III
1 P. Litt.. II. 20...
de l'ensemble, par le sentiment ému, s'animant au besoin de l'image, du son, du mouvement, s'aidant de l'abstrait même, de tout ce qui lui va, créant, en un mot, à tout instant sa forme [propre et vive, ce que" ne fait pas la pure raison * », ou enfin, le rythme nouveau et varié, la rime riche sans affectation ni monotonie -.
Mais, là s'arrête son admiration. Il fait bon marché maintenant des «c théories plus ou moins ingénieuses et subtiles » que tant d'autres, que lui-même, ont soutenues sur la poésie, sur l'œuvre, par exemple, d'un Chénier : « Elles ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits contestables :{. » C'est ainsi que désormais, il s'élève contre les « nouveautés ambitieuses 4 » ; il rejette le « boursoufflé, le bizarre, l'obscur », l'abus de l'image :\: il blâme enfin la poursuite acharnée de la rime riche, ou « cette strophe magnifique et formidable, trop pareille au guerrier du moyen âge, qui marche tout armé et en qui tout sonne ° ». Tout cela, il l'avait aimé jadis, ou, — pour mieux dire, pour rendre justice à son goût, qui a toujours été moins dupe que son esprit et son cœur, — il avait aimé des œuvres où ces défauts, ces excès, étaient en germes inaperçus et devaient fatalement sortir. Maintenant, « des rayons brusquement brisés réfléchissent en arrière et vont éclairer, dans les œuvres aimées, des imperfections jusqu'alors confuses 7 ». Quand il assiste de loin au « désastre » de Ruy-Blas, quand il découvre « les bizarreries et les obscurités trois fois caverneuses » dont le Cyclope s'applaudit avec un ricanement, il s'écrie :
Le pire de ceci est le triste reflet qui en frappe le passé, les parties jusque-là chastes et belles qui s'en salissent toujours un peu et nous révèlent des veines qu'autrement on ne découvrirait pas... Cela est bien triste. Ces chutes sont les nôtres: Lamartine, Lamennais, Hugo! les plus sobres y perdent; notre essor diminue et n'ose; on est glacé! Et puis, le meilleur de nos fonds était à bord de leurs renommées; notre trésor le plus beau de jeunesse, d'enthousiasme, de présages, de sagacité prophétique périt avec eux et nous restons demi-ruinés. et appauvris N.
Ce sentiment devient si profond en Sainte-Beuve, qu'à la fin il ne peut plus se retenir de s'en exprimer franchement. 11 veut poser en
1 P. Litt., II, 236. — Le texte imprimé porte : qui. » Ib., 282.
* Ib.. I, 176.
4 Ib., II, 209.
"» Ib., 236.
' P. Cont.. I. 348, note.
* Lettre à V. Pavie (Th. Pavie. 219; Biré, Victor Hugo après i83o, I, 241).
public les limites de son romantisme. C'est Théophile Gautier qui lui en fournit la première occasion ; et c'est la théorie romantique (ou née du romantisme), de l'art pour l'art, qui est la première attaquée.
La forme, s'écrie-t-il, va indépendante du fond, exorbitante par rapport au sentiment, et il résulte de cette lecture prolongée que l'affecté de l'ensemble reflète sur le sincère môme et en compromet l'effet. L'ensemble, l'effet de l'ensemble! Voilà ce à quoi ne pensent pas assez nos poètes et c'est là précisément la grande infériorité des œuvres d'aujourd'hui, même les plus brillantes, en regard des chefs-d'œuvre du passé. On a le talent, l'exécution, une riche palette aux couleurs incomparables, un orchestre aux cent bouches sonores; mais au lieu de soumettre tous ces movens et, si j'ose dire, tout ce merveilleux attirail à une pensée, à un sentiment sacré, harmonieux et qui tienne l'archet d'or, on détrône l'esprit souverain, et c'est l'attirail qui mène.
Toute la critique qui suit développe longuement cette première idée. La pensée est au second plan ; la forme éclatante et vaine, la verroterie, au premier. L'on « sent à nu l'inconvénient d'un système dans lequel le but et le sentiment sont si disproportionnés à l'expression, d'un art exagéré chez qui la forme surmonte, écrase si étrangement le fond ». Quand on a lu la Comédie de la Mort, on court, tout altéré, à « la source naïve et courante... », au bon La Fontaine H Voilà qui est net. Sainte-Beuve en est bien revenu du style « asiatique » qu'il admirait jadis : et, c'est au plus attique, au plus sobre, au plus champenois des classiques, qu'il s'enfuit d'abord.
S'il ne tenait qu'à lui d'ailleurs, on sent bien qu'il n'en resterait pas là, et qu'après la doctrine, il discuterait franchement les œuvres et les hommes du romantisme. Seulement, là, il est gêné. Il a eu avec Hugo des querelles trop publiques 2, pour ne pas sentir qu'un article un peu sévère ressemblerait à une vengeance personnelle. Il ne veut pas non plus mêler les conflits privés, que tant de causes ont fait naître, avec des débats purement littéraires, qu'ils abaisseraient et qu'ils aggraveraient à la fois : « Il ne traite ni de son théâtre, ni de ses derniers romans, ni d'aucun de ses recueils poétiques postérieurs à 1 835 , ou s'il lui est arrivé d'écrire pour lui-même quelque chose L'article sur le Cyclope littéraire f, il l'a supprimé {. » C'est seulement par des allusions plus ou moins vagues que, de temps en temps, il soulage à la fois son goiit et sa rancune, qu'il laisse échapper ses réserves litté-
1 I\ Cunt.. II. 5i6. sqq.
* Lettre à V. Pavic iBiré. Victor Hugo après iH3u, II, i3i.
•■, P. dont., I, 46S. — Cet article est conservé tout entier par M. de Lovenjoul.
raires et sa bile. «c Oui, tyrans, nos Phalaris ne font-ils pas mugir lespensées dans les mots façonnés et fondus en taureaux d'airain *? » Voilà, par exemple, une de ces phrases dont le destinataire, si je puis dire, n'est pas difficile à conjecturer.
Les excès de l'école romantique ne sont pas les seuls dont le goût de Sainte-Beuve ait à souffrir. Par une conséquence à la fois et par une réaction également inévitables, voici que l'école réaliste naît à son tour, et à son tour heurte toutes ses délicatesses, choque tous ses scrupules de lettré raffiné. Avec une ferme tristesse, Sainte-Beuve signale les traces fâcheuses de ce réalisme, que la négligence de Lamartine lui-même, du poète éthéré des Méditations, laisse çà et là déshonorer ses œuvres récentes : ces « mots singuliers », ces « crudités matérielles » qui introduisent des tons discordants au milieu des plus belles pages -. Il libère son âme courageusement et préfère ne plus voir son poète autrefois si cher, « comme une ancienne maîtresse qu'on craint de revoir pour ne pas retomber sous le charme :{ » : il veut pouvoir crier son « holà »! Mais, c'est naturellement à Balzac qu'il s'en prend avec le plus de vivacité. Il discute, avec une mauvaise humeur visible, non point « les cinquante volumes inqualifiables qui précédèrent ses premières œuvres distinguées », mais ces œuvres ellesmêmes. « Fantastiques essais », « aberrations de l'invraisemblable 4 », manques « de tact et de dignité » qui produisent une « impression pénible 5 », voilà les mots sévères qu'il emploie; et, il blâme plus durement encore « cette complaisance amollie qui s'insinue bientôt au lecteur, si elle ne le rebute d'abord », ces analyses « chatouilleuses » de l'amour, ou ces « singulières inadvertances » historiques que laisse échapper l'auteur 6. On sent qu'il y a entre Balzac et lui une opposition fondamentale de tendances et de goûts, presque une antipathie et une répugnance physiques.
« Les délicats sont malheureux », disait tout à l'heure Sainte-Beuve en parlant de la politique. On voit qu'en littérature ils ne le sont pas moins. Sainte-Beuve ne trouve presque plus que Chateaubriand à qui il puisse accorder une admiration sans mélanges : « M. de Cha~
1 P. Litt., Il, 324.
2 P. Cont., I, 364-66.
* Pr. Lundis, II, 35 1.
