‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 30 sur 93 · IV · texte numérisé non relu

IV

janséniste et aident à imaginer l'idéal chrétien qu'a rêvé Port-Royal. Pour raconter un épisode, Sainte-Beuve l'individualise, en s'attachant au personnage qui y joue le principal rôle : « Àrnauld et Nicole associent leurs plumes pour l'honneur et la défense de l'Église catholique. C'est le calvinisme désormais qu'ils combattent; ils ne font plus la guerre qu'aux frontières. Dès les premiers mois de 1669, le premier volume inaugurant leur controverse nouvelle avait paru. Ceci nous ramène droit à Nicole, le plus considérable des personnages dont il nous reste à parler... 1 » ; et ailleurs : « L'histoire de Port-Royal, en ces années calmes et prospères, peut se renfermer dans celle des personnes amies et protectrices qui contribuèrent à procurer ou à décorer ce repos : je les rangerai ici selon Tordre de leur mort... J'y entremêlerai môme au passage quelques autres noms 2. » Mais si l'esprit ou la vie de Port-Royal semble se transfuser successivement dans tous ces personnages, ce n'est pas que tous soient ramenés à l'unité d'un type ou à l'uniformité de. symboles. Tant s'en faut. Leur individualité à tous est marquée en traits expressifs et très nets. « Mon premier soin en peignant Nicole, dit Sainte-Beuve, sera de bien marquer en quoi sa physionomie est différente de celle de nos autres personnages, et en particulier différente de celle d'Arnauld, dont on le considère ordinairement comme inséparable. Particulariser Nicole est le plus grand service qu'on puisse lui rendre, aujourd'hui qu'on s'est habitué de loin à confondre les écrivains jansénistes que l'on cite encore, dans une triste uniformité de teinte •'*. » Il a tenu parole : tous ses personnages vivent, parce qu'ils sont « particularisés ».

Comment, en effet, ces portraits sont dessinés, nous le savons déjà. Sainte-Beuve ne s'adonne guère au portrait oratoire, morceau à effet où, sous une forme concise, volontiers antithétique, sont assemblés tous les traits qui doivent caractériser un personnage : « Un homme s'est rencontré... » Il a trop le sens de la vie mobile, fuyante pour ainsi dire; et des morceaux de ce genre, où le modèle semble s'être complaisamment arrêté devant le peintre, avec un air officiel et une attitude figée, ne rendent point cette inconstance des hommes, ne les montrent point sous toutes leurs faces et dans le naturel de la vie journalière. 11 procède autrement. Le portrait est disséminé, on dirait presque dissous,

1 Port-Royal, IV, 410. — Cf. la place d'Arnauld dans tout le livre VI. » Ib., V, 2*5.

3 lb.t IV, 41 1.

d'un bout à l'autre des pages où paraît le modèle. Comme dans la vie, il se présente à nous avec les différents aspects qu'il a eus, sous les divers vêtements qu'il a portés, au milieu des actes, des gestes mêmes qu'il a réellement accomplis; c'est petit à petit, des retouches, des repentirs, des contradictions mêmes que Sainte-Beuve ne s'interdit point à la suite de son personnage, c'est de tout cela que, comme dans la vie, nous dégageons nous-mêmes notre impression finale l. Sans doute, Sainte-Beuve nous guide; sans doute, lui qu'une étude préalable a familiarisé avec son sujet, il sait bien où il va et à quel jugement il doit, pour terminer, aboutir. Mais il s'efface et semble mettre son ambition à ne pas plus s'imposer à nous qu'à nous en imposer. Il porte même le scrupule, — et aussi l'idée de la duplicité et de la triplicité humaines, — jusqu'à nous donner d'abord une impression qui, pour lui, n'est pas la vraie. Lorsqu'il aborde Saint-Cyran, ce n'est pas par ses beaux côtés. Longuement, il nous montre son esprit pesant, bizarre et, pour tout dire, assez faux; il recherche les moindres mélanges et d'un œil perspicace, il découvre, d'un doigt impitoyable, il dénonce les moindres tares. Mais peu à peu l'alliage s'achève, la médaille se frappe ; alors le beau côté de l'empreinte nous est révélé : « Si quelque chose dans ce qui précède ne cadre plus, qu'on le rejette, comme en avançant il l'a rejeté lui-même»; et le vrai Saint-Cyran, le grand Saint-Cyran sort enfin des nuages dont son admirateur sincère n'a pas craint d'entourer son berceau 2.

Ainsi, Sainte-Beuve est le biographe, le peintre, quoiqu'il n'ose y prétendre 3, de tous les acteurs de son drame. Port-Royal est comme une longue galerie de portraits où nous guide celui-là même qui les a dessinés: il s'arrête avec nous devant chacun d'eux, il nous raconte la vie de celui dont il nous montre l'image, puis il passe au suivant, lorsque dans son récit continu ce dernier va entrer en scène à son tour et jouer un rôle, passager ou durable. Ce récit est d'autant plus intéressant à entendre que le narrateur lui-même a, en quelque sorte et par contre-coup, pris une part personnelle, un intérêt tragique aux luttes religieuses qu'il raconte, aux épreuves qu'ont subies ses héros. Alors même que sa résolution dernière a été prise et qu'au fond de son cœur il a rompu avec les croyances qu'il expose, il en reste dans son

1 Port-Royal, I, 548-549.

a Ib., VI, 244.

