ANNÉES DE MATURITÉ DE COMPROMIS ET D'EMPIRISME
LA VIE, LES IDÉES, LfcS SENTIMENTS
I. Retour de Sainte-Beuve aux « idées saines ». — Incrédulité et indifférence religieuse: lassitude du jansénisme manifestée dans le III"' volume de Port- Royal ; collaboration secrète à la Revue suisse : mépris pour le catholicisme et le clergé, défiance et hostilité croissantes, reviviscence de l'état d'esprit du Globe: les apparences et les convenances sauvegardées. — Indifférence en philosophie : retour aux négationset aux négations seules du XVIII"' siècle ; scepticisme, épicuréisme, pessimisme ; désillusion résignée et presque satisfaite.
II. Les idées et la conduite politiques de Sainte-Beuve : apaisement et abstention ; résistance aux avances du gouvernement; la politique de Hobbes. Que Sainte-Beuve n'aurait rien à gagner au renversement du régime. Ce qu'il aurait à y perdre : les relations mondaines et l'agrément qu'il y trouve. Les limites qu'elles imposent à son franc parler, même en politique; Sainte-Beuve fonctionnaire du gouvernement, et dequelle façon il en parle maintenant; Sainte-Beuve « renégat », selon Mm* de Girardin.
III. Sainte-Beuve obligé de se prononcer publiquement en littérature. Éclectisme littéraire : lutte contre le classicisme; lutte contre le romantisme : son bilan, échec dans la poésie épique et dramatique. Sainte-Beuve, devenu du parti de la résistance, essaye un compromis littéraire : ce qui reste du romantisme, le lyrisme et la liberté du style: ce qui reste du classicisme, le théâtre, la conception générale de la littérature, la notion de la règle. Par delà le romantisme et en en gardant quelques choses, Sainte- Beuve en revient aux théories littéraires du Globe.
IV. Dispositions chagrines capables d'influencer sa critique. Leurs causes. Déceptions de carrière : situation subalterne de Sainte-Beuve, sa pauvreté, ses craintes pour l'avenir. Déceptions littéraires : échec de ses poésies, tâche pénible de son Port-Royal, concurrence déloyale de Cousin. Déceptions intimes : rêves d'avenir et de mariage et échec de ses espérances, amitiés inquiètes et situations troublantes, mélancolie universelle et universel dégoût. Profondeur de sa tristesse et acreté de son humeur.
« ... Cela arrive souvent en vieillissant : on perd ce qui n'était qu'acquisition et emprunt: on retombe au point de départ. »
(Chroniques parisiennes, 327.)
«... Passé que je suis à l'état de pure intelligence critique et assistant avec un œil contristé à la mort de mon cœur. Je me juge et je reste calme, froid, indifférent : je suis le mort et je me regarde mort sans que cela m'émeuve et me trouble autrement. »
(Lettre à Vinct. Correspondance. I. i3o.)
C'est à bon droit que Sainte-Beuve a écrit : « Cet article sur La Rochefoucauld indique une date et un temps, un retour décisif dans ma vie intellectuelle l. » L'adieu au christianisme y était, on le voit, aussi net, aussi décidé que possible. Nous savons dès maintenant qu'il a été définitif, que « les années et la réflexion » devaient jusqu'à la fin de sa vie affermir Sainte-Beuve dans ces « idées saines ». Nous venons de voir, nous verrons encore mieux comment les conséquences s'en sont fait tout de suite sentir dans tous les domaines de sa pensée, sur toutes les activités de son âme.
Toutefois, cette rupture ne fut ni cassante, ni violente : ça été, si j'ose dire, une répudiation sans scandale pour cause d'incompatibilité d'humeur reconnue, plutôt qu'un divorce brutal et bruyant. Sainte- Beuve a senti que les doctrines, auxquelles son esprit et son cœur s'étaient pendant tant d'années si curieusement — parfois, si passionnément — intéressés, ne pouvaient être congédiées sans quelques égards. D'ailleurs, il n'avait aucune raison pour prendre à cette date une attitude agressive envers la religion. La vie, l'expérience, les désillusions lui avaient rendu impossible le fanatisme anti-clérical de sa première jeunesse. Il était bien désabusé des théories flatteuses et vastes qu'autrefois il avait si chaleureusement embrassées. Maintenant, lorsqu'il entend les autres enfler la voix pour déclamer ces grands mots qu'à vingt ans lui-même a déclamés ; quand ils parlent « d'avancer sur le flot du présent vers les mers inconnues de l'avenir » ; quand ils vantent la
1 P. Femmes, 32 1, noie.
« loi du progrès », « la progression qui régit la vie de l'humanité » ; lui, il sourit et il se demande irrespectueusement comment on peut bien « se laisser aller à de tels dadas l ». D'un autre côté, le bon goût confirme encore son indifférence. Il est lié à des personnes qui font profession d'être chrétiennes ; dès son retour de Lausanne, il a repris sa place au salon de l'Abbaye-au-Bois 2. Le milieu social où il est admis serait choqué de diatribes irréligieuses; et il a trop le sens des convenances pour se laisser aller à des manifestations d'incrédulité. Elles n'auraient, d'ailleurs, aucune raison d'être, puisqu'il nie simplement, et n'élève pas autel contre autel. Enfin, de son voyage à travers les doctrines religieuses, il avait du moins rapporté le sentiment de cet état d esprit qu'il ne pouvait partager. Il avait vu que des âmes nobles et sincères y trouvaient la paix et la joie; il avait compris même quel bienfait moral le christianisme avait apporté au monde. Devenu pur disciple de Hobbes, convaincu que le christianisme est vrai dans sa partie pessimiste, dans sa théorie de la nature humaine d'après la chute,. — au lieu de s'élever avec lui. dans ses espérances, vers les hauteurs de l'humanité régénérée par la Rédemption :\ il se contentait de lui fausser compagnie sans bruit, respectueux tout ensemble et de la bonne foi de ceux qu'il laissait marcher sans les suivre et de la force morale que leur donnait leur croyance. Son indifférence totale, ses relationsmondaines, son intelligence des choses religieuses, tout le poussait à n'attaquer point la religion, ni même le christianisme, ni même le catholicisme.