•'• là., 36 1.
« lb„ 365-67.
teaubriand va à merveille et son esprit se rassérène de plus en plus comme la cime des grands monts dans les beaux soirs l. » Hélas ! nous savons bien que Chateaubriand, lui aussi, aura son tour.
Ainsi, de toutes ses espérances religieuses, politiques, littéraires. Sainte-Beuve est tombé. Ces déceptions de toute nature lui inspirent de mélancoliques réflexions. « La réalisation d'un ordre rêvé, dit-il, est toujours inférieur à l'idéal, même le plus modéré, qu'on s'en faisait; les imperfections et les insuffisances, non seulement des hommes, mais des principes se font sentir et sortent de toutes parts le jour où le monde est à eux; et nulle fin humaine en aboutissant ne répondra à la promesse des précurseurs 2. » C'est la dépression qui suit les grandes crises. Mais, parfois, il se révolte, il laisse comme malgré lui échapper un cri de douleur et de protestation :
Ne soyons pas si fiers : austères régents de notre âge et qui le preniez si haut, Kantistes. éclectiques, doctrinaires, et tous, nous ne sommes pas si riches en morale, et vous-mêmes Pavez bien, à la longue, un peu prouvé. Qu'est-ce à dire ? Après trente ans, qui n'a lu dans bien des intérieurs d'hommes, sans parler du sien, et qui n'a compris? En littérature, si Ton y regarde, c'est encore pis qu'ailleurs : l'esprit seul désormais y fait loi : intrigue, piraterie, vanité sans frein, cupidité vénale! Oh! si dans tous ces gens d'esprit à foison, il y avait au cœur un endroit sain, une once, un grain d'honnêteté, un seul dans chacun, que ce serait beaucoup! En ces moments de dissolution de doctrines et de cohue universelle, à tout prix il importe d'avoir au dedans de soi, dans son caractère, dans sa conduite, des points invincibles et inexpugnables, fussent-ils isolés et sans rapports avec le reste de nous-même, — oui, des espèces de rochers de Malte ou de Gibraltar où Ton se rabatte en désespoir de cause, et «*iù Ton maintienne le drapeau \
Et encore, s'il n'avait eu que de ces déceptions-là, — ces déceptions intellectuelles qui, ne touchant point à ce que nous avons en nous de plus profond, de plus intime, de plus apte à souffrir, se laissent assez aisément atténuer ou guérir ! Mais aucune ne lui était épargnée de celles qui pouvaient lui être le plus sensibles, étant plus personnelles. En quittant l'asile provisoire que lui avait offert la chaire de Lausanne, il était redevenu ce qu'il était auparavant, un journaliste sans place sure, sans fortune, vivant dans une « chambre d'étudiant », Cour du Commerce, N° 2, au quatrième étage et au prix de 2 3 fr. par mois, y
1 Lettre à Collombet iLwrkille et Roi stani.
2 P. Litt., Il, 196-197.
:i P. Femmes, 454.
compris les déjeuners, à moins que ce ne soit «23 fr. sans les déjeuners et 27 fr. en les comptant 1 ». Il sentait bien — Comment eût-il pu ne pas le sentir ? — que c'était là une situation indigne de son mérite réel et qui ne répondait nullement à ce qu'il aurait pu légitimement ambitionner. A ses amis très intimes, il ne pouvait s'empêcher d'écrire avec découragement : « Humainement, la vie est manquée, je le sais. Il ne me reste qu'à me sauver littérairement... Je suis plus loin d'être casé que jamais. Oh ! qu'il y a encore d ambition chimérique et inexplicable chez ceux même qui semblent en avoir le moins 2. » Cela ne l'attristait pas seulement, il faut bien le dire : cela l'aigrissait aussi. Il ne pouvait s'empêcher de comparer son sort au sort de ses anciens amis : ils étaient hommes en place, titulaires de fonctions lucratives ou honorifiques, ou tout au moins sûres; et lui. il n'avait que sa plume et son travail 3. Aussi, comme il leur en voulait d'avoir « fait véritablement défection à la littérature 4 », — en l'y laissant ! Dans ces conditions, « n'étant rien, n'ayant aucune position sociale fixe » et ayant « avec cela beaucoup de fierté et d'indépendance •'' », sa situation était plus gênée et plus difficile que jamais. Il se surchargeait de travail «c comme un mulet » c; il s'en accablait, au point d'être obligé bientôt d'écrire à Collombet : « Ne travaillez pas trop. Quand on s'y laisse aller, cela devient fièvre. Je l'ai senti déjà depuis mon retour; j'avais pris le mors aux dents, et il faut déjà enrayer 7. » Mais c'était le seul moyen qu'il eût de maintenir sa dignité, de s'assurer « une vie de plus en plus dégagée 8 ». C'est ainsi qu'il pouvait sauvegarder son indépendance sauvage, former le projet de « faire le condottiere, le pirate critique infatigable 9 » affranchi de toute loi extérieure, décliner les offres empressées de Salvandy ou n'être pas obligé de payer en louanges littéraires les bonnes grâces de Villemain 10. L'ambition même qu'il se sentait tout au fond, le besoin qu'il aurait eu de ces relations pour la satisfaire, et, d'autre part, la résolution boudeuse, tendue, où
1 Corr.. I, 1 55.
* Lettre à un ami intime, 10 octobre 1 8 3 S .
3 P. Cont., II, 454.
4 Ib., 452.
* ;V"" Corr., 56.
6 Lettre à un ami intime, 26 janvier i83g.
7 2 5 septembre (Latreille et Roustan, 2o5l.
* P. Cont., II, 455.
'•• Lettre à Olivier, 22 juin 1 83g (Rambkrt, 291). 10 .V" Corr., 56.
il crispait sa volonté, de ne leur rien demander, de ne rien en recevoir r tout cela le rendait avec eux susceptible et un peu cassant. Il se promettait, le i3 janvier 1839, de leur tenir « un peu rigueur et stricte justice 1 » ; et il ne fallait pas beaucoup de mois pour qu'après cette décision il rompît tout net avec eux : témoin la lettre de rupture qu'il écrivait à Villemain le 10 septembre de la même année : « Je me considère donc comme rentré à votre égard, Monsieur, dans ma parfaite et plus que première indépendance », — et ce qui précède, — et ce qui suit -.
Le poète aussi souffrait en lui. Depuis les Pensées d'août, d'affligeante mémoire, il n'osait plus publier à nouveau des vers. Pourtant il en mourait d'envie : il avait «c le mal de la poésie rentrée A » et il appelait dans ses bras pour la consoler sa «c pauvre muse froissée, insultée, avilie », mais « plus chère que jamais 4 ». L'amoureux aussi souffrait. Son cœur était vide maintenant et il ne pressentait plus rien qui pût venir le remplir. A Naples, il soupirait : « Oh ! vivre là ! y aimer quelqu'un et puis mourir r» ! » et son imagination construisait des romans de tendresse intime et muette comme celle de Christel 6. Il va la chercher, cette tendresse, ou plutôt se consoler de ne l'avoir point trouvée ou de l'avoir perdue, dans les pays étrangers.
Aujourd'hui, qu'est-ce encore, quand ce bonheur suprême,
L'Amour (car c'était lui), m'ayant atteint moi-même,
S'est enfui, quand déjà le souvenir glacé
Parcourt d'un long regard le rapide passé,
Quand l'avenir n'est plus, plus même le prestige,
Le doux semblant au cœur d'un piège qui l'oblige,
Je vais, comme autrefois, et dans des lieux plus grands
Kt plus hauts en beautés, perdant mes pas errants,
Je cherche... quoi? ces lieux? leur calme qui pénètre?
L'art qui console?... Oh! non... moins que jamais peut-être ;
Mais au fond, mais encore ce bonheur défendu
Kt le rêve toujours, quand l'espoir est perdu 7!
Ainsi, tous ses rêves tournaient autour de l'Amour * et y aspiraientmais ce n'étaient que des rêves. L'homme enfin souffrait de sentir en
1 Ar" Corr.. 5;.
3 Corr., I, 1 90.
;t Lettre à Gollombel, 23 juillet 1 S3q (Latreille et Roistas, 203).