-âme une émotion, dans sa voix un trouble qui augmente encore l'effet de ses paroles. Pour avoir un instant, — un court instant, — essayé de suivre ces saints hommes dans leur sentier solitaire et rude, il en a gardé pour eux comme une tendresse facile à remuer, et il sait mieux que tout autre goûter la poésie cachée que recèlent ces obscures existences. D'ailleurs, en ce moment, la poésie, meurtrie et refoulée en lui par les huées, les quolibets qui avaient accueilli sa dernière tentative, cherchait à s'épancher. Elle s'exprimait d'elle-même aux passages où elle sentait un prétexte tout prêt, un sujet tout offert : ce sont des «c impressions voilées, tacites mais profondes * », quelque chose d'humble et de pénétrant comme les émotions qu'il venait d'essayer de rendre dans Monsieur Jean 2. Dans la piété, dans l'humilité où se sont ensevelies tant de natures hautaines ou rêveuses, Joseph Delorme aperçoit les précurseurs de ceux qui, plus tard, se sont abandonnés à la mélancolie dangereuse et au vague des passions, des Joseph Delorme comme lui, des Lucile inconnues, des Lélia qui ont su éteindre en elles « les flammes si éparses et si hautes 3 » où, de nos jours, elles se seraient brûlées. Dans un tel état d'esprit, ses impressions critiques elles-mêmes, ses opinions tout intellectuelles sur la vie et l'œuvre de ses personnages revêtent spontanément une forme poétique, ou mieux, dramatique. Spontanément, lorsqu'il veut juger Montaigne et M. de Sacy, son imagination remuée enfante un tableau. Dans sa pensée, s'ordonne et se déroule le double cortège des glorieuses funérailles du moraliste qui «c a éclaté aux esprits » et de l'humble directeur illustre dans « l'ordre infiniment supérieur » de la charité 4. Spontanément, après qu'il a entendu l'ironie de Pascal, et le rire « perçant, acre, criant, convulsif de Molière », il rêve l'entretien railleur et grave du comique désillusionné des hommes et de l'apologiste désabusé des choses humaines 5. Spontanément, sa pensée s'arrête aux scènes où le pittoresque se relève de quelque poésie intime, de quelque émotion contenue : le chant brisé des religieuses aux obsèques de la Mère Agnès ou des Messieurs aux obsèques de M. de Sacy 6, M. Hamon cheminant sur son âne en lisant les Écritures 7, ou M. de Sainte-Marthe prêchant sur son arbre :

1 Port- Royal, I, 29.

2 lb.3 IV, 35 1, note. 8 lb., I, i85.

* lb., II, 45 1.

5 /&., III. 277. — Voir l'ébauche de ce dialogue, P. Litt., II, 9-10.

6 lb., I, 27.

7 lb., IV, 297.

« Images imprévues dans des vies si graves! Images presque enfantines,, significatives pourtant et qui ne se peuvent oublier, d'une foi redevenue primitive l. » Spontanément enfin, l'élégiaque reparaît en lui, et, tout à coup, il s échappe en- hymnes attendris pour célébrer les «sœurs des grands hommes » :

... Combien de fois surtout, je me suis plu à rêver la soeur du poète, d'un de ces grands poètes que nous admirons, que nous chérissons à travers les fautes et les faiblesses! La sœur de René est trop connue; mais la sœur de Jocelyn, par exemple! Elle aura la mélancolie pure et légère, la tendresse et l'harmonie et le chant d'oiseau sans mélange des jeux de Part et sans la ruse acquise. Elles n'ont pas fait de leur âme œuvre ni gloire. C'est une gravure de Raphaël avant la lettre, qu'une belle âme avant la gloire. Se figure-t-on rien de plus angélique qu'une sœur de Fénelon *!...

De ces humbles biographies qui, pour tant d'autres, eussent été monotones et vides d'intérêt, le disciple des Lakistes anglais, le poète près de s'assoupir ou de s'imposer silence, a su faire éclore la fleur, extraire pour nous le miel et le parfum.

Jusqu'à présent, nous avons retrouvé dans Port-Royal le Sainte- Beuve, moraliste perspicace et sceptique, peintre scrupuleux, poète enfin, tel qu'il nous a paru jusqu'à ce jour, mais avec les progrès qu'amènent l'âge et le travail constant. Mais il semble que de ce même Port-Royal ressorte aussi un Sainte-Beuve en quelques points différent, et, comme critique littéraire au moins, plus complet. A étudier non plus un individu comme il avait l'habitude de faire, non plus une école purement littéraire comme il l'avait fait une fois, mais la vie complexe d'un groupe d'élite recruté dans tous les mondes, composé des caractères les plus différents et des tempéraments les plus divers, ballotté en d'innombrables vicissitudes à travers les plus graves événements, dévoué enfin à une doctrine religieuse qui agit sur toutes les puissances de 1 ame, — à étudier un tel groupe, Sainte-Beuve a appris quelque chose. Il a, lui tout le premier, tiré profit de son propre travail : je parle, cette fois, d'un profit intellectuel et non plus d'un profit moral.

Kt d'abord, que Sainte-Beuve, dans Port-Royal et par Port-Royal, ait appris à user plus habilement de la méthode historique, cela est évident. Pour rendre intelligibles les événements aussi bien que les.

