IV. Des limites de cette étude : les années d'apprentissage
« Je suis» l'esprit le plus brise et le plus rompu aux métamorphoses. »
(Portraits Littéraires, III, 545».
* Je défie personne, excepté moi, de s'en tirer et d'en avoir la clef. »
(Lettre à M. Zola. — Nouvelle Correspondance, p. 229.)
Une trentaine d'années se sont écoulées depuis que Sainte-Beuve est mort. L'ensemble de son œuvre, à cette distance, commence à se dessiner plus clairement à nos yeux, son rôle à se mieux préciser, son action sur les esprits de son temps comme son influence sur la postérité, à devenir plus visibles. Sans doute, il semble subir à son tour le sort qui menace
plus ou moins tous ceux tics écrivains qui n'ont point fait proprement œuvre- de créateurs. N'était la niasse imposante que dresse son Port- Royal, la silhouette du bâtiment immense qu'a édifié le travail de toute sa vie s'estomperait un peu à nos yeux. On peut déjà prévoir le moment où il sera moins lu que consulté, où ses soixante volumes ]. places comme le I)ictionnairr <le Bavlc dans les bibliothèques des savants, seront ouverts par ceux la seulement qui chercheront sur une œuvre donnée ou sur un homme des renseignements sûrs et des vues précises, mais ne seront plus l'aliment journalier des esprits. De moins en moins, il sera présent, et par suite d<' moins en moins agissant.
Kt pourtant, quclqu"iné\ itable que suit l'injustice de la postérité envers ceux qui. comme lui. dans leurs laborieuses fonctions de critique, ont mis la littérature de toutes les époques à la portée de leur époque, c'est encore lui qui y échappera le plus. Car c'est un grand critique que Sainte-Beuve; et, à parcourir toute l'histoire de la littérature française jusqu'à son temps, je n'en vois aucun qui. dans l'ensemble, lui soit vraiment comparable.
Du Bellay n'a eu que des intentions de critique : il a sonné la charge avec entrain et conduit la Brigade à lassaut de l'antiquité retrouvée. Mais Sainte-Beuve en a tait autant. Lui aussi, par ses exhortations et par son exemple, il a encouragé un groupe d'écrivains à entrer dans une voie nouvelle. Il y a mis la même ardeur juvénile, mais combien plus de vrai talent, combien plus de science, quelle vue plus lucide des dilîicultés à vaincre et des moyens de les mieux vaincre! .Même si l'on tait abstraction de tout le reste de son (eu vie critique, comme le Tableau lie la poésie française au XV/mc siècle, avec sa valeur historique, l'exactitude et la nouveauté de ses résultats, la justesse et la linessc de ses vues, écrase la Défense et Illustration, programme magnifique et vague de magnifiques et vagues aspirations.
Malherbe, puis Boileau, Boileau surtout, ont fondé et formulé la raisonnable, saine, solide et étroite doctrine que deux siècles ont suivie à la lettre et religieusement respectée. Lui aussi, Sainte-Beuve a
exposé les principes qu'un siècle — un « siècle » littéraire, de vingt ou trente ans — a essayé d'appliquer. Sans doute, le romantisme n'a point
1 Sauf ;»yîn contraire ien cas de variante importante ou curieuse), je renvoie toujours, pour chaque ouvrage de Sainte-Beuve, a la dernière édition qu'il en a donnée lui-même : Poésies Complètes : Michel l.évy, iXt>3 : Port-Royal : Hachette, i Sô- ; Portraits Contemporains : Calmann-Léw . 186S (en 5 vol», etc.: mais pour le Tableau h l'édition définitive de .M. Trou bat : Lemerre. iHjb.
