LA CRITIQUE
I. Kftbrts de Sainte-Beuve, devenu critique, pour maintenir dans la critique la poésie, ou du moins l'esprit poétique : collaboration avec les auteurs; subordination de la vérité à l'effet esthétique ; théorie de l'indissoluble union de la poésie et de la critique : essais poétiques ; confidences personnelles. Résignation et objectivité croissantes.
II. Nécessité de la critique qui juge : Dix ans après en littérature. D'abord gêné par le * monde * et ses convenances, Sainte-Beuve s'en affranchit bientôt. Quelques vérités sur la situation en littérature : Hn de la critique explicative et de la critique apologétique. La critique « de répression >. sa justification et ses précédents, les sévérités de Sainte-Beuve. — Le but des jugements critiques : juger non par tendance scientifique désintéressée, mais pour guider le public et les auteurs. — Le principe des jugements critiques : l'idéal de Sainte-Beuve déterminé par la nature de ses censures. Censures morales : Pépicurisme, et par suite la négligence, la fatuité, l'industrialisme, le charlatanisme et l'immoralité. Censures littéraires : fautes contre la vérité, fautes contre le goût. La doctrine qui s'en déduit : souci de la réalité limité par le bon goût, ou doctrine des vrais classiques et de Boileau même. — La valeur de ces jugements critiques : confusion du goût et de la morale, et embarras du critique quand ils se trouvent opposés: contradiction entre l'absolu du goût, indémontrable, incommunicable, et une conception de la critique qui prétend instruire et guider.
III. Les tempéraments apportés et les élargissements introduits dans l'étroite critique du goût; le point de soudure de la critique psychologique et de la critique qui juge : pour juger, nécessité d'expliquer d'abord, et pour expliquer, nécessité de connaître l'auteur, c'est-à-dire l'écrivain et l'homme même. — Partie toute psychologique de la critique de Sainte-Beuve ; perfectionnement des méthodes et des procédés antérieurement appliqués. L'article sur Tôppfer et la biographie psychologique : les origines, le milieu, les influences. les débuts, l'évolution; la faculté-maîtresse: les familles d esprits. — Raccord imparfait de la critique psychologique et de la critique qui juge : comment l'instinct du psychologue et du moraliste collectionneur s'emporte parfois et se déploie pour lui-même.
IV. Par la biographie, introduction de l'histoire : le point de soudure de la critique historique et de la critique qui juge. Nécessité d'employer l'histoire pour connaître et pour juger : la méthode de l'historien littéraire; les généalogies littéraires et l'évolution ■des genres; reprise en sous-œuvre par le procédé historique de l'ancien Tableau; étude du genre historique lui-même. — La conception que Sainte-Beuve se fait de l'histoire : utilité de l'érudition, ses limites, ses dangers: l'histoire philosophique, son arbitraire, son incertitude ; la véritable histoire, approximation de la réalité, grâce aux points de repère établis par l'érudition et grâce à la divination de l'écrivain doué du sens historique inné. Comment l'histoire ainsi conçue aide à connaître et à juger. — Raccord imparfait de la critique historique et de la critique qui juge : comment l'instinct de curiosité se satisfait parfois sans arrière-pensée d'aboutir à un jugement ni à des conseils.
La critique de Sainte-Beuve de 1843 à 1848 : théorie et réalité.
« Chez la plupart de ceux qui se livrent à la critique et qui môme s'y font un nom. il y a. ou du moins il y a eu une arriére-pensée première, un dessein d'un autre ordre et «l'une autre portée. La critique est pour eux un prélude ou une fin. une manière d'essai ou un pis-aller. »
(Portraits Contemporains, III, 389.)
«* Le temps est venu de refaire ce qui a vieilli, de reprendre ce qui a changé, de montrer décidément la grimace et la ride, là où l'on n'aurait voulu voir que le sourire, de juger cette fois sans flatter, sans dénigrer non plus et après l'expérience décisive dune seconde phase. » {Portraits Contemporains, III. 438.)
