‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 6 sur 93 · V. Lundis, VI · texte numérisé non relu

V. Lundis, VI

* Lundis, VII, 3n."

grâces à Dieu de ses talents et lui en renvoie le mérite ; c'est un Non mihï Domine plein de componction :

Ce pouvoir inconnu qu'on accorde à la lyre, Cet art mystérieux de charmer par la voix, Si Ton dit que je l'ai, Seigneur, je te le dois; Tu m'avais animé pour chanter tes merveilles, Comme le rossignol qui chante quand tu veilles ; Qu'ai-je fait de tes dons?... '.

Il jugeait qu'un Cowper avait manqué jusqu'ici à la poésie française et il se promettait de prendre cette place vide 2. Il prétendait bien traiter de pair avec les Hugo même, ou les Lamartine 3. Quand il défend contre «c les hommes de l'école historique et politique » les grands poètes du temps, « et même les moindres », c'est lui qu'il défend aussi bien qu'eux; il se solidarise avec eux parce qu'il s'égale à eux; et s'il nomme les Méditations et les Feuilles d'automne, il sous-entend à côté les Consolations 4. A ses amis, après l'échec cruel de son dernier recueil, il ne dissimulait point sa conviction intime. « Avez-vous lu là-bas mes Pensées, écrivait-il à Marmier, mes Pensées que le souffle hostile de Paris vous aura fait arriver tout échevelées, les pauvrettes ! Pour être si battues, je ne les aime pas moins que les autres, tant les poètes sont opiniâtres \ »

Cette idée était si bien ancrée en lui que jamais il rie s'est consolé du débris de ses ambitions. Il n'y a rien compris. Et, toute sa vie, il a bien compté en rappeler à la postérité de Unique jugement de ses contemporains. Il a publié avec amour, de 1828 à 1862, les recueils successifs, puis la collection complète de ses poésies, ajoutant toujours, améliorant, tâchant de présenter sous son jour le plus favorable son œuvre de poète. Entre temps, comme il n'osait plus affronter les sifflets et les rires et qu'il ne pouvait cependant se résigner à abandonner la poésie, il glissait dans ses morceaux de critique, dans ses notes, sous le nom d'un ami, comme traduction d'un poète étranger, les nouveaux produits de sa veine : il faisait comme l'enfant boudeur à qui l'on a

1 Consolations (Poésies II, 20). — Ne pourrait-on répondre à ces remords du poète ce que Voltaire répondait à Gresset : « Gresset se trompe, il n'est pas si coupable. »

■ Lundis, VIII, 77, note.

3 Cf. Jullien, Le romantisme et l'éditeur Renduel (Revue des Deux- Mondes, \" décembre i8g5) : l'histoire de son duel manqué avec Hugo.

4 Lundis, VI, i 1 1.

6 Corr., I, 39.

défendu quelque chose, et qui, pour se donner à lui-même l'illusion d'être indépendant, fait au moins semblant de désobéir. Sa protestation intime se trahit à chaque instant; et jusque dans la dernière édition de ses vers, il la renouvelle : « Toutes ces poésies qu'on vient de voir étant ainsi assemblées et la gerbe liée, ne suis-je pas autorisé à dire : « Aujourd'hui, on me croit seulement un critique; mais je n'ai pas quitté la poésie sans y avoir laissé tout mon aiguillon ]. »

Il avait bien parfois ses moments de découragement. Alors, il parlait avec tristesse de ce poète « mort jeune » qui existe dans les trois quarts des hommes et à qui « l'homme survit - ». Il traînait « cette douleur d'une âme orpheline de la poésie et qui ne veut pas être consolée ;{ ». Il se consumait en vœux stériles : « Oh ! rien qu'un petit roman, qu'un petit poème, s'écriait-il, [Car c'est bien lui le «< chercheur moins heureux » qu'il met en scène], quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, . >

mais que la perfection ait couronné et dont à jamais on se souvînt; voilà ce que je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement 4 ! » Et pour se consoler, il se répétait que « la poésie, ainsi cultivée en secret et pour elle seule dans les courts intervalles d'un travail pénible et d'une profession souvent ingrate, tourne au profit de la morale intérieure et devient une délicatesse de l'àme et une vertu 5 ».

