lb
14 Cf. les épigraphes et les notes des pages 188, 202, 207, 214, 229, 23 1, 236.
*'• Poésies, II, i^2.
lusions souffert une douleur non moins vive, non moins capable de l'inspirer l. La véritable raison, lui-même, il nous la donne. « Le talent qui, dans le bel et premier hyménée de la jeunesse, ne fait qu'un d'ordinaire avec les sentiments dont une àme est possédée, s'il est fort, abondant, de trempe durable, s'en sépare bientôt et devient jusqu'à un certain point distinct du fond même de l'âme 2. » Le talent poétique de Sainte-Beuve n'est pas aussi fort, aussi abondant qu'il le voudrait croire; mais ce talent ne s'en sépare pas moins, lui aussi, des sentiments de Sainte-Beuve. Au fond, sa poésie divorce d'avec sa sensibilité personnelle comme sa critique en a déjà divorcé. De même que dans sa critique l'instinct de la curiosité indifférente se suffit à lui-même et produit ses articles; de même dans sa poésie le goût inné de la réalité commune, uniquement parée d'une forme modeste comme elle, mais d'autant plus strictement soignée, se suffit et produit ses vers.
La théorie des Pensées d'août, Sainte-Beuve l'a donnée en prose et en vers. « Moins livré aux confidences personnelles », il veut établir un « certain genre moyen de poésie, non encore acclimaté en France s ». C'est de la réalité courante, de l'humble vérité qu'il veut tirer tout ce qu'elle comporte de poésie cachée ou même inconsciente. La source des émotions qu'il veut provoquer est tout intime et discrète, et les délicats seuls pourront respirer le parfum que pour eux seuls exhale la banalité des vies les plus communes. Marèze a des instincts, des goûts, un génie de poète; son inspiration s'est lentement amassée en son âme, et il se sent capable de réaliser des œuvres de beauté. Mais au moment où il s'apprête enfin à s'abandonner librement à son essor, des devoirs imprévus fondent sur lui. Il y fait courageusement face; il se sacrifie aux siens; et dans ces entraves son génie s'éteint, ou plutôt devient muet sans s'éteindre, pour que Marèze souffre davantage. Doudun s'est voué à sa mère; à ce culte pieux, il a consacré toute son existence; son « cœur timide », son « âme modique », s'y sont livrés tout entiers ; il n'a jamais eu d'autre amour ni d'autre ambition ; et maintenant il vit de ce souvenir et prolonge ce devoir jusqu'au delà de la tombe. Monsieur Jean a découvert un jour quelle naissance illustre et terrible pèse sur lui : il a senti que c'était un devoir d'expier la gloire et les
1 Cf. Poésies : in dernier rêve. — Voir l'épisode de la fille du général Pelletier {Corr., I, 110) et les lettres qu'alors il écrivait à Olivier (Rambert, Juste Olivier dans Écrivains de la Suisse romande, Lausanne, 1889).
* P. Cont., 149.
8 Poésies, II, 1 32.
fautes de Jean-Jacques, son père. Immolant alors en son cœur toutes se.s aspirations, toutes les tendresses qu'à peine il osait s'avouer à luimême, il consume ses forces à de pieuses, à de modestes, à de patientes et charitables expiations : il instruit et édifie les enfants d'un village. Il meurt enfin sans bruit, à peine connu et apprécié de quelques âmes d'élite. Voilà les douleurs humbles et les humbles devoirs dont Sainte- Beuve veut faire éclore la fleur souffreteuse de poésie qu'ils recèlent r point d'actions d'éclat, point de dévouements magnifiques, point de paroles sublimes, mais le simple au jour le jour de la vertu la plus cachée, des longs et obscurs sacrifices. C'est déjà la poésie de M. Coppée : le « petit épicier » descend en droite ligne de Monsieur Jean, et le « bon fils » semble directement imité de Doudun.
Ce genre de poésie « intime, privée, domestique, familière * * a toujours été cher au cœur de Sainte-Beuve. Dans son Épître à Villemainr il semble dire qu'il y a été relégué :
Venu bien tard, déjà quand chacun avait place, Que faire? Où mettre pied? En quel étroit espace ? Les vétérans tenaient tout ce champ des esprits. Avant qu'il fût à moi, l'héritage était pris.