4 Poésies, II, 299.
5 P. Litt., III, 45 r, pensée 111.
,! 1 5 novembre 1839.
7 Poésies, II, 32 0. — ('f. ,\m départ, II, 3 12.
s « Avec un ^rand A », comme le lui écrit G. Sand (Lettres, Repue de Paris, nov. 1896)^
lui une déchéance morale : « sa souillure survenue envers lui-même ». Sans doute il s'encourage à «c recommencer son effort, son retour vers le bien », à « tendre sa main à celui qui tombe, même quand il la sent moins blanche à offrir ». Mais il a besoin de s'y encourager; et sa grande raison, c'est qu'après tout il n'y aurait là qu'une contradiction de plus — et une heureuse contradiction — dans ce chaos de contradictions qu'est devenue son âme *.
Quand on a vu tout cela, comme on comprend qu'il se désespère, qu'il en arrive même à douter de la valeur de son oeuvre et de toute œuvre humaine - ! Comme on comprend qu'il écrive, avec une colère concentrée contre la vie et un acre mépris pour lui-même :
Rien ici que le tous les jours de plus en plus triste et pâlissant. Le monde d'alentour intrigue, s'agite, remue et jette ses boues en politique, en cupidités de toutes sortes; j'y assiste et ma ride s'en augmente. La jeunesse enfin enfuie n'est plus là pour offrir son beau fantôme consolateur et dire au reste : Tu n'es pas! Il faut donc bien reconnaître ce qui est, dût-on lui cracher au visage de dégoût et de mépris, mais à la longue, cela devient une laide grimace 3 !
Ainsi, en ces premiers temps où Sainte-Beuve, au sortir de Lausanne, se replongeait dans la vie inquiète, agitée, troublante de l'homme de lettres professionnel et de l'homme de lettres parisien, tout semblait se tourner contre lui. Son esprit, plus désemparé que jamais, cherchait vainement un centre autour duquel se maintenir et se reprendre, un « inexpugnable rocher de iMalte et de Gibraltar ». Cet état d'incertitude se manifeste dans sa critique. En effet, — non entièrement guéri de ses ambitions poétiques d'autrefois, il veut à toute force trouver une issue à son inspiration meurtrie et intimidée, et ne renonce point absolument aux flatteuses espérances que lui avaient données ses débuts; -*- d'autre part, veuf de toute doctrine religieuse, philosophique, littéraire même, n'osant, ou ne pouvant, ou ne voulant peut-être, édifier à lui seul un système cohérent qu'il puisse opposer aux systèmes à la mode, il ne s'arrête résolument à aucune théorie, même négative, et se
1 P. Femmes, 454-455, note.
* P. Cont.. III, 468-469.
8 Lettre à V. Pavie, novembre 1 838 (Th. Pavie, 2101.
contente de je ne sais quel éclectisme empirique ; — enfin, sous l'influence de ses propres travaux, par une sorte de réaction sur son esprit de ce Port-Royal qu'il revoit, rédige, corrige à cette époque, il en est venu à sentir et le besoin de juger auteurs ou écrits pour- établir entre eux la véritable hiérarchie, et le besoin de les situer, pour les juger, dans le milieu historique qui les a en partie soit produits, soit transformés — : puisque ces trois tendances, sinon contradictoires au moins diverses, se partagent son esprit, il est inévitable que sa critique d'alors ne s'en ressente et ne les exprime toutes les trois, à la fois ou tour à tour.
De fait, avec des passages tirés des divers articles de cette époque, on pourrait reconstruire les différentes conceptions de la critique qui se heurtent en lui à cette heure.
C'est d'abord la critique-lyrique, si je puis ainsi dire : une critique toute subjective et personnelle, bien plus occupée de donner pâture aux aspirations poétiques du critique, de lui fournir une occasion de s épancher, de se peindre, de se confesser lui-même, que de faire connaître les auteurs et leurs ouvrages. Il le dit expressément alors. Ses Portraits sont « une dépendance de la partie élégiaque et romanesque » ; la matière apparente n'en est point la vraie matière et ce serait un « contre-sens » que de les ranger « par Tordre chronologique des sujets qu'il y traite ». « Le véritable ordre est celui dans lequel il les a écrits, selon son émotion et son caprice, et 'toujours de la nuance particulière où il était lui-même dans le moment l » : parce que le véritable sujet, c'est lui-même. Et ce n'est point là une appréciation de ses œuvres passées ; c'est une affirmation qui vaut aussi pour les Portraits actuels. Ces effusions lyriques ne sont point des mouvements presque involontaires, à demi inconscients; il les prémédite en quelque sorte et les raisonne. Sa personnalité n'entre pas en scène dans des digressions episodiques, à travers les intervalles que laisseraient, pour ainsi dire, entre elles les diverses parties de son sujet apparent; c'est elle qui lui fait choisir un sujet où elle puisse se manifester elle-même, et, d'un bout à l'autre, elle s'y manifeste. Tout cela, Sainte-Beuve nous le déclare en termes formels au début de son article sur Madame de Charrière : « Est-ce de la critique que nous faisons en esquissant ces portraits?... Nous-mcme, avouons-le, nous en doutons. Pour nous, en ellet, faut-il le trahir? Ce cadre où la critique au sens exact du mot
1 Lettre à Chaudcsai^ucs. iH>8 [S' ' Corr., 1, 5g).
n'intervient souvent que comme fort secondaire, n'est, dans ce cas-là, qu'une forme particulière et accommodée aux alentours pour produire nos propres sentiments sur le monde et sur la vie, pour exhaler avec détour une poésie cachée. Cest un moyen quelquefois, au sein d'une revue grave, de continuer peut-être l'élégie interrompue l. » Ainsi, son âme s'épanche en allusions confidentes que seuls quelques-uns comprennent pleinement. Lorsque, pour convaincre Fortoul qu'il ne faut pas faire de romans à thèse visible, il écrit : « La meilleure démonstration serait celle qui transpirerait dans une suite de récits fidèles et de peintures variées; on oublierait souvent le but, on ne le discuterait jamais; puis, à un certain moment, comme après un doux et captivant séjour <:he% des amis heureux, on se sentirait devenu autre, converti à leur vertueux bonheur et le voulant mériter 2 » ; — quand il écrit cela, seuls les Olivier et quelques intimes y sentent l'expression de ses affectueux souvenirs, de ses regrets et de sa reconnaissance. Poète, Sainte-Beuve l'a été dans ses trois recueils de vers lyriques. Il l'a été encore, — si poète signifie créateur, — dans son roman de Volupté, d'ailleurs lyrique aussi, puisqu'il est une autobiographie peu voilée. Cette seconde forme de littérature originale, il la retrouve, ou plutôt il en trouve, — car il le cherche de parti pris, — l'équivalent dans la critique. S'il avoue -avec un peu de chagrin l'infériorité de ces moyens détournés d'y atteindre, il en relève pourtant la difficulté et la valeur :
En choisissant avec prédilection des noms peu connus ou déjà oubliés et hors de la grande route battue, nous obéissons donc à ce goût du cœur et de fantaisie qui a fait produire à d'autres, plus heureux d'imagination, tant de nouvelles et de romans. Seulement, nos personnages à nous n'ont rien de créé, môme quand ils semblent le plus imprévus. Ils sont vrais, ils ont existé; ils nous coûtent moins à inventer, mais non pas moins peut-être à retrouver, à étudier et à décrire. Il résulte de ce soin même et de ce premier mystère de notre étude avec eux que nous les aimons et qu'il s'en répand un reflet de nous à eux, une teinte qui donne à l'ensemble de leur figure une certaine émotion : c'est souvent l'intérêt unique de ces petites nouvelles à un seul personnage 3.
Sa critique, c'est donc bien ou de la poésie, ou du roman, autant qu'il <;st possible.
