CHAPITRE IV SAINTE-BEUVE ET PORT-ROYAL
Introduction ; Sainte-Beuve et la Suisse romande
§ 1. — La Genèse de « Port-Royal ».
I, — Sainte-Beuve né dans une ville foncièrement janséniste. — Boulofçne-sur-Mer sous Louis XL — Pendant les disputes de !a bulle Ûnigenitiis, — L'évêque janséniste Pierre de Langle. — Sa lutte contre le roi et contre le pape. — Il est remplacé après sa mort par M. Henriau, dit le « Loup de Boulo^j;-ne ». — Conduite de M. Henriau envers les Oratoriens. — L'abbé de Voisenon, son grand vicaire. — M. Asseline, dernier évêque de Boulog-ne. — Sa lettre pastorale sur la constitution civile. — Daunou lui répond. — Attitude de M. Asseline pendant et après le schisme de l'Eglise constitutionnelle. — Porion, évêque constitutionnel du Pas-de- Calais.
II. — Comment Sainte-Beuve fut amené à s'occuper de Port-Royal. — Une lettre inédite de lui au Père Enfantin. — Il alla à Port- Royal par deux voies parallèles, la voie littéraire et la voie mystique. — Influence du milieu et de la première éducation de Sainte-Beuve. — Issu d'une famille d'où sortit le docteur Jacques de Sainte-Beuve. — Daunou, son premier éducateur, après sa sortie de pension. — Rollin et Daguesseaului donnent l'amour du grec. — Sentiments religieux de sa mère. — Comme quoi Joseph Delorme est l'œuvre d'un janséniste qui a perdu la foi, et les Consolations d'un janséniste qui l'a retrouvée. — Témoignage de Th. Gautier sur Joseph Delorme. — Sainte-Beuve fait les Larmes de Racine et écrit son article sur Boileau en 1829, année climat érique pour lui. — C'est Tannée où il fait la connaissance de Guttinguer. — Le Tableau du xvi® siècle^ préface de l'histoire de îa littérature française au xvii«. — Impossibilité d'écrire celte histoire sans étudier celle de Port-Royal. — Sainte-Beuve au Globe
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pendant la campao^ne entreprise par Montlosier contre les Jésuites.
— Duvercr-ier de Hauranne, rédacteur au Globe. — Nicole et la mère de M. de Rémusat. — Dubois, ancien élève du janséniste Guéneau de Mussy. — Article de Dubois sur le Jubilé de 1826. — Il prend la défense de la mère An^^élique et des solitaires.
III. — Rapports de Sainte-Beuve avec Lamennais. — Opinion de Lamennais sur les Messieurs de Port-Royal. — Sainte-Beuve à Juilly. — Il se lie avec les abbés Gerbet et Lacordaire. — Collaboration de ce dernier à Volupté. — Sainte-Beuve prend sur lui de supprimer un passage des Paroles d'an croyant — Chas^rin qu'il éprouve de la rupture de Lamennais avec Rome. — Le bruit court qu'il va se faire prêtre. — Il cherche un guide parmi les morts et le trouve en M. Hamon. — Une bibliothèque janséniste. — Monsieur Jean de Sainte-Beuve et Monsieur Jacques de George Sand. — L'héroïne du Livre d'amour rompt avec Sainte-Beuve. — Départ de ce dernier pour Lausanne.
§ II. — Le Cours de Sainte-Beuvb a Lausanne
I. — Sainte-Beuve et Vinet. — Premier regard accordé par le premier au second. — Ce que Vinet pensait et écrivait de Sainte- Beuve dès 1882. — Sainte-Beuve semble avoir voulu lui donner satisfaction au point de vue chrétien dans le roman de Volupté .
— Article qu'il lui consacre après avoir lu sa Ghrestomathie, — Cause réelle de son empressement à écrire cet article. — Effet de cet article sur le Conseil d'Etat du canton de Vaud. — Comme quoi Vinet fut le garant et non le directeur de conscience de Sainte-Beuve à Lausanne. — Profit moral que Sainte-Beuve retira du voisinage de Vinet.
II. — Comment Sainte-Beuve changea le plan de son Port^Royal en artant pour Lausanne. — Il avait pensé d'abord à écrire cette istoire en 2 vol. — Mot que lui dit Vinet. — La théologie de
Port-Royal et la fatalité antique. — Lettre de Mme Vinet sur le cours de Sainte-Beuve. — Espoir qu'il donne aux protestants de Lausanne. — Vinet eut-il l'illusion de le convertir? • — Visites que lui fait Sainte-Beuve et ses entretiens avec lui. — Leur dissentiment d'opinion, d'après les Agendasde Vinet. — Notes de Vinet sur les leçons de Sainîe-Beuve. — Confidences que lui fait celui-ci à propos de Madame de Pontivy, — Vinet touché et édifié. — Montaigne et Pascal rapprochés. — Sainte-Beuve et le Tentateur. — Pourquoi Vinet n'eut pas le courage d'entreprendre sa conversion.
— Sainte-Beuve « fou de Vinet, mais non du Calvinisme ». — Matériaux apportés par Sainte-Beuve à Lausanne. — UŒuvre des six jours deDuguet. — Comment ce livre se trouva dans la bibliothèque de Vullieuiin, — Le pasteur François Gonthier et Dutoit-
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McrabrÎDÎ. — Une société de mystiques protestants au xvine sîorJe.
— DutoU-MerT)brini initié aux m^^^slères H a Fig-urisme par un échappé du cimetière Saint-Médard. — Il réimprime certains livres de piété de Port-Royal. — C'est lui qui est chargé par les jansénistes de France et de Hollande de l'impression des œuvres complètes du grand Arnauld qui fut faite à Lausanne à la fin du XVIII® siècle. — Gourant d'idées sympathique à Port-Royal dans le canton de Vaud. — M. Jacquet, président du Conseil d'Etat, va en pèlerinage à Port-Royal et en rapporte une pierre à Lausanne. — Lettres de Juste Olivier relatives au cours de Sainte- Beuve.
IIL — Sainte- Beuve descendu à Lausanne à l'hôtel d'Angleterre.
— Sa chambre chez les Olivier. — Son régime et sa méthode de travail à Lausanne. — Son sous-main et ses petits billets du matin à M. et Mme Olivier. — Accueil fait par le Nouvelliste vaudois à sa leçon d'ouverture. — Public de dames et d'étudiants. — Les détracteurs de Sainte-Beuve. — Un pamphlet de Juste Olivier à leur adresse. — Chanson composée par M. Porchat pour souhaiter la bienvenue à Sainte-Beuve au nom de la société de Zofingue. — La bibliothèque port-royaliste de Sainte-Beuve. — Notes manuscrites relevées sur quelques-uns de ses livres. — L'écriture d'Arnauld comparée à celle de Lamennais et de Guizot. — L'écriture de Nicole, comparée à celle de l'abbé Gerbet, de Damiron et de Nodier. — Remarque sur la dixième lettre provinciale.
IV. — Comme quoi Sainte-Beuve mit trente ans à écrire son histoire de Port-Royal. — Ses scrupules dans la composition et la correction des épreuves — Sainte-Beuve et Collombet. — Il lui demande des notes pour réfuter les Provinciales. — Fausse joie de Collombet à cet égard. — Visite de Sainte-Beuve à la Bibliothèque de Troyes. — Il profite de son séjour à Liège pour aller à Utrecht. — Opinion des jansénistes sur le Port-Royal de Sainte-Beuve. — Deux lettres inédites de M. Karsten, archiviste d'Amersfoort. — La petite église d'Utrecht. — Les évêques jansénistes au congrès vieux-catholique de Cologne en 1890. — Comment Sainte Beuve se détacha peu à peu des solitaires de Port- Royal. — Ami de la vérité quand même et malgré tout.
INTRODUCTION Sainte-Beuve et la Suisse romande.
Cette étude ayant d'abord revêtu la forme de deux leçons d'histoire littéraire professées à Lausanne et puis
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à Genève, au mois de janvier et au mois de mars 1904, nous reproduisons, en guise de prologue^, pour Tinlelligence des choses locales, Texorde de notre première leçon.
Mesdames, Messieurs,
Avant d'aborder le noble sujet qui vous rassemble ici ce soir, permettez-moi de vous rappeler les circonstances particulières qui, après avoir fait de Sainte-Beuve, durant six mois, Thote applaudi, courtisé, adulé de TAcadéraie de Lausanne, en firent pour le reste de ses jours Fami le plus dévoué qu'ait jamais eu la Suisse romande.
C'était en 1887, dans le plein de la saison qui dore et embellit les plus belles choses.
Il avait quitté Paris précipitamment, sous le coup d'une grande douleur, le cœur saignant des blessures d'un amour qui avait troublé profondément sa vie, et il était venu demander au Léman et aux montagnes qui lui servent de cadre le calme bienfaisant que les grands spectacles de la nature apportent généralement aux âmes de poète.
Car, vous savez qu'il était poète avant d'être critique, et que chez lui le critique ne tua jamais complètement le poète. Il eut toujours s^in, en effet, ainsi qu'il l'écrivait alors à Juste Olivier, « de sauver, à travers ses assujettissements, quelques coins pour la poésie, de lui faire quelque plate bande à un endroit inaperçu ». Mais c'était un poète d'une espèce peu commune et que je ne saurais mieux comparer qu'à ces oiseaux qui, se défiant de leurs ailes, ne perdent jamais de vue la terre.
Il arrivait à Lausanne entre les Consolations^ qui étaient déjà loin, et les Pensées d'août^ qui étaient proie.
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ches. Il venait de Genève, ayant vu l'autre bout du lac, Vevey, Clarens, Thoune, Lauterbrunnen et la Jungfrau face à face ; il avait salué le Rutli et débarqué sur le rocher de Guillaume Tell. Et si vif était son enchantement, que, sur le bateau qui le portait, les vers jaillissaient de son cœur comme Teau d'une de vos sources après la fonte des neiges, et qu'il s'écriait : « C'est plus que je n'en avais osé espérer! »
Pour comble de bonheur, il fut reçu à Lausanne par un homme charmant, une femme exquise, deux poètes de race dont les voix chantaient à Tunisson et qui étaient comme l'incarnation du génie du lieu (i). Les quelques jours qu'il passa chez Juste Olivier furent décisifs. Trois mois après, il était professeur à l'Académie de Lausanne, et là encore, dans ce cours sur Port-Royal d'où sortit son œuvre maîtresse, il se montra poète autant qu'historien, sinon plus. Comment, d'ailleurs, la Muse l'aurait-elle abandonné dans un milieu où, suivant ses propres expressions, « la poésie du fond fleurit comme une âme naïve » ?
On s'est extasié souvent devant la puissance d'évocation de Michelet,et l'on a eu raison, car il eut vraiment le don de faire revivre les morts. Victor Cousin aussi avait ce don, quoique à un degré moindre et avec un autre genre d'éloquence. Mais comme ils apportaient tous deux une passion extraordinaire dans leurs livres, je ne crois pas me tromper en disant que ni Victor Cousin ni Michelet n'auraient pu nous retracer, avec une impartialité égale à celle de Sainte-Beuve, l'histoire prestigieuse de l'Abbaye dont le nom rayonne en lettres de feu dans
(i)Il écrivait à Xavier Marmier, le 29 décembre 1887 * « Je suis ici chez de bons amis, M. el M"'» Olivier, nobles cœurs, natures simples et profondes, poètes des anciens jours et des délicatesses d'aujourd'hui...
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les annales littéraires et religieuses de la France.
Sainte-Beuve avait toutes les qualités requises pour écrire cette histoire. Non seulement il était poète, c'està-dire doué du mens divinior^ mais il savait à fond la théologie de Port-Royal, sans laquelle il est impossible d'en parler doctement, et si les choses divines l'attiraient, il pouvait dire aussi lui que rien d'humain ne lui était étranger, ayant traversé ou côtoyé, avant iHSy, à peu près toutes les écoles a sans y adhérer pleinement », tant le sens critique était déjà développé en lui.
C'est par là qu'il avait séduit votre grand Vinet...
Et quand il eut terminé son cours, quand il eut quitté Lausanne, c'est encore par la poésie — et la poésie la plus douce au cœur de l'homme, celle du souvenir — qu'il vous demeura fidèle.
On savait longtemps avant la publication de ses Chro-niques parisiennes qu'il avait collaboré secrètement à la Revue Suisse, qu'il était resté en relations suivies avec M. et M.^^ Juste Olivier et qu'il n'avait pas été étranger à leur émigration à Paris; mais ce qu'on ne savait pas jusqu'en ces derniers temps, ce que nous avons appris par sa correspondance avec eux, c'est que son âme — par un miracle qui ne s'est pas renouvelé dans sa vie rompue aux métamorphoses — était demeurée vaudoise, presque aussi vaudoise que s'il avait vu le jour dans le canton de Vaud (i).
Je n'invente rien, la remarque est de lui. Il la fera cent fois dans ses lettres, et ne l'eût-il jamais faite, qu'on aurait cette impression à leur lecture. Elles sont pour les
(i) C'est au point qu*il en avait çardé certaines expressions locales, comme « à la garde I » ou « à la garde de Dieu ! » pour « à la grâce de Dieu » , qu'on trouve dans quelques-unes de ses lettres, et notamment dans celle qu'il écrivait à Villemain le 3o avril i8/i4, pour refuser la croix de la Lé^^ioii d'honneur qui lui était offerte de nouveau (Cf. sa Corresp., t. I, p. 12b],
trois quarts adressées à M"^^ Juste Olivier, ce qui n'était pas seulement de sa part affaire de pure galanterie, mais encore le témoignage touchant de la ^reconnaissance qu'il gardait à ses hôtes de Lausanne. C'est qu'en effet, Messieurs, il avait trouvé chez eux, dans les circonstances douloureuses que je viens de dire, le seul foyer qu'il ait eu dans sa vie, puisque son père était mort quand il vint au monde et que, par suite, il n'avait pas goûté sous le toit paternel la plénitude des joies domestiques; cela est si vrai, du reste, qu'un jour un méthodiste un peu trop zélé s'étant permis de lui parler des responsabilités morales qu'il avait contractées envers les autres et envers lui-même durant son séjour à Lausanne, il lui répondit sous le couvert de Olivier : « Moi, je sais que je vous ai connue surtout, chère Madame; responsabilité ou non, je ne m'en inquiète pas, et les méthodistes les plus respectables me font sourire de croire que ce n'était pas là le principal de ma vie alors et mon plus cher regret maintenant. »
Soyez heureux et fiers, Messieurs, d'appartenir à une académie qui, en ouvrant une de ses chaires à Sainte- Beuve, lui permit d'écrire son Port-Royal et de doter la littérature française d'un chef-d'œuvre que peut-être il n'aurait jamais fait sans cela. En tout cas, il ne l'eût pas fait ainsi. Il avait besoin, pour comprendre ce que c'est que le christianisme intérieur, des exemples vivants qu'il avait sous les yeux ; il lui fallait le milieu particulier de Lausanne, le commerce intellectuel de Vinet, la société, la conversation de toutes ces âmes droites et fortes qui gravitaient en quelque sorte autour de ce penseur délicat et profond.
Et voilà pourquoi. Messieurs, vous avez le droit d'être fiers. Ohl je sais bien que vous pouviez vous passer de
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cette g-loire étrangère ; que ce n'est pas pour le retentissement de sa parole, mais pour le seul profit moral qu'ils espéraient en tirer, que vos aînés appelèrent Sainte-Beuve auprès d'eux. Je sais que Vinet et son groupe pouvaient se suffire au regard de la patrie vaudoise, mais, au regard de la France, au regard de la langue française que vous parlez, et qui est et sera toujours la langue des hommes, la langue universelle, laissez-moi vous dire que vos pères s'honorèrent grandement dans la circonstance, et que — n'en soyez pas jaloux! — le PorURoyal de Sainte-Beuve a porté le nom de l'Académie de Lausanne plus haut et plus loin que tous les travaux des Vulliemin, des Porchat, deî^ Monnard, des Giadroz, des Manuel, voire des Vinet, que vous vantez à si juste titre (i).
Mais ce n'est pas seulement à l'Académie de Lausanne que Sainte-Beuve demeura attaché toute sa vie par les liens d'une pieuse et touchante reconnaissance. Du jour où il se sentit devenir vaudois, son affection s'étendit à toute la Suisse romande. Si son cœur, malgré tout, resta à l'autre bout du lac, dans un petit coin de la rue Martheray, à Lausanne (2), son esprit, toujours en éveil, se montra curieux de toutes les productions de vos écrivains de qualité. Après avoir contribué plus que personne, par
(1) « Lorsque j'arrivai dans cette bonne, honnête et savante Académie de Lausanne, dit Sainte-Beuve {Port-Royal^ t. I, appendice, p. 5i4). M. Porchat, le futur traducteur de Gœthe, était recteur, charg^é de la chaire de langue et de littérature latine; M Monnard, mort depuis professeur à l'Université de Bonn, était professeur de littérature française ; M. Vinet venait d'être nommé professeur Homilétique (ou Eloquence sacrée) et de Prudence pastorale. (Directions aux étudiants de théologie sur la vie de pasteur.) Il y avait encore M. Dufournet, professeur d'exég'èse et d'hébreu; M. Herzoff, professeur d'histoire ecclésiastique ; M. André Gindroz, professeur de philosophie, membre en même temps du Conseil d'instruction publique dont il était l ame. M. Juste Olivier, mon ami, donnait un cours d'histoire, M. Vulliemin enseignait l'histoire au Gymnase de Lausanne. »
(2) M. et M°ie Juste Olivier habitaient au numéro 34 de la rue Martheray, Cette maison, désormais historique, porte aujourd'hui le numéro 28.
le seul rayonnement de la Revue des Deux Mondes^ à faire la réputation de Vinet, de Monneron, de Secrétan et de tant d'autres, après avoir ouvert les portes de cette revue à Lèbre et à Juste Olivier, il se lia d'amitié (sans souci des brocards de Balzac qui lui reprochait d'exhumer des cadavres suisses) avec Tôptfer, avec Amiel, avec Cherbuliez, dont il salua la première œuvre d'un cri d'admiration (i), avec Marc-Monnier, dont il g*oûtait l'esprit si français et qu'il recevait dans l'intimité jusque sur son lit de mort... Il avait trouvé, en 1842, à Genève, dans la personne de M. Adert, le prince de l'hellénisme, qui par son Théocrite et pour lui permettre d'en pénétrer toutes les beautés, l'avait confirmé dans la résolution qu'il avait prise de se remettre à l'étude du g'rec. Depuis lors, chaque fois qu'il était embarrassé devant une phrase ou un mot d'Homère, de Sophocle ou d'Euripide, il avait recours aux lumières du directeur du Jour-* nal de Genève. Aussi, quand la bibliothèque de Sainte- Beuve fut vendue, M. Adert disputa-t-il à prix d'or les quelques volumes qui avaient fait Tobjet de leur correspondance.
Et Sainte-Beuve n'avait pas attendu l'année 1842 pour entrer en relations avec Genève. Dès Tannée i83o, après la révolution de Juillet, il avait songé à y donner un cours public. Sur quel sujet? je ne saurais le dire, mais j'ai comme idée qu'il s'agissait déjà de Port-Royal.
En 1848, après les journées de Juin, c'est encore chez vous qu'il pensa tout d'abord à chercher un refuge, et ce ne fut pas de sa faute s'il alla à Liège. Bref, dans toutes les circonstances importantes de sa vie, Sainte- Beuve ne cessa de tourner ses regards vers le Léman. Il
(i) Lire au chapitre Vll de ce volume, p. 824, la lettre qu'il écrivait à M. Adcrs, lors de l'apparition de : A propos d'an cheval.
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y eut même un jour où il regretta de n^y être pas pasteur.
Vous connaissez ce beau vers de la Fille de Roland : Tout homme a deux pays, le sien et puis la France !
On pourrait dire aussi de Sainte-Beuve qu'il eut deux pays, le sien et puis la Suisse. Il est vrai que sa seconde patrie n'était en somme que le prolongement de la première, puisque^ pour en témoigner publiquement, urbi et orbi, comme on dit à Rome, la Suisse romande aime à s'appeler la Suisse française. Mais enfin, c'est un fait. Mesdames et Messieurs, que la meilleure partie de Tâme de Sainte-Beuve vous a appartenu en propre, et je vais peut-être vous surprendre en vous disant que, vers la fin de sa vie, l'un des trois ou quatre grands critiques qui exercèrent sur lui une influence incontestable était un des vôtres. J'ai nommé Edmond Schérer. Sainte-Beuve lui écrivait un jour, après avoir lu l'article qu'il avait consacré à son Fort-Royal : « Vous n'avez cessé de m'être présent à l'esprit pendant toute cette longue révision. Vous satisfaire était mon ambition et mon vœu. Avec deux ou trois autres (Sainte-Beuve pensait à Renan et à Taine), vous faisiez ma tête de public et je me disais : ce sont mes juges (i)! »
Je finirai sur ce mot-là, Messieurs, cette introduction qui était, à mes yeux tout au moins, un hors-d'œuvre nécessaire, et j'aborde à présent mon sujet,
(i) Corresp, de Sainte-Beuve^ lettre du i4 novembre 1867, t. II, p. aag.
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I L — La Genèse du Livre.
Si jamais théorie littéraire fat rériGée par l'œuvre même de son auteur, c'est bien celle du milieu et des origines qui fut inventée par Thistorien de Port-Royal.
Il semble, en effet, que Sainte-Beuve ait été prédestiné à écrire ce livre par toutes les circonstances de temps, de lieu, de personnes, qui traversèrent la première moitié de sa vie.
Et d'abord il naquit et fit presque toutes ses études dans une des trois ou quatre villes de France qui furent, au xviii^ siècle, des foyers de jansénisme. Je ne vois que Troyes en Champagne qui ait été plus avancé que Boulogne dans les affaires du parti, mais Técrivain de race qui devait s'emparer de l'esprit de Sainte-Beuve à son arrivée à Paris (1818) avait enseigné chez les Oratoriens de Troyes avant d'enseigner au collège de Boulogne-sur-Mer, sa ville natale; en sorte que Daunou, car c'est de lui qu'il s'agit, avait sucé deux fois « le lait de la louve ».
Boulogne était bien avant le xviii® siècle une ville foncièrement religieuse. A peine conquise et réunie à la Couronne, Louis XI l'avait vouée à la Vierge, et pour donner à ce vœu solennel le caractère d'une investiture féodale, il avait nommé Notre-Dame de Boulogne, suzeraine et comtesse.