Il ne lui restait qu'un petit jardin négligé, il Ta pris pour lui et a tâché du moins d'y greffer « quelque mûre sauvage » et d'y faire pousser quelques fleurs sans nom 2. Mais, quoi qu'il en dise, c'est bien par goût qu'il a choisi son domaine ; et dès Joseph Déforme, dès Les Consolations 8, son naturel amour de ce genre poétique s'était déjà échappé en timides essais 4. Maintenant, il s'est enhardi. Il s'est bâti la théorie de son instinct et il se considère comme l'introducteur en France de la poésie intime. Il va même jusqu'à faire, avec toutes les formes possibles, lu leçon à Lamartine. Lamartine est assurément un grand poète et Jocelyn, un ouvrage « admirable et charmant »; c'est entendu. Mais, au fond, l'auteur des Méditations a gâté le sujet : avec sa « sublimité facile », il a fastueusement célébré son curé de village, il l'a transfiguré^
1 Poésies, II, i 5o.
* Ib., 232-233.
» lb., i33.
4 Voir son intéressant plaidoyer à Collombet (Latreille et Roustan, 201) : une bonne moitié des Consolations pourraient être dans les Pensées d'août, et vice-versa , et Sainte-Beuve maintient que le genre est bon; il ne se « repent pas », il en appelle,, comme un janséniste au futur concile, tout en se disant que ce concile « d'ordinaire, ne vient jamais ».
il Ta mêlé aux plus violentes crises que le monde ait subies, il lui a prêté les aventures les plus romanesques comme les plus poétiques passions, il a jeté sur cette vulgaire soutane les pompeuses draperies de moire, de satin et de soie de ses vers enchanteurs. C'est très beau, mais ce n'est plus cela : le genre est faussé. « Il m'a semblé, dit Sainte-Beuve avec modestie, et sous-entendus, il ma semblé qu'il était bon peutêtre de remplacer la poésie domestique, et familière, et réelle, [Remarquez l'insistance] sur son terrain nu, de la transporter plus loin, plus haut, même sur les collines pierreuses et hors d'atteinte de tous les magnifiques ombrages l. »
Seulement, si la poésie imite de si près la réalité, d'où lui viendra sa valeur d'art? De la forme seule,
... la forme sacrée Égale au sentiment, lui donnant sa durée, Par qui tous les vrais purs sont au même vallon 2.
L'œuvre du poète consistera avant tout à soigner la forme; car
... à moins du pur don, unique, incomparable, " L'effort seul initie à la forme durable, Secret du bien-parler, que d'un Virgile apprend Même un Dante, et qui fuit tout vaporeux errant 8.
La théorie complète — et l'exemple, hélas ! — de cette « forme » poétique, Sainte-Beuve l'a donnée à Villemain en ces vers fameux, mais qu'il faut pourtant citer, — pour notre instruction, sinon pour notre plaisir :
Plus est simple le vers et côtoyant la prose, Plus pauvre de belle ombre et d'haleine de rose, Et plus la forme étroite a lieu de le garder. Si le sentier commun, où chacun peut rôder, Longe par un long tour votre haie assez basse Pour qu'on voie et bouvier et génisse qui passe, Il faut doubler l'épine et le houx acéré Et joindre exprès d'un jonc chaque pied du fourré. Si le fleuve ou le lac, si l'onde avec la vase, Menace incessamment notre plaine trop rase, Il faut sans avoir l'air, faute d'altier rocher, Revêtir un fossé qui semble se cacher Et qui pourtant suffit et bien souvent arrête.
1 Poésies, II, 1 5o.
9 lb.3 25 i.
* /à., 148. — Remarquez « vaporeux », pris dans le sens où le prenait le Globe.
Ce rebord du fossé, simple et qui fait merveille, C'est la rime avant tout; de grammaire et d'oreille, C'est maint secret encore, une coupe, un seul mot, Qui raffermit à temps le ton qui baissait trop, In son inattendu, quelque lettre pressée Par où le vers poussé porte mieux la pensée. A ce jeu délicat, qui veut être senti, Bien aisément se heurte un pas inaverti. Cet air de prose, au loin, sans que rien le rehausse Peut faire voir nos prés comme on verrait la Beauce; Mais soudain le pied manque, et Ton dit : Faute d'art: Qui donc irait courir dans Venise au hasard ' ?