Ainsi conçue et puisqu'elle tend à se rapprocher des formes de la
1 P. Femmes, 411.
2 Pr. Lundis, II, 338.
a P. Femmes. 41 1-4 12.
littérature créatrice, la critique de Sainte-Beuve tend à se rapprocher aussi de la critique -collaboratrice des temps romantiques. Ou, plus; exactement peut-être et pour ne rien exagérer, elle se souvient de l'avoir été jadis. C'est la critique qui se fait l'alliée de l'auteur et lance ses ouvrages après avoir tout préparé pour leur succès : « Eni une main habile et puissante, à ce moment décisif de la sortie, elle est comme ce dieu Portumus des anciens, qui poussait le navire hors, du port l. » I^a nature des services qu'elle rend lui donne des droits. Elle indique à l'auteur ce qu'il doit faire, les défauts à éviter, les qualités à acquérir : elle fait « de la louange apparente » un « conseil assaisonné -. » C'est au nom de ces droits que Sainte-Beuve dit des. vers de Mmc Desbordes-Valmore : « Le tourment de l'âme a passé souvent dans l'accent de la musc. La couleur miroite. Un rayon de. soleil, tombant dans une larme, empêche parfois de voir et fait tout scintiller. Plus d'un sens reste inarticulé dans l'habitude du sanglot 3. »• C'est au nom de ces droits qu'il espère ou qu'il feint d'espérer en Villemain et en son courage. 11 sait bien qu'au fond Villemain et lui ont à peu près la même notion du goût et il veut, pour leur cause commune, lui inoculer « le courage d'esprit », en le félicitant de l'avoir 4.. C'est au nom de ces droits enfin, — et ici la hardiesse est plus grande,. — qu'il revoit les vers de Fontanes, qu'il lui impose ou impose à sa fille des corrections posthumes. Le critique a fait sien le poète, et puisqu'il se rattache maintenant à ses idées modérées, à son genre un peu timide, il se considère comme autorisé à traiter avec lui d'égal à égal, à se faire son collaborateur discret 5, — je veux dire secret- Mais, on le voit, la critique que j'appelle lyrique suppose une faculté poétique toujours présente. Or l'inspiration de Sainte-Beuve se fatigue et se décourage. La critique que j'appelle collaboratrice suppose que le critique appartient à une école, qu'il a des points de contactsnombreux, la plupart des doctrines littéraires communes, avec ceux. qu'il assiste. Or Sainte-Beuve se retire de toute école, de tout groupebien défini et. c'est par hasard, pour des détails, qu'il peut être pleinement d'accord avec les contemporains. Il ne peut donc pratiquer l'une et l'autre de ces critiques que par occasion.
» P. Litt., II. 255.
* Jb.. 2 5o.
n là., i i 7.
4 lb., 4<Ss.
'* Lettres \Cun\, II, 57-641.
Le plus souvent, en effet, il prend à l'égard des auteurs et de leurs écrits, une attitude plus indifférente : celle que nous lui avons vu adopter pour quelque temps, lorsque sa grande déception, la révolte •de Lamennais, lui a enlevé à la fois tout soutien et tout but. Alors, ne partageant point leurs doctrines et n'ayant aucune doctrine à leur proposer, il se borne à la critique-psychologique. C'est la critique de l'analyste, du collectionneur d'anatomies morales, qui veut réunir des spécimens des diverses âmes et ce qu'on pourrait appeler des « coupes », des « planches » de leurs organes et de leurs fonctions. Ainsi, il étudie longuement ceux-là mêmes qui, au point de vue purement littéraire, ont bien peu d'importance. Qui a jamais fait une place notable dans Thistoire de la littérature française aux Mémoires de Lafayette? Mais Lafayette a paru à Sainte-Beuve le type d'une certaine catégorie de caractères, et il s'applique à le connaître avec autant de soin qu'il ferait Corneille, Bossuet ou tout autre grand écrivain. Ainsi encore, lorsqu'il étudie Fontanes, il écrit : « Nous avons franchi les endroits les plus difficiles de la vie politique de M. de Fontanes et nous avons cherche surtout à expliquer Ihomme, à retrouver le poète dans le personnage, sans altérer ni flatter *. » « Le poète », on l'entend bien, puisque Sainte-Beuve l'oppose ici au « personnage », c'est ce qu'il y a eu d'individuel, de personnel dans son inspiration et dans ses vers : ce qui permet d'en faire un numéro à part dans l'ample collection que le critique commence.
Seulement, sous l'influence des idées que nous avons vu naître récemment dans l'esprit de Sainte-Beuve, son ancienne méthode psychologique s'étend, se précise, prend, en appliquant des principes nouveaux, une valeur, une ampleur toutes nouvelles. De même que toute définition procède par genre et par différence spécifique, de même que les naturalistes pour définir une espèce la rattachent d'abord par les •caractères principaux à une famille donnée et l'en distinguent ensuite par des caractères secondaires; de même Sainte-Beuve procède dans sa critique, ébauchant l'histoire naturelle des esprits. Son premier soin est d'abord de rechercher pour tout personnage ce qu'il appelle «c le trait essentiel, le grand ressort du caractère - ». C'est là le fil conducteur qui lui permet de disposer dans un ordre intelligible les diverses actions ou les diverses œuvres de l'auteur et d'v mettre une unité inté-
1 P. Litt., Il, 3oi.
» lb.. i5i.
rieurc. Il s'est persuadé, en effet, que « quand on a un trait vivement prononcé dans la jeunesse, il est rare qu'il ne dure pas, qu'il ne revienne pas en se creusant, bien qu'on veuille le croire effacé 1 ». Alors, d'un bout à l'autre d'une vie, — pour peu quelle y prête, — il suit et démôle, à travers la diversité des événements, l'inspiration générale, la tendance dominante, révélatrices de la nature foncière de l'homme étudié. Il l'explique fort nettement lui-même : « On trouvera sans doute que j'insiste trop sur cette illusion de Lafayette, sur cette vue obstinée et incomplète selon laquelle il ne cessait de découper dans l'étoffe ondoyante de l'homme et du Français l'exemplaire uniforme de son citoyen. Mais, dans l'étude du caractère, \injecte de mon mieux, pour la dessiner aux regards, la veine ou l'artère principale 2. » C'est là ce que Taine fera plus tard, avec quelle rigueur, avec quelle violence même, on le sait : lorsqu'il prétend, par exemple, expliquer tout Tite Live par la formule historien-orateur, que fait-il sinon « injecter la veine principale »? Sans l'ériger en vérité absolue et sans s'être soucié de lui trouver une formule, c'est bien la théorie de la « faculté-maîtresse » que Sainte-Beuve applique ainsi, dès I838-3Q. l'ne fois la faculté-maîtresse trouvée, la place du personnage est définitivement fixée au milieu des différents types entre lesquels se diversifie la nature humaine. 11 se range aux côtés de ceux qui, à des degrés différents, sont doués du même caractère, comme un animal à qui l'on a reconnu une colonne vertébrale, — tut-elle incomplète ou rudimentaire, — serait classé ipso facto dans la famille des vertébrés. Car si «c les humeurs et les mœurs sont diverses », elles « rentrent toutes dans une certaine quantité de formes qui se reproduisent invariablement '* ». Dans la «c suite inépuisable des esprits », il y a des familles d'esprits; et, c'est avoir déjà fait un grand progrès dans la connaissance d'un individu que de savoir à quelle famille d'esprits il se rattache. Racine est mort, emportant le secret de sa perfection; son siècle a disparu ; un siècle nouveau même décline déjà et va s'achever. « Tout d'un coup, après ce long espace et cette interruption qui semble définitive, un talent reparaît, en qui sourit une chaste et douce ressemblance avec l'aïeul littéraire. Il lui ressemble, sans le vouloir et sans y songer, et par une originalité native : dans le fond des traits, dans le
1 P. Litt.. Il, i5<».
■ lb„ ni 5.
3 I*. i'emmes, !■> 1 1\ n 4.
tour des lignes, à travers la couleur pâlie, on reconnaît plus que des vestiges l » : c'est Fontanes. Par le seul fait que Fontanes est ainsi replacé dans sa lignée naturelle, une longue suite de commentaires et d'appréciations sont rendus inutiles : ils sont impliqués dans cette classification même. La critique littéraire ne tire pas d'une bonne classification moins d'avantages que les sciences.
