‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 29 sur 93 · PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

PORT-ROYAL

I. Sainte-Beuve en Suisse. — Les causes lointaines de son départ : déceptions et chagrins de toute nature : la préparation de Port-Royal. — L'occasion de son départ : l'excursion en Suisse; les Olivier; l'appel du Conseil d'État de Lausanne. Découverte de la littérature suisse-française, de l'intérêt et de l'utilité qu'elle présente; découverte de Vinet : découverte de la valeur morale et de l'onction d'un certain protestantisme : désir de le connaître et de l'essayer. — Sainte-Beuve à Lausanne. Sa vie chez les Olivier; ses relations avec Vinet. Le cours et pourquoi il exige un travail acharné : inexpérience de Sainte-Beuve dans l'enseignement; sa méthode de travail : leçons écrites et presque lues; l'accueil inégalement favorable : les articles du Nouvelliste. Claustration et lassitude de Sainte-Beuve.

IL Port-Royal et la religion de Sainte-Beuve. — A quelle époque remonte la conception du livre, et les vicissitudes de cette conception : épanchement de poésie religieuse, puis travail d'histoire littéraire, enfin enquête religieuse. — Difficulté de suivre dans le livre les dispositions réelles de Sainte-Beuve. Les atténuations imposées par l'auditoire : le Discours préliminaire : les modifications apportées à l'esprit de l'ouvrage entre 1840 et 1860 : les quatre derniers et les deux premiers volumes. La ferveur initiale de Sainte-Beuve. Efforts pour séduire l'auditoire : plaidoyers et réticences; zèle personnel : ses admirations, l'apologie dans les digressions littéraires elles-mêmes, les confidences intimes, souvenir présent et amer de ses derniers essais religieux : espérances des âmes pieuses. Kapide désenchantement : retour de l'indifférence, aveux de lassitude, insinuations ou déclarations de scepticisme et d'incrédulité dans le livre lui-même : la différence entre son premier projet d'exorde < 1837) et sa conclusion définitive I1860). — Ce qu'il est resté en lui de Port-Royal à ce point de vue : intelligence des choses religieuses, intelligence des âmes religieuses et de la valeur du christianisme.

III. Part-Royal et la critique de Sainte-Beuve. — Kn quoi Port-Royal ressemble aux œuvres antérieures. Le Portraitiste persistant, quoique le Discours préliminaire ait paru annoncer une autre méthode. Port-Royal, portrait général d'un groupe : la « biographie » de Port-Royal : sa généalogie, ses débuts; la vie et l'unité données au récit : l'esprit de Port-Royal ; l'intérêt universel du récit : le jansénisme étudié non en théologien, mais en psychologue et en moraliste. Port- Royal, galerie de portraits individuels : les personnages analysés un à un; les épisodes personnifiés; les individus * particularisés »: le portrait diffus dans le récit, fouillé, complexe, au besoin contradictoire comme la vie. — Le poète. l>ort-Royal et la poésie du jansénisme : les émotions, les tableaux, les scènes, les élégies.

En quoi Port-Royal se distingue des œuvres antérieures. L'histoire : plus heureux et plus parfait emploi de la méthode historique; l'histoire psychologique et l'histoire religieuse. — Principes nouveaux en critique ou remarquable élargissement de principes entrevus : ébauche de la « faculté-maîtresse », les « familles d'esprits » et « l'histoire naturelle des esprits » : importance plus grande et plus grande perfection de ces classifications naturelles, non plus simples résultats, mais instruments d'une critique plus pénétrante. La nécessité de juger révélée à Sainte-Beuve par la constatation de différences irréductibles entre les caractères et les talents; le critérium de ces jugements : le goût élargi par le sentiment de la réalité et l'universalité des connaissances.

Port-Royal, centre de l'œuvre de Sainte-Beuve. Le bilan de l'année de Lausanne : bénéfices intellectuels, faillite morale.

« Cet ouvrage de Port-Royal a été publié en six volumes, format in-12. en 1867: et cette dernière édition, très augmentée, est nécessaire pour qui veut connaître non seulement Port- Royal, mais beaucoup de circonstances de la vie morale et matérielle de M. Sainte-Beuve. » (A/a biographie. Nouveaux Lundis, XIII, 32.»

« J'ai eu beau faire, je n'ai été et je ne suis qu'un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux. Et même, à mesure que j'4i avancé. le charme s'en étant allé, je n'ai plus voulu être autre chose. »

( Port-Royal, VI. 245.)

Pendant que s'organisait en lui, — et, en un sens, sans lui, — sa méthode critique, pendant que spontanément, pour ainsi dire, se développaient, se classaient, se hiérarchisaient les divers éléments qui devaient aboutir plus tard à la critique des Lundis, Sainte-Beuve n'était pas heureux. Il ne ressentait pas la joie qu'apporte la création ; de cet enfantement sans douleurs, il n'éprouvait guère de consolations, parce qu'il ne s'y mettait pas tout entier. Nous avons vu comment, dans l'agitation de son âme et de sa conscience, il avait été amené à poser comme une barrière entre son esprit et ses autres facultés ou son cœur. Ce divorce lui pesait. Sa curiosité, son inconstance de dilettante étaient satisfaites ; mais il n'en souffrait pas moins de n'avoir su trouver nulle part un centre. En religion, des tendances au scepticisme et à l'indifférence, des aspirations à une croyance qui assure, soutient et

fixe, d'invincibles défiances envers Rome, une rancune attristée contre le dogme que lui avait prêché un prêtre infidèle qui, au dernier moment, avait abandonné son Église et laissé en détresse son disciple trahi, un penchant à complaire au « Grand Sachem » des lettres et surtout à la fée séduisante de l'Abbaye-au-Bois, — toutes ces impulsions contradictoires remuaient péniblement son- àme *. En politique, il était blessé de Tintolérance grossière qu'avaient envers lui montrée les républicains, et dégoûté de leur République ; mais il ne pouvait renoncer à cette foi girondine qui avait été le ressort de sa jeunesse. Il était séduit par le charme des relations aristocratiques; mais il ne pouvait partager ni les espérances, ni les illusions, ni les opinions sociales de ses nouveaux amis. Il était tenté d'accepter le régime de Juillet et d'y prendre la place qu'on lui eut volontiers donnée 2; mais il ne pouvait se décider à s'infliger un démenti si rude et à rayer tout ce qu'il avait naguère écrit. Ainsi, il restait indécis, donnant des gages à tout le monde, mais refusant de se donner à personne et incapable de prendre un parti. En littérature, le succès n'avait pas répondu à ses ambitions. Un cercle hissez étendu avait accueilli avec faveur les Consolations: mais il y avait sept ans de cela, et jamais pareille fortune ne lui était plus revenue : il n'y avait eu qu'une élite pour manifester quelque estime (et une bien discrète estime) de Volupté. En comparant son sort avec ceux de Lamartine et de Hugo, ses admirations et ses amitiés de jadis, avec celui même de Musset, « un enfant », le poète était cruellement humilié. Il en appelait sans doute; il mûrissait ses théories de poésie intime, familière, ou pour tout dire, prosaïque, et il amassait les études de ses Pensées d août. Mais il sentait autour de lui l'hostilité de tant d'auteurs critiqués ou plus froidement loués qu'ils ne l'auraient voulu ; il se sentait guetté par eux; il prévoyait un peu le haro universel qui accueillerait ses moindres faiblesses. Les publications partielles qu'il avait risquées de ses poèmes les plus choyés lui montraient qu'ils ne seraient ni compris, ni goûtés {; et ses illusions, si tenaces qu'elles fussent, retombaient découragées. Il avait bien l'espoir de prendre une revanche. La grande œuvre qu'il annonçait depuis si longtemps, son livre sur Port-Royal pouvait la lui offrir. Mais l'insuccès l'avait rendu timide; il aurait bien

1 Voir surtout les Vers qui se rapportent îi Volupté : « J'ai reçu, j'ai reçu... » iPoésies, II, 200.»

2 Cf. Revue des Deux-Mondes, i5 juillet 1 836, le démenti du bruit qui avait couru qu'il allait être nommé à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

:l Poésies, II, i5o. — Lettre à un ami, 3 octobre 1 836.

voulu pouvoir à l'avance « l'essayer », en mesurer à l'avance la valeur réelle et le succès probable; et il n'en voyait guère le moyen. Il ne voyait même pas le moyen de composer son ouvrage à son aise. Il écrivait à Collombet : « Vous faites bien de vous livrer à toutes les études, même profanes... En province, on peut travailler, mais à Paris, c'est d'une difficulté!... Il faut soutenir un siège perpétuel contre les distractions, et, après huit jours de défense pour la forme, ou trois semaines au plus, on capitule toujours 1. » Sa situation matérielle même était un peu compromise : la Revue des Deux-Mondes, pour laquelle il avait tant fait 2, s'ouvrait parfois à des influences plus ou moins franchement hostiles; et il lui fallait se fâcher, «< bouder», pour qu'on voulût bien l'y reconnaître comme « quelqu'un 3 ». Enfin, pour comble de malheur, tout l'abandonnait à la fois : cette passion que sa jeunesse et sa période romantique avaient vue naître, qui avait inspiré en secret une partie de ses Consolations et ouvertement tout le Livre d'amour, qu'il avait essayé de ressusciter et de prolonger dans Madame de Pontivy, cette passion agonisait ; et il en était déchiré.

Un concours de circonstances vint lui offrir l'issue qu'il cherchait. Il s'occupait d'une édition des œuvres de Fontanes : il avait sans doute pensé être agréable à Chateaubriand en élevant ce pieux monument à un ami de sa jeunesse, et Fontanes d'ailleurs était un de ces poetœ minores envers lesquels il a toujours eu beaucoup d'indulgence. Cette entreprise l'avait mis en relations avec M1,c Christine de Fontanes, qui vivait retirée à Genève. Pour s'entendre avec elle plus aisément qu'on ne peut le faire par lettre, il se laissa tenter de faire le voyage. Dès le printemps de 1837, ^ annonçait à son correspondant Collombet de Lyon qu'il le verrait en allant à Genève « peut-être avant mai 4 ». En fait, il ne partit qu'au mois dç juillet 6, et c'est en août seulement,, au retour, qu'il rendait visite à Collombet (î.

Sainte-Beuve ne s'était pas contenté de voir Genève : il avait « fait des pointes en Suisse 7 », visité le Valais, Thun, Brienz, le lac des

1 Lettre du 25 mars 1 836 (Latreille et Roistan, 1781.

7 A"" Corr., 3>j.

3 Corr., 1, 41.

4 21 mars 1837 (Latreille et Roustan, 179).

5 Lettre à Castaigne, 1" juillet {N'u' Revue européenne, i5 août 1896). — Lettre à M™' Brunne, 8 juillet (d'Hausson ville, i5b).

8 Lettre à Collombet, 2 3 août (Latreille et Roustan, 182). — Cf. Corr., I, 32-33. 7 Ib.

Quatre-Cantons x, et, entre autres courses, il était allé chez les Olivier. Juste Olivier, « poète de la jeune école s », était venu à Paris en 1829-30, et l'y avait assez intimement connu. Il n'était pas à Lausanne lors du passage de Sainte-Beuve; mais, averti de sa venue par un billet, il pria le critique de venir le rejoindre à Aigle, où il passait ses vacances. Le jeune écrivain et sa jeune femme, poète elle-même, accueillirent à merveille Sainte-Beuve ; et, loin de ses ennuis, loin de ses journaux, loin de tout ceux qui en tant de façons différentes étaient pour lui des causes de trouble, il se sentit reposé. Il leur lut de ses vers; il écouta les leurs, ou ceux de Monneron ; il fut aimable et charmé s. Interrogé snr ses travaux, il parla de son Port-Royal, promis depuis si longtemps à Renduel 4 et dont l'achèvement avait été traversé par tant d'autres travaux. Il exprima le regret « de ne pouvoir, dans sa vie de Paris, morcelée, un peu dissipée et assujettie à des besognes journalières, trouver une année d'entier loisir pour produire et mener à fin, ou du moins en pleine voie d'exécution, le projet qu'il nourrissait depuis longtemps ». Il parlait ainsi «c sans autre but que de s'épancher et de se plaindre un peu des obstacles ». Mais ces plaintes inspirèrent une idée ingénieuse aux Olivier. Us avaient des amis dans le Conseil de l'Instruction publique et au Conseil d'État; ils suggérèrent l'idée de demander au critique parisien un cours d'une année à l'Académie de Lausanne. Et Sainte-Beuve, surpris, ravi, accepta bien vite 6. Sans doute, il se disait que son amie essaierait de le retenir; et dès son retour à Paris, il écrivait aux Olivier que, de « cette grande affaire », « la plus difficile partie était l'affermissement de sa volonté 6 ». Mais l'indifférence qu'il rencontra déçut ses craintes ou ses espérances 7 ; et dès lors il n'aspira plus qu'à Lausanne. Quelqu'un de ses bons amis voyageait-il en Suisse, bien vite il se hâtait de prévenir les mauvais propos :

Je suis plus que jamais dirigé vers vous... Vous avez, en ce moment, en

1 Lettre à V. Pavie, 20 septembre 1837.

♦ Port- Royal, I, 5i3.

