P. /.1//., III. 348 M
1 P. Cont., II, 473 1 1840) : Dix ans après en littérature.
un colisée devant des Romains, des Thraces et des bètes » et son Ruy- Blas est « une omelette battue par Polyphème 1 ». Il ne se contentait même plus de les publier au loin, en Suisse, dans ses chroniques anonymes de la Revue suisse, d'y blâmer ou d'y railler « Tin jure crasseuse » du livre de Lamennais, sa « prose poétique déclamatoire », son « incontinence de pensée 2 », les vers « assez mauvais :t » de Lamartine, les pièces « ennuyeuses » de Hugo ou les jolies litotes que lui inspire sa vanité 4, l'immoralité de Sue 5, etc. Maintenant, c'est à Paris même, dans la Repue des Deux-Mondes et sous son nom, qu'il prononce des sentences sur les vivants et sur les morts : sur Nodier et ses « connaissances un peu hasardées 6 », sur Bertaut et son rôle effacé dans l'évolution littéraire 7, sur du Bartas et ses vers « arriérés » ou « ses traits burlesques 8 », etc.
Cependant, il semble qu'en ce qui concerne les contemporains au moins, Sainte-Beuve n'ait pas encore pris sur lui de parler avec toute la netteté ou môme, si Ton veut, la sévérité nécessaire. Il sousentend plus qu'il ne dit; il insinue plus qu'il n'exprime. Ne serait-ce pas que « le monde », où il est reçu maintenant et où il se plaît à être reçu, lui a fait sentir sa « tiédeur »? « Loin d'enflammer comme il devrait ceux qu'il récompense, le monde les intimide plutôt et leur ôte de leur veine. On craint de compromettre désormais une fortune que l'on sent tenir un peu du caprice et du hasard. On en vient, si l'on n'y prend pas garde, au silence prudent. Les engouements, les banalités, les injustices dont est bientôt témoin le talent arrivé et qui sont inévitables dans toute foule, même choisie, lui inoculent l'ironie et le découragent '•'. » Cela s'applique dans la pensée de Sainte-Beuve aux écrivains créateurs: mais n'est-ce pas vrai aussi des critiques comme lui dont la situation mondaine est faite ? D'ailleurs, « le monde » a peur du bruit, des disputes, des batailles. Il dirait volontiers des écrivains qu'il admet avec lui ce que disait joliment un académicien sur La Harpe. « Nous aimons beaucoup M. de La Harpe; mais c'est ennuyeux vraiment de
1 Ramhert, 2y8.
2 Chnm.% i, 3, 4.
•' Ib., 10.
1 Ib., 12, i3 : « On trouble la pièce »; trouble siffle.
•'■ Ib., 63.
,: P. LitL, I, 45o (18401.
7 Tableau. II, 176 «18411.
s Ib., 204, 208 1 18421.
'■' P. Cont., III, 43-7 <[X43i.
le voir toujours revenir, l'oreille déchirée ! » A juger un peu trop franchement tous ces littérateurs vaniteux qui, selon lui, pullulent, Sainte-Beuve aurait pu se faire déchirer l'oreille et il craignait — instinctivement — l'effet fâcheux que ces rixes de plume auraient produit dans les salons où il fréquentait.
Mais il sentit lui-mêm2 cet engourdissement; et alors, il réagit. A la fin de juin 1843, il écrit à son ami Olivier pour la Revue suisse : « Je viens d'achever pour la Revue des Deux-Mondes un article intitulé Quelques vérités sur la situation en littérature. Je n ai jamais tant dit ce que je pensais. J'ai profité dune ouverture de Buloz pour ressauter en selle et fouetter pour un relai encore *. » Cet article de Quelques vérités est, en effet, un nouvel appel et un nouvel effort de réorganisation littéraire. Assez et trop longtemps la critique a « prédit le lendemain et outrepassé les horizons »; qu'elle se borne maintenant à « relever les hauteurs, à reconnaître les signes, à constater ». « Ce qui est, ce qui s'est déjà accompli et parcouru, ce que nous possédons, voilà une matière plus sûre; tenons-nous à en toucher, à en presser quelques points essentiels et à les caractériser. La critique ne peut pas prétendre à plus pour éclairer et pour avertir. » Or cet examen est attristant. Il n'y a plus en littérature que disette ou « stérile abondance » et, dans l'opinion, que fluctuations sans lois et sans causes. La faute en est aux « chefs de l'école critique qui ont déserté la littérature pour la politique pratique et les affaires ». Parce qu'ils ne sont pas restés « maîtres du poste des idées », le « chef d'orchestre a fait défaut ». Ainsi, la fatuité, la cupidité, l'industrialisme, l'immoralité ont envahi les lettres. Les auteurs s'entourent par orgueil d'une clientèle fâcheuse, et s'abandonnent à un épicurisme dissolvant. Ce « laisser-aller est une erreur ». Que la critique se réorganise donc et agisse. Elle « ne peut avoir d'autre prétention que de proposer ses doutes et de faire naître dans les esprits élevés de généreux désirs. En attendant, jalouse d'entamer du moins ce qui est est possible, la critique n'a qu'à s'appliquer de plus près et avec plus de rigueur à ce qui est, pour en tirer enseignement et lumière. Trop longtemps, jeune encore, elle a mêlé quelque peu de son vœu, de son espérance, à ce qu'elle voulait encore moins juger qu'expliquer et exciter. Le temps est venu de refaire ce qui a vieilli, de reprendre ce qui a changé, de montrer décidément la grimace et la ride là où on n'aurait voulu voir que le sourire, de juger cette fois sans flatter, sans dénigrer
1 Chron.. 72.
non plus et après l'expérience décisive d'une seconde phase ». On ne connaît bien les hommes que lorsqu'on en possède au moins deux portraits, celui de la jeunesse et celui de l'âge mûr. « Les portraits de jeunesse pour les écrivains ont donc avec raison leur moment, leur charme unique et leur éclair même de vérité : ne nous repentons pas, mais osons passer franchement aux seconds l. » Et. se mettant à l'œuvre en même temps qu'il y convie les autres, Sainte-Beuve, à mots encore voilés, mais qu'il chargeait la Revue suisse d'expliquer, disait leur fait à Balzac, à Soulié, à Sue, à Lamartine, à Janin et à Alexandre Dumas 2.
