‹ Sainte-Beuve, documents inédits (volume 2)Chapitre 10 sur 24 · SAINTE-BEUVE ET CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE ET CHATEAUBRIAND

son enfance, sa jeunesse, ses relations avec Joubert. — Influence de Joubert sur lui et sur M"^e de Beaumont. — Arrivée de Fontanes à Londres après le 18 fructidor. — Sa rencontre avec Chateaubriand. — Ce qu'il lui apprend touchant Gin^uenéet la Harpe. — Retour de La Harpe au christianisme. — Chateaubriand lit à Fontanes quelques passages de VFssaî. — Fontanes leur préfère les fragments des Natchez. — Effet de cette dernière lecture sur son esprit, — Est-ce Dulau qui conseilla à Chateaubriand de renoncer au phiiosophisme ? — Situation vraie de la France en 1799 au point de vue du culte catholique. — Les constitutionnels ' et les réfracîaîres. — L'élection de Tarchevêque Royer et le premier concile de Notre-Dame. — Tentatives de rapprochements entre les deux fractions du parti catholique. — Comment Chateaubriand fut-il touché de la grâce? — Sa lettre à la citoyenne Fontanes, en date du ^9 août 1799. — Comme quoi cette lettre était évidemment destinée à La Harpe. — Premiers titres de l'ouvrage qui devait s'appeîef enfin le Génie da Christianisme. — Une défaillance de mémoire de Chateaubriand à ce sujet. — « J'ai pleuré et j'ai cru ! » — Ce cri-là explique mieux que toutes ses phrases pompeuses la conversion du grand écrivain.

S'il est vrai que les livres ont leur destin, il faut reconnaître que, parmi ceux de Sainte-Beuve, il y en a deux au moins qui eurent des origines étranges. Port- Royal^ par exemple, sortit. . . d'un grand chagrin d'amour ; Chateaubriand et son groupe littéraire.,, d'un tuyau de cheminée qui fumait!

Je ne referai pas après Sainte-Beuve le récit de cette aventure héroï-comique; je dirai seulement qu'à mon avis il fut la dupe de son amour-propre ou, si l'on préfère, d'un point d'honneur exagéré. Mais ne nous en plaignons pas, puisque sans ce tuyau de cheminée Sainte-Beuve serait demeuré conservateur de la Bibliothèque Mazarine et n'aurait pas été professer à Liège.

Aussi bien, ce n^était pas la première fois qu'il avait eu l'idée d'aller faire un cours dans cette ville. Dès le mois de mai i83i, grâce à l'appui de M. Charles Rogier,

qu'il avait connu à Paris en i83o, il avait été nommé professeur de littérature française à l'Université, mais il n'avait pas pris possession de sa chaire et avait démis sionné le 4 septembre suivant. Pourquoi? On n'a qu'à lire les lettres que Victor Hugo lui adressait à cette époque pour en deviner la cause. Il était alors amoureux de la femme d'Olympio, et plus celui-ci le pressait de partir, plus il hésitait à s'exiler. A la fin, l'amour l'emporta, ce qui revient à dire que Sainte-Beuve resta à Paris.

Mais, en i848, les circonstances n'étaient plus les mêmes. Il était bien encore amoureux d'une autre grande dame, mais, outre qu'il avait renoncé à planter avec elle « le clou d'or de l'amitié », elle était sur le point de rejoindre son mari qui exerçait un grand commandement dans l'armée de Lyon, et sa démission de bibliothécaire lui avait fait des loisirs qu'il avait hâte d^utiliser pour vivre, car il n'avait aucune fortune, et les journées de juin avaient enlevé, ou bien près, aux littérateurs le pain de la main.

Sainte-Beuve sollicita donc à nouveau une chaire à l'Université de Liège, et comme à ce moment Charles Rogier était ministre, il l'obtint sans trop de peine (i).

Cependant la Revue de Belgique^ se faisant l'écho de certains journaux de Paris, ne lui ménagea pas les attaques. Non seulement elle réédita les critiques injustes et malveillantes de Balzac et d'Alfred Michiels, voire laguêpe d'Alphonse Karr relative au Liure d'amour, mais elle

(i) Il paraît qu'on avait d'abord songé pour ce poste à Villemain, à Cousin, à Saint-Marc-Girardin. — Ce cours lui fut payé 2600 florins, soit 5.3io francs. Il faisait trois leçons par semaine, les lundi, mercredi et vendredi. Le cours du lundi, qui était à la fois pour les élèves et le public et qui se tenait dans la grande salle académique, roulait sur Chateaubriand et son époque; le cours du mercredi et du vendredi, destiné aux seuls élèves, embrassait l'ensemble de la littérature française.

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alla jusqu^à lui contester son talent éminent d'écrivain, contribuant ainsi à créer autour de lui une atmosphère de défiance et de froideur dont il n'eut raison qu'avec le temps et qui, tout de suite, le décida à ne pas rester plus d'un an en Belgique.

Nous avons pour nous renseigner exactement, tant sur l'accueil qui lui fut fait à son arrivée que sur l'impression qu'il en garda durant son séjour à Liège, sa correspondance avec ses amis de Lausanne qui depuis quelques années s'étaient installés à Paris et avec qui il avait pensé un instant à s'expatrier en Amérique.

Dès le 20 octobre 1848, il écrivait à M"^^ Juste Olivier:

c( Me voilà enfin arrivé et transporté(i). Je repasse par toutes mes impressions de Lausanne, mais avec quelle différence, chère Madame, et quel vide, quel isolement de vous! J'ai trouvé ici un excellent ami et guide dans M. Lacordaire (2). Pourtant ce n'est pas comme à Lausanne. Il n'y a de pareil que ma tristesse, accrue par les années et par la nature des circonstances. Mes collègues de l'Université sont bien pour moi, mais ce n'est pas comme à Lausanne; c'est là mon refrain, le seul refrain que je chanterai. »

Un mois plus tard, 26 novembre j848, il lui écrivait à nouveau : «... Je mène la vie sérieuse et austère que vous m'avez vu mener à Lausanne, plus austère encore et sans la consolation des soirs. L'autre jour, en me promenant une heure seul sur les collines à demi dépouillées, je récitais cette stance (3) qui contient la moralité sombre des dernières années :

Rien n'est propice à qui ne sacrifie^ etc.

(1) n habitait à Liège, rue des Anges, 19.

(2) Frère du P. Lacordaire.

(3) C'est la dernière des Vieux Chênes, cette chanson de Juste Olivier

« Je ne sais si j'aurai un moment à moi pour aller à Paris d'ici à la fin de Tannée scolaire. Le trajet est court, mais c'est fatigant, et je ne suis pas assez en avance pour pouvoir profiter des petites vacances que se ménage l'Université à Noël... »

Et, comme pour montrer une fois de plus à M. et Juste Olivier que le souvenir des hommes et des choses de Lausanne était inséparable du leur, il priait Olivier dans cette lettre de presser Tinsertion dans les Débats de son article sur le Pascal de Vinet,

«... Ma pensée, mandait-il encore à M™^ Olivier le i^"" juin 1849, nia pensée est souvent avec vous, avec le passé habituellement, et ce qui est bien certain, c'est que jamais je ne m'avise de vivre dans l'avenir. La suprême douceur désormais serait de causer ensemble avec une tristesse calme des jours heureux, qui ne le furent pas complètement eux-mêmes, mais qui le deviennent au prisme du souvenir. Je dis à Olivier que je ne désespère pas d'être bientôt rapproché de vous, — tout à fait libre, — pauvre et gueux comme à vingt ans. Et peutêtre, qui sait ! Je ne sais quoi de cet âge me reviendra âussi en même temps que la condition extérieure qui me le rappellera. J^y compte un peu, en vertu de cette incurable faculté d'illusion que gardent tous ceux qui ont été une fois poètes. Ce qui n'est pas une illusion, c'est

que Sainte-Beuve citait à chaque instant:

Rien n'est propice à qui ne sacrifie Aux nouveaux dieux, ivres de l'encensoir» Sous notre pied, qui déjà se défie, Rien ne grandit que les ombres du soir. Avant d'entrer dans les pâles domaines, Du noir faucheur dont nous sommes les blés, Chantons, amis, chantons sous les grands chênes Le souvenir des beaux jours envolés 1

