DE PASCAL A LA ROCHEFOUCAULD
I. Sainte-Beuve à son retour de Lausanne. Ruine de l'espérance même d'une foi religieuse; abstention de tout sujet religieux; indifférence entre les systèmes. Ruine de ses espérances politiques; résignation boudeuse au régime. Ruine de ses espérances littéraires : girondin en littérature, il rompt avec le romantisme et avec la réaction ; le juste-milieu en littérature : le bon et le mauvais du romantisme, les limites posées de son romantisme, horreur de l'école réaliste. Mélancolie de toutes ces ruines. Ses déceptions d'ambitieux, de poète, d'amoureux, d'homme môme : colère et désespoir.
II. Ses tendances contradictoires et les trois formes que prend sa critique pour les exprimer à la fois ou tour à tour. — Critique lyrique et subjective d'où naît une critique collaboratrice, souvenir et legs de son époque romantique. — Critique psychologique et analyste et les élargissements qu'elle doit à Port-Royal : l'histoire naturelle des esprits, la faculté-maîtresse et les familles d'esprits, l'infinie diversité des esprits; comment la critique moraliste naît de la critique psychologique. — Critique dogmatique naissante : Port-Royal a montré à Sainte-Beuve la nécessité de juger, mais il est arrêté par la difficulté de fonder les jugements; l'article sur les Recueillements poétiques. Critique historique également naissante : le scepticisme de Sainte-Beuve en histoire ne l'empêche pas de tirer parti de la méthode historique. Comment il associe la critique dogmatique et la critique historique.
III. Clôture en quelque sorte officielle de cette période de sa vie. Article sur La Rochefoucauld : scepticisme absolu et pessimisme. Article sur Dix ans après en littérature : la tâche de la critique, pour maintenir et conserver ce qui reste des bonnes lettres.
* Dans cette vie de fatigues et de dispersion ou de retraite hargneuse, dans cette vie sans solennité domestique, surtout pour les gens qui errent comme moi. où sont les Heurs ? où sont
les .sourires ? »
(Lettre à olivier. 20 décembre 1 838.1
« Il y a ainsi au fond de la plupart des talents un pis-aller honorable, s'ils savent n'en pas taire fi et comprendre que c'est un progrès. Il faut tôt ou tard, bon gré mal gré, y consentir : la critique hérite finalement en nous de nos autres qualités plus superbes et plus naïves, de nos erreurs, de nos succès caressés, de nos échecs mieux compris. »
(Portraits Contemporains, II. 487.»
Sainte-Beuve, parti pour Lausanne avec tant d'enthousiasme, n'en rapportait point tout ce qu'il était allé y chercher. Il espérait peut-être, — si nous avons bien interprété certaines intentions qui percent dans farticle sur Vinet. — trouver là une forme de christianisme plus libre, plus moderne, plus intérieur, qui satisfît à ses aspirations et où se fixeraient à la fois son intelligence et son cœur. Et il lui avait bien fallu reconnaître que l'essence même du christianisme se heurtait dans son àme à des obstacles invincibles, que son esprit, ouvert dans sa jeunesse au dieu Pan. et son tempérament, trop longtemps asservi au dieu Priape, répugnaient également aux doctrines et à la loi de l'Évangile. Il espérait en rapporter toute finie et sinon prête, au moins presque prête pour l'impression, l'œuvre imposante qu'il méditait depuis si longtemps. Et, sans doute, son Port-Royal avait fait un grand pas vers l'achèvement. Mais, comme il arrive, une foule de questions de détail s'étaient encore posées au moment même où il esquissait le plan d'ensemble et traçait les grandes lignes de sa construction. Avec son louable souci de l'exactitude et de la vérité, il sentait que la rédaction lui demanderait encore bien du travail et du temps: et le « chef-d'œuvre », par où ce bon ouvrier voulait obtenir ses lettres de maîtrise, se trouvait encore indéfiniment retardé, — sans qu'il pût même prévoir que les dernières pièces en seraient seulement assemblées à vingt ans de là. Il espérait enfin calmer son àme dans la vie paisible,
familiale et provinciale, dont Lausanne lui avait inspiré le vœu, du premier jour où il lavait vue. Et, sans doute, ces quelques mois avaient •été dans son existence comme une oasis de tranquillité ; sans doute, certaines douleurs sentimentales qu'il y apportait de Paris s'y étaient calmées ou atténuées; sans doute enfin, l'agitation trépidante de la vie d'homme de lettres, de rédacteur de revues parisiennes lui avait été épargnée dans la compagnie des Olivier et de Vinet. Mais il lui suffit de rentrer à Paris pour être immédiatement repris et secoué par le tourbillon, pour y retrouver ces troubles qu'il avait cru y laisser, — qu'il y avait laissés, mais en dépôt seulement. Le 26 décembre i838, — il était à peine de retour, — il écrivait à Olivier :
Je voudrais avoir grande joie au cœur pour vous offrir quelque bouquet de jour de l'an. Si j'étais près de vous comme Tan dernier, je ne serais pas embarrassé. Votre joie serait la mienne, et je vous porterais le bouquet cueilli par vous. Mais ici, dans cette vie de fatigues et de dispersion ou de retraite hargneuse, dans cette vie sans solennité domestique, surtout pour les gens qui errent comme moi, où sont les fleurs, où sont les sourires, sinon ceux que vous donnent les amis heureux 1 ?
