‹ Sainte-Beuve, documents inédits (volume 2)Chapitre 7 sur 24 · II. — Ulrig Guttinguer · texte numérisé non relu

II. — Ulrig Guttinguer

I. — Son influence morale sur Sainte-Beuve. — Vers que Sainte- Beuve et Musset lui ont dédiés.

II. — Le roman à' Arthur, — Curiosités bibliographiques de celivre.

— Ses éditions anonymes. — Religion et solitude, — Influence de Saint-Martin, dit le philosophe inconnu, sur Guttinguer. — Opinion de Vinet sur la première édition Arthur, — Gomment Sainte- Beuve y collabora.

III. — Caractère du roman à' Arthur, — Pensées choisies de Saint- Martin — Lectures de Guttin;çuer dans sa solitude à Honfleur.

IV. — Vie de Gutting-uer. — Son premier mariage. — La mort de sa femme. — Il se jette dans les plaisirs. — Comparaison de y Arthur de Sainte-Beuve avec le sien. — Opinion du critique des Lundis sur Guttinguer. — Arthur et son influence sur l'esprit des contemporains. — Lettres et vers inédits de Ch. Caslelan, d'Ernest Fouinet et de Vinet.

§ III. — Rupture de Victor Hugo avec Sainte-Beuve

I. — Un drame de famille. — Sainte-Beuve amoureux de la Reine,

— Fut-il payé de retour? — Lettres écrites par Victor Hugo à Sainte-Beuve à ce sujet. — L'article de Sainte-Beuve sur les Chants du Crépuscule. — Duel manqué entre lui et Victor Hugo. — Leur rencontre aux funérailles de Gabrielle Dorval. — Lucrèce Borgia et R.uy-Blas appréciés par Sainte-Beuve. — Il se flatte de n'avoir été que le Vergniaud du romantisme. — Victor Hugo comparé par lui au cheval de Troie. — Sainte-Beuve et sa candidature à l'Académie française. — Victor Hugo vole ouvertement contre lui.

— C'est lui qui le reçoit le jour où Sainte-Beuve prend séance.

II, — Mort tragique de Léopoldine Hugo. — Sainte-Beuve refuse de se réconcilier avec ses parents à cette occasion. — Après le coup d'Etat. — M°^«Hugo va faire visite à Sainte-Beuve. — Leur rapprochement. — Leurs relations amicales sous l'Empire. — Explication du silence gardé par Sainte-Beuve sur les Contemplations et les autres œuvres d'exil de Victor Hugo. — Comment Sainte-Beuve accueillit les Châtiments et les Misérables. — Son article inédit sur le Cyclope littéraire. — Dernière lettre de Sainte-Beuve à M"^e Victor Hugo à propos de la reprise à'Her" nani.

Sainte-Beuve a raconté dans un de ses Lundis (i) comment il fit la connaissance de Victor Hugo. C/était au mois de janvier 1827. Il venait d'entrer dans sa vingt-troisième année, et il y en avait deux qu'il écrivait au Globe. Un matin, M. Dubois, sous la férule duquel il avait fait sa rhétorique et ses premières armes, lui montra sur sa table les deux volumes des Odes et Ballades qu'il venait de recevoir et lui proposa d'en rendre compte : « C'est de ce jeune barbare, dit-il, qui a du talent et qui de plus est intéressant par sa vie, par son caractère. » Sainte-Beuve emporta les volumes et quelques jours après vint lire à M. Dubois l'article qu'il leur avait consacré, en disant qu'il n'avait pas trouvé le poète si barbare. L'article parut dans le Globe des 2 et 9 janvier 1827 et attira l'attention de Gœthe qui, après l'avoir lu, dit à Eckermann : « Victor Hugo est un vrai talent sur lequel la littérature allemande a exercé de l'influence. Sa jeunesse poétique a été mali heureusement amoindrie par le pédantisme du partclassique, mais maintenant le voilà qui a le Globe pour lui : il a donc partie gagnée. »

Gœthe allait un peu vite en besogne : on sait que la victoire de Victor Hugo fut très vivement disputée et demeura longtemps incertaine. Elle eût été assurément plus rapide et plus décisive, si le Globe avait eu une ligne de conduite plus nette à Tégard de la nouvelle école. Mais la critique de ce journal, tout en inclinant

(i) T. XI, p. 53i.

ET L^ÉGOLE ROMANTIQUE

aux idées nouvelles, hésitait à rompre avec la tradition classique.

n Le Globe, dit Dubois, son fondateur, était romantique de devise ou plutôt libéral en poésie et en littérature, ennemi de la fausse religion des classiques demeurants du siècle dernier, qui ne connaissaient et ne comprenaient, au fond, ni la Grèce, ni la grande et originale imitation du xvii^ siècle. Nous défendions, mais avec mesure, discrétion, avec la chaste piété de nos fortes études de l'antiquité, et la tradition du goût national, le droit de nos jeunes poètes à l'innovation, et le libreéchange entre toutes les littératures. Lamartine et Béranger réalisaient la poésie lyrique, nos espérances. Hugo et ses jeunes amis nous plaisaient par leurs écarts, le chef du Cénacle surtout. Les vrais Globistes, c'est-à-dire les élèves de l'École normale, et le goût si délicat et si ferme de M. de Rémusat, s'offensaient de ce luxe faussement oriental et de ces essais toujours visant au sublime et retombant quelquefois dans la charge... Donc l'auteur des Odes, qui n'était pas encore, comme il le prétendit depuis, le Mahomet du théâtre, rencontrait des juges sévères et qui même me semblaient à moi, dans mon ordinaire impartialité (pourquoi ne me donnerais-je pas ce mérite?) un peu injustes (i). »

Et c'est pour lui rendre une « plus sure et plus prompte justice », que le Globe, en attendant Tarticle de Sainte-Beuve, avait publié, dans ses numéros des 4 et 18 novembre 1826, de longs fragments des Odes et Ballades. Ils étaient précédés d'une note anonyme où l'on disait :

« Nous avons bien souvent relevé avec sévérité les

(i) Souvenirs inédits de Dubois. — Le Correspondant du 26 avril 1900. 1 6

défauts de ce jeune poète, son dédain sauvage de lalanîjne, ce goût des images incohérentes, cette rudesse de rythme et bien plus encore cette affectation de Tétrange et du désordre dans les idées. Cependant il faut le reconnaître, quelque déplaisir qu'on éprouve à la lecture de ces compositions, elles frappent l'imagination : c'est un délire, si l'on veut, mais un délire de poète : on peut relire ces vers, on rêve, on s'émeut en les lisant, tandis que les froids versificateurs qui sont si fiers de leur vulgaire élégance, ne peuvent même arrêter un moment les regards sur leurs pâles tableaux. M. Victor Hugo est en poésie ce que M. Delacroix est en peinture (i) : il y a toujours une grande idée, un sentiment profond sous ces traits incorrects et heurtés; et je l'avoue, pour moi, j'aime cette vigueur jeune et âpre ; j'en puis blâmer de sang-froid les œuvres, mais ces œuvres mêmes me font sortir de ce sang-froid mortel à l'art, et c'est bien là un mérite aujourd'hui... Pour nous résumer sur M. Hugo, nous ne pourrions mieux faire que de lui répéter ce que M^^ de Staël disait de Jean-Paul, dont la belle et sauvage imagination lui plaisait tant: «On pourrait le prier de n'être bizarre que malgré lui; tout ce qu'on dit involontairement répond toujours à la nature de quelqu'un ; mais quand l'originalité naturelle est gâtée par la prétention à l'originalité, le lecteur ne jouit pas complètement m«ême de ce qui est vrai par le souvenir de la crainte de ce qui ne l'est pas... »

De qui étaient ces lignes si fermes et si judicieuses ? De M. Dubois lui-même (2). Il est donc tout naturel que l'article de Sainte-Beuve, qui lui avait passé sous les

(1) On voit que cette comparaison, qui a tant servi depuis, date de loin.

(2) Elles ont été recueillies par son fils dans les Fragments littéraires de M. P.-F. Dubois fde la Loire-Inférieure), articles extraits du Globe, 2 vol. chez E. ïhorin, 1879.

ET l'École romantique

veux et auquel il avait « mêlé ses impressions et sou jugement )), se soit ressenti de ces éloges et de ces réserves. Je n'en citerai que le passage le plus saillant et qui sur un point fut en quelque sorte prophétique : « En poésie, comme ailleurs, disait Sainte-Beuve, rien de si périlleux que la force : si on la laisse faire, elle abuse de tout; par elle, ce qui n'était qu'original et neuf est bien près de devenir bizarre ; un contraste brillant dégénère en antithèse précieuse ; Fauteur vise à la grâce et à la simplicité ; il ne cherche que l'héroïque et il rencontre le gigantesque ; s'il tente jamais le gigantesque, il n'évitera pas le puéril... »

Cet article produisit l'effet que cherchait M. Dubois. « Hugo, reconnaissant, voulut connaître et remercier le nouvel et bien désintéressé chevalier qui entrait en lice pour lui (i). » Le hasard avait voulu qu'ils habitassent à deux pas l'un de l'autre : Victor Hugo, au numéro 90 de la rue de Vaugirard, Sainte-Beuve avec sa mère, au numéro 94 de la même rue. Le poète ayant su le nom et l'adresse du critique — car l'article n'était signé que de ses initiales — alla pour le voir sans le rencontrer. Au vu de sa carte,, Sainte-Beuve se promit de lui rendre sa visite, ce qu'il fit dès le lendemain à l'heure du déjeuner. L'entrevue fut fort agréable, mais n'eut pas le caractère que lui prête l'auteur de Victor Hugo raconté. Sainte-Beuve s'est défendu, par exemple, d'avoir offert à son voisin de mettre le Globe à sa disposition, d'avoir causé d'articles à faire sur le Cromwell^ et la raison qu'il en donne semble, en effet, péremptoire. D'abord le Cromwell n'avait pas encore paru, etnous verrons tout à l'heure que Sainte- Beuve n'en entendit la lecture que quelque temps après ;

(i) Souvenirs inédits de Dubois.

ensuite il était si peu en son pouvoir de disposer du Globe que, lors de l'apparition du Cromwell^ ce journal refusa ses articles pour prendre ceux de M. de Rémusat. La mémoire de Victor Hugo Ta donc trahi une fois de plus. Mais ce qui est vrai — et Sainte-Beuve en convient sans peine — c'est qu'à dater de ce jour commença son initiation à l'Ecole romantique des poètes.

« J^y étais assez antipathique, jusque-là, dit-il, à cause du royalisme et de la mysticité que je ne partageais pas. Les quelques vers que j'avais faits étaient de sentiment tout intime, avec des inexpériences de forme et de style. Je les avais gardés pour moi seul, ne sentant aucun juge véritable auprès de moi. La conversation de Victor Hugo m^ouvrit des jours sur l'art et me révéla aussi les secrets du métier, le doigté, si je puis dire, de la nouvelle méthode.

(( Il eut bientôt mesconfidences.Un heureux hasard fit encore que, quittant la rue de Vaugirard, le printemps suivant, j'allai demeurer rue Notre-Dame-des-Champs, au n'^ 19, en même temps que Victor Hugo, quittant sa rue de Vaugirard, venait également se loger en cette même rue, alors toute champêtre, au no 1 1. Les relations du voisinage se changèrent vite en intimité, et chaque jour, depuis lors, je me sentais dériver, sans m'en défendre, de cette côte un peu sévère et sourcilleuse du Globe^ vers l'île enchantée de la poésie (i). »

Ce récit fait à distance est d^une exactitude rigoureuse : sur un seul point Sainte-Beuve me semble avoir biaisé, c'est quand il parle du heureux hasard qui pour la seconde fois transporta ses pénates à côté de ceux de Victor Hugo. Il eût mieux fait dédire que ce hasard était voulu,

(i) Causeries du Lundis t. XI, p. 35i.

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de sa part tout au moins, car, avant de s'asseoir au foyer de Victor Hugo, il était déjà sous le charme des beaux vers que le poète avait consacrés à sa femme: %

c( Qu'on ima^^ine d plaisir, écrivait-il dans le Globe^ en rendant compte des Odes et Ballades , tout ce qu'il y a de de plus pur dans l'amour, de plus chaste dans l'hymen, plus sacré dans l'union des âmes sous Toeil de Dieu, qu'on rêve, en un mot, la volupté ravie au ciel sur l'aile de la prière, et l'on n'aura rien imaginé que ne réalise et n'efface encore M. Hugo dans les pièces délicieuses intitulées Encore à toi et Son nom : les citer seulement, c'est presque en ternir déjà la pudique délicatesse. »

Et le charme de ces vers, augmenté du charme personnel de M"^^ Victor Hugo, avait agi d'autant plus vite sur l'esprit de Sainte-Beuve que, depuis sa sortie du collège, il ne s'était lié avec personne et n'avait pas encore aimé.

Le 8 février 1827, Victor Hugo lui adressait le billet suivant :

a Je communiquais l'autre matin à Monsieur de {sic) Sainte-Beuve quelques vers de mon CromwelL S'il avait velléité d'en entendre davantage, il n'a qu'à venir lundi so'w, avant huit heures ^che?: mon beau-père, rue du Cherche-Midi, hôtel des conseils de guerre. Tout le monde sera charmé de le voir, et moi surtout. Il est du nombre des auditeurs que je choisirais toujours parce que j'aime à les écouter.»

Et huit jours après il lui écrivait encore : ^( Venez vite, Monsieur, que je vous remercie des beaux vers dont vous me faites le confident. Je veux vous dire aussi que je vous avais deviné — • moins peut-être à vos articles si remarquables, d'ailleurs, qu'à votre conversation et à votre regard — pour un poète. Souffrez donc que je sois un peu fier de ma pénétration et que je me

félicite d'avoir pressenti un talent d'un ordre aussi élevé. Venez, de grâce, j'ai mille choses à vous dire, ou faitesmoi savoir où je pourrais vous trouver.

(( Votre ami.

Quels étaient les vers que Sainte-Beuve avait communiqués à Victor Hugo? Ni l'un ni l'autre n'ont jugé à propos de nous le dire, mais s'ils étaient « de sentiment tout intime », il est plus que probable que la pièce intitulée le Premier amour était de ce nombre. C'est elle qui ouvre le recueil de Joseph Delorme ; les autres qui suivent, si l'on s'en rapporte à la note placée en tête de la Rime^ seraient postérieures, en effet, à l'adoption par le poète d'une facture plus sévère. Peut-être aussi Sainte- Beuve avait-il confié à son ami ses premiers essais lyriques, entre autres la pièce suivante qui n'a pas été recueillie dans ses œuvres et qu'on a retrouvée depuis dans les papiers de M. Dubois :

UN JEUNE POÈTE ITALIEN AU TOMBEAU DU TASSE (l).

« 0 Mère des héros, terre antique de Mars,

Tu n'es plus la belle Italie ;

Tu n'es plus le séjour des arts !

En vain notre Rome avilie De la gloire a gardé quelques rayons épars,

Et, dans sa brillante folie, Rêve encor chaque jour l'Empire des Césars :

Tu n'es plus la belle Italie!

De quel front pourrais-lu répondre à tes aïeux?

Parle, fille dégénérée; La liberté naguère habitait en ces lieux,

Et notre terre était sacrée.

(i) Je dois la communication de celte poésie inédite à M. Ad. Lair, qui a déjà publié une partie des Souvenirs de Dubois.

ET l'École romantique

Qu'as-tu fait? tu donnais des lois à Tunivers, Souveraine des rois, maintenant leur esclave. Le moderne Germain impunément te brave,

Et de lui tu reçois des fers, Je voulais par des chants consacrer ta mémoire;

J'interrogeai des âges plus heureux.

Mais tout resta muet pour raconter ta gloire : Ma lyre ne trouva que des sons douloureux.

Infortuné! je n'ai plus de patrie.

L'Italie est vouée aux malheurs, aux revers. Ah ! quel peuple aujourd'hui chanterai-je en mes vêts?

Ranime mon âme flétrie, Le Tasse, inspire-moi, même au sein du tombeau : De mon génie éteint, rallume le flambeau. »

Assis sur le tombeau du Tasse

Ainsi parlait un poète naissant.

Dans ses yeux enflammés, sur son front rougissant,

Brillait sa noble et jeune audace.

Il trahissait le vœu d'être immortel;

Il enviait le chantre d'Herminie,

Et du grand homme adorant le génie,

Il tenait embrassé le poétique autel, Tout d'un coup sous le marbre a tressailli la cendre ; Du sépulcre entr'ouvert soudain s'est fait entendre

Une lugubre et lamentable voix;

Tel retentit l'aquilon dans les bois :

Ou telle la sibylle antique, Dictant sur le trépied ses fatales leçons, Par de longs sifflements, par de terribles sons,

Laisse échapper Toracle prophétique :

(( Malheureux, qu'as-tu dit? sèche d'indignes pleurs^

Laisse la plainte à la vierge tirnide,

Et réprimant de stériles douleurs Prépare ton courage et ton glaive homicide. Ce n'est point par des chants qu'on apprend à soufl'rir Aux combats, à la vengeance

Le vrai guerrier se recueille en silence ; Il ne sait point chanter, il ne sait que mourir!

Quoi ! méprisant les exploits de tes pères,

Quoi ! tu voudrais à des peuples puissants

SAINTE-BÉUVK

Prostituer de criminels accents

Et célébrer des gloires étrang-ères?

Et cependant le Germain redouté

Dérobera notre chère Ausonie

Et de nos bords chassant la liberté, Il nous imposera sa rude tyrannie ;

Il nous dira : « Romain, reçois des fers,

Les dieux vengeurs ont satisfait ma haiiie ;

Si malgré moi, je languis et je sers, Indocile ennemi, tu partag-es ma chaîne !

Ah ! couvre-toi de l'acier des combats :

Et dans Taccès d'un généreux délire, Cesse tes chants, brise ta lyre :

Ah ! couvre-toi de l'acier des combats ! Parmi nous, il est un asile

Qu'a choisi désormais la sainte liberté; Du Tancrède que j'ai chanté, Visite la terre fertile, Visite Naple et la Sicile !

Sur ces bords que souilla l'impure volupté, Abjurant un culte servile.

Le peuple adore une autre déité ;

Parmi nous, il est un asile Qu'a choisi désormais la sainte liberté.

De l'étranger qui la menace,

Va châtier la folle audace ;

De Mars va cueillir le laurier.

Le patriotisme t'inspire; Triomphe des tyrans, et, poète guerrier, Alors tu reprendras ta lyre. »

Le jeune homme à ces mots a connu son devoir;

Son cœur palpite et de joie et d'espoir :

Du Tasse il voit la couronne plus belle Reverdir et briller d'une fraîcheur nouvelle. Soudain impatient de gloire et de danger.

Il a saisi la lame héréditaire.