De tout cet article, de ce qui est formellement exprimé comme de ce qui y reste encore sous-entendu, on peut donc déduire une conception, non pas nouvelle puisqu'elle apparaissait déjà en 1840, mais de plus en plus nette, d'une critique qui prononce, qui estime, qui apprécie, <jui juge en un mot. Sainte-Beuve s'est si fortement attaché à cette idée de la critique qu a de multiples reprises il tient à la préciser encore, à l'opposer aux différentes formes sous lesquelles lui-même autrefois l'avait conçue et pratiquée. Autrefois, — il n'y a pas si longtemps, il y a dix ans à peine, — il se transportait dans le monde de Ballanche, et s'efforçait de se « transformer en lui », cherchant à « s'oublier, à s'effacer » lui-même 3. Il y réussissait si bien que les autres s'y trompaient et qu'il lui en a cuit. Maintenant, cela ne lui suffit plus. Il continue bien encore de se transporter « chez » son auteur; mais il en sort et, une fois qu'il en est sorti, il se retourne pour le regarder de l'extérieur. « Lorsqu'une fois cette tâche est remplie, je me retrouve au dehors, je suis en mesure de m exprimer plus librement, me souvenant toujours s'il est possible de ce que j'ai dit et jugé : mais je parle plus haut, s'il est besoin et du ton que m'inspire la rencontre K » C'en est fini de la critique purement explicative.
C'en est fini aussi de la critique panégyriste, plus ancienne. Lorsqu'en 1845 Sainte-Beuve recueille ses Portraits Contemporains, il s'explique là-dessus avec une absolue netteté. Il a débuté par la louange sincère et pourtant voulue, car c'était à la fois chez lui un penchant et une méthode. Les circonstances extérieures s'y prêtaient d'ailleurs d'ellesmêmes et l'y inclinaient en quelque sorte : il se tentait alors des choses nouvelles auxquelles il était bon qu'on accoutumât et qu'on intéressât
1 Vérités sur la litt., passim \P. Cont., III. 4 «5. sqq.i.
2 Chron., 72.
:! P. Cont., II. 4(").
* P. Litt.. II. 447.
— 5oc) —
le public. « On peut marquer par là les deux temps de ma manière critique, si j'ose bien en parler ainsi : dans le premier, j'interprète, j'explique, je professe [C'est Sainte-Beuve qui souligne"; les poètes devant le public et suis tout occupé à les faire valoir. Je deviens leur avocat, leur secrétaire, ou encore leur héraut d'armes, comme je me suis vanté de l'être souvent. Dans le second temps, ce point gagné, je me retourne vers eux, je me fais en partie public et Je les juge. Je les juge avec bien des ambages et des circonlocutions sans doute... Pourtant il n'est pas malaisé d'entendre ce qu'il ne m'a été permis que d'indiquer 1. » Et, la même année, recommençant pour la troisième fois cet exposé de principes, qu'il avait à deux reprises donné dans Dix ans après et dans Quelques vérités, il s'exprime plus nettement que jamais : plus nettement que jamais il répudie la critique panégyriste, il revendique le magistère autorisé de la vraie critique. « Il y a lieu, en de certains moments décisifs, à cette critique auxiliaire, explicative, apologétique : c'est quand il s'agit, comme cela s'est vu dans les années de lutte de l'école poétique moderne, d'inculquer au public des formes inusitées et de lui faire agréer, à travers quelques ornements étranges, les beautés nouvelles qu'il ne saluerait pas tout d'abord. Mais ce rôle d'urgence pour la critique n'a qu'un temps ; il trouve naturellement son terme dans le triomphe même des œuvres et des talents auxquels cette critique s'était vouée. Elle redevient alors ce quelle est par essence et ce qu'implique son nom, c'est-à-dire un témoin indépendant au francparler, un juge ». Alors, sans mâcher ses mots, il lance l'expression, de « critique de répression et de justesse, de bonne police et de convenance - ». Après cela, nous n'avons pas besoin de son aveu, pour nous apercevoir qu'il « a cru devoir se déclarer, à certains moments, pour le parti de la conservation en littérature et de la résistance :} ».
Pour s'encourager dans ce rôle un peu délicat, il trouve desraisons littéraires comme des précédents historiques : « L'âme, l'inspiration de toute saine critique réside dans le sentiment et l'amour de la vérité : entendre dire une chose fausse, entendre louer ou seulement lire un livre sophistique, une œuvre quelconque d'un art factice, cela fait mal et blesse l'esprit sain, comme une fausse note pour une oreille délicate. » Voilà comment les jugements de la critique se trouvent
1 P. Cont., I, 4-5.
2 lb., V, 265, 268.
3 lb., 2 5 7, note.
— 5io —
fondés en droit. D'autre part, Boileau, La Harpe, Johnson, voilà les exemples historiques qui autorisent sa tentative et lui servent de modèles i.
