‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 34 sur 93 · Y. Lundis, IV. 2y-3o · texte numérisé non relu

Y. Lundis, IV. 2y-3o

sa collaboration à la Revue suisse : « Je vous dirai, écrivait-il à Olivier, que je ne suis pas sans quelque souci pour cette chronique. Ma position personnelle est très bonne quand je ne vais pas dans le monde et que je boude. Alors, j'ose. Quand j'y retourne, quand je suis repris, alors je deviens plus timide. Je suis dans un de ces accès. Il s'y mêle du scrupule K » En politique, plus particulièrement, sa liberté était gênée. Quand on est reçu en ami chez le comte Mole et qu'on s'en vante volontiers, on a l'obligation de ne pas le compromettre. C'était une raison de plus pour que Sainte-Beuve surveillât sa plume et la contraignît au moins au silence. Avait -ce été une raison pour que, en 1840, quand il était encore très lié avec Mme Récamier, il acceptât detre nommé par Cousin fonctionnaire de Louis-Philippe, « conservateur de la Mazarine »? Je ne sais. Rambert affirme -, sur le témoignage d'Olivier sans doute, qu'il avait accepté afin d'avoir une situation stable et de réussir plus facilement dans un mariage qu'il désirait. D'autre part, il est certain qu'il a été très heureux d'avoir enfin une place modeste mais sûre, qui le garantît contre l'incertitude du lendemain et qui fût envers le public une sorte d'attestation officielle de son mérite : ces sentiments percent dans ses remerciements à Mmc Récamier {. Il y a donc deux motifs qui ont pu déterminer Sainte-Beuve à accepter cette nomination ; et ni l'un ni l'autre n'ont rien de politique. Mais enfin, quelques années auparavant, la politique eût été un obstacle : si maintenant elle ne l'est plus, c'est qu'il y a quelque chose de bien changé.

Il y a même davantage ; et je ne crois pas qu'en écrivant à Jean Reynaud, « je n'ai jamais fait l'éloge le plus léger ni de ce régime ni du Roi 4 », Sainte-Beuve avait bonne mémoire. Qu'est donc ce duc d'Orléans qu'il a vanté dans son discours de réception?'» Et sous le nom de Louis-Philippe ne régnait-il pas alors :> ? Si l'on m'objecte que c'est là un discours de réception, qu'il y a des convenances obligatoires, qu'en parlant ainsi, Sainte-Beuve n'exprimait pas plus ses propres sentiments que Victor Hugo, par exemple, en lui disant à lui-même des choses aimables... : soit. Mais voici un passage qui n'est pas tiré du discours de réception, qui est même antérieur de deux ans à

1 Ol.lVll'R, tfo.

- \\ 3o5. note.

*' Haï ssonvm.i e, i<»2.

4 Ci>rr., 1, 1 56.

"• P. f.'oii/., Y, 1S0.

l'entrée de Sainte-Beuve à l'Académie. Je le cite in extenso; il en vaut la peine :

La constitution de Tan 111... tenait déjà compte... de cette moyenne encore infime de la nation... C'est pour avoir méconnu ce quelque chose de mixte qu'elle avait tant contribué à créer et à organiser que la Restauration a péri; c'est parce qu'il le respecte, qu'il l'accommode et qu'en gros il le contente, que le régime présent est en train de vivre. Il oublie même un peu trop de le diriger et il y cède trop. — Soit. C'est le défaut contraire au précédent. Ce n'est pas un très noble régime, dira-t-on, qu'un tel régime représentatif et monarchique, avec une seule hérédité, sans aristocratie véritable, sans démocratie entière et franche. Non ; mais c'est un régime sensé, modéré, tolérable assurément et qui, plus est, asse^ heureux. Mais vivra-t-il ? s'écriera le théoricien absolu : qu'on ne me parle pas de cet enfant au maillot! Combien a-t-il d'années?* Qu'on attende! — Oui, on attendra. Je ne répondrai pas que cette forme de gouvernement elle-même ne soit une préparation, un intervalle, une transition à de plus souveraines. Mais toutes les formes de gouvernement en sont là. Il suffit qu'elles vivent avec honneur un certain laps d'années et qu'elles procurent durant ce temps à un certain nombre de générations repos et bonheur de la manière dont celles-ci l'entendent. Après quoi, ces formes passent, elles se brisent, elles se transforment '.

Qu'y a-t-il de plus net que cela ? n'est-ce pas une véritable adhésion au régime, adhésion avec réserves, adhésion provisoire, mais adhésion pourtant? On comprend mieux alors comment, — avec beaucoup d'injustice, — Mmc de Girardin 2 pouvait appeler Sainte-Beuve du gros nom et du gros mot de Renégat. Non, il n'était pas renégat; mais il est bien vrai qu'il était « le favori de tous les salons ultra-monarchiques » ; il est bien vrai qu'il avait été républicain et qu'il ne l'était plus, — ou si peu ! En somme, — sans qu'il se l'avoue, — il est rallié ou il est en train de se rallier. C'est-à-dire qu'il s'accommode de la réalité, puisque la réalité n'a pas voulu s'accommoder à ses rêves. — et qu'il a renoncé à tous ses rêves.