Il a reçu les baisers de sa mère Et répète en partant : « Malheur à l'étranger ! »

Voilà donc le premier jet de la veine poétique de

ET l'École romantique

Sainte-Beuve. Bien qu'elle se ressente de son inexpérience et de la lecture des Messéniennes, celte pièce de vers n'est pas sans mérite. Il y a du mouvement, un certain élan lyrique, et quelques vers d'une assez belle venue. Aussi Victor Hugoencourag-ea-t-il son jeune confrère à cultiver hardiment les Muses. Par malheur, Sainte- Beuve était encore placé sous Tinfluence de Daunou^son compatriote, « dont la sévérité morose, Tesprit de prêtre mécontent devenu philosophe, le républicanisme doublement déconcerté — par FEmpire et par la Restauration — voyaient fort en noir Thumanité (i) » et qui avait le romantisme en horreur (2). Cependant, Daunou lui avait donné, Tannée d'avant, un bon conseil. L'Académie française ayant mis au concours, comme sujet du prix d'éloquence, un Discours sur l'histoire de la langue et de la littérature françaises depuis le commencement du XVI^ siècle jusqu'en 1610^ Sainte-Beuve, excité par l'ancien oratorien, avait entrepris cet ouvrage, et c'est évidemment à dater de ce jour qu'il avait repris goût à la poésie. N'a-t-il pas écrit lui-même : « Avant de faire un discours sur l'histoire de notre littérature à cette époque, je sentis le besoin de connaître cette littérature; je commençai naturellement par la poésie, et le sujet me parut si intéressant et si fécond que je n'en sortis pas. » Cela veut dire qu'il renonça au discours pour composer le livre qu'il publia, au mois d'aoïit 1828, sous le titre de Tableau historique et critique de la Poésie française et du théâtre français au XVI^ siècle.

Huit mois auparavant, Victor Hugo avait lancé son

(1) Souvenirs inédits de Dubois.

(2) C'est ainsi qu'il écrivait à un M. Schmilzler, le 12 avril i835, qu'il se charg;erait voloritiers de faire un article sur Marie-Joseph Ghénier, mais « que la littérature romantique y serait fort peu ménagée ». (Lettre inédile.

manifeste de CromwelL Les deux ouvrages se complétaient Tun par Tautre, car Sainte-Beuve, afin de rajeunir le sien et d'y intéresser un plus grand nombre de lecteurs, avait eu l'esprit de rattacher ses études du xvi® siècle aux questions littéraires et politiques qui s'agitaient au commencement du nôtre. Il y avait, du reste, plus d'une analogie entre le Cénacle et la Pléiade, de même qu'il y avait plus d'une ressemblance entre Victor Hugo et Ronsard. Le Tableau de Sainte-Beuve obtint un grand et légitime succès. Depuis lors, il a quelque peu vieilli. Si l'ensemble est toujours agréable et fait illusion à quelque distance, il ne faut pas le regarder de trop près. Certaines figures de premier plan demanderaient une sérieuse retouche, celle de Ronsard notamment, dont Sainte-Beuve a de très bonne foi, mais un peu légèrement, exagéré le rôle et l'influence sur ses camarades de la Pléiade. Bien qu'il fût aidé par Daunou, Sainte-Beuve n'est pas toujours allé aux sources; il est vrai qu'en ce temps-là les sources étaient si troubles qu'il était bien difficile d^y puiser ; cependant, il s'en est rapporté trop souvent, quant aux dates, qui ont tant d'importance dans l'histoire littéraire du xvi® siècle surtout, à Claude Binet ou à Colletet, qui fourmillent d'erreurs. Ainsi, pour en citer quelques exemples, il s'est trompé en disant que Ronsard demeura sept ans au collège Coqueret, puisqu'il est acquis aujourd'hui qu'il y passa trois ans à peine; — que la première partie des Erreurs amoureuses de Pontus de Thiard avait devancé d'un an le manifeste de la Pléiade, puisqu'elle parut six mois après ; — que la Défense de Joachim du Bellay est de i55o, puisqu'elle est de i549; — que le Recueil de poésie du même auteur fut publié avant COlive^ puisque c'est le contraire qui est vrai. Sur l'Ecole lyonnaise de Maurice Scève, et sur les poésies de

ET L ECOLE ROMANTIQUE

Louise Labé, il est muet ou ne dit que des choses banales. Pour Jacques Peletier du Mans, qui fut le précurseur direct et immédiat de la Pléiade, il n'a que du mépris. Sur la vie de Ronsard et de J. du Bellay, il est plein de lacunes et d'assertions douteuses ou fausses. Il y aurait donc lieu de reprendre le Tableau dans ses détails sinon dans ses grandes lignes, pour le mettre au point. Sainte- Beuve lui-même n'y manquerait pas, s'il était encore de ce monde, car, à l'encontre de la plupart des critiques d'aujourd'hui, il avait au plus haut degré le souci de l'exactitude, et il en a donné des preuves qui suffiraient à lui assurer le bénéfice des circonstances atténuantes, en revenant deux ou trois fois, à des intervalles assez espacés et au fur et à mesure des découvertes, sur la vie et les œuvres de Joachim du Bellay, qu'il avait fini par préférer à Ronsard (i).

Malgré tout, ce livre qu'il appelait sur le tard « son premier-né, le fruit de ses amours d'étudiant » et qu'il

(i) Cf. dans sa Correspondance ses lettres à Turquety, à Reinhold Dezeimeris, à Alph. Lemerre et à M. Revillout, professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier. Quand ce dernier publia son Mémoire sur les Derniers mois de Joachim du BelLay, Sainte-Beuve lui écrivit(i867) : «Je viens de lelire (votre mémoire) avec tout l'intérêt que m'inspire le sujet, et que justifie la nouveauté des documents aussi bien que le parti que vous en avez su tirer. Vous me permettrez bien d'en dire un motet d'en hâter de mes vœux la publication dans le prochain article que j'ai à faire au Journal des Savants et qui sera le second. Me laisserez- vous bien vous faire observer que, dans votre analyse si exacte, vous me paraissez un peu sévère pour du Bellay, qui n'a peut-être eu d'autre tort que d'être maltraité de la fortune, d'être intendant et homme d'affaires, tandis qu'il était poète, d'avoir commis cette autre faute de se laisser mourir jeune, avant de franchir le détroit qui le menait à sa seconde carrière ? Vauvenargucs aussi, vu de près et dans sa Correspondance avec Saint- Vincens, paraît bien malheureux et même misérable. Ces lettres que vous donnez du pauvre poète mettent bien en lumière ses derniers ennuis ; elles sont le commentaire et le corollaire des Regrets^ et elles s'adaptent parfaitement avec la lettre qu'on avait de lui à un sien ami sur la mort du feu roy et le département de madame de Savoie. Grâce à vous, on a désormais un du Bellay complet. )) {Corresp., 1. 111, p. 247). — Pas tout à fait, ajouterai-je, car depuis la mort de Sainte-Beuve on a fait bien d'autres découvertes dans la vie de Joachim, et il y reste encore quelques points obscurs.

aimait « à cause même de ses espiègleries et de ses jeunes licences », ce livre n'en demeure pas mois le meilleur tableau historique et critique qui ait été tracé jusqu'à ce jour de la poésie française au xvi® siècle. Aussi, je comprends que tout le clan romantique ait salué son apparition avec des cris de joie. Depuis la fondation du premier Cénacle, Victor Hugo, qui se posait déjà en chef d'école, cherchait en vain son du Bellay. Il le tenait à présent et comme critique et comme poète. Joachim avait vingt-cinq ans quand il fit la Défense et rOlive. C'était Page de Sainte-Beuve quand il écrivit le Tableau du XVI^ siècle ç^i Joseph Delorme. Ce rapprochement tout naturel ne pouvait échapper à Victor Hugo, qui se plaisait à chercher des signes dans les constellations de la Pléiade. Seulement Joachim, après avoir lancé son manifeste, se consacra tout entier à la poésie, tandis que Sainte-Beuve l'abandonna au bout de huit ans pour s'occuper exclusivement de critique. C'est même en cela qu'ils diffèrent l'un de l'autre.

Peut-être que, s'il eût vécu, Joachim serait retourné, comme Joseph Delorme, à la prose. Outre qu'il la maniait en maître, l'instrument poétique qu'il avait fini par adopter était de lui-même un peu court, j'entends que le sonnet, quoiqu'il ait trouvé le moyen, à force d'art, de le renouveler entre UOlive et les Regrets^ ne se prête guère aux œuvres de longue haleine. On s'est demandé souvent pourquoi Sainte-Beuve avait renoncé à la poésie après les Pensées d'août. Eh! mon Dieu, la chose est bien simple : c'est que son instrument à lui aussi était singulièrement monotone. Tel filet d'idée poétique, qui, chez André Chénier, aurait découlé en élégie, ou chez Lamartine se serait épanché en méditation et aurait fini par devenir un lac, se congelait aussitôt chez lui et se cris-

ET l'École romantique

tallisait en sonnet (i). G'estlui-mêmequi en fait la remarque. La Musa pedestris qu'il avait choisie dans le chœur d'Apollon, de préférence à toute autre, pour se distinguer de ses camarades du Cénacle et surtout de son chef (2), la Muse à Fair penché, mélancolique et déjà lasse, du carabin guéri de la médecine qu'était Joseph Delorme, ne pouvait guère Tentraîner plus haut que les « coteaux modérés ». A moins de se répéter — ce qui est toujours fâcheux pour un poète — il ne pouvait pas s'essayer éternellement « en des peintures d'analyse sentimentale et des paysages de petite dimension (3) ». Mieux valait cent fois, après avoir tiré de cette Muse tout ce qu'elle pouvait rendre, lui fausser résolument compagnie et passer, comme on dit, à un autre genre d'exercice. C'est ce que Sainte-Beuve comprit quand la critique lui eut apporté la grande renommée,

Mais reprenons le fil de notre récit. Le Tableau du XV h siècle avait à peine paru que Sainte-Beuve partit pour l'Angleterre. Il y avait longtemps que ce pays l'at-

(1) Sainte-Beuve se flattait, avec raison crailleurs, d'avoir en quelque sorte rénové le sonnet. Dans le chapitre de ses Portraits de femmes intitulé; Une ruelle poétique sous Louis X/F, il a dit : « Il (Saint-Pavin) a fait nombre de sonnets et à peu près les derniers en date, avant l'espèce de renaissance que nous-même avons tentée. On peut dire que si le rondeau, à cette époque, est mort avec Benserade, le sonnet a fini' avec Saint-Pavin. »

(2) (( Nous aussi, il y a trente ans, écrivait il à Baudelaire en i856, nous avons cherché de la poésie là où nous avons pu. Bien des champs aussi étaient déjà moissonnés, et les plus beaux lauriers étaient coupés. Je me rappelle dans quelle situation douloureuse d'esprit et d'àme j'ai fait Joseph Delorme ; et quand il m'arrive(ce qui m'arrive rarement) de rouvrir ce petit rolume, je suis tout étonné de ce que j'ai osé y dire, y exprimer. » (Cor- \esp. d< Sn:nle-Deuve, t. I, p. 221.)

(3) Pensées de Joseph Delorme,

tirait. D'abord, c'était le pays d'origine de sa mère ; plus d'une fois, quand il était à Boulogne, il avait eu envie de monter sur un bateau et d'aller voir, outre- Manche, Tîle fameuse dont il entendait parler depuis son enfance; ensuite il avait lu tout récemment les œuvres de Wordsvv^orth , Keats, Southey, Coleridge, Kirke White, poètes charmants qui étaient à peine connus chez nous, et comme il avait pris à cette lecture un plaisir infini, comme il s'était découvert une âme à leur image, ridée lui était venue de s'inspirer d'eux, de les imiter, pour enrichir à sa manière l'anthologie de l'École romantique. De là son excursion en Angleterre. Il n'y fit d'ailleurs qu'un séjour de quelques semaines, — le temps de visiter Oxford, Cambridge, Canterbury, et de faire le tour des beaux lacs dont l'eau et le ciel si particuliers forment l'atmosphère unique de la poésie lakiste.

Que sont devenues les lettres où il notait au jour le jour ses impressions de voyage et les particularités des monuments qui l'arrêtaient ? Je crains qu'elles n'aient été détruites avec tant d'autres de la même époque; en tout cas, la réponse que Victor Hugo fit à deux d'entre elles, le 17 septembre 1828, permet d'apprécier l'importance de leur perte :

« Vos deux lettres, cher ami, lui mandait le poète des Odes et Ballades^ ont été une vive joie pour moi. J'avais pris, je l'avoue, cette douce habitude de vous voir souvent, d'échanger mes idées avec vos idées, de rêver quelquefois à l'harmonie de vos vers ; votre absence me laissait un grand vide. Elle me dépeuplait presque la rue Notre-Dame-des-Ghamps. Vos deux lettres sont venues, bien bonnes et bien belles qu'elles sont, nous rendre quelque chose de votre vive et haute conversation, de la poésie de votre cœur et de votre esprit.

ET l'École romantique

« Je ne saurais vous dire avec quelle curieuse avidité je vous ai suivi dans votre voyage, chaque détail de vos lettres m'a été précieux. J'y voyais saillir tous les basreliefs et reluire les vitraux gothiques des belles églises que vous avez visitées, heureux homme que vous êtes !...

c( Je voudrais bien vous envoyer des nouvelles d'ici, mais vous savez dans quelle solitude je vis. Je sais qu'Ancelot vient de faire jouer son Olga^ dont le Globe dit du bien. Il y a eu aussi dans le Globe un article stupide de M. C...R... (Charles de Rémusat) sur votre beau livre. En revanche, le Provincial {i) a dit à votre sujet d'assez bonnes choses que je vous garde pour votre retour.

« J'ai annoncé hier à Madame votre mère votre prochain retour. Elle m'a chargé devons dire qu'elle se portait bien et désirait vivement vous embrasser. Pas plus vivement que nous tous, à coup sûr, toute votre mère qu'elle est.

«Sans adieu, bien cher ami. Revenez-nous vite. Je vous recommande Canterbury. C'est une cathédrale à vous rem.uer et à vous ravir d'enthousiasme. Ce que vous me dites des restaurations de Westminster m'afflige. Les Anglais ont la manie de mêler le fashionable au gothique. »

Cette lettre de Victor Hugo présente un double intérêt. Avec son dernier paragraphe, elle nous rappelle qu'il

. . . portait déjà dans l'âme

Notre-Dame Et commençait à s'occuper D'y grimper (2).

(i') Journal de Dijon où Aloïsius Bertrand servait la cause du romantisme, et qui fut suspendu en 1828.

(2) Nous savons, en effet, que dès 1828 Victor Hu^o avait vendu ce roman à Gosselin.

D'autre part elle nous édifie sur le degré d'intimité qui régnait déjà entre lui et Sainte-Beuve. Cette intimité était si grande que, dans une pièce deTédition définitive des Odes et Ballades^ parue au mois d'août 1828, Victor Hugo disait à Sainte-Beuve :

Viens, joins ta main de frère à ma main fraternelle, Poète, prends ta lyre ; aigle, ouvre ta jeune aile, Etoile, étoile, lève-toi !

et que, deux mois plus tard, lors de la naissance de François-Victor Hugo, Fauteur de Joseph Delorme dédiait à son père les beaux vers qu'il a publiés sous le titre de la Veillée.

Cependant Sainte-Beuve était rentré à Paris avec l'intention bien arrêtée de se créer une situation matérielle. Il avait abandonné la médecine qu'il n'avait apprise que par curiosité ; il ne pouvait pas rester plus longtemps à la charge de sa mère qui, elle-même, n'avait que de petites rentes. De quel côté allait-il s'ouvrir une carrière? La littérature, pour le moment du moins, était incapable de le nourrir. Le Globe le payait à peine, et ce n'est pas les 4ûo francs que venait de lui remettre l'éditeur Delangle pour la première édition de ses poésies (i) qui pouvaient le conduire bien loin. Restait l'Université. De ce côté-là, assurément, il n'avait qu'à demander pour être servi, mais il lui faudrait débuter en province, et Loudierre, son ancien camarade de Charlemagne, s'ennuyait si fort à Evreux,où il enseignait la rhétorique, qu'il ne pouvait se faire à l'idée de quitter Paris, où le retenait je ne sais quel pressentiment d'amour et de gloire.

Pourtant il avait à la Faculté des lettres de Besançon,

(i) Correspondance de Sainte-Beuve^ t. 1. LeUre à Loudierre,du 6 décembre 1828.

ET l'École romantique

en la personne d'Amédée Thierry, un ami dévoué qui s'était mis en tête de l'attirer près de lui, de concert avec Théodore JoufFroy, Ce dernier surtout s'occupait activement de cette affaire, pensant lui être agréable, et Sainte-Beuve disait à Loudierre qu'au cas où ses démarches réussiraient il était capable d'accepter, pour ne pas le désoblig'er (i).

Mais Jouffroy, qui, depuis sa révocation de professeur de philosophie à TEcole normale, vivait de cours particuliers et des articles qu'il donnait au Globe, fut sur ces entrefaites réintégré dans ses fonctions, et Sainte-Beuve, que la perspective d'une chaire à Besançon laissait de plus en plus froid, attendit patiemment les événements.

Il lui en arriva deux coup sur coup qui décidèrent, sinon de sa vocation, du moins de son avenir! Ce fut d'abord l'apparition de son Joseph Delorme, dont « l'histoire courte et amère » avait presque fait pleurer Victor Hugo quand il la lut en manuscrit (2), qui scandalisa le salon de la duchesse de Broglie, amena sur les lèvres de M. Guizot une comparaison toute à Thonneur de Sainte-Beuve (3) et fit scission et débats au Globe : Leroux, Jouffroy, Damiron, Lerminier, Magnin, d'une part, et, de l'autre, MM. Vitet, Desclozeaux, Duvergier, Duchâtel, Rémusat, etc.

(( N'est-ce pas glorieux et amusant ? » s'écriait-il.

L'autre événement, plus décisif encore, fut son entrée à la Revue de Paris, que venait de fonder le docteur Véron. « C'est un recueil un peu hétérogène, disait Sainte-Beuve, mais on signe ses articles en toutes lettres et, par conséquent, on ne répond que de ce qu'on a signé.

(1) Correspondance de Sainte-Beuve^ t. I, p. g.

(2) Corresp. de Victor Hugo, t. I. — Lettre à Sainte-Beuve du dimanche (minuit) 1829.

(3j M. Guizot avait dit que c'était du Werther jacobin et carabin.

