‹ Sainte-Beuve avant les "Lundis"; essai sur la formation de son esprit et de sa méthode critiqueChapitre 8 sur 93 · V" Curr · texte numérisé non relu

V" Curr

•' Souvenirs, 25.

• P. Gratrv, Souvenirs de ma jeunesse, p. 5i. — Cf. P. Chai vin. Le P. Gratrx- (Bloud. 1901), p. 1 1 -et 1 3 .

• P.'lJtt.. II!, 467.

•Cabanis ». des « analyses rigoureuses et en apparence définitives de Tracy ». auquel il fut personnellement présenté 1, etc. Dans un assez long passage de Volupté, il a fortement mis en lumière le « respect » que lui inspiraient, à lui « venu d'un bord si différent », ces hommes «graves et tous plus ou moins célèbres», la vive impression que lui causaient leurs « paroles simples, d'une logique suivie, nettes et ingénieuses, pleines de précision et de bien dire », et le caractère à la fois panthéiste et matérialiste de la philosophie qu'il tirait de leurs enseignements et de ceux de Lamark -, C'est ainsi qu'il fut détourné non seulement de la religion, mais même de la nouvelle doctrine éclectique ou plutôt — car elle n'était encore que cela — spiritualistc '• : « J'étais déjà émancipé, dira-t-il : en faisant ma philosophie sous M. Damiron, je n'y croyais guère 4. »

Mais, en général, on ne se dépouille que successivement des croyances entrées en nous dès l'enfance, presque avec la vie même : seuls des esprits très logiques vont immédiatement au bout des choses, et, du premier pas, sautent aux extrêmes. Sainte-Beuve n'avait rien de tel. De son enfance religieuse et couvée par des femmes, il lui resta d'abord un sentiment moral assez profond : la corruption du Directoire, par exemple, soulevait en lui une violente indignation \ Seulement, ces principes moraux cherchaient où s'accrocher, et il lui fallait les concilier avec ses nouvelles doctrines. De là sortit une sorte d'ascétisme païen, de mysticisme laïque assez curieux :

Abjurant les simples croyances de son éducation chrétienne, il s'était épris de l'impiété audacieuse du dernier siècle, ou plutôt de cette adoration sombre et mystique de la nature qui, chez Diderot et d'Holbach, ressemble presque à une religion. La morale bienveillante de d'Alembert réglait sa vie. Il se serait fait scrupule de mettre le pied dans une église, et, en rentrant le dimanche soir, il aurait marché une heure pour aller jeter dans le chapeau d'un pauvre le produit des épargnes de la semaine. Un amour infini pour la portion souffrante de Phumanité, et une haine implacable contre les puissants de ce monde partageaient son cœur : l'injustice le suffoquait et faisait bouillir son sang ".

1 P. Litt., III. 467; Souvenirs, 28; Sûtes et Remarques de la Table des Lundis, 38; P. Cont., V. 148. 168. 234.

2 P. i36. sqq.

* P. Litt., III, 466.

4 Souvenirs, 28.

5 AT" Corr., 5.

<! \7e de ./. Delorme. 8.

Ce sentiment à la fois tendre et haineux de la fraternité humaine était alors le fondement de sa morale. « La lecture de Diderot le mettait en larmes et se liait dans sa jeune tête avec des rêves de vertu...; les préceptes de d'Alembert sur la bienfaisance remplaçaient pour son cœur avide de charité lepître divine de saint Paul 1. » Il a assez bien, exprimé plus tard l'espèce de tristesse orgueilleuse où il se complaisait :

Certains esprits, amis de l'humanité, épouvantés de ses maux et de son délire, avaient eu recours aussi, comme le poète romain [Lucrèce], à cette philosophie austère et sans larmes qui se pique de voir les choses comme elles sont, qui se console de la tristesse de ses résultats par l'idée de leur vérité et qui, faisant l'homme si petit en face de la nature, et osant pourtant le maintenir dans tous ses droits, ne manque certes ni de générosité ni de grandeur -.