En cette qualité, elle avait droit à l'hommage du roi de France, son vassal, et, comme dame de la Comté, devait
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en la personne de l'abbé de Sainte-Marie, son représentant, percevoir toutes amendes, confiscations et exploits de justice. Mais cette dotation était trop magnifique pour durer. Elle fut réduite avec le temps à Thommage d^un cœur d'or fin de 2.000 écus d*or ou de sa valeur, encore cet hommage cessa-t-il avec le règne de Louis XV. On dit même au pays boulonnais que si Louis XVI fut si malheureux, c'est qu'il avait négligé de payer son tribut à la Vierge, sa souveraine (i).
Mais la renommée de Boulogne, pour dater du vœu de Louis XI5 ne devint vraiment universelle que lorsqu'éclatèrent les grandes disputes de la Bulle. Il y avait alors sur le siège épiscopal de cette ville un ancien précepteur du comte de Toulouse, créature de Bossuet, que les Jésuites avaient surnommé « pierre dure » à cause de son nom. C'est dire que M. Pierre de Langle était gallican. Il était de plus extrêmement charitable, et Ton rapporte que, non content de faire durer dix ans ses soutanes et de n'avoir qu'une crosse en bois doré, il vendait sa vaisselle d'argent pour secourir les pauvres. Lin jour que le Père Le Tellier lui offrait de l'avancement, sous prétexte que l'air de la mer était contraire à sa santé, il lui répondit : « Je vous remercie, mon Père, je veux vivre à Boulogne et y mourir. »
Il y mourut, en effet, mais après quinze ans d'une lutte acharnée contre le roi que dominait le confesseur et contre le pape qui avait lancé la bulle Unigenitus.
C'est au point que, dans ses dernières lettres pastorales, au lieu de commencer par la formule usuelle : Pierre^ par la permission divine et la grâce du Saint- Siège^ il ne disait plus que: Pierre par la permission
(1) Cf. C Année Boulonnaise, par Ernest Deseille, i885-i886.
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divine. Il faut lire sa correspondance inédite avec Gaston de Noailles (r) pour avoir une idée de sa force de résistance. C'est lui qui, dans cette dispute mémorable, servit de trait d'union entre les évêques protestants ou non conformistes^ comme il disait, de Châlons, de Senez et de Montpellier. Et comme cela arrive trop souvent, bien loin de mettre fin à la guerre ouverte entre les constitutionnaires et les jansénistes boulonnais, sa mort ne fit que la rendre plus vive.
Pour ramener la paix dans les esprits, le Père Le Tellier n'avait trouvé rien de mieux alors que de donner comme successeur à M. de Langle un homme « de la plus basse lie du peuple », et dont le roi lui-même ne voulait pas entendre parler, à cause de ses mauvaises mœurs. Cet homme, qui est resté célèbre sous le nom de Loup de Boulogne^ s'appelait Henriau.
L'usage était jusque-là que les évêques allassent coucher, la veille de leur entrée solennelle, dans le couvent des Cordeliers. M. Henriau fit son entrée en poste, le 23 novembre 1724. A peine installé, il destitue le Père Hardy, directeur des Annonciades, il pénètre avec effraction dans leur maison conventuelle, sous prétexte de délivrer une jeune professe qui s'était plainte des mauvais traitements des Soeurs partisantes de M. de Langle, il obtient des lettres de cachet contre trois d'entre elles, oblige les chanoines de chapitre à se confesser aux Cordeliers^ ses âmes damnées, et, pour terrasser l'hydre du jansénisme, envoie partout des capucins prêcher contre les fauteurs de l'hérésie nouvelle, tant et si bien qu'un jour un de ces capucins s'attira de la part du curé de
(i) Evêque de Châlons et frère du cardinal, un des opposants les plus décidés à la bulle Unigenitus. Sa correspondance se trouve au département Ues manuscrits de la Bibliothèque Nationale.
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Guines le démenti sang-lant que voici. Il était en chaire depuis une heure, lorsque, pour porter un coup décisif aux prêtres ordonnés par M. de Langle, il s'avisa de dire ce que les réfractaires devaient répéter soixante-cinq ans plus tard des constitutionnels, à savoir que les mariages contractés devant eux étaient nuls.
— Vous en avez menti 1 lui cria de sa stalle M. Barthélémy Battut, curé de la paroisse. Et afin d'empêcher le capucin de continuer, il fît entonner les vêpres.
Ce n'est pas tout. Le collège de Boulogne était dirigé par les Oratoriens depuis 1629, et l'un d'eux, le Père Le iPorcq, avait publié en 1682, année fameuse entre toutes dans les fastes de l'Eglise de France, un livre intitulé : Les Sentiments de saint Augustin sur la grâce, opposés à ceux de JanséniuSj qui était devenu la règle de doctrine de rOratoire. « Ce fut, dit Sainte-Beuve, une sorte déboucher et d'abri derrière lequel vécurent tous les confrères prudents et un peu timides (i). »
M. Henriau, qui connaissait le gallicanisme de ces Pères, s'efforça de leur rendre la vie impossible. Il exila les uns, dont le régent de philosophie, enleva du collège la classe de théologie pour la donner au séminaire que dirigeaient les Cordeliers, et voulut installer des Jésuites dans le couvent des Sœurs de la Providence, à qui il avait retiré la permission d'enseigner, mais la municipalité de Boulogne s'opposa à cette dernière mesure. Et comme au milieu de tout cela il fallait prêcher d'exemple sous le rapport des mœurs, le « Loup de Boulogne » prit pour grand vicaire son neveu, l'abbé de Voisenon, et imposa pour confesseur aux religieuses Annonciades et delà Providence le chanoine Mallet, qui fut condamné le
(i) Port-Royal, t. V, p. 334.
6avril 1719 à reconnaître un enfantissu deses œuvres (r).
On jug-e, par ce récit analytique, de ragilalion qui régnait dans ce diocèse : elle durait encore, quoique à un degré moindre, cinquante ans après la mort de M. Henriau, quand TAssemblée nationale entreprit de renouveler TEglise de France en lui imposant une constitution civile. Cet événement qui devait avoir des conséquences si terribles raviva les dissensions religieuses dans tout le pays boulonnais.
Non seulement, en effet, M. Jean-René Asseline, dernier évêque de Boulogne, répondit à la Constituante par son Instruction pastorale sur V autorité spirituelle^?) qui fut approuvée par quarante évêques, mais encore, après qu'elle eut été blâmée par le Conseil général (3) et saisie par la municipalité, Daunou se chargea de la réfuter dans un opuscule demeuré célèbre (4), au nom de
(1) Cf . l'Année Boulonnaise, année 1 885- 1886.
(2) Cette instruction pastorale fut donnée le 24 octobre 1790,
(3) Le 16 décembre de la même année.
(4) L'opuscule de Daunou était intitulé : Accord de la foi catholique avec les décrets de V Assemblée nationale. Il examinait si la Gt>n>tiiution civile était bonne en elle-même et si elle était établie par une autorite compétente. D'après lui, cette constitution était en conformité avec les prmcipes d'une politique éclairée, avec les maximes de l'Ecriture, avec les usa^-es des plus beaux siècles de l'Eglise. L'utilité de remédier à la disproportion régnante entre les diocèses de douze cents cures et ceux de vingt; l'avantage des élections auxquelles l'Eglise avait dû autrefois les saint Anaslase, les saint Gyprien, les saint Ambroise et tant d'autres élections qui durèrent jusqu'au Concordat de François l^r et de Léon X, témoignaient suffisamment à ses yeux que les décrets de l'Assemblée étaient bons et salutaires et dignes de la reconnaissance de l'Eglise et de la patrie.
— Mais ils émanent d'une autorité incompétente, répondaient les adversaires .
— C'est, concluait Daunou, qu'on veut confondre l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle. Si Jésus-Christ donne l'épiscopat et la prêtrise, il ne confère pas l'évêché de Boulogne-sur-Mer, ni telle cure en particulier. Le territoire à choisir dépend de la puissance civile, qui en a toujours décidé. Changer la géographie de l'Eglise, ce n'est pas renverser le religion.
Sans doute, ajouterai-je, et le Concordat de 1801 donna raison à Daunou sur ce point, mais ce changement se fît alors d'un commun accord entre le pape et le premier consul, tandis que TAssemblée nationale ne prit con-
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la Société des amis de la Constitution de Boulogne, à laquelle il était affilié.
Et voilà le milieu dans lequel naquit et fut élevé le futur historien de Port-Royal.
Si j'ajoute que jusqu'en iSiS, date de la mort de M. Asseline, et môme après (i), le sujet ordinaire des conversations dans la société de Boulogne était la question religieuse dontla suppression de Févêché etTattitude schismatique de Tévéque avaient fait une affaire locale, on comprendra que Sainte Beuve ait eu dès l'enfance les oreilles pleines du bruit prolongé de toutes ces disputes (2).
Le dernier biographe de Fauteur de Port-Royal^ M.Michautjancien professeur de l'Université de Fribourg, dit à propos de ce livre que ce serait une question assez
seil que d'elle-même ou de son comité ecclésiastique, quand elle bouleversa la géographie de l'Eglise de France. Je laisse de côté les points beaucoup plus graves qui touchaient à la discipline et à la juridiction.
(1) Kéfugié à Hildesheim, en Basse Saxe, il refusa au pape sa démission d'évèque de Boulogne en 1801. Après avoir remplacé à Mittau, vers la fin de 1807, l'abbé Edgeworth à titre de confesseur de Louis XVIII, il suivit ce souverain in partibus en Angleterre, et y mourut au château d'HartwcU le 10 avril i8i3.
(2) L'église de Boulogne, coupée en deux par le schisme constitutionnel, fournit un grand vicaire à Gobel, évêque de Paris, en la personne de l'abbé Lambert qui, après avoir rempli les fonctions de commissaire de police en Tan VIII, devint curé de Bessencourl, près Versailles, sous la Restauration.
Quant à Porion, qui avait été installé comme évêque constitutionnel par le grand Carnot, alors administrateur du Pas-de-Calais, il renonça en 1798 à ses fonctions comme la plupart des prêtres qu'il avait ordonnés, se maria à la fille d'un officier irlandais, devint avocat, fut quelque temps président de l'administration municipale de Saint-Omer, et après la restauration officielle du culte se fixa à Paris. On lui doit un Commentaire de Lhomond assez remarquable et des v<ts bitins, r'mis lesquels il a célébré tous les chefs des divers gouvernements de la llepublique.
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curieuse à résoudre que celle de savoir comment lui vint ridée de ce sujet si spécial, si étroit en apparence.
Je vais essayer de satisfaire sa curiosité, puisque Sainte-Beuve, au lieu de nous éclairer sur ce point, comme il Ta fait sur plusieurs autres de sa vie, semble avoir pris plaisir à nous ég^arer par ses déclarations.
Il a dit un jour: « Le Saint-Simonisme, que j'ai vu de près et par les coulisses, m'a beaucoup servi à comprendre Torigine des religions avec leurs diverses mises et même (j'en demande bien pardon) Port-Royal et le christianisme (i). »
Il a dit encore : « Tout mon objet dans Port- Roy al est d'étudier et d'exposer la grandeur et la folie chré" tienne^ sans la partager en rien. On n'avait pas fait cela encore à ce degré de curiosité et d'impassibilité (2). »
Enfin, il écrivait, le 12 juillet i863, à M™^ Hortense AUart de Méritens, l'auteur des Enchantements de Prudence : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en
(i) A première vue cela paraît un paradoxe ou une boutade, mais ce qui prouve que Sainte-Beuve, en disant cela, parlait très sérieusement, c'est qu il répétait à peu près la même chose à Enfantin, dans une lettre publiée tout récemment.
a J'ai toujours présentes les années où je vous ai vu à l'œuvre, et où il m'a été donné par vous de comprendre tant de choses que les vieilles écoles n'enseignaient pas. Je vous ai dû de comprendre l'importance de ce principe d'autontè si méconnu par le libéralisme courant et vulgaire ; de comprendre le principe religieux autre part que dans les formes consacrées et amorties ; et, dût-il ne pas sortir tout son effet et ne pas s'épanouir dans une floraison nouvelle, de concevoir du moins, par une savante expérience, comment il avait dû et pu opérer dans le passé.
« Vous m'avez ouvert des jours dans l'histoire, vous m'avez appris à honorer et à respecter cette industrie qui est la gloire du présent, et vers laquelle mes études et mes goûts ne me portaient pas. Grâce à vous, bien qu'homme du cerceau et disposé à n'estimer la pensée que sous sa forme spirituelle, je me suis gardé d'une injustice trop fréquente chez les littérateurs de ma génération et je n'ai pas tourné le dos à la civilisation qui nous offre un renouvellement de merveilles à peine commencées. Voilà des obligations, cher maître, et j'aurais même voulu vous en devoir davantage. » (L'Amateur d'autographes, mai 1908.)
(a) Table analytique des Lundis, p. 44»
ET PORT-ROYAL
mon temps; elle s'est évaporée. Celait pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout (i). »
Tout cela était-il bien sincère? Je ne voudrais pas en douter, mais ce qui enlève de la force à ce témoignage, c'est que ces lignes évidemment ont été écrites après coup, quand Sainte-Beuve, qui ne fut jamais saint-simonien ou si peu, cessa d'être janséniste. Car il n'y pas à dire le contraire, il a été janséniste, non par accident ou par occasion, mais très sérieusement et très sincèrement pendant les quinze plus belles années de sa vie (2).
Et, je ferai tout de suite cette remarque que, consciemment ou à son insu, il a traversé toutes les phases du jansénisme. Il a d'abord été janséniste sans le savoir, comme quelqu'un qui le serait de naissance. Ensuite il l'a été volontairement avec curiosité, si l'on veut, mais avec une curiosité qui devint bientôt de l'amour; enfin,
(1) Corresp. de Sainte-Beuve, t. I, p. 822.
(q) Dès le printemps de iî^3o, au cours d'une conversation qu'il avait chez lui avec Juste Olivier, il disait à celui-ci : « ... Je pense toujours que le mieux serait de se retirer à la campagne, d'aller à la messe, de faire tranquillement ses pâques et d'avoir une croyance aussi bien éloignée du galli canisme que du jésuitisme. »
Il croyait alors qu'un prêtre ne doit pas se marier. « Le beau est d'y penser, disait-il, d'en avoir envie et de ne pas le faire. » (Souvenirs de Juste Olivier.)
Huit ans plus tard, le 22 février i838, il écrivait à Collombet : « ... Tout ceci est pour vous dire que je suis un entêté janséniste, même en poésie, et que j'en appelle et en réappelle au futur concile, lequel concile d'ordinaire ne vient jamais... » (Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet, publiées par G. Latreille et Roustan, p. 202).
Le i5 août de la même année, il mandait à Juste Olivier : « ... Voyezvous, je suis assez janséniste et même calviniste, surtout en ce que je ne crois pas beaucoup à la liberté. » (Correspondance inédite de Saint-Beuve avec M. et Juste Olivier.)
Enfin le 7 septembre i85o, il disait à Turquety : « ... Tout janséniste que je suis et critique à triple sourcil, je n'en puis vouloir aux folles gaietés de mon cher Olivier de Magny et de Tahureau. » (Corresp., t. 1, p. 169.)
SAINIE-BEUVE
quand il cessa de Tètrc, ce fut avec regret et à la façon des anciens libertins du parti.
Nous verrons tout à Tlieure qu'il alla à Port-Royal par deux voies parallèles : la voie littéraire et la voie mystique. Mais ces deux voies, qui à un certain moment se rencontrèrent et n'en firent qu'une, peut-être que Sainte-Beuve ne les eût pas prises, s'il n'y avait été poussé par sa vocation naturelle et par d'autres circonstances plus fortes que son penchant et que sa volonté.
Je vous ai peint le milieu si particulier de Boiilognejîur-Mer, mais je ne vous ai pas encore montré le foyer où naquit et grandit Sainte-Beuve; or, vous comprendrez sans peine l'influence de l'éducation qu'il y reçut quand vous saurez que sa mère, devenue veuve avant de le mettre au monde, était une manière de puritaine anglaise qui avait alors quarante ans et qui remplissait tout juste ses devoirs religieux (i); que son père, issu d'une vieille famille picarde qui fournit à l'Eglise un certain nombre de prêtres, dont le docteur Jacques de Sainte-Beuve, janséniste pur sang (2), était un huma-
{l^ a Voir au chap. i**" de ce volume, p. 82, ce qu'il disait des sentiments religieux de sa mère et de sa tante.
(2) Une remarque intéressante et qui s'impose à l'esprit comme comparaison, quand on counaîL bien la vie du docteur Jacques de Sainte-Beuve et celle du critique des Lundis :
Jacques de Sainte-Beuve vécut toujours en plein Paris comme s'il eût habité la solitude la plus profonde, sans cesse occupé de l'étude et de la poi'sie. Evêques, chanoines, curés, religieux, princes et magistrats venaient le consulter en toutes circonstances, et l'on a dit de son cabinet ce que Cicéron disait de la maison d'un jurisconsulte, « que c'était l'oracle non seulement de toute une ville, mais de tout un royaume )>.
Sainte-Beuve aussi vécut toute sa vie en solitaire et en reclus, d'abord dans sa petite cbanibre de la Cour du Commerce, ensuite et surtout dans sa petite maison de la rue Montparnasse, ce qui ne l'empêchait pas de se tenir au courant des mille bruits de la ville. Il n'avait pas trente ans que ses amis le consultaient sur leurs affaires, les plus intimes, voire sur des cas de conscience. A plus torle raison, quand il en eut cinquante. Sou cabinet, dans la seconde moitié de sa Nie, tut aussi fréquenté que celui de l'avo-
ET POKT-KOYAL
niste de la lignée des de Sacy et des Leriain de Tillemont; que Tenfant jusqu'à Tâçe de treize ans eut comnne professeur un jeune clerc tousuré qui — pour demeurer fidèle à la tradition de Port-Iiojal — ne dépassera jamais les ordres mineurs; que, de son propre aveu, l'amour du grec et le désir de le savoir lui vinrent par deux jansénistes du xviii"^ siècle, et non des moindres puisqu'ils s'appelaient liollin et Daguesseau; enfin que, ses études finies, il tomba sous la coupe de Daunou qui, malgré son scepticisme et son incrédulité dernière, n'était jamais parvenu à dépouiller tout à fait le vieil homme, je veux dire le janséniste.
Pour ma part, ce foyer désolé par la mort du père de famille, cette atmosphère froide et triste, cette enfance studieuse et réfléchie qui connut à peine les caresses et les jeux de son âge, tout cela m'explique pourquoi Sainte- Beuve fut de si bonne heure replié sur lui-même et montra tant de goût, contrairement aux poètes de l'époque romantique, pour les coteaux modérés, les ciels bas, les rues solitaires, les maisons claustrales, les vies cachées; pourquoi aussi ni l'école philosophique qu'il traversa de dix-huit à vingt-deux ans sous la conduite et comme à Tombre de Daunou, ni l'école de Victor Hugo, où il fut retenu si longtemps par on sait quel charme, tout en lui laissant leur empreinte, n'eurent aucune prise ou qu'une influence presque nulle sur le style gris, lavé, décoloré, disons le mot, janséniste, de sa première œuvre d'imagination.
Ce n'est pas, en effet, dans les Consolations que, suivant moi, Sainte-Beuve montra pour la première fois le bout de l'oreille janséniste. Je l'y trouve déjà dans « les
cat le r>liis réputé de Paris, et dans sa clientèle ordinaire, s'il u'y avait pas de princes de l'K^lise, Il compta plus d'un prince du san^.
SAINT î'.-BF.UVE
rayons jaunes » (\e Joseph Delorme: senlement — et c'est ce qu'on n^a pas remarqué — Joseph Delorme était un janséniste qui avait perdu la foi. Ce n'était pas le premier de son espèce. Qui dit janséniste ne dit pas forcément religieux. Logiquement, cela devrait être, mais comme la logique n'est pas de ce monde, en matière de sentiments surtout, il n'en va pas toujours ainsi. J'ai connu des jansénistes qui étaient de purs libres-penseurs, entendez ce mot dans le sens de mécréant, voire même d'athée, et qui malgré tout avaient gardé l'attitude et l'accent jansénistes. Daunou, par exemple, sur la fin de sa vie, pouvait être rangé dans cette catégorie-là. Extérieurement la robe de l'oratorien qu'il avait jetée aux orties lui ballait toujours dans les jambes; intérieurement, s'il ne croyait plus à rien, il avait gardé un souvenir très doux des Pères de l'Oratoire de Troyes et de Boulogne, et quoiqu'il n'aimât pas à parler du rôle actif qu'il avait joué dans l'Eglise constitutionnelle, soit comme vicaire métropolitain, soit comme directeur du séminaire de Saint-Magloire, il causait volontiers des affaires religieuses (i). On sait que l'Oratoire fut jusqu'à la fin, et sur la fin surtout, entaché de jansénisme. Daunou, qui avait donné tête baissée dans les doctrines les plus douteuses du parti, était demeuré janséniste d'allures, de mœurs et de manières. Son style même, dépouillé de tout ornement et qui ne brillait que par la clarté, sentait l'école où il avait été formé. Il réunissait les qualités de celui de Malebranche, de Nicole et d'Arnauld. Il avait l'élévation et parfois la grandiloquence du premier, le bon sens et
(i) Le 2 avril 1867, Sainte-Beuve écrivait à M. Dubédat, conseiller à la Cour de Limogées, grand ami de Port-Royal : «... Vous avez parlé de Tabaraud : j'ai beaucoup vu, dans ma jeunesse, d'anciens oratoriens qui, à la table de M. Daunou, s'entretenaient de Tabaraud, le dernier des vrais oratoriens d'autrefois... » {Corresp., t. III, p. 23.)
ET PORT-ROYAL
la simplicité du second, la logique impitoyable du troisième, mais comme homme, les préférences de Daunou étaient pour Nicole, et il n'était pas le seul. Tracy, que ses idées en grammaire générale rattachaient au grand Arnauld, et qui eut, lui au»si, tant d'empire sur les dixhuit ans de Sainte-Beuve, Tracy avait pour Nicole une admiration toute particulière.
