‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 40 sur 93 · P. U::.. II · texte numérisé non relu

P. U::.. II

* P. C«/.. IV. 2o3.

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retrouvât dans l'expression entière de leur physionomie, car la physionomie humaine a toujours de la réalité ! ». Ainsi, le trait distinctif de chacun ressortira clairement et les prédilections secrètes de chaque talent, sa « faculté-maîtresse », apparaîtront au grand jour. Nous « surprendrons la fibre à nu et pénétrerons en ce point le plus reculé du cœur : une personne, un talent ne sont pas bien connus à fond, tant qu'on n'a pas touché ce point-là 2 ».

Comme dernière étape dans cette connaissance intime du caractère et du talent, Sainte-Beuve définit Fauteur, en même temps qu'il définit l'œuvre, commence à le juger, en même temps qu'il commence à juger l'œuvre, par le fait seul qu'il le classe dans un groupe, dans une famille donnée. N'est-ce pas nous fournir, sur Mme de Staal-Delaunay, un commencement d'appréciation, que de nous montrer qu'elle se range parmi les femmes écrivains du XVII Imc siècle, antérieures à Rousseau et disciples de La Bruyère8? Nodier n'est-il pas déjà et connu et apprécié, lorsqu'on nous a représenté en lui le type parfait du « littérateur indéfini », un peu poète, un peu romancier, un peu historien, un peu érudit, un peu moraliste, un peu tout, sans être jamais rien d'une façon exclusive et unique, sans être jamais un « spécial encaissé dans sa rainure 4 ? » De même pour Naudé, un de cette « race de sceptiques et d'académiques d'alors fin du XVImc siècle , dont on ne sait s'ils sont plus doctes ou plus penseurs, étudiant tout, doutant de tout entre eux, que Descartes est venu ruiner :> » : ou pour Vigny, qui se décrit lui-même en dépeignant la famille des « penseurs, contemplateurs ou songeurs solitaires, amants et chercheurs de l'idéal t] ». En les cataloguant pour ainsi dire les uns et les autres, comme un naturaliste qui détermine une plante, Sainte-Beuve permet de les connaître d'un premier coup d'œil par leur faculté -maîtresse; et il en jaillit pour le jugement de l'œuvre elle-même une lumière précieuse.

Mais Sainte-Beuve se borne-t-il là? Est-il toujours parfaitement d'accord. avec lui-même? Lorsqu'il s'applique à pénétrer les ressorts intimes de l'âme de ses personnages, est-ce bien toujours en pue de les juger, de les juger afin de juger leur œuvre, de juger leur œuvre afin

1 P. Litt., III, 41 5.

2 lb., I, 1 16. — Cf. sur Thiers; P. Cont., IV, 120. :J lb., III, 440.

4 lb., I, 440.

5 lb., II, 472.

y lb., III, 397.

d'en tirer des enseignements pratiques? J'ai peur qu'ici encore il n'y ait juxtaposition et non subordination de deux méthodes. J'ai peur que l'instinct de moraliste ne l'emporte et qua son insu Sainte-Beuve ne fasse de la psychologie morale pour l'amour désintéressé de la psychologie morale. Lorsqu'il parle de Tôppfer, dans un second article de 1847, est-ce pour l'œuvre qu'il examine l'écrivain et pour l'écrivain qu'il examine l'homme? ou plutôt l'homme n'est-il pas en réalité le véritable objet de son étude x ? Ou, si l'exemple paraît peu probant, — car il y a là comme une oraison funèbre, — lorsqu'il consacre un article au comte de Ségur, est ce vraiment pour ses livres? N'est-ce pas plutôt pour le plaisir d'y revenir « au moraliste, à l'homme, à une physionomie distincte et vivante qu'on reconnaît d'abord et qui sourit 2? » Ou mieux encore, lorsqu'il écrit Benjamin Constant et Madame de Charrière, se propose-t-il vraiment, — comme il peut à la rigueur le soutenir pour Joseph de Maistre, — d'expliquer l'œuvre littéraire de son personnage? Je n'en crois rien; et, à lire la conclusion qu'il a donnée à cet article \ à lire la réponse qu a ce propos il a faite à M. de Loménie 4, j'ai très fortement l'impression contraire. Ici, il n'est plus critique littéraire; s'il est vrai qu'il juge, il ne juge pas l'œuvre littéraire pour un profit littéraire, comme son principe l'exigerait. Il est moraliste pur, disciple de La Bruyère et de La Rochefoucauld. Son but dernier est d'offrir à la contemplation de ses lecteurs « le type le plus accompli de ce genre de nature contradictoire, à la fois sincère et mensongère, éloquente et aride, chaleureiffee et terne, romanesque et anti-poétique, insaisissable enfin ». Nous en avons d'ailleurs des aveux formels, trois au moins; et dans les trois cas il s'agit d'une femme, — trait significatif : l'àme féminine étant le sujet préféré des moralistes et des psychologues qui se piquent d'un peu de subtilité et de profondeur. Sainte-Beuve étudie Mmc Roland; et Mmc Roland, il est vrai, a écrit ; mais ces lettres ne sont pour lui qu'un document psychologique : « Ceux qui croient qu'une âme est tout un monde, qu'un caractère éminent nest jamais trop approfondi, ceux qui mêlent à leur jugement sur Mmc Roland un culte d'affection et de cœur, trouveront ici mille raisons de plus à leur sympathie et démêleront une