Néanmoins, il ne revenait pas de Lausanne comme il y était allé. Si son esprit, sa vie même flottaient encore, du moins la véritable angoisse, la pénible attente dont il souffrait quelques mois auparavant avaient disparu. Maintenant, au fond de lui-même, il n'a plus d'incertitude sur la voie qu'il doit suivre. Il s'y engage, il la suit lentement. Il n'est pas encore arrivé au but; mais il sait quel est ce but et quelle conclusion précise il donnera un jour, — il donnera bientôt, — à son voyage d'enquête à travers les religions et les philosophies. Il le sait bien ; car lorsqu'il écrit pour lui seul, il l'exprime avec une netteté sans réserves : « Près d'Aigues-Mortes, 1839. Mon àme est pareille à ces plages où l'on dit que saint Louis s'est embarqué : la mer et la foi se sont, depuis longtemps, hélas! retirées... 2 » A la vérité, un hélas ! accompagne cette profession de scepticisme ; l'image même suggère quelque chose de désolé : une grève aride où n'apparaît aucun tamaris à l'ombre duquel s'asseoir et se reposer. Mais la comparaison, en même temps, exprime ce qu'il y a d'irréparable, d'inéluctable, dans ce reflux : rien désormais ne pourra ramener sur ces plages désertées le flot salubre qui jadis les embellissait et envoyait pour féconder
1 Rambert, Juste Olivier, 288.
2 P. Litt., 111, 540, pensée 1.
la terre ses brises humides. C'est bien la « foi », et non pas tellereligion, c'est bien tout le christianisme, et non pas telle forme du christianisme, qu'a délaissé Sainte-Beuve. Lorsque, quelque temps après, il va visiter en un même voyage et la Rome des Papes et la Lausanne de Vinet, ni Tune ni l'autre n'ont su le convaincre. La Rome pontificale, écrit-il à V. Pavie, m'a déplu : « mais, pour mieux dire, je n'y ai pas regardé et n'ai aucun droit de juger. Mon instinct, sèchement, s'en est détourné pour le moment, comme s'il sentait que cela ne lui irait pas. » l'n instant après, il avoue bien que Lausanne l'a charmé ; mais il ne veut pas que son ami s'y trompe : elle l'a charmé comme charme le petit Lire et le coin du feu après le Jactatus et undis : « Du calvinisme, j'en suis très peu fou x. » De tout son passage à travers les différents cultes où se manifeste l'inspiration chrétienne, il n'a gardé, — surtout, je pense, par l'influence des derniers qu'il ait étudiés 2, — il n'a gardé qu'un certain sentiment de cette inspiration elle-même. Ce qu'il a aimé uniquement à Rome, c'en a été « les petites églises et les couvents détournés, les basiliques où l'on n'entre qu'en sonnant, en passant par le cloître et où l'on respire, dès l'abord, l'odeur du christianisme primitif :î ». S'il est enchanté du cours de Vinet, s'il serait volontiers « fou » de Vinet lui-même, c'est que Vinet « est si peu calviniste, lui, et qu'il veut écrire une vie de saint François de Sales, avec amour * ». Ce qu'un évangéliste peut aimer et faire aimer d'unsaint catholique, voilà le maximum de ce qu'il accepte, ou plutôt voilà le résidu que son éclectisme extrait du christianisme.
