‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 7 sur 93 · LES JEUNES ANNÉES · texte numérisé non relu

LES JEUNES ANNÉES

I. Les origines : père Picard et mère BouJonnaise, d'origine anglaise. — Le père : sa carrière, ses goûts littéraires, ses legs à son fils. — La mère : son caractère, ses habitudes.

IL La première éducation par deux femmes âgées : timidité ; rêves d'aventures et rêveries sentimentales; ferveur religieuse; opinions politiques modérées et timorées; peu d'influence intellectuelle de la mère sur le fils.

III. L'instruction. — Les études de Sainte-Beuve à Boulogne et à Paris : le fort en thème et l'humaniste. — Les premières influences contemporaine* : lectures littéraires, cours de l'Athénée ; émancipation philosophique, ascétisme païen et mysticisme naturaliste. — Les débuts dans la vie : troubles des sens et du cœur: choix d'une carrière; l'École de médecine et son influence; le physiologiste, le matérialiste, le girondin.

Jeunesse morose de Sainte-Beuve.

« Jai commence franchement et crûment par le XVI II"" siècle le plus avancé... : là est mon fond véritable. »

{Portraits Littéraires, III, 545.)

« Je l'avais. Seigneur, cette vérité sainte. *

[Cons(tlations. Pnisies. II. 20.)

Charles- Augustin de Sainte-Beuve est né dans la ville de Boulognesur-Mer, le 23 décembre 1804 (2 nivôse, an XIII). Il en est le plus illustre enfant. La seule gloire locale qu'on lui puisse — de loin — comparer est le savant Daunou, qui, plus âgé que lui d'une quarantaine *

1 Kxactement 43. Daunou était né en 1761.

d'années, protégea ses débuts littéraires, lui indiqua le sujet de son premier ouvrage de critique, et ne fut peut-être pas sans exercer une certaine influence sur lui à d'autres égards encore.

Faudrait-il ici rechercher si nous trouvons dans le talent de Sainte- Beuve quelques traces de l'esprit boulonnais ? A l'en croire en effet, il y en aurait bien un, puisque, parlant des « qualités sagaces, avisées, modérées, lucides et circonscrites à la fois » qu'il attribue à Daunou, il les explique par la persistance « du vieux fonds boulonnais * ». Mais il est bien difficile de croire que le milieu de Boulogne ait exercé une action profonde sur la constitution même de l'esprit de Sainte-Beuve. Transplanté dès treize ans et demi à Paris, Sainte-Beuve n'a pas assez longtemps subi l'influence des façons de penser boulonnaises. Il s'agirait seulement de la race. Or Sainte-Beuve n'était point « de race pure ». Son père, établi dès sa jeunesse, il est vrai, dans la ville, était pourtant né en Picardie; son grand-père maternel, s'il était « un marin de Boulogne », « d'une vieille famille bourgeoise bien connue dans la basse ville », avait épousé une Anglaise. En sorte que, au milieu de tant d'hérédités diverses entrecroisées, il serait bien téméraire de prétendre retrouver en lui l'esprit de la région, le goût du terroir. Faut-il admettre en revanche qu'il a une hérédité picarde, que les côtés positifs de son esprit, que les côtés rageurs de son caractère lui viennent de cette race « claire et positive », « acre et colérique» 2? Faut-il attribuer à son ascendance anglaise son sentiment très vif et son amour de la poésie intime et familière, un certain sens inné des choses morales et religieuses? Certes, on peut se le demander avec M. I^anson :l; et ces ingénieuses remarques valent d'être notées.

J'avoue pourtant mon scepticisme et que, comme M. Lanson et Sainte-Beuve lui-même 4, j'accorde peu de confiance à ces recherches subtiles. A mon sens, elles n'ont chance d'aboutir vraiment à un résultat que si Ton évite de leur donner des réponses trop précises, et surtout si l'on ne restreint pas l'enquête à un rayon trop étroit : il faut opérer

1 P. Cont., IV. 276.

- Souvenirs et Indiscrétions, 23 et 71.

:< Extraits des Causeries du Lundi (Garnier, 19001. p. m. — « A Boulogne, on aime à se moquer », disait parfois Sainte-Beuve (Soupeniis. 117); en Picardie aussi, paraît-il. Or, il ne me semble pas que Sainte-Beuve soit proprement un moqueur; il se défie et il critique, plutôt qu'il ne raille : il a plutôt le sentiment du mauvais goût que le sentiment du ridicule. Ce caractère commun de ses deux patries (du 1" et du 2m* degré) lui manquerait donc.

4 Corr., I, 299.

sur de grandes masses. Ce qui resterait donc, ce qui en effet me parait pouvoir être relevé, c'est simplement que Sainte-Beuve, par ses origines familiales comme par sa naissance, est un homme du Nord. Son esprit grave, son caractère assez sombre, son imagination un peu mystique tau moins par moments, et pour ainsi dire par crises, pendant sa jeunesse), sa sensualité sans gaîté, trouvent peut-être là — dans une mesure incertaine — une partie de leur explication. Evidemment, la nature de Sainte-Beuve n'a point ce quelque chose d'alerte et de vif qu'ont par exemple les hommes nés dans l'Ile-de-France, cette allure saine, cette expression succulente qu'ont ceux des bords de la Loire, et, bien moins encore, cet élan, cette sonorité des gens du Midi.

Son père, Charles-François *, était né au village de Moreuil (arrondissement de Montdidier. Somme) le 6 novembre 1752. C'était un des sept- enfants du contrôleur des actes, Jean-François de Sainte-Beuve; car le contrôleur avait la particule. Cela, comme on le sait, n'était nullement, sous l'ancien régime, une preuve de noblesse. Cependant, durant la Révolution. Charles-François avait jugé prudent de faire disparaître ce de, qui, lui donnant un taux air d'aristocrate, aurait pu lui attirer des ennuis. Il le reprit bien dans les actes officiels, quand la Terreur eut cessé et que le Consulat, cette aube de l'Empire, eut apaisé les passions les plus vives : son acte de mariage, comme son acte de décès, portent son nom exact : de Sainte-Beuve. Mais, dans la vie courante, l'usage sans doute s'était maintenu de supprimer la particule: et, lors de la naissance du critique, les témoins, sans y penser, le firent inscrire comme fils de « Mmc Sainte-Beuve ». ainsi qu'ils avaient l'habitude de dire. Sainte-Beuve négligea toujours de faire rectifier l'erreur. « N'étant pas noble, j'ai tenu, disait-il, à éviter jusqu'à l'apparence de me donner pour ce que je n'étais pas \ » C'est seulement sur la fin de sa vie, en 1 863, qifafin de régulariser un acte notarié, il fit officiellement constater le véritable nom de son père4; mais il s'en tint là. On sait aussi que jamais il n'a pu connaître avec certitude, s'il était ou non parent du docteur Jacques de Sainte-Beuve, dont il a parlé dans Port- Royal \

1 Souvenirs. 21. io3.

s C'est le nombre donné par M. Troubat {Souvenirs. io3). Sainte-Beuve parle ailleurs de douze [Consolations, Poésies, II, 24).