» l\ Litt., III. 485, sqq.

- Ib., II, 385.

a Ib., III, 280.

4 P. Cont., V, 27H. sqq.

foule de détails aussi respectables que charmants K » Il étudie Mmc de Rémusat; et, à cette époque, ses Mémoires étant inconnus. Mmc de Rémusat est à peine femme de lettres ; elle Test pourtant : « mais, notre coup d'œil ne se bornera pas au livre, la personne ?ious attirera bien plus avant: et ce sera notre plaisir, notre honneur, d'introduire quelques lecteurs, de ceux mêmes qui se souviennent d'elle, comme •de ceux qui ont tout à en connaître, dans l'intimité d'un noble esprit2». Il étudie enfin Mmc de Longueville; et, celle-là, on ne peut la considérer, sans abus, comme un écrivain ; aussi ne cache-t-il point que s'il veut tenter son portrait, c'est pour elle seule, « pour bien saisir du moins cette physionomie à laquelle s'attache un enchantement immortel et qui, même sous ses voiles redoublés, venait nous sourire du fond de notre cadre austère :l » : c'est à elle, pour elle, c'est à son caractère qu'il « s'attache 4 ». — Comme, en s'appliquant à la critique qui juge, Sainte-Beuve a gardé quelque chose de la critique purement humaniste ; de même il a gardé, et il a gardé davantage, de la critique psychologique : parce qu'il n'a pas eu la force de combiner un système absolu et d'exclure résolument tout ce qui n'y rentrait point, parce -que surtout il n'a point su résister à son penchant, à son instinct, à sa vocation de psychologue.

La psychologie ainsi comprise comporte déjà, — on a pu le remarquer, — un peu d'histoire ou du moins quelques recherches historiques. Mais cette histoire jusqu'à présent se fait, en quelque sorte, d'une manière détournée : par rapport à la personne et au caractère de l'écrivain plutôt que par rapport à son œuvre. C'est encore de la biographie, plutôt que de l'histoire proprement dite. Sainte-Beuve s'est vite aperçu «que cela ne suffît point, qu'il ne faut pas s'en tenir à ces recherches historiques du second degré, pour ainsi parler, mais qu'il faut aussi les aborder directement. Ce n'est point seulement l'homme qui est dans un milieu, qui subit des influences et qui en exerce. En une certaine manière, l'œuvre elle-même a son milieu, reflète des influences et en

1 /*. Femmes, 194.

3 Ib.f 459.

3 lb., 323.

4 lb., 329.

exerce à son tour : elle appartient à un genre, elle s'adapte à des: modèles ou s'en affranchit, elle se conforme à un goût existant, ou s y oppose, ou même en crée un à son tour. Des études approfondies et patientes sont donc nécessaires d'abord pour connaître véritablement l'œuvre : « La critique littéraire n'a toute sa valeur et son originalité que lorsqu'elle s'applique à des sujets dont on possède de près et de longue main le fond, les alentours et toutes les circonstances l. » Cela est nécessaire surtout pour juger d'une façon équitable. « Il convient de revoir les œuvres en leur lieu pour les apprécier », de connaître la cour de Louis XIV, la vie de Madame, ses sentiments secrets, sa mort même et les détails de cette mort, pour goûter pleinement Bérénice, cette idylle de tendresse, de délicatesse, de sacrifice, aux discrètes allusions -\ Ou encore, « pour rester bon juge de la valeur » de Marie Stuart, « il y a à revenir aux circonstances » où s'est produite la pièce de Lebrun : « Et quelle est l'œuvre tragique... qui se pourrait reprendre au théâtre après vingt années, sans causer une hésitation d'un moment et sans réclamer du spectateur, par endroits, quelque juste complaisance? Je n'excepte qu'à peine ce petit nombre de chefs-d'œuvre qui furent comme doués du souffle immortel, revêtus, de l'enchantement du style et marqués au front des signes de l'impérissable beauté... Et encore ces œuvres-là, si la vénération ne s'en mêlait et n'achevait souvent, ne réparait çà et là, sembleraient-elles donc en tout et à jamais divines :I?»