Ainsi, tandis que. par scepticisme, Sainte-Beuve revenait en droite ligne aux doctrines religieuses et philosophiques dont sa course sinueuse l'avait éloigné pendant plus de dix ans; par scepticisme encore, il se

P. Litt., Il, 442-443.

Causeries parisiennes.

relâchait de la foi politique qu'à travers ses transformations il avait fidèlement gardée, et paraissait décliner peu à peu vers une résignation silencieuse aux faits accomplis. Dans ces deux domaines, ces deux effets contraires, nés d'une même cause, produisaient un même résultat : l'abstention et la neutralité extérieure. En politique, il ne pouvait plus combattre le gouvernement, puisqu'il s'en rapprochait; en religion, il ne pouvait plus se livrer à des polémiques qui eussent choqué son entourage et compromis sa situation *. En revanche, il n'en était pas de même en littérature. Là. il ne lui était point possible, comme en religion, d'effacer purement et simplement de son esprit les influences qu'il avait si fortement subies : l'action du romantisme avait été trop puissante, quelques-uns de ses résultats trop heureux, quelques-unes de ses conquêtes trop définitives, pour qu'on en revînt, par-dessus lui, aux principes et aux modes littéraires de 1820. Il ne lui était pas possiblenon plus, comme en politique, d'accepter de guerre lasse et sans autre frais d'invention, une opinion régnante, de se soumettre en pratique et comme à un fait vainqueur, à un système dominant, — quitte à taire ses objections ou à insinuer quelques restrictions platoniques. Il ne pouvait se rallier en littérature, car il n'y avait « plus de cause 2 >► à épouser. La lutte restait ouverte entre les écoles: chacune s'exagérait à plaisir; et le public, ballotté de Tune à l'autre, ne savait à laquelle entendre, passait de l'une à l'autre, « se retournant de dégoût, essayant aujourd'hui ce qu'il avait rebuté hier ■* », sans pouvoir se fixer nulle part. Les lettres n'avaient point su trouver ce compromis dont la société s'était accommodée : « t'n excès... en amène et en favorise toujours un autre contraire : le flux est égal au reflux ». » Dans cette instabilité, il fallait, de soi-même et à ses risques et périls, se faire une doctrine propre. Enfin, il ne lui était pas possible, comme en religion et en politique à la fois, de garder pour lui son opinion sans se compromettre, de laisser prudemment aller les choses, en homme qui s'en désintéresse et qui, de son coin paisible, contemple avec ironie la mêlée humaine sans jamais y descendre. Son métier de critique le formait à se prononcer publiquement, au moins, dans une certaine mesure.

Aussi voit-on Sainte-Beuve essayer de suivre entre les excès opposés.

1 Cl". P. Cont.. III. 421.

- lb.. 41 K.

;' lb., 420.

» lb.. 4-1.

une voie intermédiaire, également éloignée des exagérations contradictoires des classiques attardés et des romantiques outrés. Et peu à peu, — plutôt comme résultat de cette double polémique que comme principe» ou, si l'on préfère, comme principe non formulé mis au jour lentement et par la polémique même, — on le voit édifier un système intermédiaire, modéré, empirique, aussi peu systématique que possible, mais cohérent néanmoins.

La lutte contre le classicisme, à vrai dire, n'a été que le moindre de ses efforts. Depuis longtemps, la cause des survivants de l'école retardataire déjà combattue par le Globe, des Jouy et des Jay *, était irrémédiablement perdue. C'est seulement par un remous d'opinion, à la suite d'un concours de circonstances, qu'il a paru y avoir une réaction classique. 11 s'est trouvé une jeune actrice, « l'illustre Rachel », qui a su revenir à « l'antiquité, à la pose majestueuse, à la diction pure, à la passion décente et à la nature ennoblie, à ce genre de beauté enfin qui rappelle les lignes de la statuaire ~ ». 11 s'est trouvé en même temps un jeune avocat du Dauphiné pour tenter « un noble retour aux Muses sévères 3 » et donner une œuvre « calme et élevée avant tout 4 » qui reposât des Burgraves. Alors, les vieux Académiciens de triompher \ les romantiques de s'indigner maladroitement, avouant ainsi une défaite qu'ils auraient pu nier 6; alors, tous les « moutons » qui composent un public, de suivre l'impulsion, « d'entrer tout bonnement à la file dans l'endroit le plus proche, sans s'informer, sans tradition ni suite, avec la facilité de l'indifférence, de se prendre à je ne sais quelles vieilles cocardes reblanchies 7 ». Mais c'est un mouvement bien superficiel : tellement superficiel aux yeux de Sainte-Beuve, qu'il prend à peine soin de le combattre. Au passage, il répond aux chauds partisans, de la réaction que, si l'on a eu tort d'oublier les grands classiques, on aurait plus grand tort encore de les vouloir reproduire8. Et il n'insiste pas, tant la chose lui paraît maintenant admise. Au passage et sans guère plus insister, il fait remarquer que le classicisme de Lucrèce

1 Chron., 56.

2 P. Cont., III, 41 y.

* Chron., 38.

1 P. Cont., III, 420.

•'• Chron., 33.

*; ta., 49.

: P. Cont., III, 423-424.