II en est exactement de l'ordre littéraire comme de l'ordre naturel d'organisation, et de l'esprit comme de la vie. La vie est, jusqu'à un certain point, indépendante de la forme de l'organe; mais, une fois l'organe donné dans sa forme générale, elle s'en sert comme d'un point d'appui, elle l'élabore, l'organise au dedans et se l'approprie pour ainsi dire. De même, avant l'œuvre tout à fait entamée et avancée, il y a plus d'une forme, je le crois, plus d'une issue possible à un vif esprit pour se produire et donner tout ce qu'il contient; mais, une fois la forme de l'œuvre prise ou imposée, pour peu qu'elle convienne, l'esprit s'y loge à fond et y passe tout entier '.
C'est ainsi que Sainte-Beuve explique comment J.-J. Ampère, « de retards en retards », est devenu un historien littéraire de plus en plus con-
1 P. Cont., II, .S69 (1840).
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sommé ; c'est ainsi qu'on peut expliquer comment Sainte-Beuve luimême, s attardant le plus possible à la poésie, au roman, est pourtant devenu, par la force des choses et de sa vocation intérieure, un pur critique.
Il avait, d'ailleurs, pleine conscience de cette transformation. A plus d'une reprise, il en fait, pour ainsi dire, la théorie. Il explique au lecteur cette métamorphose et par quelle loi inévitable, non point la chenille devient papillon, mais au contraire le papillon devient chenille. Il est vrai qu'en même temps il se tue à démontrer — et peut-être à se démontrer à lui-même — que cette chenille n'est point sans beauté, qu elle conserve sous sa forme plus humble un reflet des ailes diaprées de l'être ailé disparu. Que dis-je? Il essayera même de se prouver qu'elle est supérieure au papillon.
La critique est la seconde face et le second temps nécessaire de la plupart des esprits. Dans la jeunesse, elle se recèle sous l'art, sous la poésie; ou, si elle veut aller seule, la poésie, l'exaltation s'y mêle trop souvent et la trouble. Ce n'est que lorsque la poésie s'est un peu dissipée et éclaircie, que le second plan se démasque véritablement, et que la critique se glisse, s'infiltre de toutes parts et sous toutes les formes dans le talent. Elle se borne à le tremper quelquefois; plus souvent, elle le transforme et le fait autre. N'en médisons pas trop, même quand elle brise Part : on peut dire de ce dernier, même lorsqu'il est brisé en critique, que les morceaux en sont bons... Il y a, au fond de la plupart des talents, un pis-aller honorable, s'ils savent n'en pas faire fi et comprendre que c'est un progrès. Il faut, tôt ou tard, bon gré mal gré, y consentir : la critique hérite finalement en nous de nos autres qualités plus superbes ou plus naïves, de nos erreurs, de nos succès caressés, de nos échecs mieux compris '.
Un « pis-aller » qui est un « progrès » : la formule est jolie et le renard de La Fontaine n'avait pas trouvé celle-là! Que n avait-il l'ingénieuse vanité d'un homme de lettres, il se fût démontré plus fortement encore sa supériorité sur les goujats qui mangent le raisin... ou font de beaux vers. Sainte-Beuve n'y manque pas. Lorsqu'il se compare aux poètes, applaudis, il se trouve au fond plus poète qu eux :
C'est une erreur de croire que la poésie ne doive se produire que directement. On l'a dit : dans sa délicatesse première, elle est presque une qualité de l'àme et une vertu. Laissée entière sur sa tige, elle est comme la rieur virginale du devoir: à demi cueillie et contenue, elle embaume souvent toute une vie et la pénètre comme ferait un aromate secret. Produite, au contraire, elle s'évapore, s'altère plus ou moins dans cette atmosphère publique de vanité, et, quand d'autres la respirent à l'envi, le cœur même d'où elle est sortie peut demeurer aigri ou désert.
1 P. Cnnt., H, 486 11840».
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Et voilà comment Sainte-Beuve l'emporte en sentiment poétique intérieur, sur Hugo, sur Lamartine, sur Musset, qui en laissent évaporer le parfum. D'ailleurs, cet esprit de « poésie rentrée » n'est point perdu, même pour le public. 11 a d'autres détours où s'exprimer. Ce ne seront point une « certaine sentimentalité extérieure ». des « élancements à tout propos ». Ce ne sera même pas, — au moins pas toujours, — « une certaine forme d'art », « une certaine lumière vive et juste d'expression », qui le fera resplendir à travers l'analyse.
