LES LUNDIS DE SALNTE-BEUVE
r. — Lettre de Sainte-Beuve à Collombet. — Préambule nécessaire : Sainte-Beuve et la politique. — Causes de son ralliement à la présidence du prince Louis-Napoléon. — Comme quoi il ne cessa d'être girondin. — Son fameux article des Regrets. — Récompense que lui offre M. Fortoul. — Il la décline. — Nommé quelque temps après officier de la Légion d'honneur et professeur au Collège de France. — Suspension de son cours. — Idée qu'il se faisait du Sénat en iBBy. — Comment l'empire honorait les gens de lettres. — Spirituelle réponse de Mérimée à M. Rouher à propos de Tacite.
II. — La situation matérielle de Sainte-Beuve après la mort de sa mère. — D'abord hôte du docteur Paulin à son retour de Liège.
— Les différentes maisons qu'il habita à Paris, de 1828 à 1869.
— La maison de sa mère, 11^ rue du Mont-Parnasse. — Le docteur Véron l'introduit au journal le Conslitationnel. — Ce qu'était le docteur Véron. — Ses dîners ouverts de la rue de Rivoli.
III. — Régime de Sainte-Beuve à partir des Lundis. — Ses théories en matière culinaire. — Renan comparé sous le rapport de la table à Molé et à Guizot. — Manière de Sainte-Beuve de préparer ses Lundis. — Ses promenades du soir avec Jules Levallois. — Ce qu'il appelait ses fourrages. — Paul Chéron, son pourvoyeur à la Bibliothèque impériale. — Sources perdues des Lundis. — Quelques billets de Sainte-Beuve à Chéron. — Les enquêteurs ordinaires de Sainte-Beuve. — La rédaction des Causeries du lundi — Discussion du manuscrit et correction des épreuves. — Sujets concertés entre Véron et Sainte-Beuve.
IV. — Méthode de Sainte-Beuve appliquée aux morts et aux vivants.
— Critique qu'on en peut faire. — La recherche de la personnalité de l'auteur inulile en certains cas. — Comme quoi l'instru-
ment critique de Sainte-Beuve est plutôt romantique. — Sa manière de traiter quelques-uns de ses contemporains. — Cause de sa sévérité pour Lamartine. — Souvenirs de i848. — Montaiembert, Thiers, Guizot^ j'Jg'és par Sainte-Beuve. — Chateaubriand et les Mémoires cfoiitre-iombe. — Mme Récamier. — Georc^e Sand et Alfred de Musset. — Honoré de Balzac et ses démêlés avec Sainte-Beuve à propos de Port-Boi/al. — Comme quoi le Lys dans la vallée n'a point fait oublier Volupté, V. — Les Nouveaux Lundis. — Pourquoi Sainte-Beuve entreprit cette nouvelle série. — Changements qu'il apporte dans son existence. — Son commerce régulier avec les écrivains delà nouvelle génération. — Le dîner Magny. — Un mot de lui sur Louis Veuillot. — Son portrait de Leconle de Liste. — Supériorité de Sainte- Beuve comme critique sur tous ses rivaux. — Le secret de son art : poète jusqu'au bout. — Comment Auguste Barbier définissait sa méthode. — Toujours conséquent avec ses principes. — - Le doute au fond de toutes ses variations. — IDouteur dès le Collège. — Ses divers testaments. — Sa mort et son enterrement civil.
Le 24 juin i852, Sainte-Beuve écrivait à Collombet :
« Ma vie est maintenant celle-ci: je suis retiré dans la petite maison qu^'habitait ma mère, d'où je compte bien ne plus déloger que quand on m'emportera les pieds en avant. J'y vis seul, ou du moins sans locataires, et avec une personne amie qui veut bien tenir ma maison et me dispenser des soins domestiques, je ne vais pas dans !e monde et ne sors que par nécessité, pour aller aux livres^ aux- fourrages, comme je dis.
(( Toute ma vie est employée à lire, puis à écrire, puis à corriger les épreuves. Ce n'est pas à vous d'ailleurs qu'il faut apprendre ce que c'est que ce régime de travailleur; seulement ce en quoi le mien diffère du bénédictin, c'est que j'y introduis la machine à vapeur et que tout s'y fait à grande vitesse (i). »
Ces lignes pourraient servir d'épigraphe ou de som-
(i) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Gollomhet, p. 256.