Et il Ta appliqué, ce système ; on le sait trop.
Marèze avait atteint à très peu près cet âge Où le flot qui poussait -
Mais à quoi bon continuer la citation? A quoi bon reproduire ici ces récits prosaïques et traînants, avec leurs vers rocailleux, leurs phrases entortillées, leurs expressions contraintes et parfois inintelligibles, leurs formules obscures ou même vaudevillesques ? Faut-il citer :
Il tenait, comme on dit, un cabinet d'affaires; De finance et de droit il débrouillait les cas, Et son conseil prudent disait les résultats
Plus rien n'allait gêner son être en renaissance : Son cabinet vendu lui procurait aisance
l'enfant, beauté déjà créole...
11 chemine et se croit tout en plein dans sa trace...
Ils ont chef Catinat
il entreprit un livre.
Quelque atlas brésilien-espagnol-et-naval...
Tout d'abord à sa porte,
Affiches, prospectus, avis de toute sorte, Engagement poli d'entrer et de tourner
A quoi bon railler ici ce que personne ne veut défendre? Ce qui peut seulement avoir quelque intérêt, c'est de montrer comment tout cela vient d'un esprit de système. Sainte-Beuve se croit poète parce qu'il met en lignes égales, rythmées et rimées. un portrait du magister de
1 Poésies, II, 233-234-
2 lb., i37.
village, plus conforme à la réalité, moins « arrangé ! » que celui de Delille. Il se croit poète, parce qu'il fait rimer « la présidente de » avec « Dieu 2 », parce qu'il dit « le génie avait forcé mesure » au lieu de « forcé ou passé la mesure », ou « avec projet » au lieu de « avec un ou son projet il » : ces rimes nouvelles, ces expressions renouvelées par la suppression d'un mot usuel lui paraissent « raffermir le ton » de ses vers et les distinguer de la prose. Il se croit poète, parce qu'il a su ménager un rejet expressif, qu'au dedans de lui il compare sans doute au fameux « procumbit humi bos » :
De Jean-Jacques, il se dit la gloire commencée Tard \
Il se croit poète, parce qu'il sait rapprocher « fantaisie » de « fantassin » : ces « rencontres de sons, ces conformités amenées à dessein ou en se jouant », — la ^ap^/Triaiç des Grecs, lecteur, sache-le et admire! — ces allitérations, lui semblent aider le vers à « mieux porter la pensée 5 ». Et c'est avec insistance qu'il supplie les personnes « qui liront sérieusement ces études, et qui s'occupent encore de la forme », de savourer ses effets d'harmonie :
Sorrente m'a rendu son doux rêve infini... J'ai rasé ces rochers que la grâce domine...
Il les conjure de se demander si, « dans quelque vers qui, au premier abord, leur semblerait un peu dur ou négligé, il n'y aurait pas précisément une tentative, une intention d'harmonie particulière par allitération, assonnance, etc., ressources que notre poésie classique a trop ignorées, dont la poésie classique des Anciens abonde, et qui peuvent, dans certains cas, rendre à notre prosodie une sorte d'accent ». Aprè's quoi, sentant un peu la futilité de ces choses, il ajoute : « Mais c'est en dire assez pour ceux qui doivent entendre et beaucoup trop pour les autres G »... Je crois que « c'est beaucoup trop » pour tout le monde. Quoi! c'est à cela que doit tendre tout l'effort du poète? C'est à ces petites recherches à la Delille que doit se consumer son travail? C'est en ces affectations, en ces tours de force, en ces minuscules
1 Poésies, II, i 5 i .
4 lb., 149.
5 lb., 147.
* lb., 1 ;3.