Il se met donc hardiment à l'œuvre. Avec les contemporains euxmêmes, « son plaisir » est de viser à « juger plus à fond et percer plus avant ». Il ne veut faire avec aucun d'eux ce qu'il reproche à l'un d'eux : hésiter à qualifier d'un nom «c chaque œuvre et chaque écrivain, lorsqu'on les a suffisamment approfondis et retournés », « à dire : Ceci est bon et ceci est mauvais 2 ». Je ne parle pas ici des jugements innombrables et rapides que renferment toutes ses Chroniques parisiennes*: anonymes et lointaines, ces pages de la Revue suisse sont trop peu probantes. Je ne parle pas de la « critique intestine » de son discours de réception 4, de ses insinuations assez claires contre Chateaubriand -\ ou Lamennais 6 ; il faut être averti ou attentif pour les saisir. Je ne parle même pas des passages où le jugement se trouve diffus dans l'explication : il n'y est pas sous-entendu à l'ancienne manière, puisque Sainte-Beuve invite lui-même le lecteur à l'y remarquer7 ; cependant il ne paraît pas là encore avec une suffisante netteté. Je parle des articles où l'appréciation, la sentence, se formule en termes formels, explicites et francs. Ils abondent dès lors dans son œuvre. En 1844, cest Cousin, et sa façon de passer à côté des vraies questions, de fausser les choses qu'il touche, de «c mettre le feu à la cime du temple », et sa grandiloquence déclamatoire, d'autant plus fortement raillée que le mot est plus ingénieusement suggéré au lecteur sans être écrit : «< Ut pueris placeas... traduisez aussi poliment que vous voudrez 8 » ; — c'est Frémy, l'auteur du factum contre André Chénier, et sa « forme enveloppée », sa «c pensée obscure », son « appareil scientifique », son « style embarrassé », ses « préambules tortueux », son incapacité « de saisir la grâce et la finesse », ses phrases cacophoniques, etc. tJ ; — c'est Daunou, et les moments où sa plume « s'appesantit et s'attarde », ses
1 P. Cvnt., 269.
* lb., III, 38g, 402.
3 Balzac, Hugo, Lamartine, Musset, Chateaubriand môme.
* Chron., 3oo, sqq.
■'• lb.. 380-383; P. Cont.} I. 47, 49, 54, 69. " P. Cont.. I. 64.
7 lb., IV, 46 : « Il se trouvera peut-être que tout naturellement ensuite, le jugement ressortira. »
s P. Cont., V, io3, 196, passim.
" lb.t 3oo. sqq.
«déclamations républicaines, ses flatteries à Bonaparte triomphant, compensées par les invectives peu courageuses à l'«c aventurier tombé x »; — c est Théophile, et les contradictions et les inconséquences de ses idées, son français diffus, prolixe, incertain, ses fautes de goût moral et littéraire 2 ; — c'est Parny, ses « expressions usées », ses « lieux communs erotiques », les œuvres ignominieuses qui le déshonorent n. En 1845, c'est Thiers, et ce style « qui est la chose dont on s'occupe le moins en le lisant..., transparent jusqu'à laisser fuir la couleur», sg*i expression « éparse et inachevée 4 » ; — c'est Fabre, dont Sainte-Beuve dit tout net « que cet écrivain de talent était surtout un écrivain de labeur, qu'il pensait peu, hormis dans les sillons déjà tracés, que sa rhétorique... se prolongea longtemps dans les concours académiques et qu'on... ne retrouva plus en lui qu'un talent fatigué et non pas un esprit supérieur 5 » ; — c'est Béranger, et sa gaîté voulue dont il se fait une arme, la «c ruse » de son talent, les arrière- pensées dont il est « tapissé ,} »; — c'est Gresset, et ses « interminables enfilades de rimes entrecroisées », son « pur babil », sa «c loquacité poétique », ses phrases qu'il ne sait ni arrêter ni finir, « courant verbeux, redondant à l'oreille -et plus gonflé que léger 7 » ; — c'est Augier, et son Homme de bien dans lequel « les caractères d'une part et de l'autre la contexture même de la pièce, font défaut8 ». En 1846, c'est Vigny, et son discours, « le plus long qui ait jamais été prononcé à l'Académie jusqu'à ce jour », les « transpositions de tons et le portrait de fantaisie », le « coloris fabuleux » et « l'élégance tranchée » de ses paroles, 1' « incomplet » de son « pur talent 9 » ; — c'est Mignet, et le mécanisme artificiel qu'il prête aux événements passés, Tin vraisemblance de sa manière rigoureuse de présenter les faits, son style trop tendu et trop peu fluide 10 ; — c'est Chateaubriand lui-même, et son inexactitude historique, qui aime mieux « créer » les incidents agréables « que de s'en passer », sa tendance à mettre après coup la poésie dans la religion «c pour
1 P. Cont., IV. 304. 3 1 5, 327.
» lb., V, 1 35-i 3j.
3 ta-, 44*. 449-
* lb., 98-99.
3 lb., 1 58.
n lb., 69-71. — Cf. le mot de bien des malices dans Chron., 338.
* Pr. Lundis, III, 14, sqq.
9 P. Litt., III, 396, 398, 401, 402. 41 1.
10 P. Cont., V, 255.
accommoder l'idée à notre goût d'aujourd'hui et pour nous reprendre à la croyance par l'imagination x », etc., etc. Je pourrais aisément prolonger cette liste déjà longue (et encore, ort a pu le remarquer, j'y ai seulement noté les jugements défavorables : les jugements favorables, qui n'en sont pas moins des jugements, pouvant sembler ici moins significatifs). Mais à quoi bon ? Cela suffit, je pense, pour démontrer que Sainte-Beuve ne s'en est pas tenu à la théorie, mais qu'il a bien lui-même, et avec une véritable décision, jugé les œuvres et les hommes.
Mais quand on a dit que la critique de Sainte-Beuve, entre 1843 et 1848, a la prétention de juger, on ne l'a point suffisamment caractérisée. Reste encore à savoir pourquoi, au nom de quoi, et comment. Juge-t-ellc pour juger et la sentence définitive est-elle son but final? ou, au delà du jugement et par son moyen, poursuit-elle encore un autre résultat, ultérieur à lui ? Fonde-t-elle ses jugements sur une impression subjective et arbitraire ? ou les fonde-t-elle sur une théorie cohérente soit de la vérité, soit de la beauté, soit de la moralité? Procède-t-elle enfin par dogmes absolus, par lois immuables qu'elle confronte avec l'œuvre, prise en elle-même et nue pour ainsi dire? ou bien, en dehorsde cette œuvre, en dehors même de l'auteur, cherche-t-elle des moyens de contrôler ses propres opérations, d'adapter ses principes à l'infinie variété des temps et des goûts? Autant de questions qu'il faut résoudre, pour savoir en quoi Sainte-Beuve, à cette époque, diffère des autres, en quoi il y diffère de ce qu'il était lui-même à d'autres époques.