Joseph Delorme avait donc gardé de son commerce avec Daunou l'attitude et l'accent jansénistes. Pour retrouver la foi qu'il y avait perdue il lui fallait un coup de la grâce. Ce fut l'amour qui le lui donna; et voilà pourquoi, dans Consolations j ce « poème augustinien à forme racinienne », comme l'a si bien défini Auguste Barbier (i), il n'y a qu'un mystique de plus.
Et ce que je viens de dire de l'accent janséniste de Joseph Delorme est si vrai que, trente ans plus tard, le poète à' Emaux et Camées, visitant le salon de peinture et ayant été frappé du caractère janséniste de deux tableaux représentant les Folles de la Salpêtrière et les Sœurs de Charité, ne trouva pas de meilleur terme de comparaison que celui-ci : « M. Armand Gautier (c'était le nom de l'artiste) peint comme Joseph Delorme versifiait. » Et Sainte-Beuve fut si fier et si heureux de cette évocation de sa jeunesse qu'il écrivit sur-le-champ à son vieux camarade du Cénacle : « Je découpe un paragraphe de mon Moniteur. Je le mets en tête de mon Joseph Delorme, il s'y adapte juste. Voilà le portrait du pauvre défunt tout fait et la description de sa manière tracée d'une plume définitive (2). »
Poésie, amour et mysticisme! si tous les chemins mènent à Rome, ceux-là conduisirent plus d'une âme à
* (i) Souvenirs personnels, p. 322.
(2) Corresp. de Sainte-Beuve, t. ï, p. 242.
Port-Royal-des-Champs. C'est la poésie tout autant que la grâce qui y ramena Racine après que Phèdre fut tombée sous les sifflets d'une cabale et qu'il eut été trahi ouvertement par la Champmeslé. Et c'est un poète de ses amis, un janséniste fidèle, c'est Boileau-Despréaux, qui le réconcilia avec Arnauld (3) et ses anciens maîtres.
Cela ne pouvait pas échapper à Sainte-Beuve quand il s'occupa de l'auteur du Lutrin et de celui à'Esther et à'Athalie (i). Seulement, presque toutes les âmes du grand siècle qui vinrent à Port-Royal chercher un refuge
(1) La liaison de Boileau avec le grand Arnauld datait de 1669, peu de temps après la paix de Clément IX. Ils s'étaient rencontrés pour la preîiiière fois à Auteuil chez M. de Lamoignon, qui les y avait réunis avec Nicole. Quand Arnauld mourut (8 avril 1692), Boileau, au risque d'encourir la disgrâce de la Cour, composa pour lui cette épitaphe :
Au pied de cet autel de structure grossière. Gît sans pompe, enfermé dans une vile bière. Le plus savant mortel qui jamais ait écrit. Arnauld, qui, sur la grâce instruit par Jésus-Christ, Combattant pour 1 E'^lise, a, dans l'Egalise même. Souffert plus d'un outrage et plus d'un anathème. Plein d'un feu qu'en son cœur souffla l'Esprit divin, Il terrassa Pelage, il foudroya Calvin ; De tous ces faux docteurs cdu fondit la morale ; Mais, pour fruit de son zèle, on Ta vu rebuté. En cent lieux opprimé par la noire cabale, Errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté; Et même par sa mort leur fureur mal éteinte N'en eût jamais laissé les cendres en repos, Si Dieu lui-même ici, de son ouaille sainte, A ces loups dévorants n'avait caché les os.
(2) Ne pas oublier que c'est en 1829 que Sainte-Beuve écrivit les Larmes de Racine, poésie toute parfumée de l'odeur mystique de Port-Royal-des- Champs :
Ou si dans la sainte patrie.
Berceau de ses rêves touchants.
Il s'égarait par la prairie
Au fond de Port-Royal-des-Ghamps,
S'il revoyait du cloître austère
Les longs murs, l'étang solitaire,
Il pleurait comme un exilé,
Pour lui, pleurer avait des charmes
Le jour ^ue mourait dans les larmeg
Ou La Fontaine ou Champmeslé.
ET PORT-ROYAL
avaient plus ou moins souffert des blessures de Tamour, tandis que Sainte-Beuve y vint en pleine passion et s'en retira après que l'amour l'eut tout à fait abandonné.
Voilà bien une des inconséquences du mysticisme et la preuve aussi que Sainte-Beuve s'en rendait très bien compte quand il disait : « Dans Volupté^ je me suis donné l'illusion mystique pour colorer et ennuager Tépicurisme! » Je n'apprendrai rien à personne en disant que l'amour rend l'homme religieux, surtout quand la femme qui en est l'objet a ce qu'on appelle une belle âme. Or, l'objet de la passion de Sainte-Beuve était rempli d'une piété tendre. M. Dubois, du Globe, raconte en ses Souvenirs que lorsqu'il la vit pour la première fois, avec son enfant sur ses genoux, à qui elle apprenait à joindre ses petites mains, elle le fit songer aux Vierges de Raphaël. Dès qu'elle eut l'air de compatir au mal de Joseph Delorme qui était pire encore que le mal de René, Sainte- Beuve en devint amoureux et tomba à ses pieds. Et comme il avait, de son propre aveu, une âme d'acolyte, comme il était toujours en quête d'un guide éprouvé, chaque fois qu'il changeait de chapelle, il eut la bonne ou la mauvaise fortune d'en trouver un dans le Cénacle de 1829, qui traversait précisément à ce moment-là une cribe de mysticisme étrange et qui exerça sur lui une influence dont personne ne se doute encore aujourd'hui.
Ce guide était Ulric Guttinguer, l'auteur du roman à' Arthur j « roman mondain, aristocratique avec des velléités chrétiennes (i) », dont j'ai parlé longuement au chapitre qui précède.
Est-ce lui qui montra à Sainte-Beuve le chemin de Port-Royal? Je ne le crois pas, et cependant Guttinguer
(i) Lettre inédite de Saint-Beuve à GiiUinguer, du 3 juillet i836.
SAINTE- HEUVE
connaissait depuis longtemps son Port-Royal. Non seulement il en est parlé dans son roman d'Arthur, mais on y trouve des fragments de saint Jean Glimaque traduit par Arnauld d'Andilly, et chacun sait la place considérable que s'était faite à Port-Royal-des- Champs ce poète aimable et facile tant prisé de Sainte- Beuve. Arnauld d'Andilly ne s'est pas contenté de traduire saint Jean Glimaque, il a traduit également la vie et les ouvrages de sainte Thérèse et saint Eucher de Lyon. Or, je me souviens qu'au mois de juillet i83o Juste Olivier surprit un matin Sainte-Beuve en train de lire : la Vie de sainte Thérèse (i) dans l'édition d' Arnauld d'Andilly, et que Sainte-Beuve se lia, en 1834, avec François-Zénon Gollombet précisément à l'occasion de la traduction que ce dernier avait entreprise de la vie de cette grande mystique, après avoir traduit celle de saint Eucher. G'est même à la prière de Gollombet que Sainte- Beuve mit en vers le sonnet de sainte Thérèse. Qu'on en pense ce qu'on voudra, ces rapprochements sont tout au moins curieux et nous donnent la date approximative où Sainte-Beuve songea à écrire l'histoire de Port-Royal.
A mon avis, cette date peut être fixée à l'année 1828. C'est l'année où l'illustre critique publia son Tableau de la Poésie française au XVP siècle, et c'est aussi l'année où la campagne menée depuis dix-huit mois par les jansénistes et les gallicans des deux Ghambres contre la compagnie de Jésus aboutit à l'ordonnance royale qui ferma les établissements de cette compagnie. Retenez bien ces deux faits : sans avoir de corrélation entre
(i) Souvenirs de Juste Olivier, p. 28.
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eux, il est impossible que le second n'ait pas exercé quelque influence sur Tesprit de Sainte-Beuve.
Le Tableau de la Poésie française au XVI^ siècle^ qui fut sa première œuvre, et une œuvre magistrale malgré ses erreurs et ses trous, n'était dans sa pensée — comme il le dit lui-même dans sa lettre-préface à M. Dubois, du Globe (1842) — « qu'une sorte d'introduction à l'histoire de notre poésie classique proprement dite », et tout ce qu'il avait voulu, c'était n en ressaisir un premier âge dans sa fleur, et comme un premier printemps trop tôt intercepté » .
Il est donc tout naturel qu'après le succès de ce livre il ait songé à écrire l'histoire de la littérature française au xvn® siècle Or, celle-ci est mêlée si étroitement à l'histoire de Port-Royal que je me demande comment on pourrait s'y prendre pour parler doctement de Pascal, de Racine, de Boileau, de Bossuet, de Fénelon, de La Rochefoucauld, de M"^^ de Sévigné et de combien d'autres, sans parler de cette grande Abbaye (i). C'est à peu près comme si l'on voulait écrire l'histoire littéraire de Port-Royal sans toucher au dogme ou à la vie des solitaires et des religieuses, car le jansénisme de l'âge héroïque est un bloc aussi indivisible que celui dont M. Clemenceau est le parrain. Sainte-Beuve n'avait pas tardé à s'en apercevoir. Au premier abord l'idée d'une histoire purement littéraire de Port-Royal l'avait séduit, et il paraît en avoir conçu le plan ; dès qu'il se fut pénétré de son sujet il reconnut qu'il faisait fausse route. Et les événements de 1826 à 1828 arrivèrent à point pour achever de lui ouvrir les yeux. Il était alors rédacteur au Globe où il s'occupait un peu de tout, sauf de politi-
(i) Et c'est précisément en 1829 que Sainte-Beuve fît paraîlre ses études iur Boileau, P.acine et Mi^« de Sévigué.
que, depuis que Dubois lui avait lâché la bride. Quand îMontlosier lança son Mémoire à consulter prêta naturellement roreille au tumulte de la place publique. Comment aurait-il pu se désintéresser d'une question qui passionnait tout le monde? Non seulement Dubois fut un des premiers à donner son avis, mais il avait pour collaborateurs un homme qui descendait en droite ligne de Saint-Gyran, j'ai nommé Duvergier de Hauranne, et un autre qui avait été semoncé plus d'une fois par sa mère à cause du peu de goût qu'il montrait, étant jeune, pour les ouvrages de Nicole dont elle raffolait littéralement.
« Aimez, aimez vos livres graves, sans inquiétude, écrivait M'^'^ de Rémusat à son fils — car c'est de lui dont je veux parler — mais ne me dites pas que mon Nicole ne vous donne point à penser. Savez-vous que moi, sur cette belle opinion, je vous accuse tout bonnement de légèreté. Nicole et consorts ne parlent guère à l'esprit, et voilà pourquoi ils ne vous plaisent pas. Il va tout droit au fait par la raison, il n'arrête point, il n'y a nul effort à le lire, nulle victoire à remporter, car il ne s'amuse point à donner, à deviner ce qu'il veut dire. On va même jusqu'à croire que, sans lui, on eût pensé tout ce qu'il dit. Mais Teût-on enchaîné delà même manière? n'eût-on rien laissé comme lui à la réplique? Je ne vous demande pas de mettre le nez dans ses Essais théologiques^ mais, après avoir conseillé des romans, je vous engage à lire le premier volume des Essais de morale. Prenez le traité des moyens de conserver la paix avec les hommes^ ne vous ennuyez pas, trouvez tout simple qu'un moraliste chrétien s'appuie sur les Pères de l'Eglise et dites franchement si on ne trouve pas dans ce traité toutes les recettes pour la conversation, la sûreté et
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Tagrément de la société. Enfin votre père, avec qui nous le lisons, en est charmé ; et moi, je trouve que Taimable et facile caractère de votre père m'offre précisément la pratique active de toutes ces théories usuelles si bien présentées. Si vous faites ce que je vous dis, vous me direz si vous n'avez pas, comme moi, pensé à un de mes amis, dans ce chapitre oîi Nicole parle de ces gens qui ont bien de la peine à ne pas croire qu'ils aient toujours raison parce qu'ils ont une grande facilité à le prouver. Gela n'est pas trop bien de lire de pareilles choses pour les appliquer aux autres; mais je vous prie de croire que j'avais d'abord fait ma part; et puis je finis en vous permettant de ne rien lire de tout cela, si vous avez autre chose à faire. Mais promettez-moi à votre tour de me croire sur parole, et de penser, avec moi, du bien de mes amis (i). »
Et M. de Rémusat qui, tout occupé de chansons qu'il était alors, répondait à sa mère qu'il n'avait jamais pu tirer une instruction bien utile de ces livres, M. de Rémusat apprenait à penser et à écrire, sans s'en douter, dans les Essais de morale de Nicole; car je ne vois pas à quelle autre école — à moins que ce soit à celle de Duguet ou de M"^® de Sévigné, ces autres bons amis de sa mère — il aurait pu apprendre l'art si délicat et si difficile de converser avec sûreté et agrément sur les sujets les plus divers, comme il le fit à partir de 1825 dans le journal le Globe^ à côté de Duvergier de Hauranne et des disciples du plus illustre des port-royalistes vivants, M. Royer-Gollard.
M. Dubois qui avait fondé cette feuille avec Pierre Leroux n'était pas inféodé au parti janséniste, mais c'était
(1) Lettres de M^^ de Rémusat, t. I, p. Sia.Le mari de M"» de Rémusat était alors préfet de Toulouse.
un gallican décidé qui se souvenait d'avoir fait ses études à TEcole normale sous M. Guéneau de Mussy (i), et ne perdait aucune occasion d'affirmer ses croyances. Libéral en religion comme en politique, il voulait la liberté pour tout le monde, même pour les Jésuites, quoiqu'il ne les aimât guère... Oh ! non, il ne les aimait même pas du tout. Parlant un jour (2 5 mars 1826) des sermons pour le Jubilé, à propos de ceux de l'abbé de Mac-Garthy qui s'était fait jésuite en 1820, il écrivait les lignes suivantes qui sont frappées au coin même de l'esprit de Port-Royal :
« Il y a une sorte de peine pour un esprit sérieux à poursuivre la tâche que nous nous sommes imposée. Cette cérémonie du jubilé promettait une exposition doctrinale de la foi catholique, une suite d'exercices graves et sévères, comme il convient à nos vieilles habitudes et aux mœurs de notre âge. Voilà, au contraire, que tout tourne en scènes et en spectacles ; nous cherchions une discussion philosophique, et voilà qu'il faut nous mettre à conter des anecdotes. Là, ce sont des pompes inusitées dans nos églises, des pyramides de lumière du haut desquelles un prêtre, donnant la bénédiction aux fidèles, est arrêté tout à coup au milieu de son invocation par un autre prêtre qui siège dans la chaire, annonce et marque tous les mouvements, et commande à l'auditoire des évolutions de repentir et d'amende honorable. Ici, une éghse se transforme en salle de concert, et des harpes, des vio-*^\ Ions, viennent servir d'intermède à la prédication de la Passion et aux commentaires sur les derniers moments du Christ. Enfin les salons deviennent des chapelles où on prêche pour des œuvres de charité, et où, pour en-
(i) Sur Guéneau dé Mussy et son jansénisme, consulter l'appendice de l'ouvrage de Sainte-Beuve *, Chaleaiibriand et son groupe littéraire.
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gagement à la miséricorde, on fait danser, au son d'un piano touché par un missionnaire, un sauvage iroquois. En vérité, nous devenons bien romains; reste à savoir si nos jésuites, avec tout leur faste italien, pourront longtemps faire durer ce spasme de curiosité qu'ils donnent à nos femmes, et si ce n'est pas user la religion plutôt que la rajeunir.
(( Je conçois ce régime à Rome ; il faut, à ce peuple d'enfants pleins de génie, tout le prestige des arts ; son cœur ne bat pour Dieu qu'aux accents de la lyre de Pergolèse ; il ne s'humilie devant la majesté céleste que les yeux éblouis par la croix de feu ; et Tamoureuse langueur de ses sens n'est détournée à la piété que par crise et par transport. Mais en France, où la modération et le bon sens règlent toutes les affections, où le christianisme, sans devenir âpre et sauvage comme dans le Nord, a conservé du moins sa simplicité sévère, il est difficile de dominer longtemps par de vaines pompes. Nous n'aimons point tant de bruit dans nos pensées religieuses ; nous croyons parce qu'on nous démontre nos croyances, non parce qu'on nous les met en cérémonies : aussi estce la France qui cite les plus grands orateurs chrétiens ; on voit qu'ils avaient affaire à un peuple raisonnable. Eh bien, c'est au moment même où ce peuple est devenu plus fier que jamais de sa raison, où il demande compte de tout, même au pouvoir, qu'une partie du clergé entreprend de faire violence à ses mœurs et de tenter, pour ainsi dire, une réforme physique dans la rehgion, quand eux-mêmes nous crient que la religion chancelle sur ses bases morales et politiques. On aurait lieu de s'étonner, si le clergé, comme tout le reste de la société, n'était pas, à son insu, entraîné par cet esprit d'inquiétude et de changement, caractère des âges de transition :
ÔAÎNTE-BJiUVÊ
rien du passé ne convient, on ne sait rien de ce que don-* nera l'avenir, et on essaie de tout. Les Jésuites ne pouvaient manquer de reparaître, et l'introduction de leurs exercices dansla vieille discipline gallicane est plus encore une nécessité du malaise des croyances que le réultat de leurs pratiques et de leurs menées. Aussi le philosophe contemple ces variations sans s'irriter ni les craindre ; et si une sorte de popish plot n'inquiétait sa pensée pour la monarchie nouvelle, sortie des ruines de la Révolution, il sourirait à tous ces insensés qui précipitent une crise religieuse en croyant l'arrêter.
« Elle est loin de nous déjà, la religion qui nous fut enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l'exil. Les prêtres de l'Empire, tout en rendant à César plus qu'il n'appartenait à César, avaient du moins élevé notre enfance dans des pensées chrétiennes ; ils ne nous façonnaient pas à cette piété théâtrale qui meurt aussitôt après la représentation, et qui ne laisse qu'un amer dédain après un fol enthousiasme. Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l'âme; et même émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à nos souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit des cantiques et des processions du Sacré-Cœur? Ces sermons, où ne respirent que des passions haineuses, prépareront-ils bien à la tolérance ceux qui échapperont au joug (i)?... »
Ainsi parlait M. Dubois, au mois de mars 1826. L'année d'avant, comme pour bien faire ressortir la couleur et les tendances du Globe en matière religieuse, il avait pris texte de la Notice sur Port-Royal parue en tête des Mémoires d'Arnauld d'Andilly et ceux de l'abbé
(>F. l'raymeiii.s ilUêraires de M. P. Dubois [dt La Loire-Inférieure]* Al liclcs extraits du Globe. Paris, Eruest Tliorin, 1879, t, 1, p. i52.
ET POnT-ROYAL
Arnauld, dans la collection des mémoires relatifs à Thisloire de France, pour justifier la mère Angélique et les solitaires des odieuses accusations portées gratuitement contre eux par M. Petitot.
Sainte-Beuve était donc à bonne école pour s'instruire des choses du jansénisme, et Ton conçoit après ce que je viens de dire qu'il ait suivi, avec un intérêt croissant, les discussions passionnées qui, de 1826 à 1828, remplirent les journaux et les Chambres. Quel procès mieux que celui-là pouvait éclairer d'une lumière plus vive le théâtre où s'étaient jouées sous Louis XIV les destinées de Port-Royal? N'était-ce pas la même lutte qui recommençait entre les mêmes adversaires? Et les Royer- CoUard, les Montlosier, les Pasquier, les Molé, les Barante, les Duvergier de Hauranne et les Dupin ne se servaient-ils pas contre la Compagnie de Jésus des armes forgées par Pascal et le grand Arnauld (i)? Sainte-Beuve raconte au tome III de son PorURoyal — et cela seul dénote avec quelle attention il lisait les comptes rendus de la Chambre — que Cornet d'Incourt, petit-neveu de Cornet, syndic de la Faculté de théologie de Paris, qui était un des partisans les plus résolus des Jésuites au dix-septième siècle, ayant riposté à Duvergier de Hauranne qui le combattait avec acharnement en 1827, toute la Chambre partit d'un éclat de rire, et que l'écho répéta l'oracle : Pugnant ipsique nepotes.
Et voilà comment Sainte-Beuve, en voulant écrire
(i) Voir sur ce sujet le tome II de nos Derniers Jansénistes, I la
SATNTE-BEUVE
rhistoire de la littérature française au xvii^ siècle, fut amené par la force des choses à écrire l'histoire de Port- Royal.
Suivons-le maintenant sur le chemin de l'Abbaye, Durant sept années consécutives, de i83o à 1887, chacune de ses œuvres le rapprochera de la place.
Les Consolations l'avaient mis en rapports avec Lamennais. Jusqu'en i834, date de la rupture du grand écrivain avec l'Eglise, Lamennais n'eut pas de plus fervent adepte. C'est au point que, sans la passion qui le retenait à Paris, il l'aurait suivi à Rome, lorsque Lamennais alla y plaider la cause de V Avenir^ et que, dans l'intimité et même devant ses camarades, il l'appelait familièrement papa, pour lui marquer sans doute qu'il se regardait comme son fils spirituel (i).
Il a dit quelque part que Lamennais avait été des premiers à l'encourager quand il entreprit son ouvrage sur Port'RoyaL Cela ne me surprend pas.
Si Lamennais était ultramontain, il l'était à sa manière, qui n'était pas précisément celle des Jésuites ; il n^aurait pas fallu le gratter bien profondément pour retrouver en lui du sang du grand Arnauld. Et sa fin désolée, qui fait songer à la mort d'un fauve dans le désert, fut plutôt celle d'un janséniste impénitent que celle d'un librepenseur.
Dans le temps qu'il lui faisait l'honneur de l'aimer, il écrivait à Sainte-Beuve au sujet de Port-Royal : « Vous vengerez ces hommes de grande vertu et de grand talent des injustices de M. de Maistre qui les a sacrifiés aux Jésuites, siau-dessous d'eux à tous égards. Ceux-ci n'ont que je sache qu'un seul écrivain et encore de second
(i) Cf. les Souvenirs personnels d'Auguste Barbier, p. 3i5.