1 Port-Royal, IV, a5i.

» Ib„ II, 35y.

sentiments de ses personnages, pour attacher à son couvent, à la secte tantôt admirable, tantôt peut-être déplaisante, aux personnages parfois sublimes et saints, parfois médiocres et puérils, il n'est aucune des qualités de l'histoire qu'il n'ait dû déployer. Ainsi, son enquête a été la plus patiente, la plus minutieuse, la plus approfondie qui se puisse concevoir. 11 a eu l'ambition de ne rien laisser échapper de ce qui pouvait, sur son sujet même ou sur les alentours de son sujet, lui offrir quelque renseignement. Il a lu, ou au moins feuilleté, les infolios poudreux, énormes et théologiques de Jansénius et des siens. Il a lu toutes les œuvres les plus fastidieuses, je ne dis pas seulement d'Arnauld, de Nicole, mais des plus obscurs, et des plus justement obscurs de leurs disciples immédiats. Il a lu les récits contradictoires que les amis et les ennemis de Port-Royal ont multipliés sur le jansénisme. Il a lu les mémoires, les notices, les nécrologies innombrables que les fidèles tenants de la doctrine ont consacrés aux plus minimes incidents des luttes soutenues, aux plus futiles cas de conscience que débattaient les signataires et les non-signataires, les appelants et les non-appelants, aux vies les plus obscures de nonnes ignorées ou de partisans inconnus. Il ne s'est pas contenté de l'amas effrayant des imprimés. Dans les tombeaux des bibliothèques il est allé déterrer les inédits; il les a copiés, pour se voir bientôt ravir la gloire de ses découvertes par le vaniteux Cousin *. Il a consulté tous ceux qui, à un degré qujelconque, représentaient la tradition orale, Royer-Collard ou les Jansénistes de Hollande. Son érudition Port-Royaliste est abondante et sûre; et, d'un bout à l'autre de son récit, on a le sentiment des substructions solides sur lesquelles il l'a consciencieusement appuyé.

Mais ce n'a été là pour lui qu'un travail préparatoire. Il n'est pas un pur érudit, il est un véritable historien. Ces renseignements qu'un infatigable labeur avait amassés, son intelligence perspicace a su les interpréter. Du milieu des contradictions accumulées, il s'est efforcé de dégager la vérité ou du moins la vraisemblance; et il y est arrivé. Du milieu des inutilités entassées, il a tâche de faire sortir les traits significatifs, les détails caractéristiques, les particularités qui éclairent toute l'âme d'un homme ou tout le sens d'un fait; et il y est arrivé aussi. Libre de toute doctrine a priori, non seulement en théologie et en philosophie, mais en histoire même, c'est sur la vie qu'il se modèle et «c'est par un sentiment présent de la vie qu'il l'a redonnée aux person-

* Cf. Corr., I, i i 6.

nages et aux événements mêmes 1. Peu soucieux de faire une histoire systématique à la Mignet, philosophique à la Guizot, pittoresque à la de Barante, il a pourtant, lorsque l'occasion s'en est présentée, suivi une idée générale et montré l'unité foncière de l'épisode entier aussi bien que Mignet l'aurait pu faire, exposé les doctrines, retrouvé les conceptions, analysé les idées aussi bien que Guizot, décrit les scènes expressives, représenté les accidents dramatiques ou poétiques aussi bien que de Barante. Et, leur empruntant leurs qualités, il y a joint la sienne propre, le don du psychologue et le sens de la complexité humaine.

Que le lecteur considère... le Port-Royal de Sainte-Beuve, écrit Taine... Il verra comment, sous des querelles de couvent et des résistances de nonnes,, on peut retrouver une grande province de psychologie humaine; comment cinquante caractères enfouis sous l'uniformité d'une narration décente, reparaissent au jour chacun avec sa saillie propre et ses diversités innombrables ; comment, sous des dissertations théologiques et des sermons monotones, on démêle les palpitations de cœurs toujours vivants, les accès et les affaissements de la vie religieuse, les retours imprévus et le pêle-mêle ondoyant de la nature, les infiltrations du monde environnant, les conquêtes intermittentes de la grâce,, avec^une telle variété de nuances que la plus abondante description et le style le plus flexible parviennent à peine à recueillir la moisson inépuisable que le critique a fait germer dans ce champ abandonné 2.

C'est un modèle d'histoire psychologique, que Sainte-Beuve a donné là : plus justement que de Michelet, dont l'imagination affolée invente parfois et crée, on peut dire de lui qu'il en a fait une « résurrection ».

