‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 35 sur 93 · V"* Corr., fii · texte numérisé non relu

V"* Corr., fii

hardi. Les détails qu'il y donne feront nécessairement reconnaître la femme qu'il aimait; et cette femme, « son Adèle », vit encore; et le mari de cette femme porte un nom glorieux, qu'une telle publication éclaboussera de honte ou de ridicule. Sainte-Beuve sent bien tout cela; il sent que son devoir de stricte probité ou môme de vulgaire convenance est de garder le Livre d'amour sous clef ou de le détruire ; mais son amour de la gloire est bien fort. Il avait fait le premier pas dans la Préface des Pensées d'août l et piqué la curiosité de ses lecteurs. Ferait-il le second pas et satisferait-il à cette curiosité? Plus tard encore, il a eu à se poser un problème analogue : il s'est demandé s'il publierait son Journal, le recueil intime de ses désillusions et de ses rancunes, le coffret de ses venins; il s'est répondu : « N'allez pas le publier2»: et il Ta publié 8. Cette fois-ci, en 1843, ce fut déjà la même chose. Au moment où il raillait l'inconséquence des auteurs qui publient confidentiellement des ouvrages bientôt mis en toutes les mains, qui « n'écrivent pas pour le public, mais qui impriment pour lui 4 »; à ce moment à peu près, il imprime confidentiellement le Livre d'amour, que tant d'amis purent lire \ La démangeaison de la gloire poétique avait vaincu tous les scrupules. — On sait d'ailleurs qu'il n'en tira pas grand profit. Cette mauvaise action provoqua la pièce de Victor Hugo, A S.-B. (qui n'a été connue qu'après la mort des deux rivaux) B et l'article violent d'Alphonse Karr dans ses Guêpes : « Une infamie 7 ». Mais, le public n'en considéra pas davantage Sainte-Beuve comme un vrai poète; et, lorsque la plupart des pièces du Livre d'amour reparurent en appendice à Joseph Delorme, on ne leur accorda pas plus d'attention. Malgré le scandale, c'était encore un insuccès.

Ainsi ses échecs et la nécessité même, — « car il faut vivre, il faut se soutenir et la Muse seule n'y suffit pas H », — ramenaient Sainte- Beuve à la prose. Dans une de ces crises de tristesse découragée qui, sans doute, n'ont pas peu contribué, par réaction, à lui faire imprimer le Livre d'amour, il écrivait à un ami intime qu'il vieillissait dans

1 Poésies, II. 1 32.

2 Port-Royal, II, 493.

3 Par fragments, à la tin de divers recueils des P. l.itt., des P. ("ont. et au tome XI des Lundis îles Cahiers sont posthumes».

1 P. Lilt., III, 495, note H" décembre 18431.

•"• Latreillk et Roustan. 1 7.

G Rodenbach. Le Ménage de Victor Hugo [Figaro. 22 décembre 1896).

7 Avril 1845. — Cf. Pons, 106. Cf. p. 33.

le désenchantement; et il ajoutait avec amertume : « Triste fin pour un poète ! C'est qu'aussi je Tétais peu ; je ne Tétais que pour une ou *leux saisons et seulement tant que la jeunesse chanterait en moi *. » Plus tard encore, en 1846, il écrivait, — pour le public cette fois, — un semblable aveu de regret et d'envie : « Nous donnerions bien des choses et (qui sait?) la critique elle-même tout entière peut-être pour savoir rouvrir la source de quelques élégies adorées... Ces notes vraies, tendres, profondes, nées du cœur et toutes chantantes, nous paraissent, aujourd'hui encore, autrement enviables que bien des mérites, lentement acquis- -. » — Et ce poète de désir en était réduit à s'acquérir ces « mérites lentement acquis », réduit à la prose.