Mais, après cette première démarche qui, séparant Fontanes de la foule des autres hommes, Ta rattaché à un groupe donné, Sainte- Beuve ne s'arrête pas. Il va plus loin ; il va, pourrait-on dire, en sens contraire. Maintenant il s'efforce de distinguer, de séparer son personnage de ceux-là mêmes desquels il l'a tout à l'heure rapproché. Il se met à la recherche de la différence spécifique; car il sait qu'elle existe et qu'elle est nécessaire à connaître pour bien définir. Il fait plus encore, et, — ce qui prouve combien les métaphores scientifiques sont inexactes, quand on les applique aux choses humaines, — il cherche la « différence individuelle » : ce que les sciences proprement dites, même les sciences naturelles, ne font pas, ne veulent pas, ne peuvent pas et ne doivent pas faire. S'il est une chose dont il soit persuadé intimement, s'il est une vérité que son intelligence ait faite sienne et, si j'ose dire, ait faite soi, c'est que « rien n'est tout à fait simple dans la nature des choses et qu'il ne faut pas, en tirant du personnage l'idée essentielle, ne voir en lui que cette idée - ». Pour lui, — d'après la conscience qu'il a de sa propre nature, peut-être, — la nature humaine comporte une infinité de « duplicités fuyantes, jusqu'au sein des plus nobles cœurs * » ; et le critique, qui doit avoir place en lui pour « un certain contraire 4 », ne sait pas son métier, s'il est incapable de trouver ces « contraires » chez ceux qu'il étudie. On jurerait que Sainte-Beuve a lu dans l'avenir et redoute, si longtemps à l'avance, l'abus que des logiciens feraient de la faculté-maîtresse, les reconstructions arbitraires et incomplètes qu'ils échafauderaient pour n'avoir vu qu'elle. A peine a-t-il rangé Fontanes dans la famille de Racine, qu'il se hâte de montrer en quoi, cependant, il s'en distingue : « Dernier parent de Racine et adorateur du XVIIme siècle, M. de Fontanes est pourtant du sien : il en est par les genres... Il en est par certaines teintes... Il en est surtout par le goût rapide... De
1 P. Utt., 11, 207.
* lb.t 209.
8 P. Cont.. V. 486.
4 P. Femmes, 446, note.
plus, M. de Fontanes n'était pas étranger au nôtre l... » A peine a-t-il replacé Joubert au milieu de « cette dynastie flottante d'esprits délicats et vifs », qui ont été comme « les membres associés » de la littérature plutôt que des littérateurs, qu'il est pris de scrupule ; il se met en garde, et nous avec lui, contre l'exagération : « Mais, pour ne pas trop prêter notre idée générale, et, comme on dit aujourd'hui, notre formule à celui qui a été surtout plein de liberté et de vie, prenons l'homme d'un peu plus près et suivons-le dans ses caprices mêmes *... » Les caprices, voilà ce que la critique de Taine ignore ou supprime, parce qu elle est systématique et qu'elle prétend imposer sa loi à la nature; voilà ce que la critique de Sainte-Beuve met volontiers en lumière, parce qu'elle se borne à observer la nature et à expliquer quelle elle est. C'est pour le même motif que Sainte-Beuve a si grand soin d'étudier le milieu et les origines, la Savoie pour le comte X. de Maistre •*, les débuts pour Fontanes 4 : là, en effet, on saisit le mieux la rencontre de la faculté-maîtresse avec les causes extérieures, qui ont pu l'exagérer, l'atténuer, la modifier ou la diriger en tel ou tel sens. C'est pour le même motif qu'il a cette tendresse de cœur pour les hommes qui ne dépassent pas un certain niveau : il est plus sûr de les comprendre pleinement et, par suite, de les expliquer mieux.
Seulement, il est bien difficile qu'une telle critique de psychologue n'aboutisse pas tôt ou tard à une critique de moraliste. Dans la prétace des IVmc et Vmc volumes de ses Critiques et Portraits, Sainte-Beuve fait de lui-même la remarque que la morale « empiète naturellement avec les années et que la littérature par moments n'est plus qu'un prétexte •"' ». Je ne crois point que, sous ce mot de « morale », il entende seulement l'observation désintéressée et indifférente des mœurs ou des actions; il y a plus: il y a un jugement impliqué. En effet, on a beau être très sceptique en philosophie et ne pas avoir un respect superstitieux de l'impératif catégorique ou du Décalogue, il n'en arrive pas moins qu'on apprécie d'une façon ou d'une autre les actes dont on parle. D'abord, en faisant cette analyse minutieuse des caractères, on s'aperçoit bien vite que le type même n'est pas pleinement réalisé. 11 y a des trop ou des manques, des exagérations ou des lacunes. Au
1 P. /.i//.. II, 20y.
• lb.. >io.
* P. Cnnt.. III, 3h, sqq.
4 P. Litt., II. 2ii, sqq.
•'• lb.. 1 49 .
seul point de vue esthétique, on est ainsi amené à faire des réserves; et, pour être esthétiques, elles n'en portent pas moins sur des faits, des qualités ou des défauts moraux. Tout au fond de lui-même, Lafayette conservait une « conviction inexpugnable » et sincère. « Mais, à l'abri de la forteresse et à côté d'une légitime confiance en ce qui ne périt jamais, en ce qui se renouvelle dans le monde de fervent et de généreux, ne se glissait-il pas un coin de crédulité ? » Voilà la première critique : elle semble ne comporter aucun blâme. Un instant après, Sainte-Beuve ajoute : « Ce trop de confiance..., il l'avait en partie parce qu'il croyait en effet, et en partie peut-être parce que c'était dans son rôle, dans sa convenance politique et morale (à son insu), de voir ainsi 1. » Ici, il a beau atténuer l'insinuation par son « peut-être », la corriger par la petite parenthèse « à son insu », voilà une première atteinte délicatement portée à l'absolue sincérité de Lafayette. Un peu plus loin, s emparant d'un aveu de son héros, il remarque (et l'allusion porte) que parfois « les hommes sacrifient un succès, c'est-à-dire la chose possible, au plaisir de peindre ou de faire une action d'où résulte le plus grand honneur à leur rôle, la plus grande satisfaction à leurs sentiments - ». Plus loin enfin, il écrit : « Plus tard, en avançant, tout cela se complique, se dérange ou s'arrange à dessein, se gâte toujours 3. » On voit la progression, et que, de la petite remarque inoffensive par laquelle il a débuté, Sainte-Beuve, avec lenteur, avec douceur, avec précaution, tire des censures de moraliste. Enfin, il lui arrive de jouer ce rôle ouvertement. Dans son article-manifeste contre la Littérature industrielle, il parle au nom de la morale : « L idée morale était absente, même la moindre 4. » Je sais bien que là encore il se mêle à son indignation beaucoup de ce que j'appelais tout à l'heure du sentiment esthétique : il trouve surtout inélégante l'attitude de ces commerçants de lettres. Je sais bien qu'il n'enfle pas la voix pour prêcher sur les devoirs d'écrivain : il se contente de donner à ses adversaires une leçon de dignité et de respect d'eux-mêmes. Mais enfin, c'est bien là néanmoins de la morale, au moins de la « morale des honnêtes gens »; et, au nom de celle-là, si superficielle quelle puisse paraître, ce sont bien des éloges et des blâmes, des jugements moraux qu'il distribue. J'imagine d'ailleurs qu'il y a même un peu plus. Il y a une
1 P. Lut., II, 149.
J lb., i5i.
4 P. Cont., II, 470.
confrontation, plus ou moins consciente, de ces écrivains épris d'argent, et de l'idéal que lui font concevoir les hommes de Port-Royal, avec lesquels il a vécu et vit encore.
Car c est le moment où la rédaction des premiers volumes de son ouvrage exerce sur l'auteur même la plus vive influence. A la critique lyrique et à la critique collaboratrice;, à la critique psychologique et à la critique morale, grâce à ce livre, s'ajoutent, précisément alors, la critique dogmatique et la critique historique. Je dis « s'ajoutent » et j'ai tort. L'expression est trop forte; elle ne correspond point à l'exacte réalité. Ces deux formes nouvelles de la critique commencent seulement à poindre; elles naissent plus encore qu'elles ne sont; et Sainte-Beuve en sent le besoin plutôt qu'il ne les réalise pleinement.