Je sais bien qu'alors Sainte-Beuve commence à rédiger son Port- Royal et qu'il y trouve assez d'occasions de traiter des choses religieuses ou même théologiques. Je ne puis m'empècher cependant de remarquer à cette date l'absence complète d'articles consacrés à ces questions, ou même, dans des articles quelconques l'absence complète d'allusions aux problèmes de cet ordre. Quelle différence avec ceux qui avaient précédé le départ pour Lausanne! Depuis Saint-Simon jusqu'à la défection ou même jusque bien après la défection de Lamennais,
1 Lettre à V. Pavie. août i83ç. iTh. Pavie, 23oi. — Cf. la lettre du 22 juin à Olivier (Rambert, ./. Olivier. 290 1.
* Cf. l'antithèse entre les * pompes du Vatican » et Y « impression profonde, intime, toute chrétienne, d'un christianisme tout réel et spirituel » que lui donnent les cours de Vinet \P. Litt., III, 5o8>.
8 Lettre à V. Pavie, juillet 1839 «Tu. Pavie, 2211.
4 Lettre à V. Pavie. août 18X9.
■ces sujets-là l'obsédaient, pour ainsi dire. Il semblait n'en pouvoir •détacher sa pensée ni sa plume : l'inquiétante question religieuse se dressait toujours devant lui, comme ces hauts sommets d'un massif puissant qui dominent toutes les vallées environnantes et attirent à eux «de toutes parts les yeux du voyageur. Maintenant, Une s'en occupe plus. Il n'a pas besoin de retourner le problème sous toutes ses faces, d'en rechercher, d'en éprouver les solutions variées. En principe, il connaît la seule solution qu'il puisse accepter et il la laisse d'elle-même pénétrer sa pensée: il attend patiemment que les conséquences qu'elle porte en elle se déroulent et se déploient toutes seules sous ses yeux attentifs. Ou bien peut-être évite-t-il, par raison de convenance en quelque sorte, d'exprimer tout haut ses négations. Il est plongé dans son Port-Royal ; il voudrait le traiter d'un bout à l'autre avec le zèle -attendri qu'il a mis à le professer, au début surtout; et, comme un enfant qui demeure immobile, retenant son souffle même, pour qu'un mouvement trop brusque ne crève point la bulle irisée qu'il gonfle en l'air, lui, il évite de prononcer les mots fâcheux qui dissiperaient l'atmosphère d'illusion où il tient à rester. C'est une dernière marque de respect qu'il donne à son sujet que de se refuser aux examens de conscience qui altéreraient ou détruiraient en lui les émotions pieuses. Mais il n'aurait pas même essayé de conserver épanouies ces fleurs ephémères, s'il avait su à l'avance combien de temps encore devait durer son Port-Royal.
■Que ce soit l'une ou l'autre de ces raisons, ou toutes les deux peut-être, Sainte-Beuve ne se hâte point de chercher un autre système -qu'il puisse substituer au christianisme évanoui. Ce n'est pas un de ces esprits à qui l'absence de théorie est comme insupportable, et qui ne sauraient en quelque sorte vivre, s'ils n'ont une doctrine bien cohérente et bien suivie qui leur serve d'armature intérieure. Il procède dans sa vie comme dans ses portraits, par petits coups successifs, contradictoires même parfois, par retouches; et il n'en arrive pas moins à une unité réelle dans l'une comme dans les autres. D'ailleurs, quel système parmi ceux qui étaient à la mode eût été capable de lui plaire ? L'éclectisme triomphant ? Il avait pu s'y laisser prendre en quittant le matérialisme à la Diderot; mais bien vite et pour jamais, il avait percé à jour ce qu'il y a de superficiel, d'inconsistant, dans ce plagiat spiritualiste de tant d'autres systèmes et, maintenant surtout (vers 1840), dans cette espèce de contrefaçon laïque du christianisme. Serait-ce le fatalisme, qui chez les historiens d'alors commence à
triompher à son tour (au point qu'ils semblent insinuer par la littérature et l'histoire une philosophie déterministe, qui n'oserait pas se présenter toute nue et dans sa sincérité théorique)? Mais ce fatalisme suppose derrière et sous lui une construction métaphysique : il faut tout un système hypothétique qui l'échafaude et l'appuie. Or ces édifices-là répugnent à la tournure d'esprit de Sainte-Beuve : il est enchanté, quand l'occasion s'en présente, de montrer ce qu'ils ont de gratuit, de factice, de trop simplifié, de trop commode aux historiens, pour être bien vrais *. Seulement, — ce qui est important, car c'est la révélation d'une