C'est bien payé : 200 francs la feuille; c'est, entre nous, ce qui m'a décidé. J'y compte faire du xvii^ siècle. »

H n'y fit pas que du xvii^ siècle, quoiqu'il ait débuté par une très belle étude sur Boileau. Il y inaugura cette série de portraits qui, continués plus tard dans la Revue des Deux Mondes et toujours accrus et augmentés, ont formé définitivement les Portraits littéraires^ les Portraits de femmes et les Portraits contemporains. Mais, par-dessus tout, il y servit la gloire de Victor Hugo sous toutes les formes (i). Ainsi, pour commencer, au mois d'août 1829, lors de l'interdiction de Marion Delorme par la censure, c'est lui qui fit dans cette Revue, sous le voile de l'anonyme, le récit de l'audience accordée au poète par le Roi Charles X ; et de même, quelques mois auparavant, quand fut projetée jchez Gosselin l'édition en dix volumes des œuvres complètes de Victor Hugo, c'est lui qui, sous les initiales E. T., rédigea le fameux prospectus qui a provoqué parmi les historiographes tant de recherches et de méprises et dont M. de Lovenjoul a conté l'histoire amusante dans un chapitre de son Sainte-Beuve inconnu. Car, à partir de la publication de Joseph Delorme^ il se donna tout entier, il ne s'appartint plus. La maison de Victor Hugo devint la sienne : c'était le disciple préféré, le confident, l'ami en titre. Il était de toutes les lectures, de toutes les premières représentations, de toutes les fêtes. C'est Sainte-Beuve qui, lors des représentations à^Hernani^ distribuait les bil-

(i) Il n'^avait pas attendu jusque-là pour brûler à ses pieds l'image d'un poète qui avait été un de ses premiers cultes et auquel, par une sorte d'ironie du destin, il devait succéder à l'Académie française. Ainsi, dès le somars 1827, trois mois à peine après avoir fait la connaissance de Victor Hugo, il avait pris texte des Sept Messéniennes nouvelles de Casimir Delavij^ne pour constater dans le Globe que la faveur de ce poète était déjà sur le retour et que sa rapide popularité avait dû par degrés pâlir.

ET l/ÉCOLE ROMANTIQUE

lets de parterre et qui rédigeait les bulletins de victoire. Il n'y avait pas d'heures pour lui. « Quand personne n'entre, lui écrivait un jour Victor Hugo, vous avez toujours droit d'entrer. » S'il s'absentait pour quelques jours, il était sûr de trouver des lettres de Victor dans toutes les villes où il s'arrêtait. A son retour il était accueilli à bras ouverts. Naturellement, au fur et à mesure qu'il s'attachait à Victor Hugo, il se détachait de Daunou et de son école. On ne peut pas servir deux maîtres à la fois, surtout quand ils sont aux antipodes de la pensée. Et donc, par un de ces changements intérieurs, dont on se défend d'autant moins, quand on s'en aperçoit, que le cœur y entre pour une bonne moitié, les idées de Sainte-Beuve qui, pendant un temps, avaient été fort tournées au philosophisme du xviii® siècle^ se modifièrent sensiblement et prirent une tournure quasi religieuse. Sans doute, comme il l'écrivait, le 26 juillet 1829, à l'abbé Barbe, son ami d'enfance, il n'aurait pas encore été, sur beaucoup de points et surtout en orthodoxie, du même avis que lui, mais il était sûr qu'ils s'entendraient déjà mieux ensemble sur les questions les plus essentielles dans la vie humaine; et là même ou ils différeraient, ce serait de sa part, disait-il, « parce qu'il n'irait pas jusque-là, plutôt que parce qu'il irait ailleurs et d'un autre côté ».

Il avouait, du reste, que, s'il était revenu avec conviction sincère et bonne volonté extrême des idées qu'il avait dépouillées avant d'en sentir toute la portée et tout le sens, ç'avait été bien moins par une marche théologique, ou même philosophique, que par le sentier de l'art et de la poésie. « Mais peu importe l'échelle, ajoutait-il, pourvu qu'on s'élève et qu'on arrive. »

Sans doute; seulement, quand il s'exprimait de la

SAINTE-BEUVK

sorte, Sainte-Beuve ne savait pas que la poésie et l'art, de degré en degré et par une voie mystique, Tentraînaient vers un amour fatal.

Il ne faut jurer de rien: la crise de mysticisme que traversa Sainte-Beuve, pende temps après la publication de Joseph Delorme^ en est une preuve de plus.

Nous avons vu qu'en 1827 il se disait antipathique au romantisme à cause du royalisme et de la mysticité qu'il ne partageait pas. Pour vérifier cette assertion, on n'a qu'à lire les premières lignes de son article sur les Odes et Ballades. Il s'est expliqué là-dessus avec une netteté et une franchise qui ne permettent pas Téquivoque.

(( ... De jeunes esprits, disait-il, nourris du Génie du Christianisme^ tournés par leur nature et leur éducation aux sentiments religieux et aux croyances mystiques, avaient pensé, à la vue de tant d'événements mémorables, que les temps marqués étaient accomplis, que l'avenir allait enfin se dérouler selon nos vœux. Tout amoureux qu'ils étaient cependant des âges chevaleresques et monarchiques, des légendes et des prouesses, le spectacle de nos exploits et de nos désastres récents, les grandes révolutions contemporaines, surtout la merveilleuse destinée de Napoléon et sa double chute les avaient fortement remués : champions du vieux temps et remplis d'affections modernes, ils étaient novateurs, même en évoquant le passé. On le vit bien dans leurs essais littéraires. Autour de deux ou trois idées fondamentales s'organisa chez eux un système complet de poésie,

ET l'École romantique

formé du platonisme en amour, du christianisme en mythologie et du royalisme en politique (i). »

Et Sainte-Beuve voyait dans ce systèiiie la raison pour laquelle le siècle de plus en plus ennemi de tout mysticisme s'était détourné de la jeune école poétique, se contentant de ses deux ou trois poètes favoris : Casimir Delavigne,Béranger et M. de Lamartine à qui « la naïveté sublime de ses premières Méditations avait fait pardonner la teinte mystique de ses croyances ».

Cette antipathie de Sainte-Beuve pour la mysticité toute littéraire du romantisme était d'autant plus curieuse qu'il avoue lui-même, dans la préface Joseph Delorme^ que, « tout jeune, une piété fervente s'était emparée de lui, mêlant quelque chose de grave et d'innocent à ses émotions précoces ». Mais la direction de Daunou, qu'il subit en sortant du collège, et surtout ses études de médecine, ne tardèrent pas à le convertir, car l'Ecole de Paris était alors foncièrement matérialiste. Nous avons sur ce point le témoignage précieux de Dubois (2).

Par suite de quelles circonstances, par quel enchaînement mystérieux Sainte-Beuve revint-il deux ans après aux idées mystiques de sa première jeunesse ? C'est l'amour qui accomplit ce miracle, car à partir du jour où il pénétra dans l'intérieur de Victor Hugo, son cœur, comme une fleur qui renaît sous la rosée du ciel, s'ouvrit du même coup à la poésie et à l'amour. Il faut croire, d'ailleurs, que le charme dont il a parlé était bien captivant^ puisque M. Dubois le subit dès sa première visite à l'auteur des Odes et Ballades.

Victor Hugo habitait alors un modeste réduit de la rue de Vaugirard.

(1) Le Globe du 2 janvier 1827.

(2) Voir le chap. précédent, p. 58.

SAINTE-DEUVK

« Là, dit M. Dubois, dans Tentresol d'un atelier de menuiserie, j'avais vu dans un tout petit salon, un jeune poète et une jeune mère balançant dans ses bras un enfant de quelques mois et lui enseignant à joindre ses petites mains pour la prière en face de quelques jolies copies et gravures des madones et des enifants Jésus de Raphaël. Bien que toujours un peu arrangée, la scène, cependant naïve et sincère, car les traits du cœur y perçaient à tout moment, surtout chez la jeune mère, m'avait touché et ravi. Je voulais être juste, et l'écrivain libéral se promit de relever le poète monarchique de la Muse française du rang que lui assignait notre dédain un peu superbe d'héritiers légitimes de la Révolution française, car c'était là notre vraie devise, au moins notre prétention (i).»

Et voilà comment le directeur du Globe fut conquis à la cause de Victor Hugo. Dès lors, quoi d'étonnant que son jeune collaborateur, dont le cœur était encore vierge et l'esprit très impressionnable, ait été, lui aussi, touché et ravi par cette charmante scène d'intérieur?

La poésie et l'art furent, dans les premiers temps, le sujet principal^ on pourrait dire unique, des conversations de Sainte-Beuve avec Victor Hugo. Le critique, désireux de s'instruire, laissait le poète parler et l'écoutait avec délices :

J'étais tout au poète, et son vaste discours, A peine commencé, se déroulait toujours, Parmi les jets brillants et Fécume sonore, Comme un torrent sacré que le pasteur adore, Faisant flotter sans cesse et saillir à mes yeux Dans chaque onde nouvelle une lyre des dieux (2),

(1) Souvenirs inédits de Dubois.

(2) Le Livre d'amour : la Présentation,

ET L'ÉGOLli: UOMANTIQUl

Il rinlerrogeait curieusement sur ses théories, ses procédés, sa métrique — et timidement d'abord, résolument ensuite, il lui présentait ses observations.

Peu à peu, la religion et la politique se mêlèrent à la poésie. Sainte-Beuve et Victor Hugo avaient, en ces matières, des idées très opposées; mais le premier ne tarda pas à s'apercevoir que chez l'autre c'était moins affaire de conviction que d'imagination, de religion que de sentiment. En religion, Victor Hugo était catholique, parce que la société qu'il fréquentait, ses protecteurs, le courant, la mode, étaient catholiques. En politique, il était royaliste, parce que c'était alors son intérêt. — Sainte- Beuve n'était ni l'un ni l'autre. En matière religieuse, il avait perdu toute espèce de foi; en matière politique, il pensait comme le Globe. Le moyen de s'entendre, de se lier avec des vues si différentes sur les principes mêmes qui servent à régler l'esprit de conduite? La poésie fut le trait d'union, le (( charme » fit le reste. Au bout de quelque temps, les deux amis agirent l'un sur l'autre sans s'en rendre bien compte. Sainte-Beuve se rapprocha de Victor Hugo au point de vue religieux (i), Victor Hugo, par une manière de choc en retour, se rapprocha de Sainte-Beuve au point de vue politique. D'ultra qu'il était, il devint libéral. A quel autre, en effet, étant donné que Victor Hugo refléta toute sa vie les idées et les opinions de quelqu'un, à quel autre qu'à Sainte-Beuve pourrait-on attribuer le changement près-

(i) « Tu finiras par comprendre, écrivait-il à Tabbé Barbe en 1828, que ce sont (à part quelques hommes de bonne foi et abusés) quelques intrigants, très indifférents en matière de croyance, mais avides de pouvoir et furieux de le voir échapper, qui cherchent à troubler le pays et à remuer des cendres. Le temps, en passant sur les hbéraux, a frappé les vieux incorrigibles qui sont de moins en moins nombreux, et a. communiqué à tous ceux qui avaient quelque sens une modération qu'ils n'ont pas toujours eue... » [Les Jeunes années de Sainte Beave^ p. 18.)

que subit qui se manifesta dans ses idées politiques, à partir de 1827? Ce n est pas à Chateaubriand ; ce n'est pas à Lamennais. Outre qu'il ne voyait le premier que de loin en loin, si Victor Hugo avait dû modifier son opinion dans le sens libéral, c'eût été plutôt en 1824, lorsque Chateaubriand fut précipité du pouvoir; et quant au second, qu'il ne voyait pas plus souvent, il n'aurait pu alors que le diriger dans le sens contraire, la politique,aux yeux de Lamennais, étant à cette époque subordonnée à la religion, c'e"st-à dire à la théocratie, qui est la négation même de la liberté.

C'est donc à dater de ses relations avec Sainte-Beuve que les idées politiques de Victor Hugo se modifièrent. Jusque-là son royalisme était demeuré blanc comme neige; poète, il n'avait eu des chants que pour les gloires et les malheurs de la dynastie régnante. Je me trompe, dans une ode fameuse intitulée les Deux îles, il avait donné la réplique au Bonaparte de Lamartine, mais ç'avait été pour maudire le tyran.

Tout autre était le sentiment qui fui dicta, en 1827, VOde à la colonne Vendôme. A la malédiction succédait Tenthousiasme. Du coup son royalisme se teintait de bonapartisme, et cette teinte ne fit que s'accentuer avec les événements. En i83o, à l'occasion d'une pétition sur le retour des Cendres, il chante une nouvelle Ode à la Colonne; en 1882, pendant que la duchesse de Berry soulève la Vendée, il célèbre Napoléon IL C'est fini ; désormais sa Muse n'aura d'autre cocarde que la cocarde tricolore, et même après le Deux-Décembre, même après Napoléon le Petit, sur son rocher de Guernesey, il ne cessera de chanter Napoléon le Grand. Ainsi l'avait voulu Sainte-Beuve, car il est hors de doute que ce fut notre Joseph Delorme qui teinta de rouge et de bleu Tétamine

ET l'École romantique

blanche du drapeau de Victor Hug'o. N'oublions pas que Sainte-Beuve était né à Boulog-ne, qu'il fut bercé tout enfant dans le culte de Napoléon (i), qu'il devint au Globe l'admirateur et puis l'ami de Béranger, et que c'est grâce aux chansons de Déranger que le bonapartisme devint, sous la Restauration, le symbole de la liberté.

Du reste, Victor Hugo avait gardé un tel souvenir de l'année 1827 que, treize ans plus tard, dans un discours retentissant prononcé à la tribune de l'Assemblée législative, il ne craignit pas d'y faire remonter les opinions qu'il affichait dans le moment.

« Je vous livre, disait-il, depuis 1827, époque où j'ai eu Tâge d'homme, je vous livre tout ce que j'ai écrit, partout où j'ai écrit, tout ce que j'ai dit, partout où j'ai parlé, je vous livre tout, sans rien retenir, sans rien réserver, et je vous porte à tous, du haut de cette tribune, le défi de trouver dans tout cela une page, une ligne, un mot, qui, sur quelque question que ce soit, me mette en contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui (2). »

Certes, il n'aurait pas fallu le prendre au mot, car il eût été facile de le mettre en contradiction avec lui-même ne fût-ce qu'en lui rappelant la lettre rendue publique où, en 1829, lors de l'interdiction de sa pièce de Marion Delorme^ il avait protesté de sa fidélité, de sa loyauté et de son dévouement au roi Charles X, et nous savons

(1) Le 16 mars 1869, il écrivait à M. Morand, juj?;'e au tribunal civil de Boulogne-sur -Mer, en le remerciant de Fenvoi de l'Année historique boulonnaise : « Vous m'avez rajeuni par quantité de souvenirs de i8o3 à i8t4. Scivez-vous que j'assistais à cette dernière revue du 20 ou du 22 septembre 1811, et que je me la rappelle comme aujourd'hui? J'étais à vingt pas du {^:rand homme, avec des militaires, et en petit hussard. Vous me ramenez à Tenfance. .. »> [Les Jeunes années de Sainte-Beuve, p. 86.)

(2) Cf. le Moniteur du 24 uiai i85o.

que Sainte-Beuve n'acheva de le déroyaliser qu'au mois d'août i83o. en le revendiquante au nom du régime qui s'inaugurait, au nom de la France nouvelle », dans un article du journal le Globe (i). Mais c'est un fait que Victor Hugo n'atteignit vraiment l'âge d'homme en politique et en poésie qu'en 1827, c'est-à-dire après qu'il eut fait la connaissance de Sainte-Beuve.

Nous venons de voir ce qui était advenu de ses idées politiques : si l'on veut maintenant se rendre compte des modifications que le poète apporta dans sa métrique à dater de la même époque, on n'a qu'à rapprocher les derniers vers des Odes et Ballades des premiers vers de ce recueil. L'alexandrin de Victor Hugo, qui jusque-là s'était contenté de la coupe de celui de Racine avec, parci par là, quelques touches à la Chénier, s'affranchit tout à coup et enjamba d'un vers sur l'autre à la manière de Ronsard que Sainte-Beuve venait de remettre en honneur. Dans quelques-unes des petites ballades, dans la Chasse du Margrave^ entre autres, Victor Hugo semblait avoir pris à tâche de nous montrer qu'il pouvait jongler avec la rime en écho ou « empennière » avec autant d'habileté que Meschinot et Joachim du Bellay. Où Joachim avait dit :

(i) Cet article parut le 19 août i83o, ea tête de Thymne de Victor Huço intitulé : A la jeune France, he voici : La poésie s'est montrée empresst'e de célébrer la grandeur des derniers événements ; ils étaient faits pour inspirer tous ceux qui ont un cœur et une voix. Voici M. Victor Hu^o qui se présente à son tour avec son audace presque militaire, son patriotique amour pour une France libre et sa vive sympathie pour une jeunesse dont il est un des chefs éclatants... Tandis que Chateaubriand, vieillard, abdique noblement la carrière publique, sacrifiant son reste d'avenir à l'unité d'une belle vie, il est bien que le jeune homme qui a commencé sous la même bannière continue d'aller, en dépit de certains souvenirs, et subisse sans se lasser les doctrines diverses de son pays. Chacun fait ainsi ce qu'il doit, et la France, en honorant le sacrifice de l'un, agréera les travaux de l'autre. » Sans se lasser I... voilà qui excusait d'avance toutes les palinodies de Victor Hugo.

ET l'École romantique

Qu'est-ce qu'aimer et s'en plaindre souvent? Vent!

Que suis-je donc lorsque mon cœur en fend ? Enfant (i) !

Hugo dit :

Mon page, emplis mon escarcelle, Selle

Mon cheval de Calatrava ; Va !

Et comme pour marquer lui-même d\in caillou blanc Tannée où il fut initié par Sainte-Beuve aux secrets de Tart poétique de la Pléiade, il remplaça, en tête du recueil des Ballades y dans l'édition de 1828, les deux vers de Vigny qu^il avait pris pour épigraphe dans l'édition de 1827.

Qu'il est doux, qu'il est doux de conter des histoires

Des histoires du temps passé (2)1

par ces deux vers de Joachim du Bellay :

Renouvelons aussi Toute vieille pensée.

Ce n'est pas tout. Dans l'édition de 18.27, l'ode intitulée le Portrait d'une Enfant^ à 71/"^ /.-/). de M., avait pour épigraphe le mot d'Horace: nt picturapoé'sis.D'àns l'édition de 1828, il mit à la place deux strophes de Ronsard (3), il donna pour épigraphe, à Tode intitulée

(i) Dialogue d'an Amoureux êt d Écho,

{2) Ce changement d'épigraphe pourrait bien avoir été la cause directe du refroidissement qui eut lieu à cette époque dans les rapports de Vigny avec Hugo. En tout cas, c'était un manque de tact de la part de ce dernier. (3) Quand je voy tant de couleurs

Et de fleurs Qui esmaillent un rivage, Je peux bien voir le beau teint

Qui est peint Si vermeil en son visage.

Pluie d'été, deux strophes de Remi Belleau (i), et Jean de la Taille et Desportes lui fournirent des vers pour les épigraphes de deux ou trois autres odes ou ballades.

Mais c^est principalement dans ses pièces de théâtre que son hexamètre, toujours un peu raide, se rompit, se plia à toutes les fantaisies de sa maîtrise. Jamais le vers héroïque n'avait atteint chez nous cette souplesse et n'avait marché de ce pas, brisé comme à plaisir, tout en demeurant fidèle aux lois souveraines de Tharmonicv Aussi, est-ce en toute vérité qu'en tête du beau Ron« sard, in-folio qu'il offrit au chef de la Pléiade romantique Sainte-Beuve put mettre cette dédicace :

Au plus grand inventeur lyrique Que la poésie française ait eu depuis Ronsard.