J'ai dit comment l'étude simultanée d'écrivains, formés à la même école, animés des mêmes sentiments, remplis des mêmes idées, — et pourtant si divers en mérites littéraires, avait mieux fait sentir à Sainte- Beuve la hiérarchie qui existe entre eux et la nécessité de mettre en lumière cette hiérarchie, par conséquent de juger. C'est en ce sens que sa critique devient dogmatique : le jugement y réapparaît. En rentrant à Paris, Sainte-Beuve avait été très frappé de «c la confusion et du tourbillon » qui agitaient le monde des lettres : « Les écoles littéraires sont dissoutes depuis huit ans ; les limites et les garanties de caractère autour des plus nobles talents ont cédé brusquement ou graduellement à je ne sais quelle force de choses confondante et dissolvante. » Il importe de trouver « un point d'appui et d'arrêt l ». C'est là le rôle de la critique. « Le public demande de la critique et il a raison, puisqu'il n'y en a plus guère 2. » Quoi donc ! Il n'y a plus de critique? et ce que fait Sainte-Beuve lui-même depuis i83o, n'en est-il pas ? Non, au sens tout nouveau sous sa plume où il prend ici le mot. Car, ce qu'il appelle critique tout court, critique par excellence, — la suite de l'article le montre clairement, — c'est uniquement lacritique qui prononce des arrêts, qui décerne des éloges et des blâmes fondés en raison, qui juge.
Seulement, au moment même où Sainte-Beuve proclame que cette critique est nécessaire, il semble surtout frappé de la difficulté, de la presque impossibilité où elle est, de se donner carrière. Comme fondement essentiel et comme règle, il ne trouve guère à lui offrir que ce
1 />. Onit.. II. 526.
* lb., 524.
« bon sens élevé qui a toujours moyen de juger ». Le « bon sens élevé » est bien quelque chose d'un peu vague. En revanche, que de difficultés il note ! quelle absence des « conditions extérieures indispensables » à la « critique imprimée et publiée »! D'abord, avec la dispersion des écoles, les doctrines ont fléchi ou dévié. Or le critique a « besoin de n'être pas isolé », d'être «c dans un ordre de doctrines, au sein d'un groupe uni et sympathique l ». Cette force intérieure et cet appui du dehors manquant à la fois, le critique a hésité, a louvoyé et s'est tiré de la difficulté en l'esquivant : « On n'a pas jugé toutes choses; on a choisi souvent, on a évité. Quand on a abordé quelque écrivain, on s'est attaché parfois à le peindre plutôt qu'à critiquer ses ouvrages -. » C'est là un aveu et un regret; mais Sainte-Beuve n'indique pas les moyens de rétablir ces corps de doctrine dissous ni ces groupes dispersés. En second lieu, la littérature est devenue si personnelle que le rôle de juge s'est singulièrement compliqué. Comment faire de la critique vive et vraie, maintenant que le style est devenu non plus seulement l'homme, mais le tempérament même de l'auteur? Enfin, la littérature., par malheur, est devenue une industrie, et une industrie étrange, non moins avide de gloire que d'argent : industriel, le poète réclame de l'indulgence pour conserver son gagne-pain ; poète pur, il se vante de n'accepter point l'indulgence qui l'offense :J. Et « cela fait un cercle dont sont bienheureux ceux qui sortent ». Mais on n'en peut sortir. C'est pourquoi, semble-t-il, Sainte-Beuve garde dans toute cette période une attitude un peu embarrassée. Il juge, en littérature, comme nous l'avons vu juger, en morale, au nom de principes vagues et d'une doctrine un peu superficielle. Qu'il parle de Gautier 4 ou de Fortoul 5, de Joubert 6 ou de Fontanes 7, de Dumas 8 ou de X. de Maistre €J, qu'il note les conséquences littéraires de l'invasion de l'industrie dans la littérature 1(>, c'est toujours au nom du goût, sans donner nulle part des raisons de son goût, une définition précise de ce qu'il faut entendre par
I P. Omt., il, 527.
» Ib„ 528.
8 lb.t 529.
4 là.. 5 16. sqq.
5 P. Litt., II, 334.
II là., 3o8, sqq.
* Pr. Lundis, II, 3g6.
'•• P. Cont.. III, 42.
» lb.. II, 444, sqq.
« bon goût ». Comme sa morale est la morale des honnêtes gens — sans plus, son goût est le goût des « connaisseurs l », — sans autre ^explication.
Une fois cependant, il semble que sa doctrine va se préciser : de ses jugements, devenus très nets, on peut induire, je ne dis pas un système entier, mais tout au moins un groupe d'idées cohérentes. C'est ■dans l'article sur les Recueillements poétiques 2. La première vérité qu'il prétend mettre en lumière, c'est que le poète a des devoirs envers l'art et envers lui-même. Lamartine affecte de prendre à la légère et la poésie et lui-même comme poète. Il estime qu'au jugement dernier, Dieu, mettant dans la balance ses rimes et ses actes, tiendra bien peu de compte des premières. « Mais, il est toujours très périlleux de faire parler Dieu; on pourrait tout aussi bien, et sans plus de témérité, supposer qu'il vous demandera compte du talent spécial qu'il vous «aura confié; s'il y a diversité de dons parmi les hommes, il peut y avoir diversité de ministère *. » Lamartine est évidemment marqué du signe glorieux du poète ; qu'il accomplisse donc avec zèle sa vraie destinée : « Est-ce qu'en art ou en morale, il ne faut pas faire de son mieux? Ce n'est pas une comparaison que j'établis là, c'est une identité <)ue j'exprime : l'art, pour l'artiste, fait partie de sa conscience et de sa morale 4. » Ce principe posé, Sainte-Beuve, « parlant comme Job •dans l'amertume de son cœur * », note d'un trait sévère les négligences, « les mots singuliers et les crudités matérielles », tous les défauts de l'école réaliste si opposée au génie de Lamartine. Toutes ses critiques se ramènent, en somme, à une seule : que le poète est infidèle •à lui-même, à sa vraie nature, qu'à vouloir s'élargir, il devient discordant, qu'à vouloir étendre sa lyre, il la brise ou la défait 6. Tout cela est très précis en un sens. Sainte-Beuve « met une barre rigoureuse à son admiration et prononce le fatal : Tu n'iras pas plus loin, •dans une louange chère à son cœur 7. » C'est qu'il était trop intéressé lui-même là-dedans. Il avait tant admiré Lamartine dans sa jeunesse, «que, « la jeunesse étant passée, hélas! et ses amours, le nuage tombant,
1 /'. A/7/.. Il, .mo.
- P. Cont., I, 349, sqq.
a lb., 35y.
1 lb.. 365. — Voir la réponse de Lamartine (Préface de la Chute d'un Ange).
• lb., 365.
,; lb., 36;, sqq.
le sens critique reparaissant 1 », il ne pouvait s'empêcher de crier touthaut. Mais, ces critiques si franches, comme elles sont faibles en leur fondement ! « A quel point, dans un talent, le développement légitime cesse-t-il et dégénère-t-il en débordement et en ravage? Où la transformation doit-elle convenablement s'arrêter et où la déviation véritable commence-t-elle 2 ? » Ce sont des questions, que Sainte-Beuve se pose: sans les résoudre. Il faudrait les avoir résolues pour fonder légitimement cette critique dogmatique qu'il sent nécessaire.