tendance innée chez lui, et si j'ose dire, le poteau indicateur de la voie secrète qu'il suit, — ce fatalisme qu'il rejette, lorsqu'on le lui impose par une déduction métaphysique, lui-même, il le réinstalle sans bruit, quand il peut le rattacher à des observations de faits réels et le baptiser plus simplement : « la force des choses - ». Cette liberté humaine qu'il semble revendiquer contre ceux qui la nient au nom d'une théorie pure, il la nie à son tour, quand il peut le faire en l'atténuant jusqu'à l'anéantir : « On oublie trop, en traitant soit avec les individus, soit avec les nations,, ce qui est du fond de leur caractère... C'est comme quelque chose d'inéluctable au fond et de fatal ; il semble que ce soit désagréable et humiliant de se l'avouer. Homme et nation, on suppose volontiers qu'on se convertit du tout au tout. Or le caractère d'une nation, modifiable très lentement à travers les siècles, toujours très particulier, est moins changeable encore que celui d'un individu, lequel lui-même ne change guère... Le caractère, quelquefois masqué chez les nations comme chez les individus par les moments de grande passion, reparaît toujours après •'. » Si le caractère est bien chez l'homme ce que l'homme ne s'est pas donné mais a reçu et subit, puisque l'homme ne le change pas, toute philosophie de la liberté a tort: et je ne sais quel matérialisme aura raison. — à moins que ce ne soit un panthéisme. Mais Sainte-Beuve n'a cure de nous le dire ici. Il ne songe même pas à remonter à un principe logique. Il se laisse aller à ses tendances sans. vouloir en faire un système, et sans en éprouver le besoin.
De même qu'il donne en quelque sorte sa démission d'homme préoccupé des choses religieuses, il donne sa démission de citoyen
1 P. Litt., Il, lô.» et 176-177.
* lb.. 177.
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qui a souci des choses politiques : en ce domaine encore, il s'assied dans une inaction voulue. Là aussi, la solution de principe est donnée déjà. Mais c'est la même qu'il avait trouvée, il y a longtemps, au même problème : la solution girondine. Il a toujours, au fond, la même admiration pour « le premier moment et les espérances de l'aurore de 89 », en même temps que la même horreur du jacobinisme et de la Terreur l. Son héros est toujours Washington, homme « de Plutarque », homme unique dans l'histoire : car il offre ce miracle d'être à la fois « homme de gouvernement et homme de liberté, homme d'une intégrité morale inaltérable », d'une entière vertu, dont le nom va rejoindre « les noms presque fabuleux d'Épaminondas et des héros de la Grèce 2 ». Seulement l'issue du mouvement girondin lui a bien montré que ces instants surhumains sont passagers. Il se demande avec anxiété si cet « unique exemple » de Washington est probant, si des circonstances tout exceptionnelles ne lui ont pas seules permis d'accomplir sa grande œuvre par des moyens irréprochables. Les Girondins et Washington, il est tout près de les reléguer dans le domaine de l'idéal. C'est que, malgré lui, il sent bien que la Révolution est « entièrement terminée, sous les formes du moins qu'elle a présentées à chaque reprise durant l'espace de quarante ans », et qu'en partie son résultat est « manqué ». « La société paraît se contenter aujourd'hui d'être gouvernée en vue principalement de ses intérêts matériels et de ses jouissances : pour peu qu'on ait envie de le croire, on la peut juger provisoirement satisfaite sur ses droits, tant la démonstration de son zèle est ailleurs. Et c'est à ce point de vue essentiel qu'on doit surtout dire que la Révolution française est terminée, que ses résultats sont en partie obtenus, en partie manques et que l'esprit, Yinspiration qui l'a soutenue dans sa longue et glorieuse carrière, fait défaut... Quels que puissent être les regrets amers, silencieux ou exagérés, de quelques individus fidèles à leurs souvenirs, l'inspiration qui, de 89 à i83o, n'avait pas cessé sous une forme ou sous une autre... d'agir et de pousser et de vouloir vaincre, cette inspiration s'est retirée tout d'un coup et a comme expiré au moment où; dans un dernier éclat, elle devenait victorieuse \ »
S'il en est ainsi, si l'opinion publique fatiguée s'est détournée de
1 P. Litt., II, 23i, sqq.
* lb., 161.