Si l'année 1827 fut en quelque sorte climatérique pour

Quand je sens parmi les prez Diaprez

Les fleurs dont la terre est pleine Lors je fais croire à mes sens

Que je sens La douceur de son haleine

(i) L'aubépine et l'églantin

Et le thym, L'œillet, le lys et les roses En celte belle sfiison

A foiso-i Montrent leurs robes écloses.

Le gentil rossignolet

Doucelet Découpe, dessous l'ombrage, Mille frédons babillards,

Frélillards Aux doux 3ons de son ramage.

ET l'École romantique

lOI

Victor Hugo, Tannée 1829 le fut également pour Sainte- Beuve. C'est en 1829 qu'il publia Joseph Delorme^ qu'il entra à la Revue de Paris, qu'il fit la connaissance de Chateaubriand et de Lamartine et qu'il écrivit les Consolations, Que d'événements en quelques mois ! Quel changement profond dans la pensée et la vie du jeune poète !

Trente ans plus tard, au début de Tavertissement de l'édition définitive des Consolations, Sainte-Beuve disait que, si l'on désirait connaître le lien, le point d'union ou d'embranchement de ses deux recueils poétiques, il indiquerait la pièce de Joseph Delorme: Toujours je la connus pensive et sérieuse, comme celle d'où était née et sortie cette nouvelle veine plus épurée (i).

Charles Magnin avait déjà remarqué dans le Globe, lors de l'apparition de ce livre, que la turbulence des passions de Joseph se trahissait dans ce morceau par le plus heureux contraste, et il ajoutait :

(( Cette sorte d'élégie d'analyse, où la nature et les sentiments privés sont peints avec amour et bonne foi, et où l'âme du poète se révèle à tous moments dans ses nuances les plus délicates, était à peu près inconnue dans notre langue. Pour trouver quelque chose d'analogue, il faut recourir aux lakistes. Encore Joseph Delorme n'estil nullement leur imitateur; seulement il est, comme eux, dans le système de la poésie individuelle... »

L'auteur des Consolations avait-il quitté sa première route ? Nullement. Ici encore il partait presque toujours d'un détail de la vie privée, d'un incident domestique,

(i) « Je t'avoue bien bas, écrivait-il en i844 à un ancien camarade qui le félicitait de son élection à l'Académie française, que j'aimerais beaucoup mieux être, non pas tout à fait, peut-être à la date de 1822, mais à celUî de 1829; c'est-à-dire avoir 26 ans, qu'être immortel demain au prix delà quarantaine. »

d^une conversation, d^une lecture, mais il ne se bornait pas à en dégager les sentiments moyens de cœur et d^amour humain, il aspirait d'ordinaire à plus de sublimité dans les conclusions. Je me sers de ses expressions à dessein. Il ne faisait que mener à fin son procédé sans en changer le moins du monde, et de même que dans ce livre il y avait, d'après lui, progrès poétique par rapport au précédent, il y avait aussi progrès moral.

Qui donc, en si peu de temps, avait ainsi retourné l'esprit de Sainte-Beuve ? Si Ton s'en rapporte à son témoignage, ce fut Victor Hugo.

(( Par vous, lui disait-il, je suis revenu à la vie du dehors,au mouvement de ce monde, et de là, sans secousse, aux vérités les plus sublimes. Vous m'avez consolé d'abord, et ensuite vous m'avez porté à la source de toute consolation ; car vous l'avez vous-même appris dès la jeunesse, les autres eaux tarissent, et ce n'est qu'aux bords de cette Siloé céleste qu'on peut s'asseoir pour toujours et s'abreuver (i). »

Mais si Victor Hugo dessilla les yeux de Sainte-Beuve, Lamartine ne fut pas tout à fait étranger à sa conversion. Le poète du Lac et du Crucifix n'avait pas beaucoup prisé Joseph Delorme et ne s'en était pas caché, mais le jour où il avait lu chez Victor Hugo, sur la marge du vieux Ronsard in-folio dont il est parlé ci-dessus, la pièce de vers qui ouvre le recueil des Consolations^ il avait été conquis, et Sainte-Beuve avait paru très fier de cette conquête. C'est alors qu'ils se lièrent ensemble (2), Un matin donc qu'il se promenait sous les ombrages du Luxembourg, Lamartine dit à Sainte-Beuve qui lui avait ouvert son âme :

(i) l^réface des Consolations .

(a) Les Consolations. VI, à M. de Lamartine.

ET l'École romantique io3

Tel je fus... cette humeur inquiète

Le trouble dévorant au cœur de tout poète

Et dont souvent s'ég'are une jeunesse en feu,

N*a de remède ici que le retour à Dieu ;

Seul il donne la paix, dès qu'on rentre en la voie,

Au mal inévitable il mêle un peu de joie,

Nous montre en haut Tespoir de ce qu'on a rêvé,

Et sinon Je bonheur le calme retrouvé (i).

Ces paroles étaient trop cordiales pour ne pas produire leur effet : on a toujours tendance à écouter Fami qui a passé par vos misères et qui vous indique le moyen de guérir.

Cependant lorsqu'on va au fond des choses et qu'on connaît la fin de l'histoire, force nous est bien, pour ne pas être dupe, de chercher à côté et au-dessus de Victor Hugo le charme souverain qui transforma ainsi le poète matérialiste de Joseph Delorme.

Rappelons-nous la jolie scène d'intérieur que M. Dubois nous a peinte en quelques traits d'une touche si sobre et si délicate. Victor Hugo y figure à côté de sa femme, mais au second plan comme saint Joseph dans le tableau de la Sainte Famille. Toute la lumière a été concentrée sur le chaste visage de la jeune mère, et l'on ne voit qu'elle et son enfant à qui elle apprend à joindre ses petites mains.

Eh bien! quand il lui fut donné de contempler cette

(i) Voici en quel termes Lamartine parle de Sainte-Beuve dans le commentaire de la pièce de vers de ses Harmonies qui lui est dédiée: « C'était en 1829. J'aimais alors beaucoup un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes, ayant une grande analogie avec Novalis en Allemagne, avec les poètes intimes qu'on nomme les lakistes en Angleterre. Il s'appelait M. Sainte-Beuve. Il vivait à Paris avec une mère âgée, sereine, absorbée en lui, dans une petite maison sur un jardin retiré, dans le quartier du Luxembours^, Il venait souvent chez moi, j'allais chez lui avec bonheur aussi. Ce recueillement, cette mère, cette retraite, ce jardin, ces colombes, me plaisaient, à moi trop emporté dans le courant littéraire, mondain et politique de l'existence. Gela me rappelait les presbytères et les aimables curés de campagne que j'avais tant aimés dans mon enfance... »

scène, si les yeux et l'esprit de Sainte-Beuve allèrent tout d'abord au poète, son cœur avec le temps alla comme d'instinct à la reine de grâce et de beauté qui, après l'avoir entendu, avait eu l'air de compatir à ses souffrances. C'est elle qu'il choisit pour confidente, qui le consola, qui essuya ses larmes, et comme elle était d'une grande piété, qu'elle ne cessait de lui adresser des exhortations chrétiennes et qu'il paraissait y répondre, il s'établit à la fin entre eux un courant de bonne et chaude sympathie qui dégénéra peu à peu en une sorte d'amour mystique.

C'est du moins l'impression qui se dégage pour moi de la pièce de vers qui ouvre le volume des Consolations et qui est dédiée à M"^^ Victor Hugo. Déranger ne s'y était pas trompé non plus, quand, après avoir lu ce recueil, il écrivait à Sainte-Beuve:

« Vos touchantes Consolations oni pénétré l'âme, et je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poètes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot de Seigneur^ vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c^est qu^il me semble que c'est à quelque beauté tendrement superstitieuse que vous l'avez emprunté par condescendance amoureuse (i). »

Voilà donc Sainte-Beuve retombé « par l'effet d'un

(i) Cf. les Consolations^ jugements et témoignages.

ET l'École romantique

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charme » dans le mysticisme de sa première jeunesse. Suivons-le maintenant, non plus à travers les Consola^ tions, qui en sont tout imprégnées, mais dans ses actes, dans ses rapports avec les poètes du Cénacle, notamment avec Ulric Guttinguer, dans sa conduite avec Victor Hugo. Nous avons pour cela des guides très sûrs. C'est d'abord le Journal de son ami Juste Olivier; c'est ensuite sa correspondance avec Tabbé Barbe; ce sont enfin les lettres que lui adressa Victor Hugo.

Juste Olivier était un jeune poète suisse qui était venu à Paris au commencement de l'année i83o avec des lettres de recommandation pour M. Dubois et M. Ma- ^inuy du Globe, et qui s'était lié tout de suite avec Sainte- Beuve qu'il attira plus tard à Lausanne. M'occupant de lui très longuement plus loin, je me bornerai ici à relever dans son Journal (i) ce qui peut nous éclairer sur l'état d'âme du poète des Consolations.

En relisant à Paris ce dernier recueil de vers, Olivier avait fait deux ou trois remarques fort justes :

(( Dans le recueil de Joseph Delorme^ le ton toujours très absolu et pas de foi, parce qu'on a intérêt à ne pas croire. Les Consolations ont beaucoup perdu de ce caractère ; elles sont toujours mélancoliques, mais elles ne sont plus aigres. 11 y a de très beaux morceaux, mais toujours manque de foi réelle. Un des morceaux les plus croyants est celui où l'auteur établit une sorte de vraie route à suivre entre l'incrédulité et le mysticisme, et c'est le catholicisme qui lui offre cet abri tutélaire. Mais on y sent une idée matérielle des choses de Dieu, une idée poétique, et voilà tout... L'homme, plus explicite, est le même au fond : c'est-à-dire sceptique,

fî) Cf. Œuvres choisies djè Juste publiées par ses amis. Lausanne

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SAINTE-BBUVE

mais n'acceptant pas froidement le doute, se débattant encore contre lui, et ayant au moins la curiosité de la foi.

Et pour nous montrer qu'à cette époque (i83o) Sainte- Beuve était bien tel qu'il vient de le dire, Olivier a résumé dans le dialogue suivant toutes ses conversations avec lui sur la question religieuse.

— En quel état sont les croyances religieuses à Paris? lui demandai-je. Il n'y a pas de foi?

— Aucune, me répondit-il. Voyez ! il y a tant d'idées ! Et quand on a interrogé un homme sur ce qu'il a pensé, ou qu'on répond à une demande pareille, on sent toujours que la réponse dans les deux cas n'est pas faite avec le désir que votre opinion soit partagée. On n'y tient pas assez pour cela... Lamartine lui-même en convient: « Nous n'avons qu'une lueur, dit-il, mais c'est encore le plus sûr. » Lui, il s'est assis. Eh bien, oui, je le comprends. Mais il faut pour cela vivre dans la retraite, choisir en quelque sorte les idées qui nous viennent du dehors, lire de bons livres qui soient une saine nourriture à l'esprit et au cœur, et arriver ainsi, en se donnant le change à soi-même, jusqu'à Tâge où Ton se fixe, où les idées ne varient plus. Il faut, me disait-il encore en variant seulement l'expression de la même idée, il faut tâcher d'arriver peu à peu et en se donnant des distractions à un âge où, se trouvant content de ce que l'on a, de ce que l'on croit, on se cristallise^ pour ainsi dire, dans cet état. Voyez-vous, continua-t-il, nous autres, ^ notre foi est toute dans nos vers, en sorte que, quand nous avons fait un volume de vers, toute notre foi s'y trouve, et nous n'en avons plus pour dix ans. Chateaubriand n'est pas chrétien. Il n'a qu'une religion d'imagination. Il en est toujours à René.

— M. Victor Hugo, lui demandai-je, est-il convaincu?

ET l'École romanti(^ue

— Oh! répoudit-il, Victor Hugo est un homme qui n'est pas tourmenté de ces choses-là. Il a continuellement de si grandes, de si déhcates jouissances que lui procure son talent! Ce qu'il fait est si beau, si parfait! Il est si abondant! C'est un homme heureux, plein. Il vit content dans sa famille. Il est gai, peut-être trop gai. C'est un homme heureux (i)... »

Et le lendemain de cette conversation, M. Juste Olivier trouvait Sainte-Beuve en train de lire une Vie de sainte Thérèse et s'étonnant de rencontrer l'amour humain dans le sentiment de la grande mystique: a Elle croyait voir le Sauveur en personne; ordinairement elle le voyait au jardin des Olives, dans sa sueur ^ et elle dit qu'elle avait le désir d'essuyer cette sueur... »

Ces idées et quelques autres que je passe sous silence étaient-elles dans la bouche de Sainte-Beuve simple prétexte à causerie, ou formaient-elles le fond vrai de sa pensée en matière religieuse? Il faut bien croire qu'il était sincère, puisque, à la même époque, le 3o mai i83o, il écrivait à l'abbé Barbe :

«Je tiens très peu aux opinions littéraires, et les opinions httéraires occupent très peu de place dans ma vie et dans mes réflexions. Ce qui m'occupe sérieusement, c'est la vie elle-même, son but, le mystère de notre propre cœur, le bonheur, la sainteté; et, parfois, quand je me sens une inspiration sincère, le désir d'exprimer ces idées et ces sentiments selon le type éloigné de l'éternelle beauté. Si j'avais plus d'ardeur aux choses d'en haut, ce serait un grand bien pour moi d'être aussi détaché que je le suis de tout le bruit et le raonde d'alentour; j'y suis indifférent à toute heure et en tous

(i) Souvenirs de Juste Olivier,

âAINTE-BEUVE

lieux. J'ai trouvé le moyen, en voyant ceux que je ne puis éviter, de me faire une existence assez à part, et d'être seul un grand nombre d'heures par jour. Par malheur, ne tenant plus à rien du dehors, et ne me rattachant pas assez activement à Téchelle de salut, je me trouve dans les régions d'entre-deux : véritable enfer des tièdes. Espérons que cela aura une fin (i).»

Mais le prétendu détachement de Sainte-Beuve ne l'empêchait pas d'être très sensible aux louanges de la critique, de savourer avec délices la gloire que lui avaient apportée les Consolations^ de rechercher la société de Chateaubriand, de fréquenter Lamennais, d'applaudir comme personne à la brèche faite dans la citadelle classique pour l'entrée triomphale du cheval à^Hernani (2), et d'écrire de beaux articles sur les Harmonies de Lamartine, dont le discours de réception à l'Académie française l'avait enthousiasmé.

Cependant, c'est un fait que depuis quelque temps il avait trouvé moyen de s'isoler, d'espacer ses visites à ses amis de la rue de Notre-Dame-des-Champs. Il passait des semaines entières à Honfleur ou à Rouen chez Ulric Guttinguer, qu'il avait rencontré dans les premières réunions du Cénacle de 1829. Et Victor Hugo, qui avait pris l'habitude de le voir deux ou trois fois par jour, se "plaignait de ses absences fréquentes tout en se félicitant que la Normandie les eût sauvés de la Grèce (3). Il aurait pu

(1) Les Jeunes années de Sainte-Beuve,"^^. 3o et3i.

(2) Lettre de Sainte-Beuve à Saint- Valry, du ii avril i83o,

(3) Victor Hugo lui écrivait le i6 mai i83o :

«... Vous connaissez toute ma paresse, mon ami, mais il me paraît que vous ne connaissez pas toute mon amitié, puisque vous supposez que j'accepterai votre dispense d'écrire. Je ne sais qu'une raison qui pourrait me déterminer à ne pas vous écrire, c'est la pensée que la privation de mes lettres contribuerait àabrég-er votre absence et vous ramènerait quelques jours plus tôt. — Vous n'aurez plus jamais, j'espère, la mauvaise volonté de nous

m L ECOLE ROMANTIQUE

ajouter, de la Belo;^îque (t)et de rAllemag-ne, car jamais sédentaire n'eut plus d'envie ou d'occasions de voyager, que Sainte-Beuve au cours de ces années chères à son cœur.

D'abord, il avait eu Tidée — quand il fut question d'envoyer Lamartine représenter la France à Athènes — de l'accompagner comme secrétaire (2), mais la Révolution de Juillet avait empêché ce beau projet d'aboutir; eût-il été suivi d'exécution, que le poète de Joseph Delorme eût probablement faussé compagnie au poète des Méditations et des Harmonies, comme il faussa compagnie dans le même temps à Lamennais et à David d'Angers, qui lui avaient offert de l'emmener à Rome et à Weimar. Il avait alors un fil à la patte, et ce fil était d'autant plus fort que c'est l'amour qui paraissait l'avoir noué (3).

«... Imagine-toi, écrivait-il à l'abbé Barbe, le 18 décembre i83i, que M. de la Mennais voulait m'emmener avec lui à Rome. J'en eusse été comblé, mais des raisons impérieuses et durables me retiennent ici. J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne heure. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie, elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien

quitter, de nous déserter ainsi . Voilà une épreuve qui sera bonne, et la Normandie nous sauvera de la Grèce, n {Correspondance de Victor Hago, t. I.)

(1) Nommé en i83i, sur sa demande, professeur de littérature française à rUniversité de Lièvre, Sainte-Beuve avait accepté sa nomination le 8 juin, mais le 4 septembre il pria le gouvernement d^agréer sa démission.

(2) « Je ne sais si j'irai en Grèce, écrivait-il à l'abbé Barbe le 3omai i83o, c'est tout ce qu'il y a de plus douteux. Il n'y a pas de roi, partant pas d'ambassadeur, partant pas de secrétaire. Le fait est que dans la disposition où je suis depuis des années, j'irais volontiers au bout du monde pour y chercher un autre moi-même. Mais cœlurn non nnimum mutant^ etc. i>

CS) «J'ai laissé passer le temps où les voyae^es m'étaient phis faciles par. Tabscnce de tous lieus w, écriv^ait-il à Juste Olivier le 18 septembre i835. (Cf. sa Corresp, avec M. et M"^*^ Juste Olivier , p. 19.)

SAINTË-ÔEUVJB

des nécessités, des amertumes mêlées de douceur... (i). »

Et ce qui prouve combien tout cela était sincère, c'est que, trente ans après, en i858, parlant de son voyage manqué à Weimar, il disait à un jeune parent de Reuchlin, rtiistorien allemand de Port-Rojal, qu'il était amoureux alors et que cela Tavait retenu à Paris. « Maintenant, ajoutait-il avec mélancolie, Tamour a passé, et je n'ai pas vu Gœthe (2). »

Il fut plus heureux du côté de Rome, qu'il visita en 1839 — sans Lamennais, mais avec l'abbé Gerbet, son disciple, — quaud le feu dont il avait brûlé n'était plus que de la cendre...