C'est donc, comme on voit, pour avoir trop bien senti ce qu'il y a de relatif dans la critique que Sainte-Beuve juge « essentiel de bien marquer les temps 4 » : c'est-à-dire d'y adjoindre l'histoire, sous sa forme appropriée d'histoire littéraire, particulièrement. Alors, il en fait la théorie, il dresse « le programme de tout historien, de tout critique littéraire digne de ce nom », non pas d'après lui-même, il est vrai, mais d'après Bacon. « Il ne s'agit pas ici de procéder à la manière des critiques, de perdre son temps à louer ou à blâmer, mais il importe de raconter, d'expliquer les choses elles-mêmes historiquement, avec intervention sobre de jugement... II ne s'agit pas seulement de compiler, de prendre chez les historiens et les critiques une matière toute digérée, mais de saisir par ordre les livres essentiels, les monu-

1 P. Cunt., IV, 365.

- P. IJtt., I, I 20-1 2 i.

'A P. Cont., III, i 5 i - 1 Chron., 3 i .

ments principaux, chacun dans son moment, et, alors, non pas en les lisant jusqu'au bout, et tout entiers, mais en les dégustant, en sachant en saisir l'objet, le style, la méthode, d'évoquer par une sorte •d'enchantement magique le génie littéraire d'un temps » ; et tout cela, — nous l'avons vu, mais il importe de le redire, car c'est là encore un des points de soudure où s'unissent les pièces maîtresses du système, — tout cela « dans un but pratique, pour suggérer aux doctes... -un meilleur régime, de meilleures méthodes l ». Seulement, avec modestie, Sainte-Beuve ne se charge pas de faire cette histoire littéraire qu'il conçoit si bien. La tache l'effraye, et le but plus modeste qu'il s'assigne à lui-même, est de « préparer les matériaux à l'histoire littéraire future 2 ».

Il nous a paru que Sainte-Beuve avait commencé dans Port-Royal à comprendre le soutien que l'histoire pouvait offrir à la critique littéraire et que, dès les années qui suivirent immédiatement son retour, il s'était mis à l'utiliser plus souvent, soit pour mieux connaître, soit pour mieux juger les œuvres et les hommes 3. Dans toute la période dont nous nous occupons maintenant, la même méthode se dessine encore et, de plus en plus, se précise.

Sainte-Beuve a comme un pressentiment de « l'évolution des genres ». Lorsqu'il aborde un ouvrage, il se plaît à rechercher dans le passé les différentes formes par lesquelles s'est exprimé ce genre, ou du moins dans lesquelles s'est manifesté l'idée, le sentiment qui le caractérisent par-dessus tout. Nous l'avons ouï parler déjà de « généalogie littéraire 4 » : ce sont bien maintenant des généalogies littéraires, non plus des auteurs, mais des écrits, qu'il nous donne. La Lettre dun vieux ami de Province au sujet de Maurice de Guérin est curieuse à étudier à ce point de vue. « Frappé surtout » de voir le Centaure exprimer le sentiment grec, Saint-Beuve en « recherche les traces » dans la littérature antérieure ; il divise et subdivise avec des paragraphes et des numéros : i° le moyen âge et la Renaissance; 2° le XVIImc siècle; 3° le XVllImc; 40 le XlXmc depuis David et Chénier; et cette lettre a toutes les allures de la notice érudite et méticuleuse qu'en composerait un membre de l'Académie des Inscriptions 5. Quelque temps après, c'est

1 P. Litt.. II, 456.

* P. Cont., III, 276.