* Olivier, 36-42. — Cf. les lettres émues que Sainte-Beuve lui écrivait plus tard <Ràmbert. Écrivains de la Suisse romande, Lausanne, 1889, p. 285, sqq.).

4 Lettre à Collombet, 21 mars 1837 : «J'en suis très loin vraiment [de ravoir fini] et aux remords dès qu'on touche cette corde qui m'a tout Pair de vouloir me pendre. ».

"• Port-Royal, I, 5 1 3 ; Olivier, 41-42.

G Ra.mbert, 287.

' Lettre à Marmier {Corr., I, 42).

Suisse, un de nos amis voyageurs que je redoute un peu : Cousin. Si on l'écoute, il me nuira, quoique ami. Mais c'est un des amis d'ici, voyez-vous! Il me louera de manière à me déprécier, — sans malveillance; mais il est ainsi et il ne faut pas lui en vouloir. Je l'entends d'ici s'étonner et faire mon oraison funèbre. Si quelque obstacle venait de ce côté, il y aurait peut-être lieu à le prévenir. Ses paroles, si spirituelles d'ailleurs, n'ont plus cours sur la place, ici. Mais, j'espère qu'il arrivera à Lausanne trop tard pour influer en rien l.

Ou Cousin ne prononça pas l'oraison funèbre redoutée, ou son éloquence ne fit que blanchir : toujours est-il que Sainte-Beuve reçut Tappel souhaité *.

L'expédition rapide de Sainte-Beuve en Suisse avait été, à certains égards, un voyage de découverte. La littérature française de la Suisse n'était guère connue à Paris. Pour les critiques de la capitale, pour Sainte-Beuve lui-même, semble-t-il, il était venu de ce pays-là un Rousseau et une Mmc de Staël :\ — ajoutons-y un Benjamin Constant et un de Maistre (car à distance, de Maistre était Suisse, comme le Mont-Blanc pour la plupart des touristes) ; — et il ne songeait guère à y chercher d'autres écrivains, quand il était « dans la vie du milieu et dans le tourbillon du centre 4 ». Mais, dans son bref séjour, il s'aperçut qu'il y avait là plus de vie littéraire qu'il ne l'aurait cru, plus de vie surtout que n'en avaient ou que n'en ont aujourd'hui encore la plupart de nos départements et même de nos provinces. 11 lut des livres et entendit des poèmes du crû; et il les trouva dignes d'être connus \ Il voyait à l'étude de cette littérature suisse en français un double ou triple intérêt. D'abord, on y pouvait comme contempler du dehors la littérature française elle-même, sans la partialité, sans l'absence inévitable de la vraie perspective, qui fausse le jugement du critique français chez lui, et sans l'inévitable inintelligence des choses les plus délicates du génie français qui le faussent chez les critiques de langue et de civilisation trop différentes 6. Ensuite, on y pouvait

1 Rambert, 287 : Lettre du 27 septembre.

7 « Son cours — trois leçons par semaine pendant Tannée scolaire de sept à huit mois — lui était payé par l'État 3, 000 fr., ancienne monnaie (4,500 fr., monnaie

actuelle) Les professeurs réguliers n'avaient guère que les deux tiers de cette

somme. Le cours n'était gratuit que pour les étudiants. De sa seule et bonne volonté, notre nouveau professeur le rendit gratuit pour tout le monde et public, même pour les dames » (Olivier, 42K

3 P. Cont., III, 3.

4 lb., 2.

5 lb., 7.

" lb., 1-2.

retrouver en petit le développement, l'évolution même de la littérature française. On y rencontrait reproduits «< en moins, mais assez au complet, les mouvements de l'ensemble », et on les y voyait, « d'un jour inattendu, dans une sorte de réflexion secondaire ». Il y avait à faire là comme une de ces expériences de laboratoire qui répètent en vase clos et dans un espace réduit les vastes phénomènes de la nature 1. Enfin, la littérature de la Savoie, de Genève et du pays de Vaud, considérée en soi, avait son mérite propre et valait d'être examinée. Elle pouvait offrir des hommes dignes d'attention, ou peut-être même « essentiels et qui importent à la littérature elle-même 2 ». Parmi ceux-là, Sainte-Beuve rangeait Vinet. Les Olivier le lui avaient fait connaître. « Il fut particulièrement frappé, comme critique et historien littéraire, du morceau intitulé Revue des prosateurs et poètes français qui se trouve en tète du troisième volume de la Chrestomathie, et le déclara... un chef-d'œuvre. Il se mit aussitôt, sur cette impression et sur quelques notes que lui fournit Olivier, à écrire son. article de M. Vinet, qui figure dans sa Galerie de Portraits littéraires. II l'envoya d'Aigle à la Repue des Deux-Mondes •* ». C'était à la fois la révélation d'un écrivain de mérite ignoré du public français, un essai d'histoire de littérature locale, une peinture du milieu littéraire et moral où Sainte-Beuve allait vivre, une indirecte apologie du parti qu'il prenait de s'y expatrier, un salut enfin à Lausanne.

Cet article rassemble les caractères que nous avons déjà remarqués dans les articles antérieurs de Sainte-Beuve et se présente exactement de la même façon. Pour commencer, une théorie générale ou un tableau d'ensemble ici, il y a les deux : utilité de l'étude de la littérature suisse, évolution de cette littérature depuis les origines) ; puis, un portrait sommaire de l'auteur (ici, Vinet, à la fois Français et Suisse) ; une biographie rapide ; une énumération et une analyse des ouvrages, à propos desquels sont exposées un certain nombre d'idées ou exprimés divers jugements. On y retrouve aussi les mêmes qualités : le souci du détail et de l'exactitude, le goût de la vie réelle et complexe, la préoccupation de la forme, la perspicacité aiguë et la pénétration subtile de ce que l'homme a de plus intime (Vinet, dans sa lettre de remerciements, lui disait qu'il « confessait les auteurs 4 »).

1 P. Cont., III, 2.

a Olivier, 37-38.

4 Pnrt-Roval, 1. 5 i 5.

Mais ce qui m'y semble frappant, c'est le retour d'attention pour les idées religieuses et les sentiments moraux, et l'importance que Sainte- Beuve de nouveau leur donne : on dirait qu'il découvre le christianisme protestant.

En effet, jusque-là, il n'avait guère eu occasion de connaître directement, et, pour ainsi dire, personnellement la Reforme. Le Globe était très nettement indifférent entre les diverses confessions religieuses; et, s'il lui est arrivé de louer les protestants, c'est quand ils étaient persécutés, ou quand leurs écrits, leurs polémiques, leurs plaintes pouvaient servir d'armes contre les Jésuites. Toutes les tentatives religieuses qu'avait depuis faites Sainte-Beuve étaient plutôt de nature à l'éloigner du protestantisme. En i83o, discutant avec Olivier, il lui paraissait avoir « le sentiment et les idées catholiques » sur bien des points; et quand son interlocuteur lui disait du mal du catholicisme, il « l'interrompait brusquement >► : « Non. j'aime le catholicisme; tenez! je l'aime. Il a quelque chose de plus lumineux que le protestantisme, qui, ou bien est sec, rigide, ou bien est mystique *. » L'étude de Port- Royal lui avait, il est vrai, montré ce que le catholicisme offre de plus voisin à certains égards du protestantisme. Mais c'est justement par ses côtés les moins propres à séduire que le jansénisme ressemble à la Réforme. Le dogme de la prédestination gratuite a, surtout pour qui n'est pas théologien, un côté bien choquant, et cette doctrine s'appuie sur des textes, sur des exégèses un peu ardues. La résistance des jansénistes à Rome a été encombrée, — et au point de vue esthétique pur gâtée, — par des discussions sans fin, par des contentions aussi opiniâtres qu'ennuyeuses. Enfin la sève morale, l'intense vie intérieure des principaux Port-Royalistes ou bien s'exprimait d'une façon que le protestantisme n'admet guère, ou leur donnait un air de tristesse plus obstinée et plus chagrine que celle de Calvin même.

Ici, au contraire, avec Vinet, le protestantisme semble faire systématiquement abstraction de ce qui pouvait le moins plaire à Sainte- Beuve. Son auteur a combattu pour la liberté religieuse et opposé la libre inspiration du sentiment aux formes rrgoureuses qu'aime le culte de l'Église établie -. A lire ses ouvrages, on trouve les vérités évangéliques « déduites dans une méthode tout intérieure », et ses écrits laissent l'impression de « quelque chose d'aimable, de modéré, de

1 Olivier. 26-29.

» P. Cont., III, i5.

sensé et d'accessible 1 ». Sainte-Beuve n'ignore pas que le protestantisme de Vinet n'a rien de « socinien et de vague », qu'il est « biblique rigoureux, croyant à la divinité de Jésus-Christ, à la Rédemption, à la Grâce - ». Mais Vinet n'est pas un théologien batailleur ; ses polémiques mêmes semblent plus faites pour unir que pour séparer : « Ce qui nous y frappe surtout, c'est l'esprit de lumière et de charité chrétienne infinie, qui fait que, pour des catholiques mêmes, bien des choses restant absentes, aucune peut-être n'est expressément contraire ni à repousser '. » Enfin, le don de moraliste aimable, qui est le propre de Vinet, recouvre pour ainsi dire, — mais sans qu'il ait voulu le cacher, — ce fondement théologique de mille notions morales : « Le vif seul des observations morales, ou le touchant des prières qui terminent, ressortent par instants 4. » Cette douceur, ce sentiment tendre, cette onction, voilà ce qui frappe Sainte-Beuve. Or, à ce moment-là, Sainte-Beuve n'a pas rejeté le christianisme. Il hésite; il est tenté encore par l'exemple des doux, des abbés Gerbet ; et Vinet lui semble le Gerbet d'une forme non essayée du christianisme \ On dirait qu'il pense trouver chez lui ce que justement il désire à cette heure :

Quelque chose de bon, de confiant au ciel, De tolérant à tous, écoutant, laissant dire. N'ignorant rien du mal et corrigeant le fiel. Religion clémente à tout ce qui soupire, Christianisme universel rt !

Voilà pourquoi il écrit que les discours de Vinet « sont immédiatement appropriés, d'une nourriture aisée, conforme à la moyenne et majeure classe des esprits philosophiques et chrétiens de nos jours ». Et il continue : « L'impression même simplement intellectuelle et sensible Lisez : la mienne qu'on en tire, au lieu de s'égarer volontiers à l'admiration, à la spéculation, est déjà voisine de la pratique. » Et plus loin encore : « Ce serait mal conclure de telles pages que d'y trop attacher l'éloge, même l'éloge du fond. Il faut y renvoyer en

1 P. Cont., III, 3o.

2 lb., 25.

:« lb., 3i.

4 lb., 3o.

ft lb., 29.

4i Poésies, II, 2o3.

silence ceux qui étudient 1 » ; et c'est lui qui souligne. D'ailleurs, ses amis Olivier, en lui faisant connaître Vinet, n'avaient sans cloute pas manqué de le prêcher un peu. Olivier, tel qu'il se montre dans ses Souvenirs, était un de ces hommes aux yeux desquels le catholicisme est une religion bien inférieure : quelque chose comme le fétichisme des pays civilisés; et, dès i83o, il avait essayé de semer le bon grain 2. Ce qui me fait croire qu'il n'a pas laissé passer l'occasion de renouveler sa tentative, c'est la pièce que Sainte-Beuve adresse à sa femme et à lui. Ces vers répondent évidemment à des exhortations religieuses :

Salut! Je crois encore! Ainsi j'espérais dire A ce lac immortel que j'allais visiter

Et j'ai touché ces lieux de si sévère attente, J'ai vu leur grandeur simple et j'ai tout admiré; Mais rien qu'eux n'a brillé dans mon âme éclatante.

Ce que je n'ai pas dit à la montagne austère, A la chapelle, au lac qui m'a laissé son deuil. Mes amis, je le dis à l'ombre salutaire, Au foyer domestique, au salutaire accueil,

Aux vertus du dedans, partout, toujours possibles, Au bonheur résigné, sobre et prudent trésor, Au devoir modérant les tendresses sensibles; Amis, en vous quittant, — Salut ! Je crois encore a !

Il semble donc bien que sur cette rapide inspection à Lausanne et sur cette connaissance hâtive de la religion de Vinet. Sainte-Beuve ait cru voir là un asile possible pour lui. Le vent qui soufflait sur sa tête avait arraché, des sables trop légers où il l'avait plantée, sa tente mal affermie : il va l'emporter avec lui à Lausanne, pour tâcher de l'établir enfin à L'abri des orages, dans le cadre auguste de ce « beau lac », qui avait déjà « offert un nid à plus d'une doctrine étouffée * ».

C'est dans ces dispositions que Sainte-Beuve débarqua à Lausanne, en octobre. Il amenait avec lui toute une bibliothèque Port-Royaliste, « qu'il fallut d'abord déballer dans la remise de l'hôtel où il s'était

1 P. Cont., III, 3o, 3i.

* Olivikr, 26-29.