Mais ces moments de dépression étaient passagers. L'espérance, l'illusion, l'emportaient toujours; et il se cramponnait passionnément aux témoignages rassurants que d'autres pouvaient lui rendre sur lui. Lui vanter ses vers, son talent de poète, c'était le prendre par son taible. Comme il est heureux, quand Musset lui laisse croire qu'il reconnaît en lui

Un poète endormi, toujours jeune et vivant !

Alors, il ne traite plus l'auteur des Nuits — ainsi qu'il la fait trop souvent — en «jeune homme de grande espérance»: et de quel ton il lui répond :

Il n'est pas mort, Ami, ce poète en mon àme: Il n'est pas mort. Ami, tu le dis, je le crois r\

1 Poésies, II, 347.

2 P. Litt., I, 4i5.

;l Lundis, XIV, 432.

4 P. Litt., I, 421. ù Lundis, V, 382.

* Pensées d'Août. {Poésies, 11, 23H.»

Comme il est reconnaissant à Gustave Merlet, pour la « belle place » que le professeur lui a faite dans ses Extraits classiques *: à Paul de Saint-Victor, pour l'article que le critique a écrit sur ses poésies dans le journal la Presse 2; à Babou, pour la part qu'il lui a attribuée dans le Recueil des poètes français a; à Lamartine, pour les deux lettres que le grand poète lui a consacrées dans ses Entretiens et comme il l'en remercie «d'un cœur comblé, pardonné et récompensé à jamais4»; comme il est fier d'être loué par Vigny pour ses Rayons Jaunes tant ridiculisés :' ! etc. « On ne lui faisait pas la cour, et parfois on l'impatientait en lui parlant avec admiration, la plus vraie, la plus sentie, de sa critique; mais, si fatigué ou si préoccupé qu'il pût être, on était sûr de le dérider en glissant à propos de quelqu'une de ses pièces de vers, une louange adroite et bien tournée. Il prenait feu, interrompait le travail commencé, allait chercher le volume, et lisait d'une voix vibrante l'élégie ou le sonnet auquel on avait fait allusion », et le suprême témoignage de confiance ou d'amitié qu'il pût donner, c'était de lire de ses poèmes inédits fi.

Mais, en dépit de ses désirs et de ses illusions, Sainte-Beuve a été sans cesse ramené, traîné à la critique. Les circonstances de sa vie l'y ont dès le début engagé ; et, à chaque fois qu'il a essayé d'en sortir, la malice du sort l'y a implacablement maintenu. « Moi aussi, disait-il tristement dans une lettre à Théophile Gautier, moi aussi, j'ai plus déserté l'art que je ne l'aurais voulu ; la nécessité m'y a forcé 7. » Au lieu du « joug léger des Muses », il a « connu les assujétissements pénibles de la vie littéraire et le poids des corvées même honorablement laborieuses 8 », et il n'a jamais pu s'en affranchir.

1 Corr., II, 337, 366.

2 Lettre du 14 décembre i853. (Alidor Delzant, Paul de Saint-Victor, p. 3oi.)

* .V. Lundis, III, 341.

4 Lundis, IX, 534.

•'■ P. Cont., II. 85.

6 Levali.ois, Sainte-Beuve, p. 40-41. — Cf. aussi la joie avec laquelle il recueille les compliments que lui a valus Volupté (Appendice). Il ne s'agit plus là du poète, mais

du romancier, c'est-à-dire encore de l'artiste créateur. — « C'est un Trissotin ,

supérieur oui ! mais c'est un Trissotin ; et, de fait, Sainte-Beuve l'était de nature à travers son esprit et son goût; et il l'était tellement qu'un jour, il disait devant moi à une pâtissière chez laquelle il était entré manger des gâteaux : « Madame, aimez-vous les vers? » Il faut avoir entendu cela! Si elle avait dit oui, il en disait! » iBarbf.y d'Aurevilly. Les critiques, p. 77.)