Aussi, c'est à peine s'il manifeste alors ses dispositions foncières ; et lorsqu'il le fait, c'est sous forme d'insinuations que, sans doute, la plupart de ses lecteurs ne comprennent point. Quand il regrette « le rire de Voltaire ou le branlement de tête de Montaigne » dans « l'histoire des opinions humaines »: quand il écrit : « Si une certaine folie n'est pas étrangère à l'homme, même à l'homme pris en masse, en vain on tirerait argument, pour la nécessité d'une idée, de son triomphe en de certains siècles. Comme il faut bien, en définitive, que quelque chose triomphe, il y a aussi chance pour que ce soit quelque folie »; quand il écrit cela, seuls les avertis peuvent saisir sa pensée et deviner que cette folie, c'est le christianisme *. Quand il reproche à Ampère (ou qu'il
• Tableau. II, 328-329.
» .V. Lundis. III, 89.
:{ Port-Royal, III. 382: IV. 5i|.
* P. Cou/'.. II. 377.
rapporte qu'on lui reproche) « d'avoir un peu trop négligé la part directe de l'antiquité classique et païenne jusque dans le christianisme, de n'avoir pas assez suivi les coutumes, la légende, parfois les divinités même se glisser d'un monde à l'autre à peine transformées » : qui songe à voir dans ces mots la machine de guerre que Ton peut dresser contre le christianisme, — que dressera plus tard Havet, — d'autant plus qu'immédiatement après, des hommages « à sa haute grandeur, à son caractère sans pareil » viennent réparer et comme couvrir l'objection x? Sainte- Beuve est tellement désintéressé dans la question, qu'il n'éprouve aucune gène à rendre hommage au catholicisme, — tout comme il sait encore montrer les bons résultats du Saint-Simonisme •? On ressent un certain plaisir (comme au Globe jadis, et par moments) à se montrer juste pour une croyance dont on est bien sûr d'être à jamais libéré. Et puis, ce qui le rassure encore et affermit son impartialité facile, c'est qu'il est convaincu de n'être point le seul. Cette incrédulité, consciente chez lui, elle domine, à son avis, elle règne inaperçue chez la plupart des hommes. Il insinue qu'il la découvre dans l'auteur du Génie du Christianisme lui-même 3. 11 la proclame souveraine chez les « trois quarts des gens » : « De nos jours, les trois quarts des gens ne croient à rien après la tombe et ne se doutent pas qu'ils sont athées pour cela; ils font de la prose sans le savoir, en parfaite indifférence, et on ne le remarque guère 4. » — Il est difficile de mieux prendre son parti, en y englobant la majorité; et il est difficile de s'y encourager mieux.
Aussi, Sainte-Beuve continue-t-il à s'abstenir d'une manière absolue de ces sujets religieux que, de i83o à 1 838, il aimait tant traiter: où il retournait en tous les sens les grands problèmes de l'humanité et les solutions qu'en ont proposées les religions; où il sondait la conscience de son auteur et lui demandait les raisons dernières du choix de ses croyances. C'en est fini maintenant de ces enquêtes. Elles ne l'intéressent plus, puisqu'il a trouvé pour lui la réponse. Elles ont même des dangers, car en laissant trop percer son opinion propre, il pourrait inutilement choquer ceux qu'il tient à ne pas choquer. Cependant, nous la voyons bien des fois paraître, cette opinion : c'est dans Port- Royal, où son sujet le forçait bon gré, mal gré, à toucher ces sujets réservés. Le troisième volume en a été rédigé de 1842 à 1848, c'est-
1 P. Cont., II, 38o.
2 lb., 4H4-485.
:« lb., 54.
* P. Femmes, 211.
dos tourné, sans faux respect comme sans amertume, selon l'occasion, selon même le caprice et l'humeur l », d'imprimer « sans inconvénient et sans inconvenance dans la Suisse française », ce qui ne pouvait s'imprimer « à Paris même, à bout portant • » ; — soucieux aussi de l'incognito absolu. Il prenait à conserver cet incognito le plus grand soin. Olivier retouchait à son gré ses chroniques ; elles étaient en réalité non pour la Revue, mais pour lui, « pour qu'il fût averti » et il en faisait ce qui lui plaisait *. Sainte-Beuve lui demandait seulement de taire son nom, de tirer un « double rideau de son côté », de présenter le tout comme rédigé par un compatriote. Parfois, il poussait même la précaution jusqu'à parler, pour mieux se dérober, le patois de Chanaan 4.
L'anonymat absolu et la distance permettaient donc à Sainte-Beuve de dévoiler sans aucune crainte sa plus intime pensée dans la Revue suisse. Or, dans ces pages secrètes, toutes les fois qu'il parle du christianisme et surtout du catholicisme, c'est avec une entière indifférence, une indifférence teintée de mépris, et du plus calme mépris. « Nos
catholiques n'ont ni le peuple ni la classe moyenne 6 » «c Se
pourrait-il que la France finalement fût catholique comme Bénarès est Hindoue, par impuissance d'être autre chose ,! ? »... « Ces journaux religieux n'ont d'écho que dans les sacristies 7 »... « Le clergé continue à se donner tous les torts par la forme... » ... Les prêtres sont des paysans, « bons prêtres peut-être quant à la piété et à la connaissance théologique et liturgique spéciale, mais ignorants d'ailleurs, grossiers de manières et incapables d'agir dans une sphère un peu élevée 8 »... Rome n'est plus « qu'une sénilité fleurie iJ », etc. On pourrait entasser sans fin les citations de même nature : voilà comme il parle d'ordinaire. Il ne prend pas même la peine d'accorder à la religion et aux prêtres un peu de crainte à défaut d'affection. A ses yeux, il n'y avait qu'une « grande religion vraiment française » et qui fut digne de l'attention d'un homme intelligent, c'est le gallicanisme. Il trouvait là « une
1 Chrun.. i6fi.
- .V. Lundis, IX, ifi.