3 Voir plus haut.

4 Voir plus haut.

"' Pr. Lundis, III, 387 (1840).

l'inspiration, — ou, puisque le mot y est, « le genre idyllique» dont il suit ainsi la destinée, de Nausicaa à Hermann et Dorothée, aux héroïnes de Gessner et de Léonard, en passant par Virgile, Le Tasse, Camoens et Milton l. Plus tard enfin, c'est l'évolution du genre historique qu'il expose, lorsqu'il montre comment l'histoire philosophique avait dominé avec Voltaire, Robertson, Raynal, Gibbon et Hume; comment Sismondi avait fait transition, plus soucieux des sources et des faits, et gardant avec cela « les formes de l'histoire philosophique » ; comment, enfin, l'exemple de Walter Scott avait aidé M. de Barante à réinventer presque la chronique du moyen âge 2. Il nous offre là l'instructif exemple d'une espèce de régression héréditaire, et c'est à sa méthode historique en critique littéraire qu'il doit de pouvoir nous l'offrir.

D'autre part, Sainte-Beuve reprend en sous-œuvre un ouvrage antérieur, où la méthode historique eût été particulièrement utile, plus qu'utile, nécessaire, le Tableau du XVIme siècle. Dans une serre d'articles, où, cette fois, la méthode est pleinement appliquée, il élargit et complète son ancien livre. Joachim du Bellay (1840), Jean Bertaut (1841), du Bartas (1842), Philippe Desportes (1842), Anacréon au XVIme siècle (1842), De l'esprit de malice au bon vieux temps (1842), Clotilde de Surville (1841 ), autant de chapitres nouveaux de ce Tableau retouché; et Sainte-Beuve proclame hautement son dessein, en les publiant avec

lui dans un même volume (édition de r842). Dans le livre primitif,

il avait considéré le XVImc siècle comme isolé; ou, du moins, il l'avait pris en lui-même, sans le rattacher bien étroitement aux autres siècles de notre littérature. Maintenant, il le replace dans son lieu chronologique. 11 le met dans la série de ces montées suivies de descentes, par lesquelles la littérature française s'est élevée à son « plateau de Rocroy », le siècle de Louis XIV ; il le localise « à travers cette succession de ces plis de terrain •*'• ». Et, d'autre part, il en suit la destinée à travers les siècles ultérieurs, dans les esprits des érudits aussi bien qu'auprès du grand public l. - Il s'était appliqué surtout à saisir ce qu'on peut appeler le développement linéaire des écoles, et la façon dont elles ont chacune recueilli une part de l'héritage que laissait l'école précédente. Maintenant, de cette esquisse schématique, il fait un véritable tableau. Il essaye de les ressaisir dans leur complexité réelle, dans leur entre-

• i\ un.. II, :<2(>

- P. Cont., V, 47.

1 Tableau, II, 1 6S-1 69.

4 Ib., 372-370.

croisement ; il détermine « quelle est la position respective et précise des divers points que signalent ces noms de Bertaut, Desportes, Régnier, d'Aubigné, du Bartas », il en relève « une sorte de géographie idéale l »; en même temps, il suit sur leurs lignes divergentes les postérités dissemblables que chacune d'elles a pu enfanter 2. Enfin, dans ce

XVjmc siècle isolé, dans ces écoles abstraites de leur milieu, il ne s'était guère occupé que de la forme littéraire, de la langue, des vers, des strophes. Maintenant, il y mêle la vie des auteurs, « en rassemble tous les détails et la déroule Bans son entier 3 » ; il y mêle l'étude des influences littéraires qu'ils ont subies, celle dWnacréon, par exemple, et de VAnthologie, et, plus soucieux du fond des choses, il suit, par une anatomie attentive, la « veine anacréontique » dans l'inspiration du XVlmc siècle 4. Mais surtout il essaye d'approfondir l'état d'esprit que ces auteurs ont trouvé tout autour d'eux et qui a dû les pénétrer insensiblement. Quelle était leur philosophie? quelle était leur religion? que faut-il entendre par l'expression « esprit du bon vieux temps »? Voilà une question de première importance, quand on veut pleinement comprendre et justement apprécier l'oeuvre entière du XVImc siècle dans son fonds. Sainte- Beuve n'avait pas même songé à se la poser; maintenant, il se la pose et essaye de la résoudre \ En un mot, depuis qu'il a mieux senti les avantages de la méthode historique, il saisit avec empressement toutes les occasions de revoir son livre à laide de cette nouvelle lumière, de mettre à profit toutes les découvertes, d' « enfoncer pour retrouver quelque nouveauté en creusant », de corriger les erreurs qui ont pu lui échapper r\ de parfaire enfin l'oeuvre trop purement littéraire de ses débuts, en y introduisant la pie par l'histoire.