1 Port-Royal. IV. 564, note. — Cf. Souvenirs, 22. note. 4 Lettres au maire de Moreuil \Corr., IL 32 et 34t. •"• Port- Royal, IV, 364, note.

Charles-François était venu jeune à Boulogne. 11 y avait été d'abord « employé des aides , ». agréeur des eaux-de-vie de genièvre, dit M. d'Haussonville-; puis, de l'administration des aides, il était passé dans celle des octrois. La Révolution le priva de sa place en supprimant à la fois aides et octrois :{ ( 179 1 ). Cest sans doute à la suite de cette mise à pied qu'il dut renoncer a épouser une jeune Parisienne, la «si aimable et si aimée4» Louise David, fille d'une lingère de la rue Montmartre. Il obtint cependant une compensation, puisque, vers l'an III de la République (1794), il était « administrateur du département du Pas-de-Calais •*• ». Dans la suite, il fut chargé de réorganiser l'octroi. Il avait, au début de 1804, le titre de « Directeur de l'octroi municipal et de bienfaisance^»: enfin, il était « contrôleur principal des droits réunis7 », quand il mourut en cette même année8.

La place de directeur de l'octroi municipal 9 lui permit, un peu tard, de réaliser un projet formé depuis plusieurs années déjà. Il avait demandé la main de M,,c Augustine Coilliot: mais on avait exigé qu'il attendît d'avoir une position suffisante. Il avait cinquante-deux ans, sa femme, née en 1764, en avait quarante, quand se fit le mariage (21 mars 1804, 3o ventôse, an XII). Au bout de quelques mois, le 4 octobre 1804, il mourut subitement d'une esquinancie ; son fils naquit deux mois et demi après : il y avait eu, la même année, mariage, mort et naissance dans la maison.

Le père de Sainte-Beuve avait des goûts littéraires ,0. 11 fondait des

1 Souvenirs, 21.

:i Souvenirs, 121. sqq.

1 Souvenirs, 1 2S. sqq.

•'' Souvenirs, 109.

0 C'est le titre qu'il prend dans son contrat de mariage. 20 mars 1804 (29 ventôse, an XII 1. Cf. S<mvenirs, 109. note. 7 Souvenirs, 2 1.

s Cf. le portrait physique du père de Sainte-Beuve \S<ntvenirs, 1 16;.

9 Sainte-Beuve semble réunir les deux derniers titres de son père : « Son père, contrôleur principal des droits réunis de l'arrondissement, directeur de l'octroi de Boulogne. » (Souvenirs, 71.) Kt M. d'Haussonville dit qu'il était contrôleur quand il s'est marié iSainte-Beuve, 7). — Mais, comme nous l'apprend une note de Mmc Sainte- Beuve, « les droits réunis ont remplacé les octrois dont il [le père] était le receveur. » \ Vie de Sainte-Beuve, en tète de l'édition définitive du Tableau, p. u). Les deux titres n'ont donc pas dû exister ensemble. D'autre part, le père de Sainte-Beuve, s'il eût été contrôleur au moment de son mariage, eût pris ce titre à son contrat; or, il n'en fait rien.

10 Souvenirs, 110. sqq. Cf. n'II.vi ssonville, Sainte-Beuve, 7.

sociétés d'amateurs; il aimait les livres, il en achetait beaucoup, il les couvrait volontiers de notes, de remarques et de citations, et, nourri des bonnes lettres comme on l'était dans les collèges de l'ancien temps, il trouvait facilement au bout de sa plume des vers de Voltaire, de Lucrèce, d'Horace et surtout de* Virgile. On cite parmi ses livres un Voyage d'Anacharsis à côté d'Œuvres de Voltaire, les Mémoires de Riouffe sur la Terreur, à côté d'un Vert-Vert, YAlmanach des Muses à côté d'un Virgile elzévir. Il collectionnait aussi les journaux du temps, le Courrier de l'Égalité, le Journal de Paris, le Vieux-Cordelier, et y inscrivait des notes parfois assez curieuses ï. 11 semble donc qu'il ait eu l'esprit assez ouvert et qu'il s'intéressât à beaucoup de choses. Peut-être même composait-il : du moins on a retrouvé dans les papiers de Sainte-Beuve une Conversion des philosophes, petit poème satirique contre Mmc de Genlis, qui portait la mention : « Par mon père -. »

Par une rencontre curieuse, Sainte-Beuve tenait de lui son écriture. L'auteur des Jeunes années de Sainte-Beuve, le juge boulonnais Morand, quand il acheta YAlmanach des Muses annoté par le père, avait cru y reconnaître la main et la signature du fils :l. On peut admettre, si l'on veut, que Sainte-Beuve en avait hérité aussi le goût de la lecture variée et son habitude d'inscrire ses réflexions sur de petits papiers ou en marge de ses livres. Du moins, il aimait à s'en flatter :

Quant au goût de la lecture et de l'instruction, que j'ai eu de bonne heure, et à cette vocation littéraire si prononcée qui se mêlait chez moi à une disposition rêveuse presque dès l'enfance, je me les suis très bien expliqués plus tard et je les tenais de mon père. Mon père, en effet... avait fait de fort bonnes études et, au milieu même de toutes ses occupations administratives ou des distractions bien autrement graves de la Révolution, il n'avait jamais cessé de cultiver la chose littéraire avec amour, avec prédilection. Ses livres, dont un certain nombre m'ont été transmis, sont tout couverts de notes aux marges, tout remplis de papiers intercalés, contenant des anecdotes, des références historiques remarquables, de beaux ou de touchants passages des poètes anciens ou modernes... Évidemment, à travers ses journées et ses veilles si bien remplies par d'autres devoirs, mon père ne perdait aucune minute, de même qu'il utilisait pour ses extraits le moindre bout de papier.

