aussi du développement; les qualités qu'elle exige, souci de la vérité, pénétration et subtilité de l'intelligence, goût; comment elle n'a pas besoin de conclure ni de juger. — Que cette critique, personnelle dans sa conception, prend une allure impersonnelle.

Transformation analogue de la poésie de Sainte-Beuve. Le Livre d'amour, tout personnel et intime. Les Pensées d'août, œuvre d'un genre objectif : poésie de la réalité et de la vie commune, importance prépondérante de la forme, effort systématique pour exclure la personnalité du poète; objectivité incomplète : le Sainte- Beuve des Pensées d'août, et comment elles annoncent, elles aussi, l'hégire à Lausanne.

« Sous le règne de Louis-Philippe, pendant les dix-huit années de ce régime d'une littérature sans initiative et plus paisible qu'animée, j'ai fait principalement à la Revue des Deux- Mondes de la critique plus neutre, plus impartiale, mais surtout analytique, descriptive et curieuse. Cette critique pourtant avait un défaut, elle ne concluait pas. »

(Lundis, Préface. I. 2-3.)

« Critique alors tout biographique et anecdotique » {.X <>u veaux Lundis. XIII. 224.»

Jusqu'ici Sainte-Beuve avait eri somme toujours accommode sa critique, plus ou moins consciemment, aux diverses doctrines philosophiques et littéraires par lesquelles il avait passé. Critique rationaliste, semi-classique, semi-romantique, au Globe rationaliste, ennemi des classiques de la décadence comme des « vaporeux » de la Muse française ; critique romantique au Cénacle ; critique Saint- Simonien au Globe Saint-Simonien ; critique catholique, libéral sous la domination de Lamennais; il avait fait de ce genre littéraire l'instrument de propagandes variées ou du moins, tantôt le miroir des influences qu'il subissait, tantôt le porte- voix des théories auxquelles il se laissait tour à tour séduire. Assurément, partout sa personnalité transparaissait. Qu'il fût rationaliste, romantique, Saint-Simonien ou catholique, c était Sainte- Beuve rationaliste, Sainte-Beuve romantique, Sainte-Beuve Saint-Simonien, Sainte-Beuve Mennaisien, que l'on peut retrouver et que nous avons essayé de retrouver dans ses écrits. Mais enfin, à chaque fois, son tempérament propre, ses instincts personnels, s'ils subsistaient, étaient cependant dominés et comme tenus en laisse par la discipline du groupe auquel il s'associait, par la logique de la thèse qu'il croyait ou croyait croire : ils ne se donnaient ni pleine ni libre carrière.

Pour la première fois maintenant, nous allons le voir vraiment s'affranchir. Puisqu'il hésite et flotte entre diverses doctrines; puisque son cœur et son esprit inconstants s'attachent un jour à une cause pour l'abandonner bientôt, puis pour y revenir provisoirement encore ; — sous peine de s'enlever a lui-même toute autorité par des fluctua-

tions et des contradictions incessantes, il doit chercher à sa critique un point fixe en dehors des écoles et des doctrines. Au milieu des ruines amoncelées ou des édifices croulants sous lesquels il s'était abrité jusqu'alors, il cherche le tuf solide où jeter les fondements inébranlés d'un édifice d'attente, qui pourra devenir, — qui deviendra, en effet. — un édifice définitif. Aussi Ton ne saurait s'exagérer l'importance de cette période ( 1 833 à 1837) Pour 'a formation de la critique de Sainte- Beuve. 11 a dès lors parcouru la plupart des écoles diverses entre lesquelles il pouvait hésiter; il a visité et connu la plupart des doctrines auxquelles il pouvait faire des emprunts; il a éprouvé par lui-même quelles parties de ces doctrines lui sont acceptables, lesquelles ne s'adaptent point à sa nature; il a fait, en un mot, non pas toutes les acquisitions qu'il devait faire (car il en fera toute sa vie), mais du moins les plus importantes de celles qu'il fera jamais : ses acquisitions-maîtresses. Convaincu que les systèmes absolus ne sont point faits pour lui, il s'abandonne à lui-même sans plus songer à eux; et cela suffit pour que la force latente de son tempérament lui fasse trouver, — sans qu'il les cherche, — sa véritable voie et sa vocation véritable.

En effet, comment songer désormais à cette critique prosélytique et panégyriste qu'il avait mise naguère au service du Cénacle, du Saint- Simonisme et du catholicisme de V Avenir? C'était un Apostolat; et il n'y a plus matière à apostolat, pour qui ne croit plus solidement à rien. Une seule fois peut-être, pendant toute cette période de quatre ans, nous reconnaîtrons les traces de l'ancienne flamme : c'est dans l'article sur Béranger, du 4 mars 1 833. Mais différentes causes l'expliquent. La^ communauté des idées politiques, des velléités démocratiques, des inquiétudes sociales, entre le chansonnier et lui, le lui a fait voir plus, grand qu'il n'était. Une amitié très vive (et fragile, la suite l'a prouvé), pour son héros ne lui a point permis de mesurer exactement ses éloges. De plus, et surtout cet article est un des premiers de la période actuelle.. Il y a là, pour ainsi dire, une vitesse acquise qui a entraîné le critique. La crise Mennaisienne vient à peine de commencer et n'a pas produit la plénitude de son effet déprimant. Il reste en lui (il l'avouait plus tard r), un « trop plein de sensibilité et d'enthousiasme»; sa « nature admiratrice et compréhensive se dilate encore » librement ; la disposition d'àme où l'avait jeté le trouble de son cœur dans la poursuite d'une foi et l'espérance d'une religion subsistait, quand déjà cette:

1 1\ Cont., 1, 1 35-i 36.

poursuite était arrêtée et cette espérance morte. Mais cette disposition elle-même, — naturellement, — s'évanouit à son tour. A partir de ce moment, jusqu'en 1837, là où Sainte-Beuve approuve ou blâme le plus tort, c'est d'un ton plus calme et sans mettre son cœur en jeu l : l'indifférence est venue, ou elle vient.

Elle vient à tous égards et pour toutes les doctrines antérieures. L'austère sentiment démocratique des débuts est étouffé ou assoupi par l'atmosphère des salons. Le pur rationalisme du Globe est encore trop sec pour satisfaire à cette imagination dont le trouble cesse à peine. Le spiritualisme déiste des éclectiques peut bien, en pratique, être celui de Sainte-Beuve ; mais c'est un système trop peu conséquent et trop timide pour qu'il s'y arrête en théorie et en satisfasse son esprit. Tout ce qu'il avait aimé du Saint-Simonisme, il l'a retrouvé dans le Mennaisianisme et il a oublié le reste. Quant au Mennaisianisme lui-même, on vient de voir ce qu'il en est.

En somme, c'est encore du romantisme qu'il a le plus gardé. Et cela est déjà significatif. Il faut qu'il soit bien désillusionné de la philosophie, puisque c'est aux doctrines purement littéraires, — dont la valeur moindre ne saurait être méconnue par quiconque a touché aux idées, — que son esprit se retient de préférence. Là-dessus d'ailleurs, Sainte-Beuve a atteint à peu près la position intermédiaire où désormais il se maintiendra. Il en a bien rabattu de son romantisme de 1828. Quoiqu'il n'ait jamais partagé au fond l'ignorant fanatisme et l'étroite intolérance des Jeune-France, il abjure quelques-uns des préjugés dont par eux il s'était laissé infecter. Il défend Racine contre les préventions de Loeve-Veimars ; et, à cette occasion, il fait amende honorable au poète dramatique qu'il avait méconnu : « Moi-même, hélas!... n'ai-je pas prétendu quelque part qu'il était bien plus propre à l'élégie ou au lyrique qu'au dramatique !... 2 » Il abandonne les théories qui, dans sa première ferveur, lui avaient paru le plus solidement démontrées. J. Delorme avait plaisanté 1' « école genevoise » et son horreur des épithètes pittoresques et colorées. Sainte-Beuve lui reproche maintenant d'avoir « eu le tort de trancher »; il reconnaît que les nuances maté-

1 Je laisse à part ici, bien entendu, ses plaintes émues contre Lamennais. Ceci est une manifestation personnelle de ses émotions : ce sont de quasi-confessions et non de la critique pure.

* Pr. Lundis, II, 207. — Cf. plus tard P. Litt., II, 97, l'amende honorable à Boileau.

rielles du prisme « ne suppléent pas, ne satisfont pas aux nuances infinies du sentiment... Lamartine a dit admirablement :

Assis aux bords déserts des lacs mélancoliques.

Il n'y a pas de lac bleu qui équivaille à cela * ». Sainte-Beuve abandonne même les hommes : Lamartine, trop indécis, trop vague, trop lâché, au style négligé, et Hugo surtout -. Son ancienne idole a bien perdu de son prestige à ses yeux. Maintenant il est choqué de sa violence continue 8 ; il sent très bien ce qu'il y a de « faussé dans sa puissance » excessive 4 ; c'est à lui sans doute qu'il pense lorsqu'il signale quelque part le manque de sobriété « de nos sublimes 5 » ; enfin, après s'être longtemps obstiné à espérer au drame romantique 6, il finit par avouer ce que sa raison, dès i83o, lui répétait, lui criait sans qu'il voulût l'entendre : il n'y croit plus ; la psychologie des pièces de Hugo le trouve incrédule et il lui conseille tout haut de « ménager » ses efforts au théâtre 7. Dix ans après, il exprimait sa situation d'alors par cette formule fort juste : « La carrière politique de Victor Hugo a été toute une révolution...; je me flatte de n'en avoir été que le Vergniaud. Hernani, c'a été pour moi la fin de l'Assemblée législative 8. » Girondin dans les lettres comme en politique 9, l'ancien clairon qui a sonné la charge romantique se garde bien de sonner la victoire, — et pour cause 10.

Mais, girondin encore en cela, il se garde de l'excès contraire. Il est toujours l'homme qui a considéré la Conversion de Joseph Delorme comme un pamphlet, et il ne regrette pas tout de son romantisme. Il a bien soin de le dire : c'est une « correction », non une « réaction ll ». S'il n'expulse plus Racine du drame, il maintient qu'on reconnaît en lui une naturelle aptitude à l'élégie, qui eût pu se déployer en d'autres temps plus lyriques 12. Il maintient surtout sa fameuse thèse des précur-

I P. Cont., 11, 106.

» Ib., 2 36. — Cf. pourtant les éloges de P. Cont., II, 2 83. » Pr. Lundis, II, i63. — Cf. P. Cont., II, 273, sqq.

4 P. Cont., II, 293.

5 P. Femmes, 42.

« P. Cont., II, 97.

7 P. Litt., II, 5i et 53, note; P. Cont., I, 446. * Chron. par., 1 3.

y Comme il le dit lui-même, P. Cont., I, 272, 463. 10 P. Litt., II, 64; P. Cont., II, 423.

II P. Cont., II, 106.

12 P. Litt., II, 5o.

seurs, Lebrun et Chénier, qui est son apport à lui dans le romantisme théorique l. Enfin, il conserve de beaux restes d'admiration pour Hugo 2, de vifs mépris pour ceux qu'on a 1 audace d opposer aux grands hommes du romantisme, les Dclille, les Delavigne, les Scribe :{. Au moment où d'autres commencent à rire des hautes prétentions du Cénacle, au moment où ce gamin de Musset va décocher au romantisme les malices des Lettres de Dupuis et Coionet, lui, il prête son serment de Chéronée : « Non, dans la tentative qui s'est émue après Delille, non, nous tous, nous n avons pas tout à fait erré. La poésie était morte en esprit, perdue dans le délayage et la fadeur; nous lavons sentie, nous l'avons relevée, les uns beaucoup, les autres moins et si peu que ce soit dans nos* œuvres, mais haut dans nos cœurs; et l'art véritable, le grand art, dumoins en image et en culte, a été ressaisi et continué 4 ». Il entend laisser flotter son drapeau romantique sur les territoires désormais* conquis. Mais ces territoires épars ne forment point une provincecontinue avec sa capitale et ses frontières bien nettes, et Sainte-Beuvea renoncé aux autres conquêtes qu'il avait rêvées.

