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par Tracy, Daunou, Lamark et la physiologie : là est mon fond véritable. — De là, je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. — De là, j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo et j'ai eu l'air de m y fondre. -- J'ai traversé ensuite, ou plutôt côtoyé le Saint-Simonisme, et presque aussitôt le monde de Lamennais, encore très catholique. — En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé le Calvinisme et le Méthodisme, et j'ai dû m'efforcer à l'intéresser. — Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment, dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme); je n'ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'un long cours de physiologie morale \
Et encore, malgré ces indications, — trop peu précises, ou trop précises peut-être, parce que les époques y sont plus tranchées et les transitions moins sensibles que dans la réalité. — un peu suspectes, parce que se jugeant à distance il voyait mal les traces effacées de ses pas sur la route parcourue, parce que se jugeant une fois arrivé à sa doctrine définitive, il atténuait les contradictions de son passé, au risque même de se calomnier : — malgré ces indications, Sainte-Beuve sentait que son histoire n était point facile à faire. Nëcrivait-il pas à M. Zola, en le remerciant d'un article :
... Comme biographie et en ne tirant qu'au jugé, vous a\ez tranché nettement mes différents temps (on ne sait comment dire en parlant de soimême, car le mot d'époques serait un peu fort). J'ai connu Hugo avant les Orientales. J'étais d'emblée très critique, au Globe, sous M. Dubois, dès 1820
et 1827 J'avais, dès ce moment, le signe et la marque du critique. Il y
eut quelques années d'oubli et de suspension de cette faculté. Quant à ce qui m'arriva, après juillet i83o, de croisements en tous sens et de conflits intérieurs (Saint-Simonisme, Lamennais, National...) je défie personne, excepté moi, de s'en tirer et d'avoir la clef; encore se pourrait-il bien que si je voulais tout repasser nuance par nuance, j'en donnasse ma langue aux chiens -'.
Si on les prenait à la lettre, de telles paroles seraient bien décourageantes, et l'œuvre que je tente ici bien téméraire. Mais qu'importe? Si la tâche est difficile, nous y mettrons d'autant plus de prudence et de zèle. En étudiant avec soin son œuvre critique, en suivant dans leur
P. Litt., III, .S4.S, pensée xv.
.V' ' Cnrr., 220.
ordre chronologique les écrits publics et privés que nous avons pu rassembler de lui, en Les interprétant sans trop les « solliciter », nous tâcherons d'approcher le plus près possible de la réalité. Sans doute, nous ne serons pas sûrs de l'atteindre entièrement et jusque dans ses nuances : il nous faudra parfois la deviner « au jugé ». Mais enfin, il en est de même dans tout ce qu'on appelle d'un mot si impropre « sciences morales » : les lois, si elles existent, ne s'y dégagent point nécessairement des faits comme dans les vraies* sciences, les sciences mathématiques et physiques; et l'on est bien forcé de recourir à l'interprétation, toujours hasardeuse. Après tout, pourquoi l'histoire littéraire, elle aussi, ne se contenterait-elle point de cette approximation dont l'histoire tout court, l'orgueilleuse histoire, est bien forcée de se contenter ?
Reste à déterminer quelle méthode il importe de suivre, si l'on veut se flatter de le connaître. Il ne saurait être question de lui appliquer les procédés qui conviendraient sans peine pour tel autre critique. On peut examiner les doctrines, analyser la méthode de Boileau sans connaître presque un mot de sa vie; on le peut de La Harpe; on le peut de Bayle; on le peut encore à la rigueur de Villemain, de Taine, ou, plus près de nous, de M. Brunetière. On ne le peut pas de Sainte-Beuve : la parfaite compréhension de son œuvre est étroitement liée, est subordonnée à une connaissance antérieure de toute sa vie.
En effet, Sainte-Beuve était assurément un critique de tempérament et de dons. 11 avait toutes les qualités du critique : l'intelligence prompte et déliée, qui permet de comprendre jusqu'en leurs replis les idées et les sentiments de l'auteur, d'y entrer, pour ainsi dire, presque au même degré que lui-même; — la justesse d'esprit, qui fait que, dans l'œuvre la plus multiple et la plus confuse, on démêle du premier coup l'important de l'accessoire, le permanent de l'accidentel ; — la finesse psychologique, qui sait pénétrer jusqu'en ses détours l'àme que les mots expriment ou parfois dissimulent; — la solidité du jugement, ce « propre du critique né pour l'être ». qui lui rend aisé de porter sur les auteurs même contemporains une appréciation juste, perspicace, originale l ; — la curiosité
1 Lundis, Vil, 2X7.
ou sympathique ou malicieuse, l'instinct de l'enquête, le goût du vrai, « le besoin d'analyser, de regarder dedans et derrière les cœurs », de « perscruter les talents 1 », qui double la pénétration naturelle, qui anime, comme un chasseur attaché à son gibier, l'esprit impatient de savoir; — le sens enfin de l'art, du beau (quelquefois chez Sainte-Beuve du joli seulement), qui distingue le littérateur de l'érudit pur, l'empêche de s'égarer dans les recherches vaines, d'errer à travers les œuvres banales ou les âmes insignifiantes. Comme il le dit lui-même : « Quand la nature a une fois doué quelqu'un de cette vivacité de tact et de cette susceptibilité d'impression, si l'imagination créatrice ne s'y joint pas, [Ce qui est bien le cas], ce quelqu'un est né critique, c'est-à-dire amateur et juge des créations des autres 2. » Si jamais vocation de critique fut bien dessinée dès l'abord, imposée en quelque sorte par la nature, c'est la sienne.
Et pourtant, cette vocation, Sainte-Beuve l'a longtemps méconnue lui-même. On pourrait presque dire qu'il l'a toujours méconnue, qu'il ne Ta suivie que contraint et forcé, et que, fort avant dans sa vie, il a cru avoir manqué sa voie. Sa première, sa constante, son ardente ambition, c'était d'être auteur, mais dans un genre de création, poésie ou roman. Si son amour pour les lettres ne lui permettait pas de concevoir de vie plus belle que celle de l'écrivain, son amour pour l'art le poussait vers les genres littéraires où les qualités qu'il se croyait pussent se développer ■dans toute leur ampleur. Il voyait les succès d'autres auteurs; il se jugeait, avec raison, plus intelligent qu'eux; conscient de ses dons de psychologue, il se promettait de rendre avec autant de bonheur des sentiments plus finements perçus, des types plus complexes, des âmes plus vivantes et plus riches. C'est à quoi, dès le début, ont tendu ses efforts : Joseph Déforme, les Consolations, Volupté, les Pensées d'Août, voilà les œuvres sur lesquelles il comptait pour prendre rang parmi les lettrés. Quant à son œuvre didactique, à ses Critiques et Portraits littéraires {devenus plus tard Portraits Littéraires, Portraits de Femmes, Portraits Contemporains) y il en aurait fait relativement bon marché. Ainsi Pétrarque dédaignait ses sonnets en langue vulgaire, et fondait sur son A/rica ses plus vastes espoirs,
Sainte-Beuve vivait sur cette conviction qu'il était poète. Rien n'est plus amusant pour nous que l'effort de modestie avec lequel il rend