H Pr. Lundis, II, 414.

est bien teinté de romantisme et de lyrisme !. que c'est une œuvre qui n'a pu être écrite que depuis Chénier -, que « les détails et les procédés d'exécution la rattachent aux innovations modernes •* ». Kt cela encore lui suffit. Dans l'article où il s'arrête le plus longtemps à cette réaction classique, ce n'est pas pour la combattre, c'est bien plutôt pour combattre les défauts, les excès, les vices même d'où elle est sortie 4.

Si c'est mieux traiter un adversaire que de lui « faire l'honneur de redoubler », — comme disait Trissotin, — le romantisme est mieux traité que le classicisme : car Sainte-Beuve lui fait plus d'objections et plus souvent. Encore ai-je tort de dire qu'il lui fait des objections. On n'en adresse qu'à ce qui vit; à ce qui est mort, on accorde seulement des éloges ou des blâmes; et, aux yeux de Sainte-Beuve, le romantisme n'est pas plus vivant que le classicisme : il se survit seulement davantage. Dans toute cette période, lorsqu'il parle de l'école nouvelle, il hésite entre deux formules. Tantôt il dit que « l'école finit •"' », qu elle « subsiste et dure, mais ne se renouvelle plus », que « pour elle et son développement, la forme de la courbe est donnée H ». Tantôt, plus tranchant encore, il l'enterre ; il déclare que « l'école romantique a été dissoute par le fait même de la Révolution de Juillet 7 », que « la portion mobile » du beau (la forme, le cadre, l'art, l'artificiel même, si l'on veut), « a été ruinée du coup en juillet 8 ». Mais la différence des deux formules est bien petite. Un fait n'en est pas moins certain à ses yeux : « l'école est à bout ou du moins ce n'est plus quune suite », puisque : i° « les chefs ne se renouvellent plus »; 2° « les disciples et les survenants en foule pratiquent presque aussi bien que les maîtres pour le détail, et que la main d'oeuvre du genre a haussé et gagné de façon à faire douter de l'art lJ ».

S'il en est ainsi, le moment est venu de confronter les promesses du romantisme avec la réalité, d'en dresser « le bilan ,f> » sans complaisance. Sainte-Beuve s'y emploie. Alors il est bien forcé de reconnaître

1 Cfiron., 20, 35.

• lb.. 3 2-33.

3 1\ Cunt., III. 420.

4 !*>., 4> 4- »qq-

'* (Ihrtm.. 23.

•; /». C»nL, III. 32i.

7 lb.. 402.

* lb., 407.

■■' lb.. 27H-2S2.

10 lb.. 321, *qq.

que l'école nouvelle n'a point fait honneur à tous ses engagements. Dans le domaine de la poésie épique, malgré Jocelyn et malgré les. Bretons, on peut toujours se demander « s'il est possible, en français, de faire un poème de quelque étendue, un poème sérieux et qui ne soit pas ennuyeux ». Le romantisme n'a pu résoudre la question, et c'est un échec *. Mais beaucoup plus grave, beaucoup moins douteux encore est son échec au théâtre. « Il n'a rien fait en art dramatique qui ajoute à notre glorieux passé littéraire des deux siècles : Corneille, Molière, Racine sont demeurés debout de toute leur hauteur et hors d'atteinte 2. » Sainte-Beuve en est à la fois si persuadé et si déçu, qu'on ne saurait s'imaginer à combien de reprises, ni sous combien de formes, ni avec quelle insistance désolée, il enregistre l'échec de ses espérances : « Que d'admirables et infructueux préparatifs depuis vingt ans ! Traductions de théâtres étrangers, analyses et explications critiques, essais et échantillons de drames écrits : Barricades, États de Blois, Clara Ga^ul, Soirées de Neuilly, drames de M. de Rémusat, préfaces modernes de Cromwell,... et puis quoi? Hernani, puis rien. Un lourd assommement. Dumas s'est gaspillé, de Vigny n'a jamais pu s'évertuer, Hugo s'est appesanti 'K » Et encore, si ce n'avait été qu'un néant, Sainte-Beuve s'en consolerait. Çà été pis; çà été un débordement, « qu'il est honteux d'avoir jadis favorisé » : « le faux historique, l'absence d'étude dans les sujets, le gigantesque et le faussé dans les sentiments et dans les passions, voilà ce qui a éclaté et débordé; on avait cru frayer le chemin et ouvrir le passage à une armée chevaleresque, audacieuse, mais civilisée, et ce fut une invasion de Barbares 4 ».

Ces jugements sont sévères. Cependant Sainte-Beuve se pique de ne pas se contredire. Il déclare hautement « qu'il est des points sur lesquels il tient bon et se flatte de n'avoir en rien déserté ses convictions premières ». Il affirme qu'en particulier « il n'a jamais aimé le drame moderne tel que l'ont fait Hugo et Dumas et n'y a jamais reconnu le moins du monde l'idéal qu'il conçoit à cet égard :> ». Le

1 P. Cont., III, 324;'CÀro/i., 36.

• lb.t 323 ; Chron., 36: P. Litt.t III, 41g; P. Cont., IV, 220.