De telles dispositions n'étaient pas faites pour rasséréner son àme naturellement sombre ou plutôt « lugubre » :t ; et la tristesse qui faisait le fond de son tempérament s'en accrut •*. A cela s'ajoutèrent d'ailleurs d'autres causes de valeur inégale. Les premiers troubles sensuels le bouleversèrent bientôt : pour la première fois, il s'aperçut de cette laideur dont on a tant parlé 5 et il commença à en souffrir. Il y a là-dessus, dans. Volupté, une page bien expressive :

De 17 à iS ans, lorsque j'entamai un genre de vie un peu différent

je m'avisai un jour de me soupçonner atteint d'une espèce de laideur qui devait rapidement s'accroître et me défigurer. Un désespoir glacé suivit cette prétendue découverte. J'affectais le mouvement, je souriais encore et composais mes attitudes, mais au fond je ne vivais plus. Je m'étonnais par moments que d'autres n'eussent pas déjà saisi à ma face la même altération que j'y croyais sentir : les regards qu'on m'adressait me semblaient de jour en jour plus curieux ou légèrement railleurs. Parmi les jeunes gens de ma connais-

1 I\ Cou t., I, 2i(5.

2 S. Lundis, XII. 447 (en iH3o, i3 avrih. — Cf. sur cette « maladie-là ». Lundis, IX, 149.

:! Levallois. p. xxxix.

4 Corr., I, 4. 6-7.

5 Pons, 3; i/Haissonville. 34; Olivier, 10. 75-76; Lanson. Extraits, p. xm; Cf. la carricature que fait de lui Théodore Pavie : « J'avisai dans la rue un petit monsieur en lévite brune élégamment taillée; sur la tète un étroit chapeau placé... sur le sommet du crâne, mais reposant sur une espèce de chiendent roux collé aux

tempes C'est ce cher Delorme en visite d'académicien, joufflu et rouge comme une

pomme d'api avant les gelées, pareil en tout à celui qui, d'après la chanson badine de Musset, serait « grand chantre à Saint-Thomas d'Aquin ». Quand il est en tenue, notre ami ressemble un peu trop à un instituteur primaire ou à un notaire de campagne. » (Bipé, Y. Hugo après i83o, II, 61.1

sance, j'étais sans cesse occupé de comparer au mien et d'envier les plus sots visages. Il y avait des semaines entières où je redoublais de déraison et où la crainte de n'être pas aimé à temps, de me voir retranché de toute volupté par une rapide laideur, ne me laissait pas de relâche '.

Cette inquiétude maladive favorisa à la fois et les progrès de son incrédulité et l'empire que prirent sur lui les préoccupations voluptueuses -. Il n'osait pas encore se laisser aller n; mais son esprit tourmenté agitait sans cesse des idées unies et contradictoires de sensualité brutale et de romanesque subtil 4; d'étranges et scabreux voyages de découverte dans les boues de Paris excitaient en lui de troubles aspirations et des sentiments malsains 5.

Il éprouvait aussi des peines sentimentales plus relevées, et qui redoublaient sa mélancolie. Dans Volupté et dans Joseph Déforme, il a raconté de diverses façons ce qu'il éprouvait alors. Ou bien il recula devant l'idée d'un mariage, par je ne sais quelle ambition vague compliquée de timidité et de prudence bourgeoise G. Ou bien il y renonça par une espèce de fanatisme philosophique qui faisait craindre à sa « philanthropie farouche » de « s'emprisonner à jamais dans des affections trop étroites, dans un égoïsme en deux personnes7 ». Probablement, il y eut de tout cela ; et les raisons philosophiques qu'il se donnait, étaient le vêtement dont il décorait des motifs moins relevés ; mais elles étaient sincères : « J'ai lu les livres de Mmc de Staël, dit-il plus tard... à cet âge où tout est simple, vigoureux, en politique, en amour et plein de solennelles résolutions, où, en se croyant le plus infortuné des êtres, on rêve ardemment le progrès et la félicité du monde; à cet âge, de plus en plus regretté, où l'excès des espérances confuses, des passions troublantes, se dissimule sous un stoïcisme qu'on croit éternel et où l'on renonçait si aisément à tout, parce qu'on était à la veille de tout sentir 8. » Que ce fut l'une ou l'autre de ces raisons, ou toutes ensemble, il souffrit.

1 Volupté,, 12, i3, 14. — Cf. ce que dit Goncourt (Journal) de son regret de nepas être un beau lieutenant de hussard.

2 Volupté, i3.

* Ib., 7 : * Ces chastes années se prolongèrent pour moi fort avant dans la puberté. *

* Ib., -3.

* lb„ 87.

n lb.t chapitre n, surtout p. 2 3 à 28. ; Vie de J. Delorme, 8.

s P. Femmes, 104.

Au milieu de tout cela, la nécessité de se faire une carrière se présentait à lui avec plus de rigueur; et il éprouva ce sentiment de déception cuisante qu'ont si souvent à leur entrée dans la vie les lauréats de collège l. Malgré son désir de se livrer à la littérature, il sentit que son peu de fortune l'obligeait à y renoncer, et par un effort de raison il y renonça : « Sa lyre fut brisée -. » Je ne sais pas si réellement Sainte- Beuve hésita, comme il le dit plus loin, entre le barreau et la médecine :l ; toujours est-il qu'il se décida pour cette dernière, poussé d'ailleurs par la prudence de sa mère 4.