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le plaisir de se voir, de se retrouver, de jouir mieux de ce dont on a été sensiblement privé, et d'apprécier désormais bien des choses simples et pures. Croyez bien^ chère amie, à la fidélité de mes impressions, de nos pensées reconnaissantes et à mon culte d'un passé qui ne peut que gagner en moi et se mieux graver chaque jour. Il n'est pas jusqu'à cette vie assez douce, mais si dénuée^ que je mène ici, qui ne contribue à me faire mieux sentir ce qu'était pour moi Lausanne, grâce à vous, et combien de ce côté j'ai une sainte patrie. Ecrivez-moi quand vous en aurez un mouvement et le loisir; vous êtes sûre de m'apporter une consolation et une joie (i). »

Enfin le i6 août 1849, retour d'une excursion qu'il avait faite à Utrecht pour visiter la petite colonie janséniste, il mandait à M. Charles Rogier, sur le point de rentrer en France :

((... Non, je ne ferai jamais mon pays de celui qui m'a reçu de cette sorte, où j'ai trouvé tant de malveillance, et où si j'ai triomphé des difficultés de ma position, je ne l'ai dû qu'au bon sens du public liégeois, bons sens que j'apprécie et à qui je sais un gré profond. Mais il m'a été pénible, étant ce que je suis littérairement (car la modestie aussi a ses limites), d'en être réduit là. Dans cette jeunesse paisible et calme que je viens d'enseigner durant un an sous toutes les formes, pas un ne m'a dit en me voyant venir : Nous sommes charmés de vous avoir. Pas un ne me dira en me voyant partir : Nous sommes fâchés de vous perdre (2). »

C'est sous cette impression de tristesse et de dépit que Sainte-Beuve prépara et fit son cours sur Chateau- I briand et la littérature française. Bien qu'il n'écrivît

(1) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M, et M^^ Juste Olivier,

(2) Revue des Revues, n° de septembre 1898.

pas ses leçons, comme il en avait l'habitude à Lausanne, son livre sur Chateaubriand était déjà si avancé au mois de février 1849 q^'il ^ff^ît à Hachette de le publier à .son retour, aux lieu et place du quatrième volume de son Port-Royal qu'il se réservait de terminer (i) en une année de liberté. Et nous savons, par une lettre de lui à Collombet, datée du mois de juin i85i, que le temps seul lui avait manqué jusque-là pour y mettre la dernière main (2).

On a donc eu tort d'insinuer que, s'il ajourna cette publication à l'année 1861, c'était avec Tarrière-pensée d'y vider toute sa poche à fiel.

Je ne vois pas, d'ailleurs, que depuis 1849 il f^^^ à son livre de sérieuses retouches. Tout au plus y a-t-il ajouté quelques pages ea appendice, et quelques notes au bas des pages (3) pour achever de nous peindre au vrai l'homme que ses succès auprès des femmes ont fait surnommer l'enchanteur.

Mais quoi! c'est là précisément ce que lui reprochent avec tant d'amertume les dévots de Chateaubriand. On dirait à les entendre qu'en prenant plaisir à nous étaler ses faiblesses de cœur^ Sainte-Beuve n'eut d'autre dessein que de ruiner le dogme de sa sincérité religieuse et

(1) « J'ai un volume presque fait (du travail de mon cours) qui serait le premier de l'Histoire littéraire des cinquante premières années de ce siècle^ et qui contiendrait Chateaubriand, Foiitanes, Joubert, Chênedollé, c'est-àdire ce groupe d'écrivains traités par moi de nouveau. Pour en relever l'intérêt, j'ai à y insérer nombre deletires confidentielles et inédites de Chateaubriand, provenant des papiers de Chênedollé. Si vous vouliez me prendre ce volume (qui fera un bon volume) je me mettrais dès à présent à en préparer la copie au net pour l'impression, qui pourrait se faire cet automne, dès mon retour à Pans... » [Corresp. de Sainte-Beuve, tome I, p. 164.)

(2) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet^ p. 255,

(3) 11 est clair, par exemple, que les pages intitulées Chateaubriana, Panalyse des Souvenirs de M. de Marcellus et l'extrait des Mémoires de Mme Hortrnse Allart de Méritens ont été ajoutés par Sainte-Beuve à son travail de i849»

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d'enlever du même coup au demi-dieu du Génie du Christianisme^ des Martyrs et de Y Itinéraire^ sa triple auréole de gloire! Que c'est mal le connaître (i)! Dès i83o, au cours d'un entretien qu'il avait avec Juste Olivier sur les croyances religieuses des hommes du jour, le poète mystique des Consolations faisait déjà cette remarque que Chateaubriand n'avait qu'une religion d'imagination. « Il n'est pas chrétien, disait-il, il en est toujours à René (2)! » Cela ne signifiait pas dans son esprit que Ghateaubriand n'était pas un catholique sincère. Oh! non, Saint-Beuve, qui savait à quoi s'en tenir et jugeait les autres à son aune, distinguait entre le christianisme et le cathohcisme, en quoi il avait parfaitement raison, et regardait Ghateaubriand comme un épicurien à l'imagination catholique, en quoi il n'avait pas tout à fait tort. Et ce qui prouve que sur ce point il ne changea jamais d'avis, c'est que sur son exemplaire de Chateaubriand et son groupe^ M. Jules Troubat releva après sa mort la note suivante qu'il a imprimée dans les dernières éditions de cet ouvrage : « Pour moi, je le reconnais, Chateaubriand est un épicurien; c'est un épicurien rehaussé d'honneur et panaché d'imagination, c'est-à-dire de ce qui manque le plus ordinairement à l'épicurien. » Que s'il

(1) Il écrivait à M. de. Circourt le 24 décembre i865: « J'ai voulu plusieurs choses dans ce livre sur Chateaubriand ou plutôt je n'en ai voulu qu'une: être vrai et rendre le vrai. Les lecteurs français sont si pressés et si inattentifs qu'il n'admettent guère qu'une idée à la fois. L'un suppose que j'ai voulu à toute force montrer Ghateaubriand anti-chrétien, et que je me suis réjoui de le trouver tel par moments; l'autre suppose que j'ai voulu rabaisser son génie littéraire ; un troisième fait une autre supposition également exclusive. Au fond fai tenu à mesurer exactement l'écrivain et à le maint e~ nir plus grand qu'aucun de notre âge. Quant à l'homme, je lui ai tiré le masque avec quelque plaisir, je l'avoue, et j'ai déjoué ses poses solennelles, mais pour le montrer d'autant plus aimable et séduisant quand il consentait ou s'oubliait à être naturel. » {Corresp, de Sainte-Beuve^ t. I, p. 267.)

(2) Souvenirs de Juste Olivier, p. 24.

attendit, pour exprimer publiquement cette opinion, que Chateaubriand fût descendu dans la tombe, on ne saurait décemment Ten blâmer. La vérité que Von doit aux morts offense les vivants plus souvent qu'elle ne les oblige, et les motifs que Sainte-Beuve nous a donnés dans la préface de son livre pour expliquer sa conduite envers la mémoire de Chateaubriand nous semblent de nature à satisfaire les esprits exempts de préjugés (i).

Ayant eu Thonneur de lui être présenté par Villemain en 1829, et d'être admis un peu plus tard dans le salon plus ou moins fermé de TAbbaye-aux-Bois, Sainte-Beuve avait été attaché de bonne heure au char de l'illustre écrivain par « un nœud de soie et de velours (2) ». — Ce qui ne l'avait pas empêché, d'ailleurs, en parlant de ses derniers ouvrages, notamment de sa Vie de fiancé (3), d'insinuer des réserves. « Je me comparais, dit-il luimême, à la cigale obhgée de chanter dans la gueule du lion. »

A présent j'admets volontiers que, dans la curiosité maligne de Sainte-Beuve, il entrait une pointe de rancune. C'était le péché mignon du poète de Joseph Delorme, et

(1) « J'ai profité, y dit-il, de l'indépendance littéraire qu'on trouve à la frontière (elle n'existe pas à Paris) pour développer mon jugement en toute liberté, sans manquer à ce que je crois les convenances. Gomme les convenances sont chose relative, je ne voudrais pourtant point paraître y manquer aujourd'hui, en venant imprimer à Paris ce qui a pu être dit ailleurs. J'ai jugé M. de Chateaubriand comme certes chacun est en droit de le juger aujourd'hui. 11 est temps que pour lui la vie critique commence, à moins qu'on ne veuille faire de sa renommée,comme de celle de Bossuet et de Racine, une de ces religions françaises ^expression du comte de Maistre) auxquelles on ne peut trouver mot à dire sous peine d'être excommunié. La dévotion et la critique ne vont guère ensemble. »

(2) Corresp. de Sainte-Beuve avec M. et Juste Olivier, lettre de i838.