Encore cette prose même ne lui assure-t-elle ni une gloire aisée, ni une gloire certaine. Ce Port-Royal, sur lequel il comptait, le fatigue et lui pèse : il a beau se séquestrer pour le terminer 8, il n'en peut venir à bout. « Au moins, vous, écrit-il à Collombet, vous achevez vos entreprises : moi, je me cloître et n'en finis pas 4. » Pour comble, au moment où il commence à entamer les sujets « qu'il se croyait réservés par une sorte de droit des gens et de civilité », le bruyant Cousin étend la main et, devant lui, prend le plat dont il allait se servir. Il lui enlève Pascal, il lui enlève Domat, il lui enlève Mmc de Longueville; et les circonstances où Cousin « agit ainsi par rapport à lui sont telles » que, dit Sainte-Beuve à l'accapareur : « si vous aviez eu à tache de me décourager dans un travail pour lequel je n'ai jamais demandé encouragement à personne, vous ne vous y seriez pas pris autrement 5. » De fait, il fut bien découragé (on le serait à moins); et, se retirant dans l'ombre, il attendit que le bruit suscité par Cousin se tùt un peu dissipé pour continuer son travail. La préface du IIlmc volume, en 1846, exprime franchement, sous des formes modérées, et cette amertume de la concurrence déloyale qui lui était faite et « ce dégoût, non pas certes pour son cher et intime sujet, mais pour cette publicité bruyante à laquelle, portions par portions, il le voyait s'en aller en proie 6 ». En bien d'autres endroits, dans les Chroniques parisiennes, dans ses Notes et Pensées, il montre encore le même souci de revendiquer sa priorité et de protester

1 Inédit (septembre ou octobre 18421.

2 P. Cont., IV, 271-272.

s V" Corr., 388.

4 5 novembre 1840 (Latreille et î\oustan. 2 1 3». r> Corr., I, 116, 119.

6 Port-Royal, III, 1-4.

contre Cousin. Mais les protestations n'empêchaient point l'accaparement qu'elles visaient : si elles soulageaient l'âme de Sainte-Beuve, elles ne pouvaient ni le consoler véritablement, ni l'encourager d'une manière efficace.

C'est pourquoi Sainte-Beuve fait de la critique, ainsi qu'il s'était promis de le faire, « en cas de défaite l », lors de sa candidature à l'Académie : comme pis-aller et comme compensation. Le malheur est que dans ces cas-là on est un peu tenté d'en faire par rancune. Quand le critique est artiste, ou Ta été, ou a voulu l'être, « cette envie, qui est un bien vilain mot à prononcer, et que chacun à l'instant repousse du geste loin de soi comme le plus bas des vices, il l'évitera difficilement s'il juge ses rivaux; sa noble jalousie (appelons ainsi la chose) le tiendra éveillé aux moindres défauts et il sera prompt à voir et à noter ce qu'involontairement il désire - ». Ainsi parle Sainte-Beuve... et ainsi fait-il. Il est aigri; il ne voit de la vie littéraire de son temps que le mal, que les vices : la fatuité, la cupidité, l'immoralité, l'épicurisme ; et il remplit de son indignation tous ses écrits, anonymes ou signés 3. 11 ne s'en tient pas là. Il s'en prend nommément dans ses lettres privées aux plus grands écrivains de l'époque, pour juger leurs ouvrages dans le même esprit de sévérité ou de dénigrement. « Ici, rien de bien, écrit-il à Collombet ; les astres poétiques continuent leurs ellipses ou leurs paraboles. Lamartine s'en donne; Hugo prépare un drame; de Vigny tire par les cheveux des poèmes dits philanthropiques. Nous en sommes tous à la troisième décoction de café. Chateaubriand, qui écrit une vie de Rancé, est encore le premier et le dernier 4. » Encore Chateaubriand, ainsi mis à part, ne l'est pas longtemps : il suffit qu'il publie cette malheureuse Vie de Rancé, pour que Sainte-Beuve l'abandonne à son tour 5. C'est une malveillance universelle, qu'évidemment la ruine de ses ambitions littéraires a développée en lui, — et qui rassure peu sur la valeur absolue de ses jugements.

Enfin, — pour parachever son infortune comme son amertume, — d'autres déceptions, tout intimes, viennent encore assombrir son caractère, obscurcir sa vue impartiale des choses. A Lausanne, on avait voulu

1 8 février 1844. Lettre à V. Pavie (Biré. Victor Hugn après /tf.Vo, II, 62). '-' l\ Cont.. IV, 397.