Juger pour juger, sans autre but que de formuler sur chaque œuvre une sentence adéquate, de lui appliquer sans erreur le nom qui lui convient en réalité : c'est œuvre de philosophe ou de savant. Celui qui s'en contente n'a, en quelque sorte, qu'une curiosité désintéressée, platonique. Le métaphysicien qui poursuit les lois de l'Etre, l'esthéticien qui recherche les règles du beau absolu, l'astronome qui étudie la complexité de la mécanique céleste, le naturaliste qui détermine une pierre ou une plante, peuvent ne rechercher aucune application pratique. C'est pour eux seuls en réalité qu'ils travaillent alors : pour déduire de là une théorie, un système, une classification, qui leur donne une plus parfaite intelligence des idées, des êtres ou des choses. Mais ils peuvent aussi, si la nature et par conséquent les besoins de leur esprit sont autres, rechercher précisément cette application pratique : construire une métaphysique pour en tirer une morale, une esthétique pour en tirer des
1 P. un., m, 425-426.
doctrines d'art, une mécanique pour en tirer une méthode ou des instruments de travail, une botanique ou une géologie pour en tirer les règles d'une sage exploitation agricole ou minérale. C'est dans cette seconde famille d'esprits que se range Sainte-Beuve. 11 n'a rien d'un métaphysicien. En tout, en philosophie proprement dite comme en philosophie de l'histoire ou des arts, il s'abstient des constructions, des « palais d'idées » ; l'abstraction pure le séduit peu ; et surtout il est trop près encore de ses propres essais malheureux, trop ému de l'échec de ses ambitions créatrices, pour ne pas essayer de tirer de ses jugements une application pratique. Si la critique, pour lui, doit juger, c'est avant tout parce qu'en jugeant elle guide. Elle guide le public d'abord : elle « dirige son enthousiasme en le partageant ; c'est de cette façon empressée que Sainte-Beuve conçoit le mieux le rôle de la critique, marchant, comme Minerve, en avant ou à côté de Télémaque l ». Elle guide aussi les auteurs : « elle suggère aux doctes dans l'usage et l'administration de leur science un meilleur régime, de meilleures méthodes, une prudence et une sagacité. plus éclairées 2 ». Et c'est cette dernière tâche que Sainte-Beuve croit au fond la tâche essentielle de la critique. Elle y a manqué, mais par la faute des auteurs surtout. « 11 y a deux rôles : on a trop supprimé dans les derniers temps le second. 11 faudrait pourtant y revenir. C'est pour avoir supprimé ce second rôle, celui du conseiller, du critique sincère et de l'homme de goût à consulter..., que l'école des modernes novateurs n'a évité aucun de ses défauts :{. » Un Boileau a manqué au XIXmc siècle. L'ancien auteur de l'article de la Revue de Paris, — cet article de « littérature ancienne » qui a fait et dont le titre seul a fait scandale, — offre maintenant excuses et réparation à sa victime : « Dans le beau siècle..., ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se personnifiait dans une figure vivante et s'appelait Boileau. Il est bon que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à temps dans la personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte. » Boileau a détourné Molière des Scapins et l'a poussé au Misanthrope, La Fontaine des Contes et l'a excité aux Fables, Racine de ses « douceurs premières » et l'a élevé à Burrhus et à Phèdre 4. Que n'obéit-on de même au Boileau du XIXmc siècle, ou à celui qui, mutatis mu tandis, en voudrait être le
1 Chron., 58.
2 P. LitL, II, 457.
:J lb.t 5 1 5.
Boileau? Il dirigerait les écrivains comme le public, et il aurait du moins la douceur de coopérer ainsi à la création dont il est exclu. C'est ce qu'il désire, c'est ce qu'il espère : et c'est pour cela qu'il juge.
On voit aisément ce qui s'en suit. Si, en effet, Sainte-Beuve juge afin de guider les auteurs et les lecteurs, c'est donc qu'il n'ignore point le but auquel, les uns et les autres, ils doivent atteindre, ou du moins viser. S'il prétend être un pilote, c'est qu'il a sa boussole et ses étoiles, qu'il connaît les écueils à éviter et les passes à franchir, qu'il sait, — pour rappeler le souvenir mythologique que lui-même aime à rappeler, — en quelles terres fortunées la nef Argo doit découvrir la toison d'or. Il a une loi autre que son caprice, une règle autre que sa fantaisie, un critérium autre que son impression personnelle. On pouvait d'ailleurs s'y attendre ; car les temps n'étaient point venus encore pour l'impressionisme. Cette théorie de dilettante est un fruit tardif du criticisme de Kant. Mais, lorsque les philosophes n'ont point eux-mêmes déduit expressément les diverses conséquences que leur doctrine .peut produire, ces conséquences mettent un certain temps à se pleinement développer. Quand les chimistes jettent dans un vase d'eau incolore un peu de matière colorante, il faut quelques minutes pour que, par traînées divergentes ou par cercles concentriques, la teinte atteigne les bords extrêmes et envahisse tout le liquide. De même, il faut du temps pour qu'une thèse métaphysique ou quasi-métaphysique se soit en quelque sorte diluée, qu'elle ait atteint le grand public et envahi les esprits, qu'elle se soit créé, en se répandant par ondes successives à travers la foule des hommes cultivés, une sorte de zone d'influence. Alors seulement il se forme une tendance nouvelle plus ou moins consciente, un état d'esprit particulier que cette doctrine-là pouvait seule faire naître. — moins qu'un état d'esprit même, une orientation des intelligences. Et bientôt il se trouve un ou plusieurs écrivains qui, sans même en avoir l'intention formelle, souvent sans même s'en rendre compte, appliquent à la littérature et à la critique les principes de la philosophie ainsi généralisée. A l'époque où s'était formé l'esprit de Sainte-Beuve, le Kantisme n'était pas à ce point « dilué » et comme acclimaté dans les esprits français ; il n'en a donc point subi cette influence.