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maire à ce chapitre, car elles en sont en quelque sorte le canevas. Cependant, avant de paraphraser ce billet de Sainte-Beuve, un petit préambule me paraît nécessaire*
On s'est demandé souvent pourquoi Sainte-Beuve, qui, depuis sa sortie du National^ en i834, se vantait de nV voir jamais écrit une ligne de politique et de n'avoir jamais paru aux Tuileries, malgré sa liaison avec Guizot, Thiers et le comte Molé, s'était départi tout à coup de son attitude expectante, en i85i, et dans son article des Regrets, que lui-même devait regretter un jour, avait prêché aux anciens partis le ralliement à la présidence du prince Louis-Napoléon.
Cela, en effet, est d'autant plus surprenant qu'il n'avait alors pas plus de goût pour la République que pour l'Empire.
Il avait beau noter dans ses Cahiers^ au mois de mars i848, qu'an fond il était girondin et républicain par instinct — ce qui était vrai, d'ailleurs (i) — et qu'à chaque émotion publique le vieux levain se remuait en lui, la révolution de Février était loin de lui avoir causé le même plaisir que celle de Juillet.
Huit ans auparavant, le i^^ décembre i84o, il écrivait à Juste Olivier : « Quand il y aura la République, ce qui pourrait bien nous arriver, je m'en irai aussitôt d'ici et m'enterrerai dans un clos du Canton (de Vaud) où pourtant je n'ai point été et ne serai point, hélas 1 pasteur . »
^i) J'en trouve une dernière preuve dans une lettre qu'il écrivait à M. de
AINTE-BEUVÈ
II ne s'en alla pas en Suisse à la chute du roi Louis-^ Philippe, mais il s'en fallut de très peu qu'il ne partît pour l'Amérique et nous avons a^u qu'après avoir donné sa démission de bibhothécaire à la Mazarine il était allé à Liège faire son cours sur Chateaubriand.
Pourquoi donc, à son retour de Belgique, se rallia-til à la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte? Etaitce par sympathie pour sa personne, comme l'avait fait Alfred de Vigny?
Non, car il ne l'avait jamais vu; c'était plutôt par peur du socialisme révolutionnaire, car les journées de Juin l'avait effaré, lui aussi, et comme il avait alors quarante-sept ans et qu'il était « raffiné en goûts httéraires et en mœurs sociales », il éprouvait le besoin — très naturel d'ailleurs — de jouir tranquillement du fruit de son travail.
J'ajoute qu'il avait perdu en i85o, quelques mois avant sa mère, l'amie qui l'avait retenu par son seul charme dans le camp des doctrinaires (i) et qu'il n'avait
Lescure le 19 juin i864, à propos de son Panthéon réoolutionnaire démoli: (( ]1 y a plus d'une manière d'être dans le monde, lui disait-il, La Fayette, qui avait ses bornes de vue, n'était pas un benêt ni une bête ; Bailly, qui n'était pas un g"énie, était un liomme éclairé pour son temps et très savant. jVXme Roland n'était ni un bas-bleu ni une précieuse : elle était une femme éclairée très aimable et qui avait une intelligence et un caractère très supérieurs à son sexe. La première loi du christianisme civilisé devrait être de mesurer les expressions aux mérites des gens. Vous me permettrez de vous faire un reproche contraire à celui de Veuillot : vous êtes dans le juste milieu ou du moins vous voulez y être, mais vous ne paraissez pas y être, et vous n'y êtes pas. Vous confondez, dans une même proscription, des noms et des personnages fort différents de nature et de caractère. Vous savez aussi bien que moi nos dissidences sur les personnes. Vous méconnaissez Séyès, Condorcet lui-même et d'autres encore. Il me paraît impossible d'ailleurs, même avec tout votre talent, de résumer ainsi en quelques pages des existences et des natures si compliquées, surtout quand on se donne, dès le titre et le début, pour démolisseur. ^Çorresp.de Sainie-Ihiioe^ t. ill, p. 192.)
(i) M'"® d'Arbouville.
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aucune raison de leur rester fidèle jusque dans l'impopularité.
Voilà donc, à mon avis, pourquoi le prince Louis- Napoléon lui parut en i85i la meilleure des Républiques. Vint le coup d'Etat : cette « mesure de police un peu rude » ne semble pas l'avoir troublé. S'il n'y applaudit pas, comme Montalembert; s'il n'insulta pas, comme son ami Turquety, les « représentants en déroute (i) », il accepta le fait accompli comme une chose fatale et nécessaire, et il s'efforça, par la suite, d'en tirer tous les avantages compatibles avec sa dignité et son esprit d'indépendance.Car, il faut lui rendre cette justice, que tout en servant de son mieux le nouveau régime, tout en gourmandant la plume à la main ceux qui boudaient l'Empire ou le combattaient, Sainte-Beuve n'aliéna jamais sa liberté, pas plus au Moniteur qu'au Constitutionnel^ et nous savons que ce fut pour la conserver qu'il entra au Temps en 1869.