:t Chrun.. p. il.
* Olivier, 80.
•'» Chrun.. H.
" là.. 21.
7 lb.. 38.
s lb., i 34-1 Sri.
:» lb.. i 14.
sorte d'esprit religieux modéré, assez libre, tout à fait tempéré, dans lequel de beaux génies avaient pu vivre et qui convenait aux raisons droites et modestes » : la religion, en un mot, qui choque le moins ceux qui n'en ont pas. Malheureusement, « ce plus noble fils du catholicisme est mort avant son père » ; il ne reste plus rien du vieil et « sain » gallicanisme ; le jésuitisme, l'ultramontanisme, c'est-à-dire la superstition et l'idolâtrie, ont, « par système et par mode », envahi la religion : « le catholicisme, en France, vise à la secte ». Sans doute, les Jésuites sont habiles, et progressent, et essaiment; néanmoins, il n'y a pas lieu de s'inquiéter: ils compromettront le catholicisme lui-même; « mais rien de gravement menaçant au fond pour une nation, pour une société qui les secouera d'un revers de main, le jour où ils oseraient oublier qu'ils n'ont jamais été chez eux en terre de France l ». Il n'y a donc qu'une conduite à tenir : laisser faire le catholicisme, et le laisser mourir très lentement. Dans cet état d'esprit, on comprend qu'il ne prenne pas au tragique la querelle de l'Université et du clergé : « querelle de cuistre et de bedeaux 2 », elle excite surtout son dégoût 8; il pèse impartialement les deux thèses opposées 4 et tient la balance égale sans peine :».
Mais, petit à petit, il s'aperçoit que cette « secte » est plus puissante qu'il ne l'avait cru. Il découvre au clergé une force, une audace qu'il n'aurait jamais supposées : « Le clergé français est un parti considérable, formidable même, et qu'on aura longtemps en présence » ; il « ose extrêmement », et il y a « quelque chose de menaçant dans cette ambition qui se recrute de tant d'autres ambitions, aujourd'hui disponibles G ». A cette découverte, Sainte-Beuve en arrive à s'effrayer. « La lettre audacieuse des évèques donne à penser », écrit- il gravement, presque solennellement, « ils se rassemblent en synode... : de telles choses ont une extrême gravité 7 ». Aussi, se prononce-t-il contre la liberté de l'enseignement, par peur du clergé. « Malgré les avantages partiels et paternels que peuvent présenter deux ou trois de leurs écoles* il est certain que si on les laissait faire, ils paralyseraient le mouve-
1 Chron., 42-46, 92 et passim. — Cf. P. Cont., III, 421.
» lb.t 54.
n Ib., !2 3.
,: Ib., 1 18, sqq.
7 lb.t 196.
ment d'études et fanatiseraient ou abêtiraient les jeunes esprits. Or convient-il, maintenant, par un scrupule excessif et par tendresse plus -que délicate de conscience, de respecter leur zèle violent et de les laisser faire, parce qu'ils sont peut-être convaincus et qu'ils argumentent assez bien du droit l ? » Voilà des contradictions qui nous permettent de bien préciser l'état d'esprit de Sainte-Beuve. Les doctrines du Globe ont pleinement reparu en lui. Il vient d'écrire une lettre amicale à son ancien directeur, malgré le duel au parapluie; il a retrouvé dans son esprit la trace « de ces meilleures et plus fructueuses années de la jeunesse, de celles où Ton a acquis ce que Ton ne fait plus ensuite <]ue prolonger et dépenser au dehors - » ; et il revient aux idées de 1826. Seulement, le jour où le libéralisme lui paraît faire la partie trop belle au catholicisme, adieu le libéralisme! Sainte-Beuve n'a plus la belle logique des jeunes années, où il aurait demandé comme Dubois la liberté même pour les Jésuites; la vie lui a enseigné une politique réaliste qui se tient moins aux principes ; — et il révoque, à sa façon, l'Édit de Nantes. Reste sans doute qu'il est très sincèrement modéré et qu'il veut l'être 3; qu'il essaye de juger sans parti pris 4; qu'il « tient plus qu'à tout » à être cité du côté catholique « comme un écrivain le plus respectueux 5 » ; qu'il regrette le moment où il « vivait en paix et intimité avec l'abbé Gerbet, Cazalès et autres »; qu'il est aussi loin des Michelet et des Quinet que des Veuillot et des Combalot 6. Mais, avec tout cela, il se défie de ceux qui professent la religion qu'il a quittée. Et elle-même, à l'occasion, en pàtit un peu. Tant qu'elle a paru mourante, il lui a montré une indulgente indifférence ; dès qu'elle fait mine de devenir une puissance, il se retrouve son adversaire et même .son ennemi.
Quand, d'un bout à l'autre de ces Chroniques, on a vu ainsi s'expliquer, sans réserves, sa véritable pensée, on sait à quoi s'en tenir, et l'on n'attache pas plus d'importance qu'il ne faut à certaines formules, ni à certains tons de son langage officiel. A la mort d'un enfant de son ami Pavie, il lui envoie des consolations que ne désavouerait pas
1 Chrun.. 1 2 3.
' 2 août (Correspondant. 25 avril 1900, p. 323;.
:l .V ' Cnrr.. 92. — Lettre à Collombet, 3o septembre 1844 iLatreili.e et Korsrw. 225».