La critique historique est plus timide, plus incertaine encore. On n'en trouve guère que des traces éparses ; on les trouve cependant. D'abord Sainte-Beuve s'occupe davantage de l'histoire elle-même. 11 se demande quelle est la valeur de l'érudition, si elle supplée aux idées, au goût, au talent littéraire ;'et, en se posant ces questions à propos de sujets divers, « il se dispose insensiblement à en venir aux portraits de quelques historiens contemporains 8 ». 11 songe davantage à surprendre leur art et leur méthode, parce qu'il sent que lui-même va en avoir besoin. Il est curieux de voir avec quel scepticisme Sainte-Beuve aborde- Thistoire. Au fond, il y a en lui un réaliste invétéré, qui ne croit, pour ainsi dire, qu'à ce qu'il a pu voir et toucher, qui a plus de confiance en l'intuition directe qu'en la raison raisonnante et se méfie des abstractions, par lesquelles procède nécessairement la science. « Il y a quelqueillusion à penser qu'on sache jamais mieux les choses en s'en éloignant, beaucoup. On en saisit mieux certaines masses et certains points isolés; mais on y perd aussi en notions continues. En face des érudits..., il est bon de ne pas laisser tout à fait tomber ce droit de rappel à l'homme qui semble relégué chez les défunts moralistes 4. » En somme, Sainte- Beuve n'a confiance en Thistoire que sous bénéfice d'inventaire. C'est avec prudence, sous réserve du contrôle par l'observation morale, par la comparaison avec la vie présente, qu'il entend l'appliquer à la critique.
D'autre part, cependant, il prend de plus en plus conscience des. services qu'elle lui peut rendre. C'est par [l'histoire que le critique expliquera les différentes formes par où s'est manifestée une même inspiration, qu'il suivra à la trace, pour sa plus grande instruction, ce qu'on a appelé depuis Sainte-Beuve l'évolution des genres. Magnin et Le Clerc, les premiers, ont su utiliser cette méthode; on peut la leur
1 P. Cont., II, 526, note.
7 lb., I, 353.
3 lb., III, 442, note.
emprunter : « Si M. Magnin a su montrer la persistance et faire comme l'histoire de la faculté dramatique aux époques même où il n'y a plus de théâtre, ni de drame à proprement parler, M. Le Clerc, à son tour,
a pu trouver preuve de la faculté du journal chez les Romains ^ »
Puis, dans les portraits que Sainte-Beuve avait écrits avant Port-Royal, l'histoire n'était que le cadre; et, quelque soin qu'il eût mis à observer la réaction des faits sur le caractère de ses personnages, ces faits leur restaient extérieurs. Dans Port-Royal, il a appris que les événements historiques pénètrent, peut-on dire, les personnages : qu'ils se peignent en eux par les dispositions hostiles ou favorables qu'ils y trouvent, les sentiments qu'ils y provoquent, les actes qu'ils font naître, les souvenirs enfin, — les « souvenirs-forces », — qu'ils mêlent à la trame de leur vie intellectuelle et morale. Si c'est, en ce sens-là qu'on a dit « un paysage est un état d'àme », on peut le dire bien plus encore des faits historiques. Alors, plus que jamais, Sainte-Beuve sent le besoin d'unir intimement les faits aux personnages. Voyez Lafayette *, voyez Fontanes •'* : pour les faire connaître, il se croit tenu d'étudier tout leur temps. « Le caractère historique, dit-il du dernier, remplace à distance l'intérêt littéraire pâlissant 4. » C'est un mot qu'on pourrait parfois et
tous les jours davantage appliquer à sa critique. De plus, ces
portraits d'autrefois étaient toujours individuels : Sainte-Beuve avait pour principal souci de marquer fortement l'empreinte unique qui discernait la médaille qu'il frappait, des autres médailles. Dans Port-Royal, du milieu même des contrastes que présentaient les caractères divers, il a senti comme une àme commune se dégager. Il a compris alors que pour reproduire vraiment la vie, où les isolés sont rares, il fallait aussi étudier les ensembles, les groupes. C'est ainsi, par exemple, que Tidée lui vient de consacrer un article à une école poétique dont aucun membre, à lui seul, n'aurait guère mérité de l'arrêter. C'étaient tous ces poètes ensemble et non un seul qui, dans la réalité, avaient vécu. Sainte-Beuve a vu là comme une traînée de poussière brillante et il l'a saisie tout entière : « Il est si doux de comprendre tout ce qui a vécu 5 ». Et cela ne peut se faire que par l'histoire.
Mais ce n'est pas seulement pour comprendre que l'histoire est
1 P. Cont.f III, 458.
-' />. Litt., II, 141, sqq.
'• P. Femmes. 359-38 1.
utile, c'est pour juger. Par là, rattachant d'un lien étroit la critique dogmatique à la critique historique, Sainte-Beuve va créer un genre nouveau de critique, mixte et plus complet. Laissons-le lui-même exposer l'intérêt qu'il trouve à ces enquêtes historiques :
L'utilité et le four qui en rejailliraient pour l'appréciation littéraire des époques qui semblent épuisées ne paraissent point avoir été senties. Dans l'histoire qu'on a tracée jusqu'à présent de la littérature des deux derniers siècles, on ne s'est pris qu'à des œuvres éminentes, à des monuments en vue, à de plus ou moins grands noms : les intervalles de ces noms, on les a comblés avec des aperçus rapides, spirituels, mais vagues et souvent inexacts... Il y a une carte du pays à faire, qui... marquerait la hauteur relative et le degré de relèvement des monts par rapport à ce terrain intermédiaire et continu... Il s'agirait de relever les idées et de prendre la juste mesure des choses autour des œu près qu'on admire. Quand on a vécu très au centre et au foyer de la littérature de son temps, on comprend combien en ce genre d'histoire aussi (quoi qu'il semble que là du moins les œuvres restent) la mesure qui ne se prend que du dehors est inexacte et, jusqu'à un certain point, mensongère et convenue; combien on surfait d'un côté en supprimant de l'autre et combien •de loin on a vite dérangé les vraies proportions dans l'estime \
Et il donne des exemples probants.
Ainsi, Sainte-Beuve réunit l'une à l'autre la critique historique et la critique dogmatique; il y mêle la critique psychologique et morale; il se souvient d'avoir aimé et il pratique à l'occasion la critique lyrique et collaboratrice. Dans ces deux années, son esprit est comme une cuve où s'échauffe lentement l'alliage qu'il va combiner, pour en tirer le métal définitif dont il forgera son œuvre.
Toute cette période indécise de transformation se termine à une date très nette, le i5 janvier 1840, par l'article sur La Rochefoucauld ; et la période qui va maintenant commencer débute à une date non moins nette, le icr mars 1840, par l'article intitulé Dix ans après en littérature. L'un clôt le passé et dit adieu à tout un ordre de pensées, ou même d'émotions, que Sainte-Beuve avait pendant plusieurs années caressées ; l'autre ouvre l'avenir et inaugure une conception toute nouvelle de l'activité littéraire encore possible. L'un est avant tout une profession
1 P. Cont.f III, 462, sqq.
de foi philosophique, l'autre une profession de foi de critique. Et rien n'est plus frappant, rien ne prouve mieux combien la critique de Sainte- Beuve dépend étroitement de son état d'esprit, de ses croyances même, que le voisinage symbolique de ces deux morceaux. L'article critique s'appuie tout entier sur l'article philosophique et porte sur lui comme un édifice sur ses fondements. A les souder l'un à l'autre, proches comme ils sont et tournés de deux côtés opposés, on dresse le long de la route de Sainte-Beuve comme un Janus bifrons : c'est de là qu'il fait partir sa course nouvelle.
« Cet article sur La Rochefoucauld, écrit Sainte-Beuve, indique une date et un temps, un retour décisif dans ma vie intellectuelle. » Et il explique comment, après la philosophie de sa jeunesse matérialiste, « une grave affection morale, un grand trouble de sensibilité... avait produit une vraie déviation dans l'ordre de ses idées»; tous ses écrits d'alors « témoignaient assez de cette disposition inquiète et émue qui admettait une notable part de mysticisme. L'étude sur La Rochefoucauld annonce la guérison et marque la fin de cette crise, le retour à des idées plus saines l ». Adieu les espérances juvéniles, adieu les croyances ! L'âge est venu et ses désillusions avec lui. Notre « jeunesse d'âme » que nous aimions et que nous admirions chez les autres, a disparu, « emportant nos amours et nos admirations * » et «c les mécomptes de l'enthousiasme jettent dans le dégoût 3 ». Le * fumier » de l'expérience a rempli « l'étable 4 » ; et Ton peut dire à tout : «c Beau masque, je te connais 5 ». On est un « célibataire aigri n ». On sent que la « vie se complique davantage à mesure qu'elle avance et qu'elle se dénué 7 ». On « s'aperçoit clairement qu'on n'a pas fait son chemin dans le monde » à cause de ce qu'on croit ses qualités ou ses vertus ; et Ton trouve que le moment de cette découverte « est dur 8 ». On voit comme « le gros du monde » est incapable de juger notre talent et des genres littéraires « non titrés », et que nos efforts sont perdus 9. Aussi, on goûte maintenant les maximes trop vraies du grand désabusé : on
1 P. Femmes, 32 i, note.
7 lb.. 317, pensée xxvi.