1 Jean Bernard, Tribune de Lausanne, 22 juin 1898 : Sainte-Beuve et Camille Desmoulins.

} Souvenirs, 108, note. — Sainte-Beuve est donc l'héritier des inimitiés paternelles, -dans les articles où il maltraite si fort M"' de Genlis. \Pr. Lundis. \

8 I)'Hai:sson ville, Sainte-Beuve, 7.

Homme sobre et de mœurs continentes, d'une sensibilité vive qui ne s'était jamais dispersée, il avait plus de cinquante ans lorsqu'il épousa ma mère, et il put transmettre à son fils les traces acquises des habitudes littéraires qu'il avait contractées depuis- longtemps. C'est ainsi que, dès l'enfance, j'aimais les livres, les notices littéraires, les beaux extraits des auteurs, en un mot, tout ce qu'aimait mon père. Le point où lui-même était arrivé se trouva comme fixé à l'origine dans mon organisation et ça été mon point de départ \

Outre cette esrjèce de patrimoine inné, il se félicitait, soit en vers, soit en prose, d'avoir aussi, par ses livres annotés, un héritage écrit2, par les conversations d'une tante paternelle, une tradition orale de ce père qu'il n'avait pu connaître :\

Mais cette influence-là est bien indirecte et bien lointaine. Au fond, ce que Sainte-Beuve lui doit le plus sûrement, plus encore que son écriture ou telle habitude de lectures et de notes, ce pourrait bien être certains traits de son tempérament. Fils posthume d'un père âgé, c'est peut-être par 1 âge de son père qu'on expliquerait ce qu'il a eu d'un peu vieillot dès son enfance, ce qu'il appelle lui-même son « habitude prématurée de vieillesse l. » Pourtant, c'est à sa mère, ou plutôt « au deuil maternel » qu'il attribue, lui, « la mélancolie de ses jeunes années, et sa disposition à l'ennui 5. »

La mère de Sainte-Beuve lui avait transmis sa ressemblance : il était, paraît-il, son vivant portrait ,J. Il croyait 7 lui devoir, en outre, un « fonds de constitution solide, saine, avec un coin de fermeté et de décision critique». D'après divers témoignages, il tiendrait d'elle aussi un esprit d'ordre et de méthode poussé jusqu'à la minutie. Elle avait l'habitude d'écrire pour lui sur ses livres de comptes, sur de petits carnets de ménage, une foule de renseignements et de recommanda-

1 \otes et Remarques, Lundis, Table, p. 3g.

2 * ... Mon père ainsi sentait. Si, né dans sa mort même.

Ma mémoire n'eut pas son image suprême,

Il m'a laissé du moins son âme et son esprit,

Et son goût tout entier à chaque marge écrit.

Après des mois d'ennuis et de fatigue ingrate.

Lui, d'étude amoureux et que la Muse flatte,

S'il a vu le moment qu'il peut enfin ravir.

Sans oublier jamais son Virgile elzévir,

11 sortait » Pensées d'août {Poésies, II, 25).

:l Souvenirs, i32.

4 Lettre à Sellèque (Corr., 1, 6i.

•"• Ib. (Corr., I, 299.)

,l Souvenirs y 1 18.

7 Notes et Remarques de la Table des Lundis, p. 40.

tions pratiques : elle « pensait à tout ! ». C'est une habitude que Sainte-Beuve a conservée : « Petit bourgeois à la Bouffé, disait un ancien romantique qui avait fait route avec lui en Allemagne au temps jadis, et il racontait comment Joseph Delorme voyageait avec des tas d'étiquettes sur toutes ses affaires dans sa malle, des étiquettes comme Chemises plus fines que les autres, Bas à ménager 2 », Dans sa vie littéraire même, il apportait ces préoccupations de bonne ménagère : « laborieux, méthodique jusqu'à écrire d'abord en prose, le plan et le détail de ses poésies..., singulièrement réglé et adonné a son travail, faisant et observant strictement chaque jour la part du travail et des distractions, même du plaisir3. » Enfin, est-ce d'elle ou par elle de son grand-père maternel que lui viennent ses brusques colères 4 ? Théodore Pavie raconte que Mme Sainte-Beuve n'était « pas commode » et que son fils tenait d'elle à cet égard : « Il y a en lui de la vieille femme revêche. » Dans l'intimité de la vie, il était charmant, ouvert, confiant, causeur sans fiel. Au collège, on l'avait surnommé « le matou », tant pour sa tête enfoncée dans ses épaules avec ses cheveux blonds bouclés que pour la douceur de ses allures \ Et. avec cela, il était sujet à de brusques sursauts d'impatience pendant lesquels il n'était plus maître de lui-même : c'est ce que sa mère appelait « ses bourrasques », Olivier ses « fougues6 », ou Barbey d'Aurevilly, d'une manière plus pittoresque et plus irrespectueuse, ses «colères de dindon».

On peut se demander si cette « habitude de vieillesse » que nous attribuions à l'hérédité paternelle, si cette prudence minutieuse ou même tatillonne où nous pensions retrouver l'hérédité maternelle, ne viendraient pas, comme bien d'autres traits de son caractère, tout simplement de l'éducation qu'il a reçue. Sa mère et une sœur de son père

1 Troubat, Vie de Sainte-Beuve, p. v et note, et p. vu.

- Chronique parisienne du Journal de Genève, 3i mai 1900.

3 Troubat, Vie, p. 11.

4 Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires, 79, 1 80, sqq.

5 Troubat, Vie, p. 11.

,! Sainte-Beuve, Souvenirs, 122. Cf., p. 1 1 2 : « Tous ceux qui l'ont vu de près savent qu'il était un peu rageur. »

qui vint vivre avec elle mirent en commun pour lui leur modeste fortune et leur sollicitude. Deux femmes, déjà un peu âgées l'une et l'autre, toutes deux veuves, peu riches K avaient évidemment quelque peine à assurer à cet enfant une vie riante, large ouverte, capable de lui donner la hardiesse extérieure et des allures viriles. Sans s'en apercevoir, elles rapprochèrent sans doute son âge du leur, plus quelles n'inclinèrent le leur vers le sien. Souvenir et représentant, pour Tune d'un mari, pour l'autre (plus jalouse peut-être du mort, comme cela se voit -), d'un frère, il dut être couvé avec d'infinies et attiédissantes précautions :î. Les petits soins inquiets de ses deux mères développèrent donc à l'excès tout ce qu'il y avait déjà peut-être de trop féminin en lui : une impressionnabilité pour laquelle il a demandé plus tard l'indulgence à propos d'un autre 4 : une sensibilité, dont il dit très clairement en son nom qu'il en a beaucoup souffert : « dès mon enfance, je pénétrais les choses avec une sensibilité telle que c'était comme une fine lame qui m'entrait à chaque instant dans le cœur"'»; une timidité enfin, qui, plus tard, selon son dire, s'est réduite à n'être plus que de la sauvagerie 6, mais qui, à cette époque, était bien timidité : «dans son enfance, écrit Morand 7, il avait peur de tout; cela m'a été affirmé par un témoin qui se trouva en possession de le bien observer, avec affection et avec indulgence. »

De telles dispositions d'ailleurs ne sont nullement contradictoires avec de vagues rêves de guerre et d'aventures. De tout temps, les

1 Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues, 9 : « Kn réunissant leurs ressources, les deux dames pouvaient disposer de trois à quatre mille francs de revenu et d'une maison qu'elles habitaient rue des Vieillards. »

9 On nous dit bien que dans ses petites notes, sa mère * recommandait sans cesse à son fils l'amour et le respect de ce père qu'il n'avait pas connu ». {Vie, p. vj.) Mais, dans son autobiographie, Sainte-Beuve parle avant tout des récits de sa tante (Souvenirs, 1 32) ; de même dans ses Consolations (Poésies, II, 24) :

« Mon âme

Se prit aux longs discours que feu ma bonne tante Me tenait tout enfant, durant nos soirs d'hiver. Dans ma ville natale, à Boulogne-sur-Mer, etc. »

Elle y mettait donc plus d'insistance que la mère, puisque Saintc-Beuxe en a été plus frappé.