3 Chron., 2 3.

4 lb., 3 1 8-3 1 9. — Voir encore la violence de sa colère contre les éloges intempestifs accordés par la Revue suisse à une pièce contemporaine {Eve de Léon Gozlan) : « La pièce est purement ridicule, un drame à orgie et à régence. Il faut avoir de la religion de reste pour en voir là. // n'est pas un de nos spectateurs, gens du monde, qui n'ait été purement et simplement REPOL'SSti. * (Rambert, 299.1

'• Corr.t I. 127.

romantisme, selon lui, a eu un 89 et un q3: mais il est fier de n avoir jamais pactisé avec les Robespierre, comme Cramer de Cassagnac. d être resté le « Vergniaud ! » de cette révolution littéraire. Tout n'est pa> inexact dans cette profession de foi. 11 est bien certain qu'au moment même où Sainte-Beuve réclamait le plus hautement le drame moderne et montrait les plus hardies espérances au théâtre de Pavenir, il insinuait aussi de sages réserves et de prudents conseils. Au fond,, il a surtout compris du romantisme la réforme purement extérieure* le renouvellement et le rajeunissement du style et des vers, ce qu'il appelle « les points purement extérieurs sur lesquels je suis resté à peu près le même 2 ». Mais, cela reconnu, il n'en est pas moins vrai que son attitude a singulièrement changé. Jadis, il vantait d'une façon agressive ceux qu'il estimait les précurseurs du Cénacle, il louait avec excès Ronsard, aux dépens des purs classiques. Maintenant, il déclare de lui-même, à propos de du Bellay, qu'il convient d'y mettre plus de mesure •'*. Il attaquait ceux que ses adversaires lui opposaient, Racine. les écrivains du siècle de Louis XIV, les poètes du XYlIlrae siècle comme J.-B. Rousseau. Maintenant, il réfute ses propres critiques à Bérénice 4, il fait l'apologie de Louis XIV et de son temps \ il avoue même qu'il doit une réparation au médiocre lyrique du XVIIImc siècle ,;. Jadis, sa critique audacieuse a tenté de frayer une route nouvelle sur l'ancien théâtre et elle a fait « jouer la mine jusque dans des quartiers du marbre blanc de Racine ». Maintenant, elle bat en retraite, elle l'avoue ou s'en vante presque et se déclare trop heureuse de « s'abriter aux autels qu'elle a pu ébranler 7 ». Il n'avait pas assez de railleries contre les adversaires que rencontrait le parti du Mouvement en littérature. Maintenant « il croit devoir se déclarer, à certains moments, pour le parti de la conservation en littérature et de la Résistance 8 ». Knfin, si au début il a « trop penché pour l'enthousiasme », maintenant il sent qu'il doit se défendre de l'excès contraire, et il s'en excuse : « C'est surtout là où il s'était trop avancé d'abord qu'il lui a

1 (lhrnn., 1 3.

7 Cnrr., I, 1 29.

•' Tableau, II, 1 i h.

1 1>. Litt., I, u 3.

■'■ lb., II, io3-ioS.

': Lettre à (îaullieur «25 novembre 18451.

7 P. Cnnl., III, 3y5. note.

M lb., Y. 2 5 7, note.

fallu revenir ensuite et dégager sa première fougue d enthousiasme, pour la réduire à ce qui lui a semblé plus tard justesse et vérité l ». Après cela, quand il nous dira : « Je n'ai pas changé », nov* ne l'en croirons qu'à moitié. Nous admettrons bien qu'il a maintenu divers points de sa doctrine: mais c'est sa tendance générale, c'est la direction de sa marche, qui est du tout au tout modifiée. Tandis qu'autrefois, pour s'arrêter à la juste mesure, il devait faire effort contre le (lux de ses enthousiasmes, aujourd'hui, pour s'y arrêter encore, il lui faut résister, par une obstination raisonnée, au reflux de ses désillusions.

Alors, comme ceux qui philosophent, par cela même qu'ils refusent de philosopher, Sainte-Beuve se refait une doctrine, par cela mè'me qu'il rejette à la fois la portion caduque des deux systèmes opposés. Cet ennemi de l'éclectisme philosophique est éclectique en littérature. Rapprochant ce qu'il convient de garder du romantisme et du classicisme, il se compose un compromis littéraire, comparable aux compromis philosophiques et aux compromis politiques qu'il a acceptés, — avec cette différence pourtant qu'ici il y a fusion réelle, non plus superposition d'une doctrine secrète et d'une apparente résignation à la doctrine officielle.

Il y a donc des doctrines du romantisme que Sainte-Beuve maintient. Pour en faire le départ, il procède, comme il le dit lui-môme, en « commissaire ordonnateur des guerres » : il passe en revue l'armée, il en examine les chefs et les hommes, afin de mieux s'expliquer la nature des conquêtes qu'ils sont capables de conserver. Kn tête, c'est Chateaubriand, comme maréchal des lettres, puis Lamartine, Hugo, Béranger, comme officiers généraux, puis un « groupe assez nombreux » d'officiers supérieurs qu'il se refuse à nommer (espère-t-il y être compris?), puis quelques officiers subalternes, et enfin « le gros de l'armée..., la foule des rimeurs, parmi lesquels bien des coeurs sincères, quelques caporaux et de bons soldats ». Alors, il s'occupe de la campagne ellemême et de ses résultats. Mais son bulletin ne mentionne guère de victoires. « On a réussi dans le lyrique, c'est-ù-dire dans l'ode, dans la méditation, dans l'élégie, dans la fantaisie, dans le roman en tant qu'il est lyrique aussi et individuel, je dirai plus, en tant qu'il rend l'âme d'une époque, d'un pays 2. » rCn cela, l'auteur du Tableau ne manque pas de le noter, en cela, une « chaîne imprévue s'est renouée » : par

1 /\ Cont., IV, 270-271.

