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parti adversaire Ta voulu uniquement saisir. » Voilà l'avocat. Voici le ministère public : « Ces exagérations pourtant, en ce qu'elles ont de trop réel, nous les poursuivrons aussi, nous les dénoncerons dans la tournure môme de son talent, dans l'absolu de son caractère, nous en mettrons, s'il se peut, la racine à nu '. »
On le voit, c'est ici ce que j appellerais un point de soudure. Sainte- Beuve, suivant son instinct de moraliste, n'entend pas renoncer à sa critique psychologique, à cette analyse des âmes à laquelle il s'est livré par vocation pendant une longue période de sa vie. Et, par ce biais, il la rattache, il la suspend à sa nouvelle critique de juge : c'est à la première qu'il demande les considérants dont la seconde a besoin.
# Il reprend alors, il développe, il perfectionne toutes les méthodes qu'à cette tâche il avait déjà employées. Regardons- le à l'oeuvre dans l'un de ces articles. Prenons l'article sur Tôppfer, l'un de ceux où il se déploie le plus librement : parce que l'auteur n'est pas un de ces écrivains de haut vol dont la gloire l'offusque ou dont le génie le dépasse, parce que c'est aussi un étranger dont on peut parler sans en parler à bout portant, parce qu'enfin c'est un inconnu qu'il introduit ^t qu'il doit faire connaître sous toutes ses faces 2.
Sainte-Beuve commence par poser le milieu : la Suisse romande <l'abord, son parler original, son passé littéraire, les inspirations que font naître ces petites patries de lacs et de montagnes; puis il restreint encore son cadre et s'attache à la seule Genève, petit État et grande cité, avec son histoire glorieuse, ses hommes illustres, ses dynasties de savants, sa culture plus pratique que poétique, plus scientifique que littéraire, et le récent mouvement de transformation dont elle semble agitée. — Le fond du tableau ainsi traité, Sainte-Beuve y place son personnage : les origines d'abord : « les parents de M. Tôppfer, comme le nom l'indique, sont d'origine allemande, et on pourra, si l'on veut, en retrouver quelque trace dans le talent naïf et affectueux de leur fils, etc. » ; puis, les influences : les premières impressions que lui inspirent dans le quartier du haut où il habitait, le temple de Saint- Pierre et la prison de l'évêché ; les suggestions de la profession de son père, « peintre spirituel, estimé »; ses études flâneuses; ses premières lectures, « celles qui agirent le plus avant sur son esprit encore tendre », Florian, Télémaque. Virgile, Hoggarth [Car Sainte-Beuve place cette
1 \>. Litt., Il, 3«7-388.
7 l\ Cont., III, 2ii, sqq.
influence parmi les lectures] Atala, Paul et Virginie, Jean-Jacquessurtout, dont « l'influence sur lui fut immense et, à cet âge de seize à vingt ans, prit dans son àme tout le caractère d'une passion; ce ne fut pas seulement comme livre, mais comme homme que Rousseau agit sur son jeune compatriote »; et Sainte-Beuve conclut : « Que si Ton ajoute à cette influence, d'autant plus heureusement littéraire qu'elle y visait moins, des lectures entrecoupées de Brantôme, de Bayle, de Montaigne, de Rabelais, tomes épars dans l'atelier de son père et que l'enfant avait lus et sucés au hasard, sans trop comprendre, mais parfaitement captivé par les couleurs du style ou par cette naïveté que Fénelon osait bien regretter, on reconnaîtra combien est véritablement et sincèrement française la filiation de M. Tôppfer, et à quel point nous avons droit de la revendiquer. » — Mais il est temps d'en venir à la vie, aux événements qui ont favorisé, entravé, modifié sa carrière : Tôppfer veut être peintre; une maladie d'yeux l'en empêche, cependant il s'occupe encore d'art et se passionne à Paris pour la peinture romantique ; il fonde un pensionnat et c'est l'origine de ses écrits : « Obligé par métier de rester un grand nombre d'heures dans une classe peuplée de nombreux garçons, M. Tôppfer prit l'habitude de se dédommager par la plume de ce que lui refusait le pinceau. » A partir de ce moment, Sainte-Beuve mélange la biographie à l'histoire littéraire ; il énumère les ouvrages de son Suisse, les analyse, les extrait, les caractérise, les juge l'un après l'autre, relevant leurs qualités mais aussi leurs défauts, les fautes légères de goût surtout l; il en étudie le style un peu artificiellement archaïque; il en tire les observations littéraires 2 ou morales * qu'elles lui suggèrent. — Ainsi, nous avons fait tout à la fois le tour de l'œuvre, de l'écrivain, de l'homme; et du triple jugement que nous avons, chemin faisant, porté, se dégage un jugement unique et définitif. Est- il nécessaire de le formuler ce jugement? Est-il nécessaire surtout d'en tirer des conclusions pratiques ? Il ne semble pas, tant elles ressortent avec évidence ; et cependant Sainte-Beuve tient à le faire, — sous forme, il est vrai, de prétention. « En achevant cette lecture d'un auteur chez qui la littérature est née tout entière des habitudes morales, et du foyer de la vie, est-ce une conclusion purement critique que je suis tenté d'y rattacher? Irai-je représenter à M. Tôppfer qu'ayant une