3 Cf. Volupté, 33 : « J'avais le goût des habitudes intimes, etc. *

4 Bernardin de Saint-Pierre. Cf. P. LUI., II, 117. •"• Lundis, II, 444.

w Olivier, Sainte-Beuve, Souvenirs, 5 :. « Sainte-Beuve me disait un jour en parlant de lui et pour peindre son caractère : « Sauvage, mais point timide. » 7 Les Jeunes années de Sainte-Beuve.

imaginations enfantines, même les plus craintives, s'y sont complu ; à combien plus forte raison, aux jours de Napoléon et de ses grandes armées. A l'âge de sept ans ( 1 8 1 1 ), on le conduisit à une revue que l'Empereur passait à Boulogne : il était costumé en hussard : il vit le petit chapeau et la redingote grise, et sa jeune imagination en fut très frappée. Le souvenir lui en était resté présent *. Ainsi s'explique cette phrase de la Vie de Joseph Delorme : « Élevé au bruit des miracles de l'Empire, amoureux de la splendeur militaire, combien de longues heures il passait à l'écart, loin des jeux de son âge, le long d'un petit sentier, dans des monologues imaginaires, se créant à plaisir mille aventures périlleuses, séditions, batailles et sièges, dont il était le héros2. » Et je serais porté à croire aussi que la tentative avortée d'Amaury, pour prendre part aux guerres -de l'Empire 3, est un ressouvenir amplifié, un écho dans la mémoire de Sainte-Beuve, de ces rêves ébauchés.

Mais ces rêveries d'un timide, isolé et silencieux, prirent d'ellesmêmes une autre pente, plus conforme peut-être à son vrai tempérament.

Au fond de la scène, après bien des prouesses, une idée vague de femme et de beauté se glissait quelquefois, et prenait à ses yeux un corps. Il lui semblait, au milieu de ses triomphes, que, sur un balcon pavoisé, derrière une jalousie entrouverte, quelque forme ravissante de jeune fille à demi-voilée, quelque longue et gracieuse figure en blanc se penchait d'en haut, pour saluer le vainqueur au passage, et pour lui sourire. C'était aux champs surtout que les dispositions romanesques de Joseph se développaient avec le plus de liberté et de charme. Il allait tous les ans passer deux mois de vacances au château d'un vieil ami de son père. Une jeune fille du voisinage, blonde, timide et rougissant chaque année à son retour, entretenait en lui des sentiments inconnus qu'il réprimait aux yeux de tous, mais auxquels il s'abandonnait avec délices durant ses promenades dans le bois. Là, il s'asseyait contre un arbre, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, tout entier à ses pensées, à ses souvenirs et à ses innombrables voix intérieures, plaintes sourdes et confuses, vagissements mystérieux d'une àme qui s'éveille

à la vie Kt quand on le cherchait, le soir, à l'heure des repas (car il

l'oubliait souvent), on le trouvait immobile, à la même place qu'au matin, et le visage noyé de pleurs *.

1 Cf. Volupté, 84, et Consolations {Poésies, II, 91 et 92). — Cf. d'ailleurs d'autres écrivains de la même époque, et notamment Musset (début de la Confession d'un Enfant du siècle).

» P. 6. — - Cf. Delorme {Poésies, I, 42 : Le Songe).

a Volupté, 3 26-332. — Voir aussi les désirs guerriers d'Arthur (Skelmerch de Lovenjoll, Sainte-Beuve inconnu, 2Q-3o),

* P. 7. — Le château était le château de Wierre (Haussonville, 1 38 ». — Cf.. Arthur, 25-28.

Joseph Delorme et les Consolations laissent apercevoir aussi quelque ombre de ces amours enfantines l. Et des souvenirs analogues se retrouvent encore dans Volupté - : on y voit comment la candeur du « bon Monsieur Ploa » — sans doute le professeur Clouet de la pension Blériot 3 — favorisa inconsciemment ses inquiétudes sentimentales et ses aspirations curieuses.

En réalité, il faut bien, je crois, en rabattre un peu. Depuis René, c'est assez la mode chez les hommes de lettres, d'exagérer, de poétiser les premières émotions dont leur cœur à peine formé a — je ne dirai même pas tressailli, — mais un peu remué. Ils les voient de loin, à travers les émotions bien plus précises ou bien plus profondes de l'adolescence qui a suivi, et, dans la buée des lointains souvenirs, ces deux âges, si voisins et si différents se confondent un peu. A ses rêveries d'avant quatorze ans, Sainte-Beuve aura donné la nuance plus forte et plus chaude des rêveries d'avant dix-huit. Et si parfois, signifiant à René qu'il n'est pas «si privilégié en amertume», il paraît vouloir se comparer à lui 4, d'autres fois il semble prêt d'avouer qu'après tout c'était d'inoffensives rêveries à la Florian ou à la Gessner ou, au pire, à la Bernardin de Saint-Pierre \ Mais enfin, tout n'y est point invention pure, et l'on découvre ici le fonds de tendresse, si vite perverti en sensualité tantôt mystique tantôt toute nue, qui était dans l'âme de Sainte-Beuve G.

D'ailleurs, même s'il ne les avait point amplifiés, le fait seul de décrire ces sentiments, en leur ôtant leur imprécision, leur quasiinconscience, leur enlève aussi une part de leur innocence. L'élément morbide qui s'y mêlait peut-être restait comme souterrain, et c'est plus tard seulement, à la lumière de sa vie passée, avec le plein sentiment de sa sensualité épanouie, que Sainte-Beuve saura le tirer au jour 7. A ce moment, il n'y avait rien là que d'innocent en somme, rien qui ne s'accordât sans trop de peine avec les principes religieux dont était

1 Poésies, I, 45, 106: II, 64.

2 P. 11; 9-10; s'il faut en croire les renseignements qu'a obtenus M. d'Haussonville (Sainte-Beuve, i5i, la maison gothique de M. Couaen est en réalité le vieux château où il allait passer ses vacances.

3 Sainte-Beuve avait gardé un excellent souvenir de M. Clouet. Il disait que c'était le professeur qui lui avait montré le plus d'afl'ection (Lettre à Barbe, A*"" Corr., 41. Il avait conservé un certain nombre de livres qui lui venaient de M. Clouet {Souvenirs, 72, notei.

* P. Cont., I, 32.

3 P. Cont., Il, 104 et I, 2X3.

<: Cf. surtout Arthur, 26.