1 Poésies,, II, 259-261.

* Port-Royal, I, 2.

logé, l'hôtel d'Angleterre l ». Il avait été convenu qu'il demeurerait chez Olivier; mais « au bout de peu de jours, il trouva plus prudent de se faire deux domiciles : l'un pour le travail, inviolable, inavoué, à Thôtel d'Angleterre; l'autre pour le public, chez Olivier 2 ». Il s'y rendait à trois heures quand il n'avait pas cours, sinon à quatre heures, y recevait et y passait la soirée en famille ; il caressait les enfants, Billou et Billon ; il parlait poésie, lisait des vers, vers de Desbordes- Valmore, et vers aussi des deux Olivier et de Sainte-Beuve. Il se sentait là comme chez lui; simple, cordial, « bon enfant », abondant en confidences et en tendres effusions, comme il en avait jadis avec d'autres,, maintenant bien oubliés, il semblait ne plus jamais devoir se séparer de ses nouveaux amis. Une des rares excursions qu'il se permit pendant son séjour à Lausanne, ce fut pour aller passer quelques jours à. Eysins, près de Nyon, chez les parents de Juste Olivier. En pleine moisson de 1 838, on le vit arriver sur un « char » rustique, enfoui encore dans son vieux frac de professeur, mais sa tête ronde et rousseabritée sous un chapeau de paille. L'hospitalité campagnarde l'enchanta. Il allait lui-même porter au tailleur du village son pantalon déchiré par les ronces et bavardait avec le bonhomme; quand il se sentait en verve,. il se promenait dans un petit bosquet au bout du verger, pour y composer ses sonnets ou ses élégies; on passait la soirée à lire et à chanter : il se mettait au vert 3. Qui eût dit alors, qui eût dit même quelques années plus tard, que Sainte-Beuve un jour oublierait ces souvenirs? Qui eût dit qu'il écrirait à Olivier : « Je me suis aperçu que les ronces, avaient poussé entre nous et qu'il n'y avait plus de sentier 4 »? Aux funérailles de Desbordes- Val more, il put bien lui dire : « Nous seronsde nouveau comme les deux doigts de la main '*. » Il y a des oublis qui ne se réparent pas; il y a des fossés creusés par la vie, que le reste de la vie ne comble plus.

Avec Olivier, professeur d'histoire à l'Académie, Sainte-Beuve voyait encore quelques-uns de ses collègues (î : Porchat, le. futur traducteur de Gœthe, professeur de littérature latine; Monnard, professeur de littérature française; mais surtout Vinet, tout récemment nommé pra-

1 Olivier. 42.

- Ramhf.ri-, 2 X H.

:i Olivier, 6«.

4 19 novembre 1H54 (Corr., I, 194).

•'* Olivier, 121.

,; Port-Royal, I, 5 14-5 1 5.

fesseur d'homilétique et de prudence pastorale. « Ils furent, dit Olivier, très charmés l'un de l'autre. Sainte-Beuve n'admirait pas seulement le penseur et l'écrivain : Et puis, me disait-il encore, M. Vinet parle si bien ! Malgré ce qui les séparait en fait d'opinions et les aurait séparés toujours plus, Sainte-Beuve ne cessa jamais de professer pour notre compatriote, pour l'auteur et pour l'homme, une sympathie réelle l ». Vinet suivait régulièrement les cours de Sainte-Beuve, sauf quand sa santé l'en empêchait. Il en discutait avec lui ; mais surtout, autant qu'on en peut juger, il le confessait très discrètement, il l'étudiait avec charité et espoir, il analysait en ce pur homme de lettres un état desprit dilettante, ou trop mollement inquiet, que par lui seul il n'eût guère compris. Quant à Sainte-Beuve, il était à la fois, semblet-il, très séduit par Vinet et un peu inquiet de ne pas lui laisser prendre trop d'ascendant sur son esprit; dans une lettre du 18 mai i838 à un ami, il fait profession de le respecter beaucoup, mais il a soin d'ajouter qu'ils ne sont pas intimes. Il se prêtait et se reprenait tour à tour, charmé et défiant, prompt à donner des espérances, obstiné à ne point les remplir ou à les démentir enfin.

Mais Sainte-Beuve accordair en somme bien peu de temps à ces délassements familiers et à ces relations, qu'on n'ose dire mondaines. Son cours l'occupait entièrement et remplissait sa vie. Il ne voyait personne jusqu'à trois heures ou quatre heures du soir, et préludait déjà à cette vie de bénédictin laïque qu'il mena plus tard pour suffire à la production régulière de ses Lundis. Tout, en effet, l'obligeait à cette ■quasi-claustration : et son inexpérience de renseignement, et sa méthode de travail, et l'accueil même des habitants de Lausanne.

Quand il était venu à l'Académie, bien qu'il eût déjà depuis longtemps étudié son sujet et qu'il le possédât assurément dans son ensemble, il n'avait pas laissé de trembler.

Ce que je vais tenter à Lausanne m'etFraye un peu au moment de l'entreprendre, écrivait-il à M. Espérandieu -. Je n'ai jamais parlé en public, je n'ai jamais enseigné; j'ai écrit à mon loisir et à mon caprice. Il faut qu'aujourd'hui il en soit tout autrement. De plus, le sujet que je vais traiter, bien qu'il m'ait depuis longtemps occupé, ne sera véritablement étudié, approfondi par moi qu'à mesure que je le déroulerai devant tous. Tout cela fait donc de mon entreprise chez vous une affaire très grosse pour moi et comme un recommencement entier de manières et d'habitudes.

Olivier, 38.

Corr., I, 3g.

Ce public nouveau était en effet intimidant. Outre les étudiants, outre les jeunes gens et les jeunes filles de la ville qui s'y donnaient rendezvous, — et. à en croire les souvenirs de Sainte-Beuve, il faudrait prendre cette expression au pied de la lettre S — il y avait encore de véritables personnages, ses collègues, des conseillers d'État. Tout ce monde s'entassait dans la grande salle de la bibliothèque; et quand il y pénétrait à son tour, la tête enfoncée dans son vieux manteau, Sainte- Beuve, à en croire Juste Olivier, montait à sa chaire comme on monte à 1 echafaud ~.

D'autre part, Sainte-Beuve n'était pas orateur et il le savait. Par prudence donc, pour être sûr de ne jamais rester court, il s'astreignait à rédiger toutes ses leçons. J'ai pu étudier à Bruxelles, dans les archives de M. de Spoelberch de Lovenjoul, le dossier malheureusement incomplet de ce cours. Toutes les leçons y sont entièrement écrites. Ce ne sont pas des notes plus ou moins complètes, un canevas plus ou moins étendu ; ce sont, au contraire, des développements suivis, soignés dans le détail même, au point qu'on aurait pu remettre telles quelles chacune de ces rédactions à l'imprimeur. Sainte-Beuve se défend néanmoins de les avoir lues à ses auditeurs : « J'écris toutes mes leçons, disait-il à Collombet, et pourtant j'improvise, ou du moins je fais une demiimprovisation, en présence de mes papiers que je ne suis que pour le sens et le gros. Comme pourtant tout est écrit, j'y gagne d'avance, sinon la rédaction définitive, du moins les matériaux de mon livre s. >► Les auditeurs paraissent avoir cru Sainte-Beuve moins indépendant de ses notes qu'il ne le dit. Olivier raconte même que « s'il y ajoutait quelque chose d'improvisé pendant la leçon même, il le notait soigneusement au retour 4 ». Pourtant il exagère, lui aussi, quand il parle de la « textuelle ressemblance » du cours et du livre : à examiner les

1 Port-Royal, I, 5 17.

2 Olivifb. 45. — Cf. Corr., 1, 1 55. « Le métier, très rude pour moi. de professeur. »

8 24 décembre 1 83 7 iLatrkili.f. et Roistan, 195». — Cf. Michait, Sur le Port- Royal de Sainte-Beuve {Revue d'Hist. litt., i5 avril 19001.

* Olivier, 44. — Cf. lettre du 26 mai 1 838 à V. Pavie : « J'ai donné 81 leçons ; je suis tout fier du chiffre et il me semble que je suis monté 81 fois à la brèche; car c'est une vraie brèche qu'une chaire à qui n'a pas le don d'improvisation. » — Cf. aussi la lettre à M. Fortoul du 6 septembre 1852 1 S'1" Corr.. 1 33 » : « Je ne suis pas né pour la parole publique; j'ai pu m'y plier par nécessité en deux circonstances, mais mes nerfs en crient encore; j'ai le front tendre ifrontis nwllities) non le front d'airain de l'orateur. Ma force et ma sécurité ne sont pas là. Je ne suis complètement moi que la plume en main et dans le silence du cabinet. *

notes de Sainte-Beuve, j'ai pu constater bien des remaniements, des transpositions, des suppressions, des additions surtout l. Mais enfin le travail qu'il s'imposait n'en était pas moins très absorbant.

Enfin, pour comble de souci, et, par conséquent, pour comble de labeur imposé, le public n'était pas uniformément disposé à l'admiration, ni même à l'indulgence. Si la bienveillance était « générale », elle n'était pas « unanime 2 ». Ces dispositions, sinon hostiles, du moins assez peu favorables, s'étaient manifestées dès le début. Lorsque sa nomination fut officielle, certains journaux jugèrent le critique sans bienveillance :

Nous n'entendons pas faire un éloge sans réserves de M. Sainte-Beuve, disait le Souvelliste :J : nous ne sommes nullement engoués de lui; nous ne rélevons point à la hauteur de Chateaubriand, de M"' de Staël, de Lamartine, de Béranger, pas plus que La Harpe et Marmontel à celle de Voltaire et de Rousseau. Son style n'est point à l'abri de tout reproche; mais, comme critique, comme historien littéraire, comme moraliste et comme poète, M. Sainte-Beuve occupe un rang fort honorable dans la littérature contemporaine. Ce qui le fait surtout ressortir, c'est sa tendance spiritualiste, très opposée aux déplorables doctrines de la fatalité, dans lesquelles semblent s'affaisser tant d'écrivains de nos jours.

Certes, voilà un éloge qui n'a rien d'enthousiaste. A l'avance encore, on avait annoncé que les professeurs et les étudiants auraient des places réservées ; il y eut des protestations assez aigres : on parla dans les journaux de « castes privilégiées » ; et certains en furent mal disposés. Enfin, en quittant Paris, Sainte-Beuve publia ses Pensées daoùt. Or l'accueil qu'on leur fit à Paris fut « tout à fait hostile et sauvage 4 » : il y eut un toile général, une raillerie universelle, et. sous ce vent de haine, elles arrivèrent à Lausanne comme elles arrivaient à Copenhague, « tout échevelées •"' ». On pense si les Suisses étaient flattés de voir

1 Cf. Michait, article cité. — Mais Levallois exagère lorsqu'il dit : * Le manuscrit qui avait servi pour le cours professé en 1840 [sic] à Lausanne, était entièrement achevé et plusieurs parties aussi parfaites que possible comme exécution. Néanmoins, je ne crois pas qu'une seule ligne du texte primitif ait subsisté telle quelle. Tout a été revu, repris, retouché, fortiHé, consolidé * ip. 1721. — Il y a bel et bien des parties conservées telles quelles ou à peu près : ainsi la fin du livre v, chapitre 6 (T. IV, p. 109) est l'exorde de la leçon 61 consacrée à Nicole.

2 Port-Royal, préface.

8 Je dois cette citation et d'autres renseignements de ce chapitre à M '* Reitzel, professeur au Collège de garçons de Vevey. Klève de M. Renard, à l'Université de Lausanne, M" Reitzel avait fait sur Sainte-Beuve à Lausanne, un travail manuscrit où elle a bien voulu me permettre de puiser : je l'en remercie.

4 Ma biographie iX. Lundis, XIII, 1 5).

•** Corr., 1, 41.

débarquer un professeur en si mauvaise posture. Sainte-Beuve avait été installé le 2 novembre, en même temps que Vinet; mais sa première leçon eut lieu le lundi 6. Dès ce jour-là, les critiques commencèrent, «c II est fâcheux, disait encore le Nouvelliste, que M. Sainte-Beuve lise ses leçons Malgré l'ingénieuse formule dont Sainte-Beuve s'est servi avec Collombet, il ne semblait donc ni improviser ni demi-improviserj ; car on sait tout ce qu'une improvisation chaleureuse et animée ajoute de puissance à un enseignement du genre de celui qu'il est appelé à faire. » Et l'auteur de l'article continuait, regrettant « une improvisation sévère, qui demande plus de labeur et de préparation que le discours le mieux appris, telle, en un mot, que nous la décrivait naguère. M. Vinet». Il insinuait que le sujet était bien mal choisi : « On dirait que ces pieux solitaires, tant est austère leur éloignement pour tout ce qui est apparat et extérieur, répugnent à venir poser dans une chaire de littérature, devant un auditoire nécessairement préoccupé d'idées mondaines ; avec eux, l'anecdote reste froide et la plus spirituelle saillie tombe à plat. » Quelques étudiants voulurent défendre leur professeur: mal leur en prit, ou plutôt lui en prit. Le censeur revint à la charge, et, cette fois, fut plus dur encore :

Pour remplir les conditions de son programme, M. Sainte-Beuve délaie son sujet, le dissèque au microscope, le noie dans une foule de détails qui glissent sur la surface de l'esprit, fait des digressions peu concluantes, qui ne s'y rattachent point ou s'y rattachent mal. Plus était haute l'idée que nous nous faisions de M. Sainte-Beuve d'après ses ouvrages si remarquables, plus a été grand notre désappointement en le voyant débuter dans la chaire académique de telle façon qu'on est parfois tenté de se demander si Ton n'est pas en proie à un mauvais rêve et s'il y a bien identité de personne entre le littérateur et le professeur.