Parce que la méthode historique lui devient de plus en plus familière, l'histoire elle-même l'intéresse de plus en plus. 11 affirme qu'elle l'effraye : « J'ai tant de respect pour l'histoire que je ne l'aborde jamais qu'avec crainte et à mon corps défendant. Elle est chose grave et sacrée 7... » Mais il n'en est pas moins vrai que, dès cette époque, elle prend dans ses articles une place de plus en plus grande. Au quatrième

1 Tableau, II, 201.

- Ib., 242.

A Ib., 247.

4 Ib., 289-295.

& Ib., 3 17.

,; Tableau, passim, 114, 11 5, iô5. 167, etc.

; P. Cont., IV, 1.

livre de ses Portraits Contemporains, on trouve Saint-Priest, Thiers, de Barante, — et Fauriel et Daunou qui, en un sens, sont bien aussi des historiens ; restent seulement, en fait de poètes, Leopardi et Parny : la proportion de jadis est bien changée.

Mais pour bien comprendre les résultats que Sainte-Beuve prétend tirer de l'histoire, encore faut-il savoir exactement de quelle manière il la conçoit. Suivant qu'elle lui paraîtra de telle ou telle nature, il est clair en effet qu'il lui demandera tels ou tels services. En la partie qu'on pourrait appeler matérielle de l'histoire, dans les recherches méthodiques sur des points de détail conduites avec prudence et réserve, dans l'érudition en un mot, il y a une certaine confiance. A chaque instant, dans un des divers articles que je signalais tout à l'heure, il s'appuie sur une découverte de l'érudition contemporaine, pour infirmer ou confirmer une de ses conclusions primitives, pour ajouter une couleur vraie à son Tableau ou pour en supprimer une couleur fausse. De même, que M. de Barante présente d'une certaine façon l'histoire de la rivalité de Louis XI et de Charles le Téméraire; Sainte-Beuve saura aller chercher à la fin d'une traduction de Jean de Muller, les dissertations d'un « de ces érudits qui, sans se soucier de l'effet vulgaire, poursuivent un résultat en lui-même, comme M. Letronne quand il avise un point de géographie, ou M. Magendie quand il interroge à fond un rameau de nerfs l »; à l'aide de cette dissertation, il rétablira sans hésiter ce qu'il croit la vérité méconnue. « Sachons le passé, écrit-il ailleurs, sachons-le de mieux en mieux, et s'il est permis de le dire, de fond en comble - ». L'érudition, si elle est « lente », est « sûre » ; si elle n'échappe pas aux « redites », elle « n'oublie rien » ; et elle établit un certain nombre de points solides, le long desquels il « faut » la suivre :5. — Mais la confiance de Sainte- Beuve n'est pas sans limites. D'abord, quand les faits eux-mêmes sont trop perdus dans la brume de l'histoire, aux conjectures des érudits, il oppose un « scepticisme légitime », et leur répond : Vous n'en savez rien 4. Mais, là même où l'érudition s'applique à juste titre, il en surveille strictement l'emploi et se tient en garde contre les abus possibles. Il n'admet pas qu'on « veuille tout traiter et tout remettre en question à l'aide de pièces dites positives, de documents et de procès-verbaux »: qu'on « attache une importance extrême, disproportionnée, ù certaines pièces matérielles

1 P. Cont.y V, 54.

* Versailles ancien et moderne 1 Revue de Paris, 10 janvier 1842). Non recueilli.

* Ib., V, 338.

que le hasard a fait retrouver, à y croire d'une foi robuste, à en tirer parti, à les étaler avec une sorte de pédanterie ». Alors, dans ces recherches, « l'esprit ne se contient pas à son objet », et les conclusions qu'on tire de ces pièces sont fausses parce qu'elles sont « exagérées l ». Ou bien il arrive qu'à « poursuivre des travaux curieux et profonds », le sens du beau disparaisse en même temps que le sens de la juste mesure dans la logique 2. « Les dogues tant soit peu hargneux qui gardent chaque branche de l'érudition ne sont dogues et ne sont hargneux que pour céder à ce double défaut {. »

Tout à l'opposé de l'érudition se dresse une histoire a systèmes et à prétentions philosophiques. L'historien, trop épris de la raison, veut -à toute force la mettre dans les événements mêmes. Il en cherche la loi, soit dans la raison humaine, soit dans une raison supérieure. L'un et l'autre sont dangereux : « En cherchant partout la loi, ne court-on pas risque quelquefois de la forcer et comme de la faire ? » On attribue un plan aux hommes; mais « une certaine folie n'est pas étrangère à l'homme 4 » et le système qui l'oublie est ruineux. On attribue un plan à la divinité, ou quelque chose comme un plan inconscient à la fatalité. Mais Sainte-Beuve, qui « croit volontiers à une loi supérieure des événements, croit aussi à la profonde insuffisance des hommes pour la saisir; et il y a trop de sources d'erreurs à ne faire que l'entrevoir : la clef qu'on croit tenir nous échappe à tout moment... On a beau jeu de parler après coup de la compétence inévitable des principes, mais, dans le fait, ils auraient pu courir et se heurter de bien des manières ». Et les exemples se pressent sous sa plume pour réfuter Thiers et Mignet aussi bien que de Maistre ou Bossuet ",.