7 14 octobre 1 HSj.

* Lundis, IX, i3g.

C'est d'abord la nécessité de gagner sa vie. Quand, frais émoulu du collège, étudiant en médecine, il est invité par son ancien professeur à entrer au Globe, jeune, pauvre, inconnu, il est trop heureux d'accepter Tappel qu'on lui adresse. Il se résigne à pénétrer dans les lettres par la porte basse du compte rendu, puisque c'est la seule qui lui soit maintenant accessible et puisqu'elle lui ouvrira, il l'espère, la grande porte, la porte d'or des lettres vraies, de la littérature d'art et de création. Au bout de quelque temps, il voit que le journalisme lui peut être un gagne-pain, et, préférant à toute autre une occupation littéraire, il renonce à la médecine. Mais alors, il est rivé d'autant plus solidement à la critique : le Globe n'est pas fait pour publier des vers ni des romans. Même après l'apparition de Delorme et les espérances que lui fait concevoir l'accueil du public, il ne peut encore s'esquiver de la critique; et, dans ses lettres à ses amis, il ne cache pas combien il est aisé de placer des articles payés à la Revue de Paris 1. Il en sera de même longtemps encore, presque toujours. Dans sa vie laborieuse, sa plume seule assurera sa subsistance,, puisqu'il ne veut point la mettre à prix, puisqu'il refuse les générosités, du pouvoir, puisqu'il ne reste qu'un an à Lausanne, un an à Liège, peu de temps au Collège de France, quatre ans seulement à l'École Normale,, puisque les injustes soupçons sottement jetés sur lui lui font quitter la Bibliothèque Mazarine. C'est seulement quand il sera devenu sénateur, qu'il sera tout à fait maître de lui-même et de son temps. Mais alors, il est trop tard ; l'âge est venu, la veine tarie, le pli critique pris; et le poète, en lui, s'il n'est pas mort, est devenu muet. Par la faute de sa pauvreté, la littérature, dont il avait rêvé de remplir sa vie, n'en occupe que les moments de relâche.

Son affiliation à l'école romantique — par une incroyable malchance — contribue, contre son espoir, à le renfoncer dans la critique. De tout le groupe, en effet, il est le seul capable de formuler la nouvelle doctrine, d'en exposer les principes, d'en montrer les féconds résultats. Il lui suffisait de lire la Pré/ace de Cromwell pour sentir combien il l'emportait en cela sur le chef même du Cénacle, et tout le monde le sentait avec lui. — D'autre part, le plus érudit de tous, c'est lui qui a • le mieux compris la nécessité de trouver au romantisme une tradition, de lui donner en quelque sorte une généalogie et des racines nationales. 11 le fallait pour répondre aux objections patriotiques des classiques impénitents qui s'indignaient de voir vanter et imiter des étrangers, Goethe

1 Corr.t I, 17.

ou Shakespeare; il le fallait surtout pour assagir le romantisme lui-même et l'adapter plus étroitement aux exigences du génie français. — Enfin, quand paraissaient les œuvres nouvelles qui dépaysaient les esprits et parfois les choquaient, lui seul était capable d'y préparer le public, d'en montrer les beautés méconnues, de les présenter par le biais par où elles seraient plus facilement acceptées. Aussi, par un accord tacite, c'est lui qui a été chargé de mener la campagne critique latérale, de se faire — mutatis mutandis — le Boileau du romantisme.

Ce triple rôle de théoricien, d'historien, d'apologiste, — de « héraut du buffle » pour parler comme Henri Heine *, — il l'a en effet rempli, on sait avec quel succès. Mais ce succès même a habitué le public à le considérer comme un critique pur et à faire bon marché de ses œuvres d'imagination ; et il a été lié par sa réussite. Hors de la critique, sa spécialité, on se refusait à le considérer comme un maître. De même que l'on disait à Flaubert, quand il publia Salammbô : « Faites-nous donc des Mme Bovary » ; de même que Ton disait à de Vigny : « Oh ! faites-nous donc des Cinq-Mars, c'est là votre genre » ; de même, on disait à Sainte-Beuve, quand il publiait ses vers : « Faites-nous donc des Portraits Littéraires, que vous réussissez si bien. » — Et comme Vigny,

il «inclinait son front moite et douloureux, souriant à l'éloge avec

amertume 2 ».