Il disait vrai, ce journaliste, quand il nous assurait qu'il n'était pas « engoué de Sainte-Beuve » î II n'était pas le seul : les railleurs ridiculisaient son accent picard, notaient ses gestes et ses expressions, et, le soir, réunis dans un café de la ville, parodiaient la leçon du jour 1.

On comprend alors la peine que Sainte-Beuve devait se donner, et le travail acharné qu'il était amené à fournir. Toutes ses lettres de cette époque sont pleines de ses plaintes : il est tout absorbé par son travail 2; il n'a pas le temps d'aller à Genève ou à Vevey, et il passe son congé

Ouvieh. 45, 49, sqq.

Cnrr.. I, 43.

du Vendredi-Saint à reprendre un peu d'avance1; et il écrivait désespérément à Marmier : « Mon cours, toujours mon cours ! c'est ma pensée unique et mon poids constant dans ces sept mois -. » — Qui dira pour combien cette lassitude physique est entrée dans le prompt dégoût, ou, si c'est trop dire, dans la prompte lassitude morale que lui a bien vile apportée son sujet ?

Mais tout cela, c'est la partie matérielle du cours sur Port-Royal. Il est temps d'en venir à ce qui nous intéresse le plus, j'allais dire à ce qui nous intéresse exclusivement : l'inspiration et la valeur morales du cours, la doctrine et la méthode critiques qui s'y manifestent, et en même temps l'influence — morale et intellectuelle — sur Sainte-Beuve lui-même, de cette année exceptionnelle dans sa vie.

Cest en 1834, si je ne me trompe, que nous trouvons, pour la première fois, dans la Correspondance de Sainte-Beuve, la mention de ce travail : « J'ai tout à fait embrassé, écrit-il le 18 décembre à Ampère, l'étude et les saints solitaires de Port-Royal 8. » Mais, évidemment, l'idée en était, chez lui, bien antérieure. C'est en 1829 qu'il écrivait les Larmes de Racine, d'inspiration toute Port-Royaliste. Dans son livre même, il rappelle que Lamennais. « au temps où il lui faisait l'honneur de l'aimer 4, » l'encourageait à prendre ce sujet et s'en entretenait quelquefois avec lui 5. Dès 1829 peut-être, dès 1 83 1 certainement, Sainte-Beuve avait ainsi commencé à s'occuper de son cher couvent; et même, on peut se demander si ce n'est pas à Port-Royal qu'il aurait consacré le cours qu'en i83o, il avait failli faire à Genève6. Lorsque Sainte-Beuve, dans son Discours d'ouverture, parle « d'études, de prédilections déjà anciennes 7 », il n'exagère donc rien.

Ce serait une question assez curieuse à résoudre, comment lui est venue l'idée de ce sujet si spécial, si étroit en apparence. Il avait pu

1 Corr.3 I, 49, 5 i.

* îb., 41.

* Ib., 29.

4 Port-Royal. III. 258.

s Ib., IV, "337.

,: Olivier, 41.

: Port-Royal, I, 6.

en entendre parler au Globe. Le 14 mai et le 2 juin 1825, sous la signature Lxx, avaient paru deux articles : Collection des Mémoires relatifsà l'histoire de France : Notice sur Port-Royal, très sympathiques au jansénisme, au moins par hostilité contre les Jésuites. Mais je ne crois pas qu'à ce moment-là Sainte-Beuve ait été particulièrement frappé du sujet qui se présentait ainsi à lui. Alors, il était trop rationaliste, tropimbu de Tidée commune aux rédacteurs du Globe que le christianisme était condamné, pour que des jansénistes, c'est-à-dire des catholiques- « ultras », aient eu chance de le séduire. A moins peut-être que leurs luttes contre les Jésuites, « ultras » en un autre sens très opposé, « ultras » en ultramontanisme, ne leur ait été une recommandation. En tout cas, même négligé, ce n'en avait pas moins été un premier germe

jeté dans son esprit. Mais la vraie raison, et par suite, la vraie date

de son choix, Sainte-Beuve nous la donne lui-même : « J'v avais été conduit par mon goût poétique pour les existences cachées et par le courant d'inspiration religieuse que j'avais suivi dans les Consolations l >► : et ailleurs, séparant ces deux tendances (de littérature pure et de piété) : « Jeune, inquiet, malade, amoureux et curieux des fleurs les plus cachées, je voulais surtout à l'origine, en pénétrant le mystère de ces âmes pieuses, de ces existences intérieures, y recueillir la poésie intime et profonde qui s'en exhalait. Mais, à peine avais-je fait quelques pas que cette poésie s'est évanouie ou a fait place à des aspects plus sévères : la religion seule s'est montrée dans sa rigueur, et le christianisme dans sa nudité -. » Je crois bien qu'en ce dernier texte, Sainte- Beuve disjoint plus qu'il ne convient les deux motifs inséparables de son choix. Il y a eu, sans doute, un moment où il a cessé de voir la poésie de Port-Royal pour n'en plus voir que la face inhumaine ou surhumaine; mais cela, c'est plus tard, pendant ou après son cours, au début, au contraire, la poésie et la religion y étaient pour lui indissolublement unies; nous aurons occasion de nous en assurer. Puis,

cette préoccupation, à la fois poétique et religieuse, avait subi les mêmes vicissitudes que toutes ses pensées. Lorsque, en 1 835, il avait comme provisoirement renoncé à mettre sa personne et le plus profond de son àme dans ses écrits, il avait eu de son Port-Royal une nouvelle conception. Guizot. pour le nommer à l'École normale, lui avait demandé « un livre qui fut un témoignage pour lui et une pièce justificative

1 Port- Royal, I. 514.

2 Ib., VI, 243.

devant son public universitaire l » : ce témoignage, ce serait Port-Royal envisagé d'une manière plus profane. Dans sa lettre de i835, à l'abbé Barbe, — la personne pour laquelle il aurait été le plus porté à exagérer son souci du fond religieux des choses, — Sainte-Beuve parle de son œuvre en pur littérateur, très détaché : « Je m'occupe, en ce moment, d'une histoire littéraire de Port-Royal et des solitaires qui s'y rattachent ; c'est une belle page de l'histoire littéraire du XVIIme siècle, la plus belle peut-être, en y faisant rentrer Racine, Despréaux même, Mrac de Sévigné un peu, et, en parlant par occasion de Bossuet et de Fénelon, qui eurent des rapports, de contradiction il est vrai, avec le jansénisme 2. » Et dans sa lettre de 1 836, à côté de plaintes amères sur son défaut de foi, il ne parle de Port-Royal que parmi d'autres ouvrages profanes et du même ton 3. Plus tard, Sainte-Beuve a cherché, à son ancien ami Chateaubriand, toutes sortes de chicanes, parce que l'auteur de Yltinéraire avait donné, simultanément ou successivement, plusieurs raisons très diverses de son pèlerinage, et il a crié à l'insincérité *. Il est assez amusant de le voir, lui aussi, offrir, simultanément ou successivement, plusieurs raisons peu concordantes de son choix. Mais, lui, il aurait été enchanté, au fond, si l'on avait parlé d'insincérité; puisqu'il en est arrivé à se vanter — faussement — de n'avoir jamais <c engagé sa volonté

ni son jugement », ni « engagé sa croyance 5 ». Enfin, dans les

dernières années, sous le coup des désillusions et dès chagrins, il en est revenu à sa première conception. Il demande à Port-Royal une foi et une morale :

Souvent, l'hiver dernier

réunis par qui savait choisir

Tous chrétiens de croyance ou du moins de désir,

Ces soirs-là nous causions du grand mal où nous sommes,...

Puis, par degrés, venait le projet accueilli

De faire refleurir Port-Royal à Juilly,

Ou plus près, quelque part ici, dans Paris môme,

Et dans notre faubourg d'avoir notre Solesme.

1 Corr.t I, 24.

- S'" Corr., 27.

3 Ib., 40. — Et, le cas échéant, il utilisait déjà sa connaissance du jansénisme et de Pascal. Cf. P. Litt., II, 9-10.

4 Cf. Abbé Bertrin, La sincérité religieuse de Chateaubriand (Paris, 1900) et (3. iMiCHALT, Chateaubriand et Sainte-Beuve {Revue de la Suisse catholique. 1900).

5 P. Litt., III, 545.

Et c'étaient des détails de la grave maison, Combien de liberté, d'étude ou d'oraison, La règle, le quartier, tout... hormis la demeure: Et le plus vif sortait pour la chercher sur l'heure '.

Tout son passé, son état d'esprit d'alors l'attiraient aux questions religieuses.

Seul le fait de se passionner pour cet ordre de connaissances, dit M. Paul Bourget, est un indice de préoccupations très particulières et, à travers les steppes démesurées des siècles morts, le soin que le chercheur a pris de planter sa tente à telle ou telle place est un second indice où se révèle souvent tout le secret d'une àme. Qui ne comprend que l'histoire de Port-Royal devait tenter sur les trente ans le poète fatigué des désordres de ses sens, qui avait écrit les Consolations, l'épicurien d'émotions mystiques qui s'était complu dans les analyses de Volupté, le dissecteur de conscience qui avait déjà étudié les « cas > des Premiers Portraits - ?

Maintenant, à plus forte raison, maintenant que par Vinet il a

pressenti la valeur morale du protestantisme, une plus sérieuse, une plus profonde enquête s'impose à lui, — non plus à son intelligence seule, mais à son àme. Le protestantisme choque encore en lui tout ce qu'y ont laissé sa première formation et sa récente tentative catholiques; mais dans ce jansénisme qui, par le puritanisme de sa morale, se rapproche le plus de l'esprit de la Réforme, n'apercevra-t-il pas la lueur, la vérité qu'il cherche?

Seulement, il n'est pas très facile de retrouver et de suivre dans Porl-Royal la trace fidèle des sentiments que Sainte-Beuve a éprouvés pendant qu'il professait son livre. Nous rencontrons là une double difficulté.

Tout d'abord, à Lausanne môme, et quand il rédigeait chacune de ses leçons pour le public mêlé qui venait l'entendre, il n'avait peut-être pas une entière liberté. « Dans cette patrie de Vinet, dans ce voisinage de Calvin, il lui semblait que c'était le lieu de tenter, s'il se pouvait, l'alliance autrefois tant imputée à Port-Royal et tant calomniée, mais de la tenter surtout à l'endroit de la fraternité chrétienne et de la charité intelligente »: et c'était là un de ces « rapports de convenance » que se créait sa pensée :î. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il fallait adapter un

1 Poésies, 11. 202. — Cf. les vifs éloges de Volupté, pour M. llamon surtout. "-' L\ Renan [Essais de psychologie contemporaine, p. 411. 8 Port- R<, val, I, 3.

peu son sujet à ses auditeurs, apprivoiser pour ainsi dire des protestants, à ce que la secte janséniste offrait d'obstinément catholique et d'étroitement monacal, et, le cas échéant, glisser sur les choses qui auraient pu choquer, paraître puériles, ridicules même ? Le Discours préliminaire est plein de ces indispensables précautions. Que Port-Royal a été une réforme encore catholique; que Saint-Cyran a été un Calvin intérieur; que le jansénisme a été animé d'tfn esprit gallican, patriarcal, presque presbytérien et opposé à l'ultramontanisme; qu'il a rappelé les chrétiens à la lecture des Saints-Livres : voilà ce que Sainte-Beuve y met avec insistance en pleine lumière, parce que ce sont les traits qui devaient le plus séduire les protestants de Lausanne. Mais « qu'il y ait eu quelques points d'excès dans les restrictions, quelques violences et duretés humaines mêlées à ces cœurs tout circoncis l »; qu'il y ait eu chez les religieuses quelques puérilités de nonnes, chez les solitaires quelque pertinacité inintelligente, chez tous l'horreur profonde de l'hérésie et du calvinisme en particulier : Sainte-Beuve se contente de l'insinuer ou le tait. Et l'on voit combien le désaccord, qu'il sentait entre son auditoire et lui, a pu bien des fois lui faire voiler un peu ou atténuer l'expression de sa pensée véritable.