4 Jugement sur les Provinciales (Lettre à Collombet, 17 novembre 1K44, Ib.t 228 \. "• Lettre à Collombet, 2 5... 1 N44 \lb., 2221. ■*> .V" Cor;*.. 9*.
un chrétien, ou du moins un homme très enclin au christianisme *. Mais, à un croyant comme Pavie et venant d'un écrivain qui sait si bien s'adapter à ceux auxquels il s'adresse, ces déclarations sont à la fois toutes naturelles et sans portée. II en est de même de ses lettres au protestant Eynard 2 ou au catholique Collombet 8 : par un mouvement quasi involontaire, Sainte-Beuve se rapproche d'eux et leur montre, pour leurs croyances, un respect pieux qu'au fond du cœur il n'a pas toujours. Non point qu'il veuille les tromper, et je n'incrimine pas ici sa bonne foi ; mais, chez lui, c'est comme un instinct de critique, de revêtir pour un moment les doctrines qu'il rencontre chez ceux dont il s'approche. Ailleurs, il insiste sur l'hypothèse, émise en passant par de Maistre, que le christianisme doit être rajeuni ; et il insinue qu'il est de ceux qui peuvent accepter ce rajeunissement ou même y collaborer 4. Mais ce n'est pas là une tentative bien compromettante : il a soin de rester dans le vague; et pour nous qui connaissons maintenant le fond de sa pensée, nous savons qu'il entend seulement en conserver la force morale sans l'élément surnaturel qui la fonde. Ou enfin, lorsqu'il parle de Rancé et qu'il s'écrie avec un soupir de regret et d'un ton de voix fort dévot : « Heureux ceux d'alors pour qui cette voix conservait le nom efficace et distinct, s'appelait simplement la grâce de Jésus- Christ "! » nous le sentons bien, c'est pure politesse envers Chateaubriand et Mmc Récamier; et cela ne tire pas à conséquence.
Avec toutes ces belles paroles et tous ces soupirs, il n'en reste pas moins, et fort allègrement, dans son incrédulité. On pourrait déterminer les bornes extrêmes entre lesquelles il se meut à l'aise, en opposant l'un à l'autre deux passages de ses écrits contemporains. « Pour vous* chrétiens, dit-il à son ami Collombet, le malheur est plus facile à porter c »; et ce « vous » établit entre les chrétiens et lui un mur infranchissable qu'il ne dépassera pas. — D'autre part, lorsqu'il blâme avec une véritable indignation l'infamie de la Guerre des dieux, il ajoute : « Je ne crois faire, dans tout ceci, aucun puritanisme exagéré, aucune concession à des doctrines et à des croyances qu'il n'est pas nécessaire, d'ailleurs, de partager soi-même pour avoir l'obligation de les respecter
1 Novembre 1842 (Th. Pavie, 2i5>.
2 ;V" Corr., 80.
A 25... 1844 (Latreille et Roustan, 222».
4 P. Litt., II, 427, 449.
•"• P. Cont., I, 58.
6 7 juin 1848 (Latreille et Roustan, 23y).
dans la conscience de ses semblables et surtout pour devoir de ne pas les y aller blesser mortellement, lascivement, et par tous les moyens empoisonnés l. » Voilà l'autre limite qu'il ne franchira pas : le bon goût comme le respect de la sincérité d'autrui l'éloignera de toute polémique outrageante ou même violente. La négation réservée et paisible lui suffit et lui convient.
On conçoit sans peine, quand on Ta suivi pas à pas comme nous l'avons fait jusqu'à présent, que, délaissant la religion, il ne va pas s'adresser à la philosophie courante. L'éclectisme ne le séduit point. Il disait un jour à son ami Barbe que « cette philosophie n'est pas la sienne et ne la jamais été - ». Je crois bien qu'il exagère, et qu'elle a été la sienne, un instant très court, entre le rationalisme du Globe et le pseudo-catholicisme romantique. Mais il est bien vrai qu'actuellement elle ne l'est pas : tant s'en faut. Il laisse percer son antipathie jusque dans les éloges publics obligés :l. A ses yeux (sans compter le tort qu'elle a d'être l'œuvre de ce Cousin qu'il n'aime pas 4), c'est une doctrine « toute politique et empirique » faite de morceaux ramassés de ci, de là :\ C'est une théorie peu cohérente en elle-même et qui se mutile encore, en vain, pour marcher de concert avec la religion : « après le XVIIImc siècle accompli, il n'y a plus de philosophie possible, si mitigée et# si méthodique quelle soit, qui, au fond et en résultat, ne se trouve hostile au catholicisme (î. » Enfin, et surtout peutêtre, ce n'est pas une philosophie véritable, car elle n'est pas libre : elle part d'un point déterminé (le doute méthodique), et elle aboutit, elle doit aboutir, sous un maître impérieux qui ne badine pas avec son régiment de professeurs, à « des résultats d'avance assignés ». « Or, est-ce une véritable philosophie que celle qui n'est pas libre de choisir son point de départ et d'aboutir aux résultats quelconques où sa recherche la conduira?» Elle a son orthodoxie; et Sainte-Beuve ne lui pardonne pas de mépriser au nom de cette orthodoxie, d'injurier même le scepticisme et le matérialisme, — doctrines « peu hautes et peu consolantes 7 », il l'avoue, mais qui. au fond, sont bien les siennes.
1 P. Cont., IV, 450.
- .Y'" Corr., 92.
:l P. Cont.t IV, 1 S 2-1 s 3. — Cf. p. 184, le désir de montrer que Cousin a pille Cabanis.
4 Chrun., passim.
'* lb., 272.
,; lb., 1 52.
7 lb., 211. — Cf. les mêmes protestations, P. Litt., II, 52o.