:J Chron., 192, 22 3, 281, 286, etc. — Cf. P. Cont., III, 41 5, expliqué dans Chron., 72. »

1 4 février 1843 (Latreille et Rolstan, 2191.

u Voir les insinuations de P. Cont., 1,49, 54, 69, expliquées dans les (^hron.. 2 1 2-222.

le marier; le bruit avait même couru que la chose était faite K Quand il était parti, Olivier lui avait adressé une pièce de vers, bien significative des vœux que lui avait laissé deviner Sainte-Beuve : « Aimez, lui disait-il »,

Aimez, puisque l'amour est encore quelque chose,

Pour votre cœur blessé; Bandez sa plaie encore d'une feuille de rose

S'il en est apaisé -'.

On ne donne de pareils conseils qu'à ceux qui se sont montrés un peu disposés à les suivre. En effet, Sainte-Beuve cherchait sa Laure ou sa Béatrice. Il crut « avoir trouvé » et il forma « un dernier rêve » de tendresse chaste et d'amour permis :

Paroles, vœux d'un cœur amoureux et timide, Redoublez de mystère et de soin caressant, Et près d'elle n'ayez d'aveux que dans l'accent! Accent, redevenez plus tendre et plus limpide, Ému d'un pleur secret sous son charme innocent ! Regards, retrouvez vite et perdez l'étincelle, Soyez en l'effleurant, chastes et purs comme elle! Car le pudique amour qui me tient cette fois, Cette fois pour toujours ! a pour unique choix La vierge de candeur, la jeune fille sainte, Le cœur enfant qui vient de s'éveiller, L'àme qu'il faut remplir sans lui faire de crainte, Qu'il faut toucher sans la troubler 3!

Et tout heureux, revenu aux espoirs caressants de son adolescence, un jour que son amie lui avait paru plus près de se laisser toucher, il s'écriait :

Il est trouvé ce port que ma jeunesse A poursuivi sur les flots agités Sous tous les vents et les feux irrités ! Plaisirs moqueurs, qui me trompiez sans cesse ! Le vrai signal, le bel astre levé, Il est trouvé!

Hélas ! les poèmes que lui inspirait cette espérance n'étaient pas

1 Rambert, 296; Repue des Repues, i5 septembre 1898, p. 584.

2 Chansons lointaines.

3 M. Sully-Prudhomme s'est-il souvenu de ces vers dans sa pièce L'tipousée ?

encore rimes que l'espérance elle-même était morte ; Sainte-Beuve les laissait inachevés :

Ne coulez plus, larmes de poésie»

Ne coulez plus, larmes de la douleur, Comprimez-vous, étouffez vos murmures !

et le rêve « commencé sur le plus vague et le plus tendre nuage de la poésie, finissait au plus aride et au plus désolé du désert à jarrlais illimité du cœur l ».

C'était une des filles du général Pelletier qu'il aimait 2. Le refus lui fut très dur. « La douleur que j'en ai éprouvée et que j'en éprouve, écrivait-il à Olivier, est inexprimable; imaginez que j'y suis retourné malgré moi dès le surlendemain du refus; j'y retournerai, qui sait? ce soir même... J'ai erré ces trois jours durant comme un chien sous le soleil. » Et trois mois plus tard : « Il s'est opéré et il s'opère en moi des révolutions bien tristes : la joie du cœur a sombré et le cœur aussi, je le crains, au moins pour un moment. 11 existe encore, mais au fond de l'abîme, et je n'ai pas toujours le courage et le temps d'y plonger. Ma nouvelle position de conservateur , au lieu de me procurer plus de loisir, comme il serait raisonnable d'en prendre, ne fait que m exciter à des travaux plus divers; et je m'y livre pour m'étourdir, comme d'autres au jeu et à la boisson. Je fais des articles coup sur coup. Je me jette en pleine eau dans le gribouillage. Au moins, pendant ces courtes et fréquentes fièvres, le reste pour moi n'existe plus -\ » Et Ton connaît la lettre qu'il adressait au général, pour s'excuser de ne plus reparaître -chez lui et de chercher à se guérir par l'absence 4. Dès lors, il fit son deuil de ces espérances là aussi. Parfois, il en souffrait encore ; il regrettait de ne « s'être pas fait digne » des bonheurs de la paternité et de n'avoir, dans l'avenir, à attendre que des « douleurs 5 ». Mais, d'ordinaire, il se résignait sombrement. A Collombet, qui lui avait parlé de mariage, il répondait : « Pourquoi se marier, mon cher ami? Si la chair ne le demande pas, si le cœur ne le dit pas, à quoi bon cette complaisance pour je ne sais quoi et je ne sais qui ? A quelle

1 in dernier rêve [Poésies, II. 3 35, sqqi.