:t lb.. 288.
4 lb., 3 1 5, pensée xiv.
r> lb., 3 1 3, pensée 11.
«: lb., 304.
'• lb., 3 16, pensée xxiv.
s lb.. 314, pensée xn.
" lb., 3 1 0. pensée xi.i.
s'y console « à force de les trouver chagrines comme nous » et Ton « en chérit la secrète injure, on en suce à plaisir l'amertume x ». Quand on est dans cet état d esprit, quand on est si persuadé qu'on a vu le dessous des cartes, adieu tout ! La religion n'est rien : ses preuves les plus frappantes sont sans force ; la folie de la croix est réellement au sens humain une folie pure, qui a triomphé parce qu'il fallait bien que quelque chose triomphât, et elle n'a pu vivre qu'en se déformant pour s'accommoder au bon sens vulgaire 2. La « philosophie systématique » n'est rien : les ficelles du philosophe sont vite découvertes et ses grands airs percés 3 ; les palais enchantés que son charlatanisme édifie « au plus grand honneur et bonheur de l'homme » n'en imposent plus 4, et les Benjamin Constant (ou les Cousin), on le sait, ne « pratiquent que l'intérêt » en prêchant V « idée pure » :\ L'édifice social n'est rien : l'homme est d autant plus gâté que les disciples de Rousseau et les gouvernements lui ont plus vanté sa bonté naturelle 6 ; et « si l'on se mettait à dire tout haut les vérités, la société ne tiendrait pas un instant ; elle croulerait de fond en comble 7 ». Et la vérité elle même qu'est-elle? Quand on voit « nos opinions en tout résulter de la nature individuelle de notre esprit bien plus que des choses 8 », « la forme ou le fond du vase faire la couleur de l'eau 9 » et ceux qui possèdent les vrais résultats 10 les taire, il en reste un scepticisme sans limite et un pessimisme universel. Sans doute on en souffre parfois : « il y a des moments où la vie, le fond de la vie se rouvre au dedans de nous comme une plaie qui saigne et ne veut pas se fermer n ». Mais le plus souvent et à la longue, on en prend son parti, comme La Rochefoucauld lui-même. On se résigne à son sort et l'on tâche de s'en accommoder pour le mieux, — puisqu'aussi bien il est inévitable. Après tout, on a la satisfaction de n'être pas dupe ; on jouit du plaisir de surprendre chez les autres les illusions dont on s'est affranchi ; on se fait, de morceaux,
» P. Femmes, 288-89.
2 lb., 3 14, pensée xix.
:J lb., 3 19, pensée xxxix.
4 lb., 32 1, pensée xlix.
6 lb., 3o3.
fi lb., 320, pensée xlviii.
7 lb., 3i 5, pensée xix.
* lb.. 3 1 3. pensée vi.
u lb., 3 1 3. pensée vu.
10 lb.. 3 14, pensée x.
11 lb.. 3 1 7, pensée xxv.
un ensemble plus ou moins cohérent d'idées moyennes et modérées * ; et, au nom de ces « idées saines », on fera, sans inutile excès de zèle, sans bruyant scandale, une sage police de la littérature, — qui ne sera point sans consolations intimes.
Car c'est là ce que Sainte-Beuve se propose de faire dans Dix ans après. Il lui semble que, vers 1840, la littérature toute entière revient.
— moins ardente, moins vive, mais plus réfléchie et plus expérimentée,
— vers les idées qui avaient régné vers i83o: « On revient, après dix ans, en vue des mêmes idées, non plus pour les aborder, mais pour les juger 2. » Si le mouvement des choses dispose ainsi tous les écrivains à « s'entendre pour de certaines vues justes, de certains résultats de goût, de sens rassis et de tolérance », « cela rend possible bien des accords { ». Pourquoi les écrivains alors ne les feraient-ils point, ces accords ? C'est la seule façon pour eux de réaliser cette unité qui fait la grandeur des grands siècles, de rassembler « un corps de réserve et d'élite encore, rebelle à entamer, sensé, judicieux, fin, mesurant applaudissement ou sentence sur ce qui joue et brille ou s'égare devant lui 4 ». A cette œuvre, Sainte-Beuve les convie tous, depuis l'aïeul, Chateaubriand, jusqu'aux derniers venus George Sand, Charles de Bernard ou Keynaud.
Or c'est la critique qui peut offrir à ce groupe rêvé, son « lieu naturel de rendez-vous »; Sainte-Beuve, sous la forme où il la conçoit maintenant, vient comme la mettre au service de tous. Il a vu son ancienne méprise et compris ses erreurs passées. Sa critique à lui « s'est recelée sous l'art, sous la poésie », ou, quand elle a voulu aller seule, « la poésie, l'exaltation s'y est mêlée trop souvent et la troublée ». Maintenant, il se connaît mieux. Il voit mieux où son talent le pousse et il veut lui obéir : « Il y a ainsi au fond de la plupart des talents un pis-aller honorable s'ils savent n'en pas faire fi et comprendre que c'est un progrès. Il faut tôt ou tard, bon gré, mal gré, y consentir : la critique hérite finalement en nous de nos autres qualités plus superbes ou plus naïves, de nos succès caressés, de nos échecs mieux compris. » Proposant alors un traité d'alliance à tous les écrivains, il leur demande
1 Cl. le portrait que. vin^t-quatre ans après, Sainte-Beuve trace de ce scepticisme. i.V. Lundis, IX, 98, sqq.» : c'est le même que celui que j'esquisse ici d'après ses pensées de i H40.
* P. Cont.. II, 47?.
:* ">.. 474- 1 lb.. 47I).
•de s'unir à lui : « Instituer cette critique largement et avec ensemble en littérature, l'appuyer à des exemples historiques positifs qui la fassent vivre et la fertilisent, la mêler sans dogmatisme à une morale saine, immédiate, décente, ce serait dans ce débordement trop général d'impureté et d'improbité, rendre un service public et j'ose dire social *. »
On voit, — non pas le programme, puisque Sainte-Beuve se défend de faire un programme, — mais la tendance. Dans le désarroi de toute doctrine, le désordre de toute école, il sent que les choses vont à l'abandon. Comme, dans sa vie, il se contente de tirer parti tant bien que mal des circonstances, pour durer dans le milieu social, dont il a bien vu les défauts, mais qui est nécessaire; de même, dans sa critique, il se contentera d'unir les talents et les opinions modérées, pour faire durer les bonnes lettres et pour les soutenir, dans ce milieu littéraire dont il faut bien s'accommoder. Le jugement esthétique, l'exemple historique, le contrôle de la morale courante, voilà ce qui constituera la critique qu'il médite. Il a pu rêver mieux autrefois; maintenant ce minimum possible lui suffit ; et d'ailleurs, à y réfléchir, il ne le trouve peut-être pas sans avantages. « Des séries de travaux littéraires sur des sujets positifs, ces travaux animés d'un reflet d'expérience morale et plus ou moins attristés de regrets chez les uns ou colorés d'expérience chez les autres, offriraient, rouvriraient à tous un champ sûr, agréable, fructueux 2. » C'est La Rochefoucauld-critique, revenu de ses aventures de jeunesse et de ses romanesques amours, renonçant à cette autre Madame de Longueville, aussi trompeuse que la vraie, que lui fut la poésie, et charmant ses déceptions à les exprimer en maximes désillusionnées et pourtant, — ou peut-être et d'autant plus — profitables.
1 P. Cont., II, 486-487.
J lb., 493.