7 Volupté, 9-14, surtout 12.

imbue son enfance, — sa « pieuse enfance J ». Que son enfance ait été pieuse, c'est un fait dont plus tard Sainte-Beuve ne voulut plus convenir. Dans une rectification irritée aux récits « faux et mensongers » qu'un journaliste avait mis en circulation en 1868, il prétend rétablir la vérité. Son enfance « s'est passée dans les souvenirs et la société du premier Empire, qui n'avait certes rien de dévot ». Assurément sa mère et sa tante allaient à la messe, peut-être communiaient-elles une fois l'an; mais il « ne s'en est jamais aperçu », et « elles n'avaient rien, absolument rien qui les rapprochât du monde dévot ». On a eu « grand soin » de le mettre dans le pensionnat « tout laïque » de M. Blériot, et non, comme on l'aurait pu, dans la maison « toute ecclésiastique » de M. Haffreingue. Dans ses promenades avec Eustache Barbe, plus tard abbé, « leurs conversations roulaient d'ordinaire sur les plus graves sujets et les éternels problèmes : Barbe tenait pour la croyance, pour la tradition, pour les doctrines de Bonald, etc.; lui, il était rationaliste et il plaidait l'opinion contraire ». En un mot, « l'humble milieu domestique où il fut nourri, était simple, honnête et sain (sanusj » : tel a été « le premier air qu'il ait respiré, et jamais celui (grâce à Dieu) des oratoires, des chapelles mystérieuses ni des sacristies - ».

Cette protestation est un exemple bien curieux de la façon dont, à distance, on refait sa vie d'après ses opinions présentes et dont on rejette dans l'ombre les actes ou les pensées qui, dans le passé, vous gênent. Que de fois des Mémoires sincères sont contredits par les documents, contemporains des faits que, sans le vouloir, on présente sous un jour faux ! C'est ici le cas. Les lettres de Sainte-Beuve à l'abbé Barbe ne permettent pas d'ajouter foi à ses affirmations. Il lui écrivait, le 1 1 janvier 18 19 : «La religion est ce qui contribue beaucoup aussi a me consoler... Je prie intérieurement le bon Dieu, et, par là, je m'ouvre une ressource pour dissiper ma peine3». En janvier 1820, il disait: « Tel tu m'as toujours connu, tel je suis encore aujourd'hui. Je me suis trop bien trouvé des principes que j'ai suivis jusqu'à ce jour pour vouloir m'en écarter jamais; et si cette idée funeste venait à se présenter à moi, ton exemple seul et les bons conseils que tu m'as donnés suffiraient pour me rappeler dans le droit chemin 4. » Morand raconte encore

1 Consolations (Poésies, II, 761.

- Notes et Remarques en tête de la Table des Lundis, p. 3 7-39.

3 N"u Corr., 3.

4 Morand, Les jeunes années de Sainte-Beuve. Lettre supprimée dans la Correspondance.

d'autres faits probants : son recueillement à la messe de huit heures où il accompagnait sa mère chaque dimanche; une lettre, maintenant perdue, écrite de Paris à sa mère, et où il lui demandait de s'unir d'intention avec lui pour une communion à laquelle il se prépare; sa confession et sa communion à Boulogne pendant les vacances de 1820 x. D'ailleurs, Sainte-Beuve, sous le nom d'Amaury, écrit : « J'avais fait une bonne première communion, et, durant les deux ou trois années qui suivirent, ma ferveur religieuse ne s'était pas attiédie 2. » De l'autre lui-même, de Joseph Delorme, il dit : « Vers ce temps, une piété fervente qui s'était emparée de lui mêlait quelque chose de grave et d'innocent à ces émotions précoces et empêchaient ce cœur enfant de se laisser trop vite amollir aux tendresses humaines. Joseph en effet consacra bientôt aux offices de l'église presque toutes ses heures de loisir, et il s'imposait, soir et matin, de longues prières qui le rendaient calme et fort :J. » Dans ses vers, parlant de lui sous son propre nom, il s'écrie :

... Je l'avais, Seigneur, cette vérité sainte ;

Nourri de ta parole, élevé dans l'enceinte

Où croissent sous ton œil tes enfants rassemblés,

Mes plus jeunes désirs furent par toi réglés;

Ton souffle de mon cœur purifia l'argile;

Tu le mis sur l'autel comme un vase fragile,

Et, les grands jours, au bruit des concerts frémissants,

Tu l'emplissais de fleurs, de parfums et d'encens.

Tu m'aimais entre tous *

Enfin, en son nom toujours, — et en prose cette fois, ce qui est plus probant —, il se représente admis à des dîners avec les « chefs dujparti royaliste et religieux r> ». ou mieux encore, relisant plus tard Bourdalouc « avec ce ressouvenir des premières années où l'on eut la foi vive et entière 6 ».

Voilà qui est décisif et l'on comprend comment à cette parole de Sainte-Beuve : « J'ai commencé franchement et crûment par le XVj [[me siécle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamark et la

1 Morand, Les jeunes années de Sainte-Beuve. — Cf. Arthur, 3i. * Volupté, 7. — Cf., p. 8, l'enthousiasme que lui inspiraient ses lectures pieuses, et le point de vue tout chrétien d'où il jugeait les hommes des temps passés.

3 Vie de J. Delorme, 7.

4 Consolations (Poésies, II, 201.

5 Lundis, VII, 24.

,; Lundis, IX, 273.

physiologie : c'est là mon fonds véritable 1 », M. Brunetière a pu répondre :

Au contraire, ses leures à l'abbé Barbe, publiées depuis sa mort, nous le montrent plutôt débutant par cette vague religiosité dont les Méditations, datées de 1819, et les Odes et Ballades, qui sont de 182 1, demeurent encore aujourd'hui l'expression poétique. La distinction d'alors, dans les belles années de la Restauration, était d'être chrétien à la façon de Chateaubriand, ou bien à celle encore de l'Essai sitr l indifférence -.

Je serais même plus affirmatif que M. Brunetière et je ne parlerais pas ici de « religiosité vague ». C'est une religion très précise et très pratiquante qu'attestent ces lettres, ces témoignages étrangers, ces paroles de Sainte-Beuve lui-même. Et j'irais encore plus loin : je crois peu aux doutes précoces que Sainte-Beuve intercale, après coup, dans ses conversations avec Barbe. Je ne puis pas m'empêcher de remarquer que, plus on se rapproche de l'époque même où avaient lieu ces conversations, plus l'expression de ces doutes s'atténue et, finalement, disparaît. En 1868 ou 69, nous l'avons vu, Sainte-Beuve, se proclame dès lors « rationaliste » et déclare qu'il « plaidait » contre le christianisme. En i865, il parle seulement d'une disposition sceptique : « Si tu te rappelles nos longues conversations sur les remparts, ou aux bords de la mer. je t'avouerai qu'après plus de quarante ans, j'en suis encore là. Je comprends, j'écoute, je me laisse dire; je réponds faiblement, plutôt par des doutes que par des arguments bien fermes; mais enfin, je n'ai jamais pu parvenir à me faire, sur ce grave sujet, une foi, une croyance, une conviction qui subsiste et ne s'ébranle pas le moment d'après a. » En 1837, ces doutes se limitent à certains points:

Oh ! combien différent je repense à ces bords ! Moins différent pourtant qu'il me semble, et dès lors Plus d'un trait à l'avance eût prédit' notre histoire : Moi, toujours choisissant dans tout ce qu'il faut croire Et toujours espérant concilier les flots, Toi, plus ferme à Saint-Pierre, y fondant ton repos *.