(3) Réserves qu'il accusa plus tard dans cette note des C hateauhriana : « La Vie de Rancé est un véritable bric-à-brac, l'auteur jette tout, brouille tout et vide toutes ses armoires. Cette vie est une vraie Tentation de Saint" Antoine ; il y a toutes sortes de farfadets. »

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lui-même ne nous a pas caché que Chateaubriand s'était (( montré peu favorable et même contraire à Tordre d'idées et d'efforts poétiques auxquels sa jeunesse s'était associée (i) ». Mais c'est bien moins aux petits côtés du caractère de Sainte-Beuve qu'à sa méthode critique qu'il convient de s'en prendre de la sévérité parfois excessive avec laquelle il a jugé Chateaubriand, car ses investig^ations dans le domaine privé et ses conclusions du particulier au général constituent à proprement parler le défaut et la qualité de cette méthode, — son défaut aux yeux de ceux qui regardent un beau livre comme un tableau ou une statue, et qui écartent résolument la personnalité de l'écrivain du jugement qu'ils sont appelés à rendre sur l'ensemble de ses œuvres ; — sa qualité aux yeux de ceux qui pensent que^pour bien juger une œuvre d'art ou d'imagination écrite, il convient de reconstituer les circonstances de temps, de lieu, de personnes dans lesquelles elle a été conçue et exécutée. J'avoue que je suis de l'école de Sainte-Beuve et que je ne comprends pas la critique littéraire autrement que lui. De l'art plus ou moins vain qu'elle était avant lui, il en a fait une science exacte ayant comme instrument de précision une documentation d'une richesse inouïe et comme fin

(i) Pourtant, quand parut Fo /a/? ^é, Chateaubriand adressa à Sainte-Beuve une lettre dont il fut si fier, qu'il l'inséra plus tard dans l'appendice de ce roman, et voici le billet très flatteur par lequel l'auteur des Mémoires d'outre-tombe remercia le futur critique des Lundis de son article sur ces Mémoires :

« Paris, i6 mars (ou mai i834).

« Votre analyse de mes Mémoires, Monsieur, est un véritable chef-d œuvre, où vous parez nos vieilleries de tout l'éclat de votre talent et de votre jeunesse. Croyez que l'amour-propre flatté de l'auteur n'entre pour rien. Monsieur, dans les sentiments de reconnaissance et d'admiration que je m'enpresse de vous offrir. » (Lettre inédite publiée par M.Louis Thomas dans le Mercure de France de décembre igoS.)

Mais tout cela, j'en conviens, ne pouvait que resserrer « le nœud de soie çt de velours »,

la connaissance de la vérité partout où il y a quelque intérêt à ce qu'on la sache. Or, il est très rare que la vérité, même relative, ne procure pas à ceux qui la recherchent des jouissances inattendues. Qui oserait soutenir par exemple que le Génie du Christianisme n'a pas tiré une beauté nouvelle et un intérêt nouveau de la connaissance des conjonctures singulières où Chateaubriand Fenfanta? Laissons de côté pour le moment sa conversion, occupons-nous seulement de la rédaction de son livre. N'est-il pas intéressant de savoir qu'il l'écrivit et lui donna sa forme définitive dans une petite maison que « l'hirondelle » — lisez Pauline de Beaumont — avai* louée à Savigny-sur-Orge pour que le « sauvage » ne fût distrait — que par l'amour — du noble sujet de ses méditations religieuses? Pour ma part, il ne me déplaît pas, tant s'en faut, que ce monument élevé à la religion catholique ait eu pour architecte un amour païen; s'il y a perdu au point de vue de la morale pure, il y a gagné au point de vue humain, d'être plus touchant, plus pathétique, par les bonnes et douces larmes d'amour dont il fut arrosé, — sans compter que la mort chrétienne de Pauline l'a revêtu d'un charme suprême !... Et depuis que nous savons par un passage fameux des Mémoires d'outre-tombe que, lorsqu'il fit Vltinéraire^ Chateaubriand, bien loin d'aller à Jérusalem « dans les dispositions du repentir », allait y chercher « de la gloire pour se faire aimer », ce livre et le Dernier des Abencérages^ qui en fut en quelque sorte le couronnement, ont emprunté aux beaux yeux da la duchesse de Mouchy un éclat, un rayon d'amour qui augmente encore leur chance d'immortalité.

Et voilà le fort et le faible de la méthode critique de Sainte-Beuve : elle ne sépare point l'homme du poète,

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elle les réunit devant son objectif pour les éclairer Vun par l'autre ; elle ouvre des jours curieux tout autour de sa ruche et s'efforce de pénétrer jusque dans son alcôve pour surprendre le secret de ses inspirations et de son travail intérieur. Son seul inconvénient, car c'en est un pour un homme qui a les mains pleines de vérités et qui brûle de les dire, son seul inconvénient est de nepouvoir s'appliquer décemment qu'aux morts. Sainte-Beuve l'éprouva plus d'une fois et ne se départit de sa réserve à l'égard des vivants que dans deux ou trois circonstances, encore y mit-il une certaine discrétion. La première fois, ce fut, à ma connaissance, dans son étude sur Xavier de Maistre ; la seconde, je n'ose dire la dernière, ce fut dans son article sur les Chants du crépuscule. Nous avons vu que cet article avait failli lui attirer un duel avec Victor Hugo. Mais ce que nous ne savions pas, ce que nous avons appris tout récemment, c'est que Xavier de Maistre lui avait gardé une dent pour avoir divulgué, au cours de l'étude qu'il lui avait consacrée^ un petit détail de vie intime qu'il tenait de Xavier lui-même. M. Henry Bordeaux prétend que Sainte-Beuve avait arrangé ce petit détail à sa façon (i). Gela m'étonne de sa part, car tout « romanesque » qu'il était, il avait à un trop haut degré le souci de l'exactitude « pour affubler gratuitement de ses propres complications psychologiques et sensuelles » les écrivains portraiturés par lui qui n'avaient eu aucune intrigue amoureuse dans le cours de leur existence. Et M. Henry Bordeaux nous assure que Xavier de Maistre était de ceux-là. J'ai voulu relire dans l'étude de Sainte-Beuve le passage où se trouve « le petit détail » qu'il aurait arrangé. Le voici : « Son habitation — il

(i) Cf. 1^ Revue Bleue du 17 octobre 1908,

s'agit da lépreux — était particulièrement solitaire : un jeune officier (celui de M^^ Hautgastel peut-être) donnait volontiers à la dame qu'il aimait des rendez- vous dans ce jardin qui cachait des roses; ils étaient sûrs de n'y être pas troublés. Deux amants se ménageant des rencontres de bonheur, à l'ombre de cette redoutable charmille du lépreux, n'est-ce pas touchant? L'extrême félicité à peine séparée par une feuille tremblante de l'extrême désespoir, n'est-ce pas la vie? »

Et c'est tout. Ne voilà-t-il pas de quoi jeter les hauts cris? Remarquez que Sainte-Beuve n'a pas nommé Xavier de Maistre et que dans le membre de phrase qu'il a mis entre crochets, et que j'ai souligné d'un double trait, le jeune officier dont il est question pouvait très bien ne pas être celui de M^^ Hautcastel, puisque Sainte-Beuve^ en employant le mot peut-être, a laissé planer un doute sur lui. Cependant, c'est un fait que Xavier de Maistre se montra fort contrarié de cette allusion discrète.

