V. Lundis, IX, 1 1 o
intellectuelle, sujette à bien des variations, un heureux instinct, plus encore que la prudence, a su me garder à temps et m empocher de prendre de ces engagements absolus qu'il est ensuite pénible de rompre l >. ou bien « Je m'étais prêté, je ne m'étais pas donné * ». . Et il s'imagine être justifié ï et il s'imagine que ces réserves muettes, ces résistances silencieuses, ces directions d'intention mystérieuses le lavent du reproche qu'on lui jette! Il va même plus loin. Suivant en cela l'usage commun des auteurs qui font la théorie de leur pratique, il érige en loi son inconstance naturelle. Non seulement changer est le lot commun de l'humanité : «Chaque jour, je change; les années se succèdent: mes goûts de l'autre saison ne sont déjà plus ceux de la saison d'aujourd'hui : mes amitiés elles-mêmes se dessèchent et se renouvellent. Avant la mort finale de cet être mobile qui s'appelle de mon nom, que d'hommes sont déjà morts en moi ? Tu crois que je parle de moi personnellement, lecteur ? mais songe un peu et vois s'il ne s'agit pas aussi de toi s » : mais encore changer est le devoir du critique : « Le critique ne doit pas avoir trop d'amis... il a besoin de courir ses bordées au large 4 » ; parce qu'il « ne doit point avoir de partialité et n'est d'aucune coterie ». il « n'épouse les gens que pour un temps et ne fait que traverser les groupes divers sans s'enchaîner, il passe résolument d'un camp à l'autre ■• »: pour conserver son indépendance et fixer son jugement durable, il doit se défier de son cœur, ne s'en fier qu'à son esprit, où « pour peu qu'on cherche le vrai, la balance recommence toujours * ». Avec de telles tendances et de telles théories, les circonstances d'ailleurs s'y prêtant, on voit que Sainte-Beuve a du passer par bien des transformations avant de découvrir sa véritable voie et de s'y astreindre à une règle immuable.
Il a donc beaucoup évolué. Comme il le disait à son ami Olivier, il a été « successivement plusieurs hommes 7 ». Aussi, sachant combien la tâche serait difficile à tous ceux qui ('étudieraient /car si un critique se
1 P. Cont.. IL 440.
* P. Cont.. I. 272.
J P. Litt., III. 544. pense* in. — Cf. la pensée un : « Tout est changement et mobilité, etc. » et l'épigraphe de U dernière édition des P. Cont. « Nous sommes mobiles et nous jugeons de* êtres mob;ies. »
* Lundis. IL 107.
* Lundis, II. 121.- Cf. P^rt-Hoyai II. 419, r.o:e : * «/a toujours etc mon unique méthode : oublier. oubi:cr djns le^ nt-r. i1 e*. e*c. •
* Lundis. Mil. 356.
Sainte Beure. Souvenir*. Œuvres chnties Je J. Olivier. L.»u>anne. :*-**• I. 4-'
peint dans ses écrits, c'est «c en traits affaiblis ou trop brisés : son âme y est trop éparse) * », il a voulu leur faciliter la besogne :
J'ai beaucoup écrit, on écrira sur moi, on fera ma biographie, et les critiques chercheront à se rendre compte de mes ouvrages fort différents ; je veux leur épargner une partie de 'la peine et leur abréger la besogne, en expliquant ma vie littéraire, telle que je l'ai entendue et pratiquée. — J'ai mené assez volontiers ma vie littéraire avec ensemble et activité, selon le terrain et l'heure, avec tactique en un mot, comme on fait pour la guerre, et je la divise en campagnes. Je ne parle ici que de ma critique. — De 1824 à 1827, au Globe, ce ne sont que des essais sans importance : je ne suis pas encore officier supérieur, j'apprends mon métier. — En 1828, j'entame ma première campagne, toute romantique, par mon Ronsard et mon Tableau du XVIm' siècle. — En 1829, Je fais ma campagne critique à la Revue de Paris: toute romantique également. — En i83i, et pendant près de dix-sept ans, je fais ma critique de la Revue des Deux-Mondes, une longue campagne, avec de la polémique de temps en temps, et beaucoup de portraits analytiques et descriptifs; une guerre savante, manœuvrière, mais un peu neutre, encore plus défensive et conservatrice qu'agressive. (Les Portraits Littéraires, pour la plupart, et les Portraits Contemporains en sont sortis). — Cette longue suite d'opérations critiques est coupée par mon expédition de Lausanne, en 1837j838, où je fais Port-Royal et le bâtis entièrement, sauf à ne le publier qu'avec lenteur. C'est ma première campagne comme professeur. — En 1848, je fais ma campagne de Liège (de Sambre-et-Meuse, comme me le disait Quinet assez gaiement), ma seconde comme professeur : de là sortent Chateaubriand et son groupe, publié plus tard. -- En 1849, j'entreprends ma campagne des Lundis au Constitutionnel, trois années, et je la continue un peu moins vivement depuis, au Moniteur, pendant huit années. — Elle est coupée par ma tentative de professorat au Collège de France, une triste campagne où je suis empêché, dès le début, par la violence matérielle : il en sort pourtant mon Étude sur Virgile. — Je répare cette campagne manquée par quatre années de professorat à V École Normale: mais c'a été une entreprise toute à huis clos, quoique très active. Je n'en ai rien tiré jusqu'ici (ou très peu) pour le public. — Je recommence, en septembre 1861, plus activement que jamais, une campagne de Lundis au Constitutionnel, en tâchant de donner à celle-ci un caractère un peu différent de l'ancienne. En avant : un dernier coup de collier; en avant! — Toutes ces campagnes et expéditions littéraires veulent être jugées en elles-mêmes et comme formant des touts différents 2.
Mais ce n'était là qu'une biographie presque matérielle. Ailleurs, il •donne une biographie intérieure, plus intéressante et de plus d'importance :
Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. — J'ai commencé franchement et crûment par le XVIII"" siècle le plus avancé,
1 Lundis, I, 377.
2 l'n mot sur moi-même. iP. Litt., II. 525.1