1 Sainte-Beuve a continué à se tenir à l'affût de tout ce qui paraissait, jusqu'au dernier jour. Je relève dans ses notes les indications suivantes : Repue des sociétés sapantes des départements, juin i 863 (pour quelques mots sur Marion, p. 669). — Tamizey de Larroqie, Quelques notes sur Jean Guiton, le maire de La Rochelle, dans Repue d'Aquitaine, août 1 863 (pour Pontis). — Études de théologie, de philosophie et d'histoire, par les PP. Charles Daniel et Jean Garoarin, de la Compagnie de Jésus, décembre 1859 : M. Olivier et les jansénistes, par Fr. Le Lasseur. — JW. Bongler, Sur la polémique qui s'est êlepée à l'occasion de Henri Arnauld, évèque d'Angers, Angers, 1 863. — Abbé T. Pletteai', Henri Arnauld, sa participation à l'hérésie janséniste, Angers, 1 863. — John Le.moine, Débats, 3o avril 1860 (sur la Compagnie de Jésus). — Scherer, Le Temps, i3 novembre 1866 : L'envers de Port-Royal (sur les mémoires du P. Rapini. — L'Ami de la religion, 12 avril 1 855, sqq. : Les jansénistes réfutés par saint Vincent de Paul (9 articles). — Malvoisine, Lettres inédites de Mm' de Longueville, Techener, 1 844, Paris. — F.-R. [Roget], Le Semeur, 6 septembre 1848 : Les Arnauld protestants. — X. [Bordillon], Henri Arnauld, évèque d'Angers (réponse à l'abbé Pletteal). — Reichlin, Xeue Jenasche allgemeine Lit. Z., 18, 19 avril 1843 (art. sur Sainte-Beuve 1. — On voit qu'il essayait de se procurer tout ce qui pouvait lui permettre de corriger ou compléter son livre.

2 Histoire de la littérature anglaise, I, xm-xiv.

C'est un modèle aussi d'un genre d'histoire si délicat et tout nouveau, l'histoire des idées ou l'histoire religieuse ; et Ton comprend bien pourquoi, des « trois ou quatre amours » que Renan avait eus en littérature, ce soit celui de Sainte-Beuve auquel « il est toujours revenu » et qui « a résisté aux plus dures épreuves 1 ». Sans doute, Sainte-Beuve, se restreignant désormais aux individus, n'a plus eu matière à déployer désormais au même degré ses qualités d'historien : il est redevenu plus spécialement biographe. Qui ne sent néanmoins comment ce long et admirable effort a dû perfectionner en lui, étendre et assurer l'usage de la méthode historique ?

D'autre part, il y a certains principes de critique, certaines idées générales jusqu'alors implicitement contenues dans son œuvre, que, dans Port-Royal encore et grâce à Port-Royal, il saisit d'une prise plus nette ou formule d'une façon plus précise. Sous la forme nouvelle qu'il leur y donne, ils étaient destinés à une grande fortune, soit chez lui-même, soit chez d'autres.

C'est ainsi qu'à plusieurs reprises on y trouve une théorie de la faculté-maîtresse, ou plus exactement la part de cette théorie future qu'il a seule admise, en en rejetant les excès. A rapprocher l'un de l'autre divers individus également jansénistes et pourtant dissemblables, il a saisi ce que leurs natures propres- présentaient d'irréductible entre elles. Il a vu qu'on ne peut expliquer ces différences absolues que par la prédominance absolue d'une faculté spéciale, qui se subordonne toutes les autres facultés, impose sa forme même avec sa direction aux autres puissances intellectuelles et morales, et règne en souveraine dans une âme. 11 était sur la voie naguère, quand il s'inquiétait à si haut point des origines, des débuts, de la formation de ses auteurs. Mais maintenant, il s'explique là-dessus avec une netteté qu'il n'avait encore jamais eue. 11 aime à « saisir le premier éveil d'une vocation, le déchiffrement de l'instinct » ; il ne comprend pas qu'on nie « ce jeu de la faculté première» Ici, il touche presque à la formule même , qu'on nie « cette diversité originelle qui désigne chaque individu marquant et qui est l'âme de chaque physionomie ». Par là, il explique comment une sorte de prédestination entraîne chacun dans sa voie, comment Tillemont est historien de naissance, ou Malebranche métaphysicien pour la vie -. Seulement, s'il invente ainsi avant Taine ou s'il invente presque la

Souvelles études d'histoire religieuse, 457.

Port-Royal, IV, 8-9. — Et cela dès la première édition (1848).

faculté-maîtresse, il n'en fait pas la théorie fondamentale, le pivot de sa critique : tant s'en faut. Il n'est pas, lui, un philosophe abstrait et constructeur, qui impose sa logique à la vie et essaye, au risque de la violenter, de la déduire tout entière de certains principes posés. Il a un sentiment trop concret de la réalité vivante. Il a peut-être aussi une défiance plus grande du système et de Va priori. C'est pourquoi, signalant cette aptitude exceptionnelle et dominatrice qui caractérise certains hommes, il a grand soin de mettre expressément en lumière les autres qualités, qui « s'adossent à l'entour et comme au pied » de la première, et par leur seule existence l'altèrent, la modifient ou du moins l'atténuent. C'est à ses yeux une erreur que d'aller tout droit, du premier coup d'oeil, à la faculté-maîtresse, comme au clocher d'une ville aperçue de loin : il faut s'approcher, il faut entrer et voir de près les quartiers, les rues, les maisons. « Quand on n'a pas l'expérience directe des hommes, et qu'on ne connaît les plus distingués que par les aspects principaux et de loin, on est tout surpris, si ensuite on les aborde, de les trouver si différents par d'autres côtés de ce qu'on se figurait, et plus complets d'ordinaire... Les hommes marquants et qualifiés d'un beau don, pour être véritablement distingués et surtout grands, pour ne pas être de sublimes automates et des maniaques de génie, doivent avoir et ont, le plus souvent, les autres qualités humaines, non seulement moyennes, mais supérieures encore l. » 11 est difficile de rester dans une plus juste mesure, de réfuter mieux à l'avance les excès d'un philosophe trop logicien, de mieux justifier, — par un appel à l'expérience, — le souci qu'a toujours Sainte-Beuve des hommes et de la duplicité foncière de leur nature.