(( Avec la meilleure intention de m'obliger, écrivait-il le 28 juillet 1889 à M^e de Marcellus, il m'a vivement blessé en parlant de rendez-vous que j'avais, dit-il, avec une dame chez le lépreux. J'avais dit une fois à cet indiscret que personne à la cité d'Aoste ne craignait de le voir, et que je lui avais fait plusieurs visites avec une dame à laquelle je faisais la çour. Mais je n'ai point parlé de rendez-vous qui n'existèrent jamais. Je ne vous ai jamais parlé de ces amours. Voilà l'histoire : c'était une jeune veuve indépendante,la plus belle de la ville dAoste et y jouissant d'une assez jolie fortune. Je lui avais fait la cour pendant trois ou quatre ans, dans l'espoir d'en faire ma femme, mais elle en préféra un autre : voilà en quoi consiste ma bonne fortune que l'on publie dans les deux mondes. L'impudent!... Cette bonne dame existe

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encore, elle a des enfants et une réputation au-dessus de tout soupçon. Que pensera-elle de ma fatuité presque octogénaire? Car j'ai Tair d'avoir raconté toutes ces sottises... »

Et moi j'ajouterai : Ce qu'elle pensa? mais rien du tout, puisque Sainte-Beuve — à supposer qu'elle ait lu le passage incriminé — n'a rien dit qui pût la dévoiler; et je suis surpris qu'un critique aussi avisé que M. Henry Bordeaux, au lieu d'épouser la querelle de Xavier de Maistre, n'ait pas pris la défense de Sainte-Beuve, car s'il est vrai que l'auteur du Lépreux ait fait à son portraitiste le récit qu'on vient de lire, on est bien forcé de reconnaître que celui-ci a plutôt péché par excès de discrétion.En tout cas il est singulier que Xavier de Maistre n'ait pas réclamé auprès de celui qui l'avait si vivement blessé, car Sainte-Beuve, j'en suis convaincu, se fût empressé d'effacer ou d'adoucir le passage en question. Or, nous le retrouvons dans toutes les éditions du portrait de Xavier de Maistre. D'où il est permis de conclure que « tout honnête et simple » qu'était (( le bon Xavier » il n'était peut-être pas fâché au fond qu'on lui eût prêté à mots couverts quelque galante aventure. Cela est si humain, après tout!

C'est également un passage des Mémoires (ïoiitre' tombe supprimé par Chateaubriand postérieurement aux lectures de TAbbaye-aux-Bois (i), et publié par Sainte-

(i) Encore ce passage qui concerne la duchesse de Mouchy a-t-il été con- . servé avec quelques variantes dans le manuscrit des Mémoires que possède .M. Champion, libraire.

satnte-seuve

Beuve en deux ou trois endroits, du vivant même de leur auteur, qui, il y a quelques années, suggéra à Tabbé Bertin la mauvaise idée d'accuser le critique des Lundis de falsification des textes (i). Mais cet abbé n'eut pas une bonne presse et après quelques passes d'armes où il reçut plus d'une égratignure, il fut obligé de confesser son erreur. Non, Sainte-Beuve n'était pas un faussaire; il élait curieux, indiscret, rancunier, méchant, tout ce qu'on voudra, mais je défie ses ennemis de lui prendre la main dans le sac aux mensonges ; et c'est ce qui, malgré tout, fait sa force, et c'est ce qui fait son autorité. Quand parut Chateaubriand et son groupe, George Sand lui écrivait :

« Je vous remercie de m'avoir fait lire votre excellent livre. C'est une mine de pierres très fines et ti ès précieuses, mine très abondante où, tout en cherchant le charbon et le diamant, ces deux extrêmes qui sont pourtant frères jumeaux, on trouve une foule de choses vivantes et qui communiquent la vie à qui les recueille avec soin. Chateaubriand a été, je crois, ici pour vous un but et un prétexte autant Tun que l'autre, n'est-ce pas? 11 était au suprême degré, on le voit, charbon et diamant luimême, et tout le monde est cela. Seulement plus on est diamant, plus on est charbon. C'est ce que prouvent toutes vos excellentes critiques, et c'est la clef de voûte ingénieuse et philosophique de la plupart de vos travaux en ce genre (2 . »

George Sand avait vu juste, mais Sainte-Beuve n'avait pas attendu sa lettre pour se rendre compte que son livre

(1) Cf. la Sincérité religieuse de Chateaubriand. Paris, Lecoffre, 1900, in-8°, 4 10 pages, et notre article sur les Manuscrits des Mémoires d'outretombe publié dans la Revue Bleue du lo mai 1900.

(2) Lettres de George Sand à Alfred de Musset et à Sainte-Beuve, lettre du i5 décembre 1860.

Ët CfîAÏEAUBRiAND

contristerait plus d'un cœur parmi les dévots de Chateaubriand. Dès le i^^ décembre 1860, il écrivait à Hippolyte Lucas ce petit billet qui avait sa place marquée ici :

« J'ai à vous remercier du coup de main que vous donnez à ces volumes où j'ai risqué beaucoup.

« Votre cœur de Breton a dû protester plus d'une fois, et pourtant je n'ai été grisé, je vous assure, que par le .désir de creuser mon sujet et d'amasser alentour toute sorte de documents précis et originaux. L'admiration littéraire est ce qui surnage et ce dont je crois ne m'êlre pas départi, quoique on puisse tirer des volumes autre chose que ce que j'ai tiré moi-même (i). »

L'admiration littéraire est en effet ce qui surnage et ce qui devait surnager dans l'ouvrage critique de Sainte- Beuve, car, alors même qu'il aurait établi (et nous verrons tout à l'heure qu'il n'a jamais mis en doute la sincérité religieuse de Chateaubriand), alors même qu'il aurait prouvé qu'il ne fût qu'un charlatan du catholicisme^ il demeurerait acquis — et cela seul suffirait à sa gloire — qu'il fut un artiste incomparable, le plus illustre de nos écrivains modernes (2).

Rappelons-nous la maîtresse page de Sainte-Beuve sur le « chercheur d'images — partout et toujours ».

(( Ah ! poète et artiste, le mot est lâché, vous alliez chercher à Jérusalem des images et pas autre chose, et vos couleurs trouvées, votre tableau fait, vous étiez content. — Demandez à vos successeurs poètes ce qu'ils sont allés aussi chercher dans l'Orient ; s'ils sont sincères, ils répondront : des images, aussi des images, tout au plus

(1) Corresp. de Sainte-Beuve, t. 11, p. i65.

(2) Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 18. « Ses hautes qualités de talent proprement dit ne sauraient assez s'adnnirer, lit-on dans les Chateaubriana sous la date du 20 noven:ibre i845, et elles sont plus grandes cjue Ivi postérité probablement ne les sanctionnera en définitive. »

8AÎNTE-BLUVE

quelques impressions 1 Villeliardouin, Richard Gœur-de- Lion et saint Louis allèrent dans TOrient pour autre chose, et même si Racine y était allé en son temps, s'il avait accompagné M. de Guilleragues, les images pour lui ne seraient venues que bien tard etaprès.

« Voilà, Monsieur, ce que j'appelle être le premier grand artiste d'une époque de décadence : désormais, partout où il y aura des images qui le tenteront, il ira — non pas seulement à Jérusalem, mais jusque dans le camp des infidèles. — Que cherche-t-il dans le Hbéralisme, dans le républicanisme, dans ce monde de Réranger, de Carrel : des images? Trouver la plus belle phrase sur les descendants de saint Louis et de Robert le Fort, la plus belle phrase sur Napoléon à Sainte- Hélène, la plus belle phrase sur le tombeau de Jésus- Christ, la plus belle phrase sur la République future éventuelle, la plus belle phrase et la plus splendide sur la ruine et le cataclysme du vieux monde, qu'il y ait réussi, il sera content (i). »

Partant de là, Sainte-Reuve énumère ainsi les motifs qui ont déterminé Chateaubriand à écrire l'Itinéraire : « Premier motif : chercheur d'images. — Second motif : visiter en croyant les lieux saints. — Troisième motif : se faire aimer d'une beauté sensible à la gloire. Il est peintre, pèlerin et amoureux! »

Eh bien ! quel est l'esprit indépendant qui ne s'inclinerait devant un jugement aussi équitable ? Pour ma part, je ne vois pas autrement l'auteur de l'Itinéraire et je déclare que la formule de Sainte-Reuve peut tout aussi bien s'appliquer au Génie du Christianisme, car là aussi Chateaubriand a cherché de nouvelles images, là

(i) GhatçauMand et son groupe^ t. H, p. 73»

Et CHATEAUBRIAND

aussi il a parlé et a-ji en croyant, là aussi il a cherché de la gloire pour se faire aimer.

Dira-t-on que Sainte-Beuve a souligné plus que de taison le rôle de Tépicurien dans l'œuvre littéraire de René ? Telle n'est pas mon opinion. Les femmes — depuis Pauline jusqu'à Juliette — ont tellement encombré et enchanté sa vie, que ce serait la rendre méconnaissable que d'en retrancher ce qu'on appelle ses faiblesses, les deux muses inséparables de Chateaubriand ayant été la religion et l'amour.

D'ailleurs Sainte-Beuve n'a parlé qu'avec une pieuse admiration des belles amies du grand écrivain ; il s'est montré infiniment moins sévère pour elles et pour lui que tel apologiste de Chateaubriand, M. l'abbé Pailhès entre autres.