Car il en est arrivé là; et la philosophie du XVIIImc siècle la repris tout entier x; — ou, pour parler plus exactement, il admet de la philosophie du XVlIImc siècle tous les résultats négatifs, sans conserver aucune des illusions dont elle vivait : ni la confiance en la raison, ni l'assurance en la bonté de la nature humaine, ni la foi au progrès. Il est sceptique, sceptique à fond et sans restrictions. Pour lui, la vérité n'est pas : « L'homme, il faut bien se le dire, n'atteint en rien la réalité, le fond même des choses, pas plus en histoire que dans le reste; il n'arrive à concevoir et à reproduire que moyennant des méthodes et des points de vue qu'il se donne 2. » Par conséquent, la philosophie elle-même, comme science, n'est rien : « Il y a même des moments où j'ai tant de respect pour la philosophie que je crois qu'elle n'existe véritablement que chez celui qui la trouve et qu'elle ne saurait ni se transmettre ni s'enseigner :l. » La vraie philosophie n'est ni discuteuse, ni prêcheuse, c'est tout simplement « une espèce de sagesse plus à huis clos et dans la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas une méthode, mais un résultat, pas un débat ni une promesse, mais une habitude et une fin, et de laquelle il faut répéter avec Sénèque : Bona mens non emitur, non comtnodatur, c'est-à-dire qu'elle est une maturité toute personnelle de l'esprit 4 ». C'est la philosophie de Gabriel Naudé et la philosophie de Sainte-Beuve. Et il ne dissimule pas son étonnement un peu railleur quand il voit des hommes s'éprendre de l'autre, et y vouer toutes leurs forces : « Est-ce donc qu'en philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec quelque avantage, de rester amateur, toujours 5? » Ainsi, défiant des théories et des systèmes, persuadé que les grandes constructions métaphysiques sont de pures créations de l'imagination du philosophe, il se contente, lui, d'observer la vie et de la percer à jour, d'y « saisir la fin du jeu et d'en extraire une philosophie à son usage ,; ». S'il avait quelque penchant secret pour un système, ce serait
1 Cf. son indignation contre l'Athénée : « L'Athénée royal, qui... était resté le centre de la philosophie du XVIII"" siècle, où les Garât, les Tracy, les Chénier, les Guinguené, les Daunou allaient causer du moins, quand ils n'y professaient pas..., » cet Athénée admet maintenant des « néo-catholiques ! Où n'y en a-t-il pas 't » (Chron., 67-68.)
2 P. Cont., Y, 23g.
M P. Litt., III. 468.
5 lb., 352.
G P. Cont., V, 247.
pour le système dit « sensualiste », — avec lequel, en fin de compte, iP est d'accord, qu'il voit hautainement combattu, calomnié par Cousin, et qui, après tout, « s'alliait très bien chez les philosophes du dernier siècle avec de hautes qualités morales et avec des vertus * ». C'est là qu'est son cœur, si son cœur est quelque part, ou du moins c'est là que sont ses alliés.
Il en résulte nécessairement des conséquences; et ces conséquences,. Sainte-Beuve lui-même les dénonce avec sévérité, chez les autres et chez lui. Lorsque, dans ses Chroniques sincères, il révèle le dessous des cartes de son article sur Rancé, le plus grand reproche qu'il fasse à Chateaubriand, c'est de trahir un regret honteux, malsain, de la jeunesse et de ses joies : « Tel est l'effet curieux à étudier et désormais manifeste du génie lyrique dont on a abusé, de cette inspiration de pure fantaisie et de jeunesse où l'on avait tant mis, de cette lacune morale sous des airs de sentiment, de cette vie épicurienne et de plaisir sous un vernis de mysticisme et de religiosité! Là est le mal sérieuxr le point à dénoncer... Notre jeune siècle... trahit son point vulnérable, l'inspiration morale positive et la foi qui lui ont trop fait défaut 2. > Ce sont de graves paroles; et nous sentons bien que là, comme ailleurs encore, Sainte-Beuve « prend sa part 3 » du blâme qu'il lance comme de l'épicurisme, auquel il attribue le mal. Du reste, il le dit pour son compte à son ami Collombet : « Hélas! nous autres poètes modernes, nous avons peine à consentir à vieillir... Il y a bien de l'épicurisme au fond de tous ces grands mouvements lyriques et de cet appareil sentimental 4. »
Cette vue donne à Sainte-Beuve une triste idée de la nature humaine r « Aussitôt parvenu à de certaines positions, on fait trop vite le tour de l'espèce; on la connaît trop par ses vilains côtés; on ne croit plus en elle, à moins d'avoir un fonds incurable d'illusions ou une intrépidité voulue d'optimisme \ » Lui, il n'a ni l'un ni l'autre. Il sait que dans l'histoire, ce ne sont pas les scrupuleux qui l'emportent c ; il a reconnu la vérité de la politique de Hobbes 7 ; les acres leçons de La Rochefou-
1 P. Litt.. III, 352.
2 Chron.. 223-224; P. Cont., I, 49-5o.
3 lb., 73. — Cf. P. Cont., III, 43 i : * lît presque chacun de nous, hélas! a sa part dans l'aveu. »
4 16 juillet 1845 iLatrfille et Roistan. 233). ■*• P. Cont., III, 252.
•'• lb., Y, 249.
< Port-Royal. III, 382. — Cf. IV, 5g.
cauld et de Machiavel ne lui paraissent que « trop vraies 1 »; et il n'a aucune confiance ni en la bonté de la nature humaine 2, ni en la bonté de l'institution sociale elle-même 8.
Seulement, ce qui est à noter dans ce pessimisme, c'est la mesure qu'il sait encore garder. Sainte-Beuve est, en cela aussi, sceptique et se défie des théories. 11 ne veut pas, semble-t-il, que ce pessimisme, en devenant une doctrine trop entière, s'empare de l'homme et, par réaction, lui donne des raisons d'être et d'agir; — ne fût-ce que par protestation contre la fatalité mauvaise. Il en atténue volontiers l'expression ; il aime « à recouvrir l'amertume du résultat sous un air de grâce 4 »; il ne veut pas, enfin, que le pessimisme devienne une foi 5 : car toute foi lui répugne.