Dans ce groupe innombrable des directeurs, des solitaires, des religieuses, de leurs amis et de leurs ennemis, Sainte-Beuve sait donc retrouver l'individualité de chacun, la définir d'une formule assez précise et assez large pour la caractériser sans l'appauvrir. Mais les facultés humaines sont en nombre limité, comme en nombre limité leurs combinaisons. Assez naturellement,. Sainte-Beuve est ainsi amené à distinguer quelques types généraux, à chacun desquels se rattachent plus ou moins étroitement plusieurs de ces individus. Dès qu'il a fait cette remarque, elle lui devient un principe de classification. Rien là de trop dogmatique, de trop logique, de trop a priori : c'est le procédé même dont usent les plus vivantes des sciences, les sciences naturelles. A ce mo-

1 Port- Royal, I, 2 5o.

ment se précise donc en Sainte-Beuve la théorie dont nous avons déjà aperçu les premiers linéaments, la théorie des « familles d'esprits ». Elle s'était formée peu à peu dans son intelligence, de l'étude successive de tant de personnages divers ; elle surgit maintenant définitive, comme une Minerve casquée et prête à l'action, de l'étude simultanée de tant de caractères différents. « Le contraste entre saint François de Sales et M. de Saint-Cyran n'est qu'un cas singulier d'un parallélisme plus général et continu. Il y a lieu dans le christianisme à différentes classes et familles cf esprits, qui, tout en s'y régénérant, le font cependant selon leurs caractères naturels et certains traits de complexion qu'ils ne perdent pas. Dès qu'il se trouve dans une société, dans un groupe, un nombre suffisant d'esprits réunis, toutes les formes naturelles et essentielles se produisent bientôt et sortent 1. » Et, dès le début de Port- Royal, Sainte-Beuve avait expliqué en termes très nets non seulement la théorie même, mais l'application qu'on en peut faire en critique et en histoire :

Les familles véritables et naturelles des hommes ne sont pas si nombreuses; quand on a un peu observé de ce côté et opéré sur des quantités suffisantes, on reconnaît combien les natures diverses d'esprits, d'organisations, se rapportent à certains types, à certains chefs principaux. Tel contemporain notable qu'on a bien vu et bien compris vous explique et vous pose toute une série de morts, du moment que la réelle ressemblance entre eux vous est manifeste et que certains caractères de famille ont saisi le regard. C'est absolument comme en botanique pour les plantes, en zoologie pour les espèces animales. // y a l'histoire naturelle morale, la méthode (à peine ébauchée) des familles naturelles d'esprit. Un individu bien observé se rapporte à l'espèce qu'on n'a vue que de très loin et l'éclairé -'.

Ainsi, dans l'esprit de Sainte-Beuve, cette classification n'est pas seulement un résultat. C'est aussi un instrument de recherche et d'appréciation, une façon de pénétrer plus avant dans les âmes semblables que notre expérience personnelle n'atteint pas. Les individualités contemporaines sont comme des échantillons, chacune d'une espèce différente, dont la classification nous aide à connaître, à nous représenter les membres éloignés. Sainte-Beuve, « nature seconde », est à lui-même un document pour comprendre d'autres natures secondes, Nicole ou Lancelot ; comme Lamennais. « polémiste ardent », lui est un document pour connaître le controversiste infatigable qu'est Arnauld :{. Ou

1 Port-Ro\al. I, 216.

* /&., 55.' :' Ib., 44»-

— 4IQ —

bien les types littéraires, contemporains puisqu'ils sont immortels, nous offrent le même secours : la Pauline de Polyeucte est le type de ces Françaises, Mmc de Sévigné, Mme de Lafayette, Mmc Roland, inégalement aimables, mais chez qui règne au même degré une solide, une saine, une parfaite raison 1. D'autres fois enfin, tous sont dans le passé; mais, rapprochés par le critique, les membres de la même famille s'éclairent l'un l'autre, et, opposés aux membres de la famille contraire, ils s'en éclairent bien davantage et les éclairent à leur tour. Par saint François de Sales, nous pénétrons dans le groupe des doux du christianisme : saint Jean, saint Augustin peut-être, saint Basile et saint Grégoire de Naziance, saint François d'Assise et saint Bonaventure, Fénelon, etc. ; par Saint-Cyran, dans le groupe des forts : saint Pierre, saint Jérôme, saint Athanase, saint Dominique, saint Thomas, Bossuet; et ces deux groupes en face l'un de l'autre, s'opposant, se définissent tous deux 2.

Je voudrais insister davantage sur ce point et montrer comment c'est visiblement Port-Royal qui a permis à Sainte-Beuve de compléter, de perfectionner cette théorie. Ce qu'il dit ici des familles de génies dramatiques me paraît offrir justement une instructive comparaison. Il distingue deux procédés et deux ordres de talents. Les uns, « en créant les personnages, les êtres divers dont ils ont animé la scène, ont eu cela de propre, de rester plus calmes, plus désintéressés, de moins se jeter, si l'on peut dire, à toute verve et à corps perdu dans tel ou tel de leurs personnages, si bien qu'en les lisant et en embrassant leur œuvre dans sa riche diversité, on ne sait lequel choisir, et lequel euxmêmes auraient de préférence choisi : tous vivent chez eux et d'une vie confuse, variée et facile comme dans la nature :i ». Les autres semblent d'un génie moindre : « le poète de cette vocation domine moins ses sujets, les choisit, les épouse plus conformes à lui-même et se porte sur certains points en entier; il s'y porte comme un lion. Mais en somme il ne dirige pas son talent, il le suit: il marche pour ainsi dire dans son talent, au moment de l'effusion, comme un homme ivre; il ne sait pas au juste où il en est ; il trébuche par places et il se noie 4 ». A cela s'ajoute, pour Racine et ses pareils, une classe spéciale, un « mélange à part, un art singulier et accompli » qu'il faut

1 Port-Royal, I, i 39-140.

2 lb.. 2 14-2 1 <">.

iS lb.. 14H.