Ainsi, l'idéal dont la critique de Sainte-Beuve s'inspire reste indépendant de ses impressions proprement dites. Dans la mesure où cela est possible à un homme, à un littérateur, à un littérateur malheureux, il s'appuie sur des raisons objectives, ou il tend à s'y appuyer. Assurément, dans sa pensée, cet idéal est assez précis : c'est en s'y reportant
qu'il peut énoncer ses jugements, or ses jugements se formulent avec une parfaite netteté. Pourtant, il faut bien le reconnaître, c'est encore une chose assez vague. Sainte-Beuve, selon sa méthode habituelle, n'a guère cherché à le coordonner, à en taire un système cohérent et logique; il n'a guère cherché surtout à nous l'exposer ex professo et à construire un beau portail dogmatique à ses articles ni à ses recueils d'articles. On ne retrouve sa doctrine qu'éparse et comme diffuse dans son œuvre d'alors.
On en peut d'abord saisir les linéaments principaux, par un procédé indirect, en prenant le contre-pied des divers reproches qu'il adresse à ses contemporains. Ils sont de deux ordres : les uns qui paraissent plus proprement moraux, les autres qui semblent plus spécialement littéraires. Le plus grave, le plus fréquent, le plus amer, c'est un reproche moral, c'est l'accusation d'épicurisme l. A tous les écrivains de son époque, aux plus grands comme aux plus petits, — et à lui-même, — Sainte-Beuve fait un crime de s'abandonner sans réserves à cet « épicurisme ardent, passionné, inconséquent 2 ». On veut jouir de sa gloire au jour le jour et sans peine. C'est pour cela qu'on « oublie le devoir imposé au talent; sous prétexte de lyrisme, chacun s'abandonne à sa pente et l'on n'atteint pas à l'œuvre dernière dont on eût été capable »; on ne sait plus « se resserrer, se restreindre sur certains points, viser à s'élever et à s'agrandir sur certains autres H »: on oublie que le premier devoir de l'écrivain, c'est de « faire de son mieux 4 »; on a désappris l'effort, et appris la négligence. En même temps, on a appris la fatuité. Non pas que les écrivains de tous les autres siècles aient été des parangons de modestie. Mais ils n'avaient pas, eux, cette conception dangereuse de l'individualisme lyrique ; ils admettaient qu'en dehors d'eux et de leur fantaisie individuelle, il y avait des lois et des règles; et, lors même que leur orgueil leur rendait pénibles les observations des censeurs, ils étaient forcés pourtant de convenir que ces observations pouvaient avoir leur raison d'être. iMaintenant, on s'est persuadé qu'à s'étaler soi-même, tel qu'on est, sans se contraindre, on réalise pleinement l'œuvre d'art ; et alors on s'étale, mais en se faussant, en se parant des qualités qu'on se croit, ou des défauts dont on se vante ; on est « d'un pompeux, ou d'un pimpant, ou d'un négligé, ou d'un discret, ou d'un
1 Chron., partout. — P. Cont. et P. Litt., passim.
2 P. Cont., III, 434.
3 P. Litt., I, i i 5.
4 P. Cont., I, 365.
libertin affectés ' ». Puis, comme on veut goûter la saveur de la louange,, on s'entoure, en roi absolu, d'une clientèle abjecte de mendiants, de coureurs de sportule 2. On veut jouir, au jour le jour et sans peine, des divers avantages matériels en lesquels se monnaie la gloire. C'est pour cela qu'on devient charlatan : car il importe d'attirer les lecteurs à soi, dût-on se peindre dans de fausses attitudes et sous de fausses couleurs, déformer la vérité, mentir en un mot :*. C'est pour cela que l'on devient industriel et que l'on fait de l'argent le but du métier littéraire : « Si tel écrivain habile a, par places, le style vide, enflé, intarissable, chargé tout d'un coup de grandes expressions néologiques ou scientifiques venues on ne sait d'où, c'est qu'il s'est accoutumé de bonne heure à battre sa phrase, à la tripler et quadrupler (pro nummis), en y mettant le moins de pensée possible... Si tel romancier à la mode résiste bien rarement à gâter ses romans encore naissants après le premier demivolume, c'est que, voyant que le début donne et réussit, il pense à tirer l'étoffe au double et à faire rendre au sujet deux tomes, que dis-je? six tomes au lieu d'un 4. » C'est pour cela, enfin, qu'on devient corrupteur : le besoin « d'exploiter fructueusement les mauvais penchants du public a produit dans les oeuvres d'imagination et dans le roman un raffinement d'immoralité et de dépravation qui devient un fait de plus en plus quotidien et caractéristique, une plaie ignoble et livide qui chaque matin s'étend. Il y a un fond de de Sade masqué, mais non point méconnaissable, dans les inspirations de deux ou trois de nos romanciers les plus accrédités : cela gagne et chatouille bien des simples 5 ». Quant aux reproches purement littéraires, ils ne sont point ramenés, eux, à un vice unique et fondamental; ils ne s'ordonnent point, comme les précédents, par rapport à un reproche central. Ils peuvent, me semble-t-il, se ramener à deux chefs principaux : l'écrivain a transgressé la vérité, ou il a heurté le bon goût. Quand l'écrivain a transgressé la vérité, qu'il a dit « une chose fausse », écrit un « livre sophistique », composé une « œuvre quelconque d'un genre factice », il irrite « l'esprit sain » de Sainte-Beuve ri. Et voilà pourquoi la décla-
1 P. Cont., III, 427.
» lb.y 432.