Et, par malheur, Sainte-Beuve n'avait pas les grandes qualités poétiques qu'il eût fallu pour vaincre ces préventions. Joseph Delorme, du moins, avait fait scandale et si l'on s'était indigné des vers du « Werther jacobin et carabin », on en avait parlé. Les Consolations furent assez favorablement accueillies. Mais Volupté, roman écrit pour des raffinés, était trop subtilement fouillé, trop subtilement écrit, pour plaire à la foule : ce ne fut qu'un succès d'estime dans un cercle de délicats. Quant aux infortunées Pensées d'août, si gauches, si prosaïques, si rocailleuses, si ternes, au grand étonnement, au grand chagrin de Sainte-Beuve, elles subirent un échec complet. Cet accueil « sauvage » le découragea définitivement; et par là encore, de force, il fut rejeté vers la critique. C'est tout à la fin seulement qu'il s'est résigné à mettre « son talent (de poète) dans sa poche 5 ».

1 Lettre à Lewald, mars i838.

* P. Cont., II, 67.

3 .V. Lundis, I, 10. Il avait tenté de le faire en 1846 \P. Cont., IV, 272 1; mais alors il laissait encore trop de son cœur dans la poésie.

Cet état desprit si particulier, ces illusions tenaces, ces tentatives réitérées et ces échecs constants ont une importance capitale quand on veut étudier la méthode critique de Sainte-Beuve: et Ton ne saurait poursuivre une semblable recherche sans en tenir grand compte.

En effet, durant longtemps, durant toute la période si féconde de la jeunesse. Sainte-Beuve pensait n'être que provisoirement critique. Voilà pourquoi il n'a pas senti le besoin de se faire immédiatement une méthode. A quoi lui servira-t-elle. quand il écrira un de ces poèmes, un de ces romans qu'il rêve? Pourquoi prendre la peine de la constituer, puisque l'article qu'il écrit sera le dernier, ou du moins que la série qu'il entame sera la dernière? Ainsi, il l'a laissée se faire en lui toute seule, avec le temps, d'après les circonstances, selon les œuvres ou les écrivains dont il avait à parler : il ne Ta définie d'une façon consciente, il ne l'a précisée et formulée que petit à petit, à mesure que l'expérience lui montrait les défauts, les lacunes de son procédé empirique, à mesure que ses espoirs décroissaient en son àme, et qu'il se sentait obligé de faire encore une « campagne » critique, avant d'arriver à la libre production. 11 n'y a donc pas un plan d'ensemble qui préside au développement de sa méthode critique : la vie en a été l'architecte, et les ailes, les escaliers, les façades ont été ingénieusement ajoutées au bâtiment primitif, d'après les nécessités imprévues qui se révélaient tour à tour. — Sainte-Beuve ne ressemble en rien à M. Brunetière, critique qui ne veut point être autre chose, qui, dès le premier moment, a solidement bâti son fort, en homme qui n'établit pas un campement provisoire mais un édifice durable. De bonne heure, les grandes lignes de sa doctrine ont été par M. Brunetière dessinées à toujours, et il n'a guère fait autre chose que les compléter et les étendre sans les changer jamais. Sainte-Beuve n'a point eu de ces projets conscients.

Pendant longtemps aussi, ou pour mieux dire, toujours, la critique pour Sainte-Beuve n'a été qu'un «pis-aller l ». Qu'il s'y résignât, comme au début, en le croyant passager, ou, comme à la fin, en le sachant définitif, le fait est qu'il s'y est résigné. Il a donc considéré la critique comme une espèce de substitut des genres de création pure, poésie ou roman ; ou bien il prétendait s'exercer pour plus tard, ou bien se consoler : « La critique est un prélude ou une fin, une manière d'essai ou un pis-aller» (encore ce mot-!) 11 a. par suite, essayé de transposer

1 S. Lundis, VI, 8H. 12'i, 2^9, 425.

- P. Cont., 111, 38q.