En réalité, dans la mesure où il le maintient, cela lui paraît une doctrine fort acceptable, et un oreiller non pas « mol », assurément, mais pourtant moins dur qu'on ne le croirait, pour une tète « bien faite ». S'il dit quelque part que Leopardi a « le malheur d'habiter en un scepticisme sans limites 6 » ; d'abord c'est une formule, et il écrit « malheur », parce qu'il est décent de ne point se vanter de cette réelle supériorité sur les autres hommes; et puis, tout de suite après, il a bien soin de montrer quelles consolations, par un détour, l'instinct de bonheur inné à lame humaine sait trouver en ce scepticisme-là 7. Pour son compte, il est plus calme, beaucoup plus calme. 11 étudie les principaux sceptiques de son temps et du temps passé, Daunou, Leopardi, Naudé. 11 sourit de ces tragédies du scepticisme que les philosophes et les moralistes vont exagérant comme pour faire peur. Et un beau jour, lassé de ces déclamations, il déclare tout net qu'après tout le sceptique n'est pas à plaindre : « En général, on est tenté de s'exagérer les angoisses des philosophes qui se passent des croyances que nous avons; on les plaint souvent bien plus qu'ils ne sont malheureux. Quiconque a traversé dans son existence intellectuelle une de ces phases d'incrédulité stoïque et d'épicurisme élevé, sait à quoi s'en tenir sur ces monstres que de loin on s'en figure 8. » De quoi, en
1 P. Cont., III, 94.
- Lundis, XI, 497.
4 l\ Cont., IV, 33 1, note.
3 lb., III, 99.
" lb..'\\. 406.
• lb., 41 1.
- J\ Lia., III, 391.
effet, plaindrait-on Sainte-Beuve ? Il est « un esprit naturellement sceptique ' » ; il a cherché bien longtemps quelles croyances il devait admettre; il les a accumulées Tune sur l'autre; peu à peu, Tune après l'autre, toutes ces superstitions, ces excroissances maladives, ont disparu, lui laissant chacune l'avantage de les avoir connues et de les comprendre; en vieillissant, comme « cela arrive », il a « perdu ce qui n'était qu'acquisition et emprunt », il est « retombé au point de départ - » : « cette humeur, cette sève qui verdoie dans le feuillage, elle provient de la racine 3 ». C'est Ulysse à Ithaque : son Ithaque peut être bien étroite, bien stérile, bien sèche: l'en aime-t-il moins? est-il moins heureux d'y aborder enfin ? et comprendrait-il même qu'on l'en plaignît?
Mais si Sainte-Beuve en revient aux mêmes doctrines, tout autres, on le voit, sont les dispositions intimes avec lesquelles il y revient : plus d'enthousiasme, plus d'ardeur, plus de flamme, mais désillusion et résignation. Il réalise ce paradoxe de se donner tout entier à une opinion, et de s'y donner avec une espèce d'indifférence. C'est une philosophie de sceptique que la sienne : instinctive et empirique plutôt qu'établie sur des principes raisonnes et logiquement déduite ; une philosophie de désabusé : obstinée, mais non ardente; une philosophie de célibataire* dirais-je presque : peu soucieuse de se répandre chez les autres, et jouissant égoïstement de se savoir vraie.
Cette indifférence est si bien le trait dominant de son caractère d'alors, qu'elle explique les démarches les plus contradictoires de son esprit. Si c'est par elle qu'il revient aux opinions philosophiques de sa jeunesse, c'est par elle aussi qu'il se désintéresse des opinions politiques qui, autrefois, y étaient si étroitement unies.
Dans Dix ans après, en essayant d'esquisser le futur programme des lettres, il avait écrit : « La politique a graduellement épuisé ses ardeurs *. » C'était une confession en môme temps qu'une constatation. Dans ce domaine aussi, les vastes théories d'autrefois, les doctrines
1 P. LitL, III, 470.
- (Ihron., 327.
a P. Litt., II, 470.
4 P. Cont., II. 474.
•a priori fondées sur la philosophie du XVIIImc siècle, ont fait place «chez lui aux observations empiriques et à une résignation un peu boudeuse à la réalité décevante. Assurément, il ne s'interdit pas de laisser percer, à l'occasion, sa mauvaise humeur contre les abus du régime l. Il n'a pas encore pardonné aux déserteurs de la littérature leur succès dans la politique : il leur en veut d'être ministres, et il l'insinue -. 11 trouve que la réalité est non seulement « affreusement triste », mais encore ridicule, et il le dit 3. Mais tout cela vise les faits plus que les hommes, et les hommes plus que le gouvernement dont ils font partie, le roi qu'ils servent et le régime qu'ils représentent. A partir de ce moment-là, on ne retrouve plus sous la plume de Sainte- Beuve ces remarques chagrines, ces allusions aigres qu'il aimait tant jadis à lancer contre tous les chefs du parti de la résistance et contre les vainqueurs de Juillet. Si, une fois, on l'entend manifester quelque « dégoût » pour « l'absence de dignité et d'élévation » qu'il reproche au roi Louis-Philippe 4, c'est sous la double protection de la distance et de l'anonymat, dans la Repue suisse. A partir de ce moment-là surtout, on n'y retrouve plus ces apologies de la Révolution, de la République, des Girondins, par lesquelles il prétendait saper la base même du compromis bâtard d'où était sortie la monarchie nouvelle et qui paraissaient à tout propos, là même où elles pouvaient sembler le moins attendues. Sainte-Beuve, en politique, a renoncé à toute polémique agressive.