Mais je ne crois pas me tromper en disant que, dans ses premiers voyages en Normandie, Sainte-Beuve cédait plutôt à la curiosité qu'au besoin de s'épancher dans le sein de Guttinguer, car il n'était encore qu'un soupirant et le nom de celle qu'il courtisait lui faisait plus qu'aucun autre un devoir absolu de le taire. Qui sait même si ce n'est pas Guttinguer qui contribua à déchaîner la passion naissante de Sainte-Beuve avec le récit inépuisable de ses aventures galantes? En tout cas, il est positif que, « dans cette période intermédiaire, Joseph Delorme, ayant trop peu à dire pour son propre compte, exprimait et rimait volontiers les sentiments de ses amis (3) » et nous savons que Sainte-Beuve rêvait à ce moment « avec lui, près de lui, Guttinguer, un grand roman poétique » dont le héros n'était autre que le poète normand caché sous le nom d'Arthur (4).

(1) Nouvelle correspondance de Sainte-Beuve^ P» iQ*

(2) Correspondance de Sainte-Beuve avec Herniann Reuchlin^ publiée par Eug. Ritter.^ p. lo. — David d'Angers était allé à Weimar pour faire le buste de Gœthe, en 1829.

(3) Poésies complètes de Sainte-Beuve, t. II, p. i83.

(4) Sainte-Beuve inconnu, parle vicomte de Spoelberch de Lovenjoul,p. 7.

ÊT L^écÔLÊ îlÔMANTiQUi

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I IL — UlRIG GuTTiNaUER

Ulric Guttinguer avait quarante-quatre ans en 1829, étant né à Rouen en 1785. Il avait donc près de vingt ans de plus que Sainte-Beuve. C'était beaucoup, mais celte différence d'âge était à peine sensible dans leurs relations, tant il y avait entre eux de sympathie naturelle et d'affinités secrètes. Outre que Sainte-Beuve, dans sa soif de connaître, avait toujours recherché la société de gens plus vieux que lui, ceux qui fréquentaient Guttinguer s'accordaient à dire qu'il était le plus jeune d'eux tous. En 1869, quand il était presque octogénaire, Nicolas Martin lui en faisait compliment dans les vers que voici :

Vous vieux? Allons donc? Vous mentez, mon maître :

Vous avez vingt ans, du moins par le cœur,

Et le cœur est tout et de tout vainqueur !

Qu'est auprès de vous, je crois m'y connaître,

Un jeune homme sec et déjà moqueur?

Vous vieux? Allons donc! Vous mentez, mou maître.

Homère était vieux, Ossian aussi;

Et leurs cœurs profonds ont couvé les flammes

Où viennent sans fin s'allumer les âmes :

Si vous êtes vieux, vous Têtes ainsi :

J'en prends à témoin vos vers et les femmes!

Homère était vieux, Ossian aussi.

De l'homme ici-bas Tâme est la mesure.

Qu'importe qu'il soit né tel ou tel jour? Le cœur seul est vieux où s'éteint l'amour;

L'être nous sourit tant que le feu dure Et maint corps transi se presse alentour. De l'homme ici-bas Tâme est la mesure (l).

On peut juger par là de la verdeur de Gutting-uer quant il avait quarante- cinq ans. Lui-même était si fier de sa belle jeunesse que Sainte-Beuve lui faisait dire dans une pièce de vers autobiographique :

Je n'ai point passé Tâg'e où Ton plaît, où Ton aime. Mes cheveux sont tounus et décorent mon front, Les regards de mes yeux ont un charme suprême Et bien longtemps encor les âmes s y prendront (2).

Il faut bien, d'ailleurs, qu'il soit resté très longtemps jeune de corps et d'esprit pour avoir été recherché comme il le fut, même après la cinquantaine, par le groupe de i viveurs dont faisaient partie Musset, Tattet, Ghaudesai- I gues, Roger de Beauvoir, le prince de Belgiojoso, etc.. Qui n'a lu les vers que Musset lui a dédiés dans ses Contes d'Espagne et d'Italie? Relisons-les ensemble pour achever de nous éclairer sur le personnage du roman que nous analyserons tout à l'heure.

Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme,

Ni les héros plongeurs, ni les vieux matelots!

Le soleil vient briser ses rayons sur leur cîme

Comme un soldat vaincu brise ses javelots.

Ainsi nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes

De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.

Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,

Quand le soir près de moi tu vas triste et courbé.

Mais laisse-moi, du moins, regarder dans ton âme

Comme un enfant craintif se penche sur les eaux;

Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme,

Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux,

(1) Poésie inédite.

(2) Poésies de Joseph Delorme, p. i83.

ET l'École romantique

ii3

Hélas ! il ne devait pas les envier longtemps, et ce n'est pas pour rien qu'il y a à Venise un pont des Soupirs! Les vers de Musset sont de 1829, c'est-à-dire de Tannée même où Sainte-Beuve se lia avec Guttinguer. Mais il ne faudrait pas en conclure que Sainte-Beuve et Musset allaient en Normandie pour des raisons analogues. Si le poète de Mardoche et de Namoiina y était attiré uniquement par le « front pâli » de Guttinguer, le poète des Consolations Tétait surtout par son mysticisme particulier, car Ulric était double, ainsi que nous le verrons plus loin* Il avait trouvé moyen, sous l'influence d'une éducation plutôt mauvaise et de lectures moitié païennes, moitié chrétiennes, d'amalgamer dans sa vie le sacré et le profane, la piété et la luxure de la façon la plus étrange et la plus séduisante (i). Et Sainte-Beuve, qui traversait à cette époque une crise morale où l'illusion mystique ne servait qu'à ennuager, selon son expression, Tépicurisme des idées, Sainte-Beuve s'était laissé prendre, ainsi qu'il en convint sur le tard, à la glu de cette morale plus relâchée que celle des casuistes. « Vous nous avez vu, écrivait-il à Gultinguer, te i4 mai 1862, dans ces deux ou trois années de véritable ivresse, vous m'avez vu dans ces six mois célestes de ma vie qui m'ont fait faire les Consolations, vous avez contribué à m')'' inspirer par ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens que vous agitez en vous et qui sont un charme (2). »

(1) Sainte-Beuve écrivait à Victor Pavie en i83i ; Guttingiier est venu une couple de jours et s'en est retourné à Honfleur faire la cour et des romances aux darnes. » — Et encore : « Gultinguer est à sa terre, fort occupé des Soirées de Saint- t*étersbourg et d'une blanche main nouvelle qui s'est tendue vers lui. » — Enfin, en i836, il mandait encore à Pavie : « Guttinguer marié est à Saint-Germain où il a acheté une maison, dévot, pratiquant, et pourtant malade encore. »

(Cf. Victor Pavie, sa jeunesse^ ses relations littéraires,)

(2) Corresp, de Sainte-Beuve^ t. I, p. 292.

Habemus confîtentem. Et voilà comment Sainte-Beuve, « ému des souvenirs de Guttinguer plus que des siens », ce qui n'a rien d'étonnant puisque la passion qu'il désirait, il l'avait alors à peine sentie, accepta la proposition que lui fit un jour son hôte d'écrire en collaboration avec lui le roman à' Arthur,

L'histoire du roman A'AvtJuir est une des plus intéressantes de la bibliographie romantique, et il faut en vérité que le mystère dont fut entourée la mise au jour de ce livre ait été bien épais pour qu'un curieux aussi perspicace que M. le vicomte Spoelberch de Lovenjoul ne l'ait pas entièrement pénétré.

Pour le public profane, Arthur parut la première fois chezRenduel, en décembre r836, sous la date de 1887, sans nom d'auteur, suivant une mode de ce temps-là qui consistait à ne pas signer certains livres, eussent-ils été annoncés durant deux ans, comme Volupté, Et Guttinfi^uer suivait la mode en cela comme en tout.

Pour quelques très rares bibliographes, et M. de Lovenjoul est du nombre, cette édition A' Arthur n'était que la seconde. La première était sortie, en i834, des presses de Nicétas Périaux, imprimeur à Rouen, rue de la Vicomté, 55, sous la forme d'un fort volume in-8% anonyme lui aussi (i).

Mais l'anonymat de ce premier Arthur ne fut pas si scrupuleusement respecté que le croit M. de Lovenjoul,

(t) La Bibliothcfjne nationale en possède un exemplaire sous la cote R. 27,05^7.

ET l/ÉCOLE ROMANTIQUE

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et je vais peut-être le surprendre en lui disant que ce fut Guttinguer lui-même qui en révéla Texistence, en i835, sur la couverture d'nn antre petit livre anonyme publié par lui à Paris chez Toulouse, sous le titre ; Philosophie religieuse, PM^ohime : Saint-Martin. Le titre de ce petit volume in- 12 est en effet suivi de cette épigraphe :

((C'est un grand malheur pour l'humanité qu'il ait manqué à Saint-Martin ce qui est si nécessaire dans Tusage de la vie ordinaire, le secret de se mettre à la portée de tous ou du plus grand nombre. C'est un service que nous essaierons peut-être de lui rendre » (^Arthur ou Religion et Solitude. i834).

Disons tout de suite que ce Saint-Martin n'était autre que]e Philosophe incoiinUy dont s'est beaucoup occupé Sainte-Beuve.

Mais quand même Guttinguer ne nous etlt pas révélé ainsi l'existence de cette première édition d'Arthur, on l'aurait apprise un jour ou l'autre soit par les lettres inédites de Sainte-Beuve où il en estfait mention, soit par la lecture des articles que Vinet consacradans le Semeur (i) aux deux éditions de ce roman. Articles anonymes, d'ailleurs, et dont je n'ai eu connaissance que par une lettre inédite de Vinet qu'on trouvera plus loin. Voici quelques lignes essentielles du premier article de i838 :

([) Le Semeur, jomndl religieux, politique, philosophique et littéraire; paraissant tous les mercredis, avait été fondé à Paris au mois de septembre i83i par les protestants dans le but avoué « d'aborder les sujets les plus divers dans un esprit chrétien ». Dirigé par un comité à la tête duquel étaient MM. Henry Lutteroih, Stapfer et Wilks, il ne tarda pas à attirer rattention du public lettré grâce aux belles études de Vinet sur les productions de récole romantique. Un moment même, en i833, Vinet, pressé par ses amis, hésita à en prendre la direction, mais pour des raisons diverses il refusa de quitter son poste de professeur à Baie. Cinq ans plus tard, à la suite des articles que cet écrivain de y^rande race avait consacrés à la seconde édition du roman à' Arthur, Guttinguer offrit sa collaboration au Semeur^ qui la refusa poliment dans une lettre de M. Lutteroth, que j'ai sous les yeux.

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«.., Lorsque ce livre parut pour la première fois, nous en rendîmes compte, moins comme d^un livre, qne comme d'un fait, dont le livre n'était que la relation et pour ainsi dire le journal... Il y a deux ans, Arthur se publiait anonyme, dans une ville de province ; à peine pouvait-on dire qu'il eût été publié ; c'était un manuscrit dont quelques copies, tombées par hasard entre des mains amies, n'eurent de public qu'un petit nombre d'esprits sérieux, de retentissement que dans quelques âmes, mais procurèrent à M. Guttinguer, précisément, autant de frères que de lecteurs. Aujourd'hui, publié par le libraire à la mode, aujourd'hui décoré à son titre d'un nom connu dans les lettres, ^r/Aizr est une œuvre littéraire, 4 rMwr devient un livre... »

Ces lignes sont doublement suggestives : elles nous apprennent d^abord que tous les exemplaires du second Arthur n'étaient pas anonymes (i), puisque celui qui fut adressé à Vinet éis\i décoré àvL nom de l'auteur; ensuite que le même Vinet connaissait le premier Arthur pour en avoir rendu compte, contrairement à Sainte-Beuve, qui n'en souffla pas mot dans son article de 1887. Il est vrai que Sainte-Beuve avait pour agir ainsi une raison que n'avait pas Vinet . Volupté ayant paru à la fin de l'année i833, presque en même temps que la première édition à' Arthur y il n'avait aucun intérêt à donner à entendre au public que son roman — malgré des diftérences profondes sous le rapport de la composition et du style —

(i) M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul dit que ce fut par suite d'une méprise quelque peu préparée par réditeur que le nom de l'auteur, malgré son omission partout ailleurs, lut pourtant imprimé au dos du volume. Je crois plutôt qu'il fut imprimé — du consentement de Gutting"uer — sur un certain nombre d'exemplaires, notamment sur ceux qui étaient destinés à la presse; ce qu'il y a de sûr, c'est que l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (y2 4i«o69) est anonyme.

ET L ECOLE ROMANTIQUE

n'était en somme que le développement du thème d'Ar^ thiir^ et que lui-même, avant de rédiger la version de Volupté^ avait rédigé, parallèlement à Guttinguer et à titre de collaborateur, la version inachevée Arthur que M. de Lovenjoula publié àd^n^^on Sainte-Beuve inconnu. Cétait même un peu risqué de sa part que d'écrire dans le corps de son article du 10 décembre i8j6 de la Revue des Deux Mondes : « Pour achever ces indiscrétions sur l'auteur Arthur ,je dirai que, si celui de Volupté l'avait connu, il semblerait avoir songé à lui expressément dans le portrait de VAmi de Normandie . »

Mais ce qu'il y a peut-être de plus curieux dans Thistoir Arthur^ c'est que, en même temps qu'il paraissait quasi secrètement à Rouen chez Nicétas Périaux, Guttinguer le mettait en vente à Paris à l'enseigne de Ton louse, libraire, rue du Foin-Saint-Jacques, n^ 8, au prix marqué de 5 francs (i). M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul et ceux qui douteraient de ce fait que je ne connais que d'hier pourront le vérifier facilement. Ils n'ont qu'à se reporter aux articles du Semeur des 24 juin et i^"" juillet i835 pour voir que l'exemplaire à' Arthur dont se servit Vinet sortait de la boutique de Toulouse.

A présent que voilà déblayée ce que j'appellerai l'avenue de la maison, entrons-y, et voyons ce que , contenait ce roman à' Arthur.

(i) J'aurais été heureux de trouver à la Bibliothèque nationale Texemplaire d* Arthur à la marque du libraire Toulouse, mais il n*y est pas, probablement parce que le dépôt fut fait è I\puen p£^r l^içétas Periaux, l'imprimeur

Îl8 SAINTE-BEUVE

Mnis était-ce bien un roman? Il n^y en avait pas l'ombre dans les premières éditions, et le nom d' Arthur, pris comme titre principal, était aussi peu justifié que le titre de Volupté donné au roman de Sainte-Beuve. Volupté^ qui avait été baptisé de la sorte par Rendnel (i) longtemps avant que le livre fût écrit, aurait dû s'appeler Amanry, du nom de son héros, et Arthur: Reli^ gion et solitude^ qui lui sert de sous-titre, puisque, comrne le disait Vinet, cette religion, qui est le fond du livre, avait éclos dans la solitude, Guttinguer en convenait le premier dans Tavertissement de son ouvrage :

« Le nom de personne ne devrait être donné, disait-il, que si les deux premières parties (du livre) eussent paru d'abord; or, ces premières parties ne seront publiées que d'ici à quelques années : tel est, à leur égard, la volonté expresse de Tauteur laissée dans une note dont le vœu nous sera sacré, car nous en estimons les motifs (2).

cf Elles sont le récit d'une vie de passions bien déplorables, où tous les caractères du roman se trouvent réunis à un très haut degré. Un grand désordre de cœur s'y fait voir, et cet anathème dont est frappé l'être sensible qui livre toute son âme, toutes ses ressources à un amour coupable.

(( C'est tout ce qu'il nous est permis de dire aujourd'hui pour satisfaire le lecteur curieux ; encore nous en serions-nous dispensés, s'il n'eût pas fallu expliquer comment un livre, tout de morale et de réflexion, portait

(1) Ce n'était pas la première fois qu'un livre' célèbre était baptise par l'imprimeur ou l'éditeur. Pascal nous apprend que ses Lettres au Provincial furent baptisées ainsi malgré lui, car il n'aimait pas ce titre, par l'imprimeur (V. Vinet : Etudes sur Pascal, p. 269.)

(2) Guttinguer était censé avoir trouvé le manuscrit d'Arthur dans la vente d'une bibliothèque de campa^nCj tout, pornroe I^apiartine celui

ET l'École romantique

un titre qui promet de Faction et des événements. »

Singulière idée, dira-t-on, de commencer la publication d'un livre par sa troisième partie. Oui, maisen i834, quand Guttinguer se décida à faire imprimer la conclusion et la morale A' Arthur^ il était encore sous le coup des événements qui l'avaient amené à se convertir. En avait-il écrit à cette date la partie romanesque? C'est probable, puisque nous savons par Sainte-Beuve qu'ils l'entreprirent ensemble et séparément un peu avant la révolution de Juillet. Mais s'il en racontait volontiers les divers épisodes aux amis qui venaient le visiter, il lui répugnait tout de même de livrer sa propre vie au public, de le prendre comme confident de ses passions, de ses désordres. Et comme tous les pécheiirs vraiment touchés de la grâce, il brillait du désir de faire du prosélytisme, de persuader ses frères qui souffraient et pleuraient que Dieu seul pouvait les consoler. La preuve en est qu'il fit paraître presque aussitôt après Arthur^ sous le titre de Philosophie religieuse^ un petit livre de pensées extraites des œuvres de Saint-Martin (i). Comment, par qui, avait-il eu connaissance du Philosophe inconnu? Ce n'est toujours pas par Sainte-Beuve puisqu'il était converti quand ils se rencontrèrent dans le Cénacle, et que, s'il faut l'en croire, ce fut Saint-Martin qui lui dessilla les yeux : « ... Un jour, il m'a suffi d'ou-

(i) Sur Saint-Martin, voici ce qu'on peut lire au chapitre TX à' Arthur (réédition) : « Saint-Martin mourui en i8o3, il a v('cu toute la dernière moitié du xvni* siècle écrivant sous le titre de philosophe inconnu. Il était affilié à des loges maçonniques de Lyon qui avaient conservé, il paraît, d'antiques secrets ; il s'était fort occupé d'opérations lliéurt^iques, d'invocations d'esprits intermédiaires. 11 existe des procès-verbaux manuscrits de lui qui attestent de singuliers miracles, mais il avait fini par considérer cet aspect occulte comme inutile et même dangereux. '%utre l'Homme du désir, dont nous conseillons la lecture aux âmes pieuses, il y a deux volumes de lui sous le titre à'CEuvres posthumes^ qu'il suffit d'avoir pour connaître toute sa

vrir un de ses livres, pour vouer ma vie aux choses divines! »

Etrange destinée que celle de ce théosophe qui, venu trop tard, lui aussi, dans un monde blasé ou trop vieux, ce qui est la même chose, perdit son temps à prêcher la vertu du christianisme à Theure critique où les philosophes de la fin du xviii^ siècle s'efforçaient de le chasser de ce monde, et qui mourut sinon ignoré, du moins calomnié et méconnu, laissant au xix^ siècle, qui ne les apprécia pas davantage, des ouvrages pleins de savoir, d'inspiration, d'esprit vraiment prophétique, mais d'une obscurité telle, par endroits, qu'on se demande en les lisant si le philosophe était doublé d'un mystificateur ou d'un fou. Exemple :

(( Quel est le tableau des choses? — D'un côté, il y a un, quatre, sept, huit et dix; de l'autre, il y a deux, trois, cinq, six et neuf. Tout est pour le présent, malgré les faux calculs d'un peuple célèbre qui n'a suivi que l'arithmétique. »

Comprenne qui pourra. Mais à côté de ces obscurités qui ressemblent à des rébus, que de pensées fortes et profondes! Lisez et méditez celles-ci que je cueille au hasard dans le petit volume de Philosophie religieuse de Guttinguer :

— « Il n'y ade grand que celui qui sait combattre parce que c'est le seul moyen de savoir jouir.