Dans une lettredePaulineàChênedollé, datée du 9 vendémiaire (1802), Sainte-Beuve ayant la ces mots : (( Il n'y a plus qu'une société pour moi ! » met cette note au Das de la page I « Heureux qui a pu inspirer à une telle âme de tels sentiments (i)l »

Et le seul reproche qu'il lasse à Chateaubriand, c'est de se contredire dans la même lettre au sujet de Pauline. Le 3i août i8o3, Chateaubriand écrit à Guéneau de Mussy : (( Si je perds M"^® de Beaumont, comme je le crains, je recevrai le dernier coup. Il ne me manquera donc rien pour être un sage, » — Singulier point de vue, dit Sainte-Beuve, quand on va perdre la femme qui vous aime! — Un peu plus loin Chateaubriand ajoute : M'^^ de Beaumont m'écrit du Mont-d'Or des lettres qui me font trembler : elle dit quel/e sent qu'elle s^ éteint^ qu il n\j a plus d'huile dans la lampe. Si je perds cette

(i ) Chateaubriand et son groupe, t. JI, p. 21 j,

amie Je deviendrai fou, y> — Là-dessus Sainte-Beuve qui, entre ce « fou » et ce a sage », a cru voir une contradiction, se retourne et fait cette remarque :

« Le voilà qui se ravise. S'il perd M"^^ de Beaumont, il en deviendra fou. Tout à l'heure il disait qu'il ne lui manquait plus que cela pour devenir sage. Quelle cervelle singulière que Chateaubriand! et quelle singulière forme de sensibilité ! »

Sainte-Beuve n'a pas vu, et cela m'étonne, qu'ici folie et sagesse avaient le même sens dans l'esprit tout au moins de Chateaubriand, puisque la mort de Pauline^qui le rendait fou^ devait le rendre sage — pour un temps très court, il est vrai — en lui faisant reprendre la vie commune avec celle qu'il appelait judicieusement sa veuve.

Je pourrais me donner le plaisir de reproduire ici les appréciations flatteuses du critique sur M^"^ de Duras, M^^^ de Custine, M"^^ de Mouchy et M^^^ Récamier.Mais à quoi bon? Sainte-Beuve était trop amoureux lui-même et trop sensible à la beauté pour faire un crime à de nobles femmes d'avoir entouré de leurs bras le buste olympien du grand enchanteur. Seulement il avait le droit de penser et d'écrire que Chateaubriand fut un épicurien à l'imagination catholique. Peut-être même aurait-il eu le droit d'émettre un doute sur sa sincérité religieuse, mais il y a cru profondément et ce n'est pas moi qui lai donnerai tort, quoique j'aie beaucoup à dire sur ce sujet.

Voici en quels termes j'exprimais mon opinion très nette et très réfléchie sur le Génie du Christianisme dans la Revue bleue du 19 avril 1902, à l'occasion du centenaire de ce livre :

Èf GUATEAUBRÏAND

ni

Il y a eu cent ans le i4 avril (i) que le Génie du Christianisme fit son apparition dans le monde.

Ce livre qui, du matin au soir, porta le nom de Chateaubriand aux nues, a exercé une telle influence sur les idées, la littérature et les mœurs du xix^ siècle qu'il m'a paru intéressant d'en rechercher le vrai point de départ, d'en étudier la genèse — avant la lettre — c'est le cas de le dire, puisque la légende qui s'est formée autour de lui est sortie d'une lettre de Chateaubriand à Fontanes, et que cette légende, sans être positivement le contraire de l'histoire, n'est pas, à mon avis, entièrement conforme à la vérité.

Rappelons en quelques mots les faits de la cause.

Chateaubriand était à peine revenu d'Amérique, qu'il prenait le chemin de l'émigration, confiant sa jeune femme à sa mère et à sa sœur Lucile. Il était depuis quatre ans à Londres, où il vivait d'une vie plus que modeste, quand il publia son Essai sur les Révolutions. « Ce n'était pas un livre impie, a-t-il dit lui-même, c'était un livre de doute et de douleur. » Il n'en fit pas moins scandale dans la société française à laquelle appartenait Chateaubriand, et causa le plus vif chagrin à sa mère qui sortait des prisons de la Terreur. Lorsqu'elle mourut, quelques mois plus tard, elle chargea sa fille aînée, M"^® de Farcy, de ramener son fils à la religion dans laquelle il avait été élevé. Mais la lettre où sa sœur lui mandait le vœu de sa mère ne parvint à Cha-

[i] Le Génie du Christianisme fut mis en vente chez Migneret le i4 avril 1802, trois jours avant la cérémonie du Concordat.

teaubriand que lorsque sa sœur elle-même n^existait plus, (c Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort » le frappèrent. Il pleura et il crut. Et pour attester sa foi nouvelle, il composa le Génie du Christianisme.

Voilà la légende que Chateaubriand mit en circulation dans la préface de la première édition de son livre et que, malgré son scepticisme, Sainte-Beuve s'est plu à accréditer, à confirmer cinquante ans plus tard, dans un article paru au Moniteur sous le titre: Anniversaire da « Génie da Christianisme ». Ayant trouvé dans les papiers de Fontanes la lettre que Chateaubriand lui avait écrite de Londres le 27 octobre 1799 pour lui faire part de sa conversion, l'illustre critique j vit « la seule réponse victorieuse qui se puisse opposer aux notes marginales de V Essai confidentiel qu'on invoquait pour contester la sincérité, la spontanéité de la conversion de Chateaubriand ». « Confidence intime contre confidence, disait-il; et à quelques mois de date, un cœur qui se retourne et se réfute éloquemment avec sanglots. Le ton de cette lettre paraîtra certainement étrange, le style est exagéré ; celui qui écrit est encore sous l'empire de l'exaltation; mais le caractère véridique de cette exaltation ne saurait être mis en doute un moment (1). »

(i) Causeries du Lundi, t. X. — Lundi, 17 avril i854. -— Voici le pas sage le plus caractéristique de la lettre de Chateaubriand à Fontanes : « ... Oui, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu'il y a une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures changent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile, et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. l\ savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé afin que j'élevasse les yeux vers lui. 11 aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de

ET CHATEAUBRIAND

J'en tombe d'accordj et certes ce n'est pas moi qui contesterai la sincérité du retour de Chateaubriand à la religion de son berceau» Mais je crois beaucoup moins à sa spontanéité, et j^estime que Sainte-Beuve, en dépit de sa perspicacité proverbiale, n'a pas vu dans la lettre de Chateaubriand à Fontanes tout ce qu'il y avait à voir; en d'autres termes, il n^apas pris garde, et cela me surprend, qu'en faisant part à Fontanes du changement qui venait de s'opérer en lui Chateaubriand prêchait un converti et même quelque chose de plus. Les coups de foudre du genre de ceux qui firent tomber saint Paul sur le chemin de Damas et Chateaubriand sur le pavé de Londres sont généralement moins spontanés qu'ils n'en ont Tair. Ils sont amenés, préparés par des orages, par des combats intérieurs, do nt rien ne transpire au dehors, mais qui n'en sont que plus terribles. Et si Sainte-Beuve, avec l'esprit dégagé et subtil qui était le sien, avait connu telles lettres de Fontanes et de M"^^ de Beaumont à Joubert, si même il avait fait attention au renouveau du sentiment religieux qui, de 1790 à 1796, s'était opéré chez Fontanes, sous l'empire des événements qui avaient bouleversé sa vie et la face de la France, il aurait vu que c'était Fontanes qui, durant les quelques mois qu'il passa à Londres en 1798, prépara les voies du Seigneur dans le cœur de Chateaubriand, et que la mort et le vœu suprême de sa mère ne furent que l'étincelle électrique qui raviva la petite veilleuse aux trois quarts éteinte que le christianisme y avait allumée aux jours de son enfance.

forces qu'il m'a^ données vers sa gloire, certain que je suis que là ^ît la souveraine beauté et le souverain ^énie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'honnête homme dans uii fort inaccessible aux méchants. »

Né à Niorl en 1757, Fontanes, qui était apparenté par sa mère aux Fourquevaulx de Toulouse et qui avait un oncle pasteur protestant à Genève, avait été confié jusqu'à treize ans au père Bory^ curé de la Foye-Montjault, ancien préfet du collège de l'Oratoire et janséniste outré, qui passait pour un saint aux yeux de ses paroissiens, parce qu'il couchait sur des javelles et de la cendre. Il avait achevé ses études chez les Oratoriens de Niort où il avait eu pour professeur de seconde le père Ballan, qu'il fit entrer sous TEmpire au conseil supérieur de l'Instruction publique. C'est dire qu'il avait reçu une éducation aussi forte que sévère. Après la mort de ses parents, qu'il perdit entre sa quinzième et sa dix-septième année, il vint à Paris et se ha avec Joubert, dont il subit immédiatement la direction spirituelle. C'était, aux approches de la Révolution, un voltairien décidé, mais un voltairien qui, s'étant jeté tête baissée dans le courant du philosophisme, en sortit presque aussitôt, comme on sort d'un bain dont l'eau est trop glacée. J'en trouve la preuve dans la lettre suivante qu'il écrivait à Joubert, en 1790, en apprenant la mort de son père :

«... Je sens tous vos chagrins et je me reproche de ne vous avoir point porté les très faibles consolations dont l'homme peut disposer; mais, croyez-moi, ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout. J'éprouve de jour en jour combien cette idée est nécessaire pour marcher dans la vie. J'aimerais mieux me refaire chrétien com.me Pascal ou le père Ballan, m.on professeur, que de vivre à la merci de mes opinions, ou sans principe, comme l'Assemblée nationale ; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu. »

Deux ans après, Joubert, avec qui il avait essayé, mais sans succès, de fonder une revue littéraire, lui trouvait une femme à Lyon^et achevait de faire sa conquête morale.