L'érudition, qui est une science, n'est donc pas la véritable histoire, ni l'histoire à système, qui est une construction philosophique. L'une, si elle se tient dans ses limites, reste bien en deçà du tableau de la réalité qui est le but de l'histoire, ou bien elle passe à côté, si elle déborde ses limites; l'autre est au delà de cette réalité, où elle demeure invérifiable. Pourtant « il faut aux peuples une histoire comme il leur faut une religion ». Que sera donc l'histoire? Une approximation de la réalité, un art. Sainte-Beuve a là-dessus un développement très précis

1 P. Litt.. III, 38 i.

2 P. Cont., V, 33o.

* Ib.t III, 474.

-"• lb., IV, 91-93.

et très curieux à la fois. Il montre comment l'histoire, impossible à faire par les contemporains, impossible à retrouver pour la postérité même voisine, est sans cesse à refaire et toujours refaite. C'est « un pont de bateaux » qu'on substitue et qu'on « superpose » à l'océan insondable des faits. « Il suffit pour la vérité historique relative que le pont soit, autant que possible, dans quelqu'une des directions principales et porte sur quelqu'un des grands courants 1. »

Faire l'histoire, c'est donc d'abord planter les pilotis qui déterminent la direction de ce pont : « d'un esprit ferme, positif, inexorable, dénombrer et déduire les faits, les points précis et dire : Rien au delà » ; puis, essayer de combler les intervalles, de deviner et de reconstruire -. La première partie de la tache, c'est l'érudition qui peut s'en charger. Mais la seconde, comment se fera-t-elle? Puisque c'est la partie artistique de l'œuvre, l'érudition n'y peut rien : « On a beau chercher à se le dissimuler, plus on s'éloigne des choses, et moins on en a connaissance, j'entends la connaissance intime et vive, tous ces je ne sais quoi que les contemporains possédaient et qui composaient la vraie physionomie s'évanouissent ; on perd la tradition pour la lettre écrite { ». L'art seul y peut suffire. Il y a une intuition, un tact, un don particulier qui est en histoire ce qu'est le bon goût en littérature, comme lui indéfinissable, comme lui incommunicable, et comme lui souverain. Et il faut voir de quel ton Sainte-Beuve gourmande ceux qui sont privés de « ce sentiment du juste et du t\n » : les « commentateurs subtils », les « érudits sans jugement », « les tribuns et charlatans de place, les rhéteurs et sophistes de toute sorte, qui trafiquent indifféremment de la parole ». « Tel qui, dans le temps, n'aurait pas été admis à l'antichambre chez Mmc de Lafayette ou chez Mmc de Maintenon est homme à célébrer intrépidement les élégances du grand siècle. Le XVII Imc siècle est depuis longtemps en proie à des amateurs et soi-disant connaisseurs qui n'ont pas l'air d'en distinguer les divers étages... L'a peu près et le pêle-mêle se glissent partout. Cela fait souffrir 4. » Ceux-là seuls doivent donc tenter la véritable histoire, qui ont ce don spécial, comme ceux qui ont le bon goût doivent seuls tenter la littérature pure. Ce n'est pas à dire cependant que tout dans l'histoire soit intuition, et que les recons-

' P. Omt.. IV. i, sqq.

J P. Litt., III, 38 1.

4 lb.. 3oq.

tructions de l'historien restent incontrôlables. Outre les résultats de lërudition qui donnent une direction générale et, dans certains cas, des garde-fous, la vie contemporaine elle-même, les événements auxquels nous assistons nous fournissent les matériaux de cette réédification du passé. Transportons dans l'histoire, avec les changements nécessaires, ce que nous voyons sous nos yeux : c'est ainsi que nous comprendrons vraiment la réalité disparue. Les impressions vraies « ne devraient jamais être séparées de l'histoire, sans lesquelles elle n'est jamais que froide et morte, toujours plus ou moins menteuse. Et on ne la comprend, l'histoire, que quand on la revivifie avec ces impressions devinées, ressaisies dans le passé, à l'aide de celles que nous éprouvons nous-mêmes dans le présent * ». Malgré cette réserve, il reste cependant que « l'historien fait toujours quelque peu l'histoire, soit qu'il articule à l'occasion ses pensées, soit qu'il se borne à extraire, à disposer les faits de manière à produire indirectement l'effet qu'il désire »; et par conséquent tant vaut l'historien, tant vaut l'histoire 2.