8 De la littérature industrielle : Vérités sur la littérature. — Cf. plus haut Cousin, Béranger. Chateaubriand.
4 P. Cont., III, 43 1.
5 Ib., 42K.
« Ib., V, 269.
mation de Lamennais *, l'exagération de Hugo 2, l'emphase menteuse de Cousin -\ le parti-pris de Frémy 4, l'artifice de Béranger 5, l'affectation -de de Vigny 6? la logique non humaine des personnages étudiés par Mignet \ la rhétorique et les poétiques falsifications de Chateaubriand 8 sont tour à tour dénoncés et blâmés. Quand l'écrivain a heurté le bon goût, il irrite « l'oreille délicate 9 » de Sainte-Beuve. Et alors le critique, réprouve énergiquement 1' « injure crasseuse » de Lamennais 10, la négligence vraiment trop abandonnée de Lamartine n, la forme enveloppée, prétentieuse, cacophonique de Frémy 12, l'inconvenance des violentes paroles de Daunou contre celui auquel il a obéi 13, la prolixité de Théophile 14, le style incolore de Thiers 15, etc., en un mot, ces défauts plus proprement littéraires qu'il a relevés chez eux tous 16. Ce qu'ils ont écrit, ils l'ont écrit avec trop peu de souci soit de la réalité, soit de l'art; et c'est en cela qu'ils méritent un blâme. Sainte-Beuve ne s'imagine pas que son esprit soit « sain » d'une autre façon que tous les « esprits sains », que son oreille soit « délicate » d'une autre façon que toutes les « oreilles délicates ». Il admet une vérité objective comme un bon goût objectif : c'est d'après cette vérité et ce bon goût que le critique doit juger. '
De tous ces jugements, on le voit, il est possible de déduire l'idéal littéraire qu'ils supposent. Et l'on est un peu surpris de découvrir qu'après tout, cet idéal n'est pas si nouveau dans la littérature française. Après bien des détours, après des transformations nombreuses, Sainte-Beuve, au fond, en est revenu aux principes de nos grands écrivains classiques, aux principes de Boileau lui-même. Assurément, je ne méconnais point les différences. Sans compter que les méthodes sont autres,
I Chron., i sqq.
» Ib., 14. — Cf. P. Cont., II, 479.
a Ib., 76.
» P. Cont., V. 3oo.
5 Ib.j 69.
« P. Litt., III, 396, etc.
7 P. Cont., V, 255.
* P. Litt., III, 425.
* P. Cont., V, 269.
l0éChron., 1.
II P. Cont.t II, 479.
12 Ib., V, 3oo.
M lb.t IV, 304.
» Ib.3 V, 1 35.
15 Ib., 98.
18 Voir plus haut.
sans compter qu'il fait de la psychologie et de l'histoire un emploi que nous avons déjà pressenti, que nous allons tout à l'heure examiner plus en détail, l'ancien étudiant en médecine, l'ancien romantique a gardé de ses voyages à travers la science et l'art contemporains, une largeur, une intelligence étendue que jamais n'a eue à ce degré Fauteur de Y Art poétique. Néanmoins, Boileau (qui l'appliquerait peut-être un peu autrement) accepterait la loi proclamée par Sainte-Beuve.
Cette toi, ou ce code, le voici. L'écrivain doit s'attacher à la vérité, ■i la réalité; son premier soin doit être d'étudier la nature et la nature humaine, et d'en donner un fidèle tableau : c'est pour lui à la fois un devoir moral et un devoir littéraire. Mais la vérité ne suffit point. Après l'avoir découverte, reste encore à y faire un choix et à bien présenter ce qu'on en a choisi. Toute la vérité ne peut se dire. Il y a des réalités malsaines, grossières, immorales, auxquelles la littérature ne doit point faire leur place : par morale, car il n'est pas bon d'en salir sa pensée, ni d'allécher par elles les mauvais penchants du public; par bon goût* car leur bassesse n'est point capable d'être relevée par une forme d'art, car elles font tache. De plus, la vérité ne peut d'ordinaire être présentée aux lecteurs, telle qu'elle se présente d elle-même, sans effort, à l'esprit de l'auteur. « Dès qu'on n'est plus inspiré par un sentiment souverain, impétueux, unique, qui décide et apporte avec lui l'expression ; dès qu'on flotte entre plusieurs sentiments et qu'on peut choisir, qu'on en est à redire les choses profondes, à exhaler le superflu des émotions nouvelles, il faut que le travail, l'art, ou, pour exiger le moins possible, un certain soin quelconque aide à l'exécution, et y ajoute, y retranche à l'extérieur par le goût ce que lame tout directement et du premier coup n'a pas imprimé !. » Ce devoir littéraire est un devoir moral, « car
l'art, pour l'artiste, fait partie de sa conscience et de sa morale - ». -
Ce n'est point la une esthétique ambitieuse, aux grands airs philosophiques, aux amples vues théoriques; c'est une conception de bon sens et d'expérience, qui se plie aux faits et aux circonstances, qui naît, non point de la logique pure, mais de la connaissance des hommes : c'est celle, en un mot, qui convient à l'esprit de Sainte-Beuve, un « empirisme équitable et modéré A ».
Précisément parce que Sainte-Beuve n'est pas un esprit constructif„
* Ib., 365.
:« 7b., Il, 488.