(( Vous raisonnez aussi bien des choses d'ici-bas que des choses célestes, » lui écrivait Fontanes au mois de décembre 1794. Et, tout en travaillant à la Gî^èce sauvée^ qu'il n'acheva jamais, il lui demandait une liste exacte de ses écrivains préférés.

« Achetez et lisez les livres fails par les vieillards, qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge; j'en connais, lui disait Joubert, quatre ou cinq où cela est fort remarquable. » Et, après lui avoir cité le vieil Homère, le vieil Eschyle, puis Varron, Marculphe, Cornaro, il ajoutait : a J'en connaisse crois encore, un ou deux, mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards... »

Or, toute cette sagesse antique enchanta tellement Fontanes qu'elle le dégoûta à tout jamais de Fvousseau et de Voltaire :

(( Je hais les modernes, écrivait-il à Joubert le 12 juillet 1795, à commencer par Rousseau, en dépit du Panthéon. J'ai un Voltaire incarcéré à Chalon, et je ne fais aucune démarche pour le faire élargir, quoique la chose soit facile. Je crains de le revoir et de le relire; j'aime mieux quelque pédant bien lourd et bien coriace. J'ai l'estomac fort, je le digérerai... »

La même année, Fontanes, qui avait été nommé membre de rinstitut, lors de la réorganisation des cinq Aca-

démics, était chargé de prononcer le discours d'ouverture au nom des autres professeurs. Et voici en quels termes il parlait des législateurs de l'antiquité et de l'importance qu'ils attachaient à l'éducation :

(( Les législateurs anciens regardaient cet art comme le premier de tous, et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des systèmes de mœurs plus que des systèmes de lois. Quand ils avaient créé des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'âme de leurs concitoyens, ils croyaient leur tâche presque achevée. Ils confiaient la garde de leur ouvrage au pouvoir de Timagination plutôt qu'à celui du raisonnement, aux inspirations du cœur humain plutôt qu'aux ordres des lois, et l'admiration des siècles a consacré le nom de ces grands hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute-puissance des habitudes qu'ils ménagèrent même d'anciens préjugés peu compatibles en apparence avec un nouvel ordre de choses. La Grèce et Rome, en passant de l'empire des rois sous celui des archontes et des consuls, ne virent changer ni leur culte, ni le fond de leurs usages et de leurs mœurs. Les premiers chefs des républiques se persuadèrent, sans doute, qu'un mépris trop évident de l'autorité des siècles et des traditions affaiblirait la morale en avilissant la morale aux yeux de l'enfance; ils craignirent de porter trop d'atteinte à la majesté des temps et à l'intérêt des souvenirs.

« La marche de l'esprit moderne a été plus hardie. Les lumières de la philosophie ont donné plus de confiance aux fondateurs de notre république. Tout fut abattu ; tout doit être reconstruit. »

Il était impossible de rompre d'une façon plus éloquente et plus catégorique avec les idées philosophiques du s'ècle.

Et ce qui prouve que Fontanes, en s^exprimant de la sorte, ne faisait que traduire la pensée de Joubert, c'est que Pauline de Beaumont, que le philosophe de Villeneuve avait recueillie sous son toit après le massacre de tous les siens, lui écrivait peu de temps après dans le même sens que Fontanes, à propos des livres qu'il lui avait conseillé de lire :

(( ... Ce qui m'occupe, m'intéresse et m'étonne, lui mandait-elle au mois de mai 1797, c'est Thistoire de Port-Royal; elle m'apprend à connaître l'esprit janséniste dont je n'avais qu'une idée bien imparfaite. La préface est vraiment curieuse. L'auteur a presque autant d'humeur contre Voltaire de ce qu'il a été élevé par des Jésuites que de ce qu'il est Voltaire. Sûrement je vous redemanderai les derniers volumes. Il me semble que, dans un chrétien, je désirerais l'esprit janséniste et le cœur un peu moliniste. Peut-être que la dernière partie de mon souhait est due aux préjugés de ma jeunesse: ma vieille tante était un peu amie des Jésuites!

(( Voulez-vous m'envoyer l'adresse de votre libraire de Sens? Je veux absolument qu'il me débarrasse d'une édition de Voltaire trop volumineuse. Ma seule prétention est d'emporter un moindre poids. Vous l'offrir après cet aveu, c'est s'y prendre aussi spirituellement que cet homme qui, apportant un panier de prunes à son curé, l'assurait que ses cochons n'en voulaient plus. N'importe, si ce n'est de bonne grâce, c'est de bon cœur que je vous l'offre (i)... »

Et quelques jours plus tard:

«... Savez-vous bien que, si Port-Royal eût encore existé, j'étais en danger d'y courir? Mon zèle commence

(i) Cf. les Correspondants de Joubert, p. 99.

heureusement à se calmer un peu. Je vais relire 7^5 Proï;mc/a/e5, aussitôt que j'aurai fini mes trois volumes(i). »

Tels étaient, à cette époque, les sentiments que ces correspondants de Joubert nourrissaient à Tégard de la religion. On juge de la surprise qu'en dut éprouver Chateaubriand lorsque, à la fin de Tannée 1797, il fit à Londres la rencontre de Fontanes que le coup d'Etat de fructidor venait de déporter comme suspect. Ils s'étaient connus autrefois à Paris, et même Chateaubriand avait gardé un souvenir très vif de certain dîner où Fontanes lui avait donné pour convives, outre M"^^ Dufresnoy, sa maîtresse, Ginguené, Flins, Parny et La Harpe. Mais ils s'étaient perdus de vue depuis 1789, et la Révolution avait creusé un véritable abîme entre eux, à telles enseignes que Chateaubriand venait de publier son Essai sur les Réoolations au moment même où Fontanes, écœuré des saturnales révolutionnaires, retournait au christianisme.

Naturellement, avant de raconter sa vie toute de voyages et d'aventures. Chateaubriand mit la conversation sur les hommes et les choses de France. Qu'étaient devenus leurs amis communs ? Où en était le philosophisme? Quels seraient le gouvernement et la religion de demain? Fontanes lui dit que M™^ Dufresnoy vivait toujours et qu'il lui demeurait d'autant plus attaché que, pendant la Terreur, après le bombardement de Lyon où il habitait alors et où il avait tout perdu, il s'était d'abord réfugié chez elle à Sevran, près de Livry, pour échapper à la proscription et peut-être à l'échafaud; que Ginguené restait enfoncé dans le philosophisme, mais que La Harpe, à la suite de son emprisonnement en 1794? avait

(i) Les Correspondants de Joubert, p. loi.

répudié publiquement les principes antireligieux dont il était si fier autrefois, qu'il était devenu son collaborateur au Mémorial et que Joubert avait fait en lui une recrue précieuse. Joubert! quel était cet homme dont Fontanes avait la bouche pleine. Et Chateaubriand apprit séance tenante que c'était son meilleur ami, son confident de tous les jours, Thomme quiconnaissaitpeut-être lemieux la Grèce et toute l'antiquité païenne, un sage, enfin, qui, ayant partagé longtemps ses erreurs philosophiques, les avait répudiées avant La Harpe, et l'avait entraîné dans son retour au christianisme.