Enfin, dans les lettres contemporaines, là où Sainte-Beuve ne transpose ni le passé proche, ni le présent dans le passé lointain, il n'est fait aucune allusion à des divergences de ce genre : Sainte-Beuve dit

1 P. Lia., III, 545.

- Evolution des genres, 2 2 3.

3 Lettre à Barbe, 2 3 mai i865 (.V" Corr.t 2071.

4 Pensées d'août (Poésies, II. 240-41 1.

-«nous» et «nos croyances1», sans établir aucune distinction entre .son ami et lui.

Et cependant, en se proclamant fils du XVI Ilmc siècle, Sainte-Beuve n'a pas absolument contredit la vérité. Dans le court résumé de sa carrière où il s'exprime ainsi, il n'entend parler que de l'instant où il a commencé à penser par lui-même, où sa raison s'est « émancipée 3 ». Des deux éducations « presque aussi puissantes » lune que l'autre, qui « s'appliquent sur l'homme, l'une qui lui vient de sa famille, quand son esprit n'est pas encore ouvert, l'autre, qu'il reçoit de la compagnie qu'il fréquente à l'âge où son esprit s'ouvre 3 » : il avait, dans une certaine mesure, le droit ici de négliger la première. Pascal n'a-t-il pas dit avec raison : « Je ne voudrais compter la vie de l'homme que depuis la naissance de la raison et depuis qu'on commence à être ébranlé par la raison... Devant ce temps, l'on est un enfant, et un enfant n'est pas un homme4?» On ne peut donc pas plus reprocher à Sainte-Beuve ce qu'il a dit ou pensé, enfant soumis à la tutelle de sa mère, qu'on ne pouvait raisonnablement reprocher à l'auteur de la Lanterne d'avoir été boursier de l'Empire5. Et cette remarque, qui est vraie pour tout homme, est particulièrement vraie pour Sainte-Beuve. Caractère assez souple, esprit délié, intelligence ouverte, avec quelque chose de sinueux dans l'allure, il était très docile d'abord aux influences. Il se reprenait vite, il est vrai, il se «déliait»; mais, sur le premier moment, comme il l'avoue, il entrait aisément dans les idées de tout le monde ° ». Il avait alors l'habitude de s'adapter à ses nouveaux amis, l'instinct de se rapprocher de celui avec qui il se trouvait en rapports, en dissimulant toutes les oppositions qu'il pouvait y avoir entre eux. Ne soutient-il pas que « tout homme d'esprit, d'esprit rompu et mobile, quand il prend la plume pour correspondre, est un peu comme Alcibiade, et revêt plus ou moins les nuances de la personne à laquelle il s'adresse7»? Pour s'en rendre compte, on n'a qu'à comparer le ton si différent de toutes ses lettres à l'abbé Barbe et des livres, des articles, des autres lettres qu'il écrivait en même temps, ou

1 Lettre à Barbe, 1823 |V" Corr., 7).

■ Notes et Remarques, Table des Lundis, p. 38.

3 Taine, Derniers portraits, 157.

4 Discours sur tes passions de l'amour.

5 Daudet, Souvenirs d'un homme de lettres. r> Vie de J. Delormc, 14.

7 P. Cont., V. 288.

encore la façon dont il parle à cet ami du Tableau de la poésie française et de Joseph Déforme x : il atténue jusqu'à l'infiniment petit ce qui les séparerait. Rien d'étonnant donc à ce que, ayant pris pleine conscience de lui-même, il ait moins tenu compte des sentiments qu'il avait éprouvés par docilité d'esprit, plutôt que spontanément.

Reste néanmoins qu'on a eu raison de relever cette affirmation trop absolue. En supprimant son enfance pieuse, Sainte-Beuve non seulement était inexact, mais encore il nous rendait plus difficiles à comprendre certaines périodes quasi religieuses de sa vie : c'est parce qu'il avait eu dans son premier âge des années de ferveur chrétienne, qu'il a été tenté plus tard de revenir au christianisme, qu'il a hésité si longtemps à le rejeter définitivement. Et il nous dérobait également une des raisons pour lesquelles il a senti, goûté et su rendre l'émotion chrétienne dans ce qu'elle a de plus intime et de plus pénétrant. La complète intelligence ne va pas sans sympathie ou du moins sans un souvenir sympathique : on n'a pas l'intelligence de certains sentiments au degré où il l'a eue, lorsqu'ils vous sont toujours restés étrangers.

A cet âge-là, Sainte-Beuve, évidemment, ne s'occupait point de politique, — ni sa mère ni sa tante non plus, sans doute. Mais il est impossible que le milieu où elles vivaient n'ait pas eu en politique soit des opinions, soit seulement des tendances. Et il n'est pas indifférent de savoir quelles elles étaient : tout se tient et s'enchevêtre tellement dans l'esprit humain que les idées politiques, soit par elles-mêmes et les actes qu'elles inspirent, soit par leur liaison avec certaines idées philosophiques ou religieuses, peuvent avoir une grande influence sur le développement ultérieur de la vie. Même sous l'Empire, à plus forte raison au début de la Restauration, le clergé se souvenait vivement des souffrances qu'il avait subies sous la Terreur; et, puisque Mmc Sainte- Beuve était pieuse — plus que ne l'admet son fils — , il était inévitable que le groupe où elle vivait fût anti-jacobin. Il semble que, fort effrayée des excès sanglants de la Terreur, elle s'était jetée avec une certaine vivacité d'effroi du côté opposé. Son mari d'ailleurs, victime des réformes absolues des conventionnels, avait horreur de la Montagne et n'avait de sympathies que pour des modérés comme les Girondins -. Il n'est même pas prouvé qu'il ait amené jusqu'à ce point les idées de sa femme; en moins d'un an de mariage, alors qu'elle, âgée de

1 S'r" Curr., H, i i et i3.

2 Souvenirs. 1 1 5. note.

quarante ans, avait déjà son parti pris, môme s'il eût voulu le tenter, il n'en eût pas eu le temps. Sainte-Beuve dit assez nettement dans Volupté : « Mes sentiments politiques se rapportaient à ceux de ma famille, de ma province, de la minorité dépouillée et proscrite : je me les étais appropriés dans une méditation précoce et douloureuse, cherchant de moi-même la cause supérieure, le sens de ces catastrophes qu'autour de moi j'entendais accuser comme de soudains accidents ]. » Nous venons de le voir admis auprès de Michaud, chef du parti royaliste '-. Enfin, il suffit de lire ses lettres à l'abbé Barbe : à voir quelles précautions il prend pour indiquer que sa foi en la légitimité diminue \ avec quelle prudence il insinue ses critiques contre les ultras J, on devine sans peine qu'il se détache d'opinions antérieures, et qu'il craint de scandaliser un ami avec lequel il était autrefois à l'unisson.