Au romantisme ainsi réduit à n'être plus guère qu'une tendance» au lieu d'être une doctrine cohérente et complète en elle-même, aurationalisme oublié et non encore restauré, au Saint-Simonisme écroulé, au Mennaisianisme croulant, Sainte-Beuve ne substitue aucune autredoctrine littéraire, philosophique ou religieuse. Il attend et il cherche, et rien ne lui paraît encore capable de lui offrir un fondement inébranlable \ Dès lors, il doit renoncer aux systèmes. Comment tenterait-tt une critique systématique, lui qui pense qu' « après un certain laps de temps la vérité minutieuse et toute réelle est introuvable * », bien loin de croire qu'on la puisse déduire d'un principe à priori? Comment ferait-il dans le passé ou dans le présent de vastes constructions d'ensemble, lui qui est surtout frappé du décousu, de l'incohérence des événements de son temps et qui prend toutes les classifications que les historiens font à distance pour « des effets plus ou moins illusoires de la perspective, de pures apparences qui se construisent ainsi et jouent

1 P. Litt.. I, 414.

2 II s'agit de ses drames. — Il est curieux de voir comment la résistance de Sainte-Beuve ne peut tenir contre l'impression de la puissance de Hugo; maintenant encore, la force du * Cvclope » le domine et l'entraîne malgré lui {Pr. Lundis, II, i63)..

8 P. Cont.. 11. 94* 189; P. Litt.. II, 64, sqq. ; Pr. Lundis, II, if>5.

* P. Litt., II, io3. —Cf. aussi l'idée qu'il se fait du jeune siècle (P. Cont., II, 425)-

* lb., I, 3o4.

h Pr. Lundis, II, 243.

à nos yeux dans le lointain 1 » ? Un pareil scepticisme ou tout au moins de pareils doutes ne tolèrent plus à côté d'eux la moindre allure dogmatique.

Dans cet état d'esprit, et comme malgré tout il écrit, comme il doit écrire, pour gagner sa vie et se conserver une situation, il ne suit point une voie nettement tracée à l'avance. 11 se laisse aller aux circonstances et, pour ainsi dire, à son instinct 2. Cest ainsi que petit à petit, «< graduellement, sa manière s'étend jusqu'à 3 » devenir une méthode de critique quasi-irraisonnée. Les retouches, les repentirs s'y multiplient, au fur et à mesure qu'il ajoute un nouvel article à tous ceux qu'il a déjà composés. Mais, comme aucune influence étrangère ne trouble plus sa personnalité, comme nulle action du dehors ne fait dévier la marche qu'il suit spontanément, du milieu de ce chaos se dégage insensiblement une méthode, cohérente, une, dont les traits vont se précisant peu à peu, et dont la conscience enfin lui devient de plus en plus nette.

En 1 833, immédiatement après la condamnation de Y Avenir, d'un seul coup disparaît ce qui jusqu'alors avait fait l'àme de sa critique : le désir de convaincre ses lecteurs et de les amener à sa vérité. Que lui reste-t-il alors comme principes directeurs, sinon la curiosité et l'intelligence? Son but désormais est de connaître et de comprendre le plus possible : « coin politique et historique », « poésie ou rêverie mélancolique », « roman sanguinaire et licencieux », « chaste, grave et religieuse production », il faut que la critique « aille à travers tout cela » et qu'elle s'en « teigne », pour en « jaser pertinemment et d'un ton approprié ». 11 ne méconnaît point les avantages que s'assurerait la critique, si « elle avait un point de vue central, si elle jugeait en vertu d'un principe et d'une vérité absolus » ; mais la faute n'est point à lui si, à l'heure actuelle, ce point central n'existe plus.

J'ai lu quelque part, dit-il, une belle comparaison à ce sujet, qui a de plus le mérite d'une extrême justesse. L'art qui médite, qui édifie, qui vit en lui-même et dans son œuvre, Part peut se représenter aux yeux par quelque château antique et vénérable que baigne un fleuve, par un monastère sur la rive, par un rocher immobile et majestueux; mais de chacun de ces rochers ou de ces châteaux, la vue bien qu'immense ne va pas à tous les autres

1 P. Litt., 154.

2 « Des «innées se passèrent pour moi à souffrir, à me contraindre, à me dédoubler ». {Poésies, II, 126.)

3 Ar. Lundis, XIII, 224, note.

points et beaucoup de ces nobles monuments, de ces merveilleux paysages s'ignorent en quelque sorte les uns les autres; or, la critique, dont la loi est la mobilité et la succession, circule comme le fleuve à leur base, les entoure, les baigne, les réfléchit dans ses eaux et transporte avec facilité de l'un à l'autre le voyageur qui les veut connaître '.

Mais nous aussi, nous l'avons lue cette comparaison, et dans les pensées en prose qui suivent les Poésies de Joseph Déforme. N'est-ce point significatif, ce retour, après un voyage à travers les systèmes absolus, à la conception qu'avait Sainte-Beuve avant ce voyage? Ne devons-nous pas croire qu'elle répond aux impulsions de son esprit, à son tempérament même, puisqu'il la retrouve huit ans après, immuable et identique sous les débris des influences qu'il a tour à tour subies?

Le grand mérite de la critique ainsi conçue, c'est qu'elle n'a plus rien d'étroit, qu'elle échappe à l'inconvénient des formules sans souplesse. « Il y a beaucoup de demeures dans la maison de notre père » ; et la vie a des formes multiples que le plus large système a peine à contenir toutes. Affranchi de tous les systèmes, le critique n'en méconnaîtra aucune. Dans sa libre démarche, il pourra à loisir visiter tous les recoins de la littérature, aller porter son encens dans les temples de tous les dieux, même opposés :

C'est une chose bien remarquable, comme en avançant dans la vie et en se laissant faire avec simplicité [Voilà un mot précieux et qui fait bien comprendre la critique de Sainte-Beuve à cette date], on apprécie à mesure davantage un plus grand nombre d'êtres et d'objets, d'individus et d'oeuvres, qui nous avaient semblé d'abord manquer à certaines conditions proclamées par nous indispensables dans la ferveur des premiers systèmes. Les ressources de la création, que ce soit Dieu qui crée dans la nature ou l'homme qui crée dans Part, sont si complexes et si mystérieuses que toujours, en cherchant bien, quelque composé nouveau vient déjouer nos formules et troubler nos méthodiques arrangements 2.

Autant de gains pour le critique que chacune de ces découvertes; autant de bénéfices pour l'intelligence et pour le goût même; et le jour où l'esprit les fait est « un jour doux et fructueux ».

Ainsi, parce qu'elle n'a plus rien de dogmatique et ne se pique plus de juger au nom de principes absolus, la critique aura « les yeux

1 Pr. Lundis, II, 22 7-2 2 H.

* P. Cont., II, 91. — N'est-ce pas une reprise de la pensée de Pascal : * A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux t »

ouverts de plus d'un côté ». Bien loin de s'effrayer du nouveau, elle se mettra à l'affût pour le signaler, de quelque part qu'il vienne !. Avertie par le tact chatouilleux des gens de goût et des artistes, elle est la vigie du monde littéraire, et son cri joyeux annonce les voiles qui s'ouvrent aux vents les plus divers 2. A tous ceux qui écrivent, elle tient compte surtout de ce qu'ils apportent de neuf et des efforts qu'ils font pour étendre le domaine des lettres ou pour l'embellir. Indulgente aux bonnes volontés des médiocres 3, indulgente aux défauts mêmes <iu génie, que son devoir est de ne point rabaisser *. elle sait montrer une largeur d'intelligence, une fraîcheur d'admiration toujours renouvelée, et, pour ainsi dire, une candeur d'impressions variées, que la critique asservie à un dogme littéraire ou philosophique ne pouvait auparavant connaître.

N'y a-t-il point là un danger ? En se libérant ainsi de toute doctrine préconçue, la critique ne va-t-elle point aboutir à un dilettantisme superficiel et stérile? 11 est clair que là est un écueil redoutable. A force de tout vouloir comprendre et goûter, le critique peut devenir indifférent aux idées et apprécier seulement l'art avec lequel elles sont assemblées ou les formes dont elles sont revêtues ; il peut négliger, si j'ose dire, l'arbre tout entier, pour attacher seulement ses yeux ou à la silhouette pittoresque qu'il dessine sur l'horizon ou aux arabesques capricieuses qui serpentent sur l'écorce.

De ces deux formes du dilettantisme, — dilettantisme artistique et dilettantisme intellectuel, — il en est une à laquelle Sainte-Beuve échappe assez naturellement. Il a bien pu s'inoculer pendant quelque temps le fétichisme de la forme en elle-même, et, avec Joseph Delorme, y faire consister presque le tout de l'art. Mais c'était l'exagération passagère d'un respect, — en soi légitime, — que tous les hommes de goût portent à l'expression artistique, sans pour cela lui sacrifier le sentiment qu'elle suggère ou l'idée qu'elle exprime. Sainte-Beuve était trop une intelligence pour s'attarder longtemps à cette théorie. Dès maintenant, il en est bien revenu. Certes, il continue à attacher une importance extrême au « style, selon l'acception la plus large du mot, le style qui choisit, qui détermine, qui compose, qui figure et qui éclaire 5 » : il

1 P. Cont., II, 262, note.

2 lb., 200-201.

3 Pr. Lundis, II, 243.

4 lb., 249.

5 P. Cont.t II, 252.

est homme de goût et fin lettré. Mais le style n a plus à ses yeux cette primauté qu'il avait autrefois ; le contenu d'une œuvre n'est jamais ni oublié ni même relégué au second plan. En somme, à l'heure actuelle,. de toute la rhétorique et de tout l'art poétique qu avait prêches le romantisme, il n'a guère conservé que deux règles, qu'aurait acceptées Boileau : Avoir « une inspiration toujours réelle et sincère l », et s'attacher dansla diction à satisfaire les hommes de goût -. Si la forme n'est pas insignifiante, — tant s'en faut ! — elle n'est pas tout : tant s'en faut encore Le dilettantisme intellectuel lui était plus dangereux. Nous avons vu que, sous la direction de Lamennais, il se le reprochait amèrement. A plus forte raison, maintenant qu'il a presque renoncé à se donner à un système, sans pour cela perdre du plaisir qu'il éprouve à comprendre les systèmes, risque-t-il d'y retomber : on le voit, en effet,. protester vivement contre ceux qui attribuent à l'art « un rôle social 3 »... comme si lui-même ne venait pas de le faire. Heureusement, une autretendance plus intime encore et plus profonde que le désir de comprendre les théories existait aussi en lui ; et, dans son indifférence croissante pour les doctrines pures, elle se donne librement carrière. Il avait. un instinct de psychologue moraliste 4, qui le détourne de l'abstraction des systèmes pour le ramener à la vie vivante des hommes. Par tendance naturelle, ce n'est pas à l'art, à la doctrine, au génie même qu'il s'attachele plus; c'est à l'homme que cet art exprime, que cette doctrine révèle,, dont ce génie est une manifestation, la plus belle de toutes, mais, incomplète, comme la fleur est une manifestation de la plante et non* une plante entière. C'est l'homme qui l'intéresse dans un philosophe bien plus que le philosophe même :> ; c'est l'homme (ou la femme), qui l'intéresse dans un roman bien plus que le romancier 6. Il laisse les autres aborder les auteurs par le côté purement auteur; lui, il les. aborde plus volontiers par « le côté personnel et plus vivant 7 ». Ainsi,, la sympathie plus vive et plus présente, qu'éveille forcément l'homme saisi dans sa vie même et dans son activité réelle, lui permet d'éviter ce qu'a de nécessairement égoïste, inconstant, et par là-même superficiel, la critique du pur dilettante.

» P. Cont., II, 252.

9 P. Litt.. I, 291.

:» P. Cont., II, 248: Pr. Lundis, II, 261.

* P. Femmes, 21 5-2 16.

ft P. Litt., I, 3o5.

« P. Cont., I, 522.

7 Pr. Lundis, II, 184.

Mais ce sont là des analyses plutôt que des résurrections ou même <les reconstructions. La critique ainsi pratiquée peut faire comprendre la réalité, mais non plus avoir la prétention de donner la vie. Ce n'est plus, comme Sainte-Beuve l'a cru un instant, une des formes de la création en art; c'est un genre inférieur 1; c'est le pis-aller de ceux qui, malgré leurs ambitions, se sentent décidément incapables de produire ; -ou, comme il le dit en songeant probablement à lui-même : « c'est le refuge de quelques hommes distingués, qui ne se croient pas de grands hommes comme c'est trop l'usage de chaque commençant aujourd'hui, qui ne méconnaissent pas leur époque sans pour cela l'adorer, qui, en se permettant eux-mêmes des essais d'art, de courtes et vives inventions, ne s'en exagèrent pas la portée, les livrent, comme chacun à l'occasion, au vent qui passe et subissent quand il le faut, avec goût, la nécessité d'un temps qu'ils combattent et corrigent quelquefois et dont ils se rendent toujours compte 2 ». Voilà une conception modeste de la -critique.