1 P. Cnnt., III, 240, 241.
* là.. 245.
3 lb., 252.
fois atteint à l'art, il lui faut tâcher désormais de s'y tenir; que l'inconvénient et la pente pour tout artiste en avançant, est de se lâcher, surtout quand on manque d'une scène, d'un public sans cesse éveillé et jaloux ; qu'il n'est plus dans ce cas lui-même, et que, sans trop retrancher à ses plaisirs, il doit songer pourtant qu'il a contribué aux nôtres et que l'œil est sur lui? Oh! non pas... » Tout ce que nous avons noté jusqu'ici est bien dans cet article, type complet de la critique de Sainte-Beuve entre 1840 et 1848. Ajoutons pourtant qu'un petit couplet idyllique et personnel termine 1 étude : dernière trace, vestige â demi effacé, de l'ancienne critique que Sainte-Beuve a quittée avec tant de peine.
Ces divers éléments de la biographie psychologique des écrivains reparaissent avec des nuances ou des formes diverses, plus ou moins développés selon les circonstances, dans les articles de cette époque. — Ce sont les origines. A propos de Parny, Sainte-Beuve note les « caractères d'esprit et de sensibilité de cette race créole à laquelle appartient l'amant d'Éléonore, « indolente et passionnée », « sensible et un
peu sensuelle , comme naturellement épicurienne * ». A propos de
Mmc de Rémusat, il relève « les dons heureux et piquants » que Mmc d'Houdetot lui a légués par hérédité 2. — Ailleurs, il s'attache surtout aux influences. « qui, en se croisant, ont formé la trame subtile, très imbri torti radios..., » de l'âme de ses personnages s. D'abord, celle du milieu : c'est Scribe, né à Paris, dans la boutique d'un marchand de soieries 4; c'est Nodier, qui « représente à merveille cette époque convulsive où il fut jeté, cette génération littéraire, adolescente au Consulat, coupée par l'Empire, assez jeune encore au début de la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de contretemps historique : ou trop tôt ou trop tard », et dont il reste, lui, « le type visible et subsistant '' »; c'est Mmc de Rémusat encore, et son « berceau si bien posé » dans une famille de « hauts fonctionnaires et de bonne compagnie 6 »: c'est M. de Surville, dont la supercherie s'explique du moment où Sainte-Beuve a montré comment « il est tout naturel qu'il ait conçu cette idée dans les conditions de société où il vivait », et
1 /\ Cont.. IV, 429.
* P. Femmes, 462.
J P. Litt.. III, 326. — Cf. P. Cont., III, 365.