Tant de richesse riante n'est pas nécessaire... Le poète, sous le critique, se retrouve et ne fait qu'un avec lui par Pesprit et la vie, et le sens propre qu'il découvre et rend aux choses à chaque moment. Cette intelligence secrète et sentie, que n'ont pas eue tant d'estimables historiens pourtant réputés à bon droit critiques, ce don, cet art particulier dont la sobre magie se dissimule à chaque pas, qui ne convertit pas tout en or, mais qui rend à tout ce qu'il touche la qualité propre et la vraie valeur, tient de très près à l'esprit poétique, modéré et corrigé comme je l'entends. .. On arriverait naturellement à cette conséquence assez singulière, que, sous une telle forme sobre et dissimulée, l'esprit poétique, intime, précis, et en tant qu'il touche aux racines mêmes, existe plus peut-être que dans d'autres manières bien autrement brillantes et spécieuses '.
C'est ainsi que Sainte-Beuve s'ingénie à rester poète, — on dirait presque à devenir plus poète, — en devenant critique. Et le fait est que, de ci de là, on retrouve dans ses articles les traces de cette combinaison qu'il veut faire entre les aptitudes qu'il se croit pour la poésie, et Pinstinct de critique qu'il se sent. Puisqu'il ne peut plus créer pour son compte, il essaye tout au moins de collaborer avec les créateurs: à l'occasion, il leur indique, il esquisse pour eux les scènes, les tableaux qu'ils ont négligés, alors que leur sujet les leur offrait :
Je me suis demandé pourquoi l'auteur [Eugène Sue] n'avait pas tenté, dans quelque excursion de Cavalier sur Nîmes, de le faire camper sous le pont même du Gard, au pied de ces massifs romains, aux flancs de ces rochers à demi creusés tout exprès comme pour l'habitation des prédicants sauvages. Le réveil de ce camp agreste eût été beau au matin sous l'ardent soleil, au pied de cette végétation rare et forte, aux hautes odeurs. Cavalier, monté au dernier étage des -arches, avec sa lunette, aurait au loin sondé la vallée -.
La scène, en effet, eût été pittoresque. Flaubert avait-il lu cet article ? et serait-ce dans sa mémoire une réminiscence, que l'aqueduc de Salammbô ?
Ailleurs, lorsque par hasard le poète, l'artiste, en Sainte-Beuve se heurte au critique, ce n'est pas toujours le critique qui a le dernier mot. Lui qui, dès 1829 l, avait ce goût si marqué pour les « biographies copieuses », minutieusement exactes, et qui plus tard le retrouvera, il laisse ici son instinct d'artiste dominer. Il désapprouve des exactitudes trop peu esthétiques ou déplaisantes. Il regrette que l'éditeur des lettres de Mmc Roland n'ait pas fait de « nombreuses coupures » : « il importait, ce me semble, dans l'intérêt de la lecture, de conserver à la publication une sorte d'unité, d'éviter ce qui traîne, ce qui n'est qu'intervalles *. » Lorsqu'il parle de Mmc de Longueville, ayant entre les mains copies de ses lettres manuscrites, il tait certaines choses, ne jugeant pas « que la mémoire de Mmc de Longueville dût gagner à une publication complète :* ». L'effet esthétique lui paraît donc plus précieux que la vérité pure. Ce n'est pas en critique, c est en poète, qu'il choisit ses sujets. Il refuse de s'occuper du Boulonnais Leuliette, parce qu'il ne veut traiter dans ses Portraits que «c des personnages qui ont un certain côté poétique ou du moins un certain charme plus ou moins légitime 4 *. Ou encore, il avoue « son goût bien connu pour les poètes lointains et plus qu'à demi-oubliés, pour les étoiles qui ont pâli 5 ». Car, « dans les portraits qu'il trace, il se mire toujours un peu : sous prétexte de peindre quelqu'un, c'est souvent un profil de lui-même qu'il cherche à saisir f> ».