11 prit sa première inscription le 3 novembre 1823. Mmc Sainte- Beuve était alors venue habiter Paris; et, logé avec elle, il suivait les cours de l'École r\ Plus tard, nommé externe à l'hôpital Saint-Louis, il y eut une chambre; et, sur la fin de sa vie, il aimait à raconter qu' « il avait été roupiou sous Dupuytren et même qu'il avait porté le tablier un matin à l'Hôtel-Dieu, pour remplacer un interne absent ,; ». On sait que Sainte-Beuve n'a pas persévéré : « Je voulais voir, disait-il plus tard à Olivier, — 11 semble bien d'ailleurs que sa mémoire le trompe en cela, qu'il avait eu des intentions plus précises et voulait réellement entrer dans cette carrière. — Je voulais voir, et quand j'ai vu ce que je désirais, je ne me suis pas senti le courage d'exercer : la pratique me rebutait 7. » Il a cependant conservé de la Faculté de médecine un très bon souvenir, et plus qu'un souvenir, une tendance et une méthode. « C'est à elle, disait-il au Sénat le 19 mai 1868, que je dois l'esprit de philosophie, l'amour de l'exactitude et de la réalité physiologique, le peu de bonne méthô'de qui a pu passer dans mes écrits même littéraires8». Sans parler de la pathologie qu'il a mêlée

1 Voir la longue méditation : «Si l'on vous disait, etc. » y Vie de J. Delorme, i3.i — Cf. le souvenir qu'il a gardé de la gène de ses débuts (\. Lundis, 1, 173».

2 Vie de ./. Delorme, 8.

8 Ib., 9. — Cf. Lundis, X, 292 : « Hésitant encore entre plusieurs velléités ou vocations. » — Il dit, au contraire, ailleurs (Ma biographie, 28) : « J'avais un goût décidé pour l'étude de la médecine. » — Levallois (p. 175), prétend « qu'il lui avait été loisible, à la suite d'un concours, d'entrer le premier à l'École Polytechnique ».

4 Pons, 32 : « Elle appelait sa vocation littéraire, ses humeurs véreuses. »

" Souvenirs, 28. — Voir les articles du IV Cihanès sur Sainte-Beuve médecin 'Chronique médicale. 1" et i5 juillet 18961.

G Souvenirs, 34.

7 Sainte-Beuve. Souvenirs, 29.

* Pr. Lundis, III, 281. et l'allocution aux étudiants, 326. — Peut-être d'ailleurs ne faut-il pas prendre trop au pied de la lettre ces affirmations. Sainte-Beuve, devenu matérialiste et anticlérical, n'était pas fâché d'exagérer un peu l'influence des études médicales sur son esprit.

à son Joseph Déforme, c'est pour avoir été étudiant en médecine qu'il a toujours tenu si grand compte du tempérament physique, de l'état de maladie ou de santé, de la physiologie en un mot des écrivains. Chez aucun, selon lui, l'influence du corps sur l'esprit n'est négligeable; chez quelques-uns, elle est prépondérante1; si bien que « la physiologie et l'hygiène d'un écrivain sont devenus un des chapitres indispensables, dans l'analyse qu'on fait de son talent - ».

Mais c'est là une influence lointaine de ses études médicales et de sa vie d'étudiant; il en eut d'autres, immédiates. Comme partout, Sainte- Beuve y subit l'influence de son milieu. Les amphithéâtres et les salles de garde ont peu l'habitude de pousser à la piété ou même au spiritualisme. « Il n'y a point de maître d'armes mélancolique » dit Fantasio; de même, il y a peu de médecins qui n'aient des opinions, ou des tendances, ou tout au moins des « tentations » matérialistes. Et de fait, « l'École de Paris était alors complètement matérialiste ' ». Les idées ambiantes s'accordaient trop bien avec la direction générale des sentiments de Sainte-Beuve pour qu'il ne se les assimilât point. D'ailleurs, les affectations de religion, les conseils d'hypocrisie du docteur Alibert ou de tel autre ambitieux, exaspérant sa loyauté, le rejetaient encore du côté opposé 4. Enfin, depuis qu'il était plus libre de son temps, il voyait de plus en plus son compatriote Daunou : ces relations commencées dès 1 8 19 étaient devenues peu à peu un « commerce étroit 5 ». L'ancien Oratorien, couvant au fond de sa bibliothèque ses rancunes de sceptique et de déçu contre l'Église, contre la « Congrégation », contre l'auteur du Concordat, s'ouvrait à lui, s'abandonnait un peu à ce compatriote, et achevait de saper en lui les dernières velléités religieuses '\ Il est curieux de remarquer que, après bien des détours, Sainte-Beuve en reviendra exactement au point où en était alors l'autre Boulonnais : son testament même semble presque calqué sur celui de Daunou 7.