Etait-il désintéressé, quand il écrivit, le 28 août i852, son fameux article des lieffrets? La chose ne saurait faire doute après la lecture de la lettre qu'il adressait le 6 septembre suivant à M. Fortoul, ministre de l'Instruction publique. M. Fortoul lui ayant offert une chaire au Collège de France, il lui répondit après mûre réflexion :
(( Mon cher ministre,
« J'ai beaucoup réfléchi à la proposition que votre amitié m'a faite, la dernière fois que je vous ai vu; j'y ai réfléchi comme si je n'avais pas eu tout d'abord une
(i) C'est le titre d'une brochure que Turquety publia à cette époque Juaiid Sainte-Beuve l'eut reçue, il écrivit sur la couverture: Erreur et aier* "ation de Tarqueiy,
réponse intime instinctive. Quand vous lirez mon article de ce matin au Constitiitionnel^\oi\s saurez cette réponse, car je n'attaquerais pas ainsi par son faible un homme à qui il me serait réservé de succéder. C'est pour le coup qu'on aurait droit de dire :
Hérite-t on, grands dieux! de ceux qu'on assassine?
« Je ne l'assassinepas,maisje le frappe, et, pour que je le puisse faire en tout honneur, il me faut être, à son endroit, parfaitement désintéressé et indépendant.
« Je ne suis pas né pour la parole publique; j'ai pu m'y placer par nécessité en deux circonstances, mais mes nerfs en crient encore; j'ai le front tendre (frontis mol* Uties)^noii le front d'airain de l'orateur. Ma force et ma sécurité ne sont pas là. Je ne suis complètement moi que plume en main et dans le silence du cabinet. Si je puis rendre quelque service un peu étendu, c'est dans cette voie, en y suivant volontiers mon moment et mon caprice.
(( Le professorat au nom de l'Etat demande un passé sans aucune légèreté, même poétique, une certaine gravité habituelle et actuelle que je n'ai jamais songé à secouer, mais qu'aussi je ne suis pas accoutumé à revêtir. Laissez- moi donc, mon cher ministre, continuer à servir en volontaire la cause des lettres, en la rattachant, selon l'occasion, à cette cause que je considère comme celle de la société, de l'ordre et du bonheur pratique. — Il me reste de tout cela un sentiment très cher de votre estime et une reconnaissance de votre amitié (i). »
Cependant, pour bien marquer que dans ce premier refus il n'y avait ni parti pris ni crainte de se laisser enchaînér par des faveurs, il accepta en i853 la croix de la
(i) Cor resp, de Sainte-Beuve, t. HI, p. 182.
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Légion d'hoîmear qu'il avait refusée trois fois sous la monarchie de Juillet, et, un an après, une chaire de poésie latine au Col!èg-e de France. On sait qu'il fut obligé d'en descendre après sa deuxième leçon (i) et que ce n'est qu'en i858 qu'il fut nommé, en dédommagement, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure. Avait-il donc changé d'avis dans l'intervalle, et l'ambition de jouer un rôle lui était-elle venue tout à coup ? Oui et non. Il écrivait un jour, à propos des Nouveaux Lundis : «Il n'est pas de meilleure fortune ni de plus grand honneur pour la littérature — surtout pour la littérature critique — que lorsqu'elle trouve l'occasion de se coordonner avec un grand mouvement social, avec un courant politique important, et, sans s'y enchaîner, de le servir (2). » Cette occasion, il la chercha tout le temps de l'Empire et il la trouva quelquefois, mais il avouait franchement, en 1864, que son plus grand regret était c( de ne pouvoir aider à rien de grand ».