Mmc Sainte-Beuve a donc fait subir à son fils, — sans même le vouloir ni le savoir — l'influence du milieu où elle a vécu et du genre de vie qu'elle avait adopté. Mais, a-t-elle aussi exercé sur lui une action morale ou intellectuelle plus personnelle et plus réfléchie? Il n'en reste pas de trace bien nette.

Femme d'esprit prudent, ménagère prévoyante, fort empressée, comme nous lavons vu, à défendre les intérêts matériels de son fils :\ elle se sentit sans doute vite dépassée par lui. Son affection profonde — et dont Sainte-Beuve a bien perçu la profondeur c — devint de plus en plus timide à s'exprimer, à mesure que, le jeune homme avançant dans ses travaux et dans ses études, elle pouvait moins le comprendre. M. d'Haussonville a même dit qu'il n'y avait pas entre eux d'intimité très étroite, que parfois il la rabrouait, quand elle faisait mine de se mêler à une conversation littéraire 7. Le fait a été démenti *: je ne sais

1 Ht il insiste : « C'est un avantage inappréciable, pour une enfance recueillie, de ne pas se trouver, dès sa naissance et par la position de ses auteurs, dans le mouvement du siècle »

- Lundis, VII, 24.

•l S"1' Corr., h.

* lb.t 9 et 1 1 .

5 Cf. les notes méticuleuses dont parle M. Troubat. ses craintes pour l'avenir et ses soucis pour les chaussettes de son fils id'Hai ssonville. Sainte-Beuve, 5», ou encore sa défiance contre Armand Carrel, relation compromettante (Souvenirs, 119, note»

H Cf. la note de ses cahiers 1 Vie de Sainte-Beuve, p. vj) et le mot : « Sans ma mère, 'j'y serais allé [en Amérique' »: et dans la préface de Deinrme (Poésies, I. 14» « II a une mère tendre ».

s Vie de Sainte-Beuve, p. 11. — Dans une lettre inédite à M"" Dupin. Sainte-Beuve disait de sa mère : * Klle est très peu littéraire, mais elle sait très bien faire semblant

pas d'ailleurs s'il prouverait grand'chose : l'impatience que Sainte-Beuve aurait montrée à voir sa mère s aventurer gauchement sur un terrain où elle pouvait paraître ridicule, est loin de témoigner d'un manque d'affection. Quoi qu'il en soit, la communion intellectuelle paraît avoir été vite rompue entre Sainte-Beuve et sa mère : je ne vois guère que son goût pour la littérature anglaise qu'il en aurait pu recevoir. — si tant est qu'elle eût conservé quelque chose de ses origines anglaises.

Sainte-Beuve, cependant, avait fait toutes ses études à l'institution Blériot, de Boulogne, excellente maison, paraît-il. C'était là qu'il s'était lié pour la vie avec l'abbé Barbe. Il était le meilleur élève de l'établissement. « On ne trouvait à reprendre dans son caractère qu'un peu trop de fierté, certain ressort assez vif, qui le rendait moins commode qu'il n'aurait fallu dans l'habitude » dit un de ses anciens secrétaires l.

Sainte-Beuve avait fini sa rhétorique à treize ans et demi. Mais il sentait ce que ces études hâtives et provinciales avaient d'insuffisant: on ne lui avait pas appris le grec: il s'essayait à l'apprendre seul, et rêvait « d'aller bientôt l'apprendre en ce Paris où seulement on le savait - ». Il supplia sa mère de lui faire recommencer là-bas ses classes supérieures; malgré son peu de fortune, elle se décida à cette dépense {. Elle l'accompagna à Paris, en septembre 1S18, pour chercher avec lui une pension. Klle faillit d'abord, sur les conseils d'un de ses beauxfrères, marchand de vin place Dauphine, le confier au père de Philarète Chaslcs ■*; puis elle se décida pour l'institution Landry, rue de la Ceriseraie, au Marais. Sainte-Beuve, avec ses camarades de chez Landry suivit les cours du collège Charlemagne : c'est là qu'il connut Lou-

de l'être plus qu'elle ne l'est en ellet et par moments, on la croirait très au courant. » — Cf. Olivier, p. 102 : « Ils avaient peu de goûts communs, une existence assez peu mêlée: mais, comme il écrivait à l'abbé Barbe en 1 836, ils vivaient a eux deux « assez doucement. » Il la soigna dans ses derniers moments comme un fils et comme un garde-malade qui pense à tout et qui fait tout lui-même. A l'église, au service funèbre, je lui vis ce que je crois n'avoir jamais vu chez personne avec un caractère si particulier, de petites larmes de feu qui ne coulaient pas mais qui jaillissaient de ses yeux comme des étincelles. »

1 Pons, 9.

* Volupté, 9; Pons. iS.

:J Souvenirs, 25.

• Souvenirs. 104.

«dierre, Nestor Roqueplan, et l'acteur Charles Potier, avec lesquels on le retrouve en relations à la fin de sa vie l. Il entra en troisième"2. Cette année-là, presque toujours premier ou second, jamais plus loin que la troisième place, il remporta un prix d'histoire au concours général. 11 fit avec des succès analogues :; sa seconde et sa rhétorique. En cette dernière classe, il eut comme professeur pendant quelques mois (jusqu'à sa destitution) Dubois, le futur fondateur du Globe. « Il se distinguait, écrit Dubois dans ses Souvenirs, en français et en vers latins; en français, il dramatisait un peu trop et perdit par ce défaut le prix de discours français au concours général, où il n'obtint que le premier accessit, avec une composition de beaucoup supérieure cependant pour le talent à celles qui furent couronnées. Dès ce temps là, il montra ses inclinations pour la poésie française par une petite ode intitulée : Un jeune poète italien au tombeau du Tasse, que je retrouve encore aujourd'hui dans mes papiers4.» En 1821, l'institution Landry s'étant transportée rue Blanche, Sainte-Beuve suivit les cours du collège Bourbon \ 11 y fit une seconde rhétorique et sa philosophie. Là aussi, ce fut un brillant élève. L'un de ses professeurs, Pierrot, a recueilli plus de 5o discours français et latins de lui, dans un recueil destiné à fournir des modèles ,; ; il eut, au concours général, le premier prix de vers latins 7; et, à la fin de sa philosophie, qu'il avait faite sous Damiron, le ministre lui décerna une médaille exceptionnelle 8. Il a donc été un « fort en thème », et plus qu'un fort en thème, un fervent des études classiques : l'humaniste en lui a toujours persisté; des leçons de Dubois ou de Pierrot aux leçons de Pantasidès, le maître de grec de son âge mûr, il a toujours gardé la même foi en la culture antique, et il en a toujours gardé la coquetterie <J.