Il en est même quelquefois de découragées. Quand Sainte-Beuve reprend la comparaison de la critique et du fleuve qui porte la barque au pied des châteaux et des tours, il ajoute : « En poursuivant l'image, ^n supposant le fleuve détourné, brisé, fatigué à travers les canaux, les usines, saigné à droite et à gauche, comme le Rhin dans les sables et la vase hollandaise, on retrouve la critique telle exactement que la font les besoins de chaque jour, dans sa marche sans cesse <:oupée et reprise s. » Adieu les jours de jeunesse et d'orgueil, où la critique paraissait un apprentissage des autres formes de l'art et des genres créateurs ! Seulement quand on est si déchu de hautes ambitions, il en reste quelque chagrin ; et peut-être les jugements portés contre de plus heureux se ressentiront-ils d'une si lourde chute. Je ne <:rois pas que les articles de Sainte-Beuve sur Musset, par exemple, ou sur Hugo soient toujours exempts de ce ressentiment, de cette revanche 4e son humiliation 4.

1 P. Cont., I, 517, note. — Rares deviennent alors les portraits « qui sont des compositions [Cest-à-dire si je comprends bien, de libres reconstructions des doctrines, une demi-création de l'àme d'autruij plutôt que des biographies ». (Note à l'article de Senancour, P. Cont., I, i83.i — Si l'article sur Senancour est tel, c'est que le futur ■auteur de Volupté reconnaît trop de lui-même dans l'auteur (ÏOberman pour s'en séparer tout à fait.

* Pr. Lundis, II, 2 03.

8 lb., 228.

4 Cf. surtout le ton de P. Cont., II, 200-201.

Mais cet état d'esprit démissionnaire, pour ainsi parler, cette renonciation attristée aux espérances jadis escomptées, ne durent pas plus longtemps que le découragement même qui les inspirait. Quand Sainte- Beuve sort de son abattement, quand, après le premier désarroi, le calme se refait en lui et que ses dispositions intérieures se rassérènent, quand les circonstances nouvelles, les liaisons pacifiantes qu'il noue lui redonnent, un peu de confiance en l'avenir; — du même coupt cette critique si humble dans ses prétentions, si dépouillée surtout de toute assurance en la vérité absolue de ses jugements, se relève peu à peu. Sainte-Beuve voit que, privé des appuis qu'offrent les dogmes religieux, philosophiques ou même littéraires, il peut néanmoins atteindre à certains résultats. Alors, tirant de son scepticisme les avantages qu'il comporte, il précise, il agrandit, il développe sa conception de la critique littéraire.

C'est dans l'article sur Ballanche que se manifeste surtout cette attitude nouvelle. Sainte-Beuve a mis à profit sa propre expérience. Il s'est aperçu que, s'il a si pleinement compris les diverses doctrines par lesquelles il est passé, c'est qu'il n'y a pas seulement appliqué son intelligence. Il les a embrassées de toute son âme, il s'y est donné tout entier, il les a comme incorporées à lui-même; aussi, les étudiant de l'intérieur, il en a mieux compris la structure intime, mieux pénétré les caractères, mieux deviné la fécondité et mieux suivi toutes les conséquences qu'elles portaient enfermées en elles. Ce qu'il avait fait ainsi, presque inconsciemment, poussé peut-être par un secret instinct de curiosité, mais de bonne foi, il le fait maintenant presque de parti-pris et par un procédé volontaire. Je dis « presque »; car il faut encore tenir compte de ses relations personnelles avec Ballanche et de la séduction qu'exerçait sur lui tout le groupe où il lavait rencontré. Mais enfin, il semble bien qu'en même temps il ait fait systématiquement un effort pour « se transporter avec lui dans son monde, dans les régions d'idées ou d'opinions que Ballanche avait traversées» et pour « se transformer en lui ». « C'a été volontiers de tout temps mon habitude et ma méthode de critique... — Son habitude jusqu'alors, et sa méthode dès lors, me semble-t-il; mais Sainte-Beuve a intérêt à se montrer plus sceptique* plus dégagé des théories et des hommes, qu'il ne l'a été réellement1 —

... mon habitude et ma méthode de critique : je cherchais à m'effacer, à m'oublier; je n'étais plus chez moi, j'étais chez un autre pour une quinzaine, ou mieux, j'étais cet autre même et l'on m'aurait pu prendre pour son second K » C'est ainsi que le collaborateur du National, à la stupéfaction indignée des siens, avait paru se fondre avec l'auteur de la Palingénésie. Cette compénétration de l'auteur par le critique permet au dernier d'expliquer par le dedans l'œuvre de l'auteur. Grâce à la connaissance qu'il en acquiert ainsi, il se rend compte de la façon dont le système qu'il expose est né dans l'esprit de l'écrivain :

Nous croyons qu'/7 ressort de la biographie psychologique de M. Ballanche, telle que nous avons essayé de la tracer, que ce n'est point par voie d'analyse ou de logique qu'il a composé l'ensemble de son système. L'œuvre, en lui, s'est édifiée autrement. Il n'a pas été d'abord philosophe et métaphysicien, et ensuite poète : sa conception et sa forme se tiennent de plus près et ont une bien réelle harmonie 2.

Sainte-Beuve donc expose aux lecteurs, en même temps que les grands traits du système de Ballanche, et la généalogie et la naissance de ce système. Il les mène, pour ainsi dire, par l'exact chemin que l'auteur a suivi jusqu'à l'édifice qu'il a finalement bâti, il leur en fait monter les degrés, il leur en ouvre la porte, il leur en décrit la distribution et l'aménagement; et les lecteurs, s'ils le veulent, peuvent désormais entrer pour examiner par eux-mêmes, surs à l'avance de ne point s'égarer, pourvu qu'ils suivent les indications de leur guide :

Heureux si, à défaut d'une exposition complète du système, cette étude de biographie psychologique a insinué à quelques-uns la connaissance, ou du moins l'avant-goùt d'un homme dont la noble ingénuité égale la profondeur, et si cette explication intérieure et continue que nous avons cherché à démêler en lui peut servir de prolégomènes en quelque sorte à ses prolégomènes ! Préparer à la lecture de notre auteur, c'est là, en général, dans les essais que nous esquissons, et ce serait dans celui-ci en particulier, notre plus entière récompense 3.

La critique littéraire, dès lors, n'a plus de but en dehors ni au dessus d'elle-même. Elle n'est pas une forme avouée ni dissimulée du prosélvtisme littéraire. Elle n'est pas une forme franche ou oblique du prosélytisme philosophique ou religieux. Elle a en elle sa seule et vraie

1 I\ Cont., II, 4&\ note.

* lb., 24.

A lb., 39-40.

fin. Elle se borne à signaler l'auteur et à faciliter la lecture intelligente de son ouvrage. 11 n'y a pas longtemps, Sainte-Beuve était un « cornac » ; — par accident il Test encore un peu, mais pour Chateaubriand, ce que tant de raisons excusent K et c'est une exception ; — maintenant, plus indifférent, il est un simple « cicérone ». Il était le porte-voix d'un groupe, d'une école, d'une secte ; il est maintenant le commun interprète de toutes les doctrines. S'il a toujours son goût inné pour les « esprits moyens », c'est une préférence sans exclusivisme -. S'il a toujours sa curiosité pour les détails copieux a, son souci de la réalisé vivante 4, sa maligne tendance à saisir et dénoncer le factice des rôles humains 5, tous les écrivains de toutes les écoles lui permettent également de se satisfaire. Il tend à une critique véritablement impartiale, puisqu'elle est également partiale pour un temps envers tous les écrivains, avec l'œuvre desquels elle aspire à se confondre, — provisoirement.

Ne sortira-t-il cependant rien de plus de tout cet effort de la critique ? Et sa soumission à son objet sera-t-clle si grande, qu'en dehors de cet objet elle n'ait plus de valeur et, en quelque sorte, plus de raison d'être? Ce serait la conséquence logique des paroles de Sainte-Beuve, si Ton voulait les interpréter avec quelque étroitesse. Puisqu'il s'agit de faire comprendre Ballanche, une fois Ballanche compris, le critique rentrerait dans l'ombre et son article dans le néant. Ce sont là de ces conclusions qu'un écrivain n'accepte guère pour ce qu'il écrit. Et, sans l'exprimer très nettement, Sainte-Beuve, maintenant qu'il n'est plus aussi abattu, espère bien que ses articles survivront. D'abord il [compte un peu que le prestige de la forme les sauvera. Quand on lit son article, à voir les images poétiques qui s'y pressent, l'essor de son imagination, on sent bien que toujours en lui vit l'homme de lettres et que son désir d'être un créateur de formes vivantes ne l'a point abandonné.

L'ombre de Fénelon prit donc de bonne heure par la main M. Ballanche et le tira de la crainte et le préserva de l'obstination dans des ruines; il espéra;

1 P. Cont., I, j, sqq., surtout p. 9-11. — Encore faut-il noter les coups de grifle félins lancés çà et là : * l'arrangement léger de cet art », autrement dit l'artifice (p. 10); « les brusques détails », autrement dit les contradictions dans sa vie ip. 1 3). Cf. p. 14 : « sauf quelques mots, quelques écarts... »i; son scepticisme foncier ip. i6i; son orgueil ip. 32», etc.

3 II ramène les « vrais grands hommes » au niveau commun et, par là, les assimile à ces «esprits moyens » qu'il aime et comprend (/*. Cont., II, 273-274, 296-300».

:< P. Cnnt., Il, 273-274, 287-289.

* lb.. 1, 7; III, 327, sqq.

•"• lb., 21.

et plus tard, devenu prêtre à son tour, prêtre à demi voilé du plébéianisme grandissant, aimant à voir dans Fénelon le véritable fondateur de Père actuelle, le voilà qui marche et continuera à travers tout de marcher vers l'avenir, comme un de ces tranquilles vieillards de son maître, comme un Aristonoûs serein et patient, souriant de loin sous ses bandelettes à quelque ami qui s'avance, le long du sable fin des mers '.

Voilà de ces phrases que Ton n'écrit point dans un article destiné à périr, et quand on n'a pas conservé en soi des ambitions ou des velléités d'artiste.

Sainte-Beuve a, de plus encore, des ambitions de savant, de philosophe, ou du moins, des pressentiments qu'une science ou une philosophie pourra se fonder, en partie, sur ses écrits. Après avoir abjuré d'un seul coup toute théorie à priori qu'ils dussent démontrer, voici qu'il pense que de ces pages publiées au jour le jour, une théorie, à la fin, pourrait peut-être s'induire. Il se fait le timide Bacon d'un Nopum organum de critique littéraire ; à son tour, pour un avenir encore incertain, il devine que l'induction féconde remplacera la déduction, qui a fait son temps.

Qu'il en soit du monde moral comme il en est aujourd'hui de l'univers et du ciel physique. Les physiciens, les astronomes, les navigateurs observent et notent à chaque instant les variations de l'atmosphère, la latitude, les étoiles. Ces observations multipliées s'enchaînent, et leur ensemble aide à découvrir ou à vérifier des lois. Faisons quelque chose d'analogue dans le monde de l'esprit et de la société '-...

Voilà le premier linéament de la future doctrine « de l'histoire naturelle des esprits » et de la future classification par « familles d'esprits » : il est confus encore, mais il est là.

Nous sommes en 1834. Il n'y a pas un an que Sainte-Beuve semblait abdiquer, et en son nom et au nom de la critique. Maintenant, la critique est déjà pour lui de l'histoire, et devenue « biographie psychologique », elle a toute la valeur et la dignité de l'histoire; elle est presque de l'art, et elle aspire à la dignité de l'art; elle est le fondement d'une science à venir, et elle peut espérer qu'un jour elle prendra place parmi les sciences. C'est comme une résurrection.

Mais s'il en est ainsi, si la critique reprend ses droits et ses espérances, il n'y a plus de raison de la maintenir timidement dans la seule

1 P. Cont.. Il, 1 2. — Cf. le marteau de Vulcain (p. 4) et la statue de Memnon (p. 5). * lb., I, 8.

actualité. Humble « manuductio » à la lecture des ouvrages nouveaux,, elle pouvait, elle devait presque se borner à étudier au jour le jour les livres qui paraissent et à leur amener des lecteurs. Histoire et science, elle n'a plus ces timidités, ces limites étroites dans le temps, et toutes les œuvres du passé ressortissent également à sa juridiction. C'est pourquoi, en 1 835, continuant dans la même voie, Sainte-Beuve aborde les grands écrivains français, que, depuis i83o, il avait généralement négligés. En janvier, c'est Molière. Sainte-Beuve raconte sa vie, expose et juge ses œuvres; et la double étude de la famille d'esprits l à laquelle il appartient, du milieu - dans lequel il vit et se déploie, précède et éclaire cette biographie complète. En mai, c'est Mmc de Staël. Son talent, à celle-là aussi, est comme un spécimen offert au public de tout un groupe qu'elle décore, mais qui la dépasse : le groupe des grandes figures d'un moment littéraire ou social 3. On voit comment la critique de Sainte-Beuve s'élargit et que, par le biais de l'histoire, les reconstructions et les théories reparaissent dans son œuvre.