— (( Les œuvres de Dieu se manifestent paisiblement et leur principe demeure invisible.

— (( Consolez-vous, petits de ce monde. Les hommes puissants ont en eux-mêmes deux tribunaux. Par l'un, ils vous condamnent, lors même que vous êtes innocents ; par l'autre, ils sont obligés de casser leur sentence.

^ is ]m f^d-ï^m ont (léfriçlié le çtifimp d§ k m^-^

ET l'École romantique

Les Prophètes ont semé. — Le Sauveur a donné la maturité; nous pouvons, à tout moment, recueillir la moisson la plus abondante.

« L'amour de tous est un amour céleste.

— (( Ce n'est que dans le calme de notre matière que notre pensée se plaît. Ce n'est que dans le calme de l'élémentaire que le supérieur agit. Ce n'est que dans le calme de notre pensée que notre cœur fait de véritables progrès. Ce n'est que dans le calme du supérieur que le divin se manifeste.

— ((C'est pour que l'homme porte sa tê*e dans les cieux, qu'il ne trouve pas ici où reposer sa tête.

— Ci Le secret de la foi et de lag-râce est en ceci : te servir tantôt de ton cœur et tant(jt de ton esprit, selon l'occurrence.

— « Savants, oubliez vos sciences : elles ont mis le bandeau sur vos yeux. »

Gutting uer dit à la fin du recueil des Pensées de Saint- Martin qu'il avait été attiré et puis retenu par la vive croyance de l'auteur dans les prophètes, par sa foi non moins vive dans le sauveur, et par sa défiance et son dédain pour la raison humaine. Mais vous pensez bien qu'il ne s'était pas borné à cette lecture. Dans la solitude (( dominant les forêts, les plages et l'Océan tout entier » où il s'était retiré non loin d'Honfleur, après avoir voyagé plus d'une année « pour dissiper des remords et des chag-rins de la plus acre amertume », il avait emporté la Bible, \a Journée du Chrélien, Fénelon, Bossuet, Bourdaloue, de Maistre, saint Au;S;^ustin, Lamartine, le Guide spirituel àe Louis de Blois, etc., et de ce bouquet singulièrement mêlé de fleurs chrétiennes, il avait extrait It suc et le miel dont est composée la troisième partie

Arthur^ çellç qui parut çn etie» î^içétps V^mm

et que nous retrouvons dans l'édition Renduel de 1887, à la suite du roman. Car il y a un roman dans Arthur ^ et il est temps que nous l'analysions.

Quand j'ai dit que Guttinguer avait reçuune éducation plutôt mauvaise, je n'ai fait que répéter ce dont il se plaignait, le premier. Du côté de sa mère, il avait un oncle et un grand oncle, curés en Normandie, mais ces deux ecclésiastiques ne semblent pas avoir eu grande influence dans la maison paternelle, où « la religion, exercée peut-être dans ses commandements, ne Tétait pas dans ses pratiques, l'Eglise y étant sacrifiée à une philanthropie toute morale, sans culte et sans prières (t) ». Guttinguer était même persuadé qu'une grande partie de ses fautes était venue de cette absence de direction. Car, sans être fataliste, il croyait à la Providence, et que la première faute commise — même dans la première enfance, — a des conséquences qui se font sentir dans toute la vie. Au baptême de son frère, il raconte qu'il s'amusait à éteindre le cierge que le bedeau lui avait mis à la main; il fallut, pour qu'il le laissât allumé, que le bedeau lui dît que cela était plus beau allumé qu'éteint. « Cette circonstance, ajoute-t-il, est devenue pour moi une figure de ce qui devait arriver. Que de fois, depuis lors, n^'ai-je pas soufflé sur la lumière que la religion m'avait donnée !... Enfin

(i) Le père de Guttins^er était membre du Tribunal et avait embrassé la cause du Premier Consul. Dès lors rien de plus naturel que l'action d'Arthur se passe dans les premières années du Consulat. 11 y a même dans le chapi-

j| fort JqH làblm ^ggl^é fmmm I G^tte ép{|uç|

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elle a eu raison de moi, homme et vieillard, comme le bedeau de l'ég-Iise Saint-Etienne des Tonneliers.»

Marié de bonne heure à une jeune femme qui lui apporta une grande fortune, il eut le malheur de la perdre après quelques mois de ménage et , pour noyer son chagrin , il se jeta dans les plaisirs. Durant quinze ans il passa de la brune à la blonde, de la grande dame à la servante, mettons, pour plus d'élégance, à la demoiselle de compagnie, dissipant ainsi la plus grande partie de son bien. Mais un beau jour, fatigué de brûler la chandelle par les deux bouts, et n^ayant plus rien à demander aux femmes, le diable, sans songer encore à se faire ermite, éprouva le besoin de se retirer du monde. Il avait au bord de la mer une terre qu'il avait complètement oubliée. Il alla la visiter, trouva le site agréable, fit abattre quelques grands taillis qui lui cachaient la vue de l'Océan, et bientôt, au lieu de la cabane qu'il avait rêvé d'y construire, il y fit élever une grande maison. Les livres de piété vinrent ensuite : Saint-Martin, la Bible et le reste. Mais comme ils ne suffisaient pas à charmer sa solitude, il se rappela, quand il fut touché de la grâce, qu'il y avait quelque part une femme qu'il avait beaucoup aimée et dont il avait eu un ou deux enfants. Et le solitaire des Rouges- Fontaines acheva sa conversion par un second mariage, en dépit du préjugé mondain qui fait un crime à l'homme bien né d'épouser sa maîtresse.

Voilà tout le roman à' Arthur. Quand on le lit en détail, il est impossible de ne pas être frappé de sa ressemblance avec le roman de Volupté^ quoique la fin de ce dernier soit toute différente. C'est le même thème, la même étude des passions de l'amour, et comme trame le paême mysticisme religieux. Si Amaury se fait prêtre p lieiî de iBarier çQmme ârtfw^ il m POîivertit

SATNTE-BÉUVE

par les mêmes moyens, je veux dire qu'il y arrive par les mêmes lectures. Il n'emporte pas Saint-Martin, les sermonaires et les mystiques au fond d'une retraite ombreuse et sauvage, mais il va les chercher, les étudier et s'en nourrir dans une vieille bibliothèque janséniste, et l'on serait tenté de croire que ce fut Arthur^ lisez Guttinguer, qui montra à Sainte Beuve le chemin de Port- Royal. Car il en est souvent question dans ce roman. On y trouve non seulement du Pascal, ce qui n'a rien d'extraordinaire, mais encore de TArnauId d'Andilly, ce qui est plus rare. En tout cas j'ai comme idée que Sainte- Beuve ne nous aurait pas donné Volupté^ si Guttinguer ne s'était pas décidé à publier le roman à' Arthur,

Nous avons vu qu'il avait commencé une version de ce roman, au printemps de l'année i83o, d'accord avec son ami qui, pour Taider dans son travail, lui avait communiqué certains documents d'une nature tout à fait intime. Le fragment très important qu'en a publié M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul permet de supposer que Sainte-Beuve avait l'intention de le conduire jusqu'à la fin. 11 ne s'arrêta que lorsqu'il apprit que Guttinguer allait publier sa version personnelle, et c'est heureux, çarj même en y mettant un peu du sien, il n'avait pas encore assez vécu en i83o, pour nous donner dans Arthur l'équivalent de Volupté. N'empêche que la comparaison des deux versions est bien intéressante. Il y a dans celle de Sainte-Beuve tel épisode, celui de Julie entre autres, qui n'est que la paraphrase dramatisée du texte de Guttinguer. Voyez plutôt :

« J'appris dès le soir, dit Julie, que nous allions passer un mois dans votre terre de Normandie, que nous partions sous deux jours, que j'allais voyager dans la

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dont je m'occupai avec un trouble toujours croissant.

it Le comte ne vint pas avec nous. Julie, me dit la comtesse, je suis bien aise d'avoir cette occasion de vous retirer des persécutions de mon mari, car il vous tourmente, n'est-ce pas, petite? C'est un homme odieux. Arthur vous laissera tranquille, il me l'a promis, et il a grand intérêt à me tenir sa parole. Du reste, veillez bien sur vous, mon enfant; c'est un homme qui, d'ailleurs, n'est ni méchant, ni corrompu, dans la vilaine acception du mot, mais perfide, léger, galant au delà de tout ce qu'on peut dire. Vous êtes bien entièrement perdue, si vous l'écoutez. Je ne vous pardonnerai ni à l'un ni à Tautre, de ma vie. »

L'épisode, comme on le voit, est à peine ébauché dans la version de Guttinguer. Dans celle de Sainte- Beuve, publiée par M. de Lovenjoul, il ne tient pas moins de onze pages d'impression. En voici quelques passages :

« Elle emmenait avec elle une de ses femmes, nommée Julie, qui lui était indispensable, et qu'elle plaça dans le coupé entre nous deux.,.

« Julie était une fille de vingt-cinq ans, d'un doux et franc sourire, d'une grâce naïve et entraînante; avec cela mélancolique, et presque toujours silencieuse. Son teint était brun et animé, ses cheveux noirs admirables. Elle avait la lèvre épaisse et l'œil confiant, la taille parfaite, quoique robuste et romaine.

« Placés, comme nous étions, la senteur de ses cheveux m'allait à l'âme. Ses chairs pénétraient les miennes, et j'en étais, malgré moi, tout gêné, tout palpitant.

i( Elle finit par s'en apercevoir à quelques mouvements un peu passionnés, et elle demanda à monter sur le siège de la voiture, la chaleur lui faisant mal, disait-elle.

(( Sa maîtresse se prit à sourirCjet dès que nous fûmes seuls :

— (( Eh bien, Arthur, toujours le même? « Je protestai de mon innocence :

— (V Mais cette fille est si fraîche, si vivifiante... en vérité...

— « Je vous conseille, mon ami, dp n'y point penser, vous y perdriez vos peines. Cette fille est très sage, et je ne saurais vous dire de combien de poursuites elle a été l'objet. Mon mari lui a offert des trésors, amoureux qu'il était d'elle à en mourir. De guerre lasse, il lui a fallu renoncer à la vaincre. Elle peut faire un bon mariage avec un marchand à qui la tête en est tournée. Elle diffère encore pourtant et dit que cet homme Tennuie, qu'elle m'est trop attachée. Je lui ai offert de la laisser à Paris; mais elle m'a refusé, et veut me suivre à toute force. Soyez donc sage, mon jeune ami, et ne me faites pas de sottise...

« Dix jours se passèrent ainsi (la conquête en avait duré cinq), et qui ne furent de sa part que ravissement et orgueil, sans souci du lendemain.

(( L'approche du départ rompit le charme. Elle tomba dans une tristesse profonde, dans des larmes inconsolables.

<( Je revenais avec sa maîtresse à Paris. J'espérais que ma présence la soutiendrait un peu. Mais elle savait trop bien que ce n'était pas pour elle que je retour nais. Durant le voyage elle ne cessa de souffrir et de pleurer.

— (( Qu'a donc cette fille? me disait M"^^ de Je ne la reconnais plus. Arthur, est-ce qu'elle vous aimerait ? Prenez-y garde, je ne vous le pardonnerais pas. Elle ne vous le pardonnerait pas elle-même, car c'est

ËT l'École romantique

une âme de feu, et, je crois, une ligresse dans ses emporj tementSo »

^ Ces quelques lignes suffisent pour nous édifier sur le procédé, la manière de chacun des deux écrivains. Guttinguer indique à peine et glisse dans un style vif, exempt de recherche, et que Vinet trouvait « un des plus délicats de l'époque ». Sainte-Beuve, au contraire, développe, dissèque, peint par petits coups et s'amuse aux nuances, comme le rayon de soleil qui, entré dans une chambre, se plaît à faire valoir tous les objets dans leurs moindres détails. A qui donner la préférence ? C'est affaire de goût, et les deux manières ont bien leur charme. Pourtant celle de Sainte-Beuve me semble en avoir davantage.

Je disais tout à l'heure pourquoi l'ami de Guttinguer n'avait pas continué sa version du roman Arthur. Ceux qui seraient curieux de connaître la date de cette renonciation pourraient la chercher dans celle de la pièce de vers que Sainte-Beuve a mise à la suite des amours de Julie et qui commence à la page 126 du livre de M. de Lovenjoul. En voici la première strophe :

Oh ! que son jeune cœur soit paisible et repose Que rien n'attriste plus ses yeux bleus obscurcis, Pour Elle le sourire et les larmes sans cause I Pour moi les vrais soucis !

Publiée pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du janvier 1882, avec mélodie de M^^ Mennessier-Nodier, Sainte-Beuve l'inséra plus tard dans le Livre d'amour en raccompagnant de cette note : « Fait non pour elle directement, mais dans sa pensée, et en déguisant la couleur de ses yeux; ce devait être mis dans un roman. >^

On peut donc affirmer sans crainte de se tromper que Sainte-Beuve travaillait encore à Arthur deux ans après l'avoir entrepris. S'il était très long au détail du style, comme il le confessait un jour (i), il ne Tétait pas moins au détail de la composition, et je ne m'étonne plus maintenant qu'il se soit tant fait tirer loreille pour accoucher de Volupté.

Il nous reste à parler de l'accueil qui fut fait au roman de Guttinguer. Naturellement ce fut Sainte-Beuve qui ouvrit le feu dans \r Revue des Deux Mondes. Personne n'était plus qualifié que lui pour rendre compte de ce livre, puisqu'il y avait en quelque sorte collaboré. 11 le fit en termes excellents, avec une pointe d'émotion oii l'on sentait vibrer la corde de la bonne et franche amitié.

L'article débutait par un portrait charmant de Guttinguer.

<^ .... Il me fit surtout l'effet, disait-il, quand je le connus, de l'homme sensible, égaré dans les voies romanesques, pratiquant l'élégie et en ayant tous les accents.

« C'était dans la poésie comme un talent de femme, le talent ne survivant jamais à l'émotion, le début toujours vrai et parfois puissant, des traits faciles, et bientôt la fatigue et le vers libre pour se soulager, et pas de conclusion. Plus d'une de ses élégies peut se rapprocher de celles de M"*^ Desbordes- Valmore...

Et après avoir assez largement parlé du poète, il arrivait au roman d'Arthur.

(i) Lettre à M'"'* Pélegrin, du 25 novembre 1882. (Nouv, Corresp., p. 3i.)

ET l'École romantique

« Il se compose d'une première partie toute en mémoires, en lettres et en réxit, et d'une seconde partie (la troisième) presque toute en citations, en extraits de lectures et qui n'est pas la moins intéressante ni la moins originale, tant le malade attendri a su animer, commenter naïvement, mouiller de ses pleurs, reproduire et continuer dans ses accents les pages choisies dont il s'environne.

« Arthur est écrit comme on n'écrit plus depuis l'abbé Prévost et, pour le dire, depuis Laclos... C'est court, net, cursif, mêlé d'allusions promptes et frappantes, d'élans tendres et modérés... On sent une nature délicate et très vite dégoûtée, qui a pris la fleur de mille choses et n'a pas appuyé.

(( 11 y a toutes sortes de grâces dignes duxvii® siècle de Bussy-Pcabutin, moins bel esprit et plus poète.... il y a beaucoup du vicomte de Vaimont, qui serait sincèrement devenu chrétien. »

Et Sainte-Beuve concluait ainsi:

(( Arthur^ qui n'est pas un ouvrage composé, ni qui sente le talent de profession, ^r^Awr, qui n'est peut-être qu'une suite de débris, de soupirs, de souvenirs et d'espérances, mais où le souffle est le même d'un bout à l'autre et où l'esprit, vrai parfum, unit tout, sera, nous le croyons, une lecture propice et saine et reposante à bien des âmes fatiguées, à bien des palais échaufl'és, un correctif, au moins d'un moment, à tant de talents plus brillants que sincères, à tant d'enthousiasmes dont la flamme est moins au cœur qu'au front; Arthur^ si l'amitié et trop de conformité intime ne nous abuse, Arthur vivra et conservera le nom de son auteur, qui n'a plus à se repentir littérairement de ses écarts, de sa venue hâtive, de ses plaisirs distrayants et de ses fai-

SAINTÎÎ-BEUVË

blesses parisiennes, puisque, de tant d'imperfections éparses, il lui a été donné un jour (ô nature douée avec grâce)d'assembler un volume délicieux que d^autres, plus studieux, plus forts (i), n'auraient jamais écrit. »

Tout cela était parfaitement vrai, et pourtant la prophétie de Sainte-Beuve ne s'est vérifiée qu'à moitié. Arthur eut dans son temps un énorme succès de lecture; il reposa, il consola, il fit presque autant de conversions que Werther avait causé de suicides, ce qui prouve que l'auteur avait touché juste, mais quand la vog'ue en fut passée, le livre se ressentît de son défaut de composition, de ses imperfections, de ses faiblesses, et tomba dans le même oubli que la plupart des romans contemporains, justifiant ainsi le regret de Vinet que d'une œuvre religieuse Guttinguer eût fait une œuvre littéraire. Car il n'y a pas à dire, c'est le roman qui a tué le livre. « La littérature en l'adoptant le profana, elle fit beau ce qui voulait être saint, touchant ce qui voulait être édifiant... L'auteur tira de la situation plus de littérature qu'elle ne semblait en contenir; il n'était pas nouveau de convertir la religion en poésie, mais une religion comme celle-là en faire de la poésie ! c'est ce qui ne s'était point vu encore! ...»

Ainsis'exprimait Vinet, plus clairvoyant ici que Sainte- Beuve, peut-être parce que l'amitié ne l'abusait pas. J'ai là devant moi tout un paquet de lettres de féhcitations

(i) Sainte-Beuve en disant cela songeait à Balzac, qu'il avait déjà visé directement dans ce passage : « La moquerie méchante de ces femmes du monde chez la baronne de Trûn, lorsqu'Arthur essaie d'aller distraire, est peinte comme nul de nos jours ne le ferait. M. de Balzac, qui a sur ces points tant de qualités et de parties d'observation heureuses, devra admirer cette sobriété, cette précision de trait qui est le goût exquis du genre. »

On connaît l'origine de l'animosité de Sainte-Beuve contre Balzac, mais on ignore généralement que ce fut l'auteur de Volupté) (\u'\ ferma les porlcS'" de la Revue des Deux Mondes à l'auteur du Lys dans la vallée.

adressées à Guttinguer (i) ; pas une ne Vante la partie romanesque, toutes s'étendent au contraire sur la partie consacrée à la religion et à la solitude. En voici une d'un petit poète romantique qui faisait partie du groupe de Sainte-Beuve et n a pas, d'ailleurs, laissé de nom:

« Mars 1887.