. * Lundis, XI. 450 : « C'est par la physiologie, par le tempérament qu'il le faut expliquer [Lamennais'. »

- Lundis, II, 448-441». et la profession de loi qui suit : « Je suis comme Sieyès... »

:« Laib, 3 18.

4 N. Lundis, IV, 420. sqq. ; Pons. 44.

fl .V*"" Corr., 96 ; Cahiers, 40 ; Pons. 24. sqq.

fi P. Cont., II, 37; IV, 279. — Pons, 28 : «Après quelques mois de relations, les croyances et la piété du jeune homme avaient disparu. » — Lair, 3 18 : « Placé

sous l'influence de M. Daunou le jeune homme inclina tout d'abord vers les

opinions du dernier siècle, et bientôt aux plus mauvaises, lorsqu'élève en médecine il eut sous ses yeux tout le côté humble et les misères de l'humanité. »

7 P. Cont., IV, 349.

En politique aussi, il fut poussé du côté où il penchait déjà. Les carabins, comme toute la jeunesse des écoles, étaient libéraux, et beaucoup même républicains. Sainte-Beuve qui, dès 1823, montrait une curiosité significative pour l'époque de la Révolution *, qui, « par une chimère demi-politique, demi-poétique 2 », regrettait tellement de n'y avoir point assisté, se laissa vite aller à son enthousiasme. Les répugnances familiales contre les excès du jacobinisme l'empêchèrent d'aller jusqu'à la Montagne; mais du moins il devint girondin, comme son père, et girondin exalté. Alors, il passa par « cette période politique ardente et austère, par une passion stoïque, Spartiate, tribunitienne, dans laquelle, selon les temps divers, on invoque Harmodius, les Caton, les Thraséas et où, de loin, les Gracques et les Girondins se confondent s »; alors il eut un culte pour Mmc de Staël 4; alors « Brissot, Roland, les Girondins lui parlaient... comme des frères aînés et des martyrs 5 ». Plus tard, il s'écriait :

La liberté bientôt

(après son premier enthousiasme pour l'Empire) m'étala ses miracles ; Le reste s'abaissa, je m'élançai plus haut: Et repoussant du pied le présent plein d'obstacles, J'allai tendre la main aux morts de l'échafaud.

Nobles morts ! cœurs à Taise au milieu des tempêtes! Poète à Parchet d'or! (Chénier)

Vierge au sanglant poignard ! (Corday) Vous tous qui m'appeliez comme un frère à vos fêtes, Que me demandiez-vous ? J'étais venu trop tard rt.

A leur tour, ses mœurs se mirent au diapason, renforçant d'autant ce « scepticisme que les mauvaises moeurs insinuent si aisément 7 ». Il dit bien de Joseph Delorme qu'il « n'avait pas de vices »; il parle de sa « pureté austère... par moments 8 » : il le flatte, ou plutôt il se flatte; et le récit de Volupté est plus sincère °. C'est à partir de ce moment-là

1 S'1" Curr.y 5.

2 N. Lundis, I, 159.

8 Lundis, IX, 149.

4 N. Lundis , II, 291.

5 P. Cont.t I, 216.

0 Consolations (Poésies, II, 92).

7 Lundis, X, 314.

» P. 1 3 et 14.

w Chapitre x.

au contraire qu'il s est abandonné aux « faiblesses de Salomon l ». Mais le plaisir dans son tempérament triste ne prenait point une forme joyeuse. Ni sa vie, ni sa philosophie, ni ses préoccupations d'avenir n'étaient faits non plus pour le rendre heureux. 11 souffrait de « dégoûts », du « sentiment de la nécessité d'un état », de l'impossibilité de se livrer à ses goûts littéraires. « Il éprouva d'amers découragements » dont il faisait l'aveu à Dubois 2; et son âme se dévorait.

Tel était Sainte-Beuve, laid et tendre, intelligent et sensuel, girondin enthousiaste et irréligieux avec ferveur, sombre, un peu déçu déjà. C'est avec un front morose et d'une allure comme lassée, qu'il va entrer par une voie détournée dans la vie littéraire.

1 Corr., I, 157. » Lair, 3 18.

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