* Pons, i 79, sqq.

3 Rambert. 3o4-3o5.

1 Corr., I, 110 li' octobre 18401.

5 Lettre à V. Pavic «Th. Pavie, 2 19). — Cf. .V" Corr.. 84; P. Litt., III, 5 1 2, n" vi.

terrible loterie on met sa tranquillité dernière ! Vieillissons, mon cher ami, vieillissons, moi entre Théocrite et Port-Royal, vous entre Saint Jérôme et Synesius l. »

En effet, il n'avait pas même l'idée qu'il pourrait, maintenant ou plus tard, chercher d'un autre côté : d'autant plus qu'il se trouva pris dans une liaison amicalement tendre qui, pendant longtemps, absorba toutes ses affections. Il avait rencontré la petite-fille de Mmc d'Houdetot, la nièce de Mole, Mmc d'Arbouville, et un livre prêté avait été le point de départ d'une vive intimité. « Elle a été dix ans mon meilleur ami, disait Sainte-Beuve, j'ai été son meilleur ami -. » C'est à elle probablement qu'il faisait allusion lorsqu'il écrivait : « Une bonne journée aujourd'hui : j'ai lu de l'Homère ce matin, et j'ai vu Mmc d... à quatre heures », et « Le soir de la vie appartient de droit à Celle à qui l'on a dû le dernier rayon 3 ». Que fut exactement cette liaison ? Pons la tranche dans le sens le plus net 4; M. d'Haussonville, au contraire, affirme que, sous le voile de cette intimité, « rien ne s'est jamais abrité que de pur et de délicat ». Nous ne saurions que répondre (car « comment fait-on pour être sûr de ces choses '• ? »), si Sainte- Beuve encore ne nous y aidait lui-même. Les lettres qu'on a publiées dans le petit volume posthume du Clou dOr étaient précisément adressées, en 1844, à Mmc d'Arbouville 6. Nous y pouvons voir que, près de cette amie, il n'avait pas encore trouvé le calme et ne devait pas l'y trouver. Pendant longtemps, semble- 1- il, — jusqu'à cette année 1844. — Sainte-Beuve s'était contenté de la tendresse amicale qu'on voulait bien lui accorder, et il avait joui avec bonheur de ces affections réciproques. Petit à petit cependant, ses sentiments étaient devenus plus vifs, ses aspirations plus hardies. Mais alors, il « mesura la limite d'une affection qu'il ne put plus croire indéfinie. Il la toucha, cette limite ; bien plus, il s'y heurta à chaque minute, à chaque point du temps, et elle resta, cette limite, fixe, invariable, inébranlable 7 ». On voulait bien avoir en lui « le plus vif des amants », à condition

1 7 septembre 1847 (1-atreille et Rolstan, 2371.