Une autre difficulté s'ajoute encore à ces réticences imposées. Et elle est peut-être plus délicate à surmonter. Puisque nous en connaissons la cause, le but, de ces précautions oratoires, il est facile de nous en défier à l'avance; si nous avions le cours même de 1837- 38, nous saurions, sans trop de peine, lire entre les lignes et rétablir en son intégrité la pensée primitive de l'auteur. Mais nous n'avons plus le cours. Port-Royal a rempli vingt années de la vie de Sainte-Beuve, et les diverses parties en ont paru à des intervalles de plus en plus éloignés : la première en 1840, la seconde en 1842, la troisième en 1848, la quatrième et la cinquième en 1859. Dans cet intervalle, l'état d'esprit de Sainte-Beuve a bien changé. De plus en plus nettement, Sainte-Beuve s'était détaché; il s'était éloigné et des croyances qu'il avait caressées en 1837, et du couvent même dont il avait écrit l'histoire. Aussi a-t-il introduit dans son ouvrage des changements assez considérables. Les premiers livres étaient encore le cours, — corrigé, complété, rectifié, mais le cours : Sainte-Beuve s'efforçait avec le plus grand soin « de retrouver tout ce qu'il avait dit, tout ce qui lui avait

1 Port-Royal, I, 2 3. — Cf. sa lettre à V. Pavie, du 24 décembre 1 837, où il s'excuse de ces précautions, par le désir de ne pas choquer les protestants (Th. Pavie, 222).

•été inspiré par ses bons et sérieux auditeurs, et de le reproduire avec ce qu'exigeait d'accompagnement et d'entourage le monde » de Paris l. Les autres ont été un ouvrage nouveau, dont les leçons de 1837 ne formaient plus que le canevas ou parfois même les matériaux entassés. Cela, nous le voyons, et d'ailleurs Sainte-Beuve l'indique parfois expressément : « Quand je m'adressais pour la première fois, il y a des années, à mes auditeurs de Lausanne, en leur disant de vive voix bon nombre des choses qui se retrouvent ici, j'ajoutais, etc.. 2. » Ainsi, Sainte-Beuve est revenu sur ses pas, et, redescendant la route qu'il avait montée, il a entrecroisé ses traces, il les a mêlées ensemble; sur un sol piétiné par ses allées et venues, il est difficile, il est presque impossible de retrouver sûrement la ligne continue du premier pèlerinage qu'il avait fait aux autels du jansénisme et autour des ruines de son cloître. Heureusement, les premiers volumes nous restent, non pas absolument fidèles, mais plus fidèles, non pas échos directs du cours, mais échos peu affaiblis et surtout peu troublés H : c'est à eux d'abord, sans négliger à l'occasion les autres, que nous demanderons des renseignements authentiques sur les dispositions réelles de Sainte- Beuve, pendant son séjour à Lausanne.

C'est avec un zèle de catéchumène que Sainte-Beuve semble aborder non seulement son sujet, mais surtout les faces religieuses et morales de son sujet. Dès les premières pages, il continue à écarter, comme il l'avait fait dans le Discours préliminaire, les objections que des protestants peuvent faire aux catholiques de Port-Royal, que des raffinés peuvent faire au zèle parfois un peu gros de telle religieuse ou de tel solitaire. Et ces précautions mêmes, qui parfois, dissimulent un peu sa pensée, ont. en revanche, l'avantage de nous révéler d'autant mieux ses intentions. Un goût pointilleux sans doute pourrait désirer chez les Arnauld des paroles moins enflées, des discours moins pédants, des plaidoyers moins farcis d'apostrophes, de prosopopées et autres figures. Mais à ces délicats, Sainte-Beuve répond bien vite : « Convictions énergiques! Résolutions persévérantes! Teneur et grandeur un peu romaines

> A"' Cnrr.. 62.

2 Port-Royal, IV, 288. — Cf. VI, 48 : « Voilà ce que j'entendais dire autour de moi, etc... »

li Cf. l'aveu de Sainte-Beuve : «. Mon recueil de poésies, les Consolations, d'autres livres qui suivirent, notamment Volupté et les premiers volumes de Port-Royal témoignaient assez de cette disposition inquiète et émue, qui admettait une part notable de mvsticismc » iP. Femmes, 3 2 1 , note).

de caractères, qui remplace, ce me semble, avec assez davantage ce qu'on appelle goût et n'y permet qu'un moindre regret x ! » Quand il aborde Saint-Cyran, ou la journée du Guichet, « personnages et passages singuliers, obscurs, mais inévitables, car ils étaient à l'entrée même de Port-Royal - », il croit sage de prévenir les dégoûts et les préventions. C'est tout un plaidoyer qu'il adresse aux « chrétiens réformés » qui composent « la totalité de son auditoire ». — et plaidoyer très habile, où il met en lumière le principe commun de tous les chrétiens d'esprit et de foi, la grâce, afin d'en autoriser la « singularité tantôt rebutante, tantôt futile en apparence », des moyens qu'elle emploie : « Ne vous -étonnez pas trop, je vous prie... » et ce qui suit s. Un rationaliste, un peu rebelle aux excès de zèle de la Mère Angélique, pourrait s'en scandaliser ou même en rire. Sainte-Beuve lui remontre comment tout se tient, comment l'ascétisme, même déraisonnable et excessif en apparence, engendre les miracles de charité, d'aumône, de distribution entière de soi-même; et il excuse ce qu'il y a de trop catholique dans son héroïne «n la rattachant « au même tronc commun évangélique » auquel se rattachent ses auditeurs 4. Enfin, quand certaines choses risqueraient de n'être point comprises, et heurteraient trop directement de front son public, il les dissimule habilement ou glisse. Je sais bien qu'au troisième volume, il se défend de l'avoir fait : « on lui a reproché à tort de vouloir recouvrir» tout cela. « quand il s'est borné à ne point l'étaler»; je sais bien qu'il renvoie triomphalement à telle page de tel chapitre du premier livre, où il a cité une et la moins déplaisante de ces exagérations ; je sais bien, enfin, qu'il réclame avec raison, au nom de l'humilité chrétienne et du goût même, le droit de tenir secrets ces <c détails corporels » de la santé morale 5. Le fait est néanmoins que dans le premier volume, probablement par suite dans le cours, il a tu des détails qu'il donne malgré lui à cette page du troisième livre ; le fait est qu'il avait le plus possible atténué, pour ne point scandaliser ses auditeurs, — et, j'imagine aussi, pour ne point arrêter sa propre imagination sur ce qui eût été à lui-même une cause de répulsion, un obstacle à l'adhésion entière (î.

1 Port-Royal, I, 72.

2 Olivier, 46.

:» Port-Royal, I. 9 5.

4 lb.t 104-106.

'• lb., III, 32i, sqq. — Cf. les mêmes arguments de goût, P. Cont., Il, 434-435.

,: Je trouve M. d'Haussonville un peu sévère pour les deux premiers livres et

Car, s'il se donne tant de peine, pour faire agréer Port-Royal à ses auditeurs, il ne s'en donne pas moins, si j'ose dire, pour se le faire agréer à lui-même. 11 hésite, certes, mais il se reproche d'hésiter; et, dans son récit, comme dans les paroles du Sévère de Corneille, dans « ce mélange d'aveux et de réticences, cet hommage presque entier et non définitif que lui arrache l'apparence divine du christianisme, on croit déjà sentir l'écho de cette belle mais incomplète parole qu'avant et depuis le Vicaire savoyard agitent et retournent en tous sens les spiritualistes, les déistes et les plus nobles des sages humains : si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu l ». Quand ils l'entendaient prendre ce ton, comment Vinet et les siens n'auraient-ils pas conçu les plus grandes espérances? Et ce n'est là qu'un des innombrables traits qu'on rencontre à chaque page du livre. Ailleurs en présence de la mer des opinions humaines contradictoires, comme il aspire à trouver la loi -M comme il sait entrer dans la vie et dans les vues de ses jansénistes', comme il sait excuser les excès de l'amour divin, « le plus vrai des amours! » comme il sait suivre MM. Lemaître et de Séricourt « dans le sens unique de la vie * » ! on dirait qu'il a pleinement « le sens chrétien », lumière infaillible dans les choses religieuses comme le goût dans les choses d'art *. Et plus loin encore dans son récit, au deuxième volume, quand, à travers de longues pages, il a savouré le charme abandonné et dangereux de Montaigne, comme il sait se reprendre et le juger à un point de vue tout chrétien ! Certes, si l'on en croit les jugements du monde, M. de Sacy est bien au-dessous de Montaigne. Il n'a eu ni cette séduction, ni cette louange universelle, ni cette influence prolongée. Mais de saintes religieuses ont pleuré en priant sur sa tombe, de saints solitaires sont morts de douleur peu après lui, d'autres sont devenus meilleurs par l'efficacité de son seul souvenir; et Sainte-Beuve s'écrie : « S'il y a une vérité, si tout n'est pas vain (auquel cas la vie de M. de Sacy en vaudrait bien une autre), s'il y a une morale — j'entends une morale absolue — et si la vie aboutit, lequel de ces deux hommes a le plus fait et le plus sûrement ensemencé son sillon sur la terre? A l'heure où tout se juge,

pour l'apologie qu'y tente Sainte-Beuve (p. i5y-i<*>2i. Cènes, Sainte-Beuve y tait l'avocat; mais on peut faire l'avocat de bonne foi. et je crois que c'était son cas.

1 Port-RnyaL 1. 1 36.

- Ib., 410.

;« Ib., 41 H.

« /b..Ai7.

lequel sera trouvé moins léger1? » Un chrétien ne dirait pas mieux. Et si, dans tout cela, nous ne trouvons aucune adhésion formelle au christianisme, du moins tout faisait espérer que l'homme capable de le comprendre et de le saisir ainsi l'embrasserait bientôt; tout faisait croire que jamais il n'oserait écrire : « Tout mon objet dans Port-Royal est d'étudier et d'exposer la grandeur et la folie chrétienne, sans la diminuer et sans la partager en rien 2. »

Il me semble même que l'on pourrait, jusque dans la composition du livre, retrouver la manifestation de son état d'esprit. Sainte-Beuve n'évite pas les digressions, il les recherche plutôt: il ne craint pas de déclarer : « Quand Port-Royal ne serait pour nous qu'une occasion, une méthode pour traverser l'époque, et qu'on s'en apercevrait, l'inconvénient ne serait pas grand. » Et néanmoins, toutes ces premières digressions sont faites sans qu'on perde jamais de vue le sujet principal. Je dirai même plus : elles sont faites surtout pour aider à comprendre et pour louer Port-Royal. Polyeucte est introduit dans le livre pour être comparé à la Journée du Guichet, et, ce qui est plus hardi encore, pour être expliqué par la Journée du Guichet : « Si Polyeucte a été possible en son temps au génie de CorneilTÊ, c'est que quelque chose existait encore à l'entour (que Corneille le sût ou non), qui égalait et reproduisait les mêmes miracles. Il faut oser ici approfondir, démontrer, et, sans bravade, je ne crains pas pour mon cloître à peine renaissant, ce moment de vis-à-vis avec Corneille n. » Le parallèle annoncé se présente bientôt. Par une méthode <c étrange en critique littéraire », Sainte-Beuve « confronte » l'héroïsme de Polyeucte avec celui de la Mère Angélique. Il se plaît à « incliner la majesté de l'art, même de l'art chrétien, devant la plus chrétienne réalité, mais une réalité où éclata le même sentiment intérieur dans toute sa grâce ». Et c'est alors une sorte de cantique où la beauté de Polyeucte est humiliée devant la beauté plus sainte de la famille Arnauld : « Car, se figure-t-on bien... 4 », etc. Si ce sont là des digressions en apparence littéraires, si Polyeucte et Saint-Genest peuvent d'abord paraître amenés pour la simple distraction de l'auditeur, on voit comment Sainte-Beuve, plein de son sujet et plein d'amour pour son sujet, a su les introduire, non pour nous en écarter, mais, au contraire, pour l'orner encore et le

1 Port-Royal, II, 453.

2 Lundis, Table, p. 44.

3 Port-Royal, I, 1 1 5.

» Ib., 1 3 1 .

rehausser à nos yeux. Il n'a pas seulement des idées chrétiennes; il a aussi le sentiment du christianisme et de sa grandeur morale. Cet artiste humilie l'art devant la beauté non feinte d'un événement vulgaire, de la querelle banale d'une nonne avec sa famille, mais que rehausse l'inspiration d ascétisme et de foi dont elle émane.