— IÇ| -

dans le genre littéraire auquel il était contraint, la méthode générale, les procédés, l'allure des genres auxquels il renonçait à contrecœur. C'est une des raisons pour lesquelles sa critique n'est point abstraite, n'affecte point les allures de la science, et ne s'asservit point dès l'abord à des règles constantes. Au contraire, ce qu'il se proposé avant tout, c'est une critique vivante : il s'agit de peindre des sentiments, des caractères, des personnages *, comme il espère en peindre plus tard, ou comme il a dû renoncer à en peindre: de faire des études psychologiques d'hommes vrais comme il rêve ou comme il rêvait d'en faire de types inventés; de révéler, sous une forme indirecte, un peu de sa personnalité, puisqu'il ne peut pas ou n'a pas pu le révéler sous une forme directe. En un mot, il veut ou se faire la main pour l'invention, ou montrer ce qu'il aurait pu produire dans l'invention. Et cette conception de la critique persistera chez lui même à une époque où les illusions qui l'ont fait naître auront cessé : «... La critique, telle que je l'entends et telle que je voudrais la pratiquer, est une invention et une création perpétuelle -. » En cela.

Sainte-Beuve ne ressemble nullement par exemple à Sarcey. Celui-ci, professeur à ses débuts, ira songé au fond qu'à être toute sa vie professeur. Quand il est entré dans la critique il s'y est cantonné, et même il s'est exclusivement renfermé dans une étroite partie de la critique. Il s'est fait une méthode appropriée à la revue dramatique, et qui ne pouvait servir que pour elle; et il ne s'en est jamais éloigné, pas plus qu'il ne s'est éloigné de cet « enseignement » (car c'était, à ses yeux, un enseignement). Sainte-Beuve, lui, avait toujours une arrière-pensée de divorce.

D'ailleurs, il n'était pas naturellement un esprit systématique. N'eût-il pas eu ses idées de derrière la tète, il n'aurait pas senti davantage le besoin de se faire une loi définitive. Beaucoup d'autres écrivains auraient pu passer par les mêmes avatars que lui, qui n'auraient pas pour cela renoncé à se donner une méthode : au besoin, ils en auraient créé plusieurs, de toutes pièces, quitte à y renoncer en bloc, à les jeter bas successivement, sans en rien conserver. Lui, au contraire, — défiant par instinct des systèmes, et à qui les vastes synthèses ne disent rien qui vaille — il s'ingénie, il s'arrange, il concilie. Il a éprouvé que certains procédés avaient du bon; quand il en trouve d'autres également bons, il ne les

1 S. Lundis, IX, 434. — Cf. Poésies I. 126 : «c J'étais poète avant tout en iX2<> et je suis obstinément resté fidèle à ma chimère pendant quelques années, la critique n'étant guère alors pour moi qu'un prétexte à analyse et à portrait. »

2 P. Litt., III. 546, pensée xvm, Cf. pensée xix.

substitue pas aux premiers, il les leur superpose. Son intelligence souple s'accommode également bien et en même temps de démarches différentes.

Il n'y a rien là qui nous rappelle Taine. Pour celui-ci, la critique

n'est qu'un moyen ; elle est subordonnée à un système philosophique et participe de son immutabilité. Chacun des articles critiques de Taine est comme la mineure d'un syllogisme, dont la majeure est une observation ou un axiome philosophiques, dont la conclusion est une thèse philosophique encadrée entre un « Donc » et un C. Q. F. D. sous-entendus. Sainte-Beuve n'a jamais eu cette rigueur et ne s'est point piqué de rester fidèle à des principes absolus '.