ET POP.T-nOYAl.
ordre, à citer, Bourdaloue. Le caractère de leurs auteurs, je dis des plus loués, c'est le vide et le bel esprit de collège. Sans parler de Pascal, qu'est-ce que ces gens-là, près d'Arnauld, de Nicole et de tant d'autres moins connus et que vous ferez connaître? Dans les traités de morale de Nicole, je vous recommande particulièrement celui de la Connaissance de soi-même^ et celui Des Moyens de conserver la paix entre les hommes. Ce sont, à mon sens, deux petits chefs-d'œuvre. Et leurs grammaires donc : qui a mieux fait depuis (i)? »
Et qu'on ne me dise pas que Sainte-Beuve fréquenta Lamennais comme il avait fréquenté Daunou, Tracy, Pierre Leroux et Enfantin, par curiosité, par dilettantisme, pour voir dans les coulisses comment se fonde une église ! S'il ne goûta jamais au lard de la ratière saint-simonienne, ainsi qu'il s'en défendait un jour (2), il mangea du pain enchanté de la table menaisienne. Je peux bien me servir de cette expression, puisque, s'il faut en croire la légende, Sainte-Beuve, durant sa première ferveur, se confessa à Lamennais et communia de ses mains.
Cette légende est-elle vraie ? ce qu'il y a de sûr, c'est
fi) Cî. Port-Royal.
(2) Le fragment que voici d'une lettre qu*il écrivait à "Victor Pa vie, en f83i, prouve que Sainte-Beuve était dès cette époque plutôt spectateur qu'adhérent : « Leroux est de retour, i7 est cardinal saint-simonien. Je dispute contre lui et je l'ébranlé quelquefois. Leur affaire est dans une crise a idées et aussi de ressources, mais ils ne sont pas à bout de vivre, et entre les choses purement humaines, c'en est bien une des plus respectables; nul groupe d'hommes actueliement n'a plus de morale, seulement ils manquent tout à fait de diviniié. » { Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.) D'autre part on lit dans les Souvenirs de Juste Olivier : « On m'a dit (non pas lui) qu'un Saint-Simonien avait écrit à M. Sainte-Beuve : u Vous êtes en chemin vers les croyances religieuses, vous êtes poète, il est temps de consacrer votre talent à propager une noble doctrine. Venez à nous ; nous sommes fixés. Ne soyez plus errant. » Sainte-Beuve aurait répondu : « Pourquoi irais-je à vous? Vous êtes encore en marche. Vous n'êtes pas plus fixes que je ne le buis. »
qu^au mois de mai i83i il passa quelques jours chez rillustre auteur de V Essai sur F indifférence et que, suivant ses expressions, il y puisa du calme et de Téloignement de plus en plus grand pour Paris et la vie qu'on y mène (i). Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en i83i il suivit assidûment les conférences de Juilly, où, disait-il, il espérait voir refleurir Port-Royal-des-Ghamps (2); ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il édifia à cette époque Frédéric Ozanam par sa piété (3); qu'il se lia intimement avec l'abbé Gerbet (4) qui plus tard lui servit de guide à Rome et avec Lacordaire qui, après lui avoir fait visiter sur sa demande le petit séminaire d'Issy, lorsqu'il eut inventé la conclusion chrétienne de Volupté^ voulut compléter son instruction en écrivant le compte rendu des exercices du séminaire qui remplit le chapitre XXIII de ce roman où la fable côtoie de si près la vérité (5).
Il était alors si avancé dans les aff^aires du parti cathoque libéral, que, lorsque Lamennais se décida à lancer ses Paroles d!un croyant^ c'est à lui qu'il confia le soin
(i) Lettre à Charles Rogier du 16 mai i83i, dans la Revue des Revues du i5 septembre 1898.
{2) Ces soir-là nous causions du grand mal où nous sommes... Puis, par degrés venait le projet accueilli De faire refleurir Port-Royal à Juilly.
{Poésies, t. H, p. 202").
(3) Cf. les Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet.
(4) Sur l'abbé Gerbet, voici ce qu'il écrivait le 1 5 août 18^2 : ft Trois fois dans ma vie, j'ai eu le bonheur de le voir en des lieux qui lui convenaient à souhait et qui semblaient son cadre naturel : en i83i, à Juilly, sous les beaux ombrages que Malebranche a hantés ; en iHSg, à Rome, sous^ les arceaux des cloîtres solitaires; et hier encore, dans les jardins de l'évêché d'Amiens 011 il vit près de son ami M. de Salinis, Partout il est le même : fiîTurez-vous une démarche longue et lente, un peu penchée , dans une paisible allée où l'on cause à deux du côté de l'ombre et où il s'arrête souvent en causant; voyez de près ce sourire affectueux et fin, cette physionomie bénigne où il se mêle quelque chose de Fléchier et de Fénelon ; écoulez cette parole ingénieuse, élevée, fertile en idées, un peu entrecoupée par la fatigue delà voix et qui reprend haleine souvent...» (Causeries du Lundis t. VI.)
(5) Cf. l'Appendice de Volupté (dernière édition), p. 4o5.
ET PORT-ROYAL
de les faire imprimer. On sait le zèle qu'il déploya dans cette mission délicate. Pour rassurer la conscience timorée de l'imprimeur, il prit sur lui de retrancher un passag-e du chapitre XXXII, où est décrite une vision et qui lui parut dépasser toute mesure en ce qui était du pape en particulier et du catholicisme. « Il n'entrait pas dans mon esprit, a-t-il dit plus tard, que M. de Lamennais, prêtre, et à cette date (printemps i834) n'ayant nullement rompu avec Rome, pût se permettre une telle hardiesse. J'usai de la faculté qui m'avait été laissée; je pris sur moi de rayer deux lignes et de mettre des points. Ces points ont subsisté depuis dans toutes les éditions, je crois, et l'auteur ne m'a jamais parlé de cette suppression (i) . »
Si ce trait n'est pas de la ferveur religieuse^ je n'y entends plus rien.
Et ce n'estpas tout. Quand Lamennais rompit définitivement avec Rome, Sainte-Beuve en éprouva un chagrin dont on trouve l'expression dans ses articles du temps. Son âme fut littéralement désemparée et ne sut où se
(i) Sainte-Beuve se trompait. Les points ont été remplacés par le texte supprimé, dès 1837, dans la petite édition in-13, parue cette année-là chez Delloye et Lecou. Le voici :
« Autour du lit étaient sept peurs, quatre d'un côté, trois de l'autre.
« Et l'une des peurs posa la main sur le cœur de l'homme â^é, et il tressaillit, et ses membres tremblèrent ; et la main resta là tant qu'elle sentit un peu de chaleur.
o Et après celle-ci une autre plus froide fit ce qu'avait fait la première, et toutes posèrent la main sur le cœur de Thomme âgé.
u Et il se passa en lui des choses qu'on ne peut dévoiler.
« Il voyait dans le lointain, vers le pôle, un fantôme horrible qui lui disait :
« Donne-toi à moi, et je te réchaufferai de mon haleine.
« Et de ses doigts glacés, l'homme de peur écrivait un pacte, je ne sais quel pacte, mais chaque mot en était comme un râle d'agonie. »
En vérité, si ce passage est bien celui que supprima Sainte-Beuve, j'avoue ne pas comprendre ses scrupules, car il n'est pas plus hardi que le reste. Mais qui sait si Lamennais en le rétablissant ne l'avait pas modifié un peu?
SAINTK-BKUVE
prendre comme ces barques qui, n^étant plus gouvernées, s'en vont à la dérive. C'est au point qu'il eut un moment ridée de se faire prêtre. Le bruit en courut du moins, et j'en trouve Técho dans une lettre que George Sand lui écrivait au mois de mars i835 : « En vérité, je le voudrais bien, disait-elle, j'irais me confesser à vous et j'aurais beau vous ennuyer, vous seriez forcé par votre ministère de m'entendre et de me consoler. Ma foi, votre exemple me donnerait envie de me faire religieuse. Mais j'aurais soin de me faire bien enfermer, car je ne répondrais guère de ne pas sauter quelquefois par les fenêtres en entendant sonner le cor et galoper les chevaux (i). » Hélas! avant d'embrasser la carrière ecclésiastique, il aurait fallu que Sainte-Beuve rompît le tendre lien qui l'attachait à l'héroïne du Livre d'amour^ et il y était si peu disposé qu'il rimait encore à ce moment-là pour elle. Et lorsque George Sand le priait d'être son directeur de conscience, lui-même en cherchait un pour lui et, ne l'ayant pas trouvé parmi les vivants, la pensée lui était venue de le chercher parmi les morts.
J'ouvre Volupté et j'y lis (p. 3i2) : « Après mon désappointement dernier, j'étais plus avide encore de me créer des maîtres invisibles, inconnus, absents ou déjà morts, humbles eux-mêmes et presque oubliés, des initiateurs sans doute à la piété et des intercesseurs; je me rendais leur disciple soumis, je les écoutais en pensée, avec délices. Ainsi je fis alors pour M. Hamon. »
Et pourquoi choisit-il M. Hamon pour son guide intérieur? Est-ce parce qu'il fut le plus humble des solitaires de Port-Royal et le saint homme au pied duquel Racine voulut être enterré? Peut-être, mais j'ai comme idée que
(i)Gf., la Nouvelle Revue du i^' mai 1896, article de Charles de Loménie,
ET PORT-ROYAL
la raison du choix de Sainte-Beuve était d'ordre plus inîiiiie. M. Hamon ayant été le médecin de Port-Royal, c'était, à mon avis, comme une amende honorable du Werther carabin qu'avait été Joseph Delorme. Un médecin chrétien! pensez donc! quel soufflet sur la joue des docteurs de Técole sensualiste du xviii® siècle, où Sainte- Beuve s'était pendant quelque temps égaré I
Et puis M. Hamon est, avec Nicole et Pascal, un des trois ou quatre port-royalistes à qui la postérité n'a cessé de rendre témoignage.
Il y a une quinzaine d'années, visitant au pied du massif rocheux delà Grande-Chartreuse la petite église janséniste et anticoncordataire qui, malgré la persécution et les ravages du temps, est demeurée fidèle au souvenir et à la doctrine de Port-Royal, je fus tout étonné de voir que ces braves gens n'avaient d'autre médecin que M. Hamon, dont ils suivaient religieusement les ordonnances. M. Hamon était pour eux ce que Raspail est pour tant d'autres, seulement il avait sur celui-ci cette supériorité qu'il était à la fois le médecin du corps et de l'âme.
Gomment Sainte-Beuve avait-il fait la connaissance de M. Hamon (i)? Il nous l'a dit dans Volupté : ce fut chez
(i) En 1889, Sainte-Beuve, écrivant à Pavie au sujet de la mort de son fils lui disait : J'ai quelque part dans mes papiers de Port-Royal une lettre de M. Hamon sur la mort du petit-enfant d'un jardinier qui est la chose la plus chantante et la plus fleurie; mais il n'était que parrain; il n'était pas père, il n'était pas mère surtout. L'Eglise a de bien beaux chants dans cette fête des Saints-Innocents. Le pauvre poète Desmarets de Saint-Sorbin en a traduit quelques couplets admirablement.
« Et vos petites mains de vos palmes se jouent! »
( Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.)
Et le 29 août 1866, à la veille par conséquent de terminer son Port-Royal, Sainte-Beuve écrivait à M. Henry Harrisse, avocat à la Cour suprême de New- York, qu'il possédait à peu près tous les écrits de M. Hamon. Cependant^ ajoutait-il, il y a un tout petit écrit de lui, publié vers 1770 ou depuis
SAINTE-BRUVR
un ecclésiastique qui demeurait dans le quartier de la Sorbonne, proche Féglise Saint-Jacques du Haut-Pas où il avait entendu la première fois la messe à son arrivée à Paris et où sont enterrés Saint-Gyran et M^^ de Longueville. Cet ecclésiastique dont nous ig-norons le nom était évidemment un des derniers représentants du parti dans le clergé parisien (i), car il avait une bibliothèque où se trouvait toute la collection des livres jansénistes depuis V Augustinus jusqu'aux Nouvelles ecclésiastiques. Les bibliothèques de cette nature n'étaient pas communes à cette époque, la Révolution les ayant pour la plupart dispersées ou détruites, mais il y en avait tout de même encore trois ou quatre plus ou moins fermées sur les paroisses de Sainte-Geneviève^ de Saint-Jacques et de Saint- Médard. La plus riche en manuscrits était administrée par M. Silvy qui, précisément, se rendit acquéreur, en 1829, du domaine de Port-Royal, et éleva à la place de Tancien maître-autel de Téglise abbatiale la petite chapelle qui existe encore aujourd'hui. G'est là que M. Victor Gousin puisa les documents précieux dont il a enrichi ses études sur Jacqueline Pascal, M"^® de Sablé et M"'^ de Longueville (2).
Les clefs de cette bibliothèque où personne ne pénètre sont à l'heure actuelle entre les mains jalouses d'un professeur à la Faculté des Lettres de Paris, qui se flattait naguère de posséder des lettres de la Mère Angélique, que ne connut pas Sainte-Beuve. La belle affaire 1
qui m'a toujours échappé. Je crois que ce petit écrit a pour titre : Lettre d'Amène ou à Arsène. [Correspondance de Sainte-Beave, t. H, p. 91.)
(1) Les prêtres jansénistes étaientencore assez nombreux à Paris dans la première moitié du xix* siècle. Quand l'abbé Grégoire mourut, M. Hippolyte Garnot, son exécuteur testamentaire, donna ses papiers à la cure de Saint Séverin, d'où ils passèrent un peu plus tard à la Bibliothèque janséniste dont il est question ci-dessous.
(2) Cf. nos Derniers Jansénistes^ t. I,
ET PORT-ROYAL
Sainte-Beuve, qui n'aimait pas à forcer les portes^ne pouvait pas connaître ce qu'on lui cachait. Mais il en avait appris assez par ailleurs pour pouvoir porter sur la Mère Angélique et ses filles des jugements définitifs.
Pour en revenir à la Bibliothèque privée qui lui fut ouverte à double battant dans les circonstances que je viens de dire, j'incline à croire que c'est dans son premier commerce avec nos Messieurs et sur les conseils de M. Hamon qu'il donna à son roman de Volupté la fin chrétienne qu'il ne devait pas avoir à l'origine.
Monsieur Jean aussi doit être de ce temps-là. Et Monsieur Jean c'est la perle janséniste des Pensées d'Août^ celle qui plaisait surtout à George Sand (i). Sur ce point, tout le monde est d'accord, mais personne n'a remarqué — quoique la remarque fût bonne à faire — que Sainte-Beuve avait donné pour cadre à ce poème janséniste le milieu même où naquit et fut élevé Royer- Collard, le village historique de Sompuis^ en Champagne, et que sous la figure de Monsieur Antoine Sainte- Beuve avait peint l'oncle de Royer-Collard, qui fut une des colonnes du parti au xviii® siècle (2).
Il était alors si plein de son sujet, qu'il écrivait à Ampère, au mois de décembre i834 • « Pour moi, cher ami, j'ai tout à fait embrassé l'étude et les saints solitaires de Port-Royal. C'est une Rome à ma portée, et je l'aime déjà autant que vous votre Vatican. »
(i) Monsieur Jean lui avait sug^géré ridée de faire Monsieur Jacques, « Cela me fait réfl/ch'r beaucoup et entrer avec confiance dans mon sujet, écrivait-elle à Sainte-Beuve, le i6 juin i863, car c'est le propre des belles et bonnes choses que de stimuler et de féconder. Je commence à voir 1 homme que je veux faire, et quand je J'aurai bien vu, je mettrai peut-être (( Monsieur Jean » en scène, si vous me le permettez, mais comme un ami de mon héros. » [Lettres de George Sand à Alfred de Musset et à Sainte- Beuve^ p. 260.)
'2) Sur l'abbé Gollard, voir nos Derniers JansénisteSy t. I.
la.
igo
Pourtant, malgré tous ces témoignages de sympathie et de ferveur religieuse, Sainte-Beuve avouait à Fabbé Barbe, son ami d'enfance, au mois d'octobre i836, que religieusement et spirituellement il souffrait de l'absence de foi, de règle fixe ou de pôle :
(( J'ai le sentiment de ces choses, lui mandait-il, mais je n'ai pas ces choses mêmes et bien des raisons s'y opposent. Une foi bien fondée serait une guérison de tout. (Retenons bien ce mot, il en dit long à qui connaît le fond de son cœur). Plus j'y pense, plus —à moins d'un changement divin et d'un rayon — plus doncjenemecrois capable que d'un christianisme, si j'osais le dire, éclectique, choisissant dans le catholicisme, le piétisme^ le jansénisme j le martinisme. Mais que faire sous ce grand nuage sans limites; et comment s'y guider, les jours où le soleil de l'imagination ne l'éclairé pas et où tout devient brouillard? Je sais tout ce qu'on peut m'opposer, mais pourtant je ne me sens pas capable d'aller sincèrement au delà. »
Heureusement que Dieu vint à son aide. Il fit entendre à la noble femme que Sainte-Beuve avait séduite et qui depuis longtemps déjà luttait entre ses devoirs d'épouse et de mère et l'amour chrétien d'abord, païen ensuite, qu'elle lui avait voué, que l'heure du sacrifice avait sonné. Et cette âme naturellement compatissante et qui me fait songer à VEloa d'Alfred de Vigny finit par se ressaisir et remonta, d'un coup d'aile vigoureux, sur les hauteurs sereines du Parnasse qu'elle avait quittées dans une heure de trouble et d'égarement.
Si bien que Sainte-Beuve, après l'abandon de son amie, ne vit plus d'espoir qu'en Dieu. Ah ! certes, le coup fut dur, et si Port-Royal avait encore existé, je crois bien qu'il aurait suivi l'exemple de Racine et qu'il serait allé
ET PORT-ROYAL
y faire pénitence. Comme il n'en restait que des ruines, il se contenta d'y aller pleurer. C'est alors que la voix de M. Hamon lui dit tout bas à Toreille: Puisque l'histoire de Port-Royal t'attire, va l'enseigner dans un milieu évangélique.
Et Sainte-Beuve partit pour Lausanne.
I II. — Le cours de Sainte-Beuve a Lausanne (i837-i838)
Sainte-Beuve a fait dans sa vie trois rencontres plus ou moins heureuses : celles de Victor Hugo, de Lamennais et de Vinet. Les deux premières étaient voulues de sa part ; la troisième, pour avoir été toute fortuite^ ne fut pas la moins heureuse, au point de vue des résultats, s'entend. Je serais même tenté de dire qu'elle fut la plus heureuse des trois, parce qu'elle ne lui causa aucune déception et ne lui laissa aucun regret.
Mais si Sainte-Beuve et Vinet ne se rencontrèrent qu'à Tautomne de 1887, ^1 J vivait déjà longtemps qu'ils se connaissaient, qu'ils s'appréciaient et s'estimaient. C'est même ce qui mit tout de suite tant de cordialité dans leur commerce. Dès l'année i83o, un jour que Juste Olivier, dans une conversation sur les idées religieuses du moment, prononçait le nom de Vinet devant Sainte-Beuve, celui-ci s'écria : « Ah ! oui, l'auteur d'un ouvrage sur la liberté des cultes; il y a de belles choses dans ce livre ! »
C'est le premier regard, à ma connaissance, que Sainte- Beuve ait donné au penseur de Lausanne.
Deux ans plus tard (4 janvier 1882), Vinet s'occupant de la Poésie sacrée^ dans le Semeur, après avoir admirablement défini la poésie des Méditations de Lamartine dont « la religion de la nature conduit bon gré mal gré au panthéisme », s'exprimait ainsi sur le compte de Sainte-Beuve :
ET PORT-ROYAL
« Il y a, je crois, une grande confusion, une grande incohérence dans les idées religieuses de M. Sainte-Beuve. Toutefois il a de temps en temps abordé les questions de cet ordre avec la conscience. L'idée de péché, de l'imputation ne lui est pas étrangère; a-t-il saisi celle de la' grâce? J'en doute. Il a de Tintimité; il connaît le fort et le faible de la vie, et la poésie des choses communes ; il pourrait moduler des chants pour des âmes simples; mais il n'a pas pris encore assez de leçons chez Tami des simples. »
Il était impossible de lui conseiller plus délicatement la lecture de TEvangile. Personne jusqu'à ce jour n'a relevé c»es lignes de Vinet auxquelles Sainte-Beuve semble avoir voulu répondre dans son roman de Volupté.
Ou'a-t-il voulu, en effet, dans ce roman? « Prémunir ses jeunes contemporains contre les attentats d'un péché que le monde a peu à peu mis à part de tous les autres sous le nom adouci de faiblesse, en attendant qu'il soit permis de lui donner le nom plus indifférent encore, plus adouci et plus flatteur qu'il porte dans l'opinion secrète d'un grand nombre de gens. »
Et Vinet s'applaudit de voir que Sainte-Beuve lui restituait son vrai nom, « Il l'appelle péché, disait-il, et rendant au mal comme au bien son indestructible unité, refaisant la morale scindée par des distinctions arbitraires et profanes, il écarte le préjugé funeste qui la transforme en une aggrégation presque fortuite de préceptes isolés sans rapport les uns aux autres, qui donne à chaque vice comme à chaque vertu un domaine parfaitement clos, et méconnaît cette grande vérité : que le devoir est un, que la vertu est une, que la violer dans une de ses dépendances, c'est l'attaquer dans toutes à la fois, que toute notre corruption prend feu de quelque côté qu'on
rallume, et qu^il y a une continuité funeste, une redoutable solidarité entre toutes les parties du mal comme entre toutes les parties du bien.
« Tel est le dessein de M. Sainte-Beuve, dessein louable et chrétien, s'il en fut jamais.
« Tout péché pourrait servir à cette démonstration; mais il est bon, il est généreux de s'attaquer aux péchés honorés ou caressés. L'auteur pourra un jour nous développer les ravages que fait Tambition dans une âme, et nous montrer que si elle est incompatible avec certains vices, ce n'est point par un principe moral, mais parce que ces vices lui feraient obstacle... Aujourd'hui, l'auteur applique ces principes à la volupté, et il est bon peut-être qu'il ait commencé par là. On se défie de l'ambition, si elle n'est pas détestée en son principe autant qu'il le faudrait, elle est redoutée dans ses résultats (r). »
En vérité, c'est à se demander si Vinet n'avait pas déjà confessé Sainte-Beuve, tant il le pénètre et le devine. Tout à l'heure, dans son article de i832, il avait Tair de pressentir le janséniste ; à présent, dans cette phrase : « l'auteur pourra un jour nous développèr les ravages que fait l'ambition dans une âme, » il a l'air de savoir que Sainte-Beuve aura plus tard l'idée d'écrire, pour faire pendant à Volupté un autre roman sous le titre de l'Ambition et qu'il y renoncera parce que, disaitil, « écrire un roman pour moi^ce n'était qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire », et qu'il n'aimera plus à ce moment-là.