Jules Levallois, son ancien secrétaire, raconte qu'en t857, un matin qu'il s'était permis de lui faire part d'un bruit d'après lequel il allait être nommé prochainement sénateur, Sainte-Beuve se récria tout rouge : « Ne me répétez jamais dépareilles sottises! Croyez-vous que je veuille me déshonorer ! »
Le Sénat, suivant l'idée qu'il s'en faisait, devait être la récompense de certains services qu'à cette époque il n'estimait pas avoir rendus. « Plus tard, dit Jules Levailois, il en jugea autrement, et, trouvant à son appréciation qu'il avait atteint sinon passé les limites du dévouement tel qu'il le comprenait, il manifesta autant d'impatience et de mauvaise humeur en voyant différer ss
(1) Ce cours, ouvert le 9 mars i855, fut suspendu ie lendemain,
(2) Table analytique des Lundis,
nomination qu'il avait laissé éclater de colère lorsque je la lui avais spontanément annoncée (i). »
Son rêve était qu'on pût arriver au Sénat « par son esprit, par son talent, ce talent n'eût-il été appliqué qu'aux choses de Fimagination et de la poésie », ainsi qu'il récrivait à la Revue Suisse lors de l'élévation de Victor Hugo à la pairie. Malheureusement ce rêve était presque une utopie sous l'Empire. Napoléon III, qui avait proscrit tant de littérateurs de marque, n'avait qu'une demi-considération pour ceux qui le servaient. La littérature à ses yeux était plutôt nuisible qu'utile sous un gouvernement absolu comme le sien. Lui-même lisait si peu ou se tenait si mal au courant du mouvement littéraire que, le jour où Sainte-Beuve lui fut présenté pour la première fois, il le complimenta sur ses articles du Moniteur^ alors qu'il écrivait depuis des années au ConstitutionneL Et l'empereur n'était pas le seul dans ce cas. M. Rouher partageait son ignorance et son dédain de la littérature et des gens de lettres. On raconte que le ministre d'Etat, voulant faire l'éloge de Sainte Beuve quandil fut nommé sénateur, demanda un jour à Mérimée si le critique des Lundis avait quelquefois parlé de Tacite. A quoi l'auteur de Colomba répondit avec le flegme ironique qui le caractérisait : « Non, mais Tacite a beaucoup parlé de Sainte-Beuve (2)! »
Et qu'on n'objecte pas que Mérimée fut envoyé au Sénat dès Tannée i853. Chacun sait qu'il dut moins cet honneur à ses titres littéraires qu'à sa qualité de chevalier-servant de l'impératrice. Alfred de Vigny et Théo-
(1) Sainte-Beuve, par Jules Levallois, ç. 179. Voir aussi dans sa Correspondance, t. 111, p. 2o3, la lettre de Sainte-Beuve au prince Napoléon.
(2) Pourquoi s'étonner de cette ignorance de M. Rouher, quand on voit un Guizot ne pas connaître seulement de nom Auguste Barbier, l'auleur des Jambes (Cf. les Cahiers de Sainte-Beuve, p. i3o).
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phile Gautier, qui avaient autant de talent que lui et qui étaient tout aussi dévoués au rég'ime impérial, n'en restèrent pas moins à la porte du Sénat, que Sainte-Beuve ne franchit qu'en i8G5. II est vrai que Sainte-Beuve ne pouvaitpas sentir l'impératrice (i) et qu'il ne sut jamais faire sa cour à l'empereur (2)...
Mais arrivons aux Causeries du Lundi,
Sainte-Beuve, en racontant les circonstances dans lesquelles il avait entrepris cette publication, en a omis quelques-unes qu'il est bon de rappeler.
II avait quitté Liège au mois de septembre 1849 et s'était installé provisoirement à Paris chez son ami le docteur Paulin (3), qui habitait au n° 5 de la rue Saint-
(1) Le II avril i863, il confiait aux Goncourt (Cf. leur Journal^i. \\, p. io5) qu'il avait l'idée de faire une Marie- Antoine Lie avec l'intention d'ctre par elle désat^réable à l'impératrice. Cette Marie- Antoinette parut, en effet, au mois d'août i864, sous la forme de trois articles.
(2) -Te crois qu'il n'alla qu'une seule fois à Compiègne, et l'on sait qu'il refusa de rendre compte de la Vie de Jules Cé^ar.
(3) Le docteur Armand Paulin, qui avait donné l'hospitnlité à Sainte-Beuve à son retour de Liège était un de ses meilleurs amis, bien qu'il n'appartînt pas à sa génération. Né à Metz en 1795, il avait passé par l'Ecole normale avant de faire sa médecine, et par sa belle conduite de 181 4 et 181 5 avait gagné le cœur d'une jeune fille de son pays, qui devint presque aussitôt sa femme, ^ malgré l'opposition de ses parents. Médecin et praticien de grand mérite, il se plaisait à réunir cbez lui, dit Sai[ite-Beuve, des hommes distingués que retenaient le charme et riiil(;l]igcnce de M°i« Paulin : c'étaient le docteur Lallemand, Andral, JoufFroy, Jean Reynaud, Stourm, Littré et beaucoup d'autres. Enlevé brus({iiemcnt par une attaque d'apoplexie pulmonaire, le 7 septembre 1867, cet homme de bien, qui pendant des années « avait mené de front toutes les activités généreuses et qu'on avait vu secourir tous les malades, tous les vaincus, tous les soufrants », fut enterré au milieu d'un grand concours de médecins, de membres de l'Université et d'amis, et ce fut'Sainte-Beuve qui prononça son éloge au cimetière. (Cf. l'appendice du t. VI des Nouveaux Lundis.)