Enfin, Sainte-Beuve était un esprit éminemment ouvert, plus encore, « réceptif» : son « àme tendre », son « âme seconde » épousait les âmes illustres que la vie mettait sur son passage; sa « nature admiratrice et compréhensive se dilatait 2 » pour accueillir les doctrines et les thèses qu'il entendait professer d'une parole impérieuse ou séduisante. S'il s'est modifié, ce n'est pas seulement sous l'influence de ses déceptions; ses changements ne procèdent pas uniquement de l'évolution propre de ses sentiments intimes. Il a eu affaire aussi aux hommes; il a été soumis à des actions extérieures; et, soit qu'il ait suivi les impulsions que d'autres lui donnaient, soit qu'il ait à la fin réagi contre elles, elles ne

l'ont pas laissé dans le même état qu'elles l'avaient trouvé. Ce n'est

pas un La Harpe. Ce dernier aussi avait été rejeté dans la critique par des échecs successifs; mais « de chute en chute », il était retombé tout naturellement dans la pure doctrine classique : elle lui avait été enseignée au collège, il la retrouvait dans ses cahiers ou dans sa mémoire, il n'était pas capable d'en sortir par lui-même, et aucune influence extérieure, en son milieu tout classique, n'est venue l'en faire sortir. Les circonstances, les agitations du temps ont ballotté entre les divers systèmes l'esprit de Sainte-Beuve, et de chacun d'eux il a gardé « des impressions, des teintes, un pli 3 ».

Pour toutes ces raisons, la méthode critique de Sainte-Beuve s'est donc formée peu à peu, cristallisée lentement, combinée d'éléments hétérogènes et successifs. Si elle lui a été « comme naturelle », s'il l'a « instinctivement trouvée, dès ses premiers essais », il l'a tellement « variée selon les sujets » et les temps, que certains n'ont vu pendant

1 Cf. N. Lundis, III, 14.

* P. Cont., I, 1 35-i 36. — Cf. Volupté, chapitre xxi ; et la théorie de ceci : « (1 y a des talents qui participent. » etc. (.V. Lundis, III, 23). 3 Pr. Lundis, II, 323.

longtemps en lui que « le plus sceptique et le plus indécis des critiques, un simple amuseur 1 ». Aussi les procédés, au moyen desquels on pourrait assez bien étudier et comprendre les autres critiques, seraient ici insuffisants. Puisque la volonté réfléchie de Sainte-Beuve a eu moins de part dans le développement de sa méthode que les tendances de son caractère, que sa nature d'esprit, que ses divers milieux, que la transformation de ses doctrines et de ses goûts, il importe, avant tout, de connaître toutes ces choses en elles-mêmes et dans leur évolution. On ne saurait s'attaquer à la critique de Sainte-Beuve, si Ton n?a auparavant étudié et son esprit, et sa vie, et les modifications successives que les circonstances de sa vie ont fait subir à son esprit. C'est pour lui surtout que « la production littéraire n'est point distincte ou du moins séparable du reste de l'homme et de l'organisation 2 » ; et un examen de son œuvre doit avoir comme base une biographie psychologique.

Malheureusement, ainsi comprise, la tâche est bien vaste, et, ici du moins, je ne saurais l'entreprendre dans sa totalité. Plus tard, je pourrai essayer, peut-être, de continuer l'ouvrage et de le mener jusqu'à sa fin. Pour l'instant, puisqu'il faut bien m'arrêter quelque part, je pousserai jusqu'au jour où Sainte-Beuve, après avoir longtemps tâtonné, hésité, erré aussi, se décide enfin à entreprendre l'œuvre pour laquelle il était vraiment né. J'irai jusqu'en 1849, jusqu'au moment où, en pleine possession de ses moyens, il commence enfin cette collection des Lundis, qui a fait sa gloire. J'étudierai seulement les années antérieures, — années d'apprentissage et années de début — celles où se forme son esprit et sa méthode critique.