C'est une conception bien sceptique, — et bien juste à mon avis; mais juste ou non, on voit qu'elle détermine et qu'elle limite l'usage que doit faire de l'histoire la critique littéraire. L'érudition proprement dite, « cette curiosité attentive de recherche et d'étude qu'on appelle l'érudition », lui apporte un secours restreint, mais sûr. Elle lui donne « l'exactitude du détail qui est le fond de la trame en ce genre de portraits et de biographies littéraires ». Voyez Gautier : une bonne partie des erreurs et des fautes même de goût qui déparent ses Grotesques vient tout simplement de son mépris de cette « pédanterie » nécessaire :l. Voyez, au contraire, l'érudition allemande : comme elle a « exploré, élucidé, commenté » l'antiquité et comment cette « extrême patience a produit des merveilles l ». Voyez aussi la « méthode érudite et scientifique », « tout historique et positive » qu'on suit maintenant dans l'étude des classiques français : « grâce à elle on admirera, on comprendra d'autant mieux les chefs-d'œuvre du grand siècle, qu'on se les représentera plus franchement à distance, dans le lointain où ils sont, et à leur vrai jour 5. » Et ces résultats, Sainte-Beuve, qui les

1 P. Cont., III, 2o3.

* lb.t IV, 54.

J P. Cont., 125, 134.

4 là., 445.

•"» Chron., 184-1 85.

apprécie tant chez les autres !, essaye pour son compte de les obtenir par les mêmes procédés -.

Quant à l'histoire proprement dite, — plus incertaine et, telle que la conçoit Sainte-Beuve, plus vague, — elle a aussi son utilité. En permettant de retrouver 1 état général des esprits, la disposition d'âme et d'intelligence des époques qu'elle reconstruit, elle y replonge la littérature, et par là même, elle 1 éclaire singulièrement. C'est elle qui permet de saisir ce va-et-vient d'influences qui s'opère entre la société et la littérature. La littérature offre, parfois, des modèles auxquels se conforment ou certains individus, ou certains groupes, ou même l'ensemble presque du public 8. La société agit, plus souvent encore, sur les écrivains qui vivent au milieu d'elle et plus particulièrement sur certains .genres littéraires; si bien que l'une des tâches les plus honorables et les plus utiles que l'historien littéraire puisse entreprendre, ce serait <T « introduire le plus possible et de fixer pour la première fois dans la littérature ce qui n'en était pas tout à fait auparavant, c'est-à-dire ce -qui se tenait surtout dans la société et qui y a vécu 4 ».

Si les études historiques aident à connaître, elles aident aussi à juger. De pouvoir bien établir un certain nombre de faits, filiation des écoles, succès des auteurs en leur temps, statistique des éditions et des réimpressions, cela aide à sentir quel est le degré d'originalité des auteurs, en quel sens, à quel point ils sont novateurs ou imitateurs, chefs d'écoles ou disciples, quelle est, par conséquent, la valeur de leur inspiration propre \ « Le goût averti par la science » se rend compte de la différence entre les imitations et l'original, entre le maître et l'élève °. En second lieu, de pouvoir en étudiant « les faits, les matériaux et les pièces du temps », les « replacer dans la lumière qui seule les complète, entrer dans cet esprit général et régnant » qui a été celui de cette époque, cela permet de l'apprécier, « d'y voir personnes et choses dans leur vraie proportion 7 ». Enfin, si chacune des deux formes de l'histoire, — l'histoire-érudition et l'histoire-art, — atteint

1 P. Cont., II, 470, sqq.

2 Notamment les articles adjoints au Tableau.

* P. Cont., III, g3. — Cf. les articles sur Nodier et l'influence des René. Oberjnan. etc.

1 P. Femmes, 475, sqq., 491.

r' Tableau, II, 1 70-1 75.

0 Ib.f 292.

7 P. Cou/., III, 107.

séparément ces deux résultats, toutes deux ensemble, elles en atteignent un autre, qui n'est pas moins précieux. De même qu'en histoire le présent éclaire le passé et permet de le comprendre ; de même en histoire littéraire le passé, éclairé par le présent, 1 éclaire à son tour : il fournit une méthode, des arguments, des lois mêmes pour le juger. Cest pour cela que l'histoire littéraire peut « être prise en vue du goût, en vue de la critique active du moment l ».