«u et ne méritait point la longue fortune du classicisme; sans doute» les fondements en étaient ruineux. Mais il n'a pas tenu à Sainte-Beuve qu'ils ne le fussent moins : même au plus fort de son enthousiasme, il s'est efforcé d'y réintroduire ou d'y maintenir la raison, la mesure, le goût, tout ce qui l'eût sauvé, s'il avait pu être sauvé. Et, après tout, ce mouvement romantique, avec ses exagérations et ses erreurs, a été assez fécond, il a enrichi la littérature française d'oeuvres assez brillantes, il a mis à nu toute une veine de subjectivité et de lyrisme jusque-là trop ignorée, il a -créé un mouvement historique trop, considérable, il a exercé sur le développement ultérieur de la littérature une influence trop profonde et à bien des égards trop heureuse, pour qu'on ne sache point gré au critique qui l'a encouragé, accrédité à ses débuts, dirigé et canalisé dans son cours, réprimé à la fin dans ses excès.
Boileau encore a eu ce mérite inouï de juger les écrivains de son temps avec autant de sûreté que s'ils n'avaient point été ses contemporains. 11 est peut-être, dans tous les âges, le seul critique dont la postérité ait accepté en bloc les arrêts alors même qu'elle n'admettait plus ni ses lois ni ses considérants, le seul Aristarque dont les condamnés
n'aient jamais été vraiment réhabilités. A cet égard, Sainte-Beuve ne
l'égale point; tant s'en faut. «Ce qui tente d'être haut» *, le dépasse souvent; malgré son intelligence, il n'arrive pas toujours à comprendre entièrement les grandes œuvres. D'autre part, il ne sait pas assez se défendre de la jalousie qui le prend à la gorge, quand il voit d'autres écrivains mieux doués ou plus heureux réaliser en œuvres applaudies l'idéal de beauté que lui-même rêve, et sue, mais échoue à rendre. Mais enfin, à ces deux exceptions près, quand il s'agit d'oeuvres qu'il peut apprécier de plain pied ou qui ne font point crever en lui la poche à fiel, quelle rectitude de jugement, quelle sûreté de goût! comme un tact délicat et fin lui fait mettre le doigt sur le mérite, la beauté ou la tare secrète qu'il importe de tirer à la lumière ! comme il comprend et comme il goûte, comme il sait faire comprendre et goûter !
Bayle offre à ses lecteurs l'amas énorme, mais confus, de son érudition inépuisable. Avec une bonhomie sournoise, avec une malice fourrée, il promène son scepticisme à travers les œuvres les plus variées, il présente sur chaque chose le pour et le contre, — le contre surtout, quand
1 Le mot est de J. de Goncourt : « Vous savez ses colères contre tout ce qui tente d'être haut. » (Lettre à Flaubert, 9 mars 1869.) 11 serait tout à t'ait juste si J. de Goncourt ne l'appliquait à M"' Gervaisais.
FRÎBOURG (SUISSE) — IMPRIMERIE SAINT-PACL
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anecdotes pour le seul plaisir de les conter brillamment ou avec esprit et de faire applaudir sa finesse ou son éloquence; il les a recueillies seulement pour faire mieux connaître l'homme et l'œuvre, — quelquefois, à vrai dire, pour satisfaire à ses petites passions et rabaisser les auteurs dont la gloire l'offusquait. Littérateur pur, encore qu'il ait mis parfois la critique au service de ses rancunes privées l ou de ses rancœurs de transfuge 29 il ne Ta jamais mise au service de ses ambitions politiques •1. Ecrivain et non point orateur, sa méthode était moins flottante, moins lâche; la critique, chez lui, avait son but à elle-même et se suffisait à elle seule.