— 3fx> —
réussites, que consiste la poésie? Oh! le fâcheux effet d'une théorie maladroite et intempestive, et que j'aimais mieux Sainte-Beuve quand, soucieux assurément de la forme, il se préoccupait davantage pourtant de ses sentiments et de ses passions. Si d'avoir en un sens affranchi sa critique de sa personnalité lui a valu de la perfectionner davantage, assurément sa poésie, elle, a singulièrement perdu à nous montrer, au lieu des mouvements de sa sensibilité, les jeux ou les erreurs de son esprit.
D'ailleurs, en dépit de ses efforts, il n'a pu parvenir à s'abstraire entièrement de son œuvre poétique. A côté de ces essais systématiques, de ces « études » dfun genre artificiel, à côté aussi des poésies de salon et de circonstance, des madrigaux et des sonnets à Mmc la comtesse de ou à la marquise de il y a heureusement dans les
Pensées d'aotit quelques pièces personnelles. Si les souvenirs des beaux jours du Cénacle suscitent encore en lui quelque émotion l; s'il a conservé quelque amertume des amitiés rompues -'; s'il souffre de voir son « chant rejeté •* », d'être, par l'insuccès et la pauvreté, réduit à un
labeur pesant, meurtrier de la Muse
Qu'il doit ensevelir * :
si la jalousie.
Et cet amour haineux de l'éclat qu'on n'a pas,
le tourmente5; s'il éprouve quelque douleur à sentir sa vie « fatiguée comme une proie » par la « passion navrante » ou par de « vulgaires assauts G »; s'il a des remords à laisser son âme
sans baptême et prière
S'engourdir et croupir " ;
s'il est sollicité tout bas par
l'espoir de choisir la chaste jeune fille
Et de recommencer sa seconde famille Dont il sera le chef K;
1 Poésies, II, 1 74-1 75.
« Ib., ii,5.
3 Ib.. 174.
* Ib., 17b.
* Ib., 224.
•• Ib.. 1S7.
' Ib.. K)S.
s Ib., iHli-iH;.
il ne peut s'empêcher, en dépit des théories littéraires, de le laisser voir dans quelques-uns de ses vers. — Et ce sont les mieux venus, ceux qui nous émeuvent le plus, étant eux-mêmes les plus émus et les plus sincères. De ces sentiments personnels, le plus fréquemment exprimé, celui qui alors semble lui être le plus habituel, c'est l'aspiration religieuse. Il consacre à* la grâce, à l'expiation, aux plus rigoureux dogmes de Port-Royal le plus long et le plus important poème de son recueil *. Le bonheur de Marèze lui semble venir de ce que, pour récompense de son sacrifice,
De vertus en vertus, chaque jour, goûte à goûte. La croyance en filtrant emporta tout son doute, La persuasion distilla sa saveur, Et la pudique foi lui souffla la ferveur 2.
Et, en bien d'autres endroits encore, la tendance religieuse, le désir de croire qu'exprimait déjà Volupté reparaît dans ses vers 3. Il le disait dans sa préface : « On n'y perd jamais de vue le lointain religieux * ». A un intime ami, il expliquait encore plus nettement où tendaient ses pensées et à quelle limite elles s'arrêtaient. La première Pensée d'août, selon lui, est une épître morale religieuse où rien ne contredit le christianisme. Sainte-Beuve essaie d'y montrer comment, dans toute situation, comme début, il faut se rattacher à un devoir, à un malheur, ce qui chrétiennement est incontestable. Conseiller le Christ est mieux, assurément; mais il y a d'autres conseils moraux immédiats qu'il est permis à l'épître morale, même chrétienne, de proposer r\ — C'est bien toujours le même homme que nous avons vu jusqu'ici. En ces vers où il a voulu comprimer sa personnalité, il l'exprime encore telle que nous la connaissons. Il laisse transparaître toutes ses misères morales, toutes ses espérances de guérison toujours aheurtées à l'inaccessible rocher de la foi. Nous voyons là encore quel il était lorsqu'il partit pour Lausanne, pourquoi il s'est décidé à ce voyage, et quel remède peut-être il espérait y découvrir pour son âme flottante et endolorie.
1 Monsieur Jean.
2 Poésies, II, 141.
:l lb., 157-159. 173, 1 77-1 81, 193, 197, 200, sqq. surtout.
* tb.y i32.
5 Lettre du 3 octobre 1 836.