1 lb.. 14S.

plus longuement démêler pour le faire sentir l. — Or, cette classification, nous avons déjà vu Sainte-Beuve l'ébaucher. C'était au temps de son romantisme et quand il était préoccupé surtout de questions d'expression pure, de style, de langue, de forme en un mot. Alors, les poètes, à ses yeux, — tous les poètes, indépendamment de leur nature, de leur genre, lyrique, épique, dramatique, — se rangent en deux familles, distinguées surtout par la façon dont s'y manifestent les talents : l'œuvre des uns est sublime, monumentale, mais abrupte, « à pic », irrégulière ; l'oeuvre des autres est harmonieuse, symétrique, régulière, aisément accessible aux esprits moyens 2. On voit la différence des deux classifications. La dernière, plus précise, se limite aux seuls génies dramatiques ; ce n'est plus d'une vague généralisation, c'est d'une induction précise qu'elle procède ; elle ne se fonde plus sur un caractère extérieur et subalterne, c'est sur un principe essentiel, fondamental, qu'elle est établie. La première était un développement littéraire ; la seconde est à la fois le résultat et l'instrument d'une enquête quasiscientifique.

Enfin, et surtout peut-être, ce que Sainte-Beuve doit à Port-Royal, c'est d'avoir réappris à porter un jugement littéraire sur les œuvres et les hommes dont il parle 3. Depuis un certain temps, depuis son romantisme ébranlé, il avait comme oublié de le prononcer. C'est qu'en effet, depuis ce temps-là, il n'avait plus de critérium littéraire. Aucune doctrine bien nette et bien cohérente n'avait remplacé en lui la doctrine romantique. Les écoles auxquelles il s'était dans la suite attaché, n'attribuaient qu'une importance secondaire à l'art : elles s'occupaient de philosophie, de religion et ne lui offraient point en littérature un système lié d'idées, sur lequel appuyer un jugement. D'ailleurs, depuis ce temps-là, c'était d'individus surtout qu'il s'était occupé. Il était en quelque sorte resté à l'intérieur de leur personne : il avait scruté leur âme, sondé leurs convictions, analysé leurs facultés, leurs sentiments, leurs tendances morales. Il n'en était pas sorti pour les confronter explicitement ni avec un idéal, ni avec les autres écrivains. Je ne veux pas dire, bien entendu, que, malgré cela, il n'avait pas jugé. On juge toujours, par rapport à soi, à ses propres idées, à son tempérament propre, à défaut d'autre règle; et ce jugement même est d'autant plus

1 Port-Royal, 1, 149.

2 P. Litt., I, 69, sqq.

3 Cf. Bri netiere, Évolution des genres, 2 32.

absolu en ses résultats qu'il est plus relatif, plus subjectif dans ses considérants inexprimés. Le fait seul de choisir un auteur pour en parler en détail, soit avec sympathie, soit avec réserve, atteste que Sainte-Beuve, — puisqu'il le choisissait, — le tirait de la foule, le considérait comme supérieur à ceux qu'il négligeait. Mais c'était là un jugement tout à fait sous-entendu, enveloppé, qui non seulement n'était pas le but final auquel le critique tendait mais même était parfois à peine insinué, n'était jamais formulé avec quelque rigueur et avec des « attendus » explicites. Port- Royal assurément n'a pas fourni à Sainte-Beuve un critérium nouveau, une doctrine vraiment littéraire. Mais le sujet môme, lui interdisant de se restreindre à un individu, lui a offert presque de force des points de comparaison. Quand il a eu à traiter de Saint-Cyran et de M. de Sacy ou de M. Singlin, d'Arnauld et de Nicole, de Pascal, — sans compter saint François de Sales, Montaigne, Molière, Racine et tous ceux qu'il a introduits sans y être contraint par son sujet: — quand il a eu à traiter de tous ces hommes, de nature ou de valeur si différentes, il n'a pas pu ne pas sentir qu'ils étaient de nature et de valeur différentes. Si les Provinciales ont fait plus d'impression sur son esprit, ont plus agité son imagination que la Lettre à un duc et pair, si les Pensées ont frappé son âme, ému son cœur, plus que les Essais de Morale; cela ne pouvait tenir qu'à la différence intrinsèque de Pascal avec Arnauld et Nicole. Les idées théologiques et philosophiques, les doctrines de la grâce et de la liberté, les opinions sur les cinq propositions, dans leur ensemble, étaient les mêmes chez l'un et chez les autres. Si pourtant l'un d'eux avait donné de ces pensées communes une expression plus parfaite ; si, passant par sa bouche ou sa plume, les mêmes vérités ou les mêmes erreurs prenaient comme un son nouveau, une valeur nouvelle, une nouvelle efficacité ; si des débats, fastidieux avec les autres, devenaient avec lui pleins de vie et d'intérêt; si enfin il semblait de plus en plus s'adresser à tous les hommes et les captiver ou les maîtriser tous, tandis que les autres ne restaient de grands écrivains, des maîtres de la pensée, que pour les théologiens et les jansénistes: — il y avait donc quelque chose qui établissait une différence entre eux et lui. Puisque cette différence ne pouvait se trouver dans le fond même des idées, elle ne pouvait être que dans la forme qu'il donnait à ces idées : dans la forme au sens large du mot, la forme non telle que l'entend un rhéteur, mais comme l'entend un philosophe et un poète. Alors, Sainte-Beuve désormais juge. 11 n'impose pas une règle littéraire à ces œuvres, une