Taine, dans son œuvre de critique comme dans ses ouvrages de philosophie ou dans ses livres d'histoire, poursuit la méthodique enquête psychologique à laquelle il a usé ses forces. Dans l'œuvre, il cherche l'homme, ses idées, ses sentiments, ses sensations fondamentales, sa faculté-maîtresse. Dans le composé qui résulte de tout cela, il poursuit les triples influences du moment, du milieu, de la race. Il analyse, il abstrait, il explique, il « fait de la critique littéraire une recherche
philosophique * ». Sainte-Beuve aussi fait de la psychologie, mais il
la fait moins systématique. Moins profondément philosophe, trop sceptique pour oser faire même de son scepticisme une doctrine formelle, — car une doctrine devant être logique et cohérente devient sinon une foi, du moins un lien, — il a passé sa vie à collectionner, à piquer pour ainsi dire, sous sa vitrine de naturaliste, les exemplaires les plus différents de l'humanité, à «décrire autour de soi, en serviteur de la science, les variétés de l'espèce, les différentes formes de l'organisation humaine, étrangement modifiées au moral dans la société et dans le dédale artificiel des doctrines r> ». Son œuvre est comme le Muséum de « l'histoire naturelle littéraire" »; la collection est là aussi complète que possible; elle n'attend plus qu'une classification; il l'ébauche en cherchant à deviner les « familles d'esprits » : mais il laisse à l'avenir le soin de la poursuivre et de la parfaire.
Ainsi, comparé aux critiques qui l'ont précédé ou qui ont écrit de son vivant, Sainte-Beuve peut bien être, en un point particulier, inférieur
1 Article sur Balzac. {Lundis, II. i
2 Les Regrets. \ Lundis, VI. i
8 Cf. son refus d'un article sur le César de Napoléon III.
4 La Fontaine et ses fables, i" édition (Thèse : Essai sur tes fables de !.. /■*.>..
5 Port-Royal, VI, 245.
* P. Litt.. III, 546, pensée xx. Cf. x\i.
à quelques-uns d'entre eux. En revanche, il est le seul qui réunisse en lui leurs divers mérites, à un degré moindre sans doute, mais rassemblés. Il est le plus complet- Ce mélange des différentes qualités que chacun des autres ne possède qu'isolées lui confère la plus rare des originalités et le met hors de pair. Son œuvre n'a point d'égale. Elle est le répertoire le plus plein et le plus exact que jamais homme ait constitué sur la littérature, sur tout ce que les lettres contiennent de vie et de réalité humaines, sur tout ce qu'elles expriment de l'esprit, du cœur, de l'àme des hommes.
Je voudrais étudier ici l'instrument délicat et solide — je ne dis pas puissant — avec lequel s'est peu à peu bâtie cette œuvre considérable. Je voudrais rechercher comment il s'est forgé; comment, par quelles acquisitions successives, par quelles métamorphoses variées, s'est formée cette méthode critique que Sainte-Beuve a, pendant vingt ou trente ans surtout, appliquée avec tant de patience, tant de labeur, et, il faut lui rendre cette justice, tant de probité intellectuelle.
Je ne m'abuse point d'ailleurs sur les difficultés de cette tâche. Ondoyant jusqu'à l'inconstance et pis encore jusqu'à la versatilité, instable jusqu'à la désertion et parfois même jusqu'à la trahison J, Sainte-Beuve ne s'est jamais piqué d'une fidélité sotte envers les hommes, ni envers les écoles ou les partis, ni même envers les idées. Ses « continuels engoùments aboutissaient avec une régularité déplorable, avec une sorte de périodicité, à de non moins continuels désenchantements - ». Esprit et cœur et tempérament même versatile, il abonde en soudaines volte-faces dont ses anciens amis et associés sont les premières victimes, ou dont les doctrines jadis aimées pâtissent les premières. Il agit ainsi avec une inconscience admirable. C'est lui-même qui prend plaisir à rappeler à toute heure les « phases morales par lesquelles il a passé », ses « sensibilités et ses inconstances poétiques n ». C'est lui-même, quand on crie au « renégat », qui répond triomphalement : « Dans ma vie
'«Quelles intéressantes ingratitudes! (Quelles trahisons exquises!» (Laurent Pichai, Phare de la Loire, 27 novembre 1868. Cf. l'article de Mm* de Gimrdin dans ses Causeries parisiennes, 1845.1
• Jtles Levallois. Sainte-Beuve (Didier. 18721, p. 68 sqq. et 139-148.