Et tout cela, ce sont des idées, des sentiments, des émotions qu'assurément les auditeurs de Sainte-Beuve pouvaient, sans peine, comprendre. Il y avait là des manifestations non douteuses de sa propre personnalité. Sous le professeur, les Lausannois devinaient l'homme même; dans ses paroles, ils sentaient le trouble de sa conscience. Mais combien de choses encore devaient leur échapper; combien d allusions ou d'effusions, plus personnelles, s'il est possible, restaient inaperçues de la plupart. Mieux éclairés, nous, par tant de révélations et par le reste de sa vie, nous pouvons plus aisément les saisir. C'est de lui-même que parle Sainte-Beuve, quand il remarque combien l'imagination nous abandonne vite : elle nous a été donnée pour la jeunesse; « c'est comme une voile à part, qui se déploie en chaque esquif pour sortir du port, pour rendre cette sortie plus prompte, plus hardie (faut-il dire plus facile ou plus dangereuse ?)," ou simplement pour l'embellir comme un pavillon. Mais une fois sorti, si l'on va au but même, à l'horizon sérieux du voyage, si l'on ne veut pas s'amuser à courir les mers pour voir seulement se gonfler cette voile de pourpre légère et capricieuse, elle se replie, elle tombe le plus souvent : il faut en venir à la rame ou aux voiles sombres l ». C'est là son histoire; c'est l'histoire de Joseph Delorme. Il l'avait bien prévu le jour où il s'écriait :

Cest demain ! c'est demain qu'on lance Qu'on lance mon navire aux flots.

Devant la proue, amis, silence !

Ne chantez pas, gais matelots!

Et ses pressentiments se sont réalisés : le voyage a été long et les erreurs nombreuses ; la jeunesse a fui ; il faut pour le soir chercher « l'horizon sérieux » et ce n'est pas trop maintenant de tout l'effort de son bras, pour pousser sa barque au havre du repos. — N'est-ce pas à lui aussi et à ses semblables qu'il pense encore plus loin, lorsqu'il déplore le sort de ceux <c que le souffle du monde humain, l'insinuation de la littérature et de la poésie » ont écartés du christianisme. Ils

1 Port-Royal, I. 107.

ont « tout laissé flotter en manière de qualités et de talents, sans que rien s'établit en eux à l'état de vertus. En avançant dans la vie, cela ne suffit plus, et l'on dérive l ». Ce regret, ce ton surtout ont bien 1 air d'une confession. — Et enfin, c'est sa propre expérience assurément qu'il rappelle, quand il démontre longuement l'accord du chris- . tianisme et d'une conception pessimiste, ou tout au moins sévère, de la nature humaine. Jadis, une confiance juvénile en l'amitié et en la vie embellie par l'amitié l'avait presque mené à la religion des Hugo €t du Cénacle. Maintenant, par un effet contraire, ce serait une défiance générale pour l'humanité qui lui ferait sentir le besoin d'une autorité divine et d'un secours surnaturel 2. Dans un livre ultérieur, il le dit de la façon la plus nette :

Une des manières les plus directes de devenir chrétien, c'est à coup sûr d'envisager la nature humaine déchue exactement comme le feraient Hobbes, La Rochefoucauld, Machiavel, ces grands observateurs positifs. Plus ce coup d'œil est triste à qui n'a pas l'âme très ferme, ou même à qui, l'ayant ferme, l'a très capable d'amour et très avide de bonheur, plus il dispose et provoque au grand remède, au remède désespéré 3.

Et, je n'en ai aucune autre preuve, mais j'en ai l'intime conviction, c'est son état d'esprit d'alors qu'il expose avec tant de force.

Mais, dans ces confessions personnelles, rien, rien n'est aussi personnel, aussi vibrant, aussi saignant, que ses souvenirs de la dernière •et cruelle expérience qu'il a faite. Lorsque, pour chercher les traces de ses dispositions morales, je relisais d'un bout à l'autre Port-Royal, je me rappelle quel sursaut presque physique m'a causé cette plainte qui lui échappe un jour sans qu'il la puisse retenir :

Dans le monde, dans les divers ordres de talent et d'emploi, ces natures que j'ai appelées secondes [Nous avons déjà vu ce. mot là] existent, et avec toutes sortes de délicatesses : elles ont besoin de suivre et de s'attacher. Ce sont des Elisée en peine qui cherche leur Élie et qui, sous lui, si elles le trouvent, dirigent les moindres. Mais combien elles sont loin, souvent, de le trouver I Comme elles •deviennent souvent malheureuses, ces âmes doucement et fermement acolytes [Se rappeler Amaury, acolyte de M. Hamon], par les choix qu'elles font, si Dieu ne s'en mêle, s'il ne noue et ne soutient incessamment leur lien! Comme elles restent à la merci des âmes plus fortes et volontiers tyranniques qui les possèdent, qui les exploitent comme on dit et en font leur proie 1 Et quelles douleurs, et quelles aigreurs, ces mécomptes de l'admiration apportent tôt ou

1 Port- Royal, 1, 229.

2 lb., 408, sqq.

* lb., III, 238.

tard dans la sensibilité! [Encore des expressions et des idées que nous avons déjà vues]. Nicole lui-même eut à la fin un déchirement, quand il dut se séparer du grand Arnauld qui, dans son impétuosité immodérée, allait toujours et abusait un peu de lui. Ht hier, sous nos yeux, n'avons-nous pas vu de chers et tendres disciples rompant après douze années de communauté avec le prêtre le plus éloquent? J'en puis parler : cela a été public; les blessures ont saigné et crié devant tous. Lancelot n'eut rien de tel à souffrir... C'est que M. de Saint- Cyran était un directeur véritable et selon l'esprit. M. Arnauld était un grand docteur et un controversiste : M. de Lamennais aussi était un écrivain polémique ardent : ni l'un ni l'autre n'étaient des directeurs '.

Quelle émotion dans ces lignes; quel trouble encore dans ce souvenir;: quelle véhémence dans cette brusque et décisive condamnation de Lamennais ! Ce n'était pas, comme il l'avait cru, un directeur; c'était à peine un prêtre 2 : ce n'était qu'un écrivain. Voilà qui en dit long sur sa plaie ; voilà qui nous fait pénétrer jusqu'au fond la blessure des. désillusions qui ont suivi « ces moments qu'il n'a pu oublier :* ». Comme on sent qu'il a vu se briser la branche où il se cramponnait désespérément ! et comme on comprend qu'au fond du cœur il n'est pas encore résigné à ne plus jamais redevenir chrétien !

Et l'on comprend aussi que ses auditeurs aient pu s'y tromper. Les âmes pieuses étaient pleines d'espoir; on le prêchait plus ou moins discrètement 4 ; on écrivait à Vinet, que l'on avait, d'un tacite accord, chargé de cette mission d apôtre, et on lui demandait : <c Eh bien! est-il converti ?» A quoi Vinet répondait : « Si vous voulez savoir le fond de ma pensée, je le crois convaincu et non pas converti. » — Non, ï 1 « n'était pas convaincu, si la vraie conviction exige l'adhésion de l'âmetout entière; il ne l'était même pas, si elle implique une adhésion sans, réserve de l'intelligence : son intelligence à lui en faisait encore.

Combien de temps durèrent ces espérances ? Combien de temps Sainte-Beuve dissimula-t-il aux autres et se dissimula-t-il à lui-même l'invincible obstacle auquel il devait se heurter ? Je crois bien que le premier enchantement fut court et vite dissipé. Alors il se reprit, non. pas sans doute pour répondre déjà par une négation formelle, mais pour revenir à ce vague état d'incertitude mobile, qu'une habitude de plusieurs années lui avait rendue naturelle. Dès le icr janvier i838, il

1 Purt-Ruval, I, 440.

-' lb., 454.

:l lb.. IV. 336.

4 Cf. le Sonnet à Philutée {Poésies, II, 2971 et la note explicative : « On est très prêcheur ei convertisseur aux alentours du lac de Genève et dans le canton de Vaud. »

•écrivait à Vinet pour le remercier de lui avoir communiqué d'avance son jugement sur Madame de Pontivy; il lui disait :

Le malheur des natures qui n'ont que des inspirations * et des inclinations sans la foi est d'être à la merci d'un souffle, d'une vicissitude. Quand j'écris, quand je parle, je me sens presque involontairement amené à suivre un certain ordre de vérités, et je ne trouve que là les réflexions dont mon esprit et ma plume ont besoin. Mais si, par malheur, d'autres inspirations se présentent quelquefois, si d'autres souffrances me rapportent durant quelque loisir des parfums oubliés, je m'y laisse reprendre... Je sens, croyez-le, tout le prix de cette affection [de Vinet, pour lui], en laquelle j'ai confiance plus encore que je ne le témoigne et ne la cultive. La meilleure façon de répondre à ces sortes d'affections serait, je me le dis, d'entrer dans les sentiments tout sérieux qu'elles vous souhaitent pour votre bonheur; et, tant qu'on est pas fixé dans ces sentiments, tant qu'on en est plus loin qu'on n'ose l'avouer, il semble alors qu'on doive mettre, par respect même, une discrétion extrême à ces amitiés, qui seraient si précieuses et qui le sont déjà puisqu'on croit les posséder... 2.

C'est moins familier que les lettres écrites à Barbe, un ami d enfance; mais pour le fond, c'est la même chose : Sainte-Beuve n'est guère plus loin du protestantisme qu'il ne Tétait, peu avant, du catholicisme, et il n'en approchera pas davantage.

Cet état d'esprit se manifeste bien vite. Au début encore de son cours, le 24 décembre, il écrivait à Collombet : « Ici on s'intéresse à ces matières et je puis y pénétrer en détail, sans chercher de digressions... » Un mois après, le 25 janvier, il lui disait : <c J'ai abordé Pascal, et je fais à ce propos (dans une longue parenthèse) Montaigne. Je ne perds aucune occasion d'élargir mon sujet et de lui donner tout son développement. Quand je serai sorti de là, j'aurai couru bien des bordées dans toute la longueur de notre littérature; et je me féliciterai de ce dont je ne me repens pas aujourd'hui, mais qui pourtant me pèse s. » Ce n'est plus la même chose, ni le même ton. Port-Royal, tout nu, si je puis dire, l'ennuie maintenant; l'intérêt littéraire a pris le premier pas; les « parenthèses » sont venues; et le grand profit qu'il espère en retirer n'est plus un profit moral, c'est un profit intellectuel : il aura « tiré bien des bordées » à travers la littérature.

D'ailleurs, les aveux commencent aussi à paraître dans le livre luimême, et, notons-le, dans le second volume, un de ceux où le cours

1 « Aspirations » (?) * Corr.t I, 44.

8 Latreille et Roustan, iç5, 197. — Cf. Michaut, Sur le Port-Royal de Sainte- Beuve, toc. cit.

est le plus fidèlement reproduit. Il l'avoue alors : il se sent esprit critique; et il se signale le danger : « Êtes-vous critique? Aimez-vous, par goût trop cher, ces Miscellanées de l'esprit; aimez-vous, comme Bayle, faire des courses sur toutes sortes d'aventures... Faites-vous ce métier à toute verve et par entraînement, sans nulle règle ni crainte de dériver? Prenez garde, chrétien, c'est du Montaigne 1 / » L'aveu est assez voilé ; il y est pourtant. La preuve, c'est que, dès la première édition de ce deuxième volume, Sainte-Beuve ajoute quelques pages plus loin une note bien expressive. 11 le déclare, — et encore sent-on là des réticences 2 : — il y a des « moments où il a le malheur de ne point espérer la réparation et le mieux », où il se contente d'être voisin du christianisme, de rester «< un sceptique mélancolique et qui n'est pas sûr de son doute », un sceptique « respectueux et contristé ». Il est curieux d'ailleurs que ce soit en étudiant Montaigne que Sainte-Beuve ait abouti à se révéler à lui-même ce que son tempérament même a de foncièrement anti-chrétien. Il semble que ce grand sceptique l'ait influencé et ait battu en lui Pascal. Dans les Essais , il a retrou vé* vivants et agissants, les deux ennemis, pour lui insurmontables, de la foi, l'ennemi charnel et l'ennemi intellectuel : le dieu Priape et le dieu Pan s. Décidément, ces deux puissants dieux l'emportent. Le dilettantisme reparaît, loué cette fois et érigé en méthode, sous le couvert de l'anonyme et le patronage de Montaigne : « Un écrivain-artiste qui dirait : C'a toujours été mon unique méthode, oublier, oublier dans, les intervalles et à chaque fois sur chaque sujet, recommencer comme de plus belle après le sommeil, recommencer l'art, la Jeunesse, la Grèce, la nature : seul moyen d'avoir la fraîcheur et la fleur, ce que les Grecs appellent Thalia. — Pur Montaigne l ». Cela est écrit en 1842; mais cette note n'est que la paraphrase du texte : c'est le franc aveu de ce que le passage lui-même (le cours peu modifié) insinue assez clairement. Il serait d'une méthode trop peu sûre d'aller maintenant

1 Port-Royal, II, 417.

* lb.t 420. — Dans une édition ultérieure, Sainte-Beuve ajoute le mot « d'un de ses pareils » : « Je suis assez profondément sceptique, pour ne pas craindre par moments de paraître chrétien. »

:î Port-Royal, II, 477, note 1 ; 479, note 2.

4 lb., 419. — Lorsque, plus tard, Olivier « lui rappelait tant de belles pages deson Port-Royal.... celles surtout où il presse si vivement le scepticisme de Montaigne, le débusque pour ainsi dire de cachette en cachette et le force à se montrer : « Mais,. ne voyez-vous pas, s'écria-t-il, que tout cela n'était que jeu de l'imagination et de la pensée! » (Olivier, i io).