Sur le séjour du^critique chez le docteur Paulin, nous ne savons absolument rien : nous n'avons mdme appris cette particularité de sa vie qu'; par une bienveillante communication de M. Egger, professeur au lycée Henri IV.
Benoît. Il avait alors un besoin d'activité d'autant plus grand qu'il avait vécu toute une année dans la solitude et y avait réuni une masse de matériaux qui ne demandaient qu'à être « raffinés et mis en œuvre (i) ». Mais il ne savait à quoi s'appliquer, lorsque le Véron, qui l'avait déjà eu comme rédacteur en 1829 à la Revue de Paris, lai offrit d'écrire tous les lundis dans le Constitutionnel^ qu'il avait acheté au printemps de l'année i844- L'offre de Véron répondant à son plus vif désir, Sainte-Beuve accepta. Chaque article lui était payé 125 francs. C'était peu relativement, mais dans ce temps-là la littérature avait encore plus de peine qu'aujourd'hui à nourrir son homme, et la situation matérielle de Sainte-Beuve, qui n'avait d'autres ressources que ses mille francs de l'Institut et les douze cents francs de pension que lui faisait sa mère, ne devait pas tarder à devenir très bonne. Sa mère mourut, en effet, le 17 novembre i85o, lui laissant quatre mille livres de rente et la petite maison qu'elle avait fait construire pour elle rue du Mont-Parnasse, à deux pas de l'ég-lise Notre-Dame-des-Cliamps (2). Avec les six mi! le francs
Le grand-père de M. Eg-g-er était lié avec Sainte-Beuve qui, le lo février i85t, lui écrivait : «... 11 faut tout cela {la nnort de sa mère) pour que je me sépare de l'excellent ami, le docteur avec qui je fais si bon ménage depuis prè de deux ans. »
A ce propos, voici les différentes maisons qu'habita Sainte-Beuve, à partir de l'année où il sortit de pension :
De 1828 à 1828, rue de Vaugirard, 94.
De 1828 à i83o, rue Notre-Dam.e-des-Champs, 19.
De i83o à i84o, cour du Commerce, hôtel Kohan.
De i84o à 1848, à l'Institut.
De la fin de 1849 commencement de i85i, chez le docteur Paulin, rue Saint-Benoît, 5.
De i85i à 1869, rue du Mont-Parnasse, 11.
(t) Lettre de Sainte-Beuve à Gollombet du 19 janvier 1849.
(2) Cette maison, qui porta d'abord le no i ter, porte encore aujourd'hui le n° 1 1 qu'elle avait quand la mère de Sainte-Beuve mourut. Elle n'a subi à Textérieur aucun changements 11 y a quelques années la Commission des
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que lui rapportait le Constitutionnel^ Sainte-Beuve, qui était célibataire, avait de quoi vivre heureux et indépendant. Cependant il eut toujours beaucoup de mal à joindre les deux bouts, même lorsque ses Lundis^ au lieu de lui être payés i25 fr. Tun, lui en rapportèrent 3oo. Uaisance ne lui vint qu'à partir de i865, quand il fut nommé sénateur. Il faut dire que, sans être désordonné le moins du monde, il était entraîné par ses goûts et les besoins de sa profession à faire d'assez grandes dépenses. En dehors de son personnel domestique, il avait un secrétaire, un professeur de grec, il aimait les livres rares et en achetait sans cesse, et puis, comme il sortait peu, il avait presque tous les soirs quelque invité à sa table; enfin, comme il avait bon cœur^ il faisait beaucoup de bien et très discrètement autour de lui.
C'est donc dans la maison de sa mère qu'il a écrit tous ses Lundis j sauf le premier volume, qui va du mois d'octobre 1849 mois d'octobre de l'année suivante et une partie du second. Le milieu était singulièrement propice pour ce genre d'étude. Lamartine, qui y avait rendu visite plus d'une fois à Sainte-Beuve, a dit que cette maison des champs lui rappelait celles des curés de campagne. Par la tranquillité peut-être, mais non par Tarchitecture. Elle a d'abord un étage de trop, les cures devillage n'ayant généralement qu'un étage avec grenier, et puis il lui manquait par devant une petite cour ombragée
inscriptions parisiennes a fait placer au-dessus de la porte une plaque de marbre blanc où sont gravées les lignes suivantes :