il n'a jamais dogmatiquement exposé sa doctrine littéraire. Néanmoins, il est aussi possible d'en retrouver les divers éléments dispersés à travers son œuvre. A-t-il à juger Eugène Sue, et Arthur en particulier, la première question qu'il se pose est celle de la vérité de la peinture. « Est-ce une nature vraie, légitime, une société saine qu'a exprimée M. Sue? Non assurément, et il le sait bien. Mais j'ose affirmer que c'est une société réelle... Je dis que le personnage est vrai et qu'il y a de nos jours plus d'un Arthur... Beaucoup des personnages de M. Sue sont donc vrais en ce sens qu'ils ont. au moins passagèrement, des modèles ou des copies dans la réalité qui nous entoure l. » C'est bien la première remarque que doit faire Sainte-Beuve, puisqu'il a posé en principe que l'art ne dbit exprimer que la vérité. Mais l'art ne doit pas exprimer toute la vérité et, après avoir constaté que des Arthurs se rencontrent dans la vie. Sainte-Beuve ne les exclut pas moins de la littérature. « Il ne suffit pas que le personnage et le caractère soient réels pour avoir droit à être peints. M. Sue me pardonnera de lui proposer toute ma pensée. Non, il n'est jamais permis à l'art humain d'être vrai de cette sorte; quand même on aurait le sujet vivant, l'espèce sociale en personne sous les yeux, c'est là encore, si Ton peut dire, de l'art contre nature. » Et après avoir allégué l'exemple des grands maîtres, chez qui la « saine nature » paraît, et non « les raffinements d'exception », Sainte- Beuve ajoute : « L'art a été donné et inventé précisément pour aider au départ de ce qui est mêlé, pour réparer et pratiquer la perspective, pour orner et recouvrir de fresques plus ou moins récréantes le mur de la prison. On peut avoir par devers soi bien des observations concentrées et comme à l'état de poison; délayez et étendez un peu. vous en faites des couleurs : et ce sont ces couleurs qu'il faut offrir aux autres en gardant le poison pour soi. La philosophie peut être aride et délétère, l'art ne doit l'être jamais. Même en restant fidèle, il revêt et anime tout; c'est là sa magie: il faut qu'on dise de lui : « C'est vrai » et pourtant que cela ne le soit pas 2. » Est-ce au nom de la morale que Sainte-Beuve parle ici ? Assurément ; mais c'est aussi au nom du goût, c'est aussi pour inviter l'auteur à « s'envelopper, s'il le peut, dans la grâce, dans une sorte d'illusion idéale encore ». C'est encore au nom de la morale et du goût unis, qu'on le voit ailleurs, dans les lettres de Benjamin Constant, par exemple, atténuer ou taire les choses trop
1 P. Cont.. III. 92-94.
- /b., II, 90-92.
crues 1. D'autres fois, c'est au nom du goût seul 2. Mais, — ce qui est significatif, et d'ailleurs inévitable, puisque Sainte-Beuve n'a point de philosophie stable et par conséquent pas de doctrine morale cohérente, — goût et morale pour lui se confondent. La parole immorale, la peinture immorale, c'est la parole ou la peinture qui produit sur sa délicatesse instinctive une impression pénible, qui lui donne, comme certaines descriptions de Balzac, « envie de se laver les mains a ».
Cette confusion entre le goût et la morale n'est point sans inconvénients. D'abord, il se rencontre des cas où le critique sent qu'il n'y a pas seulement différence, qu'il y a parfois opposition entre elles. Chaque morceau du Satyricon est « exquis » ; et pourtant ce livre charmant est « terrible par tout ce qu'il soulève de pensées et de doutes dans une àme saine ». Ainsi cette « jouissance du goût laisse après elle une impression inquiétante et soulève dans l'esprit un problème qui lui pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le savons à merveille ; mais est-il possible qu'il s'en sépare à ce point et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion de l'autre ?... Disons vite qu'il est un certain goût primitif et sain, né du cœur et de la nature, plus rude parfois, mais tout généreux et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas 4 ». Soit : mais le problème ici est esquivé et non résolu : il ne peut pas être résolu, parce que Sainte-Beuve se contente d'intuitions non raisonnées et d'empirisme prudent, au lieu de chercher les rapports du beau et du bien dans une théorie vraiment philosophique. D'autre part, pour la même raison, il semble bien qu'il y ait, outre cette lacune, une sorte de contradiction dans la critique de Sainte-Beuve. Le bon goût, « ce présent des grâces, est un petit fruit assez capricieux qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu'à de certaines saisons et à de certaines expositions de soleil 5 ». On ne discute pas le bon goût, on ne le fonde pas en raison, on ne le démontre pas. l.'ne époque, un individu, l'a ou ne l'a pas; et s'ils ne l'ont pas, comment le leur communiquer, puisqu'on ne sait pas « pourquoi », ni par conséquent « comment » il vient ?
1 Lettres à (iaullieur {2 mars 18441 : Marraine au lieu de maîtresse: (24 mars) : « II y a bien des choses cyniques qu'il faudra absolument supprimer»; 114 avril) : « En deux endroits, j'ai altéré à cause de la grossièreté de l'idée... : il fallait éloigner l'idée de cette vilaine maladie. »
- Passim. Entre autres P. lÀtt., Il, 471 : Tableau. II, 201, etc.
;i Mot emprunté à Ampère.
4 P. Litt., III. 108.
5 lb.f 11, 471.
Dès lors, on peut établir sur le bon goût une critique de répression, une critique négative, une critique à la Boileau, qui indique aux auteurs ce qu'ils ne doivent pas faire. Mais Sainte-Beuve a d'autres ambitions. Jugeant les auteurs selon qu'ils s'approchent ou s'éloignent de son idéal (la réalité corrigée, expurgée pourrait-on dire, par le goût à la fois littéraire et moral), il prétend bien les juger pour les guider, pour leur montrer directement ce qu'ils doivent écrire et comment ils le doivent écrire. Par quel moyen le leur fera-t-il comprendre, s'ils ne le comprennent pas, s'ils ne le sentent pas d'eux-mêmes ? Pour les guider vraiment, il faudrait qu'il leur donnât le bon goût ; et cela ne se donne pas. Il reste ainsi dans sa critique comme une sorte de disconvenance entre ses prétentions et les titres sur lesquels elle les appuie. C'est que Sainte-Beuve ici, par impuissance naturelle à systématiser, a juxtaposé plutôt que fondu deux critiques différentes : la critique directrice et collaboratrice, survivance du romantisme où il avait trouvé une doctrine positive de l'art, et la critique purement négative, humaniste, qu'il s'était composée au Globe, de traditions, de données de bon sens, alors qull ne se rattachait à aucune théorie littéraire bien cohérente.