1 lb., 141, sqq.
ce qu'elle embrassait jadis avec tant d'ardeur, que faire? Rien, sinon se résigner, — tout en protestant un peu contre « la corruption, legoïsme et l'influence masquée de toutes les roueries ». contre les « penchants plus ou moins nobles ». « agréés par les gouvernements comme des garanties l ». Cest ce que fait Sainte-Beuve. Désormais, s'il signale au passage les quelques scandales qu'entraîne nécessairement avec soi le régime parlementaire, c est rarement, en passant, et par des allusions si peu précises qu'il a cru parfois devoir les éclairer plus tard par une
note : « En assistant à quelques séances de nos Chambres X. de
Maistre comprenait peu l'utilité de tout ce bruit et on aurait eu peine, je l'avoue, à la lui démontrer pour le moment. Il était tombé aussi dans un quart d'heure trop désagréable pour la forme représentative : que ne prenait-il un instant plus flatteur -. » Et ailleurs : « Dans la sphère religieuse et politique, il est arrivé à Lamennais de tomber, précisément comme hier tel illustre qui le plaignait est lui-même tombé dans l'enceinte parlementaire : la seule différence est dans la hauteur des questions d'où chacun est tombé 3. » S'il lui arrive d être écœuré de la platitude universelle des hommes politiques d'alors et de sëcrier avec passion : « Vienne un homme, n'importe lequel, mais un homme enfin, qui monte un jour sur le dos de cette société et se sente fort : comme il se vengera "à bon droit et lui donnera de l'éperon l! » c'est dans une lettre privée, écrite à un ami intime, et le public ne lit rien de ces vœux. Que dis-je. il n'en lit rien? il lirait parfois le contraire. N'est-ce pas un hommage rendu aux bienfaits du régime (et rendu de mauvaise grâce, par un mécontent, ce qui en double le prix), que cette phrase : « N'est-ce pas surtout dans les gouvernements de majorité, si excellents à la longue pour les garanties et les intérêts, que le goût sourire et que les délicats sont malheureux ft? »
Sainte-Beuve a bien raison de le dire : « L'opinion, soit politique, soit littéraire, se détend un peu ,:. » Ou, pour employer une autre de ses formules, plus forte encore et pour lui peut-être plus juste : « à un certain point, la poussée manque, le ressort casse 7. » En lui, pour
1 p. uu.. II. 144-145»
* P. Cont.. III, 60.
:l Ib.. I, ?5o et la note sur la * coalition >• et Guizot.
4 1 X avril 1 8!>(). Inédit.
■"■ P. Lit t., II, 2 9 H.
K P. Cont.. V, 4K2.
7 là.. I, 3411.
ce qui concerne la politique, le « ressort est cassé ». Il était du parti du mouvement et il s'arrête. Quelle différence si grande le sépare alors du parti de la résistance? Presque rien : une nuance, et la rancune de son propre affaissement.