La fin de cette année 1 835 nous apporte encore un agrandissement bien autrement considérable de la doctrine de Sainte-Beuve. Dans son mémorable article Du génie critique et de Bayle (décembre), il en arrive à systématiser les idées, qui depuis de longues années se forment obscurément en lui, qui depuis une année ou deux se formulent plus clairement, se précisent avec lenteur, mais d'une façon consciente. Je dis « systématiser ». et c'est là un mot équivoque. Il ne s'agit pas, à proprement parler, d'une théorie de la critique. Sainte- Beuve ne tente pas de dire ce qu'elle doit être, les sujets qu'elle doit traiter, la méthode qu'elle y doit employer, le but qu'elle doit poursuivre et les résultats qu'elle se propose. Ce genre de théories, son scepticisme actuel, — maintenant que, par méthode au moins ou par réserve instinctive, il a fait en lui table rase des dogmes de toute nature, — son scepticisme actuel le lui interdit. En revanche, — étant donnée comme un fait la critique que, volontairement ou non. sous la poussée des circonstances ou sous l'impulsion de son tempérament, il applique, — le voici qui remonte au principe psychologique de cette critique. Il ne la fonde pas en raison ; il ne l'établit pas en droit ; il l'explique par sa cause immédiate : il la rattache à une nature d'esprit particulière,.

» l>. Utt., II. 1-2.

* lt>., 5-7-

J /'. Femmes, S i.

dont Bayle est la meilleure personnification et qui, pour lui, est par excellence le « génie critique ».

Tout d'abord, il y a lieu de dissiper quelques équivoques. On appelle parfois critiques les hommes qui « éclairassent et quelquefois raniment le passé, en déterrent et en discutent les débris, distribuent et classent toute une série d'auteurs ou de connaissances, les Casaubon, les Fabricius, les Mabillon, les Fréret ». Sainte-Beuve n'y contredit point. Mais ce n'est pas d'eux qu'il entend parler et Ton sent bien que, pour lui, ce sont simplement des érudits. On désigne aussi du même nom « ceux des critiques littéraires à proprement parler, qui, à tête reposée, s'exercent sur des sujets déjà fixés et établis, recherchent les caractères et les beautés particulières aux anciens auteurs et construisent des Arts Poétiques ou des Rhétoriques à l'exemple d'Aristote ou de Quintilien l ». Ce n'est pas de ces théoriciens de l'art d'écrire qu'il s'agit non plus. La critique que veut dépeindre Sainte-Beuve se distingue à première vue de ces deux genres sévères et profonds par la liberté et la mobilité de son allure : c'est une critique alerte et au jour le jour, pratique avant tout et diverse, une « clinique chaque matin au lit du malade, si Ton ose ainsi parler », et que «< le mot de Journaliste exprime assez bien 2 ».

Mais cette souplesse et cette mobilité quotidiennes d'allures, c'est là un trait bien extérieur : pénétrons plus avant, cherchons un caractère plus fondamental et qui la définisse mieux. Pour Sainte-Beuve, l'essence du génie critique « dans son idéal complet », c'est d'être « au revers du génie créateur et poétique, du génie philosophique avec système»; autrement dit, le pur génie critique n'a de système d'aucune sorte. Avoir un système, en effet, qu'on le veuille ou non et même quand on s'en défend le plus, c'est être partial, accueillir plus volontiers les idées ou les faits qui cadrent avec lui, rejeter ou moins bien recevoir ou moins bien comprendre ce qui n'y rentre pas. Un système est comme le pieu, qui, fiché en terre, retient la corde où la chèvre est attachée au pâturage : la corde a beau être longue, la chèvre est vite au bout et désormais ne saurait aller plus loin. Si large que l'esprit systématique ait fait son système, il arrivera un moment où il en trouvera les limites et devra s'arrêter. Or le véritable esprit critique « prend tout en considération, fait tout valoir et se laisse d'abord aller, quitte à revenir bientôt { ». Il ne croit donc jamais posséder la vérité entière;

1 P. Litt.. Il, 364.

* lb., 3ô4-65.

3 lb.% 3; i.

il sait « que tout est possible et que rien n'est sûr x » ; et il ne s'abandonne jamais sans réserve à aucune idée :

Chacun apporte dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion, d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse... Quand cela va trop loin et dure Qbstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit sous l'apparence de la force, c'est une vérkable incapacité de mûrir... Bayle se trouva, dès sa première flamme jetée, une nature tout aussitôt réduite et consommée et, à partir de là, il ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique, ou môme trop convaincu, ou épris d'une autre passion quelconque 2.

En bon français, le génie critique est essentiellement sceptique.

Ce scepticisme, c'est tout d'abord en littérature et en art qu'il se manifeste. Cela va de soi, puisque la littérature et l'art constituent son principal objet et que c'est là qu'il doit être le plus libre : «. Une des conditions du génie critique... c'est de n'avoir pas d'art à soi, pas de style ». Si Ton a un style, on est plus soucieux de la manière dont on exprimera sa pensée que de sa pensée même : « on a une préoccupation bien légitime de sa propre œuvre qui se fait à travers l'œuvre de l'autre et quelquefois à ses dépens ». Et si Ton a un art à soi, malgré soi, on y ramène tout : « on a son œuvre propre derrière soi, à l'horizon..., on en fait involontairement le centre de ses mesures 3 ». Ce sont -des obstacles invincibles au déploiement du pur esprit critique ; et un homme comme Bayle le représente, parce qu'il a su se délivrer de toutes ces ambitions étrangères ou qu'il ne les a jamais éprouvées.

Mais tout se tient. Puisque la littérature exprime des idées, c'est de toutes les idées préconçues que se défera le génie critique. Il n'aura pas un excès de religion ; si c'est possible, il n'en aura à peu près pas, comme Bayle : « Il faut bien avouer qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux avec ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et discursive, relâchée et accommodante4.» Un dogme est une limite. Une doctrine philosophique en est une autre. L'esprit critique ne s'en laisse pas davantage arrêter. 11 est «< philosophe sans entêtement » : il jouit des différentes doctrines comme de « conjectures » ingénieuses, comme d' « amusements d'esprit»; il se dit : « Plus j'étudie la philosophie, plus j'y trouve d'incertitude. Il n'y

1 l\ Ai//.. Il, 376.

» lb.t 36;.

3 lb,. 3;6.

* lb.. 377.

en a pas encore qui ait frappé au but, et jamais on n'y frappera apparemment... x »

Enfin, Thomme n'est pas une pure intelligence. 11 est sujet à des passions, ou même à moins que des passions, à des goûts plus ou moins vifs qui peuvent le détourner de certains sujets ou fausser son jugement. Il est bon que le critique s'en affranchisse. Non seulement il est nécessaire qu'il soit « indépendant, par rapport à l'or et par rapport aux honneurs 2 » (c'est la condition indispensable de sa probité même); mais il est presque nécessaire qu'il ne sladonne avec ardeur à rien autre qu'aux lettres. Un des éléments de la supériorité de Bayle entre les critiques 3, c'est son indifférence pour l'amour et les femmes, pour la campagne et l'es plaisirs de la société, pour les sciences trop absorbantes. Et, tout en s'excusant de paraître « badiner » là-dessus, Sainte-Beuve montre que bien des lacunes de son cœur, bien des trous dans son àme ont été utiles à Bayle, — ou même sa mauvaise santé 4.

Ainsi affranchi de toute doctrine et de tout système, ainsi libéré de toute passion, même de celles qu'après tout on aime voir au moins en germe dans un homme, Bayle a pu sans peine s'abandonner au vagabondage de sa curiosité. Elle est infinie et il n'est rien qu'elle dédaigne. 11 est « nouvelliste à outrance »; il « s'amuse » à apprendre sans cesse; il guette le nouveau; il se joue au milieu des livres et des événements pour y prendre ses plaisirs. « Cette indifférence du fond, il faut bien le dire, cette tolérance prompte et facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses \ » Ce dilettantisme, qui se fait « tout à tous comme l'Apôtre » et semble toujours enthousiaste des idées qu'il rencontre tour à tour, a sa conséquence inévitable : l'inconstance. « Gare aux retours!... L'infidélité est un trait de ces esprits divers et intelligents : ils reviennent sur leurs pas; ils prennent tous les côtés d'une question ; ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes et de retourner la tablature °. » Ainsi, la mobilité d'allures que Sainte-Beuve avait signalée.

1 P. Litt., II, 368.

» lb.t 386.

3 lb.t 377.

4 lb., 38 1.

5 lb., 36g.

0 lb., 37i.

dès le début se trouve être un caractère plus important qu'elle ne nous lavait paru, puisqu'elle est un effet et un signe de la mobilité, intérieure pour ainsi dire, du génie critique.

Puisque cette étude est historique et non dogmatique, puisque Bayle «il est le sujet ou du moins le prétexte, il va sans dire que tout n'y représente pas le génie critique idéal tel que Sainte-Beuve le rêve, ni même le génie critique tel que Sainte-Beuve le sent réalisé en lui. Bayle a ses lacunes que Sainte-Beuve relève: il a ses particularités que Sainte- Beuve note et qui l'empêchent d'être tout à fait l'image du génie critique, — ou de Sainte-Beuve. Néanmoins, au ton dont s'exprime notre auteur, à la façon dont il signale ces lacunes et ces particularités, il est aisé de reconnaître combien il a mis là de sa doctrine propre et de sa personnalité. En tenant compte des corrections qu'il nous indique ou nous suggère, on peut retrouver dans cet article sur Bayle et la doctrine de Sainte-Beuve, et, en partie, le portrait de son propre esprit.

Et d'abord, sur le scepticisme, le dilettantisme curieux, l'infidélité intellectuelle, aucune réserve. Si dans sa vie et pour sa conduite d'homme, Sainte-Beuve n'a pas encore renoncé à trouver une vérité stable; s'il n'est qu'à mi-chemin sur la route de l'incroyance paisible et du doute satisfait de lui-même; comme critique, nous l'avons vu, il y est déjà arrivé. Il s'est fait d'une indifférence systématique une méthode littéraire, comme Descartes s'était fait du doute provisoire une méthode philosophique. De quelqu'œuvre qu'il parle, il fait abstraction, autant que possible, de ses velléités religieuses ou de ses tendances philosophiques : comprendre et faire comprendre paraissent lui suffire. En art seulement, il a encore « quelques petits langes tachés » de parti pris. Il a été Joseph Delorme, il est l'auteur des Consolations, de Volupté et du Livre damour, il prépare les Pensées d'août, voilà quatre ou cinq raisons qui l'empêchent d'atteindre à cet équilibre que Bayle a tout de suite trouvé. On dirait presque que Sainte-Beuve sent cette infériorité spéciale, que la voix secrète de sa conscience littéraire lui crie sa véritable vocation, et qu'il se gourmande lui-même, au ton dont il écrit : « Bayle n'avait besoin de se relire que pour la clarté et la netteté du sens : Heureux critique! Enfin, il n avait pas (fart, de poésie, par devers lui l\... » Et peut-être le même regret perce-t-il. — moins visible, — dans la description du calme parfait de Bayle et de

P. Lia., Il, 376.

son affranchissement de toute passion. Sainte-Beuve envie presque et regrette jusqu'aux lacunes de son modèle.

Mais, d'autre part, il le complète, ou le corrige. Il le corrige d'abord par lui-même. S'il se trouve que Bayle ait loué quelque part des qualités que peut-être il n'a pas ou des méthodes qu'il n'applique pas toujours, Sainte-Beuve du moins les met en lumière; et, s'il le peut, vise à les atteindre ou à les emprunter. « En tête d'une de ses lettres de sa Critique générale, Bayle nous dit avoir remarqué dès ses jeunes ans « une chose qui lui parut bien jolie et bien imitable » dans Y Histoire de l'Académie française de Pellisson : c'est que celui-ci avait toujours plus cherché en lisant un livre l'esprit et le génie de l'auteur que le sujet même qu'on y traitait. » Il est arrivé à Bayle d' « appliquer cette méthode au P. Maimbourg ». Mais il faut bien avouer qu'elle ne lui est pas ordinaire, que sa curiosité, facilement amusée, s'est dissipée bien des fois en de trop multiples matières. Sainte-Beuve ici « applique la méthode à Bayle lui-même, s'occupant de sa personne plus que des objets nombreux où il se disperse l ». C'était sa tendance à lui, tendance de moraliste observateur plutôt que de polygraphe; et il lui est agréable de trouver un passage de Bayle pour l'appuyer.