— 3gi —

consulter le troisième volume et les suivants, publiés trop longtemps après. Pourtant qu'on me permette d'y prendre un passage significatif : celui où Sainte-Beuve réfute à distance le pessimisme qui l'avait failli rendre chrétien. «< Que si un tel raisonnement était devenu tout à fait inadmissible aujourd'hui, si, grâce à un certain progrès social tant vanté, la nature humaine paraissait décidément trop saine pour pouvoir être ainsi taxée de radicale misère, et s'il fallait recourir à un ordre d'arguments plus honorable pour elle, Et l'on voit bien que tel est son avis , j'ai regret de le dire à Joseph de Maistre et aux siens, ce ne serait pas le seul jansénisme qui aurait tort, ce serait l'argumentation chrétienne elle-même qui aurait failli *. » C'est bien ce qu'il pense à la fin de son cours; c'est à cela qu'ont abouti tant d'espérances, qu'il avait suscitées et même conçues.

On peut mieux sentir encore la distance, en mettant face à face deux pages qu'il écrivait, l'une au début, l'autre à la fin de son long travail. Peu après 1837, il avait eu l'idée de commencer ainsi son livre :

Je veux écrire avec simplicité l'histoire d'une entreprise religieuse qui remplit tout le XVII"' siècle, qui commença par la réforme d'un couvent de filles et à laquelle les plus grands esprits et les plus savants hommes s'associèrent bientôt étroitement. Je m'attacherai moins au détail des querelles, qui serait infini, — et qu'on peut lire ailleurs dans des livres déjà faits, — qu'à l'esprit même et aux phases successives de l'entreprise, qui ne fut pas en tout temps la même, qui se modifia et s'altéra en se continuant. Elle resta grande durant tout le XVII"* siècle, et je ne la suivrai rapidement au delà que pour en montrer à regret les conséquences de plus en plus forcées et rétrécies. Du moins, de saints hommes, de justes et beaux caractères s'y rencontrent jusqu'au bout et consolent. Je m'arrêterai surtout devant ceux du XVII"* siècle : avec complaisance, avec respect, heureux de reconnaître en eux les derniers vrais modèles de cette autorité morale dont nul aujourd'hui n'est investi, heureux d'oublier un peu dans leur commerce sévère la connaissance des hommes de nos temps : plus heureux qui, favorisé d'en haut *, apprendrait d'eux à se retremper soi-même a!

Vingt ans après, d'un ton attristé peut-être, mais assuré et sans repentir, il donnait sa conclusion définitive. « Cette religion », le « christianisme dans sa nudité », « il lui avait été impossible d'y entrer autre-

1 Port-Royal, III, 240.

- I/abord : « Dieu aidant. »

8 Michaut, loc. cit. — N'y a-t-il pas dans cette phrase : « dont nul aujourd'hui n'est investi », une allusion amère à Lamennais ?

ment que pour le comprendre, pour l'exposer ». Il a plaidé pour lui devant les incrédules et les railleurs; il a compté les degrés de l'échelle de Jacob : « là s'est borné son rôle, là son fruit ». Il a été le biographe, le peintre de ses héros; il n'est pas leur disciple, il n'est point à eux. Il sent bien qu'il aurait pu tirer de leurs exemples une autre leçon que cette leçon de science indifférente et sereine. Mais il a eu beau faire, « il n'a été, il n'est qu'un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux » ; et même, « à mesure qu'il a avancé, le charme s'en étant allé, il n'a plus voulu autre chose ». Quel désenchantenfent à tous égards, et comme il a maintenant le sentiment d'être «< une illusion des plus fugitives au sein de l'Illusion infinie l » !

Pourtant, je crois qu'alors il exagère, et qu'en réalité, il a plus retiré de Port-Royal qu'il ne le dit ici. Il en a retiré d'abord un respect des choses religieuses, qui, pendant de longues années, subsistera en lui. A voir de près le culte que de grandes âmes comme Pascal ont éprouvé pour Jésus, il n'a pu s'empêcher, quoique hors du sanctuaire, d'en éprouver comme une contagion : « Quand on a à parler de Jésus-Christ, fût-ce par la bouche de Pascal, on entre dans une sorte de resserrement involontaire. On craint, etc. -\ » Et il a senti que « depuis la venue du Christ, la moralité humaine a fait un pas dont les incrédules euxmêmes sont forcés de tenir compte... * » C'est un gain que d'être arrivé à se rendre compte de ces choses. D'autre part, -— car c'est bien à Port-Royal qu'il a « dC. ce voisinage de Vinet et le séjour dans ce bon pays de Yaud ». — il en a retiré « de mieux comprendre, par des exemples vivants ou récents, ce que c'est que le christianisme intérieur », de savoir ce que signifient ces paroles <c être de l'école de Jésus 4 », de sentir ainsi ce que le christianisme a d'immortel en son fonds même \ C'est un gain moral encore que cette expérience personnelle ; et pour un critique qui se pique de pénétrer les âmes les plus hautes, les plus subtiles, les plus mystiques, les plus perdues en Dieu, aussi bien que les plus terre-à-terre et les plus positives, c'est en même temps un gain littéraire.

1 Port-Royal, VI, 243, sqq.

- Ib.. III, 45o.

:t fb., 45 i, note.

» lb., I, 5 16.

* lb., VI. i5o.

Car enfin, si Port-Royal a été jusqu'à présent pour nous comme l'histoire fragmentaire des préoccupations et des enquêtes religieuses de Sainte-Beuve, c'est aussi, c'est bien plus, pour la plupart des lecteurs, un livre de critique et d'histoire. Il est temps de l'étudier à ce point de vue.

Sainte-Beuve, nous l'avons bien des fois pu remarquer, souffrait un peu de n'avoir pas une grande œuvre à opposer aux ouvrages applaudis de tant de contemporains et de rivaux. Sans doute, ses articles avaient eu le succès qu'ils méritaient; mais enfin ce n'étaient que des articles. Sans doute, son nom comptait parmi ceux des hommes de lettres de son époque; mais pourtant, comme le journaliste de Lausanne, on ne « 1 élevait point à la hauteur » de Lamartine ou de Béranger. Presque jamais, jusqu'à ce jour, il n'était sorti de l'étude des individus. Si le Tableau avait eu pour objet des groupes, des écoles, le sujet en était resté strictement, exclusivement littéraire : Sainte-Beuve n'y avait traité que des questions de forme pure, et il avait ainsi esquivé mille difficultés qu'offre un sujet plus vaste et plus complexe. Les jaloux, les hostiles, les indifférents même pouvaient se demander s'il était capable de franchir les limites étroites du portrait; si son intelligence, pénétrante assurément, avait autant de force que de perspicacité ; s'il était homme enfin à mener à bout un ouvrage de longue haleine et à embrasser de vastes ensembles. 11 était impatient de donner sa vraie mesure ; et c'est pourquoi, depuis sept années peut-être, depuis cinq ou six au moins, il s'y préparait, il portait en lui ce Port-Royal, comme une mère impatiente d'enfanter porte péniblement son fruit.

Seulement, on ne se défait pas d'un coup d'habitudes anciennes,

invétérées par une longue pratique, surtout quand elles répondent

peut-être à l'un des traits essentiels de notre tempérament. Bien qu'il

-en eût, ces habitudes prévalurent : à beaucoup d'égards, Port-Royal

rappelle ses écrits antérieurs.

Je ne veux pas dire seulement qu'on retrouve dans ce livre les qualités, ou du moins les caractères qu'avaient montrés ses écrits antérieurs. — Assurément, on y retrouve son goût particulier pour la réalité précise, ce désir d'observer de près les choses, pour n'être point dupe des apparences et pour pénétrer les dessous. Il en fait exprès-

sèment la théorie : « C'est toujours du plus près possible qu'il faut regarder les hommes et les choses : rien n'existe définitivement qu en soi. Ce qu'on voit de loin et en gros, en grand même si Ton veut, peut être bien saisi, mais peut Pêtre mal; on n'est très sûr que de ce qu'on sait de très près l. » — On y retrouve ce scepticisme historique qui, par un effet peut-être contradictoire (car il sait que «c le doute est souvent le résultat le plus net et le plus sensé de la recherche historique la plus approfondie - ») le pousse à multiplier et à approfondir en tous sens ses recherches. — On y retrouve cette défiance de la duplicité des hommes, cette joie maligne à percer à jour leur hypocrisie même inconsciente, à dévoiler leurs mensonges peut-être sincères, à rechercher les « mélanges et les alliages » qui constituent les plus belles médailles et reçoivent les plus nobles empreintes 3, à saisir le pour et le contre, et à les concilier néanmoins dans « l'intime contradiction de toute pensée 4 ». — On y retrouve ce souci d'étudier la race et la souche comme explication dernière des tendances spontanées et des impulsions dominantes 5; les débuts, « le premier éveil des vocations, le déchiffrement de l'instinct », comme le moment où se peut le mieux saisir la nature intime de l'homme *K — On y retrouve enfin (car il faut bien clore cette énumération de caractères déjà remarqués un à un) ce sens historique de la continuité dont le Tableau avait offert une preuve. Habile à suivre le cours, les transformations des idées et des sentiments, Sainte-Beuve aperçoit le petit filet obscur et souterrain qui relîe le XVImc siècle au XVIII1™ siècle sous l'arche majestueuse du XVIImc 7. D'une observation aiguisée et d'une plume subtile, il note ce qu'il appelle les « ricochets », la loi « de continuité ou de récurrence », la survivance des formes littéraires s, ce qu'on peut appeler de son nom récent, l'évolution des genres.

Mais, si curieuses que soient ces ressemblances entre Port-Royal et les Portraits Littéraires ou Contemporains, il en est une autre qui me frappe davantage, qui me paraît plus significative, et qui, touchant la conception même du livre, le caractérise encore plus nettement. Aa

1 Port-Roval, I. 77.

2 lb.t IV, '39.

,J Ib.. I. 340.

* Ib., 343.

*' Ib., 5g.

« lb.. IV, 8-9.

7 lb., I, 8-9.

s lb.. i43.

fond, il applique à Port-Royal tout entier la méthode qu'il a toujours appliquée : et ainsi, c'est le portrait général d'un groupe, en même temps qu'une galerie de portraits individuels.

Que Port-Royal soit le portrait général d'un groupe, Sainte-Beuve lui-même nous l'annonce dès son premier chapitre :

On se conduira avec Port-Royal, comme avec un personnage unique dont on écrirait la biographie : tant qu'il n'est pas formé encore, et que chaque jour lui apporte quelque chose d'essentiel, on ne le quitte guère, on le suit pas à pas dans la succession décisive des événements [Voilà une formule précise de la théorie des débuts et de la formation] ; dès qu'il est homme, on agit plus librement envers lui, et, dans ce jeu où il est avec les choses, on se permet parfois de les aller considérer en elles-mêmes, pour le retrouver ensuite et le revenir mesurer [Voilà l'explication des digressions que présentent toujours la deuxième partie des Portraits], Littérature, morale, théologie environnante, ce sera un vaste champ, où, passé un certain moment de notre récit, nous aurons sans cesse à entrer; le Port-Royal, devenu homme fait, nous y conduira fréquemment !.

Remplaçons dans ce passage « Port-Royal » par le nom d'un de ceux que Sainte-Beuve a étudiés, et ce sera le plan même de l'article où il l'a étudié. Il est bien vrai que le Discours préliminaire avait pu paraître comme une abjuration de l'ancien procédé du portraitiste attitré de la Repue des Deux-Mondes. Lorsqu'il avait à l'avance voulu indiquer les résultats généraux auxquels devait aboutir le cours, Sainte-Beuve avait semblé ne rien garder de sa manière ordinaire, lente, complexe, et surtout concrète. Il lui avait fallu huit compartiments à titres abstraits pour y classer séparément les divers points de vue desquels il étudierait le Port -Royal complet : théologie, constitution du clergé, politique, philosophie de l'histoire, littérature pure, morale, poésie enfin, voilà les subdivisions qu'il annonçait 2, et dans lesquelles on pouvait croire qu'il allait répartir, en classificateur et non en historien, toute la matière de son sujet. L'Abbaye -au -Bois s'en était même émue. Ampère, le premier, le mit en garde contre le danger de cette méthode nouvelle. Sainte-Beuve lui avait fait honneur de cette division en catégories, si nette, et, pour certains esprits plus amoureux de la logique que de la vie, si satisfaisante. Et Ampère répondait :

Quoi que vous en disiez, tout est vôtre, bien vôtre dans vos points de vue. Seulement, il m'a été bien doux, par moments, de trouver dans la manière

1 Port-Royal, I. 34.

» lb„ i2-3o.

de disposer votre sujet, quelque peu d'une méthode semblable [à la mienne]. Cela m'a fait un plaisir de vanité et d'amitié tout ensemble, comme si l'on trouvait qu'un ami a pris quelque chose de votre accent par un long commerce. N'en prenez pas trop, cher Sainte-Beuve, n'emprisonnez pas trop vos ailes diaprées de poète dans mes étuis de critique. Je ne voudrais pas que dans l'ouvrage les divisions, politique, philosophie, théologie, fussent aussi séparées. Mais je vois, par le peu que vous me dites de votre cours, qu'il n'en est rien ; le mélange de ces différentes choses et leur entrelacement me paraît un des charmes de votre sujet et un bonheur pour la souplesse de votre talent !.