* lb., III, 32i, sqq.

André Chénier, le XIXmc siècle a donné la main au XVIme l. Ce serait tout l'actif du romantisme, si Sainte-Beuve ne pouvait heureusement y ajouter une « habitude d'écrire », que notre littérature lui doit aussi, et qui consiste à « serrer davantage à chaque instant la pensée et le sentiment, à l'exprimer plus à nu, sans violer sans doute l'harmonie ni encore moins la langue, mais en y trouvant des ressources mâles, franches, brusques parfois, grandioses et sublimes, si l'on veut, ou môme simplement naïves et pénétrantes - ». Ce n'est pas là sans doute la définition d'un style romantique: il est certain pourtant que c'est la définition d'un style que l'on doit au romantisme. Et c'est à ces deux seules conquêtes que se rabattent tant d'espérances; c'est le modeste Te Deutn que Sainte-Beuve trouve à entonner 3.

Kn revanche, il y a# lieu de reprendre aussi certains genres ou certaines de ses qualités à l'école classique. Tout d'abord, là où sa maîtrise éclate incontestée, c'est au théâtre : « Quant à la tragédie... il n'y en a qu'une : Romains, montons au Capitole. retournons à Polyeucte et allons demain applaudir Chimène 4. » Sans doute, le drame classique moderne ne doit pas être, dans tous les détails, une fidèle copie des tragédies de Racine ou de Corneille. U faut que l'auteur sache satisfaire à ce qu'ont de légitime les exigences contemporaines et ne s'affuble pas, pour ainsi dire, de vêtements surannés. Sainte-Beuve a soin d'indiquer quelle devait être, ou quelle aurait dû être, la manière de ce poète en vain espéré. 11 aurait dû « remonter davantage à ses sources à lui et redoubler de netteté dans la couleur, de simplicité dans les moyens, d'unité dans l'action, attentif à creuser de plus en plus, pour nous les rendre grandioses, ennoblies, et dans l'austère attitude tragique, les passions vraies de la nature humaine »; il aurait dû « n'user du changement d'alentour que pour se modifier » dans un sens vraiment classique *\ Assurément, c'est là une tragédie classique conçue par un homme qui a vu la réforme du Cénacle; mais, enfin, il n'y a rien qui répugne à la notion de la tragédie, rien sans doute que n'eût accepté Racine. Voir une telle tragédie, c'était le rêve de Sainte-Beuve. 11 y tenait tellement que parfois il se hâtait un peu de la croire réalisée. Il s'imagina un instant que la Lucrèce de Ponsard exauçait son vœu;

1 P. Ct>nt.t III, 32i. sqq. et V, 3oô.

•-' Ib., III, i 86.

: Ib.. 323.

4 Ib.

r' Ib.. V, 184.

à la réflexion, il fut vite désabusé 1. Mais c'était un rêve qui lui était cher ; persuadé que le théâtre est le genre le plus apte à consacrer une doctrine, le plus fait pour attirer « les cœurs amoureux de la grande gloire littéraire » et pour assurer leur domination sur la foule, il ne voulait pas désespérer 2. Comme le Globe d'autrefois, exactement dans les mêmes termes, il s'écriait encore avec espoir, — mais un espoir dirigé pour ainsi dire en sens inverse — il s'écriait encore : Exoriare aliquis V

Ce n'est pas seulement sa forme dramatique que Sainte-Beuve prétend demander au XVIImc siècle, c'est encore une chose de bien autre importance et de conséquences autrement nombreuses et profondes : le goût, le sentiment et la conception de l'art dont cette forme a été l'une des expressions. Il voudrait, avant tout, retrouver dans les œuvres de ses contemporains, — et dans les siennes, — le tour classique, le goût classique, ce souci de la perfection qui donne leur valeur aux écrivains de notre âge d'or, « ces qualités souveraines qui assurent la vie aux œuvres de l'art dans les époques d'entière culture, à savoir, la composition, l'unité d'intérêt, et un achèvement heureux de l'ensemble et de ses parties 4 ». Voilà pourquoi, rebuté des excès des athlètes ou des cyclopes littéraires 5, il leur propose en exemple la belle langue du siècle de Louis XIV et l'exquise décence du style des grands maîtres 6. Il fait même plus. Comme un La Harpe ou un Boileau, il ramène ses contemporains à l'admiration de l'antiquité : pour eux, il étudie les Grecs, afin de leur faire goûter la simplicité d'Homère ou la délicate subtilité de Méléagre 7 ; pour eux, il recherche dans ces œuvres consacrées la loi infaillible du véritable goût et de la beauté véritable. « L'antiquité est bonne à tous... Tous y gagnent et trouvent de ce côté seulement la patrie première, le point fixe et lumineux pour s'orienter dans les écarts comme dans les retours... Elle seule donne au critique la vraie loi du goût, à l'écrivain les vrais secrets du style,

1 Chron,, 20-41. — On y peut suivre toute la série et comme la gamme des impressions de Sainte-Beuve, de son enthousiasme primitif à sa demi-désillusion. * P. Cont., V, 174; Chron., passim.