11 fait même mieux ; il vise plus haut encore ; par un nouvel effort de sa passion de la poésie, il prend tous les biais, tous les détours possibles, pour s'y élever de nouveau. Intéressé à rattacher le plus étroitement possible la critique à la poésie, il recueille les « exemples majestueux » qui montrent cette union la plus indissoluble, et il en triomphe. Le nombre des Achilles que la postérité ignore, « carent quia pâte sacro », prouve bien quel besoin le héros a du poète. « Mais, le poète à son tour, pour vivre, pour arriver jusqu'à nous et continuer
de régner dans toute sa splendeur, a besoin du critique Solidarité
instructive et touchante!... Après créer et enfanter des œuvres de génie,
1 Article sur Corneille.
2 P. Femmes. 209 (18401.
:1 lb.. 344 «18401. — En 1X48, avait-il les mêmes scrupules pour Chateaubriand et son Groupe r
4 N"" Corr., 70 < 1841 1.
■"• P. IMt., II, 325 (18431.
,: P. Cont.. III, 399.
il reste encore quelque chose de digne et de beau, c'est de les faire sentir et de les faire admirer. L'enthousiasme, la muse du critique doit être là l ». Et un peu plus loin, célébrant tous les mérites de la collaboration qu'Aristarque a prêtée à Homère, il en appelle au témoignage du vieil aède lui-même, qui répond : « De toutes mes lliades, il en est une que je préfère, c'est celle à laquelle Aristarque a mis la main -. » Cet Aristarque, il veut l'être pour les Homères bien inférieurs dont il peut s'occuper. Comme le critique alexandrin a été le collaborateur d'Homère, Sainte-Beuve a été le collaborateur de Fontanes, il l'est maintenant de du Bartas, et au nom de son propre goût, il accepte ou rejette les corrections du véritable auteur : il est poète avec lui et pour lui 3.
11 le redevient aussi, un instant, pour son propre compte, soit qu'il glisse dans les Portraits de Femmes un petit épisode idyllique 4, soit qu'il chante la palinodie et que sa Fontaine de Boileau •"•, sous ce prétexte décent, puisse s'insinuer dans un livre en prose. Ainsi, de toutes façons, il se rattache désespérément à la poésie qui s'éloigne. Comme Orphée à sa chère Eurydice, il lui tend les bras, il l'appelle ; mais en vain. Les Destins ont parlé; elle se détourne et l'abandonne,
Prensantem nequidquam umbras, et multa volentem Dicere.
Malgré tout, il le sent bien ; et le jour arrive où il ne peut plus se faire illusion à lui-même. C'est d'un ton moins triomphant qu'il parle alors de ce refuge qu'offre la critique. Il ne dit plus « progrès » maintenant. Il dit plus sincèrement « naufrage ».
Chez la plupart de ceux qui se livrent à la critique et qui même s'y font un nom, il y a, ou du moins il y a eu une arrière-pensée première, un dessein cfun autre ordre et d'une autre portée. La critique est pour eux un prélude ou une fin, une manière d'essai ou un pis-aller. Jeune, on rêve la gloire littéraire sous une forme plus brillante, plus idéale, plus poétique; on tente l'œuvre lyrique ou la scène, on se propose tout bas ce qui donne le triomphe au Capitole et le vrai laurier. Ou bien c'est le roman qui nous séduit et nous appelle : on veut se loger dans les plus tendres cœurs et être lu des plus beaux yeux. Mais viennent les mécomptes, les embarras de la carrière, les défaillances du
1 P. Cont., V, 342 118431.
* Ib„ 345.
8 Tableau, II, 2 1 3.
4 Maria \P. Femmes. 538 1.
■"• P. Litt., I, 2^
talent, les refus sourds et obstinés. On se lasse: et si l'on aime véritablement les lettres, si une instruction solide n'a cessé de s'accroître et de se raffiner au milieu et au moyen même des épreuves, on est en mesure alors d'aborder ce que j'appelle, en un sens très général, la critique, c'est-à-dire quelque branche de l'histoire littéraire et de l'appréciation des œuvres... 11 y a de la ressource et de la consolation. Le retour même sans triomphe peut avoir des charmes, le salut se retrouve dans le naufrage *.
Le « salut », que veut-il dire par là ? Oh ! quelque chose de bien modeste : le remède au découragement absolu, la satisfaction de dire la vérité littéraire et d'être l'humble servant de l'autel dont on n'a pu rester le prêtre, le plaisir, enfin, de la curiosité satisfaite. C'est là qu'il borne maintenant ses vœux, repoussant le fantôme de la gloire, — le repoussant et tout à la fois espérant un peu retenir près de lui l'ombre de cette ombre -. Et le critique se console de la chute du poète, — ou, du moins, il le dit.