Quoi qu'il en soit, Sainte-Beuve paraît avoir été très sensible au témoignage de sympathie que lui donna Vinet dans cette circonstance. Et comment n'aurait-il
{i) Le Semeur, t. UI, pp. 258-267.
ET PORT-ROYAL
pas été touché de la façon délicate et peu commune aux critiques littéraires^ avec laquelle Vinet cherchait à s^iosinuer dans son esprit et dans son cœur? Nous venons de voir en quels termes il avait parlé de Volupté^ mais ce que je ne savais pas, ce que j'ai appris à Lausanne même par une bienveillante communication de M. Bridel, professeur à la faculté de théologie, c'est que, avant que son dernier article parût dans le Semeur ^ il avait cru devoir soumettre à Sainte-Beuve le passage où, réflexion faite, il avait jugé à propos d'accentuer le blâme qui, dans la première version, lui paraissait trop mitigé. Et il écrivait àce propos à M. Lutteroth (i), le i^^ janvier i834 •
« Je voudrais pouvoir vous communiquer sa réponse (celle de Sainte-Beuve). C'est un homme que nous croyons pouvoir aimer en sûreté de conscience. J'ai maintenant la preuve positive, c'est-à-dire bonne pour d'autres comme pour moi, que tout ce qu'il y a de chrétien dans sa prose et dans ses vers est bien à lui, et bien lui-même. 11 ne faut pas lui faire dire plus qu'il ne dit; mais ce qu'il dit, c'est sa pensée. Il ne s'ensuit pas qu'il soit arrivé au port; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sur ce point il ne veut pas plus se tromper qu'il ne cherche à tromper les autres. »
Et il ajoutait : « Au reste, que faut-il pour être au port? S'il n'est pas toujours facile de discerner ceux qui sont arrivés, il est bien plus difficile encore de dire qui n'est pas arrivé. »
Quelle sagesse dans ces paroles! et comme tout cela est marqué au coin de l'esprit chrétien !
Sainte-Beuve fut donc très touché des articles et du procédé de Vinet qu'il remercia par l'intermédiaire du
(i) Henri Lutteroth était, comme je Tai dit plus haut, le principal directeur du journal le Semeur,
Semeur^ non seulement pour la grande indulgence et la bienveillance littéraire dont il avait usé à son égard, mais encore pour les conseils chrétiens et le point de vue moral qui dominaient son jugement. <( Si ma prétention d'écrivain, lui disait-il, a été plus que satisfaite en lisant ces articles, j'y ai trouvé à réfléchir fructueusement et à m'examiner sur d'autres points bien plus essentiels. J'ai senti combien il me reste à faire dans Ta venir pour n'être pas indigne de tels jugements qui honorent encore moins qu'ils ne touchent en secret et qu'ils ne provoquent aux pensées sérieuses. »
Après cet échange de vues tout intérieures, rien de plus naturel que Sainte-Beuve ait saisi avec empressement la première occasion qui s'offrit à lui de payer sa dette au critique éminent qui le connaissait si bien sans jamais l'avoir vu.
Cette occasion se présenta à la fin de l'été 1887. On sait qu'à cette époque Sainte-Beuve entreprit un voyage en Suisse. A peine avait-il débarqué à Lausanne, que Juste Olivier, dont il était l'hôte, lui donna à lire la Chrestomathie de Vinet. Le morceau intitulé Revue des prosateurs français qui se trouve en tête du 3' volume lui parut si beau, qu'il le déclara un chef-d'œuvre. Et le voilà qui, séance tenante, par un de ces coups d'enthousiasme comme en ont seuls les poètes, le voilà qui se met à brocher un article sur Vinet. L'article fini, vous croyez peut-être qu'il attendit son retour à Paris pour le porter à la Revue des Deux Mondes. Ah ! bien, oui ! C'eût été une perte de huit jours : il l'envoya d'Aigle même à cette Revue qui le publia le i5 septembre.
Or, dans cet empressement, voulez-vous que je vous le dise ? je vois autre chose que le plaisir de faire l'éloge d'un homme de talent qui venait de se montrer à lui
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dans son plein. Sainte-Beuve savait à ce moment-là que Vinet avait accepté une chaire à FAcadémie de Lausanne, et comme il en postulait une lui-même pour professer son cours sur Port-Royal, il ne pouvait s'empêcher de rendre grâce à la providence qui était en train de les réunirtous lesdeuxpour un temps dans la mêmeville(i). Et le fait est qu'il y a dans cette rencontre de Sainte- Beuve avec Vinet à Lausanne quelque chose de providentiel. 11 écrivait peu de jours après à Juste Olivier qu'il s'était plus que jamais dirigé vers eux (depuis sa détermination prise) de toutes ses pensées et de tous ses désirs ? C'est au point, ajoutait-il, que j'irais, même quand le conseil n'approuverait pas. » Pourquoi ? évidemment c'était à cause de Vinet. Non, certes qu'il eût besoin de lui pour traiter le noble sujet qu'il avait choisi. Il s'est défendu un jour d'avoir allumé sa lampe à la sienne (2), et il avait raison, car Vinet, de son propre aveu , connaissait peu l'école de Port-Royal(3J, « quoiqu'elle
(1) Après l'arlicleqae Sainte-Beuve lui avait consacré dans la Revue des Deux Mondes, Vinet lui écrivait : «« La mienne (mon attention) s'attachait à vous depuis longtemps, c'est-à-dire à vos ouvrages; et quoique vous m'accusiez avec douceur de juger des hommes par leurs livres, je veux bien vous donner lieu de me le reprocher encore, et vous avoue que c'est votre pensée intime, votre vrai moi qui m'attache souvent dans vos écrits. Il me semble qu'après beaucoup d'éloges un peu de sympathie dût vous plaire : j'offre la mienne à l'emploi que vous faites de votre talent, qui ne s'est pas contenté d'intéresser Timagination et d'effleurer l'âme, mais qui veille aux intérêts sacrés de la vie humaine, et moi, qu'une espérance sérieuse a pu seule faire écrivain, je suis heureux que vous ayez reconnu en moi celte intention, que vous l'ayez aimée, et j'accepte avec reconnaissance les vœux par où vous terminez votre article. Oui, je désire être lu, et je vous remercie de m'avoir aidé à l'être . il ne m'est pas permis d'être modeste aux dépens de la cause que je sers. D'ailleurs on verra bientôt, si l'on y regarde, que ces doctrines, qui font la vraie valeur de mon livre, ne sont pas à moi. .. » [Lettres d'Alexandre Vinet^ t. II, p. 82 )
(2) Cet article de Sainte-Beuve pesa d'un grand poids dans la balance du Conseil d'Etat. « J'apprends ce soir, lui écrivait Juste Olivier, le 20 septembre 1887, que votre article a paru; c'est un à-propos. Le Nouvelliste vaudois va le répéter dans ses colonnes... »
(8) Cf. sa Correspondance^ t. I, p. 368. Lettre à Saint-René-Taillandier, du 18 avril i865.
igS
lui fût très chère », mais il savait à fond Pascal qui l'incarne mieux qu'aucun autre aux yeux de la postérité, et Sainte-Beuve qui appréciait ses mérites, sa vertu morale infuse dans son talent, les scrupules de sa conscience d'écrivain, Sainte-Beuve se disait qu'il aurait près de lui à Lausanne, pendant toute la durée de son cours, un garant d'autant plus sûr que, tout en étant de la race du grand Biaise, il lui rappelait plutôt le bon Nicole par la belle tenue et les clartés de son enseignement, par l'esprit évangélique qui y soufflait d'un bout à l'autre et par ce je ne sais quoi de grave et de doux qui charmait tous ceux qui l'approchaient.
J'ai dit garant et non directeur de conscience. Et, en effet, si Vinet fut l'un, il ne fut jamais l'autre, quoiqu'il en fût très digne. On a prétendu qu'à un certain moment il avait eu l'illusion, je n'ose dire la naïveté, de croire à la conversion de Sainte-Beuve. Cette illusion, dans tous les cas, ill'a partagée avec bien d'autres, mais il ne tarda pas à la perdre, et c'est peut-être parce qu'il abandonna discrètement le rôle ingrat de convertisseur qu'il lui laissa un si durable souvenir.
« Le grand, l'incomparable profit moral que je retirai du voisinagedeM. Vinet,et de mon séjour dans ce paysde Vaud, a-t-il dit au tome de son Port-Royal^ ce fut de mieux comprendre par des exemples vivants ou récents ce que c'est que le christianisme intérieur, d'être plus à portée de me définir à moi-même ce que c'est en toute communion qu'un véritable chrétien, un fidèle disciple du Maître, indépendamment des formes qui séparent. Etre de l'Ecole de Jésus-Christ: je sus désormais et de mieux en mieux ce que signifient ces paroles et le beau sens qu'elles enferment. »
Après ce témoignage ému, je vous demande la per-
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mission de relever les particularités qui ont fait de ce cours une œuvre quasi vaudoise, puisque, de Taveu même de son auteur, il emprunta au pays de Vaud Fair chrétien qui y circule.
Quand Sainte-Beuve arriva à Lausanne, au mois d'octobre 1887, c'était évidemment avec la pensée bien arrêtée de traiter le sujet de son cours d'une façon approfondie, « et en le rattachant par ses liaisons naturelles aux écrivains du grand siècle, surtout ce dernier point ». Autrement il n'aurait pas expédié devant lui toute une bibliothèque port-royaliste. Mais il n'avait pas toujours conçu de cette façon le plan de son Port-Royal. Tout d'abord, soit que la question théologique lui eût fait peur — et elle est en elle-même assez sombre pour cela — soit qu'au point de vue du succès du livre, Renduel, son éditeur, lui eût conseillé de s'en tenir à la partie littéraire, Sainte-Beuve avait négligé le couvent pour ne s'occuper que de Técole; aussi l'ouvrage annoncé depuis trois ans devait-il être complet en deux volumes (i). Mais dès qu'il vit la possibilité défaire son cours à Lausanne, il se décida malgré tout à embrasser l'histoire générale de l'Abbaye, sauf, ainsi qu'il récrivait à M. Espérandieu, à l'étudier, à l'approfondir au fur et à mesure qu'il la déroulerait devant tous. C'est donc à Lausanne, ou, pour parler plus juste, à l'Académie et au Conseil
(i) M.Hermann Reuchlin écrivait à Sainte-Beuve le 5 février i845 : « J'ai ensé bien des fois à ce que vous avez dit qu'on ne pourrait écrire cette istoire en deux volumes. 0 {Corresp, de Sainte-Beuve avec Hermann Reuchlin publiée par Eugène Ritter, 1891.)
d^Etat, que nous sommes redevables de la partie religieuse de l'ouvrage et de ses proportions majestueuses. Entre nous, je ne vois pas dans quelle autre ville on aurait pu professer ce cours. A Paris, l'auditoire de Sainte-Beuve se fût débandé avant la troisième leçon; à Genève, même, le seul nom d'Arnauld eût peut-être réveillé les vieilles haines que ce grand batailleur avait déchaînées contre Port-Royal en approuvant les mesures de violence édictées par Louis XIV contre les protestants. A Lausanne, au contraire, il y avait des souvenirs historiques, des traditions libérales, une atmosphère sympathique et tout près de nous un renouveau de Tesprit religieux qui permettaient à Sainte-Beuve d'exposer en toute liberté, sans courir le risque d'ennuyer ou d'offenser ses auditeurs, le dogme janséniste de la Prédestination qui côtoie de si près le dogme calviniste (i). Et loin de Ten dissuader Vinet fut le premier à l'encourager dans cette voie. « Voulez-vous, lui disait-il, être le poète de Port-Royal ? Sachez sa théologie !» — A première vue, ce mot a Tair d'un paradoxe; à la réflexion il contient sûrement une bonne part de vérité. Toute désolée qu'elle soit, la théologie de Port-Royal ne manque pas d'une certaine grandeur poétique. Par le dogme qui lui sert de base elle rejoint en quelque sorte dans le monde antique la croyance à la fatalité d'où la tragédie grecque a tiré des situations effroyables. Par l'opiniâtreté que les religieuses et les solitaires apportèrent à sa défense, elle touche à l'héroïsme; par les pensées de Pascal elle touche au sublime.
(i) Mais ce n'étaient pas les seules considérations qui attiraient Sainte- Beuve au chef-lieu du canton de Vaud. 11 y pensait, il en rêvait depuis qu'il avait lu les Lettres de Lausanne de M^a® de Charrière, et il n'était pas fâché non plus de faire connaissance avec la ville natale de Benjamin Constant et la patrie d'adoption de M^'^ de Staël et dç l'historien Gibbon^
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Vinet avait donc raison... Ah ! que de fois n'ai-je pas regretté qu'une main amie. Juste Olivier, par exemple, n'ait pas recueilli les conversations que ce noble esprit eut avec Sainte-Beuve pendant les six mois que ce dernier séjourna à Lausanne! Nous aurions là un document de premier ordre, quelque chose comme un pendant à Tentretien de Pascal avec M. de Saci, et nous saurions d'une façon précise ce que Sainte-Beuve dut exactement à Vinet, tandis qu'avec les rares témoignages qui nous sont venus de part et d'autre, chacun des intéressés ayant jugé à propos de garder à ces entretiens le caractère secret d'une confession, nous en sommes réduits aux suppositions, aux conjectures.
Le 4 décembre 1887, M"^® Vinet écrivait àM. Lutteroth : (( M. Sainte-Beuve gagne les cœurs ici; ceux qui le voient de près louent son caractère, sa sensibilité , sa droiture. Son cours est suivi avec zèle par tout ce qu'il y a de mieux; il est vrai qu'il a aussi un public hostile; ce public se compose d'un petit groupe de catholiques légitimistes et du gros tas de ceux à qui le sérieux déplaît et qui s'étaient attendus à de Tamusement; ceux-ci sont enchantés d'avoir à se rattacher au peu d'habitude qu'a Sainte-Beuve de parler en public pour dire qu'il parle mal, que cela ne vaut rien. En attendant on ne se trouve pas réunis après ses cours^ sans se citer les uns aux autres des mots charmants, profonds, pleins d'une vraie intelligence de la vie évangélique; le choix des citations montre un esprit sérieux, préoccupé du devoir, des conséquences de la foi, etc. J'espère qu'il se fera du bien ici; il est évident qu'il cherche, qu'il y a ici un cercle de gens propres à lui faire trouver la seule chose ftécessaire (i). »
(i) Alexandre Vinet , par Edmond de Pressensé, p. 39.
« La seule chose nécessaire )), vous l'avez deviné, c'était sa conversion. Nous en reparlerons un peu plus loin. En attendant, le témoignage de M"^® Vinet est confirmé par Juste Olivier dans ses Souvenirs. Que nous ditil, en effet ? — Que Vinet suivait les leçons de Sainte- Beuve aussi régulièrement que le lui permettait l'état de sa santé; que Sainte-Beuve se rencontrait fréquemment avec lui; qu'il fut souvent de ses mercredis, que quelquefois aussi il alla heurter discrètement à sa porte et passa d'assez longues heures avec lui en causerie intime. — Toutes choses que nous trouvons également notées dans les agendas de Vinet (i). Ouvrons donc ces précieux agendas qui le seraient bien plus encore s'ils étaient moins sobres d'appréciations sur les leçons de Sainte-Beuve, et cherchons-y des indications.
La première chose qui me frappe, c'est que Sainte- Beuve visita Vinet le lendemain de sa leçon du lo janvier i838 où il s'était étendu sur Arnauld d'Andilly, et qu'il le visita encore le lendemain de celle du 26 janvier où il avait parlé de Montaigne et Pascal rapprochés. Dans la visite du 11 janvier Sainte-Beuve et Vinet s'entretinrent de Bossuet et de Fénelon. Dans celle du 27 janvier, bien que Vinet n'indique pas le sujet de leur conversation, je suppose qu'elle roula sur Pascal et Montaigne, car je relève dans les agendas de Vinet, à la date du 26 de ce mois, une note qui marque entre eux un sérieux dissentiment d'opinion : Sainte-Beuve ayant fait entrevoir que le jour viendrait peut-être où, de progrès en progrès, la majorité des hommes trouverait la vie assez douce pour que la sombre apologie de Pascal n'eût plus de raison
(i) Ces agendas sont de tout petits carnets où Vinet avait l'habitude de consigner ses observations au jour le jour. Celui de l'année 1887 a malheureusement disparu.
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d'être, Vinet écrit dans ses agendas : c( Comment une question de conscience individuelle, de foi, pourrait-elle devenir une question de majorité? »
Cela n'avait pas empêché Vinet de prendre un extrême intérêt à la leçon de Sainte-Beuve. Il lui écrivait, en effet, le jour même (26 janvier) la lettre suivante :
« J^espère, Monsieur, que vous ne me trouverez pas indiscret, et que je n'aurai pas à me repentir d'avoir cédé au besoin que j'éprouve de vous dire combien je me sens redevable à vous pour votre leçon d'aujourd'hui. Leçon dans toute la force du terme et dans tous les sens du mot 1 Je ne vous parle point de mon plaisir, parce que ce mot ne nomme pas bien cette joie intellectuelle et morale que vous m'avez procurée, et, j.e l'espère, à bien d'autres qu'à moi. Mon remerciement n'est pas un suffrage; et c'est parce que je sens plus vivement que jamais qu'il n'en a pas la valeur que j^ose vous l'offrir : je ne vous loue point, je vous remercie, et vous devez me le permettre, je le crois du moins. Mais mon remerciement même doit être discret; je m'en tiens donc à ce peu de mots auxquels je ne joindrai que mes vœux très affectueux (i). »
Et c'est évidemment pour le remercier de cette lettre que Sainte-Beuve était allé faire visite à Vinet dès le lendemain.
Tout cela, n'est-il pas vrai? jette une lumière bien vive sur la nature des rapports qui s'étaient établis entre ces deux esprits si différents malgré leurs contingences.
Continuonsà dépouiller les agendas Vinet pour l'année i838. En général, et c'est fâcheux, Vinet se contente de rappeler le sujet de la leçon de Sainte-Beuve, Quelquefois cependant ses notes contiennent ce bo^it d'éloge:
(i) Lettres de Alexandre Vinet, t. U, p. 5i.
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0 Belle leçon sur Jansénius. » — « Très belle leçon sur les Provinciales. » Ou bien encore des réflexions dans le genre de celle-ci qui semble être venue à Fesprit de Vinet au cours de la leçon de Sainte-Beuve sur Saint- Cyran et qui fait songer à quelque pensée de Pascal : « Le vrai costume du diable est le costume chrétien. »
Enfin à la date du 26 février (i) la mention : « Visite de M. Sainte-Beuve » est suivie de mots en chiff'res que
(i) La veille de ce jour, Vinet avait écrit à Sainte-Beuve dans les termes que voici :
« Privé du plaisir de vous aller voir, parce que je n'ose sortir le soir, je veux pourtant vous dire, Monsieur, combien je vous sais gré d'avoir pris un peu de repos et combien je voudrais que vous eussiez annoncé une plus longue interruption. Elle est, j'en suis convaincu, très nécessaire à votre santé; cette considération suffit bien; mais si elle ne vous suffisait pas, j'ajouterais que, fussiez-vous même très bien portant, vous avez acquis le droit de prendre de bien plus longues vacances. Je parle ainsi pour me placer au point de vue où je soupçonne que vous vous placez; en parlant de votre cours, à d'autres, l'idée ne me viendrait pas de mesurer votre tâche au pied et à l'aune; des leçons comme les vôtres s'évaluent au poids, et c'est bien ainsi que l'entendent tous ceux qui sont dignes de les entendre. Ce n'esl qu'à vous, Monsieur, que je puis dire les grossièretés que vous venez de lire ; laissez-moi les combler, et vous dire qu'au taux ordinaire et légal des leçons de l'Académie, vous nous donnez toutes les semaines une heure de trop (je vous prie de prendre ce trop dans le bon sens) ; en sorte que vous êtes en avance de seize leçons. J'ose vous prier très instamment de , ménager votre santé ; et j'ajoute, toujours pour entrer dans votre point de ^ vue, que, pour ne pas vouloir suspendre à propos, vous vous exposez à une interruption beaucoup plus longue. J'ai fait à Bâle cette expérience, et < elle m'a été cruelle. Veuillez penser aussi à vos amis de Lausanne, à qui le j souvenir de vos leçons, si elles altèrent votre santé, sera aussi amer qu'il devait leur être doux. C'est à vous que vous devez vous en prendre, Mon- I sieur, si l'homme leur est devenu encore plus précieux que le professeur ; J le professeur lui-même y a contribué pour beaucoup ; et quel que soit le | noble plaisir qu'ils trouvent à vous entendre, permettez-leur de préférer j votre santé à ce plaisir même. Je ne veux pas vous fatiguer davantage : si mes raisons sont bonnes, elles ne demandent pas plus de développement. Je ne veux plus que vous dire encore une fois combien j'ai à cœur que vous vous rendiez à nos instances, et là-dessus. Monsieur, je vous souhaite un très bon jour et vous prie d'agréer mes sentiments de considération et d'attachement les plus distingués. »
(24 février.)
Vinet. ;/ (Bibl. de la Faculté de théologie de Lausanne. Lettre inédite.) ;i
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Juste Olivier a traduits par ceux-ci : Qui me laisse lire dans son cœur!