Ampère avait eu tort de s'alarmer, et il avait raison de se rassurer. En fait, après avoir indiqué de combien de façons diverses on peut considérer Port-Royal, Sainte-Beuve se garde bien de les pratiquer isolément. Il les mêle, il les confond comme dans la vie; comme dans la vie, le lecteur doit s'appliquer à dégager lui-même chaque idée. C'est bien un personnage, doué d'une individualité propre, que Port-Royal, et sa biographie se présente comme toutes celles que nous avons déjà lues. Sainte-Beuve commence par décrire. « au moins en raccourci, l'heure sociale, l'heure religieuse où se conçut sa réforme et en quelque sorte les circonstances générales du ciel au moment et à l'entour de ce berceau 2 ». Puis, il étudie avec soin ce qu'on peut appeler la double lignée d'ancêtres : la famille des Arnauld d'un côté, et de l'autre Saint-Cyran. Pour les Arnauld, comme de nombreux renseignements lui permettent de le faire, il remonte jusqu'aux plus lointaines origines, il scrute les caractères de tous les membres de cette illustre famille, il en analyse les dispositions, les tendances, les défauts et les qualités, afin que la jeune Angélique, labbesse de dix ans et demi, soit connue pour ainsi dire avant même d'être abordée, et que son hérédité explique, en partie, son courage comme son obstination. Pour Saint-Cyran, puisqu'il ne peut remonter à ses ascendants inconnus, il décrit du moins sa vie, ses bizarres débuts, ses coups d'éclat anonymes, et le fait vivre à nos yeux. Ainsi, cette double généalogie est dressée comme le serait celle d'un homme véritable. Au moment de cette conjonction d'où naît le véritable Port-Royal, nous avons déjà la pleine connaissance de ceux qu'on pourrait appeler. — s'il n'y avait là une métaphore presque inconvenante, — son père et sa mère. Et dès lors, dès cette année décisive de i636, Sainte-Beuve, comme il nous l'a d'avance annoncé, s'attache plus étroitement que jamais au Port-Royal naissant. D'abord, il ne se permet

1 Port-Ruyal, 1, 5iK.

même pas de s'en écarter un instant. 11 a pu y avoir des digressions dans le premier livre, le livre des Généalogies ; elles étaient destinées à nous mieux faire connaître la Mère Angélique (Polyeucte et Saint- Genest expliquant la scène du Guichet), ou Saint-Cyran (François de Sales l'expliquant par antithèse). Il n'y en a plus dans le deuxième livre, le livre des Débuts. Ou plutôt, il y en a une, sur Balzac, mais à l'heure où l'arrestation de Saint-Cyran a prouvé que Port-Royal était « homme fait » et que dès lors le biographe pouvait reprendre une plus libre allure.

De ce que Port-Royal est aux yeux de Sainte-Beuve comme une individualité collective, de ce qu'il est un être de raison, le plus proche possible d'un être réel vivant en son siècle, il découle nécessairement certaines conséquences. D'abord une unité et une vie plus grandes sont données à toute l'histoire de Port-Royal. Ce n'est pas un couvent au sens matériel du mot, dont on ouvre pour nous les annales; c'est une inspiration, une tendance morale et religieuse créée par Saint-Cyran, dont on suit pour nous le cours. Du jour où l'esprit de Saint-Cyran est venu comme habiter et animer le corps complexe de Port-Royal, tout s'ordonne à nos yeux ; et les aventures, les triomphes, les défaites de cet esprit intérieur, de cette âme invisible, fçrnient la trame du récit. On la voit passer d'un homme à l'autre; on voit les directeurs, les docteurs, les confesseurs, les solitaires conserver pieusement dans leur pensée et dans leur cœur les pensées et les sentiments de leur maître vénéré, tâcher de les transmettre à l'avenir, aussi fidèlement exprimés, aussi fidèlement continués que le permet la différence des tempéraments et des dons. Et quand enfin, un peu par la faute d'Arnauld, la contention, la théologie disputeuse, la chicane ergoteuse ont décidément prévalu, alors, — l'esprit de Saint-Cyran véritablement éteint, — le récit s'arrête : « Il vient un moment où l'esprit qui avait animé les choses et les personnes quitte sa dépouille et remonte : suivons-le, et ne le laissons pas pour ce qui en est la défroque ou l'idole. » C'est l'histoire pénible d'une secte étroite et superstitieuse qui commence. Cet indigne enfant du vieux monastère ne mérite plus d'intéresser le lecteur. Sainte- Beuve se détourne au moment où les corps des pieux solitaires sont arrachés de la terre, le cloître démoli, et la charrue traînée sur ce sol qu'avaient consacré les fidèles dépositaires de l'esprit du maître l.

C'est pour la même raison que le livre de Port-Royal n'est pas

1 Port-Royal, I, 437; II, 367; III, 87; VI. 241-242.

un livre de théologie pure, ni même de l'histoire d'une doctrine théologique ou d'un Ordre religieux. Quand on veut faire le portrait moral d'un personnage, il faut assurément étudier les idées qui l'ont animé ou les doctrines qu'il a embrassées, surtout si lui-même y attachait une grande importance. Parler de Montaigne sans essayer de reconstruire sa philosophie, de Voltaire ou de Rousseau sans examiner ,ce qu'ils ont pensé de Dieu, de l'âme, de la religion, du christianisme, serait absurde. Cependant, il n'est pas nécessaire alors de suivre jusqu'en leurs lointaines conséquences, les théories que notre modèle a professées. Cela se fait dans une histoire de la philosophie ou des doctrines, là où les idées elles-mêmes sont au premier plan et forment le véritable sujet : car il importe de les connaître pour les juger. Cela se fait encore dans une biographie complète de l'auteur. Mais un portrait n'exige plus cette minutie. Là, c'est la physionomie surtout, l'allure générale, et, pour ainsi dire, l'attitude spirituelle et morale, qu'il faut avant tout saisir et faire voir. Aussi, le critique qui dessine un portrait se contentera d'indiquer la tendance générale des doctrines prises dans leurs grandes lignes, l'impulsion maîtresse qu'elles font subir à qui les accepte, le trait de caractère qu'elles révèlent ou le tempérament qu'elles dénoncent. C'est de la sorte que Sainte-Bçive procède. Il l'avait annoncé dès le début : «c Pour ce qui est de la théologie, il y aurait écueil soit à l'éluder, soit à s'y trop enfoncer; il nous faut être solide sans devenir controversiste. En tâchant de saisir le fond et l'idée des questions, nous ne nous laisserons cependant pas trop entraîner au dédale des discussions et des disputes l. » En effet, de très bonne heure, avant même d'être arrivé au nœud théologique du drame janséniste, (la théorie de la grâce dans VAugustinus), il se place en dehors, aux différents points de vue des différentes confessions, pour étudier la théologie de Saint-Cyran. Il montre en quoi son théologien se rapprochait des « chrétiens dits réformés », en quoi il s'en séparait. Mais, de porter là-dessus un jugement personnel, il n'a garde; il le laisse à Ranke, à Reuchlin, aux doctes catholiques : lui, « il n'est qu'un amateur, scrupuleux il est vrai, mais qui se borne à commenter moralement et à reproduire 2 ». Se heurte-t-il à des problèmes de théologie, le scrupule de M. Singlin, à recevoir le sacerdoce, par exemple ? il se détourne bien vite : «c Y a-t-il tant à craindre d'être long à approfondir, à retourner en tous sens ces carac-

1 Port-Royal, I, 34.

7 lb., 444 et note.

tères? C'est l'entière doctrine du christianisme que nous agitons là, à propos d'une histoire particulière et dans une enceinte déterminée. Il me semble qu'on en sortira peut-être plus versé et plus fixé... » — ■dans la connaissance de cette doctrine ? Non : « ... dans la science morale des âmes. On saura au net ce que c'est qu'un pénitent, un maître, un prêtre * ». On pourrait trouver ailleurs bien des traits non moins significatifs, bien des passages où il se tire d'une façon aussi habile du guêpier de la théologie pure. Mais ceux-là suffisent. On y voit clairement ce qu'il prétend faire, puisqu'aux deux fois le mot «essentiel s'y trouve : c'est en moraliste qu'il étudie et les questions théologiques et leur répercussion dans les âmes. Vinet, tout récemment, lui avait fait observer combien il était pénétrant, «c confesseur» 2, dans sa critique. Il semble avoir pris à tâche de ne point démentir ce jugement, d'analyser, de pénétrer, de «c confesser » l'àme collective de Port-Royal, comme l'âme individuelle de Vinet... Mais, à quoi bon tant de commentaires? Demandons à Sainte-Beuve lui-même, cet auteur si conscient, ce qu'il a voulu faire; il nous le dira : « Ce n'est pas l'histoire de Port-Royal que j'écris, et je ne prétends pas dispenser de lire les anciennes histoires du monastère qui ne se referont pas. C'est le Portrait de Port-Royal que je fais : c'est son esprit que j'essaie de ressaisir, en le marquant dans les circonstances ou dans les personnages les plus notables 8. » On ne saurait mieux dire.

On connaît ces espèces de portraits de famille, que Ton peut faire «en superposant sur la même feuille sensible les différentes plaques où Ton a photographié à la même grandeur les différentes personnes de la famille. Les traits individuels de chacune d'elles, dans ce mélange, s'estompent et s'atténuent; les traits communs, au contraire, renforcés les uns par les autres, ressortent avec plus d'énergie. Ainsi se révèle le type même de la famille, parfois peu sensible aux regards directs, que déçoivent la différence des coiffures, des barbes, des détails de toilette. On pourrait dire que dans son Port-Royal, et pour faire le portrait de son héros principal, Port-Royal lui-même, Sainte-Beuve a procédé de la même façon. Les plus divers Port-Royalistes s'y reconnaissent; et ceux même qu'il n'a point copiés ne s'y reconnaîtraient pas moins : « On peut dire que leur portrait, sauf de légères nuances de -détail, a

1 Port-Roval, I, 454.

s lb., IV, 202.

déjà été fait dans quelques-uns de ceux qu on a vus précédemment, tant il y a de ressemblance dans la physionomie et d'unité dans la teinte 1. » iMais, chez le littérateur, l'instrument est plus perfectionné qu'il ne Test chez le photographe. Ce n'est pas par une superposition brutale qu'il donne une idée de l'ensemble, mais par une habile juxtaposition : ainsi la figure-type est moins brouillée, ou, comme disent les gens du métier, moins « flou ». — en même temps que les figures particulières sont distinctes et reconnaissables chacune en elle-même.

Le portrait général de Port-Royal se dégage, en effet, de la série des portraits individuels que Sainte-Beuve a tracés de chacun des personnages. Toutes ces effigies défilent sous nos yeux, les unes après les autres, en pied, en buste, selon l'importance du modèle, son rôle, son originalité. Ce sont tous les Arnauld de la première génération et la Mère Angélique; c'est Saint-Cyran avec ses disciples, M. Lemaitre, Lancelot et Singlin ; ce sont Arnauld d'Andilly, de Sacy et Pascal ; ce sont les élèves et les maîtres des petites écoles, Tillemont et son adversaire d'un moment, Rancé, et M. Hamon, et l'évèque d'Aleth ; c'est Mmc de Sablé et les autres pénitentes; c'est Arnauld, Nicole et du Guet, sans compter tous les comparses innombrables dont le vivant profil apparaît au détour d'une page ou au coin d'un chapitre : Sœur Briquet, dont les réparties déridaient, après longtemps, Royer-Collard> ou sa victime M. de Péréfixe, archevêque de Paris. En racontant leurs actions, en analysant leurs écrits, en rapportant leurs paroles, Sainte- Beuve expose toute l'histoire de Port-Royal. Ils semblent tous avoir deux personnalités, deux natures inséparables et cependant non confondues : la leur et la personnalité diffuse du groupe entier transmigrée en eux. Sainte-Beuve s'arrête à tous et tire parti de tous. S'il s'espace plus largement sur les chefs, Arnauld et Nicole, il ne néglige point les subalternes, pour peu qu'ils soient expressifs. M. Hamon est longuement dépeint, et Sainte-Beuve lui adjoignant M. de Sainte-Marthe, ajoute : « M. de Sainte-Marthe est une de ces figures qui, si elles se détachent peu du fond général de notre sujet, y entrent et y tiennent le plus profondément; c'est pourquoi j'ai dû m'y arrêter2. » Les ignorés, les inconnus, les médiocres lui sont aussi précieux que les illustres et les grands. Ils sont, eux aussi, des représentants de l'humanité et valent par eux-mêmes; ils sont des représentants de la grande famille

1 Port-Hoval, VI, 242, noie.

Page 1