Ces confessions, — si personnelles et si précises qu'il me suffit ici d'aligner bout à bout les citations, pour retrouver dans leur suite vécue la série des espérances, des illusions et de leur retour, des désillusions finales de Sainte-Beuve, — ces confessions sont bien une espèce de survivance du lyrisme dans la critique, mais incomplète, mais involontaire et, en quelque sorte, inconsciente. De plus en plus, il évitera de mettre dans ses articles ses conceptions, ses sentiments, sa colère et son dédain de la vie et de la société. Il se détend et s'enveloppe, transformant le poison, qui est poison pour lui, en couleurs qu'il offre aux autres ;{. De plus en plus, la curiosité critique lui suffira, et il ne cherchera plus dans les auteurs dont il parle, une image de lui-même, ni un prétexte à insinuer son « moi ». 11 devient objectif. Il n'hésite pas, lui, « poète autrefois intime, critique aujourd'hui très grave, à payer le tribut au
plus joveux et au plus bachique des chanteurs Désaugiers La
critique a pour devoir et pour plaisir de tout comprendre et de sentir chaque poète, ne fût-ce qu'un jour * ». Et le dernier représentant de la gaîté gauloise est ainsi « raconté et analysé par celui de tous les auteurs de Tristes qui a le moins le bonheur de lui ressembler •"» ». Il n'hésite pas à se détourner de ses poètes chéris pour accorder plus
1 P. Cont.s 111, 389 118431.
- Cf. le long passage sur la gloire que peut légitimement espérer le critique, ou plutôt « le degré d'estime très sûr» auquel il peut parvenir : P. Conl.. III, 41 3 1 18431.
:< P. Cont.. V, 39 (1X451.
4 Ib.. III, qS.
- Ib., 77.
de temps et plus de place à des critiques, à des historiens, « qu'il estime, ^u'il admire, mais qu'il n'aime pas autant qu'eux * ». A la longue, « ce métier de critique et de portraitiste », ce pis-aller de jadis, il en arrive à l'aimer; il s'y attache; il s'efforce de démontrer que, pour être devenu académicien, il n'est pas tenu d'y renoncer -\ Alors, Sainte-Beuve essaye de son mieux d'acquérir les vertus professionnelles. L'idéal serait « de n'avoir en soi que la faculté judiciaire, avec absence de tout talent spécial qui vous constituerait juge et partie ». Puisque cela lui est impossible, puisqu'il « s'est mêlé une fois d'avoir ses talents d'auteur», il s'efforcera « pour s'en tirer », « d'avoir tous les talents, au moins en germe ». Quand on se pique d'être critique, on doit élargir assez son esprit pour comprendre « tout ce qu'on juge, presque en homme du métier et sans les inconvénients du métier 3 ».
« Tout ce qu'on juge », écrit Sainte-Beuve en 1847, vers ^a ^n de la période que nous étudions maintenant; et, en 1840, au début de cette période, il écrivait déjà : « On revient en vue des mêmes idées... pour les juger 4. » Pendant ces sept années, il n'a donc point varié d'opinion : c'est bien le même but, la même fonction, qu'il assigne d'un bout à l'autre à la critique littéraire. En effet, après avoir, dans son article Dix ans après, sonné le ralliement et appelé à lui les littérateurs trop dispersés, il s'était hâté de réaliser l'oeuvre de réorganisation, ou même de résistance, à laquelle il les conviait tous. Le premier, il avait donné l'exemple en même temps que le précepte. 11 avait enfin hautement exprimé ses jugements, trop réservés, trop enveloppés jusqu'alors. Il ne se contentait plus de les formuler dans ses conversations, pour soulager son bon goût ou sa bile, en disant une fois son secret comme le barbier de Midas. Il ne se contentait plus de les écrire à un ami discret, comme Olivier, de lui dire : « Ce Leroux écrit philosophie comme un buffle qui patauge dans un marais », ou : Les Recueillements de Lamartine sont des « débordements », ou : Le discours de réception de Hugo n'est qu' « un pathos long et lourd... très bon à mugir dans
1 P. Cont.. IV, 271 (1846».
* lb.. 269.