A quoi cela peut- il bien se rapporter? J'y ai déjà fait allusion un peu plus haut. J'ai dit que Vinet avait eu un moment l'espoir de convertir Sainte-Beuve. Mais je dois ajouter que cette idée lui avait été soufflée par un ami plus zélé que perspicace. « Le pieux Richemonjd, lui avait-on écrit, représente comme un privilège de chaque chrétien de prendre un petit enfant par la main et de le conduire sur la voie de la vie éternelle, heureux s'il en est quelques-uns qui, au lieu de la main d'un enfant, peuvent prendre celle d'un grand écrivain ; mais pour cela il faut d'abord que le grand écrivain devienne un enfant. »
Or, c'est justement ce que Sainte-Beuve ne voulait pas devenir. Et Vinet en avait si bien conscience que, le 1 7 janvier i838, il notait dans ses agendas: «J'ai négligé hier, faute de courage, c'est-à-dire faute de charité, l'espèce de pastorat que m'a confié XXX ! »
D'où lui venait ce manque de courage ? Je ne le sais pas, mais je le devine. A la suite de la publication dans la Revue des Deux Mondes d'une petite nouvelle de Sainte-Beuve intitulée Madame de Pontivy^ Vinet avait rédigé une sorte de mémoire dans lequel, rapprochant cette œuvre païenne de l'œuvre chrétienne des Pensées d'août (i), il s'exprimait ainsi: « Convenons que la thèse
(i) Les Pensées d'août, d'après Vinet, inauguraient dans notre littérature la vraie poésie chrétienne. « Avant Sainte-Beuve, écrivait-il, on avait parlé en vers des choses divines et des perspectives éternelles. Sainte-Beuve est le seul qui ait nommé, tantôt par leur nom, tantôt par leur substance et leurs effets, les éléments distinctifs du christianisme, le seul chez qui la conscience, la grâce et V humilité apparaissent comme conditions d'une religion vraie, le seul par conséquent dont l'accent soit véritablement sérieux et pénétrant... »
Ce n'était pas l'avis de Guttinguer qui, dans une de ses Méditations (i), (1) Fables et Méditations, A mon ami, M. Sainte-Beuve,^. 75 (1837).
fût-elle vraie, l'auteur a payé trop cher cette vérité par Pabandon momentané des principes qu'il aime à défendre. Ce qu'il a gagné vaut infiniment moins que ce qu'il a sacrifié ; et il lui fallait absolument, pour le bien de sa preuve, laisser notre intérêt se distraire vers une affection illégitime, qu'il environne de je ne sais quelle trompeuse auréole de vertu et d'innocence, à cela seul il reconnaissait que sa thèse n'était pas vraie; car où donc est la vérité qui coûte la vie à une autre vérité? J'absous volontiers l'intention ; mais je dénonce à l'auteur ce goût de psychologie raffinée qui peut préoccuper à ce point un homme de conscience et lui faire une si complète illusion. Userait à souhaiter que l'auteur un jour se prodisait à Sainte-Beuve, en réponse à la Pensée d'août parue dans le Maga^ sin pittoresque au mois de septembre i836 :
Un malheur, un devoir, dites-vous, mon ami. Pour renouveler l'âme et retremper la vie, Pour les mettre au-dessus des flèches de l'envie. Pour marcher ici-bas d'un pied mieux affermi 1 Mais le malheur fléchit, mais le devoir accable, Si nous n'avons encor Dieu pour voile et pour câble, Sur l'océan des jours où chaque soir se perd Quelque vaisseau sans mât, dans le gouffre entr'ouvert, Mais il nous faut encor, pour fanal sur l'abîme, Le Calvaire, éclairé de son rayon sublime. Gomment, sur les coteaux où vous êtes assis, N'avez-vous pas trouvé ce nom dans vos récits ? Vous qui, même en ces temps de brûlante jeunesse, Aviez si peu de foi dans l'humaine sagesse; Qui ne voyiez de port où nous sauver de nous Que le ïoje,T modeste, et Dieu par-dessus tous I 'L'avez-vous oublié ? Quoi I pas une parole De votre cher Sauveur par qui tout se console I Quoi \ sur votre chemin pas une seule croix I Un devoir, un malheur, rien de plus, point de voix Qui perce le nuage, admirable mystère.
Surpassant de si loin tous les coins de la terre, Même les plus pieux, ou s'y mêlant toujours Gomme un céleste chant, d'innocentes amours. Mais Sainte-Beuve soutenait contre Guttinguer (lettre inédite du 3 octobre i836) que «l'inspiration » de cette Pensée d'août, ç[vàà(dYi\\i donner son titre au volume, en était sinon chrétienne, du moins conciliubie avec le christianisme.
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nonçat sur cette œuvre de manière à faire évanouir la difficulté qu^elle soulève et les doutes qu'elle autorise. » Mais avant de publier ces lignes dans le Semeur^ Vinet, comme il l'avait déjà fait pour son article sur Volupté^ avait eu la délicatesse de les communiquer à Sainte- Beuve en le priant de lui soumettre les observations que cette lecture pourrait lui suggérer. Et Sainte-Beuve, au cours d'une visite qu'il lui avait faite avec Juste Olivier le premier jour de l'an, lui avait remis une lettre où le plaidoyer pro domo se terminait par cette excuse à double entente.
«... Laissez-moi vous remercier de votre attention si délicate, si affectueuse. Je sens, croyez-le, tout le prix de cette aff'ection en laquelle j'ai confiance plus encore que je ne le témoigne et que je ne la cultive. La meilleure façon de répondre à ces sortes d'aff'ections serait, je me le dis, d'entrer dans les sentiments tout sérieux qu'elles vous souhaitent pour votre bonheur; et tant qu'on en est bien plus loin qu'on n'ose l'avouer, il semble alors qu'on doive mettre, par respect même, une discrétion extrême à ces amitiés qui seraient si précieuses, et qui le sont puisqu'on croit déjà les posséder. Mais, je vous le répète, le respect même du fond fait qu'on est plus discret dans les témoignages... »
Et voilà qui nous explique pourquoi le respect de Sainte-Beuve pour Vinet fut toujours sans intimité (i), ^ et pourquoi, malgré la sympathie qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, ces deux hommes, continuant à leur insu la tradition des solitaires de Port-Royal, ne se donnèrent jamais d'autre titre que celui de Monsieur.
(i) Il écrivait le i5 septembre 1867 :
« Quand je suis allé dans le canton de Vaud, j'ai surtout rencontré en
SATNTE-BEUVK
Après avoir lu la lettre de Sainte-Beuve (i), Vinet lui répondit le jour même qu'il avait été touché et édifié et qu'il n'avait eu dans sa vie que peu d'émotions aussi douces (2). Mais je crois bien que c'est à partir de ce jour-là qu'il négligea, faute de courage, l'espèce de pastorat qu'on lui avait confié. Sainte-Beuve était si loin alors de penser au salut de son âme qu'il ne pouvait se consoler de la perte de son amie, et que, tout en déclarant que c'était fini de ce côté, il avouait à Vinet que si d'autres souffles lui rapportaient durant quelque loisir des parfums oubliés, il s'y laisserait reprendre.
Que les protestants de la Suisse romande n'éprouvent donc aucun regret de ce que Sainte-Beuve n'ait pas embrassé la religion réformée, car, sa ferveur première une fois passée, il leur eût probablement tiré sa révérence comme à tant d'autres, dès qu'il eût éprouvé le besoin de se dégager. Il était de ces esprits changeants, qui doivent se résigner à vivre en marge des confessions et des écoles, n'ayant ni assez de foi pour honorer les unes, ni assez de discipline pour rester dans les autres. Il a dit au bas d'une page de son livre, dans le chapitre sur Montaigne et Pascal : a Rien n'est plus voisin d'un chrétien à certains égards qu'un sceptique, mais un
M. Vinet rhomme qui était le plus fait peut-être pour inspirer un respect tendre et un désir de conciliation dans l'ordre des idées et des espérances. J'ai écouté, j'ai goûté, j'ai admiré et senti. Vous savez bien que ce n'est pas là croire... » [Lettres à une jeune /?//<?, publiées par M. Ph. Godet dans la Revue de Paris du i*"" juillet 1904). — Sainte-Beuve avait un tel respect pour Vinet que, le 18 février i843, il écrivait à Juste Olivier : « Si j'avais quelque occasion, je me hasarderais à lui envoyer, outre mon petit volume inédit [le Livre d'amour), une 2^ édition de mon XVI^ Siècle, malgré les légèretés et les grivoiseries inévitables du sujet. Dites-moi si et comment je le puis. »
(i) Cette lettre a été publiée in extenso dans la Gorresp. de Vinet, t. IJ, p. 45.
(a) Gorresp, de Vinet, t. H, p. 48.
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sceptique mélancolique et qui n'est pas sûr de son doute. J'aurais encore atteint mon but quand mon travail sur Port-Royal ne serait que Thistoire d'une génération de chrétiens, écrite en toute droiture par ce sceptique respectueux et contristé. Et n'était-il point un de nos pareils celui qui a dit : « Je suis assez profondément sceptique pour ne pas craindre par moment de paraître chrétien? »
Cette remarque glissée dans une note de la seconde édition de Port-Royal ne prouve pas que, lorsqu'il était à Lausanne, Sainte-Beuve fût un sceptique respectueux et contristé. Il disait un jour : « Nous serons encore catholiques quand nous ne serons plus chrétiens ! » Son état d'âme en ce moment était presque le contraire. En tout cas, il était certainement plus, chrétien que catholique. Guttinguer, qui le connaissait à fond, ne s'y était pas trompé et l'avait bien jugé dans la poésie que nous avons citée plus haut. Le christianisme de Sainte-Beuve était tout intérieur, je veux dire qu'il ne se manifestait dans aucun acte relevant du culte. Et cela précisément est du jansénisme outré et confinant au libertinage (i). Oui, j'en suis convaincu, notre critique avait en lui dès cette époque le germe du scepticisme, et je crois bien que le Tentateur (c'est ainsi qu'il appelait Montaigne), avait déjà quelque peu ébranlé sa foi qui, d'ailleurs, n'eut jamais un fondement bien sérieux. Qui sait même si ce
(i) Il écrivait un jour, à propos de Fontanes, qu'il traitait d'épicurien : « Il y a des hommes qui ont ainsi l'imagination catholique indépendamment du fond de la croyance. Les pompes du culte, la solennité des fêtes, l'harmonie des chants, l'ordre des cérémonies, l'encens, le rayon mystérieux du sanctuaire, tout cet ensemble les touche et les émeut. — Il y en a d'autres qui (raisonnement à part) ont plutôt la sens«6z7«7e chrétienne. Une vie sobre, un ciel voilé, quelque mortification dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire, tout cela les pénètre, les attendrit et les incline insensiblement à croire. J'en connais de cette sorte. » (G hateaubriand et son groupe littérairpy t. I, p. 89.) Evidemment Sainte-Beuve pensait à lui en écrivant ces dernières lignes.
n'était pas pour la consolider qu'il allait visiter Vinet entre ses deux leçons sur Montaigne et Pascal opposés Fun à TautrCjCt si Vinet, déjà enclin au doutCjUe fut pas ébranlé à son tour par le douteur qu'était Sainte-Beuv^e? Ce qu'il y a de sûr, c'est que Vinet, après avoir lu dans le cœur de notre critique, renonça à le convertir et que celui-ci lui sut beaucoup de gré de sa discrétion. J'e trouve la preuve dans une lettre qu'il adressait à Victor Pavie au mois d'août 1889 • Lausanne m'a charmé, comme charme le petit Liré (i) et le coin du feu, après le jactatus et undis. Du calvinisme j'en suis très peu fou; mais je pourrais l'être, sans inconvénient, de Vinet, qui est si peu calviniste, lui, et qui veut écrire une vie de saint François de Sales avec amour (2). »
Disons tout de suite que cette folie ne le quitta point.
Voilà pour les rapports que Sainte-Beuve eut avec Vinet durant son séjour à Lausanne (3).
Examinons maintenant les matériaux qu'il avait
(1) Quelle jolie comparaison! Elle ne pouvait venir qu'à Tesprit d'un poète nourri du xvi® siècle. En tout cas c'est la première fois que je vois employer le « petit Liré » de Joachim du Bellay dans le sens du « reminiscitur Argos ».
(2) Th. Pavie : Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires, — Quelques années plus tard (i 846) il écrivait encore à Turquety : « ...M. Vin et, dont vous me parlez et dont j'ai reçu une lettre il y a peu de jours, est à Lausanne, canton de Vaud. Voilà un homme encore digne d'être aimé à travers toutes les dissidences de communions II est de cette religion que vous définissez : Religio Ghrisii caritas. Il voulait écrire une vie de saint François de Sales, tant il est peu exclusif.» (Lettre inédite, Bibl.de la Faculté de théologie de Lausanne.)
(3) Ces rapports continuèrent jusqu'à la mort de Vinet, arrivée le 4 m^i 1847, t>ien que leurs lettres fussent assez rares. Nous n'avons pas celles de Vinet ; mais celles de Sainte-Beuve, publiées d'abord par Rambert, ont été recueillies ensuite dans la correspondance de l'illustre critique (T. I, pp. io5 et 122). Sainte-Beuve, qui avait beaucoup appris dans le commerce de Vinet, né cessa de s'inspirer de ses travaux. Quand il alla à Liège professer son cours sur Chateaubriand, il avait sous les yeux celui que Vinet avait fait à Lausanne en 1 844, et son étude sur La Rochefoucauld, qui parut en i84o, se ressent visiblement de celle de son ami.
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apportés avec lui pour documenter et illustrer ses leçons.
Ils étaient si volumineux, qu'ils remplissaient une immense caisse cerclée de fer, et qu'on fut obligé de les déballer dans l'écurie de Thotel d'Angleterre, où Sainte-Beuve était descendu. Encore y manquait-il quelques pièces importantes, car je vois dans une note du sous-main de Sainte-Beuve que M. Vulliemin lui avait prêté Y Œuvre des six Jours de Duguet. Certes, ce n'est pas le meilleur livre de ce moraliste aimable, qu'on a défini si joliment : un demi-Fénelon éteint et attristé par le jansénisme (i). Il ne vaut ni son Traité de la prière publique, ni ses Lettres sur divers sujets de morale et de piété qui furent une des premières lectures d'Alfred de Vigny. Mais c'est assurément son livre le plus poétique et celui où il a mis le plus de son imagination. Que n'y mit-il un peu plus de science ? Silvestre de Sacy, qui goûtait fort VŒuvre des six jours et nous en a donné une charmante réédition parue chez Téchener, ne pouvait s'empêcher de rire devant l'assurance de Duguet écrivant sans sourciller que le monde avait été créé le 23 octobre, à six heures précises du soir!
Ce n'était pas évidemment pour sa cosmogonie quelque peu enfantine que Vulliemin avait le livre de Duguet dans sa bibliothèque. Mais il était le neveu et le disciple du pasteur François Gonthier, qui, après avoir exercé ses fonctions avec une largeur de vues peu commune et une charité vraiment évangélique, employa la fin de sa vie à réimprimer des ouvrages d'édification empruntés aux écrivains religieux de tous les temps et surtout aux écrivains de Port-Royal. C'est ainsi qu'il avait consacré différents volumes à Duguet, à Nicole, à Oues-
(i) Victor Fournel. Corresp.de Sainte-Beuve, LU, p. 278.
nel, et qu'il projetait de publier des extraits de Hamon et de Tilleraont, quand la mort vint mettre un terme (i834) à son activité littéraire.
Ces ouvrages eurent plusieurs éditions et se répandirent très vite dans la Suisse romande, où ils étaient fort goûtés. C'est par eux évidemment que le jansénisme s'infiltra dans la société vaudoise à laquelle appartenait VuUiemin, — à moins qu'il n'ait eu comme premiers zélateurs et propagandistes le cercle de mystiques formé à Lausanne dans la seconde moitié du xviii^ siècle par Datoit-Membrini, mort en cette ville en 1798. Dutoit- Membrini était pasteur déjà très écouté partout où il prêchait, quand le hasard lui fit rencontrer un échappé du cimetière de Saint-Médard nommé Vallobrès quiFinilia aux mystères du Figurisme, cette cause directe des Convulsions. Il lui prêta d'autant plus d'attention qu'il avait une secrète tendance à verser dans les excentricités du mysticisme, habitué qu'il était à se nourrir de la lecture des prophètes et tout particulièrement du livre d Isaïe. Après avoir donné sa démission de pasteur, et renoncé ainsi à la prédication, il mena une vie cachée de mortification, de charité et de prière, cherchant en dehors et au-dessus de toutes les barrières confessionnelles ce qu'il appelait le christianisme intérieur et recrutant ses principaux adeptes parmi les femmes de la colonie étrangère qui habitaient l'été à Lausanne et aux environs. En 1769 il eut des démêlés avec la justice baillivale qui saisit ses livres (i) et ses papiers; mais il n'en
(i) Parmi ces livres il y avait la Bible de M^e Giiyon, le Chrétien intérieur de M. de Bernières, le Directeur mystique de Bertot, les Œuvres de sainte Thérèse et 17m//a//on d'A-Kempis.
Mais ce n'étaient pas les seules lectures de ce groupe de mystiques protestants. Après avoir publié à Lausanne un choix des ouvrages m3'stiques de FéneloD en cinq yolumes et les œuvres complètes de M™e Guyon, ils
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continua pas moins sa propagande secrète à la faveur et sous le couvert du pseudonyme de Théophile (i). Quelques années plus tard, c'est lui qui présida à l'impression faite à Lausanne des Œuvres complètes du grand Arnauld (en 45 vol. in-4^), publiée par Larrière, collaborateur d^nx Nouvelles ecclésiastiques du temps que Saint-Marc les dirigeait, — preuve manifeste et indéniable de son affiliation au parti janséniste. Et son dernier ouvrage imprimé à Lyon en 1793, l'année même de sa mort, sous le titre de Philosophie divinej traitait delà liberté et de V esclavage de Phomme^ de la prédestination^ de la grâce et du péché originel^ sujet permanent des méditations et des disputes de tous les vrais sectateurs de Port-Royal (2).
Il n'est donc pas étonnant que, sous ces diverses in- Ifluences, il se soit formé à Lf^nsanne un courant favorable à l'étude historique et critique de la doctrine janséniste et que Sainte-Beuve y ait trouvé, en 1887, un public prédisposé à l'entendre. Quelque temps avant son arrivée, Juste Olivier lui écrivait que le sujet de Port- Royal était peut-être de toute la littérature française celui qui leur convenait le mieux, et pour lui prouver qu'il n'était pas étranger ou indifférent au Conseil d'Etat de
avaient réuni une importante bibliothèque d'ouvrages mystiques qui existait encore dans la première moitié du dix-neuvième siècle et dans laquelle les ouvrages jansénistes abondaient. (Note de M. Bernus, mort, en igoS, professeur à la Faculté de théologie protestante de Lausanne.)
(1) Tous les disciples de Dutoit-Membrini avaient des surnoms. C'étaient, Calef, Opassum, Abraham, Sarigue, Philémon, Timothée, ElectUy Debora^ etc. (Cf. sa Vie par Jules Ghavannes. Lausanne, Bridel, i865.)
(2) Dans son Histoire de la Confédération suisse, i. XV, p. 22, M. Monnard définit ainsi Dutoit : « Mj^stique et philosophe, vaste esprit qui se développa librement dans la solitude. » Vinet, qui s'y connaissait, le mettait au nombre des plus excellents juges en fait de prédication, et Sainte-Beuve, qui avait eu, après son départ de Lausanne, la curiosité de le lire, écrivait à Juste Olivier le 24 mai i843 : « Je reçois le Dutoit-Membrini avec une reppnnaissance que nourrit et augmente la lecture. » (Lettre inédite.)
qui dépendait rautorisation, il lui apprenait que M. Jacquet, président dudit Conseil, avait fait tout récemment un pèlerinage à Port-Royal et en avait rapporté une pierre à Lausanne (i),
(i) Lettre de Juste Olivier à Sainte-Beuve.
La grosse difficulté était cependant d'obtenir l'approbation du Conseil de l'Instruction publique et du Conseil d'Etat.
« Vous avez à Lausanne et dans le canton de Vaud, lui écrivait Juste Olivier, le 29 septembre 1887, beaucoup d'amis qui remuent pour vous tout ce qu'ils ont de bras. M. Monnard, que j'avais averti, écrit de Lucerne.Son collègue à la Diète, M. de la Harpe, conseiller d'Etat, en a fait autant. Mon beau-frère et moi expédions des missives tant et plus. Le Conseil d'Etat passe pour être un peu récalcitrant en littérature moderne, mais nous disons ; (( Il n'osera.»
« Tout cela est bien lent et vous ennuie beaucoup, si vous y pensez. Mais nous n'avons pas de ministre de l'Instruction publique compétent pour décider à lui seul les questions de cette espèce. Dans nos petites démocraties, la volonté qu'il faut faire agir est très complexe. Il y a une Académie, corps enseignant à consulter, et la décision appartient à un Conseil d'Etat composé de neuf membres. Quelque bonne volonté que nous y mettions, les délibérations, les communications d'un corps à l'autre, les préavis à recueillir prennent du temps. Voilà ce que vous fait dire mon ami Espérandieu, et en vérité il a mis à cette affaire toute la célérité voulue. »
Et six jours après, Juste Olivier mandait de nouveau à Sainte-Beuve :
« Je vous adresse note sur note, comme nos grands diplomates européens. Celle-ci pour vous prévenir que le Conseil de l'Instruction publique, en s'adressant officiellement à vous, vous fera peut-être une question sur la manière dont vous entendriez traiter le sujet de Port-Royal que j'ai indiqué en votre nom. Ne soyez pas surpris, c'est une affaire de forme. Comme le sujet doit être agréé par l'Académie, qui est proprement le corps enseignant, tandis que le Conseil n'est que le corps dirigeant, ce dernier se croira peut-être obligé d'avoir vos propres paroles sur ce point, afin de les insérer officiellement dans sa communication à l'Académie. Ayez donc la complaisance de lui faire en deux ou trois phrases votre profession de foi à cet égard : ce que vous m'avez mis dans votre lettre sur votre intention de traiter Port-Royal d'une façon approfondie et en Le rattachant par ses liaisons naturelles aux écrivains du grand siècle, surtout ce dernier point... Nous sommes tous bien ennuyeux, n'est-ce pas ? mais tâchez de nous prendre encore un peu en patience; peut-être qu'en persévérant dans l'ennui le plaisir vous viendra. »
Le plaisir vint, en efïet ; le 7 octobre 1887, Sainte-Beuve recevait de Juste Olivier le petit billet que voici :
« Le sujet de Port-Royal a été agréé par l'Académie. Ainsi il ne reste plus aucun obstacle. Port-Royal, le cours donné officiellement aux étudiants pendant notre année scolaire (novembre à juin) et trois leçons par semaine. Nous sommes tous réjouis, dussions-nous avoir le chagrin de ne pas vous recevoir à Lausanne, comme nous aurions aimé. » [Lettres communiquées
ET PORT-RO^At,
Si Dutoit-Membriiii avait vécu à cette époque, il eût certainement aperçu dans ce dernier détail une fig'ure, la première pierre de Fédifice que Sainte-Beuve devait bâtir au chef-lieu du canton de Vaud.