Et je sais bien quelles objections peut soulever mon dessein. Sainte- Beuve est un critique; il semble que, pour un critique, ce qu'il a écrit, les idées qu'il a proposées, les jugements qu'il a prononcés dans le plein épanouissement de son talent, soient en somme l'essentiel de son œuvre. Un critique est, pour ainsi parler, moins « intérieur » qu'un poète ou qu'un romancier; il vit davantage dans le monde des idées, moins dans

1 N. Lundis, III, 14.

* V. Lundis, III, i5.

le monde des sentiments ou des images: son rôle, plus intellectuel, a quelque chose de plus objectif. Qu'on étudie les débuts de Victor Hugo, ou les origines du lyrisme de Lamartine, ou les premières années de Chateaubriand, cela se conçoit: tous trois poètes, et poètes lyriques, ils nous ont dévoilé leur personnalité; à la fois auteurs et sujets de leurs œuvres, ils exigent en quelque sorte, pour être entièrement compris, d'être intimement connus : leur œuvre c'est eux. et par conséquent, dans une certaine mesure, eux. c'est leur œuvre. Mais peut-on traiter de même Sainte-Beuve ?

Je ne prétends pas nier ce qu'il y a de fondé dans cette difficulté. Mais je serais bien maladroit, si je n'avais pas réussi à montrer un peu que Sainte-Beuve n'est pas un critique au même titre que les autres. La personnalité, le moi, qui chez eux se trouve et s'efface au second plan, chez lui se met au premier ou du moins voudrait s'y placer. Ainsi, il y a entre eux et lui plus qu'une différence de degré, presque une différence de nature. Sainte-Beuve aspire à se distinguer d'eux; et ce qui, pour d'excellentes raisons, ne leur conviendrait pas à eux. lui convient, à lui, précisément pour les mêmes raisons.

Il semblera aussi un peu paradoxal qu'obligé de m'arrèter, je m'arrête justement là où commence l'œuvre principale de mon auteur. Pour nous. Sainte-Beuve est avant tout le critique des Lundis et des Nouveaux Lundis: si nous vivions encore au siècle des périphrases, c'est par ces mots qu'on le désignerait: et ce sont ces Lundis que je n'étudierai point.

Dans cette objection encore, je le confesse, il y a bien quelque apparence de raison. Me permettra-t-on pourtant de répondre qu'elle est en réalité moins forte qu'elle ne paraît? Sainte-Beuve, me semble-t-il — je ne l'envisage ici que comme critique — a toujours acquis et n'a jamais perdu. Il n'a point passé à travers une école littéraire, un groupe, une secte même, sans en avoir tiré tout le profit intellectuel possible : il a étudié la doctrine ou la tendance, il l'a comprise à fond, il s'en est assimilé tout ce qui était compatible avec sa nature foncière et, quand il s'en «c déliait » il partait plus riche qu'il n'était arrivé. Par conséquent, au moment où il se donne libre carrière, il ne fait guère qu'utiliser le butin ramassé sur sa route. Il est à la fin, non point autre qu'il a été. mais simultanément tout ce qu'il a été successivement. Si j'osais employer ces termes philosophiques, je dirais que chez lui plus que chez tout autre, letre est éminemment impliqué dans le devenir. Ainsi, le critique des Lundis, que je n'étudierai pas directement, je l'étudierai indirectement

parce qu'il est la somme des critiques successifs (du Globe, du romantisme, du Saint-Simonisme, etc.) que j aurai étudiés. Et puis, il me plaît de penser qu'en procédant de cette manière je donne en quelque sorte une satisfaction personnelle à l'auteur dont je traite. On sait quelle importance il attachait aux débuts, a la formation des esprits et des talents; avec quelle perspicacité il parvenait à démêler les origines, les influences héréditaires, l'action des premières lectures, la trace des premières rencontres, les germes des qualités ou des défauts qui sepanouiront à l'apogée ou à la décadence. Même si j'exagère un peu cette méthode, elle présente donc une appropriation toute particulière à mon sujet.

Qu'on me permette alors de m'arréter ainsi. Je gravirai un à un les degrés de la pente; arrivé au faite, je montrerai du doigt le vaste plateau qui s'étendra sous nos yeux, la Terre promise où je ne dois pas entrer. J'en ferai seulement, de loin, la description sommaire, sans la reconnaître en détail. Heureux si je ne me suis pas égaré dans ma route, si j'ai bien su choisir mon point de vue, si c'est bien celui d'où la perspective que je veux . seulement indiquer, se découvre sous la plus juste et la plus favorable lumière.

Page 1