« Je me promettais, Monsieur, de demander à notre ami commun, M. Sainte-Beuve, le moyen de vous remercier directement du plaisir bien senti que m'avait procuré le beau livre à' Arthur. Le hasard s'est comme empressé de me servir en me faisant rencontrer, dans une autre de mes connaissances, un de vos camarades de collège, M. Favier,quij en facilitant l'accomplissement de mon désir, a ajouté le doux sentiment de la reconnaissance à rattachement d'ancienne date que je lui porte.

(( Bien que j'aie à peine 26 ans. Monsieur, j'ai déjà été amené comme vous, autant par mon organisation native que par l'influence du climat qui m'a vu naître et les orages qui ont accueilli mes premiers pas dans la vie, à sentir le besoin des amours complètes, des affections éternelles. J'ai cependant trop d'humilité, de franchise surtout, pour vous dire que ma conversion est entière, mais si chez moi l'homme du monde nuit souvent encore au chrétien je crois devoir, dès à présent, des actions de grâce à cette bonté supérieure qui m'a rendu les croyances et la foi que j'avais perdues depuis si longtemps.

((Des livres comme cdnïà' Arthur sont faits pour opé-

(i) Toutss ces leUres m'ont été gracieusement communiquées par son fils. 11 y en a une de Watout, le secrétaire des commandements de la reine Amélie, où je relève ce mot pittoresque : « La politique est la chenille du Parnasse. » — La reine Amélie avait beaucoup goûté le livre de Guttinguer et lui faisait dire qu'elle se réservait de lui envoyer un témoignage de sa satistaction.

rer des guérisons radicales et je lui ai dû, pour ma part, des heures de recueillement dont je retirerai du profit, j^en suis sur. Je vous félicite très sincèrement. Monsieur, de la paix et du bien-être que vous avez eu la force de vous procurer ; désormais, pour vous, vouloir ce sera pouvoir, et si j'en jug-e par les touchantes confidences A' Arthur^ je suis certain que vous voudrez à tout jamais.

« En retour de la reconnaissance que je vous dois (et c'est un échange dans lequel je suis malheureux de rendre moins que je n'ai reçu), j'ose vous envoyer mon derniei* volume de poésies. Les aveux de celte lettre vous feront trouver dans ce livre quelque chose d'un roman intime et personnel et lui vaudront peut-être un accueil indulgent.

<( Acceptez, Monsieur, l'expression de ma sympathie et de la haute estime à laquelle la publication à' Arthur vous donne droit, comme homme et comme écrivain.

« CHARLES GASTELAN. »

De son côté, Ernest Fouinet (i), bien connu pour ses poésies et ses romans, dont surtout le Village sous les sables^ adressait à Gutting-uer le sonnet suivant, que je trouve encarté dans sa lettre d'envoi (2). Lettre et sonnet sont inédits.

(1) Ernest Fouinet, né à Nantes, en 1799 Quand il mourut à Paris, en 1845, Sainte-Beuve écrivait à Turquety, le 26 décembre de la même année. <( Que d'amis ont manqué à votre appel à ce dernier voyag^e, cet excellent Labitte qui me parlait toujours de vous, le bon Ernest Fouinet di^ne de vous connaître et comme patriote et comme cœur poétique et simple !... »

(2) Voici cette lettre : « Notre bon et cher ami Sainte-Beuve, écrivait Ernest Fouinet à Guttinguer, m'a fait de votre part un cadeau dont il me tardait de vous remercier avec toute Teffusion de mon cœur. Que j'aime Arthur ! et que je suis fier de me dire que je le comprends et que je le sensi La lecture de ce livre si touchant et si tendre est destinée à faire du bien à plus d'un cœur souffrant, et de ce beau vase d'albâtre coulera un baume réparateur sur bien des blessures de lame. Arthur, dans la première

ET L ECOLE ROMANTIQUE l33

Plus de houle à mes flots, plus de brise à ma voile ; Mon esprit s'endormant comme à la fin du jour Ressemblait au débris d'une g^othique tour Sur lequel l'araignée en paix étend sa toile.

Mais un beau son de harpe, une clarté d'étoile, Descend pour m'inspirer d'un merveilleux séjour, C'est un soupir profond de tristesse et d'amour, C'est une femme aimante au front couvert d'un voile.

C'est une voix cassée, elle a de la douleur ; C'est un parfum secret, on ne voit point la fleur ; Le rayon vient sans bruit et réchauffe la terre.

Anofe à la harpe d'or, d'une étoile voilée

Souffle mélodieux, poétique mystère.

Je tombais, vers le ciel vous m'avez rappelé.

Danslemême tempSjM^^^Mennessier-Nodierjqui semble avoir inspiré le sonnet d'Arvers, écrivait à Ulric : « J'ai quelque chose de plus que de l'admiration pour l'auteur d'Arthur, car, indépendamment de ce que c'est un des plus beaux livres qu'on aitécrits, c'est aussiune des plus belles actions qu'on ait commises (r). »

Enfin Vinet, que Guttinguer avait remercié de son remarquable article, lui adressait la lettre que voici :

« Monsieur,

« Répondre si tard à la lettre que vous m'avez fait

partie, est vrai suivant le monde ; dans la seconde, il est vrai suivant le ciel. Comment des mémoires aussi complets d'une existence élue ne seraient-ils pas pleins d'un intérêt haut et puissant?

« Ma femme, bien dig^ne de comprendre Arthur, même dans la phase la plus austère de sa vie, l'a lu avec un vif plaisir et moi je vous répète avec toute affection que j'aimerai à serrer la main de votre poétique et pieux ami. Si vous vouliez être mon intermédiaire et recevoir les témoig^uages d'amitié pour lui, vous seriez bien aimable de venir me voir quand vous serez à Paris. Si vous y habitiez je courrais tout de suite vous voir et vous prier de lire le Village sous les sables dont une seconde édition me permet de vous offrir un exemplaire. Vous y trouverez, j'ose l'espérer, des choses qui pourront plaire à Vauteuv d'Arthur. » (Lettre inédite de janvier 1887.)

(i) Lettre inédite. — J'ai entre les mains de très intéressantes lettres de M°^^ Mennessier-Nodier à Gutlinguer que je publierai ailleurs.

l'honneur de m^écrire, c est vous témoigner bien mal le plaisir qu'elle m'a fait ; j'étais malade, je le suis encore, et, dans cet état, les plus agréables devoirs souffrent des retards. Je ne veux pourtant point, par un plus long délai, vous donner lieu de penser que j'ai été peu sensible à tout ce qui, dans votre lettre, était fait pour me réjouir et pour me toucher. J'ai besoin de vous remercier de tout cela, et particulièrement de ce que vous n'avez pas repoussé ce titre d'ami que mon cœur vous donnait il y a déjà deux ans, lorsque votre nom même ne m'était pas connu. J'ai aussi à vous remercier de ce que vous voulez bien me procurer vous-même la lecture des Fables et Méditations que, sur le seul nom de leur auteur, j'avais déjà demandé à mon libraire pour une bibliothèque fondée à l'usage de la jeunesse, dans la ville que j'habite. Je me réjouis de les recevoir et de les lire. Quant aux observations que vous faites sur mon article, je n'y toucherai point ici, parce que l'autre jour, laissant aller ma plume dans une lettre à l'ami (r) qui m'a transmis vos précieuses ligneSjj'ai répondu de mon mieux à ces observations, et que je prie aujourd'hui cet ami de vouloir bien vous communiquer ma réponse. Réponse n'est penUèlre pas le mot : ce sont plutôt des explications ; je désire bien, Monsieur, que vous en soyez satisfait. En tout cas, si ma santé me permet d'écrire quelques lignes sur votre nouvel ouvrage, je serai heureux de trouver l'occasion de rendre hommage au principe dont vous faites profession dans votre lettre^ et que je suis bien loin de trouver nié ou méconnu dans Arthur. Quand je pense, Monsieur, à ce que vous êtes et à ce que je suis (je ne parle pas au point de vue mondain, mais à celui de la grâce), je trouve

(i) Heiiri Lutterolh.

ET L ECOLE ROMANTIQUE

élrf^ngre au premier coup d'œil que j'aie pu vous adresser l'apparence d'une leçon ou d'un conseil; cette pensée m'humilie à fond et m'attriste, mais cela m'est bon, et je vous dis: le conseil vaut mieux que le conseiller; rien n'est plus commun; et ce n'est pas une raison, parce qu'on se connaît mauvais, de supprimer un conseil ou un avis qu'on sait être bon.

« Permettez-moi, Monsieur, de me dire, avec la plus haute considération,

« Votre affectionné serviteur, (( L'auteur de l'article sur Arthur, Ci inséré dans le Semeur, du 26 juillet 1887 (i). »

Pauvre cher Vinet, combien Guttinijuer dut sourire en lisant le passage de sa lettre, où il lui parlait au point de vue de la grâce! Il était coutumier de ces naïvetés qui faisaient honneur à sa droiture, et Sainte-Beuve, qui l'avait fréquenté six mois durant à Lausanne, se fâcha plus d'une fois en le voyant prendre au sérieux certaines élucubrations qui ne méritaient que le mépris. Mais il était d'un pays où Ton ne plaisante pas avec les choses saintes, et comment n'aurait-il pas cru à la sincérité de la conversation d'un homme qui, sur le point de terminer son livre, disait au lecteur en manière d'épilogue:

Werther, Saint-Preux, René, Obermann sont des types sublimes mais dangereux, de l'homme sensible. Werther, c'est le suicide; Saint-Preux, c'est la philosophie ; flené, le vague, l'abandon ; Obermann^ le découragement. Arthur voudrait être la religion... Qui donc fera assez sublime cette histoire de l'homme passionné de nos temps, sauvé de tout, guéri de tout et jusqu'au fond pnr la vertu chrélienne?... ))

(i) Lettre inéditç.

« Qui donc? » Je le connais et je ne vois que lui, mais il est mort depuis lont^^tempset je doute qu'il revienne... Il s'appelait saint Augustin.

I III. — Rupture de Victor Hugo avec Sainte-Beuve

Tel était le poète et le singulier moraliste dont Sainte- Beuve avait fait son confident aux approches de l'année i83o. Il était chez Guttinguer quand éclata la révolution de Juillet. Et si nous doutions encore des raisons purement sentimentales qui le tenaient éloigné de Paris, la lettre suivante qu'il adressait deux mois après à Victor Pavie suffirait pour dissiper nos doutes :

« Que vous dire, mon cher Pavie! Je n'étais point ici pendant la Révolution. Je suis arrivé trop tard d'Honfleur, car mon lot était de mourir d'une balle honorablement, mais il est écrit que je manquerai en tout nia destinée (i). Cela m'a jeté bien loin des romans, de la poésie; mon ardeur de politique m'a repris et je suis depuis plus d'un mois au Globe^ jetant de l'âpre et sombre doctrine. Je crois avoir à me plaindre de mes amis du Globe qui m'ont été fort peu bienveillants dès l'origine de leur faveur; le pouvoir gâte les hommes dès qu'ils y touchent.

Allez, mon ami, priez pour moi et aimez-moi un peu, car je souffre d'horribles douleurs à l'âme; toute ma

(i) 11 faut bien le croire puisque vers le même temps dans un duel demeuré célèbre, il essuya le feu de Dubois sans être touché.

ET l'École romantique

poésie rpfoulée^ tout mon dmour sans issue shj aigrissent et me dévorent. Je suis redevenu méchant,

((Oh! quand on est haï, que vite on devient méchant ! Je ne suis pas haï, ou du moins je m'inquiète peu de ceux qui me haïssent. Mais mon mal et mon crime c'est de n'être pas aime, de n'être pas aimé comme je voudrais l'être, aimant. C'est là le secret de toute ma folle existence, sans suite, sans terme, sans but, sans travail d'avenir. Tout enfant je ne rêvais dans la vie qu'un bonheur, l'amour, et je ne Tai jamais obtenu ni même pleinement ressenti... »

Cette lettre est du 17 septembre i83o (i).

Or, le môme jour, par une coïncidence curieuse, Victor fïug-o en écrivait une autre à Victor Pavie dans laquelle il lui mandait que sa femme était « bellement accouchée d'une petite fille à petite bouche dont Sainte- Beuve était le parrain ».

N'y avait-il pas là de quoi faire le bonheur de Sainte- Beuve et l'empêchertoutau moins dedevenir(( méchant»? Oui et non. Autrefois, dans les commencements de sa liaison avec Hug*o, une telle marque d'amitié l'eût comblé de joie. A présent, c'était presque le contraire, car il était amoureux de la reine et le titre d'ami ne lui suffisait plus. Et voilà ce qui tout à coup déchaîna sous le toit de Victor Hugo une tempête qui faillit l'emporter.

Jusqu'en ces dernières années, pour nous aider à reconstituer ce drame domestique dont tout le monde jasait sous le manteau de la cheminée, nous n'avions que le Livre d'amour de Sainte-Beuve, document suspect. Aujourd'hui, grâce à la publication des lettres de Victor Hugo qui s'y rapportent, nous pouvons le reconstituer

(i) La même année, quelque temps avant les journées de Juillet il (iisait I Ju§|e Q\\ykv qyç Yiçtor Pu^q étail gai, mm U'op pj?

SAINTE-RliUVE

sinon dansions ses détails, du moins dans ses grandes Jiçnes. Il ressort de cette correspondance que non seulement Sainte-Beuve s'était pris d'une passion folle pour M"'® Victor Hugo, mais encore qu'il fut payé de retour. Jusqu'où? c'est ce que je me réserve d'étudier dans le volume suivant. Mais il faut bien que M'^^ Victor Hugo ait répondu d'une manière ou d'une autre aux déclarations d'amour de Sainte-Beuve, pour que le poète des Feuilles d'automne ait écrit un jour au poète des Consolations : (( Je ne suis plus heureux. J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer (i)! » Aveu terrible et qui met à nu l'affreuse b!essui*e. Disons tout de suite que dans ce drame de famille qui se ciénoua en i834 parla rupture des deux poètes et en iSI^y par celle de M^^ Victor Hug-o avec Sainte-Beuve, celui-ci joua un rôle qui ne fut pas beau. Pendant quelque temps, Victor Hu^-o l'éloigna de son foyer en faisant violence à ses sentiments, car il aimait Sainte-Beuve comme un frère et il ne pouvait pas croire à sa trahison. Quand il y rentra, ce fut en rival bien plus qu'en ami, et il n'y eut plus jamais d'intimité entre eux.

(( Je ne sais si vous en avez fait comme moi l'amère réflexion, lui écrivait Victor Hugo le 6 juillet i83i, mais cet essai de trois mois de demi-intimité, mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, je sens au fond du cœur que je vous aime comme autrefois; quand vous y êtes, c'est une torture. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, voyez-vous! nous ne sommes plus les deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, il y a quelque chose

(i) Lettre du 7 juillet mu

ET l'École romantique

entre nous. Cela est affreux à sentir quand on est ensemble, dans la moine chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main. C'est pour cela que je vous disais : partez! Esl-ce que vous ne comprenez pns bien tout ceci, Sainte-Beuve : où sont notre confiance, notre mutuel épanchement, notre liberté d'allée et de venue, notre causerie intarissable, sans arrière-pensée? Rien de tout cela, tout m'est supplice à présent! »

Et il eut beau faire, ce supplice dura tant qu'ils continuèrent de se voir.

Est-ce pour lui échapper que, dix- huit mois après cette lettre, Victor Hugo se rélugia dans les bras de la princesse Neg-roni? Qui sait? En (ont cas, Sainte-Beuve, qui aurait dû être le premier à fermer les yeux sur cette liaison malheureuse, quand il s'en aperçut, prit plutôt plaisir à la dénoncer à leurs amis communs, à Pavie, à David, à Bérançer, en attendant l'occasion de la crier sur les toits dans un article à sensation.

Peut-être, lorsqu'il se posait ainsi en redresseur des torts de Victor Hugo, nourrissait-il l'espoir de détacher de lui sa femme — complètement; mais ce fut le contraire qui arriva, sinon dans le moment même, du moins avec le temps et de la réflexion. Et, en effet, il n'était pas possible qu'un article aussi malsonnant que celui que Sainte- Beuve consacra aux Chants du crépuscule {i) nç^ blessât

(i) Voici le principal passaofe de cet article, qui parut dans la Revue des Deux ]SIonde?i le r'' rorembre i8o5.

o Les d(juze 011 treiye pièces amoureuses, elégi^rpies qui forment le milieu du recueil dans sa partie la pins vrjjie et la pins sincère sont soi vies de deux ou trois autres, et surtout d'une dernière, intitulée Dote Lilia, qui a pour but, en (pielrpie sorte, de couronner Je volume et de le protéger. Littérairement, ces pièces finales, prises en elles-mêmes, sont belles, harmonieuses, pleines de délails qui peuvent sembler touchants. En admirant dans le voile l'éclat du lissu, il nous a paru toutefois qu'il y a eu parti pris de le broder de cette façon pour l'étendre ensuite sur le tout. Cette mythologie d'anges, qui 9 gi|ccedé è celh ^^M 'nymphe^^ h§ Jlejirs d§ (ci (erre parfums de^

pns dans son amour-propre légitime jM"^® Victor lîngo qui, malgré tout, était très fière du nom qii'ellé portait. Et je suis convaincu que Victor Hugo disait vrai quand il écrivait à Sainte-Beuve, au mois de février i834, qu'elle soufïrait autant que lui du manque de bienveillance de ses articles. A plus forte raison, dut-elle éprouver une véritable peine, quand elle sut qu'ils avaient failli se battre en duel (i) et qu'aux obsèques de Gabrielle Dorval (i6 avril iSSy), après s'être évités l'un l'autre dans l'église Saint-Sulpice, ils étaient montés dans la même voiture et avaient suivi le convoi jusqu'au cimetière, leurs genoux se touchant, sans échanger une parole ou seulement un regard (2).