Mais ici encore trouvons-nous Sainte-Beuve parfaitement cohérent, logiquement d'accord avec lui-même? Est-il certain que, comme il le devrait, il ne fasse de l'histoire que pour mieux connaître, afin de mieux juger, et de donner des conseils, puisque donner des conseils est maintenant le but et la raison d'être de sa critique ? Je crains que, pour l'histoire, comme pour la psychologie, Sainte-Beuve ne perde parfois de vue la tâche qu'il s'était imposée. Il me semble que bien souvent il étudie l'histoire et les historiens pour satisfaire sa curiosité, comme au temps où il les étudiait au Globe. 11 veut connaître des faits, connaître des idées et des théories, connaître des procédés d'esprits pour les connaître, pour augmenter sa collection de faits, d'idées et d'esprits. Je serais assez embarrassé pour indiquer de la tendance que je signale un exemple bien précis. Quelques pages plus loin dans l'article que j'aurais choisi, on pourrait trouver un jugement exprimé ou enveloppé dont se déduit un conseil aux écrivains. J'ai pourtant l'impression, en lisant ces articles, que les jugements, les conseils y viennent par surcroît, qu'ils ne sont point vraiment le but que Sainte- Beuve poursuit et qu'ils se font d'eux-mêmes plutôt qu'ils ne sont systématiquement formulés. Une fois, d'ailleurs, il le laisse bien entendre : « Je dois me borner ici sur le livre de Saint-Priest à rendre une impression, non un jugement, à faire comprendre l'ordonnance et le mouvement du livre, peut-être aussi, l'esprit qui l'a inspiré 2 »; et plus loin, après avoir cité des « restitutions rapides, des plaisirs de coup d'oeil, des inductions avenantes », il ajoute : elles « font le triomphe et le jeu de la critique littéraire. L'histoire en a profité cette fois, mais elle les admet peu en général ; son front, d'ordinaire impassible, ne laisse guère monter jusqu'à lui les mille éclairs sous-entendus et les sourires, — et voilà pourquoi, en pur critique litté-

1 Tableau, II, 200.

» P. Cont., IV, fo.

raire que je suis, j'ai toujours crainte de m 'approcher, comme aussi y ai peine à Juger du masque de cette muse sévère l ».

Si ce jugement que je porte ici est exact, il ne fait que confirmer les jugements semblables qu'à une ou deux reprises, j'ai déjà été amené à porter. Nous pouvons, dès lors, apprécier avec les réserves nécessaires,

— et la méthode critique que Sainte-Beuve, de 1840 à 1847, a professée,

— et la façon dont il Ta pratiquée.

Le but dernier de la critique littéraire est de guider les auteurs ; de les guider vers un idéal de bon goût, composé indéfinissable de raison et de poésie, de morale et de fantaisie délicate. — Elle les guide en jugeant leurs écrits comme les écrits des autres. — Ce jugement, absolu en tant que le bon goût lui-même est absolu, admet cependant une certaine part de relativité, et, pour être vraiment juste, vraiment légal pour ainsi dire, il s'éclaire à l'aide des données de la psychologie et de l'histoire. — L'histoire et la psychologie sont étudiées en vue du jugement, qui est lui-même déterminé par le bon goût. Voilà la théorie.

Mais en pratique, ce système perd un peu de sa rigueur. Le bon

goût reste arbitraire, sans fondement philosophique ; et son caractère de don inné, qui le rend incommunicable, se concilie difficilement avec une conception de la critique directrice et collaboratrice. — La psychologie et Yhistoire paraissent parfois n'être rattachées que par un lien assez lâche aux fins dernières que leur assignerait la théorie : elles semblent étudiées pour elles-mêmes, pour la curiosité. C'est que Sainte- Beuve est un humaniste, un curieux de morale et de faits, nullement un systématique; ses tendances foncières ne sont point toujours d'accord avec la doctrine qu'il a esquissée, — qu'il n'a, d'ailleurs, jamais dogmatiquement construite de toutes pièces et qu'ici nous systématisons un peu, en la construisant nous-mêmes d'après lui.

1 P. Cont., IV, 3o. — Qu'il ait peine à s'en approcher, cela est moins exact, nous l'avons vu: mais qu'il ait peine à juger, cela est plus vrai.

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