3 Chron., 29, 2 3 et 24.

4 P. Cont., V, 36o.

5 Chron., 3; P. Cont., III, 3 1 8.

,: P. Cont., III, 104. 108.

7 Les articles de la fin de P. Cont., V: Pr. Lundis. III, 38;; P. Litt., III. 478; Lundis, XI, 478.

les procédés sûrs et sévères qui servent de garantie à l'innovation et à l'audace K >►

Et Sainte-Beuve va plus loin encore. Ces modèles, ces exemples, il ne les propose pas seulement aux écrivains qui se piquent de rivaliser avec les classiques ou du moins de traiter leurs genres. Il les propose aussi, il les propose surtout à ceux qui se bornent au genre proprement romantique, au genre lyrique, ou plutôt aux différentes formes littéraires d'inspiration lyrique. « La grandeur, leur dit-il, est au prix de l'effort, de la lutte et de la constance : l'idéal habite les hauts sommets. On oublie trop, de nos jours, ce devoir impose au talent; sous prétexte de lyrisme, chacun s'abandonne à sa pente, et Ton n'atteint pas à l'œuvre dernière dont on eût été capable. Aux époques tout à fait saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est pas contrarier son talent et aller malgré Minerve, que de se resserrer, de se restreindre sur quelques points, de viser à s'élever et à s'agrandir sur certains autres. » Ainsi les auteurs modernes doivent se soumettre, eux, leurs sentiments, leur talent et leurs œuvres à la sévère discipline des classiques; ils doivent, sans doute, « consulter et suivre » leurs inclinations, mais aussi « les diriger et les réprimer maintes fois 2 ». C'est de la sorte qu'ils échapperont à ce danger dont Sainte-Beuve est si frappé, à la dispersion fâcheuse qui annule les efforts du siècle :

... Par un confus mélange Le bien s'allie au faux et le tribun à l'ange. Tous cadres sont rompus, plus d'obstacle qui compte \

dit-il en vers. Et, en prose, il le répète : L'époque « se disperse; elle court toutes les voies, et moins ornée souvent qu'encombrée des talents nombreux qu elle possède, elle en est à chercher encore son ordonnance et son unité. Il y a plus : ces talents eux-mêmes qui l'honorent, arrivés à une certaine élévation, subissent chacun cette espèce de vent de dispersion qui circule; ils versent d'un côté ou d'autre; ils manquent à la loi de leur propre développement et à leur unité particulière ». S'il arrivait que ces écrivains voulussent accepter ces .règles communes et unir leurs efforts, leur groupe se rallierait, leur unité littéraire et morale se reformerait, et leur âge « prendrait rang dans ces grands

1 P. Omt. V. 33o.

- P. Litt., 1, i i5.

' Ib.. 26.

moments et siècles comme on les appelle, qui comptent entre tous, qu'on vénère de loin et qui se résument d'un nom l ».

Tel est l'idéal de Sainte-Beuve ; il propose ce but à l'école nouvelle qu'il voudrait grouper pour la conquête de l'avenir. Dès 1840, dans son article Dix ans après, nous lavons vu déjà qui cherchait à former « une ligue de bon vouloir et de bon sens - ». Trois ans plus tard, il revient encore à la charge, esquisse un programme plus détaillé, lance un appel plus pressant. Sa génération lui « semble née dans des entre-deux sans cesse coupés, non pas sous un seul astre continu » et forcée « de croître à travers toutes sortes de régimes vacillants et recommençants ». Ainsi, l'étonnante richesse de l'époque « en talent, en esprit, en monnaie d'oeuvres » risque d'être perdue. Puisque le chef d'orchestre manque, puisqu'il n'y a ni Périclès, ni Auguste, ni Léon X, ni Louis XIV, ni Napoléon même, pourquoi les écrivains n'essayeraient- ils pas de suppléer, par « l'association libre » à cette absence? Pourquoi ne se formerait-il pas un cercle de littérateurs et de critiques, qui essayerait de rassembler en lui tous les esprits d'élite, assez modérés pour unir, comme Sainte-Beuve essaye de le faire, les avantages et les qualités des « écoles abolies 3 ».

On voit ce que de pareils principes littéraires ont de classique et combien ils sont contraires à l'essence même de l'inspiration romantique. Si le romantisme est par excellence la liberté sans réserve donnée au moi de se manifester, si c'est l'expansion de l'individualité soustraite au joug d'une règle imposée à tous, prétendre ainsi réunir des écrivains pour une œuvre commune, imposer des règles générales à leur activité, c'est rétablir, — sous une forme plus nouvelle et plus large, mais non moins impérative, — la notion même de loi, que le romantisme avait cru détruire en littérature. La doctrine littéraire de Sainte- Beuve n'est plus ainsi un romantisme tempéré de classicisme; ce n'est même plus une fusion du romantisme et du classicisme traités en égaux ; c'est un véritable classicisme, mais élargi par quelques innovations romantiques. Je disais plus haut que Sainte-Beuve, en littérature, n'avait point pu, comme en religion, revenir purement et simplement à son point de départ. Et je le pense encore : il me semble qu'il a bien plus gardé de son passage par le Cénacle qu'il n'a gardé de sa liaison

» P. Cont., V, 332.