Nous avons vu que Sainte-Beuve était descendu à l'hôtel d'Angleterre, aujourd'hui hôtel du Nord. M. et M^^e Juste Olivier auraient désiré qu'il fût tout à fait leur hôte, comme il l'avait été à Aigle, lors de son premier voyage à Lausanne, mais Sainte-Beuve, qui avait de vieilles habitudes et qui à Paris, pour être plus libre, n^habitait pas avec sa mère, n'avait accepté chez ses amis qu'une demi-hospitalité. Tout le jour il travaillait à l'hôtel où il ne voyait absolument personne jusqu'à 4 heures du soir, les jours où il ne faisait pas de cours, et jusqu'à 3 heures les jours où il professait (i). Passé cette heure, il se ren-
par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.) — On trouvera d'autres llettres se rapportant aux négociations de ce cours djins la Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M'^'^ Juste Olivier,
. (i) Il ne communiquait avec le dehors qu'au moyen de petits billets qu'il faisait passer à M. et M"® Juste Olivier ou de notes qu'il avait soin d'écrire isur son sous-main pour ne rien oublier.
Voici quelques-uns de ces billets restés inédits :
« Hiver 1887.
I « Vous avez un louis d'or ; vous me dites : Mettons nos louis d'or ensemble. Je sais que je n'ai pas un louis d'or, mais seulement une pièce de trois bâches, et je dis non. Vous vous attristez et vous blessez un peu. Je vous dis : Eh bien I mettons ensemble votre louis d'or et ma pièce de trois bâches, si vous y consentez. J'apporterai moins que vous dans cette amitié, mais du moins j'y apporterai d'abord le contentement et le bonheur de recevoir plus que je ne donne, ce qui est un des premiers caractères de l'amitié. »
« Hiver de i838.
— (( Mille bonjours, Madame, seriez-vous assez bonne pour demander à M, Lèbre de vouloir bien me prêter le volume des Oraisons funèbres de
SAINTK-BEUVÈ
dait chez ses amis Olivier, avec qui il dînait et restait toute la soirée, et rentré chez lui il reprenait son travail
Bossuet où est celle de la Princesse Palatine et celle du Prince de Condê pour la journée seulement.
— (( Mes amitiés à Olivier qui doit en être déjà au midi de la journée. J'espère que vous avez bien dormi et que vous ne faites que de commencer la vôtre. Mille respects, Madame.
— (( Voudriez-vous, s'il vous plaît, faire remettre la caisse avec le couvert et le Saint-François de Sales, Gomment êtes-vous de cette fatig^ue?
— « Je vous remercie beaucoup, Madame, je crois que c'est moi qui suis ce matin beaucoup mieux que vous, ayant très au long dormi. Ce serait tout à fait mal de ne pas faire le cours. N'y venez pas au moins, je vous le dirai sans me fatiguer.
— <( Je m'habille à l'instant, mais il me faut une petite heure. Je vais me hâter. Mille bonjours, Madame.
— (( Ne serait-il pas bon, cher ami, d'envoyer une petite note à l'Académie pour ceux qui n'auraient pas assisté à mon avis verbal ? Si vous jugez inutile, n'envoyez pas.
— <( Je suis beaucoup mieux. Madame, que je ne pouvais l'espérer après tous mes excès d'hier soir. Je ne me donne pas congé, je vous verrai, j'es père, à ma leçon. Je contremanderais les emplâtres si j'osais. Mille remerciements de toutes vos affections. Gardez tous mes respects, et amitiés à Olivier.
— « Gher ami, en m'esquivant hier j'ai laissé la Revue des Deux Mondes où je voudrais bien me régaler du discours de Patin. Voudriez-vous la remettre au porteur et aussi, si vous le pouviez, le vohime de La Fontain où est la traduction du Dies irœ. Je vous reporterai le tout à 3 heures.
— « Gomment est-ce, ce matin. Madame, et d'Aloys, et de vous et de tou le monde? Je voudrais bien qu'il n'y eût plus lieu à ces messages qui n vous obligent à d'autre réponse qu'à un petit mot au bas de ce billet : bien ou assez bien, ou mieux. Si Olivier part je lui resserre la main.
— « Gomment les enfants vont-ils ce matin. Madame ? Surtout le petit car j'espère qu'il ne faut pkis parler d'Aloys. Et vous, avez-vous dormi? S vous voulez vous promener, sera-ce temps et à votre convenance de vou prendre à 2 heures ? Je serai trop heureux de savoir ce que vous préférez; pour qu'une chose qui me sera si douce vous soit en tout agréable. Mille^ respects affectueux. » |;
A présent , voici quelques-unes des notes de son sous-main qui est gardâ précieusement dans la famille Olivier. Je les cueille au hasard et dans leuif enchevêtrement si pittoresque :
— « J'ai rencontré M. Manuel et M""^ Vinet, mais je n'ai parlé que pa^ signes, les derniers accents de ma voix ce matin ont été pour M. Porchat tl, c'est une fin comme une autre.
— « Je n'ai pas de poumons, je n'ai pas de mémoire, rien de l'orateur.
— « Je ne me sépare de mon traitement qu'à la mort, comme dit le ma- i réchal Soult.
— (( J'ai pris du lait à i heure.
— « Encore un cours sur la littérature moderne, et puis c'est tout.
— «Il y a à payer, sur l'argent du poële,un petit volume de M^^^ de Char-
ËT PORT-IIOYAL 2i'j
de recherches et de rédaction jusqu'à ce que le sommeil le prît. Toutes ses leçons étaient écrites dans Tintervalle d'une séance à Tautre. Cela donne une idée de la somme de travail qu'il fournit pendant les sept mois que dura son cours. Je ne crois pas que pareil labeur ait jamais été accompli par un écrivain dans des conditions aussi tyranniques.
Le cours de Sainte-Beuve (i) avait lieu les lundis, mercredis et vendredis dans la grande salle de la bibliothèque de l'Académie, située à côté de la cathédrale et à deux pas de chez Vinet (2). 11 ne devait être gratuit que
rière que M. D. (Diicloux) me fera venir de Neuchatel et une nouvelle édition des Lettres, i833.
— « Ce temps me rappelle le jour où j'ai vu le lac pour la première fois, moins le fier sourire de neige.
— (( Je ne sais plus ce que c'est que cette clé précieuse.
— « En somme je suis très content, mais il ne faut pas de récidive.
— (.( J'ai envoyé un petit résumé à Labitte qui fera une note dans la Revue.
— « Ma mère est extrêmement flattée : je lui ai envoyé les lettres de ces dames et de M. Vinet.
— « Dire à Emile Deschamps qu'on a chanté sa romance un soir, c'est allé.
— « C'est purement local, c'est le mal que j'ai eu tout cet hiver, mais il a augmenté ces jours-ci par chaud et froid.
— « Je fais toujours mes malles, et c'est parce que ma mère y avait touché qu'il y avait anicroche.
— « Je n'ai pas remis à M. Vulliemin le volume des Six jours de Duguet ; vous voudrez bien le lui rendre.
— <( J'ai vu un moment M. Porchat. J'ai mis une carte chez M. G... (Geûdroz?). Je n'ai pu aller chez M. Dufournet ni chez M. de la Harpe.
— « Je serai en état de partir si je me soigne aujourd'hui.
— « Il reste à payer à M. Ducloux pour le cerclage (des caisses de ses livres) et au cordonnier pour un raccommodage.
— « Mais il n'y a aucun besoin de méringues. Sérieusement, il n'est pas besoin de méringues et je n'en mangerai pas.
— « Vous pouvez bien croire que je n'oublierai ni Lausanne ni Aigle, et j'espère bien y venir au prochain printemps en homme libre.
(1) Ce cours lui était payé par l'Etat 3.ooo fr. ancienne monnaie (4.5:o francs monnaie actuelle).
(2) Sainte-Beuve a dit (Port-Royal, I, 5i5) que Vinetet lui furent installés le même jour : mercredi novembre 1887. Ce n'est pas tout à fait exact. La vérité, c'est que Vinet seul fut officiellement installé ce jour-là, en présence de Sainte-Beuve, dont M. Porchat, recteur de l'Académie, parla
pour les étudiants, mais Sainte-Beuve avait voulu qu'il fût gratuit pour tout le inonde et même ouvert aux dames — ce qui lui avait fait immédiatement une petite cour féminine. Lorsqu'il montait, enveloppé de son manteau de poète, les fameux (( escaliers du marché » qui reliaient et relient encore la ville basse à la ville haute (ï), il était généralement suivi d'un long cortège
en ces termes : « Un des hommes dont Paris écoute la voix ayant proclamé le mérite signalé des ouvrages de M. Vinet, se trouve ici pour l'installer avec nous comme membre de cette Académie, à laquelle il veut bien luimême prêter quelque temps l'appui d'un talent si digne de sa grande renommée. »
Ce n'est que cinq jours après, le lundi 6 novembre, que Sainte-Beuve fut installé à son tour et prononça son discours d'ouverture devant une assistance aussi nombreuse que choisie. J'aurais voulu donner ici la ph^ sionomie de cette première séance, mais la Gazette de Lausanne ne lui consacre que trois lignes et le Nouvelliste vaudois, qui en parle assez longuement, s'occupe moins de la leçon d'ouverture que du sujet du cours de Sainte- Beuve et de sa manière de professer :
« Nous avons retrouvé, dit ce journal, dans la parole de M. Sainte-Beuve, les qualités essentielles du style qui distingue cet écrivain ; mais il est fâcheux qu'il lise ses leçons, car on sait tout ce qu'une improvisation chaleureuse et animée ajoute de puissance à un enseignement du genre de celui qu'il est appelé à faire. 11 va sans dire que nous n'entendons nullement parler ici d'un mode de professer spontané et abandonnant tout au hasard, ou à l'a propos, mais de cette improvisation sévère qui demande plus de labeur et de préparation que les discours les mieux appris, telle, en un mot, que nous la décrivait naguères à si grands traits M. le professeur Vinet. C'est surtout dans un sujet comme celui qu'a choisi M. Sainte-Beuve, que l'on doit regretter l'absence de ce mode d'élocution, qui présente sur la lecture l'immense avantage d'empreindre pour jamais dans les esprits les grandes images et les idées capitales, tout en aidant à l'enchaînement de celles-ci. On aura beau faire, en effet, l'école de Port-Royal sera toujours pour un cours de littérature un sujet abstrait, dont bien peu de personnes pourront se rendre compte d'une manière tant soit peu méthodique et satisfaisante à la seule audition des leçons, si éloquemment débitées qu'elles soient, et à plus forte raison si elles sont simplement lues. On dirait que ces pieux solitaires, tant est austère leur éloignement pour tout ce qui est apparent et extérieur, répugnent à venir poser dans une chaire de littérature, devant un auditoire nécessairement préoccupé d'idées mondaines. Avec eux l'anecdote reste froide et les plus spirituelles saillies tombent à plat... »
(i) Ce quartier, grâce à Dieu, n'a presque pas changé, et j'ai eu le plaisir, en arrivant à Lausanne, de retrouver au pied et tout autour de la cathédrale les vieilles maisons, les vieux monuments et tout le pittoresque qui avait gharmé Sainte-Beuve»
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(le dames qui Tattendaient à sa sortie de Thotel d'Angleterre et s inclinaient respectueusement sur son passage. Il avait été moins fortuné du côté des hommes : s'il comptait parmi ses auditeurs des partisans enthousiastes, il avait aussi des détracteurs qui ne désarmèrent jamais tout à fait. Ai^^® Vinet nous a déjà dit un mot des reproches que ces derniers faisaient à son cours, mais il n'y avait pas que le sujet de ses leçons qui leur parût un peu sérieuXjdisons le mot, rébarbatif. Sainte-Beuve manquait totalement des moyens physiques les plus indispensables à Torateur, voire au conférencier. (( Quand j'ai une fois vociféré une heure durant, écrivait-il à M"^^ Pelegrin, je suis hors d'haleine jusqu'à mon heure du surlendemain.» Il en convenait donc le premier. Mais, outre qu'il n'avait ni poumons nî voix, il était affligé d'un accent picard assez désagréable et qui dans les commencements portait sur les nerfs à tout le monde. Quand on s'y fut habitué, les plus difficiles se rabattirent, faute de mieux, sur les noms des personnages que Sainte-Beuve mettait I en scène.
Dans l'un des principaux cafés de la ville, transformé en une sorte de club politique, dit Juste Olivier, on répétait la- leçon du jour en la travestissant. Et dans l'auditoire de Sainte-Beuve il y avait telles personnes que l'on ne désignait plus que par les surnoms de Saint-Cyran, de Lancelot, de Singlin, de la mère Angélique.
En somme l'opposition que rencontra notre professeur n'était pas bien méchante, et je comprends qu'il ait dissuadé Juste Olivier de publier la pièce de vers que, sous le pseudonyme de Delacaverne, il avait composée avec sa femme pour le venger des sarcasmes des mécontents (i). Il n'était pas fâché au fond de la petite agita-
(i) Cette pièce de vers parut à Lausanne après e départ de Sainte-Beuve
lion qui se faisait autour de lui, et son amour-propre était largement satisfait par les témoignages d'admiration et de sympathie qu^il recevait de tous côtés. Le premier qui lui ait été donné, celui peut-être auquel il se montra le plus sensible — en dehors, bien entendu, des marques d'amitié que lui prodiguèrent ses amis de la rue Martheray — fut le toast de bienvenue que lui porta le poète Porchat à la fin du banquet qui lui fut offert à son arrivée à Lausanne, banquet suivi d'une sérénade de la société deZofingue (i).G^est une chanson dont M. Forel, de Morges, a retrouvé le texte original dans les papiers de M. Monnard. La voici :
A Monsieur Sainte-Beuve
Eh quoi ! pour notre bonne Suisse Vous avez pu quitter Paris!
D'un rimeur fâcheux et novice Vingt couplets en seront le prix.
Mais il est ami de la France, Votre cœur au sien répondra.
Chantons notre antique alliance.
Plus de Jura I -
Des vieux temps consultez l'histoire:
Nous étions tous Gaulois et Francs.
Rome trembla de notre gloire ; Le Saxon nous vit conquérans.
Au début de mainte campagne.
Qu'un champ de Mars inaugura, On chantait, passant la montagne.
Plus de Jura !
sons le titre : Epître à M, Sainte-Beuve sur son cours de Port-Royal, ^d^v M. Delacaverne.
(i) La Société de Zofingue, fondée par Vulliemin dans les premières années du xix^ siècle, a pour but d'unir entre eux tous les étudiants de la Suisse qui s'assemblent une fois l'an à la ville centrale de Zofingue. \\ y en 9. une section dans tous les chefs-lieux des cantons.
ET PORT-ROYAL
Le temps vint marquer nos frontières, Nous Suisses, vous Français enfin; Vos Rois adoptaient nos bannières, Et nous baptisions le Dauphin.
Marignan souffla des orag-es, Mais François qui nous admira Nous dit : Mes amis, soyons sages, Plus de Jura!
Puis, dans le sein d*un prêtre austère, Un vieux roi, pleurant ses beaux jours, Cassa l'édit de son g-rand-père, Rançon de coupables amours.
Pour ceux qui fuyaient le martyre, r.n vain la pitié l'implora.
Mais notre Suisse osa leur dire :
Plus de Jura!
Enfin croula le trône antique Sous Teffort de quatre-vingt-neuf, Et notre vieille république Comme vous désira du neuf.
Coiffé du chapeau démocrate, Le Corse un beau jour se montra.
Des deux côtés il mit la patte.
Plus de Jura!
La liberté nous fut rendue.
Dirai-je au prix de quels revers ? A ma lyre un peu détendue Il ne faut pas de si g-rands airs.
Mais du Nord vienne quelque orage, Suisses, Français, elle dira :
Voici pour tous assez d'ouvrage :
Plus de Jura I
Pour orner notre Académie,
Monsieur, vous franchissez les monts.
Voilà de notre illustre amie
Les envoyés que nous aimons.
Avec vous des noises falotes,
Et (la blocus même on rira, Car vous avez mis dans vos notes :
Plus de Jura !
C'est à cette chanson patriotique que Sainte-Beuve répondit quelque temps après par les vers qu'il a recueillis au tome II de ses poésies complètes (i).
Mais revenons à son cours. Il se flattait un jour d'avoir tenu dans ses mains le catalogue de la bibliothèque de M. de Sacy, — en quoi il n'avait pas tort, car les livres d'un penseur sont autant de fenêtres ouvertes sur son âme.
Eh bien ! moi aussi, j'ai eu la bonne fortune de feuilleter le catalogue de la bibliothèque port-royaliste de Sainte- Beuve. J'ai même été plus heureux que lui : non seulement, en eff'et, je possède ce catalogue, mais j'ai touché, feuilleté, parcouru les ouvrages dont il se compose, leur destinée ayant voulu qu'au heu d'être dispersés comme les autres après sa mort ils fusssent vendus en bloc à la Société de l'histoire du protestantisme français. Il y a là plus de 4oo ouvrages, formant un ensemble de près de 700 volumes qu'on chercherait inutilement ailleurs. Pour ma part, en fait de bibliothèque janséniste particulière, je ne vois que celle de la famille de Barante qui soit plus riche et comme nombre et comme livres rares.
Mais ce qui augmente la valeur de la collection de Sainte-Beuve, ce sont les notes manuscrites qu'il a semées au hasard de ses lectures le long des marges de certains volumes. Ainsi, à la dernière feuille d'un manuscrit de Nicole provenant de Tabbé Coudrette, ami et exécuteur testamentaire de M. Boursier, Sainte-Beuve a piqué cette remarque : « L'écriture d'Arnauld est nette,
(i ) Notes et Sonnets, p. 289, édition Calmann-Lévy.
^ ET PORT-ROYAL 223
nerveuse, décisive, comme celle de Lamennais et de Guizot. — L'écriture de Nicole, très belle aussi, a quelque chose de plus indécis et de plus coulant, elle tient de celle deTabbé Gerbet, de M. Damiron et de Nodier. »
Sur un exemplaire original des Lettres provinciales (qui malheureusement a été détaché de celte collection et vendu aux enchères avec le gros de la bibliothèque de Sainte-Beuve), j'ai relevé également cette note qui eût fait les délices de Vinet : « A la fin de la dixième (lettre) le dialogue cesse, Tironie a fait son temps ; l'impatience et l'indignation saisissent l'auditeur (Pascal), il se lève ; l'orateur commence, il tire le glaive. 11 y a des Philippiques et des Catilinaires.))
Si j'en avais le temps je vous dénombrerais, à la façon d'Homère, cette armée de théologiens et de bonnets carrés qui pendant cent ans remplirent le monde du bruit de leur dispute. Et quelle dispute ! je ne crois pas qu'il y en ait jamais eu de plus vaine au moins en apparence ! Mais là, comme dans la plupart des affaires où les casuistes mirent la main, sous une querelle de mots se débattait une question infiniment plus haute que la question du/ait et du droit. Il s'agissait de savoir si le christianisme, désossé par les molinistes, ne serait plus qu'une chaire molle, si la religion catholique qui avait trempé si fortement les hommes du xvi® siècle ne serait plus qu'une vague et mystique religiosité, si la France de saint Louis et de Henri IV renierait ses traditions libérales et, de gallicane qu'elle était, deviendrait purement et simplement romaine.
Oui, c'est tout cela qui était en jeu dans la querelle de la grâce. Et j'admire pour ma part le talent de greffier, d'avocat et de juge avec lequel Sainte-Beuve instruisit ce grand procès dans son cours. Greffier, il poussa le scru-
pille jusqu'à enregistrer les moindres témoignages des parties en présence; avocat, il plaida le pour etlecontre avec la même impartialité ; juge, il rendit des arrêts tellement équitables qu'ils demeurent sans appel.
Il avait mis six mois à professer son cours; il mit près de trente ans à écrire son livre. Gela seul est le plus bel éloge qu'on en puisse faire. Et en vérité ceux-là m'étonnent qui discutent le point de savoir si dans son histoire de Port-Royal Sainte-Beuve suivit à la lettre le manuscritde ses 8i leçons. N'a-t-il pas ditlui-même, dans une épître à Collombet, qu'il gagnait d'avance, à écrire ses leçons, sinon la rédaction définitive du moins les matériaux de son livre? Il est bien clair que s'il ne fit paraître le tome III de son ouvrage qu'en i848 et le tomeV qu'en 1 867, c'est que sa rédaction de Lausanne ne lui suffisait pas. Avec les yeux qu'il avait tout autour de la tête et la conscience qu'il apportait à ses travaux, il avait toujours peur de laisser derrière lui des documents capables d'infirmer son jugement sur tel ou tel point. Pendant que s'imprimait son premier volume, il écrivait à Juste Olivier : « Je tombe à l'aspect du bon à tirer dans des scrupules infinis. Je veux tout vérifier, tout reconsulter, tout annoter. Je pratique en littérature la morale de nos gens (i). » Et cela était si vrai qu'en 1889 il voulut aller à Rome « avant d'attaquer cette grande cité dans Port-Royal ». Il espérait en revenir plus respectueux, au moins plus indulgent, comme pour quelque chose qu^on a aimé. Il en revint non pas désenchanté,
(i) Corresp, inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste Olivier, Lettre du mois de septembre i838.
ET PORT -ROYAL
maïs déçu. « J'ai assez bien vu Rome, écrivait-il à Juste dlivierjCt dans le sens où je la voulais voir: je comprends ce que c'est maintenant. On y devient aisément dévot, chacun à son saint, Tun à l'Apollon du Belvédère et au grec, l'autre à Raphaël, l'autre aux chapelets ; j'ai vu des dévots de toutes sortes et qui chacun ne voyaient que leur objet. Rome et son séjour prolongé sont le plus grand prétexte à la paresse de Tâme et à un parti-pris ; on y penche tout d'un côté et rien ne vous y contrarie dans ce grand silence. Au fond tout cela est mort. Rome n'est qu'une grande ville de province traversée d'étrangers. Ce qui y vit ou qui achève d'y mourir (et achèvera longtemps) a le petit pouls d'un vieillard : ce qu'était le ministère Fleury en France... (i). »
Un peu plus tard, le bruit fait autour de Pascal par la publication du vrai texte des Pensées^ les travaux critiques auxquels elle donna lieu de la part de Faugère^ de Cousin et de Vinet, le regain de succès qu'obtinrent les Provinciales, à la faveur de la campagne entreprise contre la Compagnie de Jésus, — car elles ont beau vieillir, elles continuent de partir toutes seules, comme la Marseillaise, chaque fois que l'Etat se croit en danger du fait des Jésuites — tout cela mit un temps d'arrêt dans l'impression du troisième volume de Sainte-Beuve. Outre qu'il lui paraissait de mauvais goût et peu digne d'un historien de sa valeur de jeter ce volume dans la mêlée des partis comme un nouveau brandon de discorde, il avait à Lyon, dans la personne de François-Zénon CoUombet, un ami des Jésuites dont il faisait grand cas, à cause de sa profonde érudition, et il n'aurait pas voulu contrister son cœur.