5 P. Litt.. I. 444-446.
15 P. Femmes. 460.
reproduit « quelques-unes des mille circonstances qui, autour de lui, poussaient et concouraient à une inspiration pareille l ». — Ou bien Sainte-Beuve suit à la trace l'influence des lectures : il montre comment le livre dç Mmc de Staël, sur la Révolution, a guidé la jeunesse de Rémusat : « On peut dire que sa formation complète et définitive date de ce moment et qu'en posant le livre, tout l'homme en lui se sentit achevé 2 »: ou comment, au contraire, les René, les Oberman et surtout leurs copies ont égaré Nodier, « engagé par je ne sais quelle fascination irrésistible vers ces faux et troublants modèles •'* ». Ce sont des essais de « généalogie littéraire1. » — Dès les premières manifestations de l'individualité de l'écrivain, Sainte-Beuve redouble d'attention, il essaie d'y saisir la révélation encore inconsciente et spontanée de sa vraie nature. Car, pour lui, — l'idée est ancienne et nous la lui avons déjà entendu exprimer — c'est l'âge des débuts qui permet de connaître vraiment un auteur 5. Joseph de Maistre ne se produisit comme écrivain que vers quarante ans: mais notre critique scrute les années antérieures. Il y découvre, avec la période brillante du prophète du passé, des contrastes, des contradictions, au moyen desquels il pourra plus tard dénoncer ce qu'il y a d'un peu voulu, de systématiquement provoquant dans ses plus belles pages fi. Moins d'un an après, il tente une .étude analogue sur Benjamin Constant. Cette fois, il nous expose plus nettement encore le secret de sa méthode : « Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire, au moment où ils se forment, où ils sont déjà formés et où ils n'ont point éclaté encore; rien de plus instructif que de contempler à nu l'homme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir s'essayer sans but et d'instinct, d'étudier le caractère môme dans sa nature, à la veille du rôle. C'est un plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph de Maistre, c'est une ouverture pareille que nous venons
pratiquer aujourd'hui sur Benjamin Constant 7. » Trois ans après,
il le répète encore expressément. « Dans toute nature éminente, pour
1 Tableau. Il, 368.
2 P. Litt.. III. 325.
* Ib., I, 456.
4 Ib., 449-
5 P. Cont., M, 438-439.
« P. Litt.. II, 388, 394.
7 Ib., III, 184.
la bien connaître, l'étude des origines et de la formation importe beaucoup L » — Mais, pour être formés, le caractère et le talent ne sont point immuables. « Nous sommes mobiles », disait Sénac de Meilhan, et Sainte-Beuve devait mettre cette phrase en épigraphe à ses Portraits Contemporains. Il suit donc encore ces transformations inévitables, soit qu'elles se produisent fatalement comme les saisons de l'année : un printemps plein d'ardeur et de vivacité, un été plus ferme et plus mûr, un automne fécond, mais d'où la fraîcheur des premières pousses a disparu *: soit, au contraire, qu'elles paraissent le « contre-coup et l'après-coup » en littérature des événements extérieurs, des révolutions et des crises historiques :*.
Grâce à cette rigoureuse enquête de biographie et de biographie psychologique, poursuivie consciencieusement de la naissance de l'écrivain, ou même d'avant sa naissance, à sa fin, le critique peut saisir ce qu'il appelle le « caractère de son talent * ». Si c'est un érudit, son érudition même ou le contenu de ses ouvrages ne sont point l'objet véritable de l'enquête : « C'est l'esprit de la personne et le procédé de cet esprit que Sainte-Beuve va s'efforcer de dégager, de faire saillir de dessous la croûte d'érudition assez épaisse qui le recouvre... Il s'agit, dans ce bloc confus et presque informe, de retrouver et de tailler le buste de l'homme \ » De la foule des détails que ses recherches ont accumulés, il dégage et atteint « l'unité profonde » qui en est l'auteur, lors même que son œuvre ne l'accuse pas suffisamment *. II veut « saisir ridée, lair du personnage 7 ». faire « ressortir sa physionomies *. comprendre moins ses doctrines que le talent qui les a créées 9. Son objet, comme il le dit lui-même en deux passages expressifs, c'est « de caractériser le livre en racontant l'homme même depuis la pointe des cheveux jusqu'au bout des ongles l" ». de « peindre au naturel tels qu'ils furent » les poètes même les plus artificiels, afin que « cette réalité qu'on chercherait vainement dans leurs œuvres majestueuses, se
* /\ C»nt.. I!I. j*r.