Si de cette conception de la critique, ou plutôt de cette conception <le la perfection littéraire, on retenait seulement certains traits; si l'on remarquait seulement cette nécessité de juger affirmée à tant de reprises avec énergie, ce contrôle revendiqué pour la morale et le goût, ce caractère irrationnel, pour ainsi dire, et absolu attribué au « bon goût », espèce de révélation, don gratuit et arbitraire de la nature; — si l'on s'attachait exclusivement à cela, la critique de Sainte-Beuve, à cette époque, paraîtrait toute dogmatique. Boileau l'accepterait: comme il contresignerait sans peine la phrase suivante : « Il ne faudrait pas croire, en vertu de l'impartialité et de l'intelligence historiques appliquées à la littérature, que la poésie est quelque chose de relatif, que ce qui a été véritablement bien et beau dans un temps cesse de l'être, et que dans les réhabilitations à faire des poètes, il n'y ait quelques règles fixes et toujours présentes à observer l. »
1 Tableau, II, 202: — Cf. P. Cont., IV, 93-94, où Sainte-Beuve exprime la même idée, non plus en littérature, mais en morale, et où il oppose à la « vivacité du sens
Mais nous commençons à connaître assez Sainte-Beuve, pour deviner à l'avance qu'il ne s'en tiendra point là. Son intelligence est trop ouverte, son esprit est trop souple ou même trop versatile, pour qu'il s'immobilise à la défense de dogmes étroits et immuables. Après qu'il a ainsi sauvegardé la part d'absolu que comporte le jugement esthétique, bien vite et de toutes façons, il s'efforce de mettre à côté, en son juste lieu, la part de relativité qu'il comporte. Ce qu'il vient de dire du magistère infaillible de la critique, il l'atténue singulièrement, lorsqu'il dit en revanche :
Je ne ferai que courir... [sur Scribe]..., heureux au moins si j'ai montré . que le propre de la critique est de n'être point prude, qu'elle aime et va quérir partout les choses de l'esprit, qu'elle tient à honneur de s'en informer et d'en jouir. Ht, telle que je la conçois, la critique, dans sa diversion et son ambition de curiosité, dans sa naïveté d'impressions successives et légitimes, dans son intelligence ouverte aux contrastes, je consentirais qu'on put lui dire, comme à cet abbé du XVI II"" siècle, mais sans injure :
Déjeunant de l'autel et soupant du théâtre.
Klle n'aurait qu'à répondre pour toute explication : * Je suis esprit et rien de ce qui tient aux choses de l'esprit ne me paraît étranger *.
l'ne telle profession de foi atténue singulièrement ce qu'avait d'un peu janséniste la formule précédente. Si la loi est maintenue, nous savons du moins qu'elle sera appliquée avec largeur, sans rigidité formaliste, pourvu que soit observé le « seul nécessaire ». Comme il est dit : Mangez un bœuf et soyez homme de bien, Sainte-Beuve dirait volontiers : Kcrivez comme vous voudrez et soyez homme de goût.
Boileau évoque l'œuvre à son tribunal: en légiste de l'ancien temps, il défère l'accusé tout seul, sans répondant, sans défenseur, à la rigueur des lois ; ses principes sont des règles de fer qu'il applique sans ménagement; et son jugement sans clémence n'admet aucune circonstance atténuante. Sainte-Beuve n'a point cette justice sommaire : à ses yeux l'application de la loi n'est pas sans tempéraments; et, avant de prononcer une sentence, il veut s'entourer de tout ce qui lui est nécessaire pour bien connaître la cause.
Une œuvre littéraire ne tombe pas du ciel : elle a un auteur;
historique « * la sévérité morale des jugements ». comme il lui oppose ici ce qu'on. pourrait appeler la sévérité esthétique des jugements. ' P. Cntlt., III. 120.
si objective qu'elle soit, elle exprime cependant quelque chose de l'auteur, sinon sa vie et ses sentiments, du moins ses idées et sa nature d'esprit ; l'auteur à son tour, s'il se distingue de Y « homme », est cependant, en son fonds, cet homme même. Mais dans l'œuvre littéraire, la part de la matière traitée, de l'auteur, de l'homme, sont mêlées, entrecroisées, indiscernables. Prétendre faire abstraction du double élément subjectif et juger l'ouvrage en soi, c'est tenter une tâche impossible, c'est vouloir, — comme voulait Ésope ou plutôt comme il ne le voulait pas, — boire l'eau de la mer sans boire l'eau des fleuves qui s'y jettent. Ainsi, pour juger l'oeuvre il faudra, de toute nécessité, s'attaquer à l'écrivain et l'analyser, lui aussi. Faut-il apprécier l'Histoire littéraire de la France avant le XIIme siècle, Sainte-Beuve expQse ainsi sa méthode : « On ne s'étonnera pas qu'à propos du livre et pour le mieux expliquer à notre gré, nous parlions aussi de l'homme, des origines et des accroissements intérieurs de cet esprit si original et si vif. Derrière le livre et avant lui, il y a, dans M. Ampère, un personnage littéraire très caractérisé, un maître très à part en critique, et, pour ainsi dire, une méthode en action K » Ici, Sainte-Beuve réunit sous le mot homme, tout ce qu'il y a de subjectif, tout ce que nous-mêmes avons désigné des deux mots « auteur » et « homme ». Mais, ailleurs, il précise et distingue. Il s'est attardé à relever certains traits du caractère de Joseph de Maistre et il s'objecte à lui-même : « Mais c'est à {'écrivain qu'il nous faut revenir et nous attacher. » Encore ajoute-t-il : « L'écrivain pourtant ne serait pas assez expliqué dans toutes ses circonstances, si nous ne nous occupions encore de Y homme 2 »; et, s'étant ainsi justifié aux yeux du lecteur, il s'espace, il dessine à loisir la physionomie de son personnage. Si l'homme est ainsi étudié pour expliquer l'auteur, l'homme et l'auteur sont étudiés pour expliquer les défauts de l'oeuvre : les expliquer à la fois dans le sens où expliquer, c'est atténuer, comme l'avocat explique, et dans le sens où expliquer, c'est dénoncer, comme le ministère public explique à son tour. « Nous 1 étudierons d'abord en lui-même, disait Sainte-Beuve en commençant, nous y reconnaîtrons et nous y suivrons l'homme, etc.. En le prenant dès le berceau, dans son éducation, dans sa carrière et sa nationalité, extérieures et contigues à la France, nous avons déjà fait la part de bien des exagérations où il a paru tomber, et sur lesquelles, d'ici, le
1 P. Cont., III, 35g.