* 1b., III, 489.

* lb., V, 420-439.

avec Lamennais. Mais, après tout, est-il si loin des idées qu'il soutenait au Globe avant de connaître directement Hugo ? Je ne le crois point. Il est revenu vers des régions bien voisines de celles dont il était parti, mais emportant dans ses yeux et dans sa mémoire le souvenir présent des fabuleuses contrées, où il s'est laissé entraîner sans vouloir trop longtemps s'y laisser égarer.

Ainsi Sainte-Beuve se dépouillait successivement de toutes lesopinions absolues qu'il avait, tour à tour, acceptées de ceux qui l'entouraient. En religion et en philosophie, en politique, en littérature enfin, il s'accommodait des faits, de la réalité; il tâchait de tirer le meilleur parti possible des débris de doctrine qui subsistaient en lui. Il a commencé, — car « la journée avance et une pensée prévoyante succède insensiblement à l'audace et à la témérité première », — il a commencé à lier sa « gerbe l »; et il n'a pas lieu, en somme, d'être trop mécontent du résultat de son travail. Pour le moment, l'ambition littéraire ne le tourmente plus ; son dilettantisme, reparu en son âme mélancolique et résignée, se satisfait à lire, « à bâtons rompus », le « livre infini, perpétuel du monde et de la vie que nul n'achève, que les plus sages déchiffrent à plus de pages », et qu'il a l'avantage, lui, « d'avoir lu ouvert à toutes sortes de milieux différents 2 ». Son milieu actuel, le monde libéral, sage par nature et par goût ennemi des excès, où il se plaît maintenant, contribue encore à lui rendre plus aisée la résignation, à lui faire accepter avec douceur les démentis de la vie. 11 sent qu'il y développe sa naturelle justesse d'esprit, « cette faculté modérée, prudente, vraiment politique, qui ne devance qu'autant qu'il est nécessaire, mais toujours prête à comprendre, à accepter sagement, à aviser, et qui, après tant d'années, se retrouve sans fatigue au pas de tous les. événements, si accélérés qu'ils aient pu être s ». Comme en même temps il n'a pas renoncé à voir la littérature s'orienter selon ses vœux et un peu sous sa conduite, il a, dans son équilibre même, ce qu'il faut de désirs et d'espoirs pour que le calme n'en soit point monotone. Est-il, pour faire de la critique littéraire, état d'âme et disposition intellectuelle qui puissent paraître plus favorables ?

1 P. Cont., III, 387.

2 Lundis, XI, 442, pensée iv.

3 P. Litt., III. 322-323.

Et pourtant, lorsqu'on y regarde de plus près, on aperçoit chez lui une humeur chagrine. 11 convient de la noter expressément ; car •elle est bien capable d'altérer la sérénité de son jugement critique, ■d'enlever quelque chose de leur impartialité à ses sentences littéraires. Malgré tout sa situation morale est troublée, son âme, aigrie et disposée à quelque sévérité rancuneuse.

Les causes de ces tendances maussades sont multiples et variées. Tout d'abord, quoi qu'il en dise, sa doctrine religieuse y est bien pour quelque chose. Ce scepticisme universel, ce matérialisme sec, cette absence de confiance en la société, en l'humanité, en la vie même, cette limitation de toutes les espérances humaines à la pierre du tombeau ne «ont point faits pour rendre joyeux. On s'y résigne, mais on n'y cherche pas un vrai bonheur. Si un homme peut, malgré de telles idées, montrer de la joie à vivre, c'est celui que son tempérament physique en quelque sorte pousse invinciblement à l'insouciance et à la gaieté. Elles attristent au contraire Sainte-Beuve, qui, par caractère, est facile à attrister. Sa renonciation à tout idéal politique produit le même effet. Jl est démissionnaire, et volontiers sombre comme tous ceux qui sont démissionnaires non par leur propre volonté, mais par la force des choses.

Mais bien plus graves, bien plus capables de l'attrister plus profondément sont les déceptions personnelles qu'il a éprouvées et qu'il éprouve : déceptions de carrière, déceptions littéraires, déceptions intimes enfin.

Sainte-Beuve est conservateur de la Bibliothèque Mazarine ; il est ainsi entré dans les cadres officiels ; c'est une consécration de sa valeur et une garantie pour son avenir. Mais quand il se compare, comme il trouve le sort injuste envers lui ! Villemain, Cousin, Guizot, Thiers,

je ne parle point de Rémusat et de Mole qui n'ont pas débuté par

les lettres pures, — sont des hommes politiques importants et considérés : ils ont été ministres, ils le sont, ils peuvent le redevenir. Mignet lui-même, qui s'est abstenu de la vie publique, a depuis longtemps une place aussi sûre et plus honorable. Et Sainte-Beuve, qui a le sentiment de les valoir tous, est, en fait, leur subordonné. Aussi leur en garde-t-il rancune et, à l'occasion, il a soin de leur faire sentir qu'il

traite avec eux d'égal à égal. Il est furieux de ce que Villemain joue le protecteur et, sans le consulter, lui accorde d'office une récompense compromettante ; et il le lui dit sans trop de ménagement l. Quand il a à se plaindre de lui comme de Cousin, les lettres qu'il leur écrit sont d'une raideur sèche, d'une aigreur voulue, où je crois sentir l'intention très nette de ne point se laisser mener en inférieur 2.