Ce n'est point, cependant, qu'il ait renié ses anciennes doctrines, ni qu'il consente à faire amende honorable. 11 se désintéresse, il ne se convertit pas. A défaut de croyances bien fermes, seul un sentiment ombrageux de dignité, de goût même, l'en empêcherait. Lorsqu'il lui semblait qu'on pouvait s'y tromper, ou qu'on tâchait par quelque habileté de le compromettre, alors il protestait énergiquement. Il voulait bien avoir désarmé, il ne voulait pas s'être rallié : et il le montrait. A l'occasion du mariage du duc d'Orléans, de Salvandy avait eu l'idée de le décorer; il opposa un refus absolu. Quelques années plus tard, Villemain revint à la charge. Il refusa avec la même obstination, et, plutôt que d'accepter ce ruban, plutôt que d'«être mis dans la nécessité «de se contredire publiquement », il était prêt à donner sa démission de
1 P. Cont., III, 258.
2 Tableau, II, 346.
3 P. Cont.. III, 144.
* Chron.. 228.
bibliothécaire : il ne voulait pas « se donner à lui-même un démenti public et se le donner, parce qu'il y était contraint comme fonctionnaire i ». Obligé, après sa réception à l'Académie, de se laisser conduire chez le roi. il « n'y desserra pas les dents »; puis, une fois cette inévitable corvée accomplie, il « s'abstint rigoureusement de mettre les pieds aux Tuileries - ». Cest lui-môme qui, plus tard, rappelle ces deux actes, non sans fierté.
On remarquera dans les explications que Sainte-Beuve donne de sa conduite, la façon dont il insiste sur les mots « public », « publiquement »: et cette insistance môme est significative. Il fait de son attitude envers le gouvernement une question extérieure plus qu'intérieure, de délicatesse et de dignité plus que de conviction intime. Cest qu'il n'en avait plus guère, de conviction. Xi les idées ni les « idoles » de ceux qui seront avant peu les « vieilles barbes » ne lui en imposent plusdésormais :
J'ignore s'il est quelqu'un de nos amis qui ait su garder, à travers lesépreuves diverses, cette fleur de libéralisme, ce libéralisme, pour ainsi dire, primitif et en dehors de toute action et cette tendresse extrême de conscience qui ne souffre examen ni doute à Pendroit des anciennes idoles: s'il en est de tels, je les admire et je les envie. Quant à moi, qui suis loin d'un tel bonheur, je veux profiter du moins des bénéfices de l'expérience en môme temps que des amertumes, et je ne me croirai jamais réduit à un point de vue exclusif comme on m'en accuse, parce que je m'appliquerai de mon mieux à voir réellement les choses et les hommes tels qu'ils sont :\
Au fait, quel régime eût été préférable à ce compromis qu'il avait tant condamné ? La démocratie ? Mais l'amour de la démocratie suppose une certaine confiance dans les hommes, et Sainte-Beuve Ta désapprise. On le vit bien le jour où le radicalisme vaudois vint au nom de la démocratie, renverser le gouvernement libéral de Lausanne : ce jour-là, Sainte-Beuve ne cacha point sa haine et son dégoût pour les violences et les vulgarités du gouvernement populaire *. En politique, comme en tout le reste, il est devenu sceptique. 11 ne croit plus que les principes abstraits mènent les hommes, ni que les gouvernements aient pour mission d'assurer, par la vertu et par la raison, le triomphe de la philosophie. Son esprit ne sait plus faire place à cet idéalisme; et c'est
1 Corr., I, i 56. i 24, 1 2 5.
* fb., 1 56.
* P. Cont., V. 279.
* P. LUL, III, 502.
■d'après un critérium bien plus positif, bien plus matériel, qu'il juge les régimes divers :
Quand on est bien persuadé (et c'est peut-être fort triste) que Fart de gouverner les hommes nra pas dû changer malgré nos grands progrès et que, moyennant les divers appareils plus ou moins représentatifs et soi-disant vrais, au fond cet art, ce grand art, et le premier de tous, de mener la société à bien, de la conserver d'abord, de l'améliorer et de l'agrandir, s'il se peut, ne se pratique jamais directement avec succès qu'en vertu de certains résultats secrets d'expérience, très rigoureux, très sévères dans leur équité, très peu optimistes enfin ; on en vient à être non pas indifférent, mais assez indulgent pour les oppositions de systèmes plus apparentes que réelles, et à accorder beaucoup, au moins quand on n'est que simple amateur, à la façon '.
C'est une politique voisine de celle de Hobbes et assez logiquement déduite d'une morale pareille à celle de Hobbes. « Cette morale politique, dit-il ailleurs, après avoir encore insinué les mêmes idées, cette morale politique peut paraître fort rapprochée, je le sais de celle de Hobbes, de Hume, de Machiavel; mais, s'il y a un Machiavélisme qui est petit, le véritable ne Test pas 2. » Et tout bas, quand il est sûr de son auditeur, Sainte-Beuve n'hésite pas à laisser voir qu'il accepte pleinement la politique même de Hobbes, la théorie de la tyrannie nécessaire à la malice des hommes et bienfaisante aux hommes : « En vieillissant, écrit-il à Renduel, on revient au pouvoir absolu pur et simple •'*. »
Mais ce n'est là qu'une échappée : la manifestation d'une pensée fugitive et que peut-être il n'approfondit pas, non pas même d'un vœu véritable. Sainte-Beuve sait que ce vœu ne pourrait se réaliser qu'après bien des bouleversements, des révolutions, après la destruction complète de l'état de choses où il vit. Or, cet état de choses, au fond, il y tient : « Et qui donc n'y tient pas un peu en avançant 4? » 11 a quarante ans; il n'est plus à l'âge novateur et révolutionnaire, « où Ton donne en plein dans le Chamfort », mais à celui où, « pour peu qu'on s'écoute sincèrement, on penche au d'Alembert 5 ». Devenu ainsi conservateur par prudence, il ne voit pas bien ce qu'il aurait à gagner à une révolution. D'avoir un roi qui parle davantage à son imagination, un chef d'État de plus fière allure? Oui, sans doute. Mais cela vaut-il
1 P. Cont., III, 199-200.
s Jb., V. 249. — Cf. P. Lxtt., II. 493.