Il s'en sépare plus nettement par autre chose encore. Bayle, nous l'avons vu, savait en littérature et en art, s'affranchir de toute doctrine trop exclusive et goûter les mérites des talents les plus divers. Ce « désintéressement » n'allait point parfois sans quelque excès : il louait également le ballet de Psyché et les Femmes sapantes, YHippolyte de Racine et celui de Pradon, Iphigénie et l'opéra de Circé, etc.; en un mot, il manquait de goût. Sainte-Beuve est sensible à ce défaut : « Pour nous qui, en introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranché tant d'autres qualités non moins essentielles qu'on n'a plus, nous ne pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres que fait Bayle 2. » Il a, ce que n avait point Bayle, le sens de la hiérarchie des oeuvres entre elles et connaît l'échelle de leur valeur. Au-dessous d'un certain niveau, les écrits inférieurs lui paraissent n'appartenir plus à la littérature et n'être plus du ressort de la critique ; son dilettantisme rencontre en bas seulement cette barrière volontaire qu'il ne franchit point.

Par cet article sur Bayle, Sainte-Beuve a posé la définition de la

1 p. Lin.. Il, 373.

* lb., 38 i.

critique telle qu'il la conçoit et la veut pratiquer désormais. Ainsi? détachée de toute croyance personnelle, de toute passion individuelle, de tout ce qui trouble encore l'esprit et le cœur de Sainte-Beuve, ainsi rattachée à son pur instinct d'universelle curiosité, d'inconstante, impartiale, universelle sympathie, elle s'affranchit, dès lors, des fluctuations dont il est toujours ballotté. Qu'il ait ou non de nouvelles crises de découragement, de nouvelles vicissitudes d'espérance et de tristesse, elle ne s'en développera pas moins d'une évolution indépendante. A partir de là, pendant deux ou trois années, il ne perd aucune occasion de l'expliquer à nouveau, de la préciser en la comparant à d'autres.

L'article sur JVlmc Guizot en définit et en décrit l'inspiration fondamentale, l'instinct du psychologue-moraliste. Pauline de Meulan a été dès sa naissance et par un don inné un de « ces esprits essentiellement critiques et moralistes qui n'ont, le plus souvent, besoin ni de grands mécomptes ni de désabusements directs pour arriver à leur plein exercice et à leur entier développement ». Mais il y en a d'un autre genre : ceux « qui l'ont pris de haut avec les choses », les Werther qui survivent, par exemple, ou bien encore les Joseph Delorme dont la phtisie s'est guérie. Ceux-là peuvent se « rabattre en continuant à vivre » et égaler alors, quoique moralistes « par lassitude et par retour », ceux qui l'ont été « en un clin d'œil, par instinct ». Et Sainte-Beuve continue son portrait de moraliste en ces termes — qui s'appliquent si bien à lui :

Le moraliste, à proprement parler, a une faculté et un goût d'observer tes choses et les caractères, de les prendre n'importe par quel bout, selon qu'ils se présentent, et de les pénétrer, de les approfondir. Pour lui, pas de théorie générale, de système ou de méthode: la curiosité pratique le dirige. 11 en est, pour ainsi dire, à la botanique d'avant Jussieu, d'avant Linné, à la botanique de Jean-Jacques... Son amusement, sa création, c'est de regarder autour de lui au hasard, et de noter le vrai sous une forme concise et piquante... La critique littéraire n'est jamais pour l'esprit moraliste qu'un point de départ et qu'une occasion... Le moraliste va ainsi avec intérêt, mais sans hâte, au fur et à mesure, sachant et annotant quantité de choses sur quantité de points. Quant au lien général et aux lois métaphysiques, il ne s'y aventure pas: il est plus de tact que de doctrine, particulièrement occupé de l'homme civilisé, de l'accident social et il s'en tient dans ses énoncés à quelques rapprochements pour lui manifestes, sûr après tout que les choses justes ne se peuvent jamais contrarier entre elles '.

La formule (annoncée pourtant par la comparaison avec la botanique) n'est pas encore nettement trouvée; mais la notion qu'elle exprimera

1 P. Femmes, 21 5-2 16.

plus tard s'est bien précisée : c'est déjà « l'histoire naturelle des esprits » que tente d'écrire le critique. Si Ton préfère un programme un peu moins sommaire que la future formule, un peu plus précis que l'analyse psychologique de cette page, Sainte-Beuve nous l'offre peu de temps après, lorsqu'il parle d'Ampère : « Nous avons donc à faire connaître, s'il se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine, dans sa formation active, son étendue, ses digressions et ses mélanges, à dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses d'àme et à fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette élite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux 1. » Si c'est définir un genre d'études que d'indiquer exactement le but où elles tendent et les voies qu'elles prennent, il est difficile de trouver pour la critique de Sainte-Beuve, à cette époque, une meilleure et plus complète définition.

Néanmoins, Sainte-Beuve y revient encore; plus longuement, plus didactiquement, il explique ce qu'il a voulu faire et les avantages de sa méthode. L'occasion lui en a été fournie par la publication des 2mc et 3me volumes de ses Critiques et Portraits littéraires (avril i836). Ces portraits, dit-il, dans sa préface 2 « ont été conçus comme devant former une espèce de tout », « écrits dans le but d'être rassemblés »; par conséquent, il a tâché de leur donner les qualités qui peuvent les rendre intéressants au delà du jour où ils ont paru et hors de la feuille périodique où ils ont été imprimés. Ce sont des œuvres de science ou au moins des matériaux de science, puisque ce sont des documents d'histoire littéraire : « L'auteur n'a pas tardé à concevoir la réunion de ces divers portraits ou articles critiques comme pouvant former une galerie un peu irrégulière, assez complète toutefois, et propre à donner une idée animée de la poésie et de la littérature d'aujourd'hui. » Mais cette histoire littéraire est conçue dune façon nouvelle. II ne s'agit plus ou il ne s'agit plus seulement « d'asseoir son jugement sur les œuvres»; mais, avant tout, de saisir « le rapport de l'œuvre à la personne même, au caractère, aux circonstances particulières » : c'est-à-dire que « l'observation morale se mêle à l'appréciation littéraire. », que le critique « cherche l'homme dans l'écrivain, le lien du moral au talent ». Une telle recherche est singulièrement délicate, car « si l'écrivain est toujours facile à juger, l'homme ne l'est pas

1 P. Litt., I, 32i.

2 Pr. Lundis, II, 277, sqq.

également... Oh! qu'un homme est difficile à connaître, même quand cet homme n'est pas nous-même et qu'H est tout simplement un autre! »... Cest pourquoi, explique Sainte-Beuve, sa critique actuelle s'attache de préférence aux contemporains. Vivant au milieu de nous, ils se laissent plus facilement saisir dans leur fonds intime; et si parfois on est plus gêné par mille considérations pour dire toute la vérité que Ton a découverte, du moins il est toujours possible de la faire entendre : moins complètement véridique quand il parle des vivants que des morts, le critique en revanche est alors plus complètement vrai. Cest pourquoi aussi le critique ne dédaigne pas les détails et les minuties biographiques que le pur littérateur laisse volontiers de côté. Il s'agit de l'individu autant que de l'œuvre, et l'observation morale « n'est pas tenue de suivre d'une marche inflexible la chaussée romaine de l'histoire ». C'est pourquoi enfin le critique n'a pas la superstition des grands monuments et des grands noms; « les hommes, les œuvres secondaires l'intéressent particulièrement en bien des circonstances ». Son rôle, en effet, est de réagir contre les préventions du public qui, aimant admirer et aimant à la fois critiquer, concilie ces deux tendances, en idolâtrant à outrance les grands hommes classés et en dépréciant avec excès ceux qui sont tenus pour écrivains de second ordre. Cette inégalité qu'on établit ou qu'on reconnaît entre les œuvres est hors de proportion avec l'inégalité réelle qui existe entre les hommes. Le critique moraliste, étant Je seul qui étudie l'homme, est le seul aussi qui puisse réduire cet intervalle excessif; et « c'est envers des contemporains qu'on peut s'acquitter avec le plus de certitude de cette justice de détail, qui n'est qu'un fond plus vrai donné au tableau littéraire d'un temps ». — Cette critique, de tact, « d'esprit de finesse », ne saurait évidemment prétendre à la rigueur dune science. Elle amasse pourtant la matière et les éléments d'une science ultérieure : « si, sur plusieurs de ces points secondaires, l'auteur avait réussi à fonder quelques jugements nouveaux, à préparer quelquesuns des éléments qui s'introduiront un jour dans l'histoire littéraire de notre époque, il aurait atteint l'objet de sa plus chère ambition ». — Mais il y a là aussi de l'art, comme dans toutes les études qui tendent à reconstituer ou à reproduire la vie. C'est pour avoir essayé « d'en animer et d'en revêtir » ses portraits que Sainte-Beuve espère survivre au nombre des écrivains : « Quelques portraits flatteurs, où il entre de l art et qu'on peut sauver de ce grand naufrage de tous les jours, sont une compensation à bien des ennuis habituels dans le métier de critique. »

Avec le ton modeste, les conditionnels et les « peut-être » qui sont de rigueur dans une préface, Sainte-Beuve a fort nettement indiqué là ce qu'il a voulu faire et quelles ont été ses ambitions. Deux aveux ou insinuations y sont encore à relever. D'abord, il s'est dépouillé de l'esprit de système : il proteste sans doute que « ses jugements du passé et ses prévisions de l'avenir ne se sont ni détournés ni déconcertés » (on n'aime jamais reconnaître qu'on s est trompé) ; mais il ajoute bien vite que « l'expérience plus vraie qu'il a faite des choses... l'a rendu plus tolérant ». En second lieu, il met en garde le lecteur contre la bienveillance apparente de la plupart de ses portraits : la critique y est intestine et se cache sous l'éloge; et le public doit prendre la peine « d'en peser l'expression et d'en démêler la pensée » : il comprendra ainsi les malices qui s'y dérobent.

Mais, pour bien préciser une doctrine ou une méthode, il n'est rien tel que de la comparer aux autres. De même que le moi de Fichte se pose en s'opposant, de même en confrontant un système avec les autres, on en fait ressortir l'originalité. Sainte-Beuve n'y a pas manqué; et ses deux articles, — de ton bien différent, — sur Villemain et Nisard, aident encore à mieux comprendre la façon dont il entendait son métier de critique.

Villemain n'est pas trop malmené K Sainte-Beuve se sentait obligé envers lui, non seulement par le souvenir d'anciennes relations amicales (avec Sainte-Beuve, cela ne suffit pas), mais aussi par la ressemblance trop marquée, par la filiation presque de sa méthode par rapport à celle de l'ancien professeur en Sorbonne 2. C'est Villemain qui, avant Sainte- Beuve, avait renoncé à l'ancien dogmatisme de La Harpe; et en cela Sainte-Beuve était son élève. C'est lui encore qui avait le premier cherché à éclairer les oeuvres par l'histoire et la peinture des époques; et là également Sainte-Beuve n'avait fait que le suivre. Il ne peut donc lancer contre lui que quelques .blâmes enveloppés. Villemain n'a pas d'art à lui : ni poète, ni romancier, ni même historien (cela est plus dur), il n'a pas en matière de littérature une doctrine personnelle qui domine et oriente sa critique; sur quelques points d'art, il ne paraît ainsi « ni assez prompt ni assez formel ». Comme critique même, il ne semble pas toujours avoir une opinion très décidée et très originale ; quand la querelle du classicisme et du romantisme s'est émue, « sa justesse

> P. Cont.. Il, 388, 378, 387, 390, 391-95.

* Cf. Brunetiere, Évolution des genres, 195, sqq.

prudente » a refusé de prendre parti : « n'aurait-il pas pu se prononcer un peu plus sans mécompte ? » C'est qu'en réalité il est asservi à l'opinion courante; il a une « inclination partiale à guider son cortège vers les génies les plus fréquentés » ; son faible est de « consulter d'avance et de ne jamais étonner ni redresser, dans ses jugements sur les poètes, les sentences de la faveur populaire »; en un mot, c'est en littérature un courtisan du succès : ni son caractère n'est assez ferme, ni son sens esthétique assez sûr pour qu'il donne la loi au public; il le suit. De plus, ou à cause de cela peut-être, il a un penchant marqué pour la littérature « officielle, conventionnelle », et par là même faussée : il a peur de la vérité quand elle paraît choquante et, moraliste trop timide, il préfère admirer quand même les grands écrivains en voilant leurs faiblesses plutôt que de montrer la réalité fâcheuse. Enfin et surtout, il n'a pas de méthode : sa critique est un « composé de vues,, de traits choisis, d'anecdotes significatives, d'inductions arrêtées à temps »; mais « ce mélange, cette construction élégante et savante d'idées, de faits nombreux, d'aperçus et de rapprochements n'avait d'unité qu'en lui et s'est comme dispersée au moment où il s'est tu ». En somme, on sent très bien sous les réticences et les précautions de Sainte-Beuve qu'à ses yeux, si Villemain a eu des vues d'avenir, s'il a pressenti ce que devait être la véritable critique, il n'a eu ni le sentiment de l'art, ni la force d'esprit, ni l'amour du vrai, ni peut-être l'indépendance de caractère qu'il eût fallu pour la réaliser.