Sainte-Beuve a été reçu à l'Académie. Mais ce n'est pas sans peine. On lui a opposé un Vatout et les hésitations de l'Académie entre ce grotesque et lui l'ont blessé amèrement 3; il a rencontré des intrigues sournoises, des diplomaties cauteleuses ; on a eu l'air de lui accorder comme une faveur cette élection qu'il se croyait due ; et il en épanche sa colère dans des lettres ou des notes pleines de lîel 4 : son succès même en est gâté.

Et même conservateur, même académicien, Sainte-Beuve n'est pas exempt de préoccupations matérielles, qui sont plus pénibles peut-être pour un homme de pensée que pour tout autre. Il a des dettes gênantes s et sa vie est encombrée de ces soucis humiliants. Il ne peut pas mener l'existence aisée et un peu large qui lui assurerait la liberté d'esprit et le choix libre de ses travaux. Il ne peut réaliser ce rêve qu'il caresse, d'avoir un jour sa Revue à lui, où il soit le maître et parle à son gré 6. Bien plus, il est dépendant de ce maître incommode qu'est parfois Buloz. Il a écrit jadis : « Il faut avoir quelque fidélité en sa vie et selon son ordre, à Buloz sinon à son roi et à son supérieur. On ne chérit pas toujours les objets de sa fidélité ; mais il y faut tenir, dût-on y crever 7 ». Mais il s'est trouvé un jour en butte à de mauvais procédés; il a senti alors combien sa situation était dépendante. « 11 y a là, répond-il à ceux qui le pressent de se réconcilier, il y a là une question d'honneur et de dignité qui doit passer avant la question vitale... vitale, le mot est dit. Oui, cette rupture gène ma vie quant

1 Corr., I, 12 5.

* A Cousin iCorr., I, ii6>; à Villemain (?) {Corr., I, 49. Cf. la page 1 5o où Villemain me paraît désigné).

8 Chron., 187: Lettre à V. Pavie (Th. Pavie, 2491.

4 Lundis, XI, 455, pensée xxx ; note citée par Birê, Victor ffugo avant iH'Jo, 467 ; Vie de Sainte-Beuve par Troubat. I, xxvu-xxvin.

r> 1841, Lettre à Rendue! (23 aoûti.

0 Corr., I. 143 : « l'ne feuille à nous, un journal qui soit notre organe. » — Cf. Lettre à Olivier : « Que ne pouvons-nous faire un centre? Si je n'étais pas urk gueux, ce serait déjà fait. » (Rambert, 356).

7 Rambert. 327.

aux ressources habituelles et à peu près régulières quelle me supprime l. » Et, tandis qu'il se prive de ces « certaines élégances et délicatesses » dont « rit la Muse », tandis qu'il s'épuise à un travail acharné, d'autres sont riches, d'autres font des « marchés fabuleux », qu'il envie en même temps qu'il les méprise : ces auteurs lui en deviennent suspects, leurs tares morales ou leurs défauts, plus visibles et plus blâmables -.

Enfin, ce minimum même de ressources et de sécurité que lui valent son travail, son titre d'académicien, sa place de conservateur, il ne le croit point aussi définitivement assuré que d'autres se l'imaginent. Ses anciennes désillusions l'ont rendu perspicace ou même défiant. Dès 1843, il arrive à pressentir que la société à laquelle il se rallie pourrait bien un jour être détruite ou ébranlée. Il énumère ironiquement toutes les raisons qu'ont les historiens et les philosophes de l'histoire de rassurer les craintifs, et il ajoute : « Et pourtant, de tels motifs de garantie future que j'embrassais de grand cœur et auxquels je ne cessais de croire dans mon songe ne me rendaient pas moins mélancolique et sombre J. » Une telle gêne dans la situation présente, une telle inquiétude pour l'avenir, ne sont peut-être pas les conditions les plus favorables à la sérénité des appréciations et à l'impartialité des jugements.

Mais plus cuisantes encore et plus capables de troubler la justesse naturelle de son esprit sont les déceptions littéraires qu'a éprouvées Sainte-Beuve. Depuis les Pensées d'août et leur échec complet, il lui a bien fallu comprendre que le public se refusait à le considérer comme un poète; et il en est au désespoir. En vain, il essaye de se consoler par les admirations isolées de quelques fidèles, il se réjouit de savoir qu'on lit ses vers en tête-à-tète avec Mickiewicz 4. Ce culte solitaire et secret ne suffit pas à ses ambitions : c'est seulement pour pallier leur insuccès auprès de la foule que les auteurs siffles déclarent hautainement être satisfaits de la faveur d'une élite. Il meurt d'envie d'en appeler de ce jugement, et il n'ose guère. Pourtant il a tout prêt un recueil de vers, composé au moment où il se sentait le plus poète, au moment où ce « trouble de la sensibilité » dont il est guéri doublait son talent et animait son inspiration. Doit-il le publier? C'est bien

1 Corr., I, 141 ; Lettres à Gaullieur (2 juin, 12 juillet 18461.

* Chron., 266-270.

:< P. Cont., V. 451-453.

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