2 Haussonville. 187.

3 P. Cont., V, 467, 468.

4 P. 188, sqq.

5 Haussonville, i 86. Cf. Latreille et Rolstan, i 2 sqq.

0 E. Ritter, La correspondance de Sainte-Beuve (Zeitschrift fiir fran^'ùsische- Sprache und Litt., XII).

7 Le Clou d'Or (C. Lévy, 1880), 32 et 33.

qu'il en fut « le plus platonique l ». On n'admettait pas (et j avoue que je le comprends) sa singulière et scabreuse thèse du Clou d'Or 2, et on ne lui accordait que ce qui désormais lui paraissait bien insuffisant : « une situation sans aucune heure de bonheur, de douceur, de charme, sans la moindre joie 3 ». On le « rangeait dans tous ces fades limbes d'une amitié aussi pâle que la plus pâle des lueurs d'automne 4 ». Au lieu d'un « sentiment absolu », unique, absorbant, on ne lui rendait et on n'en agréait qu'une tendresse « tempérée ». On lui faisait une situation morale et sentimentale « mitigée 5 », qu'il n'aurait pu accepter que s'il avait simplement vu là « une distraction, un intérêt vrai sans doute, mais pas exclusif, une manière de passer la vie qu'il recommencerait demain ailleurs, si ce lien -là lui manquait G ». En vain il pria; en vain il argumenta, entassa les analyses du moraliste, les observations du psychologue; en vain il insinua même qu'on serait responsable des égarements auxquels son « cœur livré à lui-même, sans espoir, sans consolation, dans la solitude », pourrait s'abandonner « au point de se consumer, de s'user, de s'altérer, de s'anéantir » ; en vain menaça-t-il de « se porter contre lui-même » à un « suicide moral 7 »; rien n'y fit. Elle était ou vertueuse ou, selon lui, « glorieuse », et ne céda point 8. La lutte en lui fut longue et graves « l'irritation secrète, le trouble extérieur 9 ». Il finit par comprendre que « dans de tels cas, dès qu'on le peut et qu'on s'en croit la force, il faut rompre, délier, taire, ensevelir 10 ». Il rompit; il parla même de « haine n », sinon envers son ancienne amie, du moins envers celles qu'il juge lui ressembler, les Mmc Récamier et les Mmc de Maintenon. il disait au milieu de ses souffrances : « Le fonds de mon cœur est une désolation morne et sans secours. J'aime, ou plutôt (comme mon cœur ne vit plus), j'ai aimé quelqu'un; mais il n'y a en ce sentiment aucun espoir

1 Le Clou d'Or, 22.

2 Ib., iv : « Posséder, vers l'Age de trente-cinq à quarante ans et ne fût-ce qu'une seule fois une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le clou d'or de l'amitié. » — Cf. Pons, io3.

« Le Clou d'Or, 16.

"• Ib., 16.

•5 Ib., 27.

7 Ib., 29, 32.

* Ib., 58.

" Ib., 28. 33.

10 Ib., 35.

11 Ib., 37. 49, 5o, 53.

d'avenir pour moi, aucun rayon de bonheur. Les moments où ce bonheur aurait pu naître et charmer d'un long parfum l'avenir sont passés. Je n'ai plus de printemps : ce qu'ils me font éprouver de douloureux est impossible à dire. Le désir lui-même me devient une douleur insupportable; j'aime mieux la tristesse unique, habituelle, m'y enfoncer et m'y abreuver J. »

C'était bien fini de tout essai d'amour sérieux comme de toute tentative de mariage. Si plus tard Sainte-Beuve en eut encore une fois la velléité, il n'en eut plus le courage : il hésita et finalement s'abstint 2. Seulement il nous le dit : La nature se présente deux fois à nous pour le mariage. Si la seconde fois, « à la limite extrême », on refuse encore, « elle se le tiendra pour dit, elle ne reviendra plus et se vengera en jetant au coeur l'ironie et les sécheresses ». Plus grave encore est son autre aveu : « A un certain âge de la vie, si votre maison ne se peuple point d'enfants, elle se remplit de manies ou de vices 8. » « Détériora sequor », écrivait-il à son ami Barbe * ; et plus tard, quand la calomnie vint l'atteindre, il était obligé de faire à Jean Reynaud cette confession : « J'ai mes faiblesses, je vous l'ai dit : ce sont celles qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de la vie. J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme; mais jamais je n'y ai perverti mon cœur 5. »

Alors, avec ce dégoût de tout, la tristesse envahit Sainte-Beuve. Et il l'exprime sans se lasser, — au risque de lasser ses correspondants, — sous mille formes et mille expressions : « Je suis depuis longtemps dans l'évanouissement et la nullité 6 »... « Je reste très souvent couché ou assis, assez dolent et tâchant, pour tout but, de mener à fin mes gros livres : après quoi je resterai plus assis, plus couché que jamais7... » Je suis « passé à l'état de pure intelligence critique et assistant avec un œil contristé à la mort de mon cœur. Je me juge et je reste calme, froid, indifférent; je suis le mort et je me regarde mort sans que cela m'émeuve et me trouble autrement... C'est ceci, ce dernier point qui

1 Le Clou d'Or, 49. 5o.

* Ondine Desbordes- Val more. (Cf. Galette anecdotique du 3i janvier 1889 : l'n projet de mariage de Sainte-Beuve.)

3 P. Cont., V, 461, n"' xix et xx.

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