Un tel langage ne pouvait qu'ébranler l'auteur de V Essai sur les Révolutions. Est-ce que vraiment il aurait fait fausse route? Et pressé qu'il était d'avoir l'avis de Fontanes, pour lequel il s'était pris tout de suite d'une sympathie très vive, il lui lut quelques beaux passages de V Essai. Fontanes trouva le style pompeux et d'une richesse inouïe, mais il ne cacha pas à Chateaubriand que le vêtement valait beaucoup mieux que le corps de doctrines qu'il recouvrait. Et lorsque, les jours suivants, au cours de leurs promenades sentimentales le long de la rivière ou sur la colline prochaine, notre émigré eut donné lecture au déporté de Fructidor de certaines pages des Natchez dont il préparait la publication, Fontanes ne put s'empêcher de lui dire qu'il préférait cela à V Essai.

Je n'invente rien, je me contente d'interpréter les sentiments que je vois exprimés dans la première lettre écrite par Fontanes à Chateaubriand lorsqu'il l'eut quitté, et cette séparation eut lieu dès le mois de juillet 1798:

« Ma pensée la plus chère et la plus constante, depuis que je vous ai quitté, se tourne vers les Natchez, Ce que vous m'en avez lu, et surtout dans les derniers jours

est admirable et ne sortira plus de ma mémoire... » Et quels étaient les fragments qui avaient laissé un tel souvenir à Fontanes? Chateaubriand va nous le dire dans la lettre qu'il écrivait à la « citoyenne Fontanes » le 19 août 1799 pour lui parler de l'impression de son livre : De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts,

«... Nous croyons que vous serez contente de ce que vous verrez. C'est peut-être ce qu'il (l'auteur) a fait de mieux jusqu'à présent^ outre ce que l'ouvrage contient par ailleurs des « Natches », ajîn de donner au public un avant-goût de cette époque de V homme sauvage. Le morceau sur le clocher^ le tombeau dans Farbre^ le coucher de soleil en pleine mer^ le couvent au bord d'une grève et quelques autres encore s'y trouvent, »

Cela prouve évidemment que Fontanes connaissait tous ces morceaux pour les avoir entendu lire à Londres par Chateaubriand. Et comme cette lecture n'avait eu lieu que dans les derniers jours qui précédèrent son départ, et que ces morceaux étaient frappés au coin même de l'esprit qui devait animer le Génie du Christianisme^ j'en conclus que la conversation de Fontanes ne fut pas étrangère à leur rédaction et que Chateaubriand était à moitié conquis aux idées nouvelles quand il apprit la mort de sa mère.

On a dit — et Napoléon à Sainte-Hélène s'est fait l'écho de ce bruit — que Dulau, éditeur de VEssai^ avait donné le conseil à Chateaubriand de renoncer au philo» sophisme, après cette publication, et de chercher désormais des lecteurs dans le camp opposé. Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette anecdote, mais elle n'a rieu

ET CHATEAUBRIAr^D

d'invraisemblable, les éditeurs étant avant tout gens d'affaires, et je ne conçois pas que M. Tabbé Bertin Tait rejelée dédaigneusement en disant que ce libraire « avait une vue singolièrem.ent nette de l'avenir ; qu'en 1798 rien ne faisait prévoir encore la restauration prochaine des ruines que la Révolution avait accumulées; que nul ne pouvait songer au rétablissement officiel du culte ; en un mot, que des circonstances qui ont favorisé le succès du livre apologétique de Chateaubriand, aucune ne se présentait encore aux regards de l'observateur (i)... »

D'abord, ce n'est pas en 1798, mais en 1799, que fut commencé le Génie du Christianisme; ensuite les églises n'avaient pas attendu que le culte fût rétabli officiellement pour se rouvrir. Elles étaient rouvertes depuis 1796, et quoique le culte n'y fût exercé que par des prêtres constitutionnels, il n'en était pas moins suivi, même à Paris, par un grand nombre de catholiques, La preuve en est qu'au mois d'août 1798, lors de l'élection de Royer à l'archevêché de Paris, il y eut 2893 votants. M. l'abbé Berlin ignore sans doute que, l'année d'avant, les constitutionnels avaient tenu à Notre-Dame un premier concile auquel avaient pris part 3i évêques, et dont les belles assises avaient provoqué l'admiration même des principales têtes du clergé réfractaire. Mais il devrait savoir qu'à cette époque des milliers de prêtres émigrés rentraient en France et célébraient la messe dans des oratoires particuliers ; que jusqu'au fond de la Vendée et de la Bretagne, sous l'influence de l'esprit de pacification du général Hoche, il y avait un rapprochement significatif entre les frères ennemis de l'église catholique, et que, même après le coup d'Etat de Fructidor, ua

{\)La Sincérité religieuse de Chateaubriand» p. 106,

nombre considérable de réfractaires, à Texemple de i'abbé Einery, n'hésitèrent pas à prêter le serment de haine à la royauté, pour échapper à la déportation.

Tous ces faits étaient trop connus pour être ignorés de Chateaubriand et de son éditeur, et sans donner plus d'importance qu'elle n'en a à la légende du libraire Dulau, il est bien permis de penser, après tout ce que nous venons de lire, que Chateaubriand céda en partie à des intérêts d'ordre humain quand il entreprit d'écrire le Génie du Christianisme, Quïl ait été touché définitivement de la grâce en apprenant la mort et le vœu de sa mère, j'en suis convaincu, mais, je le dis carrément, c'est bien moins sa lettre à Fontanes que ce que nous savons de ses rapports avec lui, à partir de son séjour à Londres, qui établit ma conviction sur ce point. J'avouerai même que sa lettre à Fontanes me gêne un peu. Je trouve qu\3lle sent moins le coup de foudre de la grâce que le coup de pouce de l'artiste. Ces sortes de coups de foudre s'expriment généralement d'une façon moins pompeuse et plus sobre. Le vers fameux

Je vois, je sais, je crois, je suis désabuse!

suffisait au grand Corneille dans un cas analogue. Il est vrai que Chateaubriand ne fit jamais rien comme tout le monde et que l'imagination chez lui fut toujours plus forte que le cœur.

Je ne sais si je m'abuse, mais les yeux de Chateaubriand étaient à peine dessillés qu'il aperçut le parti merveilleux qu'il pouvait tirer de la religion chrétienne, C/est du moins l'impression que m'a laissée sa lettre à la citoyenne Fontanes, datée, celle-là, du 19 aotit 1799, et si Sainte^ Beuve en avait eu connaissance quand il écrivit son arti-

ET CHATEAUBRIAND 267

de du 17 avril 1854, j'incline à croire qu'il eût hésité à meltre son apostille à la légende que Ton sait.

Voici les passages essentiels de cette première lettre (i) :

; c( Citoyenne,

« On clîcrche à vendre pour cent soixante pièces de vingt-quatre livres, à Par; s, les feuilles d\in ouvrage qui s'imprime chez Tétranger et qui a pour titre : De lareli" gion chrétienne par rapport à la morale et aux beauxarts, Çet octauo de grandeur ordinaire, et formant un volume d'environ 43o pages, est une sorte de réponse indirecte au poème de la Guerre des Dieux, et autres [ivres de ce genre. Il se divise en sept parties :

(( La première traite des mystères, des sacrements et des vertus du christianisme, considérés moralement ou poétiquement.

« La seconde se rapporte aux traditions des Ecritures.

« Dans les troisième et quatrième parties, on examine le christianisme employé comme merveilleux dans la poésie.

« La cinquième partie contient ce qui a rapport au culte en général, tel que les fêtes, les cérémonies de l'Eglise, etc., etc.

(( La sixième parle du culte des tombeaux chez tous les peuples de la terre, et le compare à ce que les chrétiens ont fait pour les morts.

(i) Je l'extrais du livre si intéressant que M. l'abbé Pailhèsa publié en 1896 sous le titre : Chateaubriand, sa femme et ses amis, et qui est bourré de documents nouveaux. L'orig-inal de cette lettre à la citoyenne Fontanes appartient à la bibliothèque de Genève, qui en possède beaucoup d'autres.

Le lecteur se demandera peut-être pourquoi Chateaubriand l'avait adressée à la « citoyenne Fontanes ». Je lui répondrai, comme à M. Pailhès, que cette question semble avoir préoccupé, qu'elle était évidemment destinée à La Harpe à qui M^^ Fontanes avait donné asile après le coup d'Etat de Fructidor, comme M'^^ Dufresnoy à son mari.