loi littéraire à ces hommes ; mais il déduit son appréciation d'une comparaison ou formelle, ou tacite, qu'il a faite entre elles et entre eux. « Rotrou est de beaucoup inférieur à Corneille ; mais quand ïl monte, c'est dans le même sens et sur les mêmes tons : il aide à mesurer l'échelle... Le grand Corneille est *au premier rang, le bon Rotrou ne vient lui-même qu'au second ; il vient tout derrière, et, par moments, presque coude à coude avec Corneille... On retrouve ici chez Rotrou, mais grossis, tous les défauts de Corneille; c'est comme un frère cadet, qui ressemble à son aîné, mais en laid... On y trouve même l'image à un degré de plus que chez Corneille, qui est volontiers plus abstrait... Corneille, d'ordinaire, est noble, ou enflé, ou subtil, ou, au pis, un peu comique de naïveté : il n'est pas vulgaire. Rotrou l'est... Si Corneille allait quelquefois au hasard, Rotrou s'y lançait encore plus 1. » Je n'ai pas cherché cet exemple. Quand j'ai ouvert le livre pour y puiser des jugements littéraires de Sainte-Beuve, c'est le premier qui me soit tombé sous les yeux. Et l'on y voit à plein comment c'est par la comparaison que Sainte-Beuve a été amené à sentir la différence des talents, comment c'est par la comparaison qu'il a été amené de nouveau à juger. En voici un autre encore, non moins significatif : « Ce que je tiens surtout à observer dans les principaux de ces caractères, c'est, à côté de la supériorité morale, celle de l'esprit, s'il se peut, la portée des vues. Très peu d'hommes à Port-Royal et dans le jansénisme ont eu cette portée de coup d'oeil, et je les compte. Trois en tout et pour tout : Saint-Cyran, Jansénius et Pascal. C'est la génération vraiment grande..., etc. 2 » C'est ainsi que Sainte-Beuve, ayant appris à voir quelle distance sépare les hommes, apprend qu'il importe de leur accorder une place et une valeur différentes : Pascal a plus d'un livre à lui seul ; Arnauld et Nicole n'en ont pas un pour chacun. C'est ainsi surtout qu'il apprend la nécessité de les juger : il les juge tous en effet, comme il juge hardiment saint François de Sales 3, M. de Sacy 4, etc.

Mais tirer un jugement d'une comparaison, cela implique au moins qu'on s'est fait pour soi-même une mesure des grandeurs; cela prouve qu'on s'est construit une échelle d'après laquelle on assigne à chacun son rang, puisqu'il y a des rangs. Quelle est donc l'échelle de Sainte*

1 Port-Royal, I, 147-169.

? Ib., m/94.

•« Ib., I, 240.

» Ib., II, 333.

Beuve? Nulle part il ne l'indique d'une façon expresse. Mais il n'est peut-être pas impossible de la retrouver. Quand Sainte-Beuve déclare Rotrou inférieur à Corneille, c'est parce qu'il y a chez lui « tout un attirail de ressorts par lesquels il faut passer l », qu'on y touche du doigt l'emphase, la vaine {x>mpe, les passages empoulés, les invraisemblances morales 2, que « la machine se voit trop 3 », qu'on y rencontre de la vulgarité, du romanesque, des tirades théâtrales, des inégalités, des scènes ridicules ou d'un comique déplacé 4: quand il critique saint François de Sales, c'est que l'évêque de Genève laisse percer « l'Euphuisme, le Gongorisme de la dévotion5 »; quand il blâme Mgr de Belley, c'est à cause de « son badinage très profane d'expression », de son « badinage qui prête au rire et s'en accommode », de ses « fleurettes », de ses « calembours » 6 ; et il a des raisons analogues contre les étranges paradoxes de Saint-Cyran 7 ou les Enluminures de M. de Sacy 8. Mais tout cela, ce sont des remarques de « goût », et pas autre chose. C'est donc au nom du goût seul que Sainte-Beuve juge.