Avec Nisard, au contraire, l'opposition des méthodes est plus franche. Elle est si franche même que l'article tout entier est de la polémique assez vive. C'est presque un pamphlet : la Revue des Deux-Mondes l'avoue, en y ajoutant une petite note, que Sainte-Beuve a dû voir, sinon écrire, et qui aggrave la violence de l'attaque, sous prétexte de l'excuser T. C'est que Sainte-Beuve avait des rancunes personnelles à exercer sur Nisard. Jadis, le romantique en lui avait été exaspéré par les Poètes

1 Note de la rédaction : « Il n'avait jamais été écrit dans cette Revue d'appréciation d'autrui des ouvrages de M. Nisard. Une telle omission, à l'égard d'un écrivain aussi en crédit, devait cesser, et lui-même était en droit de s'en plaindre. [L'ironie est un peu. forte}. Nous nous sommes naturellement adressé pour la réparer à M. Sainte-Beuve, qui n'a pas été sans hésiter à prendre cette tâche. 11 n'a pu satisfaire à notre demande que par le morceau suivant que nous insérons, en faisant remarquer que c'est, en» quelque sorte, une réponse faite au nom de l'école des poètes aux critiques et aux doctrines d'un adversaire. » Voilà qui est menaçant. — Cf. au début de l'article même : « Quand ce n'est pas avec un extrême plaisir que nous abordons le portrait, c'est certainement à regret que nous nous y mettons » : ce n'est pas rassurant non plus-

latins de la décadence où, sous les noms de Sénèque, Lucain, Stace, ou Perse, Nisard avait rudement critiqué les maîtres, les amis de Joseph Delorme, et, par contre coup, Joseph Delorme lui-même. Des divergences politiques s'y étaient jointes. Si Ton ajoute à cela l'opposition foncière des caractères et des natures desprit, on comprend que Sainte-Beuve ait saisi avec joie l'occasion de se soulager et de se venger» La méchanceté de cet article est extrême *. Sainte-Beuve note avec mépris que Nisard n'a jamais rien tenté ou n'a jamais rien réussi que de misérable dans « des essais de création et d'art ». Il relève àprement ses erreurs, ses fautes de goût ou de tact dans son style comme dans ses jugements. 11 raille son talent : « un académicien lui a trouvé du nerf, les savants lui trouvent de la grâce ». Il l'accuse d'orgueilleux pédantisme. Il va même plus loin; il insinue que Nisard n'a qu'une demi-bonne foi: en politique, il a flairé le vent; en littérature, il a cherché sa place et c'est parce que toutes les autres étaient peu profitables ou difficiles ou dangereuses, qu'il s'est finalement rabattu sur la défense de la tradition : c'est un « rôle 2 ». Enfin, quand Sainte-Beuve trouve au fond de son encrier des méchancetés un peu trop fortes pour qu'il les prenne à son compte, il en charge ou son fameux « ami », ce double commode de lui-même, ou... Perse. C'est l'ami qui parle des contre-sens de Nisard ou de ses « outrecuidances de plume ». C'est Perse qui « aurait » fait le portrait de Papirius Enisus. Papirius Enisus est « un critique de sa connaissance, qui, après avoir quelque temps écouté chez Labéon ou autre, les lectures de vers d'après Accius et Pacuvius, et s'être efforcé, tant bien que mal, de les célébrer, s'aperçoit un matin que toutes les places sont prises, qu'il n'aura jamais de ce côté celle qui lui est due, que cette Rome turbulente et volage veut tout à l'heure autre chose, que surtout les rhéteurs de cour, les arbitres du goût officiel ne favorisent pas ce genre-là et que... »; et Sainte-Beuve s'arrête, laissant ouverte la liste des méchancetés de Perse — ou de Sainte-Beuve 8.

Mais laissons-là ces violences. Elles montrent les oppositions des hommes plus que celles des critiques, et, en ce moment, celles-ci nous occupent seules 4. De l'extérieur déjà, pour ainsi dire, la critique de Nisard devait déplaire à Sainte-Beuve. Celui-ci aime les finesses,

1 P. Cont., 111, 33o, 349, 337, 33i-333, 345, 347, etc.

* Cl*, p. 338 : « Cette école qu'il craignait d'avoir d'abord servie, et qu'il jugeait sage de répudier... »

8 C'est le procédé des Poètes latins, retourné contre l'inventeur.

« P. Cont., UU 347, 329, 356, 349, 35i, 329-33o, 336, 35i, 354, 355.

« les tempéraments, les nuances, la discrétion et la restriction dans les nuances ». Celui-là, esprit sensé, avant tout, ne subtilise pas tant : il censure tout franchement comme il loue hautement, «avec faste», dit Sainte-Beuve. L'un a le goût de la délicatesse un peu cherchée. L'autre n'a que les qualités qui plaisent aux esprits modérés et solides. Mais, de l'intérieur des deux méthodes, l'opposition est bien plus forte encore. Sainte-Beuve est historien d'abord. Nisard cherche uniquement à « ranimer le sentiment littéraire ». Sainte-Beuve est pour la « littérature réelle et particulière » ; sa critique appliquée à l'homme risque de devenir « une légère dissection anatomique ». Nisard est pour la « littérature monumentale » et il ne veut connaître que l'œuvre. Enfin et surtout, Sainte-Beuve, si respectueux qu'il soit des classiques et du passé en général, a le sens des inévitables changements qui s'opèrent, qui doivent s'opérer en littérature ; il est toujours du « parti du mouvement » et à l'affût de la nouveauté. Nisard, au contraire, se fait, comme de propos délibéré, le champion obstiné de la tradition. Il s'est construit un système qu'il appelle par excellence le système français ; il juge tout de ce point de vue, et de gré ou de force, il y veut tout ramener; ainsi, il « rapetisse étrangement tout ce qui ne va pas à sa marche et à son dessein ». Avec de telles doctrines, il sera raisonnable, solide, étrangement étroit. Il ne comprendra rien à « l'exception », au nouveau, à tout ce qui est en réalité « la ressource des littératures un peu vieillies *. «Critique régulier et restrictif», il sera (Sainte-Beuve le lui dit avec assez de netteté, en terminant) non pas un vrai critique, mais un simple pédagogue.

Pour porter avec tant de force et d'audace la guerre sur le terrain ennemi, il faut, qu'en critique au moins, Sainte-Beuve ne soit plus guère sceptique, — je veux dire qu'il ait au moins foi en son scepticisme comme méthode de critique. Et, de fait, en ces trois années i835, 1 836 et 1837, sa doctrine et sa méthode semblent définitivement établies : tous ses articles présentent les mêmes caractères et procèdent délibérément d'une même conception. Ces caractères ne sont pas tous nouveaux: mais Sainte- Beuve leur a donné une valeur nouvelle en les rattachant à une idée qui lui est propre de la critique. C'est le moment, semble-t-il, de la reconstituer dans son ensemble, dans ses principes comme dans ses

pratiques, de reprendre l'un après l'autre ces éléments et ces procédés que depuis si longtemps nous la voyons amasser à travers ses transformations successives. Ce sera comme un résumé de tout ce que Sainte-Beuve a jusqu'à ce jour acquis, ou du moins de tout ce qu'il a conservé.

D'abord la critique de Sainte-Beuve n'est pas une critique à grandes théories historiques, comme tant d'autres, Hugo par exemple dans la fameuse Préface, ont essayé d'en édifier. « J'aimerais assez, si c'était possible, qu'on fit pour l'étude de l'histoire ce que Descartes a tenté pour l'étude de soi-même, table rase de ses opinions antérieures... l » Ce scepticisme envers les synthèses arbitraires du passé exclut à l'avance toutes les ambitions des grands constructeurs d'idées, des critiques qui voudraient faire à la Bossuet leur Discours sur l'histoire littéraire.

Ce n'est pas non plus une critique dogmatique, respectueuse des lois traditionnelles, et imbue de la hiérarchie des genres.

Les trois quarts des prétendus juges, ne s« formant idée de la valeur des œuvres que d'après les genres, conseilleront toujours au poète aimable, léger, sensible, quelque chose de grand, de sérieux, d'important... La postérité n'est pas du tout ainsi : il lui est parfaitement indifférent, à elle, qu'on ait cultivé d'une manière estimable et dans de justes dimensions les genres en honneur. Elle vous prend et vous classe sans façon pour votre part originale et neuve, si petite que vous l'ayez apportée '-.

Toute œuvre créée et composée où « l'idée du beau se réfléchit » est parfaite, quel que soit le genre auquel elle appartient, le nom qu'elle porte, ou son étendue a.

Ni ambitieusement métaphysique ou historique, ni étroitement dogmatique et traditionnelle, la critique est avant tout une analyse et une explication : c'est l'œuvre par excellence de « l'esprit, dont le propre est de comprendre 4 ».

Et ce qu'elle s'efforce ainsi d'expliquer, de comprendre et de faire comprendre, ce n'est pas l'œuvre, ce n'est pas même l'écrivain, (que d'ailleurs, chemin faisant, elle explique tous deux), c'est l'homme. Dans la vie de Mmc Roland, comme dans ses mémoires et dans ses lettres, Sainte-Beuve s'intéresse à la femme et non aux événements tragiques

I P. Cont., 11, 428.

- P. Litt., I, 41 S.

II P. Femmes, 3go.

* P. Lit t.. 11, 64.

auxquels elle a été mêlée 1; dans Jocelyn, à la « valeur biographique ou du moins psychologique bien précieuse », à la « révélation presque directe sur lune des plus divines organisations de poètes » qui aient été accordées au monde, sur une des plus nobles natures2; dans le premier roman de M,,c de Meulan, à la nature d'esprit qui s'y peint n; dans la diversité des pensées de La Bruyère, à son « don d'être successivement chaque cœur 4 » ; dans Mme de Clèves, à la « vie de Mmc de Lafayette et au rapport exact de sa personne à son roman 5 », etc. Les événements sont peu de chose pour lui ; ils n'ont d'intérêt que pour révéler la constitution foncière de l'esprit, pour expliquer les idées, les sentiments, les émotions qu'ils ont fait naître, modifiés, étouffés, et qui constituent la trame même de la vie morale.

C'est cette vie une et variée, dit-il à propos de M"' de Staël, émanation de l'âme à travers les écrits, et qui ne circulait pas moins à l'en tour et dans les circonstances de leur composition, que nous voudrions essayer d'évoquer, de concentrer par endroits, pour rendre aux autres l'impression sensible que nous nous en sommes formée. Nous savons combien il est délicat de faire accorder cette impression en partie conjecturale... avec celle de la réalité...; mais ceci d'abord est bien moins une biographie qu'une idée, un reflet de la peinture morale sur la critique littéraire *\

Et ailleurs, en une formule plus brève : « On s'est attaché à l'esprit et à la physionomie plus qu'aux faits 7. » C'est une critique de psychologuemoraliste.

Elle est si bien la critique d'un psychologue qu'elle en semble parfois devenir la critique d'un philosophe. Lorsque Sainte-Beuve rapprochant l'un de l'autre les auteurs où il a découvert une nature d'esprit analogue ou voisine, en tire des « classes d'hommes 8 » distinguées l'une de l'autre par leurs caractères essentiels, on croirait qu'il en va déduire sa théorie des « familles d'esprits », — qui n'est pas, si Ton veut, une théorie vraiment philosophique, mais qui paraît capable de servir ultérieurement à édifier une philosophie. Bien mieux encore, lorsqu'on l'entend caractériser chez Ampère « l'organisation particu-

1 P. Femmes, i 6K.

- P. Cont.. 1, ^47048.

8 P. Femmes, 221.

1 P. I.itt.. I. 400.

•*• P. Femmes. 25 1.

«! lb., H6-87.

7 lb.. 3K2. note.

* P. I.itt.. II. i-3.

lière » de l'inventeur, cette « qualité dominante », cette « noble faculté, qui, à ce degré de développement, appelle et subordonne à elle toutes les passions de l'être et ses autres puissances l », ne croirait-on pas entendre Taine appliquer sa théorie de la « faculté-maîtresse »? Et, en effet, la théorie y e$t, mais implicite et en quelque sorte diffuse ; Sainte-Beuve n'en tire pas un système, parce qu'il n'est pas systématique.