« La septième, enfiiijSe forme de sujets divers comme de quelques chapitres sur les églises gothiques, sur les ruines, sur les monastères, sur les missions, sur les hospices, sur le culte des croix, des saints, des vierges dans le désert, sur les harmonies entre les grands effets de la nature et la religion chrétienne, etc. Un grand nombre des meilleurs morceaux des Natchez se trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez, est du même auteur.

« On vous le recommande particulièrement, citoyenne, et pour la vente des feuilles, et pour les papiers publics, lorsqu'il paraîtra. Adressez, nous vous en supplions, le plus tôt possible à ce sujet, un mot par la voie d'Hambourg, à MM, Dulau et Cie ^libraires ^ Wardour Street, à Londres, LsimQiison de ces citoyens est fort connue dans la librairie et est copropriétaire du manuscrit avec Fauteur. Si quelque libraire de Paris veut acheter les feuilles au prix offert, les citoyens Dulau et les lui feront passer régulièrement et promptement, à mesure qu'elles se tireront à Londres, et ils s'engageront de plus à ne publier chez l'étranger que lorsque l'édition de Paris aura été mise en vente. L'arrangement des cent soixante louis n'est pas, au reste, si fixe, que vous ne puissiez le changer à volonté. Que vous obteniez plus ou moins, que l'on fasse le payement en argent ou en livres à votre choix, et expédiés pour le citoyen Dulau, tout cela est égal à Tauteur. Vous aurez même les feuilles pour rien, si vous les demandez pour vous-même et dans le dessein de vous en servir pour le mieux. Il n'y pas un mot de politique dans l'ouvrage qui puisse en empêcher la vente. »

Qu'on regarde cette lettre sousTangle que l'on voudra, il est impossible d'y voir autre chose qu'une lettre d'affaires. Serait-ce donc que Chateaubriand n'avait pas

ET GFÎATEAUBRIAND 2G9

encore reçu le coup de foudre et qu'il avait donné son livre à Timpression avant d'avoir appris la mort de sa mère?

Pour moi la chose ne fait pas Tombre d'un doute, et il suffit de rapprocher les dates pour voir que je suis dans la vérité.

D'après Tabbé Carron, qui a écrit la vie de M"^^ de Farcj, la sœur de Chateaubriand mourut le 22 juillet 1799, et, d'après Chateaubriand lui-même, la lettre lui annonçant la mort de sa mère ne lui parvint que lorsque sa sœur n'existait plus. En admettant qu'il Peut reçue à la fin de juillet ou au commencement d'août, le temps matériel lui eût fait défaut, quand bien même il eût écrit douze et quinze heures de suite sans quitter sa table, pour composer dans l'espace de dix à quinze jours les sept parties qui formaient à la date du 19 août l'in-octavo de 43o pages de sa réponse à la Guerre des Dieux.

D'où je conclus que ce fut sous l'influence de Fontanes, le charme de sa conversation et de son commerce, plutôt que sous le coup d'un grand chagrin, que fut entrepris l'ouvrage du Génie du Christianisme. Cette conclusion, qui me paraît naturelle et logique, est fortifiée encore par les sentiments d'estime et d'amitié que Chateaubriand témoignait à Fontanes dans toutes ses lettres. Fontanes lui ayant écrit à son arrivée en Allemagne : « Vous êtes la seconde personne (i) à qui dans le cours de ma vie j'aie trouvé une imagination et un cœur, » Chateaubriand lui répondit aussitôt : (( Vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme : tête, cœur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens que désor*

(i) L'autre personne était JouberL — Lettre du 28 juillet 1798^

mais Je vous suis attaché pour la vie. Il ne me manque plus que de connaître Tami dont vous m'avez fait un si grand éloge, pour vous connaître dans toutes les parties de votre existence (i). »

Et puisque Chateaubriand vient de faire allusion à Joubert, ma conclusion explique encore, bien mieux que tous les raisonnements, Taction directe et souveraine que Joubert et Fontanes ne cessèrent d'exercer sur lui à sa rentrée en France et les changements profonds que, durant deux années, il apporta sur leur conseil à la première rédaction du Génie du Christianisme (2).

(i) Lettre du i5 août 1798.

. (2) Pour être fixé définitivement sur ce point capital, il faudrait retrouver la lettre de Chateaubriand, à laquelle Fontanes répondit le 17 septembre ou, à son défaut, la réponse de Fontanes que nous ne connaissons pas non plus. J'ai comme une idée, en effet, que la lettre du 27 octobre 1799, qui frappa Sainte-Beuve par la sincérité de son émotion, n'était que la suite de cette lettre perdue qui devait être datée du mois d'août. Ce qui me le fait supposer, c'est que,dans sa lettre du 27 octobre, Chateaubriand ne parle que de la mort de sa sœur : « ... au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, écrit-il à Fontanes, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre ma sœur que j'aimais tendrement, et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récoTupenser dans une autre vie... » Cet « encore » nous autoriserait même à penser que Chateaubriand apprit la mort de sa mère avant celle de sa sœur et que, dans sa lettre du 17 septembre, Fontanes lui envoyait ses condoléances à ce sujet. Autrement, pourquoi Chateaubriand, répondant le 27 octobre à Fontanes, lui dirait-il : « La tristesse qui y règne m'a pénétré l'âme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'eau, toutes les fois que je parle de vous... »

Sans douter de la sincérité de Chateaubriand, il est bien permis de constater que la mémoire lui fit plus d'une fois défaut sur des points essentiels. Ainsi, dans ses Mémoires d'outre-tombe, parlant du Génie du Christianisme, il écrit textuellement ceci : « Lorsque, après la triste nouvelle de la mort de M"'^ de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre du Génie du Christianisme que je tvoiiY3ii sur-le-champ m'inspira. » Or, il résulte de ses lettres à Fontanes qu'il n'adopta ce titre qu'en troisième lieu; je n'oserais môme pas assurer qu'il le trouva tout seul (i).

Mais, pour en revenir à la mort de sa mère, qu'il l'ait apprise ou non en

(1) Lire sur ce sujet Tarticle publié dans la Quinzaine du 16 avril 1902, par M. Girnud, professeur de liUéralure française à l'Université de Fribourg (Suisse) sous le litre: Pour le Centenaire du G<''nie di{. Ctivislianisnie^

S'ensuit-il que Chateaubriand nous ait menti? Nullement. D'abord il était incapable de commettre un mensonge qui, dans la circonstance, aurait été un sacrilège, et Ton ne joue pas avec les choses saintes. Je crois tout simplement que la nouvelle de la mort de sa mère coïncida avec la mise à l'impression de son premier volume; qu'entre sa lettre à la citoyenne Fontanes et celie à son mari. Chateaubriand trouva la foi qui lui manquait encore et que c'est dans l'ardeur de ses nouveaux sentiments qu'il remania et refondit son livre. Cela se sent au ton général de sa lettre à Fontanes, à l'accent religieux et, si l'on veut, à l'exaltation qui y règne d'un bout à l'autre. Il n'est pas jusqu'au nouveau titre qu'il y donne à son livre qui ne trahisse aux yeux son nouvel état d'âme.

Dans sa lettre à la citoyenne Fontanes, le titre de son ! livre n'était encore que celui-ci : « De la religion chré" tienne par rapport à la morale et aux beaux-arts. »

Dans sa lettre à Fontanes, ce titre est devenu : « Des beautés morales et poétiques de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tousles autres cultes de la terre, »

Sans doute il est trop long, mais combien plus significatif aussi! Chateaubriand n'est pas seulement séduit par les beautés extérieures et intimes du christianisme, il est également convaincu qu'il est supérieur à toutes les autres religions. Et c'est parce qu'il a cette conviction qu'il veut la communiquer au lecteur, dès le seuil de son livre.

Et deux ans après, quand son exaltation première

même temps que celle de sa sœur, on peut tenir pour à peu près certain ; qu'il n'en fut pas informé avant le commencement d'août, et à cette date, jje le répète, Chateaubriand avait dressé le plan de la première version du

Génie du Christianisme, puisque le 29 août il annonçait que cet ouvrage

était à l'impression.

sera tombée, il trouvera encore dans la préface du Génie du Christianisme un de ces cris qui remuent les âmes. Il dira pour expliquer sa conversion : « J'ai pleuré et j'ai cru ! ))

Mot sublime, mille fois plus pathétique dans sa simplicité que toutes les phrases pompeuses de sa lettre à Fonlanes, et dont un grand poète, admirateur de Cliateaubriand, semble s'être souvenu, quand il écrivit ce vers demeuré célèbre:

Mais une larme coule et ne se trompe pas.

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