Comme en politique Sainte-Beuve se sépare du parti du mouvement, il s'en sépare encore en littérature, — dans la même mesure, et pour les mêmes raisons. Ce rapprochement que je fais là n'est point arbitraire. C'est Sainte-Beuve lui-même qui le fait, et sous forme de théorie psychologique. « Non seulement en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrières », il y a « l'homme de 89, le girondin et le jacobin » : ce sont « trois familles d'esprits ». L'homme de 89, à distance, et avec une espèce de regret de ne pas l'avoir été lui-même, c'est l'idéal de Sainte-Beuve. Celui-là « apporte au monde sa part d'innovation et de découverte, mais ne prétend pas le détruire tout entier pour le refaire; il ouvre sa brèche, mais il reconnaît bien vite, en avançant, de certaines mesures imposées par le bon sens et le fait, par l'honnêteté et le goût »; c'est, si j'ose employer ce néologisme, Yévolutionnaire. Le girondin, lui, est un révolutionnaire, mais modéré et, à la réflexion, capable de sagesse. Il est «c téméraire, plus perçant et plus étroit »: il s'engage dans « des inconséquences et de fausses voies »; il plaît à l'imagination qui « le voit surtout romanesque et poétique ». Mais si le girondin a marché dans un temps avec le jacobin, une limite « non douteuse » l'en sépare; si, avec lui, il est « allé aux extrêmes », « une certaine honnêteté de goût, de sentiment le tient, le saisit et le sauve ». A un moment, il dit avec netteté : Je n'irai pas plus loin ; et laissant le jacobin à ses violences, il se tourne alors vers l'homme de 89; comme lui, sans abjurer, il « se ralentit, se resserre et attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer ». Quant au Jacobin, lui, rien ne l'arrête et il ne sait pas même ce que c'est que la modération. « Tout en éprouvant du respect pour la force éminente de quelques-uns en cette tamille d'esprits, Sainte-Beuve avouer ne sentir que du dégoût pour les incroyables gageures, les motions à outrance et l'impudeur native de la plupart. » Ne vous y trompez pas : il s'agit bien du romantisme et non de la politique. Sainte-Beuve a eu soin de dire en commençant cette virulente sortie : « Je ne parle point du tout de la politique, mais de la littérature, de la poésie, de la critique »; et il a soin de dire en la terminant : « Oh ! même en simple révolution littéraire, heureux qui n'a été que de 89 et qui s'y tient! c'est la belle cocarde : girondin, passe encore; on en revient
avec honneur sauf amendement et judicieuse inconséquence : mais, de 93, jamais l\ » 93, ici, c'est la littérature de celui qui «< a mis le bonnet rouge au vieux dictionnaire ». de Hugo ; c'est l'école et la doctrine du « Cyclope littéraire ».
Mais pour jouer ce rôle d'homme de 89. ou de girondin repentant, ce n'est pas assez de se séparer des terroristes ; il faut aussi, de l'autre côté, lutter contre la réaction encouragée. Sainte-Beuve n'y manque pas. Après avoir coupé les ponts entre- l'auteur d'IIernani et lui, il se retourne contre Nisard.
Je ne suis pas devenu, grâce à Dieu, de ceux qui disent qu'une barrière dorénavant ferme l'arène et qu'il faut s'arrêter... ! Depuis quelque temps, on établit en poésie un grand chemin à pente inévitable de Virgile à Lucain et de Lucain à Claudien. C'est là, j'ose le dire, un pont-aux-dnes un peu trop commun et trop simple; je demande la permission de n'y point passer... Si nous savions tous ces alexandrins (dont Properce a su tirer parti), nous aurions bien des exemples de la manière ingénieuse d'échapper à cette décadence inévitable dont on exagère la loi. Une décadence dont s'accommodaient Virgile et les meilleurs des Latins pour en faire leur profit, me conviendrait assez, faute de mieux; et nos critiques soi-disant classiques, s'ils y réfléchissaient, se verraient forcés de modifier dans leur plan de campagne la ligne droite et courte qui est leur fort '-.
Voilà Sainte-Beuve maintenant qui parle comme un juste-milieu : un de ces juste-milieu qu'il ridiculisait jadis en littérature, qu'il stigmatisait en politique î 11 emploie lui-môme l'expression, le jour où il plaide les circonstances atténuantes pour les audacieux : « Les critiques à idées poussent trop loin: en attendant, les critiques judicieux et sages font du chemin : le juste- milieu se déplace •*. » L'abjuration est-elle assez complète?
En effet, lorsqu'il en vient à parler des principes et des doctrines du romantisme, son premier souci est de garder une juste mesure entre tous les excès. Il en maintient tout ce que la réforme a eu de a bon, les nouveautés « qui s'appuient de quelque titre légitime, de quelque juste accord dans le passé » : le « genre d'harmonieuse rêverie » des Premières Méditations », par exemple, ou bien le style nouveau, enrichi de tout ce qui manquait aux classiques de la décadence, « l'expression... incessamment produite par l'idée actuelle soumise à l'harmonie
1 P. IMt., II, 1X0-1*2.
- /\ L'ont., II, 5 20. sqq.