Par cette conception de la critique s'expliquent les secrètes préférences du critique lui-même. Plus l'homme s'écarte de la moyenne, plus son àme est forte, grande, disproportionnée avec celle des hommes ordinaires, plus une de ses facultés prend un développement anormal et s'hypertrophie; plus il est difficile à comprendre. Comprendre, c'est en quelque sorte s'identifier; c'est superposer son intelligence à l'intelligence qu'on étudie et les faire en tous les points coïncider; c'est revêtir les mêmes façons de voir, de penser, de sentir, de vouloir même €t par conséquent devenir, autant que faire se peut, la personne même que Ton comprend. Le critique-moraliste aura donc un faible pour les hommes qu'il peut aborder de plain-pied, pour les esprits moyens qui s'écartent le moins de lui et chez lesquels il se trouve le plus aisément chez lui. Voilà longtemps que Sainte-Beuve en a l'instinct et, sans en bien saisir lui-même la raison secrète, manifeste cette involontaire préférence. Dès i83o, définissant (mais au passage, semble-t-il, et sans voir ce qui peut sortir de là) diverses familles d'esprits, il distinguait les génies abordables, harmonieuse combinaison des qualités communes renforcées l'une par l'autre et portées à leur degré supérieur, des génies « à pic » qui ne prêtent pas pied aux hommes ordinaires et s'élèvent au-dessus d'eux par un bond trop puissant pour être suivis. 11 distinguait les Racine des Shakespeare ; et, malgré tout son romantisme, il n'était pas difficile de voir qu'il se sentait plus à l'aise avec les premiers qu'avec les seconds. A plus forte raison en est-il encore ainsi, maintenant que ses illusions sont dégonflées, son inspiration un peu factice éteinte : il se sent dépassé par toute une espèce d'hommes et alors il s'en écarte. Hugo l'effraie, nous l'avons vu; il se pique de réhabiliter les esprits moyens trop dédaignés, nous l'avons vu encore; et il a pour la littérature intime et familière où se peignent les âmes et les vies moyennes un amour qu'il épanche abondamment 2.

1 1\ Litt.. i, 32 5.

- P. Cont.. I, 32 6, sqq.

Le but propre de la critique ainsi défini, il s'agit de savoir comment on le pourra mieux atteindre. La réponse est facile pour qui a suivi Sainte-Beuve jusqu'ici. Depuis longtemps déjà, nous lavons entendu répéter que le meilleur moyen de connaître un esprit, c'est de le prendre à ses origines et à ses débuts, de scruter attentivement le milieu où il s'est formé, les années d'apprentissage pendant lesquelles il a tenté et découvert sa voie, sans négliger bien entendu de le suivre dans sa vie.

Le milieu, il l'étudié toujours très attentivement. Depuis 1834, il n'est presque pas un de ses grands articles, où, plus ou moins longuement, il n'ait commencé par examiner les entours de son héros, le peuple même dont il fait partie, le siècle où il naît, le groupement social ou littéraire auquel il s'est mêlé l, etc. Je ne sais même pas s'il ne lui arrive point d'en faire une malice. N'est-ce pas une épigramme que de prendre Montalembert comme le type parfait de ces amateurs du moyen âge, à qui la surabondance de leur science ne permet plus que de donner des « fac-similé »? On le dirait du moins, car on sait que dès cette époque Sainte-Beuve le tenait pour un simple et éternel « disciple » 2. Et même, — tant il attache d'importance à l'étude du milieu, tant il la croit capable d'expliquer, — il se fait parfois de la reconstitution volontairement fausse d'un milieu imaginaire un moyen de caractériser un auteur : Mmc de Souza, Mmc de Duras, Mmc de Rrûdner sont, en plein XIXme siècle, des femmes du XVIIImc, du XVII™ ou du XII™ siècle; et pour cette dernière, il s'amuse à lui retracer, au temps de Thibault de Champagne et de Blanche de Castille, une biographie de fantaisie H. C'est le procédé que Taine emploiera plus tard, avec plus d'ampleur et d'une plume plus appuyée, pour caractériser — et égratigner — le prédicateur Victor Cousin 4.

Quant à la formation et aux débuts, nous avons également vu Sainte-Beuve y attacher une importance capitale. Dès 1829 aussi, il déclarait que les premières années littéraires étaient « les plus décisives »;

1 Béranger : l'esprit français \P. Cont., 1, i23>; Sénancour : la France vers 1800 \P. Cont.. 1, 174): Carné : le Groupe du Correspondant i P. Cont.. II, 2621; M"" Desbordes-Valmore : le milieu littéraire (/\ Cont., II, 91» ; M"€ de Duras : la Restauration i/\ Femmes. 62»; Ballanche : 1814 \P. Cont., II, i>; Molière : le XVH"* siècle \P. Utt.. II, 5); M"' de Staël : la transition du XVIII- au XIXmt siècle (P. Femme*. 81); Villemain : la Restauration i/\ Cont.. 11, 359): La Bruyère : la dernière période du siècle de Louis XIV i/>. Utt., I, 389».

2 P. Cont., II, 423 et 438.

J P. Femmes. 38 1 .

4 Les Philosophes français.

que, dans l'étude que l'on fait des auteurs, le point essentiel est de « saisir, embrasser et analyser tout l'homme au moment où, par un concours plus ou moins lent et facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont accordés de telle sorte qu'il ait enfanté son premier chef-d'œuvre 1 ». A plus forte raison, maintenant, de 1834 à 1837, Sainte-Beuve, plus soucieux que jamais de psychologie, sonde d'un regard attentif ces jeunes années de ses héros. Son enthousiasme pour les Mémoires d Outre-Tombe vient surtout de ce qu'ils révèlent « les trente années essentielles et formatrices dont les trente suivantes ne sont que le développement ostensible et la conséquence, j'oserai dire facile..., qu'on y sent cette continuité essentielle du héros qui s'étend du berceau jusqu'à la gloire * ». Dans l'article sur Ballanche, il insiste sur cette même période et il explique pourquoi : « Nous assistons à la formation lente et mystérieuse de cette nature singulière qui, s'affèrmissant à travers tant de crises, eut bien le droit de croire à la vertu des épreuves 3. » Quand il parle de Balzac, — il est vrai que cette fois il a encore d'autres raisons et qu'il n'est pas fâché d'être désagréable au romancier, — il recherche patiemment les premières œuvres, et, après avoir « été ballotté » d'Horace de Saint-Aubin à M. de Viellerglé, de M. de Viellerglé de Saint-Alme à lord R'Hoone, il a « la satisfaction de dresser une filiation aussi complète que possible » et il passe en revue ces essais, beaucoup plus longuement que ne l'eût désiré l'auteur de la Comédie humaine 4.

Les origines, les débuts, c'est l'essentiel pour qui désire connaître et comprendre ; mais ce n'est pas le tout. Même arrivé à la maîtrise de lui-même, l'homme se modifie encore, tant qu'il vit. Il faut le suivre dans la continuité de son développement. Si les débuts éclairent la fin, par un effet contraire, la fin quelquefois dévoile dans les débuts mêmes des choses qui auraient échappé. Il faut savoir ce qu'est devenue Mme de Krûdner pour remarquer dans Valérie « nombre de pensées déjà profondes et religieuses qui font entrevoir la femme d'avenir sous le voile des premières élégances •'• ». La méthode exige qu'au lieu de contempler la destinée de nos héros « du haut de notre point de vue

1 P. Litt., I, 3o-3i.

* P. Cont., I, 17-18,

:« Ib., Il, 6.

4 lb., 335, sqq.

•"• P. Femmes, 3g 5.

actuel », nous tachions de « nous y reporter et de la reproduire » d'un bout à l'autre K

Cette exacte et subtile enquête, si différente des procédés purement littéraires, esthétiques de la critique antérieure, réclame des ressources et réclame des qualités particulières.

Il importe d'avoir sur l'auteur que Ton étudie des renseignements nombreux et des renseignements précis. Etait-ce une tendance innée, une naturelle exigence de l'esprit de Sainte-Beuve? Est-ce, comme luimême Ta dit, Tétude de la médecine qui lui en avait donné le besoin ? Toujours est-il que dès longtemps il l'avait manifesté. En 1829 encore, il réclamait déjà ces « larges, copieuses et parfois même diffuses histoires de l'homme et de ses œuvres », il souhaitait rattacher l'homme « par tous les côtés » à « cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour, dont les grands hommes ne dépendent pas moins que nous autres2». Maintenant, et de plus en plus, il a le même amour de la réalité exacte et minutieuse. Pour peindre Mmc de Staël, il tâche « de tenir compte de beaucoup plus de détails et de souvenirs minutieux, qu'il ne convenait d'en exprimer8»; il va fouiller dans « ces vastes cimetières appelés journaux » pour y découvrir les combats d'idées qu'ont provoqués ses ouvrages 4. Du roman de Mmc de Krûdner, il aime le premier volume parce qu'on y « sent à travers le déguisement £t l'idéal une réalité particulière qui donne au récit une vie non empruntée 5 », et il n'aime pas le second volume parce qu'il « croit sentir que l'invention y commence c ». Il se jette sur les papiers inédits de la famille de Mirabeau ; il voudrait « plus d'excursions, plus de prodigalités de citations, ou plutôt il voudrait tout... Le voilà épris du marquis et du bailli, altéré de leur vie, de leurs opinions, de leur langage 7 ». Et lui qui se piquait d'être poète, ce qui le ravit, « ce qui l'a le plus profondément attaché », dans les Mémoires d'Outre -Tombe, ce n'est pas le poème que Chateaubriand en a fait et dû faire : c'est que « chemin faisant, les indications abondent, qu'on y sente passer des secrets voilés 8 ». Ses scrupules sont tels qu'à chaque réédition de ses

1 p. Ut t., il, ô 5.

2 lb., I, 29.

■' P. Femmes, $7.

• lb., 100.

■■ lb., H91*.

(î lb., 'mj3.

' P. ConL, I, 21.

s lb.. 11. 2S7.

volumes, il se tue à corriger les plus légères erreurs. Grande est sa reconnaissance envers son ami Collombet, parce qu'il en a reçu une brochure, qui « lui a servi à ajouter deux phrases exactes au lieu d'une, qui ne Tétait pas, sur les dispositions de M. Ballanche, lors du rétablissement du culte. Oh ! s'écrie-t-il, que la biographie littéraire est une chose difficile et minutieuse quand on veut être exact, ne dire en rien le contraire du vrai! » Et plus loin, avouant que la réimpression de ses Portraits « l'occupe plus qu'on ne croirait », il ajoute : « Le démon de l'exactitude et du détail littéraire est un démon aussi harcelant qu'aucun ; je ne puis m'y dérober jusqu'à ce que ces malheureux volumes soient imprimés; j'irais au bout du monde pour une minutie, comme un géologue maniaque pour un caillou. Merci de m'avoir envoyé votre caillou l. » C'est pour la même raison qu'il a la passion des Mémoires, des Confessions, des souvenirs, des correspondances, de toutes les œuvres où la réalité se révèle intime, familière, authentique surtout :

Ce qu'il y a d'excellent surtout, selon moi, dans les mémoires des vrais grands hommes, c'est qu'ils... nous apparaissent par leur lien réel avec la nature de tous. La connaissance des vrais mémoires d'un grand homme..., c'est la vue du héros, de l'orateur, du poète, non plus dans son unité apparente et glorieuse, mais dans son unité effective, plus diverse et à la fois plus intelligible; on saisit les passions, les affections premières, les tournures originelles de ces natures qui, plus tard, ont dominé : en quoi elles touchent au niveau commun et quelques parties des racines profondes 2.

Mais ce n'est pas tout de savoir amasser les matériaux, encore faut-il savoir en user : il faut avoir la finesse d esprit nécessaire pour les comprendre et les interpréter. Que ce Montalembert, « esprit de hauteur », « de surface et d'éclat », qui n'est jamais « entré dans les replis de rien », fasse des livres; malgré tout son talent, leur monotonie fatiguera : « car ils sont le contraire des écrits chers à Montaigne, pleins de suc et de moelle intérieure, pétris d'expérience et d'indulgence qui gagnent à être exprimés et pressés, et qui, de tout temps, ont fait les délices des hommes de sens, des hommes de goût, des hommes vraiment humains { ». Foin de ces auteurs qui ne savent pas « se plaire à la pure réalité », parce qu'ils n'ont ni le besoin ni le don de percer « le.

1 Lettre du 25 mars i 836. (Latreille et Roustan, 167.I '-• P. Cont., II, 373.

:{ lb.t 442.

factice inévitable dos rôles humains 1 » ! Le vrai critique l'aura, cette pénétration, cette perspicacité souveraine, cet art de découvrir le fond voilé des choses et des âmes.