De ce sentiment de tristesse à l'idée de rompre avec un ami, si cher fût-il, qui troublait depuis si longtemps son ménage, il n'y avait que peu d'intervalle; elle

cieuœ, im excès môme de charité aumônière et de petits orphelins évoqués, tout <;ela nous a paru, dans ces pièces, plus proditi^ué qu'un juste sentiment di'. poésie domestique nVùt sone;'é à le faire. On dirait qu'eu finissant l'auteur a vouki jeier une poignée de lis aux yeux. Nous regrettons que l'auteur ait cru ce soin nécessaire. L'unité de son volume en souffre : son titre de Chants da crépusca/e n'allait pas jusqu'à cette dualité. Le même manque de tact littéraire (an milieu de tant d'éclat et de puissance !) qui, plus haut, nous Tavons vu, lui a fait comi arer l'harmonie de rorgue à l'eau d'une éponge et parler du sourire fatal de la rèsig-nntion à propos de Pétrarque, lui a inspiré d'introduire dans la composition de son volume deux rouleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. 11 n'a pas vu que l'impression de tons serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière. »

( I iJariicip- de Sainie-Tienve SUT les Chnntf du crépuscule faillit amener un duel entre lui et Victor Huço ; ce fut Renduel qui arrangea l'atîaire. (Cf. le Romantisme et V éditeur Renduel^ par Ad. Jullien, p. i94 )

(2) « C'était un dimanche, la grand'messe finissait et la foule s'écoulait, quand arriva sous le porche un modeste corbillard. Par une perte entra Hui^o, par l'autre Sainte Beuve ; on attendait Tabsoute; le premier se promenait dans l'ég-lise du côté de l'évangile ; le second se dissimulait dans la travée opposée, du côté del'épître; ils ne se voyaient pas, mais ils se devinaient : la haine a son flair comme l'amitié. Quand il s'agit d'accompagner le corps au cimetière, les quelques voilures présentes se trouvèrent pleines: il fallut que le poète et le critique montassent l'un devant l'autr§;

(Gf, Th» ?mfy Ykiov Pmm^ m jmnme^ m relatiom UUèmim^)

ET l'École romantique

franchit ce pas résolument au commencement de Tannée 1887 sous un prétexte quelconque. Et quand le « charme» fameux eut cessé, quand Sainte-Beuve eut pris son parti de cette rupture qui lui fut si douloureuse, il n'eut plus aucun ménagement pour son ancien camarade. Si, pendant un an ou deux, il garda le silence à son endroit, passé ce délai, il se rattrapa en méchancetés et en médisances de toutes sortes dans sa correspondance avec M. et M"'^ Juste Olivier. Parcourons-la : lors de la représentation de Ray Blas^ il leur écrivait que c'était « une omelette battue par Poljphème (i) » ; lors de la reprise de Lucrèce Borgia^ que la pièce était « purement ridicule, un drame à orgie et à régence », dont tous les spectateurs avaient été écœurés; lors de la réception de Victor Hugo à TAcadémie française, que son discours n'était qu'un « pathos long et lourd, très bon à mugir dans un colysée, devant des Romains, des Thraces et des bêtes )>. Enfin, comme pour attester que son romantisme

(i) Et voicice qu'il écrivait sur cette pièce à Victor Pavie : « Ruy-Blas me paraît un désastre, d'après ce qu'on m'en dit, car je ne l'ai pas vu, ni ne le verrai. Hernani était une porte, elle pouvait être d'ivoire ou d'airain, vers le ciel ou vers les enfers. Hu^o l'a faite infernale, il est entré sous terre depuis ce moment; il creuse, il bâtit, il en est à sadixième catacombe. Quand il nous ouvre brusquement cela /ïvecla fierté d'un artisle, d'un cyclo[)e ou d'un gnome, et vous ôte le couvercle de son souterrain, nous qui sommes bêtement accoutumés à ce terre-à-terre de la surface et à cette lumière du jour, nous n'y voyons que des bizarreries et des obscurités trois fois caverneuses d'où sort un ricanement, c'est Je sien, car il triomphe et s'applaudit, croyant avoir fait œuvre dft t^éant; toujours le même, j^éantet nain, robuste et difforme, Quasimodoel Han d'Islande). Le pire de ceci est le triste reflet qui en frafjpe le passé, les parties jusque lacliasteset belles (]ui s'en salissent toujours un peu et nous révèlent des veines qu'autrement on ne découvrirait pas!... Tâchez de comprendre toutes ces métamorphoses. Gela est bien tr.ste ; ces chutes sont les nôtres. Lamartine, Lamennais, Uug^o ! les plus sobres y perdent ; notre essor diminue et n'ose ; ot) est glncé. Et puis le meilleur de nos fonds était à bord de leurs renommées; notre trésor le plus beau de jeunesse, d'enthousiasme, de présages, de sagacité prophétique, périt avec eux et nous restons demi-ruinés, appauvris. Je le sens et ne cosse de vivre sous celte idée, comme les Polonais avec celle de leur pairie perdue. » (Th. Pavie: Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires."^

à lui Sainte-Beuve, avait été surtout une affaire de cœur et n'avait pas résisté aux circonstances, il mandait à la Revue Suisse, le lo mars i843, à propos des Burgraves, dont il constatait la chute : « La carrière poétique de Victor Hugo a été toute une révolution. Granier de Cassagnac s'en est fait littéralement le Robespierre; je me flatte de n'en avoir été que le Vergniaud. Hernani ç'a élé pour moi la fin de l'Assemblée législative. »

Et cependant il faut bien que je le dise, car c'est la vérité, du jour où l'ambition académique lui vint, il eut le sentiment très net qu'il n'aurait quelque chance d'être élu que lorsque Victor Hugo serait entré dans la place. C'était pour lui le cheval de Troie. « L'élection de Victor Hugo, écrivait-il à Juste Olivier le 27 décembre i84o, se décide le 7 janvier, et par suite les nôtres. » Non pas, remarquez bien, qu'il se fît la moindre illusion sur l'appui de son ancien camarade du Cénacle : il savait très bien qu'il n'aurait jamais sa voix, mais, étant donné le rôle qu'il avait joué dans l'école romantique et le rang qu'il y occupait encore, en dépit de sa volte-face récente, il se rendait parfaitement compte que, parmi les disciples de Victor Hugo, il était de ceux qui, à l'Académie française, avaient le droit de prétendre à l'un des premiers sièges vacants. Et c'est évidemmejil en vue de faciliter son élection qu'à partir de celle de Victor Hugo il se montra plus réservé à son endroit. Je ne sais même pas s'il ne chercha pas l'occasion de se rapprocher de lui (1). En tout cas, il parut heureux chaque fois que le hasard le fit se rencontrer avec quelqu'un des siens. « L'autre jour, à la

(1) «... A propos, mandait-il à Juste Olivier dans la lettre citée plus haut du 27 décembre i84o, nous ne sommes pins ennemis à mort. Un cadeau du jotjr de l'an offert par moi et acceplé [)ar lui pour ma filleule nous a permis de nous donner la main, mais c'est tout, »

ÊT L^ÉGOLE nOMANfiQUË

soirée chez M. Lebrun, écrivait-il encore à Juste Olivier, le 19 février i84i, j'ai fait pendant une heure ma cour respectueuse à M^^^ Léopoldine HugoJ'aînée des enfants, la plus charmante et la plus perlée des ballades deson père : elle a 17 ans. Je la traitais comme une très grande et très sérieuse personne qu'elle est, et elle avait l'air charmé. Ce sont-là nos plus vives émotions; j'appelle cela de la poésie, la seule qui me reste. »

Il était alors sous le coup du violent chagrin que lui avait causé son mariage manqué avec la plus jeune des filles du général Pelletier, et ne rêvait plus que fraiâ visage, âme chaste et vie rangée (t).

L'Académie, en lui ouvrant ses portes au mois de février i844j le réconcilia en apparence avec Victor Hugo. Je dis en apparence, car, malgré la visite, toute de politesse d'ailleurs, que lui fit Sainte-Beuve en compagnie de M. Molé ou de M. de Saint-Priest, Victor Hugo ne désarma pas et vota ouvertement contre lui à chaque scrutin — ce qui ne l'empêcha pas de le couvrir de fleurs, le jour où il le reçut en sa qualité de directeur de l'Académie. Parlant de cette réception, qui avait attiré une foule énorme à l'Institut, Sainte-Beuve dit que ce dans cette solennité, retardée depuis un an et attendue avec une impatience extrême, tout se passa dignement et avec une parfaite convenance qui ne nuit pas à la vivacité du jeu )). Il n'aurait plus manqué vraiment qu'ils vidassent leur querelle sous la coupole et sur le dos de Casimir Delavigne!

(i) « ... Vivez, cher ami, écrivait-il à Victor Pavie à propos de la naissance de son premier enfant, vivez sous votre treille des Rangeardieres, à rombre du mur de votre chaste maison de la rue Saint-Laud, dans le parterre de votre réséda domestique et l'aHoration du Dieu des pères et des enfants ; s'il y a vie, ce n'est que là.» ( Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.)

Ce fui la dernière fois qu^ils parurent Tun à côté de Taiitre dans une cérémonie publique. Quelques mois après Léopoldine Hugo trouvait la mort avec son mari dans les circonstances tragiques que Ton sait. A cette nouvelle, Victor Pavie engagea Sainte-Beuve « à rentrer dans les bonnes grâces » du malheureux père « par cette large blessure ». 11 semble, en effet, que c'était l'occasion d'oublier leurs communs ressentiments. Mais Sainte-Beuve ne crut pas devoir tendre la main à son ancien ami, et voici les raisons qu'il en donna à son correspondant.

(( ... Non, je ne suis point rentré par cette large bléssure, comme vous dites si éloquemment; je ne l'ai pas dû, je n'ai pas cru le devoir. Trois fois, depuis une année fatale, trois fois la liaison réclamée, suppliée, reprise à grand'peine, a manqué, et les trois fois sans qu'il y eût de ma faute. .. Deux fois sur les trois, la liaison s'est brisée avec injures par lettres contre moi, injures non méritées. La dernière fois que la trame s'est pour jamais déchirée, ç'a été à la suite d'une visite qu'il avait réclamée de moi pour le pauvre enfant Toto bien malade.

« J'y suis allé, il y avait du monde, des visites. J'y ai été ce qu'on est quand il y a des étrangers et qu'on n'est pas très sûr du parquet glissant. Cette pauvre enfant, alors si charmante, si rayonnante, Didine, était là, discrète, prudente, mais regardant! Je croyais avoir été très simple; un mois après j'ai reçu une lettre de rupture si violente!... Longtemps après, lui, sur un

ET L ECOLE ROMANTIQUE

cadeau par moi fait à ma filleule (Dédé), m'invite brusquement à dîner; je refuse. Pourquoi y retournerais-je après cet afFreux malheur? En voilà pour l'éternité! c'est horrible à penser, mais c'est vrai. Le plus charmant, le plus pur, le plus innocent témoin de ce bonheur passé vient de disparaître et de s'engloutir. Imag^e trop fidèle de la réalité (i) ! »

Mais toutes ces raisons, si plausibles qu'elles fussent, ne valaient pas celle que Sainte-Beuve garda pour lui et que Pavie devina sans peine; il y avait longtemps, en effet, que le poète angevin avait pénétré l'intrigue amoureuse que Sainte-Beuve avait nouée sous le toit de Victor Hugo.

Cependant la politique fit ce que la mort n'avait pu faire. Si le coup d'Etat eut pour conséquence de mettre la frontière entre l'auteur des Châtiments et celui de Joseph Delorme^ il eut aussi la vertu d'opérer un rapprochement amical entre Sainte-Beuve et M^^^ Victor Hugo. C'est elle qui fit le premier pas. Le jour où elle quitta Paris, après la vente de ses meubles, elle alla trouver Sainte Beuvepour lui demander, au nom d'un passé qui lui était resté très cher, de ne jamais rien dire de son mari tant qu'il demeurerait exilé. Et voilà l'explication du silence quasi rehgieux que Sainte-Beuve garda durant tout l'Empire sur les œuvres en vers et en prose de son ancien compagnon d'armes.

« A quelqu'un qui lui avait écrit qu'on attribuait à la crainte de déplaire aux Tuileries son silence sur les Contemplations de Victor-Hugo », il répondit un jour (17 mai i856) par la lettre suivante :

« .... J'ai été aussi lié avec M. Victor Hugo qu'on peut

(i) Th. Pavie : Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires, l 10

r être ^Siinsi que l'attestent mes poésies. Cette liaison a cessé il y a plus de vingt ans, par des raisons qui sont restées entre nous. Je n'ai donc pas à écrire sur lui depuis ce temps là, et je ne saurais le faire, comme il convient à un critique indépendant, sans paraître méconnaître et violer une ancienne amitié, ou sans avoir Tair d'y vouloir remonter et de m'y reprendre.

(( Depuis son exil il est devenu encore un sujet d'examen plus impossible pour moi. Non pas que je sois embarrassé pour le fond même de la politique. J'ai connu M. Victor Hugo, en 1827, encore royaliste d'un royalisme très pur; puis libéral comme il convenait à un homme de sa génération. En i848, il est devenu républicain, moins modéré, ambitieux cependant. En 1849, ^l^î^ bien avec le président Louis-Napoléon. A l'assemblée seulement il s'est fait rouge. Au 2 décembre et depuis il a jugé à propos de se signaler de plus en plus de ce côté, mais avec une violence qui lui a rendu sa rentrée en France plus difficile qu'à un autre. Depuis ce temps-là je le considère moins comme un exilé que comme un combattant, et je ne crois pas que cette attitude lui déplaise. Il fait la guerre dans son île et à sa manière. Vous avez pu lire les poésies politiques qu'il a lancées à plus d'une reprise.

<( Maintenant il lui plaît de se présenter par un côté tout serein et contemplatif, comme un pur poète ; mais ce sont là des divisions qu'on ne peut accepter dans un examen véritable où l'on embrasserait tout le talent. Il faudrait donc en revenir aux parties où la critique ne doit pas toucher. C'est là un inconvénient.

« Si Ton veut le louer, sans doute on le peut faire, et beaucoup de gens le font et le feront. Je me garderai de rien dire qui y soit contraire. Pour moi je ne le ferai pas, parce que ma louange serait accompagnée de trop de

ET l'École romantique

restrictions qui paraîtraient des offenses à un homme de grand talent dans le malheur, — ou parce que, en supprimant toutes les critiques sérieuses, je serais réduit à faire, ce que vous paraissez désirer, acte de générosité.

« Or, je n'ai pas à prendre ce rôle — je ne tiens qu'à être équitable; — quant à Tidée des Tuileries et autres pareilles, veuillez savoir, Monsieur, ce qui vous étonnera peut-être, que je n'y suis jamais allé sous aucun régime, et pas plus sous celui-ci que sous un autre; qu'à l'heure qu'il est je n*ai jamais vu le chef de FEtat et n'ai jamais eu Vhonneur de lui parler. »

« Cela répond à tout. Ce qui ne m^empêche pas de penser (et j'en ai le droit à cause même de mon indépendance) qu'il est peu convenable à un homme qui comme moi approuve fort Tordre actuel, le régime actuel, et qui estime que la société en a grandement besoin, de venir exalter sans nécessité un poète de grand talent sans doute, mais qui a fait en sorte que son nom fût désormais un nom de guerre. — Vous voyez que j'ai eu plus d'une raison à Tappui de mon silence (i). »

Certes oui, et toutes les raisons que Sainte-Beuve vient de nous donner suffiraient à justifier sa conduite — quoique l'attitude contraire de Théophile Gautier envers Hugo dans le même temps et les mêmes circonstances leur enlève quelque peu de leur force; mais Sainte-Beuve n'était pas obligé de dire à son correspondant qu'il avait pour agir ainsi une autre raison beaucoup plus intime, laquelle lui avait mis un cadenas à la bouche. Etait-ce le contentement qu'il éprouvait de revoir, après tant d'années et dans la paix du cœur, celle qui lui avait inspiré les Consolations et le Livre d'amour, qui Pavait désarmé et comme

(i) Corresp. de Sainte-Beuve, t. I, p. 21a.

êAlNl£-B£UVË

attendri malgré lui-même sur le sort du proscrit de Guernesey? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à partir de cette époque il se fit une détente dans Tanimosité qu'il avait contre lui. Quand parurent les Châtiments ^hx^n loin de partager la colère de quelques-uns, il ne cacha pas son admiration pour ces catilinaires d'une espèce nouvelle; il en apprit des strophes par cœur et fredonna plus d'une fois dans son cabinet de travail les strophes vengeresses du Manteau impérial. Les Misérables, que Baudelaire appelait le déshonneur de Victor Hugo (i), lui plurent également par leur nouveauté. « Ils ont des accents, disaitil, qui percent et ne ressemblent à rien du passé. Se rappeler l'admirable chapitre : Une tempête sous un crâne. Il y a là de quoi empoigner tout un monde et des foules, comme on ne l'avait pas fait auparavant (2). » Et Jules Levallois raconte dans la préface de son livre sur Sainte- Beuve que ce dernier lui donna un jour à lire un article manuscrit qu'il venait de retrouver au fond d'un carton. Cet article, dirigé contre les excès de la manière de Victor Hugo, était très spirituel, très mordant, très pressant. Il avait pour titre : le Cyclope littéraire (3). La tentation de le publier, dit Jules Levallois, avait dû être forte pour l'écrivain, car on ne condamne pas volontiers à l'oubli des pages destinées de toute façon à faire du bruit dans le monde. Sainte-Beuve sut pourtant résister. Satisfait d'avoir confié au papier son mécontentement littéraire, il jeta le manuscrit dans un carton et n'y pensa plus. »

(1) Lettre de Baudelaire, du 16 février i865, publiée par Isl Revue Bleue du 3 janvier igo3.

(2) Revue Bleue du même jour : Sainte-Beuve et l'Encyclopédie PereirCy par Jules Troubat.

(3) Sainte-Beuve tenait décidément au mot de Cyclope. lly a dans Texempl.Mire du Livre (Vamour qui est à la Bibliothèque nationale une note de sa main où il dit en parlant de ses relations avec Victor ITug-o : « J'étais dans Tautre d'un Cyclope et je me croyais dans la grotte d'un demi-dieu. »

ET l'École romantique

Evidemment, c'était ie charme de M"^® Victor Hugo qui opérait encore à cette heure, dans le souvenir attendri des beaux jours envolés.

Nous avons vu que Sainte-Beuve se flattait de n^avoir été que le Vergniaud de la Révolution romantique accomplie par Victor Hugo et qu' Hernani avait marqué pour lui la fin de rassemblée législative. Vergniaud ou non, il n'en tressaillit pas moins au bruit des acclamalions qui saluèrent l'auteur d'Hernanî^ lors de la reprise de ce drame, en 1867, et voici la lettre qu'il adressait à cette occasion à M^^ Victor Hugo pour s'excuser de n'avoir pu assister à la représentation :

« Du II juin 1867.

« Chère Madame,

« Au milieu de toutes les félicitations qui vous arrivent, la mienne ne peut manquer: voilà une éclatante consécration des admirations et des amours de notre jeunesse. C'est ainsi que le génie a son heure et qu'il est de toutes les heures: il a plus d'un plein midi. Un de mes amers regrets, cloué comme je suis à mon fauteuil, est de n'avoir pu assister, ne fût-ce que par une visite au foyer, à cette fête, à ce jubilé de la poésie, entendre de près ces applaudissements sympathiques qui réveillent en nos cœurs tant d'échos, et marquer que je tiens à ne pas perdre mon rang parmi les vétérans à'Hernani (i). »

Restons sur cette lettre qui en laisse deviner encore plus qu'elle n'en dit. Elle prouve une fois de plus qu'en littérature comme en tout l'homme le plus changeant et le plus divers, par un mouvement tournant de sor esprit, revient en quelque sorte malgré lui aux admirations et aux amours de sa jeunesse.

(i) Corresp. de Sainie-Renve, t. H, p. 371.

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