1 Souvenirs, 1 3 7- 1 5 3.

• Souvenirs. 26. Il y eut comme professeurs Gaillard et (layx.

•l Souvenirs. 74, note.

4 Lair, Un maître de Sainte-Beuve. [Correspondant, a\ril 1900, p. 3 18.) — Sainte- Beuve nous atteste lui même « qu'il a beaucoup aimé » les vers latins : « J'en ai fait avec un goût décidé, je l'avoue, et j'ai cru par là pénétrer plus avant dans le secret de la muse antique. » {Port-Royal, III, 519.) — Depuis que ceci est écrit, l'ode de Sainte-Beuve a été publiée par M. Séché (Dix ans d'histoire romantique, Revue bleue, si septembre 19021.

■"• Souvenirs. 27. H y eut comme professeurs Pierrot et Planche.

" Recueil de discours, etc. (Hachette, i83i.)

7 Ses hexamètres traitaient de la Visite de Pierre le Grand à la Sorbonne.

H D*IUi:sson ville, Sainte-Beuve, 20.

'•' Cf. Lanson, Extraits de Sainte-Beuve, p. iv-v.

Mais, pendant ce temps, Sainte-Beuve ne se confinait pas dans les exercices ou dans les livres purement scolaires. On laissait les élèves assez libres, sinon au collège, du moins à la pension. Non seulement dans leur chambre ou dans le jardin, ils avaient « de grands entretiens philosophiques » : « le tonnerre de Dieu ne les eût pas ébranlés » et « il n'eût pas tenu à eux que le monde ne fût une chose raisonnable et la vie une chose tolérable l » : mais encore ils lisaient les ouvrages nouveaux, tout haut, en récréation. C'est ainsi que Sainte-Beuve connut les Méditations dès le jour où elles parurent : son enthousiasme fut grand 2. — il est vrai que quelque temps plus tard il était grand aussi pour les Messéniennes. dont Sainte-Beuve était « fou » :{; — et il semble que la beauté inconnue de ces vers ait favorisé en lui une vocation littéraire que ses succès avaient déjà dû faire naître. Mais il ne se bornait pas à la poésie : l'histoire aussi l'intéressait. Au moment même où quittant le collège il « joue de son reste pour la littérature 4 », il cite à son ami Barbe, parmi les livres « agréables » qu'il lit, les Mémoires relatifs à la Révolution française, de Mmc Campan, Mmc Roland. Ferrières, Baillv. Lally-Tollendal, Rabaut Saint-Etienne, Riouffe, etc. Il est curieux de voir Sainte-Beuve manifester ainsi dès ses débuts ce goût pour l'histoire, qui reviendra plus fort que jamais à la fin de sa vie. Il ne l'est pas moins de voir les contradictions de ces récits provoquer en lui les premières manifestations d'un scepticisme critique : « Si pour les faits publics et ostensibles, dit-il, il y a tant d'obscurité, qu'est-ce donc quand il s'agit des causes, qui sont cachées ? »

D'ailleurs, à la maison Landry, Sainte-Beuve jouissait d'une considération particulière. Comme il était la gloire de sa pension et fort raisonnable, on le traitait « en grand garçon » : il dînait à la table du maître; et, dans les dernières années, il eut le droit de sortir le soir en ville, pour aller suivre des cours au dehors \ Ainsi le monde extérieur ne lui était pas fermé, et les bruits de la vie contemporaine, par ses lectures, par ses conversations, par ses sorties, arrivaient sans peine à ses oreilles. C'est ainsi que ses idées se modifièrerft. Il semble que ce

1 Lettre à Sellèquc {Corr., I, 7.)

* Souvenirs, 77, note.

a Lettre à Adam iCorr.. I. 21.

1 Lettre à Barbe (A" ' C<trr.% 4). Au lieu de « jouant », il faudrait, je crois, écrire « jouissant ».

'• Souvenirs, 26 et 28. Sainte-Beuve avait ^ardé une très vive reconnaissance aux Landry. — Cf. \7t* de Sainte-Heure, p. su.

fut en politique d'abord qu'il rejeta les opinions de sa jeunesse. On le comprend sans peine. Les audaces et les allures généreuses du libéralisme avaient quelque chose de séduisant pour les imaginations juvéniles. Il avait dû être indigné de voir un de ses maîtres, Dubois, révoqué par le parti ultra. Il avait respiré chez son autre professeur de rhétorique, F « aimable et cordial » M. Pierrot, un « souffle » de l'inspiration qui animait Joseph II, et il s'était vivement intéressé à ces « rêves de bon et philanthropique gouvernement, et de régime sensé, humain, égal pour tous, essentiellement moderne l ». Enfin, il n'avait pas, à changer d'opinions politiques, les scrupules qu'il aurait eus à changer d'abord d'opinions religieuses. C'est sur une question de politique, sur la théorie de la légitimité, que, pour la première fois, il se trouve en désaccord avec l'abbé Barbe : avec quelles réserves, avec quelles précautions, il lui fait des objections ! Mais enfin, il lui en fait L\

La transformation naturellement ne se borna pas là. « M. Landry, ancien professeur de Louis- le-Grand, mathématicien et philosophe, était un esprit libre :*. » Cela veut dire sans doute qu'il professait ou le voltairianisme si répandu parmi les universitaires d'alors, ou les doctrines non moins antireligieuses, mais d'aspect plus scientifique, des «idéologues» comme on disait alors, des «< sensualistes » comme on dit depuis Cousin. Dans les lycées, les mêmes «esprits libres» abondaient, tant parmi les élèves que parmi les maîtres, et l'on peut affirmer que jamais enseignements ne furent moins chrétiens que ceux qu'on donnait là, ■- l'abbé de Frayssinous étant ministre de l'instruction publique 4. A ces négations, s'ajoutait encore l'influence persistante de la philosophie condillacienne, jadis « irritée bien plus qu'effrayée du rétablissement des autels » et « toujours maîtresse en théorie », malgré les premiers succès de Cousin \ Elle régnait notamment à l'Athénée, et Daunou sans doute introduisit Sainte-Beuve dans ce petit groupe. 'Fous les soirs, de 7 à 10 heures, il allait rue de Valois, au Palais-Royal, suivre les cours de physiologie, de chimie, d'histoire naturelle, de Magendie, Robiquet, Blainville: il y entendait des lectures littéraires et philosophiques; il y prenait connaissance des « brillants travaux de

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