Si la vérité a une importance à ce point capitale, elle est donc le tout de l'art? et leur exactitude sera donc seul le critérium par lequel la critique appréciera les ouvrages? Pas tout à fait; car l'exactitude elle-même a et doit avoir ses limites. A l'expression de la réalité, Sainte- Beuve, — digne en cela de Boileau, — exige un tempérament et un seul, le goût. Le goût, voilà ce qui fait défaut à la littérature contemporaine: et c'est pour cela qu'il lui manque « cette qualité de fraîcheur et de délicatesse, cette limpidité dans l'émotion, cette sobriété dans la parole, ces nuances adoucies et reposées », ces « mille distinctions de pensées » et ces « formes rares d'existences intérieures » qu'exige « toute une famille d'àmes 2 ». Par exemple, môme un « aristocrate » comme Montalcmbert donne dans son Histoire de Sainte Elisabeth « d'affreux détails». N'eùt-il pu laisser, «dans son tableau, quelque omission sur ces points, ou du moins quelque ombre :{ » ? Telle est la seule restriction que Sainte-Beuve impose à la fidélité des peintures. La morale, on s'en affranchit encore : il n'est que de poser dans sa rigueur la thèse janséniste; à montrer ainsi comment elle exclut même certains genres littéraires, on la discrédite par l'excès de ses exigences. Mais le goût reste : indéfinissable et absolu, il s'impose à tous; substitut de la morale, et, à certains égards, plus dominateur que la morale même, il doit guider l'écrivain, lui dicter ce qu'il faut dire, — ou ce qu'il faut taire 4.

C'est donc une critique toute d'intuition, en ce qui concerne le goût, d'observation en ce qui concerne la réalité, mais non de doctrine et de raisonnement. C'est pourquoi elle n'a, pour ainsi dire, pas à « conclure •'' », à juger. A quoi bort juger, en effet? Les ouvrages qui choquent vivement le goût sont, par là même et d'eux mêmes, exclus de la critique. Ils n'existent pas aux yeux de Sainte-Beuve, et cela sans qu'il ait à donner les raisons de son mépris : elles sont évidentes, — ou indémontrables à ceux pour qui elles ne sont pas évidentes. Quant

1 l\ Cont., I, 21.

2 P. L'emmes, 4 2 -4 3.

:l /». Cont.. II, 43g.

4 Pr. Lundis, II, 3i3, sqq. — Bien plus tard, dans une lettre inédite à A. de Chutillon. il lui retournait une idylle refusée par la Repue Européenne : cela sort de l'art, lui disait-il, car il y a une limite délicate entre l'art et la réalité (2 sept. 1H611. C'est la même doctrine.

•"* Lundis, I, 2-3.

aux autres ouvrages, il suffit d'en examiner le degré de véracité et de réalité, pour déterminer ipso facto l'estime qu'on en doit faire. Bien entendu, Sainte-Beuve a sur les auteurs, comme sur leurs productions, son opinion propre; mais il n'a pas besoin de l'énoncer dogmatiquement: il la laisse entendre en « des jugements insinués plutôt qu'exprimés » selon la manière discrète de son ancien maître Daunou, qui se trouve en si parfait accord avec ses principes actuels *.

Enfin, le procédé de cette critique n'a guère changé : Sainte-Beuve y suit à peu près toujours le même ordre, comme dans ses lettres privées 2. Il commence par une généralité, soit qu'il l'ait conçue de lui-même, soit qu'il l'ait empruntée à d'autres, comme Ampère :l: il caractérise plus particulièrement l'œuvre ou l'auteur; il analyse l'une et suit l'autre du début à la fin de sa vie; il traite en petites digressions, suivant les occasions rencontrées, les points de morale ou d'art intéressants: et il termine sans conclusion en forme. Il n'y a pas grande différence extérieure entre un article de i83o et un article de 1837; pourtant on voit quel intervalle les sépare et quelle conception tout autre de h critique s'est coulée dans l'ancien moule.

Ainsi conçue et pratiquée, la critique de Sainte-Beuve prend deux caractères, au premier abord contradictoires : elle devient à la fois plus

personnelle et plus impersonnelle. Elle est plus personnelle dans

son principe, puisque maintenant Sainte-Beuve se met seul en face des œuvres qu'il étudie et ne permet à aucune influence, à aucune doctrine, de s'interposer entre elles et lui. Naguère encore, c'était au nom des théories littéraires du Globe ou du Cénacle, au nom des théories morales et sociales de Saint-Simon ou de Lamennais qu'il prononçait son jugement. 11 n'énonçait pas d'une manière exclusive l'impression que l'œuvre avait produite sur lui, où plutôt il l'énonçait, mais elle n'était pas uniquement sienne : elle était à l'avance déterminée par quelque chose qui

1 P. Femmes, 1 1 3. — Rares sont les exceptions : Hugo est jugé dans l'article sur Mirabeau, Balzac et Nisard dans l'article qui leur est consacré; mais c'est là l'expression d'une rancune personnelle ou d'une vive antipathie littéraire.

* La remarque est de Théodore Pavie, p. 1 53 : Sainte-Beuve dit bonjour, expose l'objet particulier de sa lettre, s'étend sur les dispositions de son àme, donne les nouvelles littéraires, et clôt par un adieu. — Sainte-Beuve lui-même disait encore, d'après Th. Pavie, que son discours de réception à l'Académie était construit comme un de ses articles de la Revue des Deux-Mondes. — Il n'aimait pas s'écarter des formes qu'il avait une fois adoptées.

8 JV. Lundis, XIII, 224 : « Je suis, à certains égards, un élève d'Ampère... Critique alors tout biographique et anecdotique, je me laissais volontiers guider par lui dans les grands cadres environnants et pour les accessoires extérieurs. »

n'était pas lui-même et ne venait pas de lui, par une foi religieuse ou littéraire. A l'heure actuelle, de parti pris, il se dépouille de toute prévention étrangère : il n'obéit plus qu'à son instinct particulier, à ses tendances spéciales, à son tempérament individuel. Et d'autre

part, dans la pratique, cette critique est bien plus impersonnelle, puisque, de parti pris encore, Sainte-Beuve la coupée du reste de sa vie intellectuelle et morale. Comme nous l'avons vu, il évite de la rattacher à ses croyances philosophiques et religieuses, trop incertaines, il évite d'y laisser transparaître ses sentiments trop mobiles. De lui-même, il n'y exprime plus que l'esprit critique, que l'intelligence curieuse : volontés ou velléités, passions ou émotions, tout ce qui alors encore constitue la partie, non la plus profonde, mais la plus vivante, la plus agitée, de son moi, il l'en retranche. Sa critique avait été critique-lyrisme, critique-confession, d'un poète passionné, d'un amoureux fervent, d'un croyant enthousiaste ; elle devient critique pure d'un pur « génie critique ».

Et la même transformation, d'une marche peut-être un peu plus lente, s'opère dans sa poésie aussi : du Livre d'amour aux Penséesd'août, deux recueils composés l'un pendant cette période et l'autre à la fin, il y a la même distance qu'entre sa critique de i832 et celle de i837.

Les poèmes qui forment le Livre d'amour sont le plus hardiment personnels qu'on puisse imaginer. Au cours même d'une passion violente, illégitime, que pour lui et plus encore pour une autre il eût dû couvrir d'un inviolable secret, il tient heure par heure son journal intime, il y nomme celle qui fut trop faible envers lui, il y dévoile les fautes auxquelles il l'a entraînée. Je sais bien qu'en écrivant ces vers, il se promettait de les écrire pour son amie seule et de ne les montrer qu'à elle. Quelques années plus tard encore, songeant peut-être au Livre d'amour autant qu'à son Journal, il disait : « Écrire les choses ou les idées qui tourmentent, s'en décharger sur le papier, puis garder cela au fond d'un tiroir à clef et n'y plus penser, c'est une recette que je me permets aussi de recommander, d'après Nicole et selon ma propre expérience particulière. Pour les personnes nerveuses ou d'un tempérament littéraire, écriture c'est délivrance. Mais n'allez pas publier : la guerre et tous les tourments recommenceraient pour n'en plus finir *. >► Serments de poète ! Et quand a-t-on vu un écrivain qui (sauf dans le

1 Port-Royal, IV, 49?.

cas de scrupules religieux) consente ainsi à plonger dans l'oubli les pages où il a mis son àme..., et son incoercible vanité de littérateur? Au moment même où il se promettait de ne point publier ces vers, Sainte-Beuve savait bien qu'un jour il les publierait :

O sainte poésie, intime et qu'il faut taire,

Belle aujourd'hui pour une... un four pour quelques-uns... :

et il leur souhaitait d'être « des vrais amants aperçus », de leur dire le nom de la maîtresse et du poète i. Quelque temps après, lorsqu'il lance les Pensées d'août, il ne peut pas se retenir. A mots couverts, mais clairs, il annonce le Livre d'amour, ce recueil mystérieux qui « exprime la partie la plus directe et la plus sentante de son àme », qui le « distribuera au public dans sa chair et dans son sang », témoignage de sentiments qui expirent « mais que rien ne remplacera désormais », ou « monument de ce qui durera en nous autant que nous, de ce qui ne changera plus » ; enfin, il laisse entendre que, « dans longtemps, fort longtemps », il le publiera 2 ; en attendant, il le montre à ses amis 3. Et il Ta publié! Du vivant même du mari outragé, de la femme compromise par lui, il a osé faire tirer une édition trop peu secrète de ses amours adultères, et mérité le sanglant article d'Alphonse Karr 4; et plus tard, avec quelques suppressions, avec quelques titres faux ou quelques notes mensongères, destinés à égarer le lecteur 5, il a reproduit presque tout le Livre d amour en appendice à Joseph Delorme.

Comme Joseph Delorme, comme les Consolations, comme Volupté, le Livre d'amour est une confession. Le caractère mélancolique, amer et sombre 6 de Sainte-Beuve; le sentiment cuisant de sa laideur 7; ses aspirations à la douceur, à la bonté, au bonheur 8; ce qu'il y a de voulu, de littéraire, dans son amour et l'acharnement malsain avec lequel il appelait la passion 9; la jalousie qu'il ressent pour les écrivains plus heureux que lui, et en particulier pour le mari de sa maîtresse 10, tout

1 Poésies, I, 2 32-2 33.

2 lb., Il, i32-i33.

3 Cf. Latreille et Rolstan, i 7.

4 Une infamie (Guêpes, avril 1845».

•"' Poésies, I, 177, 1 83, 224.

R lb.t 175, sqq.

' Ib.t 176.

* lb., 177.

cela transparaît dans ses vers comme dans Volupté. Et l'histoire d'amour s'y déroule tout entière, sans que rien nous en soit caché. C'est le caractère d'Adèle x, sa première entrevue avec son amant 2, ses souffrances à se voir négligée par son mari3, la première occasion où, soit inconsciemment, soit par dépit, elle a provoqué les aveux 4, ses résistances 6, son impossible essai «de chaste liaison et d'amour platonique 6, sa chute enfin et le fâcheux détail des rendez-vous et des promenades en fiacre 7, ses manèges entre l'amant et le mari 8, le déplaisant épisode de sa petite fille, inconscient messager de lettres furtives 9, les cinq ou six ans de durée de cette passion 10, puis les brouilles, les crises, les ruptures, les lettres brûlées, les efforts qu'ils font l'un et l'autre pour se reprendre ll, et comment l'amant lui-même (par Madame de Pontivy?) en voulant « diminuer l'incendie effaré », en « voulant la nuance, a gâté l'ardeur 12 », et la séparation enfin 18 : tout y est, sincère, ému, — et, avec tout cela, comme les autres vers de Sainte-Beuve, comme Volupté, gâté par le pédantisme, l'érudition, le souvenir trop précis de ses nombreuses lectures et l'émulation trop visible avec les modèles qu'il admire w.

Mais c'est la dernière fois que Sainte-Beuve criera ainsi au lecteur ses confidences les plus intimes. Est-ce, comme il le dit, parce que « l'âge est venu où la pudeur redouble i:> »? Je ne sais pas si cette pudeur est bien réelle; et, comme plus tard il s'est décidé à livrer au public ce même Livre damour sans qu'elle en ait été trop gênée, je ne le crois pas. Est-ce parce que son amour l'abandonne et qu'il pressent que jamais plus il n'en éprouvera de comparable? Pourtant, plus tard, il a aimé, aimé gravement, sérieusement, et il a de ses nouvelles désil-

1 Poésies, I, 2 2 5.

2 Pons, 6i.

3 Poésies, I, 69.

■'• Pons, 70.

T Poésies, 1, 188, 198.

• Pons, 85.

!' lb., 87.

10 lb., 202.

11 lb., 192, 2o5, 217, 223, 254.

" lb., 249.

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