•'• 24 septembre 1841.
4 P. Cont., Il, 4X8.
•*• Ib., III, 192.
une révolution ? De rencontrer enfin un gouvernement qui gouverne aussi les choses de l'esprit, qui préside à « la vie morale et intellectuelle du temps et du peuple »? De trouver au pouvoir « un juge clairvoyant et bienveillant dans une haute sphère, un de ces juges investis par la société et par la naissance, qui aident un peu par avance à la lettre de la postérité et qui, au lieu d'attendre l'écho de l'opinion courante, la préviennent et y donnent le ton »? Sans doute, il regrette que l'époque soit « déshéritée » de ce « bonheur »; et, avec une force singulière, comme il le fera plus tard sous l'Empire, il essaye d'insinuer l'idée de cette action, « là où se tient le gouvernail ». Mais enfin si c'est la seule chose qu'il reproche au régime, — et notez qu'il le lui reproche avec circonstances atténuantes : en avouant que « l'habileté d'abord et la haute prudence ont dû être employées aux choses urgentes l », — si c'est la seule chose qu'il reproche au régime, pour cela encore, il n'y a pas lieu de tout bouleverser. Le gain est trop mince, — sans compter qu'il est trop douteux. *
Et Sainte-Beuve voit bien, en revanche, ce qu'il perdrait à une révolution. Il y perdrait la tranquillité de sa vie; et il l'aime. 11 y perdrait ces relations agréables qu'il a formées peu à peu dans le monde. Car Sainte-Beuve était devenu mondain et, en froid avec l'Abbaye-au- Bois depuis son article sur Benjamin Constant 2, il avait trouvé ailleurs des compensations. Il est entré dans un petit cercle aristocratique moins légitimiste, moins fermé, chez certains personnages de grande famille qui n'avaient pas craint d'accepter le gouvernement de Juillet et qui, dans la société nouvelle, continuaient, en plus d'un point, l'exquise société d'autrefois :{. Il fréquentait chez Mmc d'Arbouville, Mmc de Boigne, M. de Broglie, le chancelier Pasquier ; il s'était lié surtout avec le comte Mole et passait souvent ses vacances dans un des châteaux de la famille, à Précy, au Thil, à Champlàtreux, au Marais. 11 avait si bien pris ses habitudes en cette dernière résidence (château de Mmc de la Briche. belle-mère de Moléi, qu'en 1837, il loua une maison de village pour en faire son domicile de travail tout en allant dîner au château : Mole était presque devenu son Olivier. Dans cette élégante société où l'esprit et la littérature étaient honorés, il s'était fait sa place et il savait plaire. Il mettait les femmes au courant des mille petits
« />. Cnnt.. III. 455-457.
•-' l\ /.///.. II, 2H1.
:l .V. Lundis, IV, 29.
dessous sentimentaux de la vie littéraire, qui les pouvaient intéresser : les lettres confidentielles, où George Sand lui confessait ses expériences passionnelles, « circulaient de boudoir en boudoir, contenues dans une large enveloppe sur le dos de laquelle Sainte-Beuve effaçait à peine le nom des femmes auxquelles il les avait successivement envoyées ! ». Pour elles encore, il composait des sonnets -, des épitres 3, des apologues poétiques 4 ou, peut-être, choisissait des sujets d'articles plus capables de leur plaire : Ml,c Aissé, Mmc de Krûdner, Mme de Charrières. Ou enfin, c'étaient les leurs, Mmc de Rémusat, M. de Rémusat, le comte Mole \ qu'il étudiait dans ses Portraits, qu'il tirait à la littérature, l'une de la vie privée où elle se dissimulait, les autres de la vie politique où ils ne pouvaient montrer toute l'étendue de leur esprit. Ainsi, avec son goût inné de délicatesse et d'urbanité, avec son tempérament un peu féminin, avec cette griserie de la vie mondaine dont sont facilement pris, à l'âge où leur célébrité leur ouvre tout d'un coup les salons, les hommes de lettres sevrés de ses plaisirs pendant leur jeunesse, Sainte- Beuve disposait sa vie de manière à en tirer tout ce quelle pouvait présenter d'agrément.
.Pavais cherché, dit-il, et j'avais même assez réussi à arranger mon existence avec douceur et dignité : écrire de temps en temps des choses agréables, en lire et d'agréables et de sérieuses, mais surtout ne pas trop écrire, garder de son esprit pour les relations de chaque jour et savoir en dépenser sans y regarder, donner plus à l'intimité qu'au, public, réserver la part la plus fine et la plus tendre, la fleur de soi-même pour le dedans, jouir avec modération, dans un doux commerce d'intelligence et de sentiment, des saisons dernières de la jeunesse ; ainsi se dessinait pour moi le rêve du galant homme littéraire.
Et ce rêve, « en ces années qu'il peut dire heureuses fi, » était réalité.
Mais tout se paie, et ces choses-là aussi. Pour ne choquer personne, Sainte-Beuve devait se surveiller. Bien qu'il en eût, dans ces « îles enchantées », il n'était pas libre : « la passion, la verve, la poésie, le naturel » ne s'y pouvaient déployer librement 7. Son franc parler, en littérature même, en était diminué. Il mourait de peur qu'on ne devinât
1 b'IlAUSSON VILLE. I9O.
- Poésies , II, passim.
3 La fontaine de Boileau.
4 Les fleurs (P. Femmes, 354».
•"• P. Femmes, 45s ; P. Litt.. III. SoH : P. Cont., IV, 190; Pr. Lundis, III, 405. '*' Chateaubriand et son groupe. 5-6.