(ï) Corresp, inédite de Sainte-Beuve avec M, et M^^ Juste Olivier, *
Le 8 juillet i845,il lui écrivait : « C'est toujours dans les grandes circonstances que j^ai recours à vous; je me remets à Pascal, aux Provinciales ^ et je viens vous demander quand vous paraissez. »
Gollombet préparait un livre dans lequel il se flattait de prouver que les Petites Lettres avaient été bel et bien qualifiées quand on les avait appelées « les grandes menteuses » !
« Vous avez raison, lui mandait Sainte-Beuve, d^aller ferme sur les Provinciales l La vérité avant tout! Le fait est que Pascal, lorsqu'il entreprit ce travail, ne savait pas le premier mot de ces matières théologiques, et qu'il écrivit avec les notes de Nicole et d'Arnauld.
« Il varie lui-même sur la question du droit et du fait dans le courant des Provinciales^ si je ne me trompe.
« Il est vrai encore que Pascal a toujours déclaré qu'il ne se repentait pas d'avoir écrit les Provinciales ; mais en parlant ainsi, il songeait moins à l'exactitude de telle ou telle opinion qu'il y impute aux Jésuites qu'à l'ensemble de leurs procédés, et on ne peut nier qu'à cette époque ceux-ci n'aient employé tous les moyens contre les Jansénistes, lesquels, de leur côté, le leur rendaient bien, sinon en adresse, du moins en haine... »
Et Sainte-Beuve demandait à Gollombet de lui envoyer des Mémoires j comme Pascal en recevait de Port-Royal, pour rétablir les textes inexactement cités dans le pamphlet du grand Biaise. C'était surtout ce qui porte sur les Provinciales IV, V, VI, etc., jusqu'à la XVP, en un mot ce qui peut le faire prendre en faute sur certaines allégations de détails et certains textes concernant la, morale des Jésuites, qui lui paraissait utile d'avoir sous les yeux, car il en était précisément à cette portion de son travail et il tenait à être aussi vrai que possible.
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Vous pensez si François-Zenon Collombet jubilait en lisant ces lignes. Quelle victoire pour lui et surtout pour ses nobles clients, si, grâce à ses savantes communications, Sainte-Beuve dans un grand coup de lumière allait lâcher Pascal ! Malheureusement Sainte-Beuve ne fut pas convaincu .
« J'ai amplement usé, il y a quelque temps, des pièces que vous m'aviez communiquées sur les Provinciales^ lui écrivait-il le 28 septembre 1846. Je ne suis pas arrivé aux mêmes conclusions que vous, mais j'ai tenu compte d'incidents de détail qui entachent un peu la victoire de Montalte (i). »
Et c'est tout. Il y avait loin, comme vous voyez, de la coupe de la vérité aux lèvres du correspondant de Sainte- Beuve. Encore celui-ci s'était-il efforcé delà rendre moins amère, pour amorcer notre Lyonnais d'un autre côté. Il se souvenait qu'autrefois Collombet lui avait indiqué une remarquable préface de Guyot, l'un des maîtres de Port-Royal, et comme il allait passer bientôt à une autre partie de son sujet, aux Ecoles et Méthodes de Port- Royal, il lui demandait s'il ne pourrait pas lui communiquer quelques petites traductions de ce maître Guyot.
Dans l'intervalle (1842), Sainte-Beuve était allé passer huit jours à Troyes, dont la bibliothèque est si riche en documents jansénistes. Vingt ans après, la publication des Mémoires du père Rapin, un des pires ennemis de Port-Royal, coïncidant avec les découvertes précieuses de M. Chantelauze sur le cardinal de Retz, achevait d'amuser, d'attarder notre historien.
Son troisième volume paru en pleine république (2), il
(1) Cf. les Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet, publiées par MM. G. Latreille et Roustan.
(2) Et nous savons par les Souvenirs de Juste Olivier que, le Jour même
s'avisa un jour, pendant qu'il était à Liège, en train de discourir sur Chateaubriand, de prendre langue avec la petite Église d^Itrecht, d'étudier sur place « ce qui reste du jansénisme vivant ». C'était un peu tard, et m'est avis que Sainte-Beuve aurait dû commencer par là ; de la sorte il aurait pu dire, en jetant les fondements de son ouvrage, qu'il connaissait les trois Romes,la R.ome papale, la Rome calviniste et la Rome janséniste, mais à cette époque Utrecht était bien loin de Paris, et je ne sais pas si les bonnes intentions dont était pavé son roman de Volupté auraient suffi, en i834 ou i835, pour lui ouvrir à double battant la porte des archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même après les deux premiers volumes de son Port-Royal^ le pieux savant qui avait alors la garde de ces archives lui manifesta plus de surprise que d^admiration pour sa littérature (i). Ces gens-là sont si peu littéraires! Ils ont hérité de Port-Royal non seulement sa doctrine à laquelle ils sont restés pieusement fidèles depuis plus de deux cents ans, mais encore sa sainte horreur du bel esprit et des vaines paroles. Racine leur est infiniment plus cher pour la fin de sa vie chrétienne que pour ses tragédies — si belles pourtant — à'Esther et Athalie.^i quant à Pascal, s'ils avaient à choisir entre les Provinciales et les Pensées^ ils n'hésiteraient pas : ces
où Lamartine risquait sa tête à l'Hôtel de Ville en voulant sauver l'ordre, Sainte-Beuve s'acheminait tranquillement vers la place Royale où ses amis habitaient alors pour leur lire un chapitre de ce volume.
(i) Je dois dire ici que le Port-Royal de Sainte-Beuve a toujours été mal vu des jansénistes que j'appellerai professionnels. Il y a quelques années, un M. Malvaut en parlait ainsi dans son Répertoire alphabétique des personnes et des choses de Port-Royal :
(( L'ouvrage de Sainte-Beuve, n'étant pas une source originale, ne pouvait entrer dans notre cadre. Il ne doit d'ailleurs être utilisé qu'avec une grande circonspection, l'esprit de Port-Royal n'y est pas. )> Si Sainte-Beuve avait assez vécu pour lire cette note, il se serait contenté de hausser les épaules. Je ferai comme lui, quoique M. Malvaut m'ait fait l'honneur de comprendre mes Derniers Jansénistes dans son Répertoire,
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Provinciales, quoique très orthodoxes, furent si tapageuses! Ils sont donc un peu fermés du côté extérieur, mais de Tautre, quels braves gens! quels admirables chrétiens! Je ne crois pas que la primitive Eglise en ait contenu de plus beaux exemplaires; pour ma part je garderai toute ma vie l'impression forte et douce que je ressentis, en 1890, au Congrès vieax-catholique de Cologne, à la vue de Tarchevêque d'Utrecht et des évêques de Deventer et d'Harlem. C'était la première fois qu'ils se réunissaient publiquement aux vieux-catholiques de la Suisse et de TAllemagne, la question du mariage des prêtres, sur laquelle ils sont demeurés intraitables, ayant creusé entre eux et les vieux-catholiques un fossé que l'on croyait infranchissable.
Quand ils parurent dans la salle du Congrès, leurs figures carrées empreintes à la fois de tristesse, de sévérité et de bonhomie, évoquèrent à mes yeux les beaux portraits que Philippe de Champagne a peints de nos Messieurs. Et je puis dire que pendant quelques jours je vécus, grâce à eux, dans l'atmosphère religieuse de Port-Royal-des-Champs.
Je ne vous ferai point Thistoire de leur petite Eglise, cela m'entraînerait trop loin de mon sujet. Sachez seulement qu'elle se compose encore aujourd'hui de 6 à 7000 fidèles répartis en une trentaine de paroisses, dont les curés sortent du séminaire d Amersfoort, et que les archives de ce faubourg d'Utrecht contiennent à peu près tout ce qui fut sauvé, en livres, en relations, en manuS' crits, de la ruine de Port-Royal (i). Il y a là des pièces
(i) Voici ce que m'écrivait à la date du lo mai 1882 le vénérable M. Karsteii, en réponse à la demande de renseignements que je lui avais adressée sur l'église d'Utrecht :
«... Ce qu'on aime à appeler les Jansénistes de Hollande, Monsieur, c'est l'ancienne église d'Utrecht, l'ondée au v* siècle par les travaux des
SATNTE-BEUVE
uniques et je comprends que Sainte-Beuve, qui avait été mis en goût de documents jansénistes inédits par son séjour à Troyes, se soit senti attiré vers la petite Eglise
SS. Villibrod et Boniface, tristement criblée au xvi« siècle dans le mouvement religieux, dit protestantisme, mais plus tristement fondée par les Jésuites au commencement du xvii* siècle, où leur ambition démesurée a causé un schisme cruel qui a séparé la grande majorité des fidèles d'avec leurs vrais pasteurs. Ce schisme, à force de calomnies, à successivement réduit notre vénérable Eglise à un cadre minime, mais toujours un véritable cadre ou, si vous aimez mieux, un rayon qui, malgré tout, forme encore ce que saint Cyprien nomme une Eglise : Plebs adunata.
«Un peu plus de 6000 fidèles, avec une trentaine de prêtres qui ont à leur tète un archevêque et deux évêques, composent 26 ou 27 petites paroisses. Ces prétendus jansénistes s'appellent en notre patrie : catholiques de L'ancien clergé. On sait assez généralement que nos prêtres sont les successeurs de l'ancien clergé du pays qui demeurèrent fidèles à leurs prélats, tandis que les autres catholiques qui s'en sont laissé séparer (séduits par les calomnies des Jésuites) s'appellent catholiques de la mission de Hollande, Ce n'est que depuis i853 que le pape PieJX leur a donné, mata propriOy ex plenitudine potestatis apostolicœ, deux évêques.
« Nous avons notre propre séminaire reconnu par le gouvernement, et un collège ou petit séminaire. Ces deux établissements qui subsistent depuis 160 ans, c'est-à-dire depuis le commencement du schisme jésuitique, ont été entretenus par nous-mêmes, sans avoir jamais eu le moindre subside du gouvernement. Le séminaire où le nombre des élèves varie entre 4 et 12, en compte aujourd'hui 7 avec 3 professeurs ; et le collège a actuellement une dizaine d'enfants qui reçoivent l'instruction du gymnase de la ville. Ce nombre varie entre 8 et 20, ce qui suffît pour les, besoins de notre Eglise. Voilà pour la statistique. La bibliothèque sur laquelle vous désiriez être également renseigné est celle de la maison de Klarembourg bien à distinguer des archives de notre Eglise. La première nous vient des Français réfugiés chez nous pour se soustraire à l'intolérance depuis la Bulle UnigenzVttS et l'appel de 1717. Ces messieurs avaient chacun leur bibliothèque qui, réunies, ont formé la bibliothèque de Klarembourg, maison à Utrecht, où ces messieurs se sont retirés en 1771 après la mort de l'abbé d'Etemare.
<( C'est de lui que proviennentla plupart des manuscrits, mais on s'en fait ordinairement une idée bien exagérée. La plupart de ces mss. sont des écritures qui ne regardent que ces messieurs eux-mênîes. Un petit nombre seulement vient de Port-Royal et ont été pour la plupart imprimés.
(( p]nfin. Monsieur, vous demandez si notre séminaire (c'est bien à dire notre Eglise) a gardé la tradition de Port-Royal ou bien s'il s'est rang^é du côté des vieux-catholiques. Le seul rapport que notre Eglise a avec les vieux catholiques d'Allemagne (nous n'en avons point avec les catholiques chrétiens de la Suisse) c'est qu'un de nos prélats leur a donné un évêque, qui comme Allemand serait mieux en mesure de secourir les fidèles repoussés par leurs pasteurs naturels, que ne le pourraient faire nos prélats. Pour le reste, et pour ce qu'ils appellent leurs réformes, notre Kglise n'y a pris aucune part comme aussi elle n'a pas été consultée là-dessus.
<( L'archevêque d'Utrecht actuel se nomme Jean Heycamp. L'archevêque
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d^Utrecht. Ce fut en i849> comme je Taî dit, qu'il fit ce pèlerinage. Il fut reçu à Amersfoort avec toute la déférence qui lui était due, mais avec une certaine réserve, bien qu'il fût conduit par un professeur de l'Université d'Utrecht qui lui servait en quelque sorte de caution, et c'est avec peine qu'il obtint du bon M. Karsten (lequel évidemment ne faisait qu'exécuter sa consigne) la permission d'entrebaîller certains cartons. Mais Sainte- Beuve était si séduisant, il parlait si bien de Port-Royal, qu'il avait conquis la place quand il partit. Et quelque temps après. M. Karsten lui faisait parvenir en copies, en dehors des livres manuscrits de M. Le Camus, cette vie de M. de Pontchâteau et ces Mémoires de M. Vuillart dont il a tiré un si beau parti dans les derniers volumes de son ouvrage, notamment en ce qui concerne les dernières années de Racine.
Ouvrez la dernière édition de Port-Royal et lisez l'avertissement daté de 1866, vous verrez la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten. Le pieux archiviste d'Amersfoort en fut si touché que, le i5 janvier 1867, il lui écrivit la lettre suivante qui m'a été gracieu-
quî a promis de sacrer un évêque pour les vieux -catholiques, s'appelait Henri Loos, mort le jour même que M.. Reinkens a été élu à Bonn. 11 n'a pas su cette élection. Le prélat qui a fait le sacre de M. Reinkens était notre évêque de Ueventer, et se nommait Herman Heykamp, oncle de l'archevêque d'Utrecht actuel.
« Voilà, Monsieur, il me semble tout ce que vous désirez savoir : si cela vous satisfait, j'en suis bien content. Pourriez-vous nous épargner de votre côté l'injurieuse épithète de jansénistes ?
«En relisant votre lettre, je vois que j'ai omis quelque chose. Les papiers ou mss. que nous avons sur Port-Royal sont, d'après toute apparence, du fonds de M^i» de Théméricourt : c'est toujours presque la main de son copiste ordinaire : p. a. Les 25 lettres de M. Thomas du Fossé étaient également de son écriture.
« Pour ne pas retarder ma réponse, je n'ajoute que la prière que vous me croyiez dans la charité de J.-Ghrist. Tout à vous. »
« C. Karsten. »
(Lettre inédite.)
sèment communiquée par M. le Vte de Spoelberch de Lovenjoul.
a Très honoré Monsieur,
« Il faut bien, en effet, que Porl-Royal nous soit cher, puisque c'est à ce seul titre que je dois toutes les bontés et les preuves d'amitié même dont vous me comblez. Si j^y corresponds bien mal en apparence, ce n'est pas que je n'y sois pas bien sensible, mais le point de vue dans lequel vous vous placez dans votre Port-Royal est pour moi, comme étranger dans votre littérature, si nouveau, si peu connu, que je n'ai qu'à écouter. Et de venir vous dire, en un méchant français, que j'y trouve de bien belles choses, il me semble que cela serait d'une insipidité dont votre goût exquis se passera volontiers. — Au reste. Monsieur, j'ose vous dire que je sens bien ce que vous dites, que Port-Royal forme les liens les plus sûrs entre ceux qui (bien que dans des vues plus ou moins différentes) se rencontrent sur son domaine, attirés de part et d'autre par Testime, la vénération, la religion, comme vous vous exprimez, qu'excite en eux cette grandiose apparition du xvii^ siècle. Je me suis demandé si ce n'est pas peut-être parce que cet amour seul de Port-Royal nous révèle et nous garantit en ces personnages certaines qualités honnêtes et belles, en un mot, une trempe anti-jésuitique, — par laquelle nous nous confions sans crainte d'être trompés. Quoi qu'il en soit de cette pensée que vous comprendrez mieux que je ne l'exprime, le fait est que je n'ai jamais lu d'écrit de qui que ce soit, où il se manifestait une estime sincère de Port-Royal sans être épris d'amitié pour l'auteur. Et aimant jusqu'aux pierres de cette sainte maison, je n'apprends jamais sans émotion que votre gouvernement
ET PORT-ROYAL
prend quelque mesure pour relever la gloire de Port- Royal, même matériellementjen donnant son nom à quelque rue de Paris, ou (comme on me Tapprit dernièrement) en créant quelque place qu'on décore tie ce beau nom. Vous voyez que je donne auprès devons. Monsieur, peut-être avec trop de liberté, j'aurais presque dit le programme — au défaut d'un autre mot — mais en ce cas le programme sincère d'après lequel je veux bien qu'on me juge. Après quoi, je puis me dispenser de vous entretenir sur les sentiments qui m'animent par rapport à vous. Monsieur, comme auteur de PorURoyaL Si avec tout cela je n'écris guère, je me persuade que vous n'en voudrez pas pour cela à un étranger qui se trouve dans une position qui lui donne de la besogne outre mesure, mais que la nécessité de la charité ne lui permet pas de refuser.
« Le caractère de notre siècle, qui semble vouloir vérifier un mot de votre Bossuet : « Il viendra un temps où l'on ne connaîtra que les affaires et les plaisirs, )) m'empêche d'avoir le moindre doute sur ce que vous témoignez être presque le seul à suivre cette question de Port-Royal. Sicut populas ita sacerdos; les études sérieuses qui ont autrefois environné de gloire le clergé français ont cessé depuis bien du temps, à quelques rares exceptions près. Et vos premiers prédicateurs, je veux dire ceux qui sont en vogue, le prouvent assez. Nos journaux nous en entretiennent quelquefois, et ce qu'ils en relèvent n'est pas de nature à donner une idée bien grande, même de ces coryphées.
« Mais je mettrai une fin à ma lettre ; seulement je ne saurais omettre que je viens d'apprendre la perte que fait votre patrie avec la répubhque des savants dans la mort de M. Victor Cousin, dont les travaux sur Platon
vivront longtemps. Je ne connais pas assez ses autres ouvrages pour en oser parler. R. in pace !
(( Je me réjouis de Tavancement de votre nouvelle édition, et j'espère qu'elle réveillera en bien des personnes Pestime et Tamour de Port-Royal. J'ai reçu en son temps répreuve de votre Avertissement^ dont je vous témoigne ma reconnaissance. Si je ne vous en ai pas même accusé réception, c'est que j'ai fait tout bonnement ce que vous disiez dans la lettre dont vous avez bien voulu l'accompagner : « Vous n'avez pas à me répondre. » C'était à l'époque où notre petite ville était visitée par le choléra.
(( La seule chose qui m'ait déplu dans votre dernière lettre, c'est ce qu'elle disait de certaines indispositions qui vous ont atteint. Je souhaite de tout mon cœur que nos bons amis de Port-Royal puissent vous procurer les soulagements nécessaires pour que vous atteigniez à une senectus viridis.
«Je vous prie de lire ma lettre avec toute l'indulgence dont elle a besoin et d'agréer le témoignage des sentiments de respect et d'estime sincère avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
« Très honoré Monsieur,
<( Votre très humble serviteur.
« L. Karsten. »
Cette lettre, où j'aurais tant de choses à commenter, notamment le passage relatif à la mort de Victor Cousin, je ne sais quelle impression elle a faite sur vous, mais en la lisant je ne pouvais me défendre de cette réflexion que, quelques mois plus tard, le rôle d'«évêque du grand diocèse » joué publiquement par Sainte-Beuve et le bruit qui se faisait autour de son nom à propos de tel
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dîner du Vendredi-saint auraient peut-être empêché M. Karsten de Técrire. On sait qu'après avoir traversé toutes les communions, lâché tous les partis, l'historien de Port-Royal avait jeté Tancre sur le roc désolé de la libre-pensée rationaliste. Ce fut son dernier avatar. II finit comme il avait commencé. Sa vie qui dans les beaux jours avait été si religieuse appelait une autre fin. Mais qu'importe après tout? L'essentiel, au point de vue particulier qui nous occupe^ est qu'il ait achevé sa grande œuvre de Port-Roijal dans l'intelligence du christianisme que lui reconnaissait Vinet. De ce côté-là, malgré son détachement graduel des solitaires, nous n'avons aucun reproche à lui adresser (i).
L'éternel honneur de Sainte-Beuve, ce par quoi son œuvre vivra dans le respect du temps et l'admiration des hommes, c'est que, sans rien lui sacrifier de ses convictions, de ses croyances, en dépit de ses variations et de ses métamorphoses, il aura servi jusqu'au bout la grande cause de la vérité.
(i) Lui-même ne les perdit jamais de vue dans les grandes circonstances de sa vie. En 1844? quand il refu-a pour la troisième fois la décoration que lui offrait Villemain, il s'excusait en disant: « J'ai vécu avec des hommes qui ont tout sacrifié pour ne pas signer je ne sais quel formulaire : cela paraissait une puérilité, mais ils y mettaient une idée, je comprends très bien ces hommes. »
L'année suivante, lors de sa réception à l'Académie française, il écrivait à Hermann Reuchlin: « Vous qui m'avez vu dans mon petit galetas que je regrette, vous m'auriez à peine reconnu ce jour-là, dans l'habit de cérémonie auquel s'ajoutait l'épée, et tout un air de cour que j'ai vite tâché de me rendre familier. Qu'aurait dit M. Singlin d'un pareil déguisement? M. Royer- Collard pourtant assistait à cette cérémonie et n'a point paru mécontent; mais les jansénistes de notre temps, même les plus directs et les plus purs de race, sont tellement sécularisés. » [Lettres inédites de Sainte-Beuve à Hermann Reuchlin, publiées par M. Eugène Ritter.)
Enfin le 9 mars 1867, il écrivait à M. Gustave d'Hugues que son livre de Port-Royal était le f)lus approfondi et le plus personnel de ceux qu'il avait faits. « (Test là, disait-il, à y bien regarder, qu'on me trouvera tout entier lorsque je me suis livré moi-même et à mes goûts. » [Corresp. de Sainte- Beuve, t. n, p. 146.)