Seulement, ce critérium, — arbitraire en somme, et dangereusement subjectif, — est heureusement complété par d'autres qualités de l'esprit de Sainte-Beuve. Cet humaniste — Combien de fois ne Tavons-nous pas remarqué? — a le sens du réel et l'amour de la nature vraie : on n'a donc pas à craindre que son goût ne soit trop étroit et ne s'effraye trop vite. Mais surtout ses lectures sont innombrables, ses connaissances variées, ses expériences multiples; et toutes ensemble ont singulièrement élargi son intelligence qui, par nature, était déjà si ouverte. On se rend mieux compte de l'étendue de cette intelligence quand on examine de près ce qu'il a dit de Pascal. Un critique classique n'eût songé sans doute qu'à admirer. Un critique timoré comme ceux du XVIIImc siècle lui eût reproché, sans doute, des hardiesses d'expression, des libertés de style contraires aux règles reçues : il y eût trouvé des excès, du trop. Sainte-Beuve, lui, y trouve des lacunes. Il a été poète, il veut ou il croit l'être encore; et il regrette que Pascal n'ait pas eu un véritable sentiment de la poésie. Il a eu du goût pour l'histoire; et il sent que Pascal l'étudié

1 Port- Royal, I, i5i.

* Ib., i 53.

* Ib., i 56.

4 Ib., 161-169.

•*' ïb., 240.

« Ib., 241.

7 Ib., 271.

* Ib., 333.

seulement en apologiste, accepte avec une certaine indifférence ou avec trop peu de sens critique les traditions reçues. Il a étudié les sciences; et il souffre de ce que Pascal les diminue et les rabaisse en leur interdisant les hypothèses fécondes. Il a fait des études de médecine; et il est choqué de voir que Pascal tient si peu compte de « la vie physiologique l ». De tous ces « élargissements », aucun ne lui manque, à lui ; si c'est le goût qui lui dicte ses jugements, ce goût, du moins, n'a rien d'étroit, uni qu'il est à une intelligence rare, universellement ou presque universellement informée.

Olivier nous atteste que Sainte-Beuve regardait ce livre comme « son œuvre capitale - ». Et Sainte-Beuve avait raison. Je ne crois pas qu'on exagère en disant que Port-Royal est le centre de sa vie littéraire s. C'est là qu'il a, pour la première fois, parfaitement uni les diverses tendances, heureusement hiérarchisé les diverses aptitudes de son talent. C'est là que son inspiration poétique, renonçant à se creuser un lit séparé, que sa vocation de romancier, renonçant à se faire un cours distinct, sont venues se jeter, s'absorber, se fondre dans sa critique. C'est là que ses dons de psychologue et ses dons d'historien ont contracté une indissoluble alliance. C'est là enfin qu'il s'est révélé à lui-même, qu'il a révélé aux autres l'ampleur, la plénitude, la souplesse de son esprit. Taine Ta défini quelque part « un connaisseur d'hommes, un observateur passionné et délicat de toutes les singularités morales, un lettré élevé dans la poésie, le roman, la critique, un esprit ayant emmagasiné en soi les innombrables formes changeantes et les profonds mécanismes compliqués qui constituent et distinguent parmi tous les autres le moindre individu humain 4 ». C'est dans Port-Royal que Sainte-Beuve, pour la première fois, répond pleinement à cette définition; et sans Port-Royal. ni le Sainte-Beuve des Lundis, ni le Sainte-Beuve des Nouveaux Lundis ne l'eussent peut-être aussi bien justifiée.

iMais nous ne nous arrêtons point sur ce sommet : il nous faut suivre encore dans sa vie son évolution ultérieure. Au moment où Sainte- Beuve va quitter Lausanne, examinons donc quel il est devenu et pesons les gains qu'il a réalisés dans cette laborieuse année. Un témoignage irrécusable, donné à lui-même et aux autres, qu'il est capable d'embrasser

1 Port-Royal, III, io5.

* Olivier, 48.

3 Cf. Rambkrt. Études littéraires (Lausanne 1890) : Sainte-Beuve et Port-Royal.

4 Extrait cité par Victor Giraud, Essai sur Taine (3m* édition, Hachette, 1900), p. 236.

de vastes ensembles et de peindre des groupes aussi bien qu'il sait peindre des individus; un perfectionnement des qualités déjà acquises; une précision plus grande apportée à certains principes de critique qu'il avait déjà ; une conception neuve, originale, féconde de « l'histoire naturelle des esprits» et de la méthode des « familles d'esprits »; le sentiment de la nécessité de juger en littérature : tels sont donc les bénéfices que, pour son compte, Sainte-Beuve a retirés de Port-Royal. Ils sont tous d'ordre intellectuel. Dans l'ordre moral, je le crains, les résultats sont moins heureux et ne correspondent point aux espérances. Assurément, Sainte-Beuve s'est reposé de la vie enivrante de Paris et s'est éloigné de certaines causes de trouble. Assurément aussi, il a mieux compris ce que c'est que la religion intérieure et il a enrichi son expérience religieuse. Mais, en revanche, il s'est assuré une fois de plus, qu'il n'était pas né pour la foi. Il écrivait à V. Pavie, le 26 mai 1 838 :

Vous me dites, mon cher Pavie, de bien bonnes choses et des espérances trop belles sur l'effet moral que vous attendez de ce cours sur moi. Hélas ! il est trop certain que, s'il ne me fait pas de bien, il me fera grand mal. On ne touche pas impunément aux autels; et, en supposant que j'aie fait quelque bien autour de ma parole, on ne fait pas impunément du bien si Ton n'en reçoit au cœur soi-même. Aussi, je vous parle peu de ce cœur, toujours flottant, toujours repris, et qui ne se sent un peu heureux aujourd'hui que d'un plus libre rayon de printemps '.

«S'il ne me fait pas de bien... »? Sainte-Beuve en doute peut-être encore; nous savons, nous, qu'il ne lui en a point fait.

1 Th. Pavie. 224.

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